‹ Contes et discours d'Eutrapel, de Noël Du Fail réimprimésChapitre 16 sur 29 · U GENTIL-HOMME QJU I FIT, ETC · texte numérisé non relu

U GENTIL-HOMME QJU I FIT, ETC

avoit songé non plus qu'en sa vieille chemise; estoit aussi estonné de tel inconvénient que s'il eust perdu un pain au four. Et ainsi, accusant les uns et les autres, combatant l'air et les vents et essuiant son chappeau, qui sentoit le mestier où il avoit esté emploie, s'escoulerent et retirèrent les damoiselles deschargées, et estantes bien joyeuses estre délivrées de cest importun, lequel apprit (si ja il n'en avoit ouï parler) combien il est deffendu se faire croire et prévaloir sur ceux qui, n'estans instruits en l'entregent et fréquentation des bons lieux, sont en quelque chose nos inférieurs, où nous les devrions soulager et accommoder à leur simplicité.

— Cela est vray, dit Eutrapel, car il çst écrit :

Tout homme qui porte lance, Et femme qui porte son, Ne doit moquer son compagnon.

Si vous mettez, in verbo Son, un C au lieu de S, vous serez dedans la mortaise et en la vraie quintessance du sens moral, et capable de pénétrer tous les destroits et goulphes non encore bien congnus. »

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Tel refuse qui après muse; et des hommes bien vieils.

[e ne me veux estendre, dit Eutrapel , isur l'exemple de tant braves capitaines, [chefs d'armées, qui, ayans refusé l'occasion d'amples et entières victoires, s'en sont puis après repentis. Seulement, demeurant aux brisées de mes simples discours, je vous dirai comme le seigneur du Plessis (nom, pour estre fort commun, convenable à ceux qui ne veulent estre congnus) devisoit un jour avec une grand' dame de ce pays, entre lesquels, pour estre plaisant en rencontres, et elle de fort bon et gentil esprit, y avoit perpétuelle guerre. Elle le blasmoit de ce qu'elle avoit entendu, et ne s'en enquit d'avantage, qu'il alloit au change, faisoitde bons petits passages à sa femme, laquelle encore, sotte qu'elle estoit, le pensoit et medicamentoit d'une

plaie qu'il s'estoit faite revenant de coucher avec une sienne chambrière : « Et vous promets sur mon honneur (se haussant un peu de colère), si vous eussiez esté mon mary, vous eussiez trouvé une autre chirurgienne. » Une vieille dame d'atour dit que, par la mercy-Dieu, si son deffunt mari (« ha ! le bon*homme, je faisois de luy ce que je voulois ») m'en eust fait autant, ce n'eust pas esté tout un. Autant en dit toute la tribale et eschole de femmes illec présentes, qui, sur le premier rapport, prennent tout ce qu'on leur dit, vrai ou faux, pour tout asseuré et argent conté.

« Je vous prie, dit du Plessis, estre un tarît soit peu ouï avant faire mon procès, comme avez commencé, sans que j'aie trouvé un doigt de place pour ouïr mes deffenses et justifications. Vous autres femmes (ne desplaise à l'imperfection du sexe) avez tellement l'esprit pront et esveillé à recevoir les premières impressions que ce que vous vous faites croire, faux ou vray, sort malaisément ,de vos caboches. » La mesme eschole et assemblée se mit à criailler sur luy, et de plus belle : qu'elles en savoient assez, avoit beau dire et vendre le fin, et qu'il n'en seroit ne plus ne moins. Mais la dame, mieux aprise, dit à du Plessis qu'en jugeant ainsi de plaine volée sur l'étiquette du sac, ils suivoient en ce les hommes,

qui si bien, sans les ouir ny appeller, les avoient tant blasonnées : ce qu'elle n'entendoit faire, ains l'ouir benignement ; mais, en faute si notable, qu'il en dist la pure vérité, sans rien laisser à l'hostel, espérant bien que, par l'issue et closture du conte, on luy, apprendroit à satisfaire à l'obligation de son mariage et se purger et nettôier de telle forfaiture.

« Or donc, dit du Plessis se voyant asseuré, destouppez toutes vos oreilles, et vous orrez chanter merveilles du Plessis, qui fut bien grippé, et si vous conteray tout de fil en aiguille, sans rien requérir. Or bas, encore plus bas, hehen, hehen : ma bonne partie m'escoutoit lire les merveilles de Gaudentius Merula, où il dit avoir apprins d'une brave femme Milanoise, monstrant les médecins n'y entendre rien, que, pour engendrer enfans, il faut que le mary se couche sur les huit heures du soir, après le soupper, la femme bien tost après ; laquelle, pour estre froide, il mettra en sa place ja eschauffée, où, estant entre les linceux, frappera dedaûs à petites et serrées collées, et que sans dificulté le laict cremera, et bien tost en sortiront les petits pieds et esclats. Fut accordé essaier cesterecepte. Mais, pour s'estre amusée sur certains incidens de buée et filaces, elle me trouve dormant; si bien qu'estant tournée sur

l'autre costé, m'estant resveillé sur les onze heures, ayant le baston caverneux roide et enflé, je voulus exécuter ma commission. Mais point de nouvelles ; elle despite comme un chat borgne ; feignant ronfler et faisant bien le chiabrena, se tourna de l'autre costé. Sur ceste mine renforcée, que je prenois pour refus, elle s'estant endormie à la longue, je sors du lit, allume la chandelle, et, doucement entrant en la chambre des filles, avisay en un lit à part une grosse garse de chambrière, renversée et descouverte (car en temps chaud une meschante puce est souvent cause que les filles s'estans endormies, après avoir joué à tire-linceul, font un bel escart), deux courts, charnus et refaits jambons, jambe deçà, jambe delà, un bras négligemment et par nonchalance pendant à demy, deux tetins s'enflans et baissans par un flus et reflus, qui eust bien débauché la faculté d'une religion plus reformée ; au reste, et entre telles richesses, un objet tant doctement refroigné et bouffi... — Hola! dit la dame, passez outre. — Comment! dit du Plessis, c'est toute ma deffence et principale pièce de mon sac ! Et, pouf dire tout, comme je vous ay promis d'entrée, je monte sur le lit petit à petit, frissonnant, haletant, à petits traits souvent répétez, comme l'on void ces preneurs de taupes, qui, recourbez \

et souslevans un pied, pendillent, et, douteux, attendre leur proie. Lors (il ne faut point mentir, Madame), je luy en mis deux doigts : la garse dormoit tousjours, fictione poetica; vous n'entendez pas latin? et puis encore deux doigts, et encore, et encore. — Ho ! ho ! dit la dame, se tournant vers ses damoiselles, voila bien des doigts. — Je ne saurois qu'y faire, dit le Plessis. Tant y a que la punaise, s'allongeant, remuant et se pourmenant sous le fardeau, à coups fourrez, faisant contenance n'avoir rien veu , et se tournant impétueusement sur l'autre costé, me désarçonna si rudement qu'elle me jetta hors du lit, où de la teste d'un clou je m'escarouflay toute la fesse gauche. Ma bonne femme, non plus faschée, car le sommeil est un terrible rabateur de choleres et fantaisies, accourt bien viste à mon cri et doléances, m'interroge. Je confesse, requiers pardon, et proteste (« ne rien valoir à l'advenir », dit une vieille'barbue). La chambrière, aussi interrogée, respond n'avoir rien veu ny ouy, par sa foy, et qu'elle aimeroit mieux, hen I Sur ces difïicultez, nos chambrières sont condamnées doresnavant se couvrir et ne monstrer leur mau-joint. S'il n'y avoit point de cousteau, ja ne seroit besoin de gaine; le chat seroit maudit si, trouvant le pot descouvert, il n'y met la pâte ; et cela en

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bon langage s'appeller tendre au larron. Si les pauvres hommes n'estoient subornez par la veue d'un tas d'affetteries que les sottes leur monstrent, jamais n'y songeroient les pauvres créatures. « Je le vous pardonne, mon ami, mais n'y re- <k tournez pas; et de ma part je ne feray plu» la « restive et ne vous esconduirai jamais, n'eussé-je « qu'un doigt de vie ». Et pour accorder, et en recompense, me traita et guérit.

<c Et bien, Madame, fut il jamais mal dit que le droit a bon besoin d'aide? J'estois confisqué et bien loin de mon conte, si je n'eusse parlé. »

Pour tout ce ne cessoient les vieilles marmotter et gronder; et luy, craignant que de main en main ne courust un mauvais vent sur luy, se retirant, leur dit : « Dames, voulez vous estre aimées, chéries et caressées de vos maris, en faire comme des choux de vos jardins, les manier comme il vous plaira, et les retirer des vices et imperfections qu'ils pourroient avoir et que plus vous craignçz : de grâce, croiez moy, faites leur bonne chère, bon visage et riant, ne leur déniez choses raisonnables; de laquelle raison vous n'entreprendrez cognoissance ou d'en juger ny entrer en disputes et contestations avec eux. Souciez vous seulement de vos quenouilles et menu ménage, sinon que par eux vous fussiez appellées

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à d'autres charges : car, si le contraire se fait et que la poule chante aussi haut que le coq, ce sera un desordre perpétuel, vie malheureuse et où Dieu nullement habitera.

— A la table, dit Eutrapel, je le quitte. Ventre sainct gris! quelles pillules et décoction de vostre mal nécessaire , duquel, après Caton, tous faites tant de cas !

— Toutes choses bien prises et balancées, dit Polygame, vous trouverez, capitaine Eutrapel, qu'il y a plusieurs bonnes, sages et vertueuses femmes, principalement celles qui ont une bonté naturelle, les bien nourries et endoctrinées tant par la lecture des bons et saints livres que par exemple et fréquentation des honnestes femmes, qui n'auroient jamais eu fer à pie et mauvais bruit, et fui telles compagnies corrompues et desbauchées. Et, pour seconder le conte cy devant, du temps qu'estans à Poitiers, et que Macrobe fut condamné par l'un des juges comme luthérien et livre reprouvé, et que pour la cause d'un sale et ord abbé de Maugouverne, que nous trouvons beau en ceste folle jeunesse, il y eut un décret et prise de corps gênerai sur les escholiers plus notez et chargez, nostre bande se retira à S. Jean de Hauves, retraite lors commune à qui avoient par trop fait leur devoir et estudié, où nostrfe ancien

hoste Jean Pain-Clochant nous vint recueillir et bien-veignet selon sa coustume. Nous, le cognoissans bon compagnon, subjet aux gabelles et douanes des basses marches, soupçonnasmes qu'il avoit esté en dommage et fait quelque coup extrajudiciel, qui le faisoit boiteux, « Par la dague S. Sibard! respond il, mes petits maistres, je tireray du bon et de celuy d'auprès le mur;' mais Bon-Bec, la ménagère de chez nous, s'advisa l'autre jour, contre sa coustume, et ne say quelle mouche l'avoit piquée, me refuser son baudrier equinoctial, faisant le fy ! fy ! qu'elle se trouvoit mal et avoit autre chose à faire pour l'heure. Je seu depuis qu'elle et la femme de Pierre Tourteau, encore qu'elles fussent commères, s'estoient entrebattues à qui moudroit la première. De ma part, venant Des Anses, bon compagnon , et Hur le Gay , par tel refus non encore ouy, me jettay à corps perdu sur une gueve, qui avoit servi le* confrères de Hurlep, madame de quelque lieu, Champs d'Albia, la Curcaille, Trois Pucelles, Pontrocart, le Chesne verd, Tison et autres lieux d'honneur; s'estoit rendue à Baudrouillé et escartée à la malheure, jusques là où il auroit prins d'avec elle, par troque ou autrement, un poulin sellé, bridé, et des poix pour des febves; le bon estre (car sa riche femme avoit creu que c'estoit un rheume,

et en ceste qualité le traitoit et medicamentoit, jusques à puis deux jours) que ses voisines se seroient mocquées d'elle, comme ignorante que les rheumes n'assailloient telles parties,, et que par ceste folle croiance elle se faisoit non seulement tort, mais à tout leur sexe et ordre. Toutefois, si nous voulions tenir ferme et soustenir que tels lieux se peuvent endommager par des rheumes, celles qui avoient consulté et mesdit au contraire en pourroient bien tomber beau saut, attendu qu'il avoit de l'aide dedans le village, et messire Jean, leur* curé, qui tous luy tenoient bon. Cela fut fait viste comme le vent, les uns disans : « J'ay un rheume au talon », l'autre à la hanche, et sic de singulis; tant que tout alla si mal qu'en fin tout se trouva bien. »

Lupolde aussi, de son costé, dit chose presque semblable estre advenue à Guillaume Texier, de la lande d'Ercé, qui, estant couché prés Perrette, sa femme, nature commençant à se jouer et dégourdir, dit : « Tourne toy, Perrette. — Helas ! respond elle, l'enfant tette. » Il print cela pour content et en paiement. Ce pendant le batail et manche instrumental se desenfla, et, comme dit un poète :

Jacet exiguus cum ramice nervus,

Son petit nerf flestri se cache dans la raie.

Perrette, ne voulant perdre ceste lippée franche, quelque peu de temps après poussa son Glaume : « Hau ! l'enfant ne tette plus. — Per diem, re*pondit il, non arrigo amplius; la veze ne sonne plus, les petits s'en sont allez. »

« Guillemin Colleau et Jaquette Olivaud, sa femme, n'en firent pas ainsi. Ils estoient à Saint Laurens des Vignes, prés Rennes, et tant bons laboureurs et ménagers qu'en quatre ans qu'ils besongnerent à leurs pièces ils eurent sept enfans. Ainsi le champ et la semence estoient fertils, proportionnez, et leur tabulature bien accordante; si bien que, ne les pouvans nourrir, à cause de leur pauvreté, firent veu et promesse ne s'entretoucher ne coucher ensemble jusques à quatre ans prochains; et ainsi furent par longue espace en trêves de fesses, vivans ensemble fors pour le regard ^du lit, tant qu'il ne leur souvenoit plus de rien. Si la vache n'est tirée ordinairement, elle se tarist et ne rend plus de lait. Un matin qu'il pleuvoit, tonnoit, gresloit, tempestoit, Guillemin, allant au marché vendre un peu de fil, fut contraint Yen retourner à Phostel, mouillé, harassé et tout hallebrené, et, pour seicher son biàut, gallicelle, ou sequenie (ce m'est tout un), attisoit avec de petites bûchettes un ou deux charbons couverts de cendre, tremblotant et s'a-

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mouselant en rond comme un peloton. Jaquette, sur sa couette de balle, et bien à son aise, regardent, tout ce mystère; et son pauvre Guillemin, tout morfondu comme à la messe de minuit, souffloit et ressouffloit plus que ne fit onc Colmont en ses fourneaux, ubi nit invenerunt; et, en ceste pitié luy dit qu'il se fust venu eschauffer et coucher prés elle, en son chaudet, tandis que le mauvais temps passeroit, et, le jour venu, elle iroit au bois de la Gailleule serrer quelque bois pour sécher ses draps. Guillemin prend ceste condition, se fourre en Torée de sa femme, se mussant sous la couverture ; et tandis elle le frotoit, couvroit et mignardoit. Mais (pourquoy le celerois-je?) le feu*print aux estouppes, et de là au fenil de sa femme; entre lesquels, sans avoir esgard à leur contract et promesses, comme faites contre bonnes mœurs, se dressa l'escarmouche si chaude, et les semences tant copieusement agencées (je ne veux ici accorder les médecins avec Aristote), que Jacquette en eut tout du long de l'aune, et enceinte de quatre beaux petits enfans garçons, qu'elle enfanta au bout de neuf mois, et qui furent baptisez avec toutes les alegresses et joies dont les paroissiens se peufent adviser, chacun donnant et aportant des presens à ces illustres beluteurs et faiseurs d'enfans à la douzaine ; h 34

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où fut vérifié ce que l'on dit : « Autant despend chiche comme large. »

— Comme va cela, dit Lupolde, que de si peu de chose comme est le sperme et germe de l'homme, non plus gros qu'un petit pois, ainsi que tiennent les Nouveaux médecins, se puisse produire tant de corps ensemble?

— Ceste question, dit Polygame, est vuidée par Nostre Seigneur, parlant du grain jette et pourri en terre, duquel en renaissent plusieurs autres, et d'un peu de levain faisant espoissir et enfler si grande masse et quantité de paste, un presque rien de saffran faisant jaunir deux ou trois pots d'eau chaude. Car, quand la semence generative est bien purifiée, elabourée et digérée comme il appartient, il faut croire par nécessité que les hommes qui en sont bastis et composez sont plus durs, forts, et leur vie beaucoup plus longue, que des délicatement nourris. Et de fait, ceux qui en la procréation de leurs enfans y viennent yvres, crapuleux, foibles, courroucez, travaillez, et l'esprit empesché, n'engendreront que goûteux, graveleux, petits hommes, choleres et corrosifs, imbecilles de corps et sans jugement. C'est pôurquoy l'antiquité a dit : Gaudeant bene nati, « Se resjouissent les bien-nais » .

Me souvient avoir ouy raconter au feu sei-

gneur de la Porte, président en ce Parlement, qu'estant conseiller, allant en commission et passant au travers la forest de Catalun, il vit un vieil homme ressemblant de quatre vingts ans pleurant sur le sueil d'une pauvre maisonnette couverte de branches d'arbres entrelacées de genêts et bruieres, ayant une buye ou cruche sur sa teste, auquel il avoit fait demander par l'un de ses gens l'occasion d'ainsi se plaindre; lequel auroit respondu que son père l'auroit battu. Surquoy il seroit descendu de cheval, et tous ceux de sa compagnie, pour voir ce père et l'accorder avec son fils, estimant estre une bourde; et que sur tant seroit issu d'icelle maison un autre vieux prod'homme, aagé, par inspection et veue de sa personne, de beaucoup plus de cent ans, au demeurant fort et robuste, lequel, interrogé, auroit confessé avoir battu « ce gars illec (monstrant le pleureur) qui fait le long et ne se veut haster aller quérir de l'eau à mon père, que voicy au lit malade » ; que luy et sa troupe entrez auroient trouvé un grand homme maigre et deffait couché sur les fueilles, lequel auroit respondu que c'estoit la première maladie qu'il eust eu en toute sa vie, son mestier et à ses enfans estre faire des escuelles et cuilliers de bois, n'avoir oncques veu aucun seigneur de Rohan, et ne savoir que la

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forest fust sienne : bien avoit-il ouy parler du duc, sans autrement savoir que c'est; ne savoit nombrer ne datter les ans, fors que, pour sa vieillesse, il avoit envoyé son fils, ayant bien lors soixante ans, porter de la vaisselle de bois en l'ost de S. Aubin du Cormier : la rencontre ou bataille fut en juin 1488, et pour lors estoit curé de sa parroisse Dom Jame, sans le cotter ne signifier autrement; avoir vescu le plus de gasche d'avoyne. Et quand iceluy président luy demanda si d'un gros et puissant arc, qui pendoit sur deux chevilles, il n'avoit pas quelquefois attrapé quelque sanglotin, le paillard, monstrant de grandes dents et sousriant, avoit respondu que l'arc n'estoit que pour le défendre des loups, qui bien souvent venoient hurler aux environs de sa maison.

— Si vous ne faites, dit Eutrapel, donner par ce seigneur président et ceux de sa compagnie quelque honneste pièce d'argent à ces pauvres vieillards, je m'en vay de ce pas leur en porter, tant ils me font de pitié.

— Ouy, ouy, dit Polygame, ils en auront, car deux beaux escus leur furent laissez, et une bonne provision qu'il leur ordonna sur le recteur et parroissiens, avec injonction au procureur fiscal de laf juridiction tenir la main à l'exécution

d'icelle, et d'avertir son maistre du beau trésor et joyau qu'il avoit en sa forest, que par aventure prince de la chrestienté n'avoit de pareil. »

Lupolde dit luy souvenir d'un procès où le seigneur féodal, par forme de desherance et biens vacans, avoit, et ses prédécesseurs avant, jouy d'un héritage par un long temps, et que Pheritiei empeschant icelle jouissance avoit produit pour tesmoin Olivier Macé, de la parroisse de Chaune, aagé de six vingts sept ans, par l'attestation mesmes de Robin Toutfés, Jean Joullaut, Jean Besenaye, le moindre d'iceux aagé de quatre vingts ans, et tel de cent dix ans, la déposition duquel commençoit : « Il y a cent ans » ; au moyen de laquelle l'héritier fut ressaisy et remis en son héritage.

Eutrapel dit que le commencement de l'histoire Paole Jove : « Que tout estoit en paix », a esté ja pieça jugé le plus beau front et magnifique rencontre de livre qui se puisse voir, si le demeurant estoit assez véritable.

« Les premiers quarante ans de ce vieillard Macé, continuoit Lupolde, furent emploiezau mestier de cousturier et sonneur de fluste, qu'il apelloit un coutre (sont ces flustes qu'on fait à Crouteles, large par le milieu et à deux accords). Il employa les autres quarante à plaider et tracasser, et fut un tres-

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mauvais voisin et ergoteux; le reste, qui revenoit à bien cinquante ans, s'en alla en finesses et faux tesmoignages. Car qi|i luy eust demandé s'il eust esté présent à la trahison de Roncevaux, bataille d'Azincour ou d'Auray, il eust franchy le saut hardiment et dit qu'ouy, tant il se tenoit seur de ce qu'il y a trois sortes de gens qu'on ne peut desmentir : les grands seigneurs , ceux qui ont fait longs voiages et les vieillards. Si quelquefois il estoit prins sans verd et en mensonge, il n'avoit autre defence sinon qu'il estoit vieil et resveur, ce qui luy servoit aussi contre ses créditeurs à qui il estoit obligé. Son dernier refuge estoit d'opposer et empescher les bans de mariage, disant au curé, fust ou ne fust, que les fiancez estoient parens, ce qu'il diroit en temps et lieu; mais, ayans accordé avecques luy et la main garnie, il se dedisoit le dimanche après, et, depuis, qu'il avoit songé à sa conscience, qu'on passast outre, pour tout luy, et qu'ils n'estoient plus parens. Mais, quelque chose qu'il fust, si n'y avoit il acte public en la parroisse, comme baptistaires, commères, noces, mortuaires et frairées, que sa portion ne luy fust gardée ou envoyée, suyvant sa longue possession et prescription; ce qu'il n'eust pris par forme d'aumosne, tant il estoit encore glorieux. Les bonnes gens aussi,

pour luy estre presque tous parens et descendus de luy, et pour ne le fascher, accordoient tout ce qu'il vouloit.

— Il n'est vieil qui ne le pense estre, dit Eutrapel. J'en cognois qui, sur le soixantiesme an, sont en perpétuelle fièvre jusques au soixantetroisiesme, qu'on appelle ans climacteriques , qu'ils croyent, ignorans qu'ils sont, leur estre mortels, ou beaucoup d'eux, sous ceste fausse persuasion payenne et nullement chrestienne, sont demeurez morts. Petenti nunquamdeest: « La mort à qui la souhaite est sur son espaule. » Nos jours sont contez voirement, selon ceste grande prevoiance de Dieu, qui sait et voit tout; mais il nous a eslargi des moiens pour iceux entretenir longuement, mesme mis au rang d'un grand heur et félicité le nombre long d'iceux. Les Septentrionaux, ainsi que disent leurs histoires, ce que rapportent aussi nos marchans de mer, vivent deux cens ans et plus, à cause de leur simplicité de vie et sans délicatesse. Les Saxons, Escossois et Anglois, plus approchans de nous, ayans travaillé sans cesse jusques à midy, ne feront meshuy que manger et banqueter ensemble. Et pour nous Occidentaux, et neantmoins tirans sur le froid et septentrion, nous est requis, pour la conservation de l'humide radical et alongement

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de vie, dormir longuement et user de laitages et de bon vin, sans excès. Mais je suis en un doute, sans toutefois vouloir disputer ny entrer en compétence avec Nostre Seigneur, qui est la cause de voir sur terre tant de meschans vieux et de grand aage.

— Responce, dit Polygame, qu'il pleut sur les justes et injustes, sur les bons et meschans, également, pour nous amener à repentance de nos fautes; aussi que les meschans, tant vieils sçauroient-ils estre, ne vivent pas, ains, ainsi languissans en leur vie détestable et corrompue, meurent à petit feu ; et les bons, contemplans incessamment les merveilleux faits de Dieu, se rendent, par leur sainte vie et conversation, compagnons des anges, avec lesquels leurs esprits, retirez des vanitez de ce monde, commencent à ménager et familiariser ensemble, passans de ce siècle en l'autre sans bruit, sans peine, delogeans d'une chambre mal dressée pour entrer en la prochaine triomphamment parée. Et verrions encore, si tout alloit bien et qu'on fist revivre ces belles fondations, collèges et entretenemens des anciens chevaliers et autres personnes cassées, reflorir ces vieux philosophes et saints personnages, lesquels, vivans ensemble, après leurs prières à ce haut Dieu achevées, ne feroient que chan-

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ter, apprendre, ouyr, conter et discourir entr'eux des sacro-saincts et mystérieux ouvrages de sa Majesté, appaisans par. leurs dévotes oraisons son ire et indignation, lesquelles autrement, issans d'un vilain et sale vaisseau de ceux qui tiennent ces belles places, l'irritent et courroucent d'avantage. Et de fait, si les anciens payens nourrissoient, comme disent Plutarque et Varro, les beufs, chevaux et mules du public tant qu'ils pourroient vivre, pourquoy nos princes chrestiens, suivans le chemin de leurs devanciers, ne feront le semblable aux vieilles gens qui ont bien vescu et profité en quelque chose à la Republique? Mais ils sont morts.

De la Moquerie.

Solygame, qui distribuoit le plus de [son plaisir aux honnestes combats de [ces deux parfaits amis, escoutoit Lupolde se plaignant des humeurs melancholiques et fascheuses dont Eutrapel, tout revesche et haut à la main, le recherchoit souvent, et plus encore de ce qu'à tous propos il se moquoit de luy; pardonnant de bon cœur à ce qu'il pouvoit accu- , ser ou défendre en leurs communs propos, encore qu'il y eust de l'aigreur et qu'ils ne le quittassent pas aisément l'un à l'autre. « Mais, quelque chose qu'il y ait, disoit-il à Eutrapel, ne te moque point de moy : j'ay veu des moqueurs de toutes races et à tous carats, beu et negotié en tous bons asteliers avec eux; mais en fin se trouvoit quelque relasche, pause et issue, sans,

comme toy, ainsi se rompre d'un mouvement perpétuel, « J'ay, disoit l'un de mes voisins, « mille inventions de faire parler ma femme, mais « pas une seule de la faire taire » ; ressemblant au moine de S. Melaine, qui bien savoit faire un moulin perpétuellement moulant, mais il ignoroit la science de Parrester. »

Eutrapel, en son vilain, pour avoir, peut estre, mal fait ses affaires à la ville, et groignant, desdaignoit si foible escarmouche, tournant à passades et vire-voustânt prés le bon homme, sans dire mot. Mais, appercevant sa légèreté fondre à la réflexion et réverbération de la dignité que la face de son Polygame représentait, dont il se sentoit infiniement affoibli, révoqua ailleurs ses esprits, conduisant sagement sa contenance, au propos qu'il voioit mettre au bureau. De mesme artifice seut Polygame crocheter et feindre n'avoir prins esgard à ce en quoy Eutrapel se cuidoit descouvert, desrobant peu à peu, d'un illustre et grave branlement de teste, sa veuë dessus luy; proposant à Lupolde les conditions du discours commencé plus fortes, afin d'asseurer ceste crainte reverente en laquelle Eutrapel estoit de bien longue main retenu et embarrassé.

« Non, non, seigneur Lupolde, vous n'estes tel (si ne vouliez peindre l'intégrité d'Aristides,

duquel l'on ne mesdist onc) qu'on ne se puisse ou doive se moquer de vous, pour estre tous vous autres enchainez et garrotez en une certaine seigneurie, bien souvent imaginaire et fausse, par laquelle, en vostre privé et à part, vous jugez (par certaines tranchées de Sainct Mathurin, qui vous escorchent l'entendement) la jeunesse inexpérimentée et de nul savoir. Plutarque, en Lucullus, trouvoit le commandement aux jeunes d'avoir l'œil sur les fautes des vieux, pour après les accuser, subtil et finement pardonné, et où les bien clair-voyans n^eussent deviné la brèche. Car, si nous sommes ministres et dispensateurs des loix, pour les rendre au peuple, à sa nécessité, sous l'authorité du souverain magistrat, acquerans par une longue suitte d'années le rang aux superbes et ambitieuses places, ne se peut croire, d'autant que nous sommes tous hommes, c'est à dire pécheurs, que nous ne soyons quelquefois poincts et eguillonnez par mots bien dits, sentences mieux rencontrées et mocqueries sagement couchées, joinctes aux personnes, aux saisons, et qui servent beaucoup à la façon et rallement de nostre vie, exceptant en cecy une sorte de gens qui ont les mains longues : que si vous en dictes bien, vous mentez; si mal, vous en repentez; mais non tous. Ains en ont les plus

sages empereurs premier ris de ce que l'on disoit contre eux, et qu'en une grand' ville franche, il convenoit aussi les paroles estre libres; et de mesmes chassant aussi de bien loing ces moqueries piquantes, cousines de l'amour de nous mesmes, de la jalousie et de l'envie, où nous voyons de grandes peines avoir esté establies. Comme, en Genèse, de Cam, qui se mocqua de son père Noé, et auquel et à sa postérité, qui sont les gens du tiers estât, fut jette une malédiction perpétuelle de servir à jamais les deux autres ordres de gens; les jeunes gens qui se mocquerent du prophète Elisée; et David juge celuy estre heureux qui ne s'est point assis au banc des moqueurs. Car, si ce jeune marchant qui si vivement attacha et se moqua d'Octavius, des princes de son temps le meilleur, en eut autant dit à Néron ou Galba, son procès estoit fait. Ce pauvre gars vint à Rome pour trafiquer. Octavius, entendant qu'il luy ressembloit en tout et par tout, le fit appeller, luy demandant si autrefois sa mère estoit venue à Rome. Respondit que non, fort accortement, comme il estoit gaillard et aconché, trop bien son père y estre diverses fois venu marchander. Ce fut à l'empereur dire qu'il en a voit d'une, et que trop enquerre n'est pas bon; se restreindre, et songer que les grans, qui sont

les premiers veiîs et escoutez, doivent regarder à ce qu'ils disent. »

Polygame poursuivoit, mais, tirant une œillade obliquement, s'apperceut que Lupolde avoit secrettement prins Eutrapel à la cape, et, le prévenant, comme il estoit prudent et réservé, luy en demanda l'occasion, avecques grande instance ne l'espargner en rien. « Je vous diray, respond le sophiste, vous avez parlé de je ne say quels accortement et aconché, mots que véritablement je n'entens point, et me pardonnez, s'il vous plaist. »

Eutrapel, cognoissant la grand' bonté de Polygame, pour n'estre opiniastre aux defences de ce qui ne se peut soustenir, et moins fasché estre vaincu par bonnes et concluantes , raisons, fit excuse de sa liberté, d'estre peu courtisan et respectueux en son endroit. « Et n'ay encor apris si cela est bien fait changer et invertir les noms de nostre païs pour en aller emprunter ailleurs, et estre notable signe d'estre mauvais mesnager quérir du feu chez ses voisins. Et de fait, les anciens mots et naturels des arts et sciences de ce pays ont esté chassez de leur authorité et sièges depuis quelques années, et, par un secret consentement de peuple, changez et transmuez en certains vocables estrangers, qui n'aportent pas

grand fruict, ains une inconstance et légèreté. Lupolde estoit avant-hier sur la lice de Rennes, regardant les monstres de la ville, comme tous pique-papier et chiquanoux se trouvent volontiers aux endroits où vray-semblablement se font distributions de coups d'espée ou de poin, pour arracher les dents à quelqu'un; et, voyant une compagnie de gens de pied assez bien en ordre, dit que c'estoient de beaux piétons et advanturiers; mais il luy fut tout court respondu que c'estoit une brave fanterie; auquel fut de pareil interest répliqué fantassins ou infanterie. Il continua, disant n'avoir onc veu plus belles bandes : où il luy fut dit que c'estoient escadres et régimens; et pour avoir equivoquement pris tels mots l'un pour l'autre, savoir escardes et reillemens, il fut presque en danger d'estre bien frotté. Jugea semblablement que l'un d'iceux avoit une belle salade, un casquet, un bassinet, un cabasset sur sa teste : à quoy par plus de neuf fut dit morion. Pécha encore plus lourdement : car d'un heaume, luy fut apprins un armet; une bourguignotte, un accoustrement de teste; pour le plumail, luy fut reproché pennache; pour capitaine, queytaine; coronal, collonel ou collumel; pour dizenier, caporal; cinquantenier, cap-d'escouade; et en l'erreur lanspessade, réussir, grance, politese, tra-

guet, une armée bien leste, et altese acoustrée d'un fréon et suyvie d'un estramaçon, se trouvèrent aussi sur les rangs. Quand Pihourt, maçon de Rennes, monté sur sa jument, botté de foing, ceinct sur sa grand' robe, et le chapeau bridé, allant à Chasteau-briand pour l'édifice d'un beau chasteau, ouyt les grands ouvriers de toute la France illec mandez et assemblez, qui n'avoient autres mots en bouche que frontispices, piedestals, obélisques, coulonnes, chapiteaux frizez, comices, soubassemens, et desquels il n'avoit onc ouy parler, il fut bien esbahy ; et, son rang venu de parler, attendans quelque brave desseing, leur dict, payant en monnoye de singe, estre d'advis que le bastiment fust faict en franche et bonne matière de piaison compétente, selon que l'œuvre le requeroit. S'estant retiré, fut de toute l'assemblée jugé pour un très-grand personnage; qu'il le faloit ouyr plus amplement sur ceste profonde resolution, que ils ne pouvoient assez bien comprendre, et qu'il sçavoit plus que son pain manger. Mais le paillard, demeurant en sa victoire, se retira, disant ne se pouvoir achommer d'avantage, et que les manches du grand bout de Cohue ne pourroient aller de droict fil sans luy et selon Yequipolation de ses hétéroclites. Ce qui les estonna encore plus, ne sçaii 26

chans ce qu'il disoit, et de là est venu ce soubriquet : Résolu comme Pihourt en ses hétéroclites. »

Polygame consentait que nos anciens avoient mieux, mais non si rethoriquement, parlé que nous, et leur langage plus cler et entendible; en vouloit croire tous les livres de la Table ronde et les douze Pairs, la lecture desquels est plus douce, familière et coulante que ne sont les livres de nostre saison, voire de beaucoup plus.

« De ma part, je le croy ainsi, dit Eutrapel; mais nos nouveaux s'en moquent, disans estre contes fabuleux, et d'y prendre appuy et les alléguer comme autheurs de mise et bon alloy estre chose ridicule et de néant.

— D'estre fabuleux, dit Polygame, je ne le puis croire; car en la Grand' Bretaigne, maintenant Angleterre, pour y avoir les Saxons fait grandes conquestes, et en la Petite, qui n'a point changé de nom, se voyent joints les vieux titres et panchartes, plusieurs sepulchres et tombeaux très-anciens, vieilles ruines es forests encore portans anciennes marques des lieux ordonnez pour le combat, fontaines, perrons estofés de grand's pierres ou briques, qui passent bien plus loin que mil ou douze cens ans. Et ay veu un, différent escrit en latin sur le droit appelle trespas, qui est, quand l'on passe sur la terre d'un seigneur

DE LA MOQUERIE. 2û3

dont «e paye le devoir, appelé coustume, uniformément semblable aux defences que faisoient les chevaliers errans aux passans sur la terre d'autrùy, à beaux coups de lance, et à peine de prison. Ce que le grand roy François souffrit estre fait en sa personne par les sergens et forestiers de la Forest Noire, depuis apellée Laumur, aujourd'huy de la Hunaudaye. S'ils objectent, pour la confirmation de leurs fables, que les romans ou livres faits touchant ce sont trop approchans de nostre langue d'aujourd'huy pour prouver telle antiquité, je leur respondray que le roy Charles le Quint les fit mettre et traduire au langage de sa saison, comme aussi il y fit traduire plusieurs livres latins. Et qui voudra voir la conférence des premiers vieux romans escrits à la main, dont s'en void beaucoup à la Librairie du roy et autres, où l'on ne peut presque rien entendre, avec iceux ainsi faits agencer par icelui roi Charles, jugera aisément que les choses ont esté sans fables.

Si quelqu'un aussi se fondoit sur la non verisimilitude de tant d'adventures, enchantemens, de la fluste d'un roy Oberon, tant de somptueux palais soudainement se perdans et evanouissans, et du cheval de Pacolet, qui est encore plus en çà, d'une Melusine, de Merlin, je luy respondray que, le christianisme estant pour lors bien peu

advancé aux contrées de par deçà, le diable avoit beau jeu à faire ses besongnes, essayant, entant qu'est en luy, nous empescher et divertir du vray service de Dieu par ces moqueries et illusions. Et, gaigfiant tousjours pays, allant de pied en pied, a si bien fait cest esprit calomniateur que d'esteindre, en ce qu'il a peu, le nom de Nostre Seigneur Jésus Christ, et ïceluy obscurcir et cacher aux hommes : nom qu'il craint le plus, et sa puissance, à luy tellement redoutable que, là où l'Evangile est preschée et receue, le trahistre paillard n'a garde s'y trouver et faire des siennes, comme il fait aux lieux où l'on parle bien de Dieu, ainsi que font les juifs et mahumetans, mais non- de la Trinité et ce tres-puissant Messie Jésus Christ son fils, par lequel seul nous avons accès à ceste très-haute majesté de Dieu. Et ne trouveront estranges telles badineries diaboliques et sorceleries ceux qui auront leu les histoires des pays septentrionaux et autres nouvellement trouvez, Saxo Grammaticus, Olaus le Grand, Spranger, Pol Grillaud, et, sur tous, ce qu'en a , dernièrement escrit ce tres-docte Bodin en sa Demonomame. »

Eutrapel dit lors n'avoir soustenu Lupolde fors pour monstrer, suivant l'opinion d'Horace, que plusieurs choses ensevelies revenoient et re-

naissoient après en leur première vigueur, s'asseurant que d'huy à cent ans (je vous y convie) se trouveront plusieurs Lupoldes, avec leurs braquemars ou coustelas, parlans de toutes langues un peu, et oublians, en telle confusion, la leur propre et maternelle, comme il s'en est trouvé, plusieurs de ce volume, et y en a encore assez.

« Je ne say si tu te penses moquer, dit Lupolde, mais de mon temps les mots de guerre n'estoyent non plus estranges que les personnes, et tout alloit bien, pour n'estre service bien seur et asseuré que celuy de sa nation et sujets. Qu'on prenne, de chacun clocher, dont il y en a vingtsept mille et quatre cens (prenant chacune ville pour une cure et clocher) en France, dix soldats: où sont les puissances tant voisines que lointaines qui osëroyent attendre la moitié de ceste tempeste? Escoute, je te prie, deux points que j'ay veu le passé entretenir pour le sujet de cecy. Le premier, que pour commander se prenoit un seigneur de la nation où se faisoit la levée des gens de guerre : car comme pourra un messer cognoistre la race/vertu, dextérité et recompense d'un François, qu'onc il ne vid et ne sait qu'il est? Entre les polices violentes il n'est rien si dangereux, soit à la justice, soit à la guerre, que d'égaler les hommes, les faire tous compa-

gnons, et autant de cas des uns que des autres. Me souvient avoir autrefois ouy dire aux bien-vieux que Talbot, gentil capitaine anglois, tenant garnison en la basse Normandie, lors de la restitution du royaume de France, faite principalement par Artus de Bretaigne (quelque envie qu'on porte à sa réputation), voyant en habit dissimulé iceluy seigneur faisant monstre de six cens hommes d'armes bretons, en la ville de Rennes, dit aux siens, retourné qu'il fut : « Nous pouvons bien trousser bagage et faire nostre dernière main, puis que ces diables de Bretons illec s'en meslent, conduits notamment par un de leurs princes naturels qui les reconnoit, leurs maisons, leurs mérites, jusques au moindre, leur pondant, d'une ingénieuse dextérité, l'hon-* neur et gloire par degrez et mesures. » En cela il fut prophète de son desastre : car, au siège de Chastillon, les François, assaillis par cinq mille Anglois, commençoient à fuir, quand les seigneurs de la Hunaudaye et de Montauban avec les compagnons bretons survindrent, qui deffirent les Anglois; et Talbot leur chef, aagé de quatre vingts ans, tué sur la place. Là n'estoient les capitaines du Pot^d'estain, de la Corne de cerf, de la Pie qui boit, de la Croix verd, et autres enfans de ville, qui, avec leursbraves accoustremens

et piaffes, ne se trouvent qu'aux voleries et lieux où ils sont les plus forts, estans naturellement couards, et qui ne valent rien qu'en compaignie et sur leur advantage. Le second point, que ce chef et gouverneur ainsi institué et pourveu d'estat, fust à Ja paix ou guerre, n'y entroit au raport vain et flateur des courtisans, ains par bonne enqueste et information, d'autorité du prince, par ses païs et provinces, des capables et dignes de tels honneurs et charges. Et de fait, un poursuyvant estats fait déjà courir une opinion fort suspecte contre luy qu'il le fait pour son profit particulier.

— Si faut il, dit Eutrapel, demander à son prince : autrement il s'estimeroit dédaigné et mesprisé. Serapio dit à Alexandre le Grand qu'il ne luy jettoit point la baie comme aux autres ses compagnons, a Non, respondit il, car tu ne me la demandes pas. » Ceste responce va bien loin: car tel estime estre prés de ces grandes personnes qui en est fort esloigné, pour estre compagnons tant qu'il leur plaist.

— Quand, dit Polygame, Lupolde dit que les offices ne se doyvent demander, il entend (à mon advis) ces hauts estats et charges où le profit et l'honneur y sont grands, lesquels ne peuvent en bonne conscience (où il faut rapporter ce que

nous faisons et disons) compatir et demeurer ensemble, combien que monsieur Du-Bellay, en ses Mémoires, suivant les stoïques, aie dit celuy avoir l'honneur d'une chose qui en a le profit,

... Nec in una sede morantur Majestas et amor.

L'amour et la grandeur ne logent point ensemble.

Pour le regard des princes et grands seigneurs, s'il leur plaist quelquefois descendre un pas de leur dignité et se rendre familiers, c'est lors que plus devons avoir l'œil au bois, pour se gouverner prudemment et nous tenir sur nos gardes.

Antiochus (pour retourner à la moquerie) estoit prince'autant débonnaire qu'on peut souhaiter; toutesfois il fit pendre un pauvre captif en fort grand' cholere, parce que le prisonnier, sur l'espérance certaine de sa vie que les sergens luy proposoyent, disans que, estant devant les yeux du prince, incontinent il seroit mis à pleine délivrance, respondit, d'une mélancolique et rustique moquerie, qu'il seroit donc pendu et en mourroit : « car, adjousta ce misérable logicien, il est borgne; donc impossible seroit me représenter devant ses yeux. » Aussi fut il par son col, car Antiochus portoit fort indignement une atteinte,

où ne se pouvoit donner ordre; d'autant qu'il est fort dangereux et deffendu regarder et spusrire sur choses qui ne se peuvent effacer, comme une imperfection et vice naturel, ou péchez de nos prédécesseurs; pardonnans en cela (si pardon y eschet) les honnestes jugemens et moqueries qu'on peut faire, sans offencer, sur les petites çt légères fautes des mœurs et de l'esprit, y çQjijoignans et entremeslans toute modestie. En quoy Platon fut plu9r philosophe et hardy quand il dit adieu et prit congé de Denis le tyran, aux prisons duquel il avoit esté longuement retenu. « Et bien, ce dit le roy, tu diras bien du mal de mpy quand tu seras de retour en ton académie et eschole. — Ma foy, respondit Platon, nous aurons autres choses à traiter que cela, et où il ne nous souviendra point de vous. » Hieron, qui, après Gelon, occupa Siracuse, cherchoit tous hommes libres, volontaires et gausseurs; conferoit, babilloit avec eux, leur permettant l'attaquer et luy dire tout franchement : « car par iceux, disoit il, j'entens le fons de mes affaires; on ne me celé rien; quand il se rencontre quelque bonne ou mauvaise expédition de guerre, on me la dit rondement, sans y apporter faux et controuvez mérites, ou choses qui affaiblissent les fautes de mes capitaines, me pouvant asseurer de ce qu'en veii 37

rite, sans fard et sans menterie s'est exploité. » Ce qui meut Demorates (sur ce qu'on luy fit entendre que Brontes, l'un de ses gentils-hommes, mal parloit de luy et la teste levée) à dire que les princes dévoient estre assistez et accompagnez de sages et grands moqueurs, et non de ces flateurs qui vont genouillant, idolastrant et bonnetant alentour d'eux, insinuans seulement et faisans valoir les voluptez et plaisirs présents, pour déguiser la vérité en mensonge : ainsi que l'on dit d'une maison mal reiglée et ordonnée, où le maistre (ficelle est le dernier qui en sait des nouvelles.

En mesmes termes l'empereur Tyberius refusa à plat une ordonnance, que son conseil luy présenta, afin d'estre informé en gênerai et particulier contre ceux qui se moquoient et mesdisoient de luy, disant qu'en ces articles y auroit tant de procès que difficilement pourroit on entendre et passer outre aux affaires de conséquence. « Qu'il plaise aux dieux, disoit ce* prince payen, restraindre le parler des hommes par la bonne justice et traitement que je leur dois et suis obligé faire ! » Peu auparavant, Antoine, surnommé Triumvir, aiant rechargé les Grecs et Asiatiques d'un gros et nouveau tribut f le révoqua par une simple mais docte et mieux choisie

mocquerie pour retenir les oppressions et forces d'un prince violant. « Sire, luy dit Hibreas, advocat des députez, puisqu'il vous plaist asseoir en un mesme an deux impositions et tailles, faites que nous ayons en un an deux hivers, printemps, estez et autonnes, pour recueillir double revenu, et lofs sera par nous advisé à vous contenter et obéir : vous supplians de sçavoir curieusement en quels emplois ont passé tant de finances qu'à très-grands travaux nous vous avons fourni en cest an, devant qui et quels juges on vous a rendu conte. » Antoine, de vif et chatouilleux esprit, -se voyant prins et enveloppé en telles et raisonnables remonstrances, fit surseoir la levée des deniers, et depuis entendit de prés au fait de ses finances, où il trouva de lourdes et extrêmes pilleries et peculats; et de là en avant, pour ne perdre rien, faire le bon ménager et ne se voir moqué, luy mesme contrerolloit Testât de sa maison et affaire, du larcin desquels ses thresauriers s'estoient enyvrez, et en derrière se moquoyent de luy. François second du nom, duc de Bretaigne, aima mieux vendre ses riches meubles, engager son domaine et emprunter aux bonnes bourses, que poursuire l'exécution d'une gabelle par luy mise sus, mesmes du consentement de t ses Estats, par une rencontre qu'iKestima à mo-

querie, et qui toutefois pénétra bien avant sa conscience. Car ja estoient officiers establis, departetnens et contributions dressées, quand, sur le chemin de Rennes, il demanda à un bien pauvre homme (comme il aimoit % deviser avecques les bonnes gens) où il alloit. « Monsieur, respondit il, sans autrement le cognoistre, je m'envois à la ville me deffaire de ces deux bestes pour paier le duc : Tune (monstrant sa femme en soupirant) pour mettre en service, et Pautre (c'estoit son coq) pourfendre. »

Et de nostre temps s'est veu Pun des plus grans seigneurs de PEurope, qui acheta une escarboucle soixante mille escus, pour donner à certaine personne. L'un de ses gentils-hommes entreprit luy monstrer, par un trait de maistre et brave tnoquerie, l'importance d'un tel achapt; et, ce faisant, le fit passer par une chambre où estoit en monnoie icelle somme contée et esparse à grans monceaux, tout à fait et exprez. « Comment? disoit le prince, ceste chambre n'est le lieu de mes finances I — Non, respondit le gentilhomme, mais c'est l'argent de vostre bague qu'on veut icy nombrer au marchant. » Le roy, se sentant piqué et attaint au vif, ne dit rien, sinon qu'on conneut bien à sa contenance que, si c'eust ' esté à refaire, il n'eust pas, à Pappetit d'une beste

DE LA MOQJJERIE. 2 I 3

coiffée, fait un tel contract; mais, puis qu'il y alloit de sa parole, il le falloit entretenir. Depuis, il fut si bon mesnager, combien qu'il eust fait et soustenu guerres très-grandes, aucunefois gaignant, autrefois perdant, que, lors de son decés, il fut trouvé en son espargne deux millions d'escus, et sa maison bien ordonnée.

— Voulez vous, dit Eutrapel, une moquerie qui rendit un evesque de ce royaume théologien pratic et expérimenté, plus en demie heure que s'il eust presché cinq caresmes sans discontinuation et d'arrache-pied? Cest homme de bien ne craignoit pas seulement la mort, mais aussi se courrouçoit et passionnoit aigrement d'ouir dire : « Un tel est mort » ; et falloit que ses serviteurs dissent: «Il est malade, mais il se porte bien. » Il estoit sur son retour de la cour, se rafraîchissant en un sien chasteau distant une petite lieue de la ville où estoit son principal siège.' Brusquet, reconnu homme de singulier esprit, courant la poste, s'advisa eslargir et prester de sa philosophie à ce prélat; et, descendu au chasteau, fait la révérence, goûste le vin, et conte en peu de mots ce qui s'estoit passé en cour depuis son retour; remercie humblement sa seigneurie ne pouvoir meshui demeurer avecques luy, pour avoir le soir à negotrer en la ville ; priant le maistre d'hostel

raccommoder d'une lettre addressante au juge, pour luy fournir chevaux frais. Ce qu'estant fait, Brusquet y changea et l'addresse et le langage, contrefaisant le seing de monsieur le maistre, qui estoit aisé à faire, pour estre les lettres longues et gothicques, « afin, dit Erasme, se mocquant aussi, que la noblesse, usant de tels longs characteres, soit veue ignorer les sciences et disciplines, comme chose non à elle convenable » . Et arrivé qu'il fut à la ville, présenta ses lettres contrefaictes au grand vicaire, lequel, bien estonné, leut comme monsieur, par un desastre d'avoir esté harassé en sa littiere, sur les chemins ou autrement, venoit à l'heure présente de trépasser d'une apoplexie, sans pouvoir, ainsi que tousjours il avoit souhaité, mourir avec ses bons et dévots diocésains. Et d'autant qu'il representoit le chef de l'Eglise, estoit fort raisonnable, aussi qu'il en estoit prié par tous lès, serviteurs de la maison, venir au lendemain de grand matin, avecques son clergé en ordre, et cérémonies pertinentes, quérir le corps de leur bon maistre. Soudain le bruit espars en la ville, cloches de tonner, chapitre de capituler, deploier bannières, peintres aux escussons et armoiries, menuisiers à la chapelle ardente, allumer torches, vestir de faux pauvres, acoustrer parfums, noircir églises, tendre la bière et cer-

DE LA MOQUERIE. 2l5

cueil episcopal. Et Brusquet de rire et picquer par ces belles garigues de Provence. Et en cest équipage arriva la pompe funèbre et mortuaire, sur les quatre heures du matin, au lieu où monsieur l'evesque dormoit à gogo et en toutes voluptez. Lequel, esveillé en sursaut, et oiant chanter si dolentement, à pauses entre-couppées, In exitu Israël de jEgypto, àppella tous ses gens et autres pretendans droit et interest, pour le secourir; se voua et donna à tout ce qu'il peut de voiages, tant deçà que delà les monts, s'il en pouvoit reschapper. Puis, courbé et tremblant, vid par un treillis, au préjudice de ses vieilles persuasions et desseins, ceste troupe et compagnie noire renforcer de letanies graves, hymnes désolées et tristes élégies, qui si bien résolurent et abatirent ses esprits que l'evesché estoit vacant, n'eust esté en l'instant le jeu descouvert.

— Par ma conscience 1 dit Polygame, puis qu'il ne se pouvoit asseurer de la mort, il devoit visiter, les malades, leur subvenir et ayder des biens qu'il occupe pour cest effect, hanter les morts, comme faisoit Diomedes à ses chevaux, les ensevelir, assister à leurs enterrages, qui sont actes et offices d'un vray evesque.

— Une autre mocquerie, dit Eutrapel, et autant expresse que la dernière : vray qu'elle est vieille,

2l6 DE LA MOQUERIE.

mais elle fait notable conséquence au caquet de femmes. Ce conte est sans ennuy. Plutarque, aux livres du babil, dit qu'un jour, voire deux, au Sénat de Rome, ils demeurèrent plus tard qu'ils n'avoient de coustume, pour délibérer une difficulté à fer esmoulu et de grand poids. La femme d'un sénateur, bonne et honneste femme (femme toutefois), importunément solicita son mary sûr l'occasion de tel et non acoustumé retardement, y adjoustant -les mignardises dont une femme soucieuse sait paistre la gravité d'un sage mari ; lequel, estant assez instruit de quel bois se chauffe tel animant, ne luy voulant communiquer chose qui importast, tant peu fust, la contenta et paia en monnoie de femme, la faisant, avant toutes choses, jurer sa foy et conscience qu'elle ne rêveleroit à personne vivant cela qu'elle poursuivoit k tant honnestement, et dequoy, pour dire vrai, il se sentoit gratieusement vaincu. Les promesses d'une et autre part conclues, les stipulations mieux arrestées, « Je le vous diray, travailloit. le sénateur, mais vous entendez!... — Hal monsieur, respondit la bonne personne, à vostre femme ! Manandal j'aimerois mieux, hoon! — Et bien donc, luy dit il en l'aureille (encore qu'ils fussent seuls), l'on a veu ceste nuit une caille aiant le morion en teste et la picque aux pieds, volante

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sur ceste ville : aux conjectures duquel présage les augures et divinateurs sont après et fort empeschez à savoir et consulter que c'est, et de nostre part nous en attendons l'issue; mais stt et bon bec ! » Ce disant, et l'aiant baisée, se retira en son cabinet, attendant l'heure prochaine d'aller au Palais. Il ne luy eut si tost le dos tourné que ceste diablesse, guignant et espiant s'il estoit point aux escoutes (comme ordinairement elles sont en perpétuelle fièvre et soubçon), qu'elle ne s'escriast à la prochaine qu'elle rencontra : a M'amie, nous sommes tous perdus : on a veu cent cailles passans armées sur la ville, qui faisoient le diantre ; mais mot ! » De là, elle voisina tant, elle caqueta tellement, avecques la multiplication et force que les nouvelles acquièrent de main en main, qu'en moins de rien les rues furent remplies, jusques aux aureilles des sénateurs, de plus de vingt mille cailles. De sorte que ce Romain, estant au sénat, leur leva et osta la peine où ja ils estoient, leur faisant entendre, non sans rire, le moien promtement inventé pour avoir la raison et tromper la sapience de sa femme. Qui fut une moquerie si dignement couverte que femme, haut à la main et rebrassée qu'elle fust, ne s'advança désormais s'enquérir des affaires

communes et publicques.

2l8 DE LA MOQUERIE.

— Moquatores, dit Lupolde , moquabuntur :

les mocqueurs sont tousjours mocquez; n'y comprenant ceux qui dextrement et gaillardement savent, d'une ruade seiche, et neantmoins sans picquer ne offencer, dire le mot joieux et pour rire. Je vi, aux bonnes chères qu'on dressa à l'empereur Charles le Quint, passant la France l'an mil cinq cens trente neuf, sous la courtoisie et magnanime bonté du grand roy François, sans la mémoire et sans se souvenir des traverses qu'il avoit attaché à ses terres, une contre-mocquerie (ainsi la faut il appeller), et qui fît honte et perdre les arsons aux estrangers, qui ja butinoient et departoient entr'eux l'honneur qu'ils disoient avoir conquis sur nous autres François au get de la pierre de faix, commun experiment de la force du corps. Le commencement fut de cinq ou six Suisses de la garde du roy, qui, bien yvres sur le soir, jettoient et ruoient un grand quartier de tuffeau sur le quay du Louvre, à Paris ; ausquels s'adjoignirent incontinent multitude d'estrangers, qui n'estoient pas des pires et moindres de leurs provinces, comme les princes sont coustumierement accompagnez du plus beau et du meilleur. Aussi se trouvèrent grand nombre de François, comme à Paris il ne faut qu'un regardeur pour amuser le reste. Ce peuple, ainsi amassé jusques

au nombre de trois à quatre mil, seut tant dextrement s'ouvrir et esclarcir qu'on voioit aisément les mieux, les plus adroits et plus forts bras de ces jetteurs de pierre. Le prix et honneur de laquelle demeurait aux estrangers, quelques efforts que fissent les nostres, et sollicitations qu'ils peussent faire à trouver gens pour ne se laisser ainsi, sur leur fumier, ravir des poins la victoire de ce pesant fardeau : ce qui mesme despleut couvertement à plusieurs grands personnages là presans.

Tandis, trois de mes compagnons, bas-bretons, et moy, revenans du Croissant, rue Saint Honoré, boire avecques Cornillet de Pleumeleuc, nostre messager, passasmes par ceste grande assemblée, nous fourrans pesle-mesle, comme est la coustume des escholiers, et regardans qui en avoit du meilleur. Où par un Alleman fut présentée la pierre àTharngen, l'un des nostres, qui s'advançoit un peu sur les rangs, disant iceluy Alleman, luy pensant faire honte et se moquer de luy, qu'il eust à se serrer ou se mettre en jeu, luy monstrant la pierre et l'oustil dequoy on besongnoit. Le Breton, esmeu (car le sang de ceste nation meurt plustost que fleschir et ploier sous une audacieuse et superbe risée), happe et prent la pierre, la tourne sur les quarrez pour mieux

asseurer sa prise, et, la branlant de vive roideur, passa d'un grand demi-pied le coup qui se faisoit tant chercher. En quoy nos François, qui plus ne servoient qu'à merquer et dire : « Le coup est franchi », juger la force des bras, reprindrent leur beau teint. Lors Suisses après Allemans se destacher, Anglois de mesurer quants pas il y avoit (car la force des autres nations gist en leur cervelle). Le plaisir fut les voir comploter et se liguer contre ce gentil-homme, et encore plus le voir enveloper de robes fourrées, le caresser et appeler restaurateur de Phonneur parisien bien engagé. Mais, pour lever toute opinion qu'il ne fust seul, se virent en l'instant ses deux compagnons en pourpoint pour le seconder : l'un desquels, me semble, appelle Victor Callo, outrepassa les marques dernières d'autre demi pied. Ce fut lors aux vaincus se retirer et desrober de la presse les uns après les autres, se cachans et se faisans apporter tout honteux leurs hardes par leurs laquais, jusques à laisser la place vuide, sans pouvoir dire quel chemin ils avoient prins.

Le soir venu, comme l'on racontoit tel exploit au soupper du roy, le seigneur du Lattay, brave et vaillant capitaine, lieutenant de la compagnie d'hommes d'armes de monsieur de Rohan, pour faire espaule et soustenir sa nation, dit : « Sire,

il y a trois choses signalées et remarquables en vostre Bretaigne, et qui, par adventure, ne sont ailleurs en la chrestienté : car là sont les. plus forts hommes, les plus forts chiens et plus forts vins qu'on puisse voir. — Pour le regard des hommes et lévriers de Bretaigne, il en est quelque chose, dit le roy; mais des vins je ne le puis entendre, pour estre les plus aspres et verds de mon royaume : tesmoin le. chien de Ruzé, l'un de mes conseillers audit pays, lequel, pour avoir mangé une grappe de raisin breton prés Rennes, abboia le cep de la vigne, comme pro-; testant se vanger de telle aigreur qui ja commencent luy brouiller le ventre. — Cela est de mon conte, dit Lattay : car, par le grand Dieu d'Israël ! (c'estoit son serment) si un pot de vin est sur dix du meilleur de France, si sera il tousjours recognu le maistre, et pour tel qu'il est. » Ce bon et grand prince dit que le capitaine Lattay avoit tousjours quelque bon mot pour rire ; au demeurant, qu'il aimoit uniquement sa Bretaigne, pour en estre descendu d'un costé, car sa grand'-mere estoit fille de Rieux; aussi qu'il avoit espousé dame Claude de France, fille du bon roy Louis douziesme, et d'Anne de Bretaigne, dernière duchesse et princesse duditpays; lequel depuis, en l'an 1 533, à la grande prière et requestes des

gens des trois estats d'iceluy, fut joint, uni et incorporé perpétuellement et inséparablement à la couronne de France, comme estant Tune des plus hautes et puissantes aisles d'icelle; retenant par son antiquité le vrai original de la langue gauloise : car les François estoient encore bien ayant en Allemaigne sous la religion paienne, que plus de cent ans auparavant y avoit rois chrestiens en Bretaigne, usans de ce titre souverain et monarchie, Par la grâce de Dieu, comme ne reconnoissans autre que Dieu et l'espée.

Il s'est neantmoins trouvé des escrivains disans la Bretaigne estre l'ancien hommage de France, prenans ce fondement de Grégoire de Tours, auteur inconstant, pour ailleurs asseurer le contraire, ce que mesme Sigisbert, et Vincent, en son Miroir historial, ont escrit n'avoir onc esté. Le contrat de la submission d'iceluy païs à la couronne de France, l'an 12 36, par Pierre de Dreux, surnommé Mauclerc parce qu'il disposoit du bien de sa femme sans le décret et autorité des estats du païs, porte en termes exprés qu'aucun prince (Ficelle terre n'avoit onc, avant luy, fait tel hommage. Les fiscaux, ce dit du Moulin aux commentaires de Gallus, le veulent nier; mais iceluy contrat, que nous avons, le porte expressément. Vrai que, pour mettre un doute, ils ont

adjousté : Prout notorie dicebatur; mais tels mots ne sont en l'original. Et de fait, ceste submission est un hommage simple, n'emportant aucune feauté ou ligence. Car, comme dit Campe^ius, quand le roy Charles huitiesme promet au pape qu'il luy prestera toute obéissance personnelle, ne l'offensera en chose que ce soit, et que, si aucun luy fait injure, sera tenu le défendre, ce n'est qu'hommage d'alliance et amitié, non servitude de fief, lequel est exclus et esteint par ces mots, Par la grâce de Dieu, qui ne furent onc querellez aux princes de ce païs, fors par le roy Louis onziesme, qui n'y profita rien. Et font tort au roy ceux qui soutiennent le contraire, la grandeur duquel est d'avoir en sa maison de puissantes et souveraines couronnes adjointes et annexées à la sienne.

— Conclusion, dit Eutrapel : sans ceste moquerie, les hommes n'eussent onc esté civilisez ni arrachez du profond de leur grosse et lourde nourriture. Dantes, poète italien, se moque du pape Martin, et Pôle Jove d'Adrien, parce que cestui ci preferoit le merlus, et l'autre les anguilles de je ne say quel lac, à tous autres poissons. Ces mots : Fai-neant, Proconime, ou Chie en fons, le Court, Grisegonelle, Barbe-torte, Mauclerc, Gippon, et grand nombre d'autres, ne

sont qu'adjectifs moqueurs attachez aux noms des princes. L'Alleman se vante passer par sus le ventre à six Espagnols, lesquels, de leur part, se font forts de l'aprentissage de, guerre à toute l'Europe. L'Italien, haussant les espaules, nie tout cela, qu'il est le premier en tout et par tout. Mais l'Anglois, atout sa fortification naturelle, duquel on dit : « Cruel maistre, trahistre compagnon et desloial serviteur », l'appelle subtil couard. Les sciences mesmes et docteurs d'icelles se mocquent les uns des autres, qu'ils appellent vesperiser; de façon que, pour faire un bon prescheur, il faut qu'il ait esté solennellement déclaré moqueur competant. Tesmoin un bon compagnon Jacopin, qui, ce caresme dernier, fît que les femmes, aians fait une taille par entr'elles à luy fournir je ne say quantes douzaines de chemises et mouchoirs, pour tancer et rabrouer leurs maris, furent en fin moquées de luy, pour avoir les maris prévenu et est* au devant par un bon habit qu'ils luy donnèrent, aveques les collations de mesme. Car, le jour qu'il devoit faire merveilles, il dit s'estre informé secrètement sur les plaintes que les hommes et femmes de la paroisse luy avoient fait de chasque part; mais que, tout considéré, il trouvoit qu'ils avoient tort et droit, et que l'année suivante il leur en diroit son advis.

Et ainsi, sans coup ferir, il eut d'un sac deux moutures, comme l'on dit de Marcus Crassus, qui consultoit des deux costez. Et les advocats ne se moquent ils de leurs parties quand, criaillans ainsi en colère pour elles, ils vont de là banqueter ensemble?

Et certare soient simul et canare patroni.

Advocats se querellent, et puis vont boire ensemble.

Mais, sur tout, les juges triomphent à se moquer honnestement, concluans les difficultez et procès en arrests contraires, à corriger et estre corrigez, à reformer et estre reformez.

Epistre de Polygame à un gentil-homme contre les athées et ceux qui vivent sans Dieu.

jous me rescrivez que je vous aide à ssoustenir la fureur des questions et [alarmes que vous présentent et font certains vos voisins, s'embrouillans et confondans parmy la nature, luy attribuans le cours, Testât et la conduite de toutes choses; ne faisans cas de la religion, sinon entant qu'elle retient le simple peuple en obéissance; mescognoissans Dieu, le seul moteur et qui fait tourner et subsister ceste machine ronde, et son Messias Jésus Christ, qui est sa parole éternelle, avec son Saint Esprit, représentez sous cest admirable nom de Trois : où je n'ay voulu faillir vous dresser ces petits advertissemens au mieux que j'ay peu, avec infinis regrets qu'un sujet de telle et si grande importance n'est manié et conduit d'une main plus

dextre que la mienne, comme d'un Mornay, qui a sur cest argument fait le plus beau et docte livre qui ait onc esté, peut estre, imprimé en la chrestienté, et où l'athée ou sans-Dieu, le juif, l'ethnique et le mahometan trouveront qu'ils n'ont que tenir, et leur faut faire joug à ce tres-puissant et très-haut nom de Messias Jésus Christ, lequel, par l'artifice de Sathan, ils ont rejette, et fait semblant ne le cognoistre. Toutesfois, me sentant poussé des deux plus extrêmes moyens qui doivent entrevenir et estre conjoincts aux recherches et poursuites de l'Escriture saincte, qui sont la crainte de Dieu et la cognoissance de la foiblesse de l'entendement humain, je maintien, comme disoit Ciceron, n'y avoir homme tant esgaré et despourveu de jugement commun, lors qu'il regarde et contemple ceste voûte et bastiment des cieux, l'ordre et chemin que le soleil tient et fait tout alentour, tous les jours, en vingt et quatre heures; la lune, l'autre et second grand luminaire, qui nous apparoist de quinze en quinze jours avec divers effets; l'an séparé en quatre saisons différentes, qui n'appréhende et juge quant et quant y avoir une cause et essence première qui a composé cest ouvrage admirable, le conduisant et faisant tourner par espaces, heures, temps, mouvemens certains et arrestez : comme

il est aisé juger et se rendre certain et asseuré que la charrette chargée qui roule et chemine a un chartier et conducteur, qui remue tout cest attirail de sa seule parole et voix sur les chevaux, appeliez les secondes causes, qui le font aller et mouvoir.

Ceste chose ainsi première est appellée, tant par les sainctes Bibles que anciens autheurs payens et prophanes, Dieu, la sagesse, grandeur, bonté, justice et estât duquel ne se peut dire ou représenter par les opinions et fantasies des hommes, fors entant qu'il luy a pieu nous en monstrer par sa parole, laquelle de tout temps a esté, est et sera à jamais appellée Jésus Christ. Et ainsi estant tout parfait, après avoir basty ce terrible instrument et machine ronde, ordonné et disposé les elemens de certaines et infaillibles proportions mesurées, voulut aussi y establir l'homme, comme une créature laquelle entre les autres eust cognoissance de son créateur et de ses commandemens, avecques marques et signes corporels qui luy furent quant et quant ordonnez pour mieux approuver son obéissance. Les signes furent les arbres du Paradis terrestre, au fruict desquels gisoit la science de bien ou mal; et partant estoit à Adam, le premier homme, acquise vie et béatitude éternelle, en gardant les fruits sacrez qui luy

avoient esté baillez pour le confirmer en obéissance, et qu'il n'entreprist rien par dessus le commandement à luy fait. Contrevenant à quoy, et abusant des signes extérieurs, qui estoit d'iceluy fruit manger, comme il fit par la consultation du diable, luy estoit dénoncé mort et condamnation éternelle et à jamais, où il encourut, et tombe misérablement ensemble sa postérité. Dieu, en cela faisant, et prononçant telle sentence, distribuoit justice telle qu'il avoitdit; et, d'autre costé, promettant envoyer son Messie Jésus Christ pour satisfaire à sa justice, faisoit grâce et miséricorde, pour la rédemption future et remission des péchez, contre ceste horrible condamnation et jugement.

Voila comme tout d'un coup sont issus la justice du souverain et soudain un pardon miséricordieux. Car incontinent il veut que Sathan, par le conseil duquel sa créature tant aymée avoit forfait, auroit la teste brisée par la semence de la femme, vray intersigne et signification de Jésus Christ à venir : la foy et espérance duquel il faut appréhender nuëment et simplement, sans nous entortiller en tant de faux et trompeurs discours forgez en nostre cerveau, ja prévenu et occupé par la malice du diable, qui essaie à toute heure nous retirer hors le troupeau et église de Dieu,

nous- faisant entrer en longues et curieuses demandes, pourquoy il permettoit la cheute et péché d'Adam, et autres, lesquelles il faut reserver à l'inscrutable conseil et providence de sa Majesté, comme très-bien Ta dit sainct Paul, et après sainct Augustin, et se contenter que ceste dispute de prédestination implique en soy et nourrist plusieurs contradictions, lesquelles, bien prinses et entendues, ne le sont aucunement : comme si quelqu'un disoit : « Puisqu'il est prédestiné que je dois avoir des enfans, je n'ay que faire me marier » ; ce qui est neantmoins très-faux et contre l'ordre estably en ceste nature, qui est Dieu, lequel n'est jamais contraire à soy, et cujus centrum est ubique, circumferentia vero nusquam. Ce seroit confondre la justice avec l'injustice, le bon au mauvais, la liberté à la servitude, et obéissance avec la désobéissance, le chaud au froid, le blanc au noir, qui neantmoins soustiennent le cours et ordonnance invariable de tout cest univers.

Captivons donc à bon escient et mettons en prison ces hautes et profondes, mais bien lourdes et sottes cogitations et disputes, demeurans sous l'enseigne de la foy et espérance, promise par le moyen de nostre Sauveur et Seigneur Jésus Christ, hors lequel nous sommes perdus, ja déclarez acquis et confisquez à Sathan, nostre ennemy per-

petuel. Lors que ce bon empereur Constantin fît amasser tant d'hommes de savoir au concile de Nice, plusieurs philosophes faisans merveilles de disputer s'y trouvèrent aussi. L'un desquels, et le plus babillard, estonnoit les assistans par ses fins et cauteleux argumens touchant les effects et productions de nature, jusques à faire perdre la parole à plusieurs grands personnages chrestiens. 1 Ce que voyant, un bon vieillard, qui onc n'avoit estudié, se présenta devant ce philosophe, disant: « Escoute, au nom de Jésus Christ : il y a un Dieu qui a fait le ciel et la terre, et toutes choses qu'on peut veoir et qu'on ne peut voir, le tout par sa parole et par la confirmation de son S. Esprit. Ceste parole, appellée le fils de Dieu, ayant pitié du genre et condition des hommes, lesquels vivoient en infinis erreurs, voulut naistre d'une femme, demeurer en ce monde, souffrir mort, pour nous racheter de la prison où Adam, nostre premier père, nous avoit, par sa désobéissance, consignez; et retournera pour juger ce que chacun aura fait en sa vie. Ainsi nous croyons très-fermement cela, demeurans en ceste foy et asseurance, sans en disputer ny entrer en autres questions qui surpassent de trop loin nos pauvres, quant à ce, et misérables entendemens. A ce moyen, ne te travaille pour néant chercher, par

démonstrations et apparences naturelles, comme cecy ou cela est possible, ou autrement. En quoy il ne faut apporter que la nue et simple foy : car Jésus Christ, et ses apostres après luy, nous ont enseigné laisser tels langages curieux et superflus, comme est la philosophie, estant leur parler net et pur, laquelle il faut garder en croyant en l'Evangile et faisant les œuvres contenues eniceluy. Dy moy, crois tu cela? — Ouy, respond le philosophe, touché et atteint de ceste vive voix, confessant que ta parole m'a vaincu. » Et dit l'histoire ecclésiastique qu'il amena ses autres compagnons philosophes à la cognoissance et profession de l'Evangile : tant a de poids et vaut la parole d'un homme de bien, et principalement quand il s'agist des points et articles de la religion, où les chiquaneries, sophisteries et prudences humaines, sont froides, superflues et sans réplique.

Reste donc monstrer, par grands et amples temongnages des Escritures, comme toutes les actions de Jésus Christ et ce qu'il a fait en ce bas monde, lors que de sa présence il l'a voulu honorer, et tout ce qui est escrit de luy aux sacrésaints Evangiles, est peint au vif et designé en la saincte Bible : de laquelle, comme dit élégamment Justin, vos Hésiode, Democrite, Platon et

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Pythagoras, ont puisé et apprins leur philosophie et cognoissance de plus haut, mais couverts et bandez d'un gros voile, ainsi que dit Tatianus. Donc, par ceste grande disposition et providence incompréhensible et sans mesure de Dieu, laquelle fait trembler toutes intelligences humaines, fut dit et est escrit en Genèse : Le sceptre ne sera point osté de Juda, ne le législateur d'entre ses pieds, jusques à ce que Sillo vienne, et à luy s'assembleront les peuples. Ce mot Sillo est interprété, entre les Hebrieux, son fils; entre les Chaldeens, Messias; entre les Grecs, celuy qui doit estre envoyé. Or il est très-certain, comme attestent Josephe et Eutropius, que, lors que Jésus Christ fut manifesté aux hommes, et au mesme temps qu'il habitoit avec eux, le sceptre estoit bien osté de Juda, quand les Juifs estoient tributaires et sous la puissance des tyrans de Rome, le pays de Judée et la Syrie joincts et assemblez en un corps et province; les sacrificateurs et prestres estoient commis et députez par les proconsuls et magistrats romains à servir un an seulement, combien que, par la loy mosaïque, ils fussent perpétuels; bref, l'Estat des Juifs transféré ailleurs, et en tout et par tout desordonné et confondu; et, au lieu de la loy et cérémonies, supplanté le règne de grâce et miséricorde; et les

tourbes du peuple enseignées par Jésus Christ, qui fut inconnu aux prestres comme Messias, suyvant la prophétie d'Isaie : Le beuf a connu son maistre, et l'asne sa crèche; mais Israël ne m'a point connu; estimans que le règne du Messie fust guerrier et temporel. Au moien de laquelle ignorance, eux, qui estoient jadis le peuple esleu de Dieu, furent séparez de l'Evangile, et la cognoissance d'iceluy transmise aux autres nations pour effectuer et accomplir la promesse faite à Rebecca, par laquelle Dieu luy dit qu'elle portoit deux peuples en son ventre, figurez par Esau et Jacob, le plus grand desquels serviroit le moindre : ce qui est conforme au prophète Michée, quand nostre Seigneur dit : J'appelleray celuy qui n'est pas mon peuple mon peuple.

Ceste ignorance que le Messias devoit estre un grand prince, triomphant, riche, et grand conquereur, avoit aussi passé et remué l'entendement des rois et potentats qui estoient lors, lesquels savoient très-bien qu'il devoit, selon les prophètes, issir de la race de David. Qui fut cause, comme escrit Philon le Juif, qu'Herodes (lors tenant en fief la Judée sous Auguste, pendant l'empire duquel nasquit le Sauveur du monde, Jésus Christ) fit tuer en iceluy païs de Judée soixante et dix juges sortis de la lignée de David,

et outre, comme raconte Eusebe, brûler les noms des familles des Juifs, leurs registres et généalogies, pour effacer la postérité de David, et supplanter par tels moyens la sienne, encore qu'il ne fust noble, ains extrait d'un serviteur au temple d'ApolIo en la ville d'Ascalonne. Vespasien et son fils Domitien, empereurs, touchez de la mesme peur, firent chercher, durant les martyres et persécutions qu'ils exercèrent contre les chrestiens, tous les Juifs qu'on disoit et soupçonnoit estre descendus de la lignée de David : disant le mesme Eusebe qu'on présenta à Domitien, par forme de moquerie, deux pauvres hommes qu'on en disoit estre issus; lesquels, interrogez, respondirent que véritablement ils en estoient. Outre leur fut demandé s'ils estoient fort riches : dirent que non, et que tous deux avoient seulement de rente neuf journaux de terre, fort chargez de taille; qu'au reste ils vivoient au travail de leurs bras, monstrans leurs mains, qui clairement le jugeoient. L'empereur demanda quelle opinion ils avoient du Messias, de son empire, quel il devoit estre, et où il devoit régner ; lesquels respondirent que le règne de Christ n'estoit pas de ce monde ne terrien, ains céleste et d'enhaut; qu'en la fin il viendroit en sa gloire juger les vifs et les morts, et rendre à chacun selon qu'il auroit

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fait en sa vie. Quoy fait, Domitien ne les condamna à la mort, comme il faisoit des autres chrestiens, ains les laissa en liberté, et de là depescha un edict pour faire cesser les persécutions.

Mais quelle plus expresse et forte confirmation de ce que dessus voudroit-on demander que ce que le prophète Daniel a tant clairement et aperçaient escrit de Jésus Christ, du temps certain qu'il devoit venir en ce monde, ses actions, sa mort et sacrifice dernier, plus de quatre cens ans paravant tout ce ? Je say bien que les Juifs d'aujourd'huy, voyans ne savoir quelle pièce y coudre (car le temps, qui estoit quatre cens quatre vingts dix ans, est en ce jour, 1 585, passé plus de trois fois), disent que Daniel ne savoit pas bien lors qu'il disoit : blasphème treshorrible, "fet où leurs prédécesseurs rabbins n'avoient onc songé :

mesme qu'en leur langue ce mot Daniel est interprété jugement de Dieu; et est le proverbe entre les Hébreux : Sage comme Daniel. Voyez le 28. chapitre d'Ezéchiel.

Voicy donc qu'il dit au chapitre neufiesme : « Enten donc la parole (enten la vision) : il y a septante semaines déterminées sur ton peuple et sur ta saincte cité, pour finir la desloyauté, et signer le péché, et purger l'iniquité, et amener la justice des siècles, et pour clorre la vision et la

prophétie, et oindre le S. des Saincts. Tu cognoistras et entendras depuis l'issue de la parole, que Hierusalem soit restaurée et reedifiée, jusqu'au Christ le prince, sept semaines, et soixante deux semaines ; et de rechef sera édifiée la rue et la bresche au destroit des temps; et, après soixante et deux semaines, le Christ sera défait, et non pas pour soy, mais pour ses eleus ; et le peuple du prince avenir destruira la cité et le sanctuaire, et sa fin sera en destruction, et jusque s à la fin de la guerre sera ruinée par désolations ; mais il confermera l'alliance à plusieurs par une semaine, et, au milieu de ceste semaine, il fera cesser le sacrifice et l'offerte. Et, pour l'estendue des abominations, il y aura désolation jusqu'à la consommation, et ruine déterminée distillera sur le désolé. »

Or sept semaines, comme il est dit au Lewtique, chapitre vingtcinquiesme, valent quarante neuf ans, chaque semaine pour sept ans : au moyen dequoy soixante et dix semaines, dont parle le prophète, font quatre cens quatre-vingts dix ans, qui est proprement et justement le temps auquel Jésus Christ, nostre Sauveur, descendit en ce bas monde. Et, pour le regard de ceste tresgrande, mystérieuse et infinie Trinité, elle est ^ l'œil escrite au dixhuictiesme du Genèse, quand

A UN GENTIL-HOMME. 23ç

il est dit : « Et voicy trois personnages se représentai devant luy (Abraham); et luy, les ayant apperceu, courut au devant d'eux dés Phuys de son pavillon, et s'enclina à terre, puis dit : « Monseigneur, je te prie, si j'ay trouvé grâce « envers toy, ne passe maintenant outre ton ser- « viteur. » Et par tout, au mesme chapitre, Abraham appelle les trois anges Dieu. Aussi devoit Jésus Christ issir de sa génération et lignée, quand au mesme lieu il luy est dit : Et si en toy (dit le Seigneur) seront benistes toutes les familles de la terre. Et consécutivement, et de mesme, à David, quand le prophète Hieremie dit, chapitre 53, que le germe de David sera le Dieu de nostre justice. Mais Isaie, que plusieurs anciens ont estimé estre la lecture des mesmes Evangiles, dit, chapitre septiesme : Pource le Seigneur vous donnera un signe; voicy : la vierge concevra, et enfantera un fils, et appellera son nom Emmanuel. Ce mot Emmanuely comme il est seu de tous, signifie Sauveur ou Dieu avec nous. Encore un texte d'iceluy prophète, chapitre neufiesme, pour la suite d'icelle nativité : « Car le petit enfant nous est nay, et le fils nous est donné, et sa domination est mise sur son espaule, et sera son nom appelle Admirable, Conseiller, Père éternel, le Prince de paix ; son empire sera augmenté, et n'y

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aura nulle fin de paix. Il seoyra sur le siège de David et sur son royaume, pour le confermer et entretenir en jugement et en justice desmaintenant et à tousjours. Le zèle du Seigneur des batailles fera cela. » Et au chapitre onziesme il est dit : « Mais il sortira un jetton du tronc de Jesai (qui en hebrieu signifie qui est), et un surgeon croistra de sa racine; et l'esprit de l'Eternel reposera sur luy, l'esprit de sapience et d'entendement, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de crainte de l'Eternel. »

Quant au règne et mort de Jésus Christ, le mesme prophète l'a si manifestement et évidemment déclaré qu'il n'y a si pauvre et desgarny d'entendement qui ne le puisse comprendre.

C'est au cinquantedeuxiesme et au cinquantetroisiesme chapitre, où il dit : « Qui est celuy qui croit à nostre publication, et qui est-ce à qui le bras de l'Eternel est révélé? Toutesfois il montera comme le surgeon devant luy, et comme la racine d'une terre qui a soif. Il n'y a en luy ne force ne beauté, et l'avons veu qu'il n'y avoit point de forme pour estre désiré; il est desprisé et débouté des hommes, homme langoureux et acoustumé à douleurs : dont nous avons caché nostre face de luy, tant estoit mesprisé, et ne l'avons rien estimé. Vrayement il a porté nos

langueurs et chargé nos douleurs ; toutefois nous l'avons estimé estre navré de Dieu et affligé. Or est-il navré pour nos forfaits, il a esté blessé pour nos iniquitez; la correction de nostre paix eèt sur luy, et par sa playe nous avons guerison. Nous tous avons erré comme brebis, nous nous sommes tournez un chacun en sa propre voye, et l'Eternel a jette sur luy l'iniquité de nous tous. Il est outragé et affligé, toutefois il n'ouvre point sa bouche ; il est mené à l'occision comme un aigneau, et a esté muet comme la brebis devant celuy qui la tond, n'ouvrant point sa bouche. Il est élevé de destresse et de condamnation. Qui est celuy qui recitera son aage? Car il est arraché de la terre des vivans, et est desployé pour le péché de mon peuple, et a permis son sepulchre aux meschans, et son monument au riche. Combien qu'il n'ait point fait d'iniquité, et qu'il ne s'est point trouvé de fraude en sa bouche, l'Eternel l'a voulu desbriser par douleur. S'il met son ame pour le péché, il verra sa postérité et prolongera ses jours, et la volonté de l'Eternel prospérera en sa main. Il vivra du labeur de son ame et en aura jouissance, et mon juste serviteur rendra plusieurs justes par sa science, et luy-mesme chargera les iniquitez. Pourtant je luy donneray portion avec les grands, et divisera les dépouilles

avec les puissans, pource qu'il a baillé son ame à la mort, et qu'il a esté mis au rang des transgressées, et luy-mesme a porté les péchez de plusieurs, et a prié pour les transgresseurs. » Et au chapitre précèdent, parlant encore de Jésus Christ, il dit : « Ils ont donné mon dos à ceux qui me frappoient, et mes joues à ceux qui me buffetoient : je n'ay point caché ma face des villenies et crachats. »

Que Jésus Christ devoit naistre en Bethléem, le prophète Michée de longues années en avoit dit : « Et toy, Bethléem Euphrata, petite pour estre tenue d'entre les milliers de Juda, de toy me sortira celuy qui sera dominateur en Israël; et ses issues sont dés les commencemens, dés les jours éternels. » Au moyen desquelles prophéties, les Mages ou sages d'Orient, conduits et menez par une estoile, comme il estoit prédit au livre des Nombres et par David, ayans certaine asseurance que le Messias et Sauveur du monde, pror mis de si long temps, estoit nay en Bethléem, s'addresserent à Herodes, ce cruel tyran, luy affermans qu'ils estoient là expressément venus pour adorer ce grand Messias. Ce qu'entendant, Herodes, cuidant (comme cy devant est dit) que la surintendance de Juda luy fust ostée, comme il savoit devoir estre à l'advenement du Messias,

fit tuer les petits enfans masles de la Judée, jusques au nombre (ainsi qu'aucuns ont voulu dire, le prenans du quatorziesme chapitre de V Apocalypse de S. Jean) de cent quarante et quatre mille, estimant y comprendre et enveloper la personne de Jésus Christ. Ceste piteuse et cruelle histoire est, outre l'Evangile, descrite par Philon ; et Macrobe, auteur paien, dit que l'empereur Auguste, entendant qu'Herodes avoit aussi fait massacrer les petits enfans, dit qu'il aimeroit mieux estre pourceau d'Herodes que son fils. Il disoit cela parce que l'usage de la chair des porcs est défendu aux Juifs. Se void donc comme, suyvant la promesse et sentence de Dieu, que les inimitiez seroient perpétuelles entre la semence de la femme, qui estoit mystiquement Jésus Christ, et le diable, les persécutions commencent incontinent après sa nativité contre lui et son Eglise, par le moyen de l'un de ses ministres et serviteurs, qui est Herode. Pour éviter à quoy il fut, suyvant le prophète Osée, porté en Egypte.

Ne se doit aussi obmettre ce que le prophète Zacharie a tant excellement, et de si longuemain, dit et seu, comme Jésus Christ devoit venir en Hierusalem, monté sur une asnesse, disant &iasi ; « I\.esjoui§ toy, fille de §i<?n; fillç de Hie-^

rusalem, triomphe : voicy ton roy qui viendra à toy, estant juste, sauveur, et humble, estant monté sur une asnesse. » Le mesme prophète n'a oublié les trente deniers qui furent baillez à Judas pour trahir son maistre Jésus Christ. « Et leur dy : « S'il vous semble bon, apportez moy « mon salaire, sinon cessez. » Lors ils poiserent mon salaire trente pièces d'argent. Et le Seigneur me dit : « Jette les au potier : c'est le pris hono- « rable auquel je suis taxé par eux. »

Quant à ce que Jésus Christ devoit souffrir mort pour .satisfaire au payement de la condamnation où Adam nous avoit, par sa rébellion, engagez, j'ay cy dessus dit comme le diable ou serpent auroit la teste brisée. Et en ceste conséquence fut le serpent d'aerain eslevé par Moyse sur un long-boys, à ce que ceux qui estoient mords du serpent, en le voyant seulement, fussent guéris : figure et tesmoignage tresseur pour la remission de nos péchez et payement entier contre la mort et le péché, par la passion de Jésus Christ, lequel a esté eslevé sur une croix, comme le serpent d'aerain, pour accomplir la justice de son père : mystères si hauts et obscurs que les Egyptiens mesmes, en leurs lettres hiéroglyphiques, voulans signifier l'espérance de salut qui devoit arriver, faisoient et gravoient une

croix, à laquelle nostre Seigneur, après avoir receu toutes les indignitez prophétisées, fut cruellement attaché; sa robe et vestement jouez et tirez au sort, suyvant la prédiction de David, lequel, en ses Cantiques et Psalmes, ne chante autre chose que Jésus Christ :

Ja ma despouille entr'eux ont divisée, Entr'eux desja ma robe déposée Ils ont au sort hazardeux exposée A qui l'aura;

comme aussi font tous les livres de la Sainte Bible, qui ne traitent autre argument que son advenement, la mort, le monde, la grâce et remission des péchez aux croyans et ayans ferme foy et espérance en luy. En quoy ne sera hors de propos de parler de quelques lieux et passages tirez des autheurs payens et ethniques parlans de Jésus Christ; comme les livres des sibylles, lesquels Lactance, S. Augustin et Eusebe vraysemblablementont veu : d'autant qu'ils furent bruslez par Stilcon du temps d'Honorius et Arcadius , empereurs romains, qui fut longuement après eux. Il y avoit, disent-ils, des vers sibyllins en grec parlans de Jésus Christ, de sa nativité, passion, jugement, et résurrection générale des

corps; disans outre que les lettres capitales d'iceux vers contenoient tels mots :

Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur du monde.

Quelqu'un de grande érudition a, puis peu d'années, blasmé Lactance d'avoir parlé et joint au christianisme les vers sibyllins, comme estans faux; mais il devoit auparavant lire Eusebe, le 2 3., chapitre du 18. livre de la Cité de Dieu de S. Augustin, et le docte commentaire de Vives sur iceluy : car il n'en eust pas parlé ainsi à la volée. Le mesme Augustin, suivi des anciens Pères, escrit que Platon, traitant son Timée, a, par une sainte ignorance, parlé hautement de la Trinité sous ce mot Trois, faisant une merveilleuse exclamation de ce que le mesme Platon a dit au quart livre de ses Loix que Dieu est la proportion et mesure de tout avec nous autres hommes. Et à plus forte et grande raison, si (comme disent les oracles) il est quelquefois homme, quelle chose, s'escrie ce bon et savant personnage, peut estre plus direstiennement et divinement dite ? Pausanias, Philostrate et Laërtius, anciens payens et graves, ont escrit que les Athéniens, menez d'un esprit prophétie, dressèrent et bastirent un grand et somptueux autel,

au front duquel ces mots estoient gravez : Au Dieu inconnu; ausquels S. Paul (comme il est dit aux Actes des Apostres) dit, estant en leur ville : « Le Dieu que vous appeliez inconnu, c'est moy qui le vous annonce : c'est Jésus Christ. » Orose aussi, grand historien, escrit que, le mesme jour que Jésus Christ fut nai, l'empereur Auguste, régnant lors, fit defences générales qu'on ne l'appellast de ce mot Seigneur : comme Dieu, par les estrangers mesme, autres que de son peuple eleu, fait recognoistre sa hautesse d'une certaine promotion et advancement, cachez à nous autres pauvres hommes. Aussi Josephe, qui vivoit quarante ans après la mort et passion du Sauveur du monde, dit ce qui ensuit, au cinquiesme livre de la Guerre Judaïque : « En ce temps vivoit Jésus, homme fort sage, s'il est licite le nommer homme : parce qu'à la vérité il fit des choses merveilleuses, et fut maistre et enseigneur de ceux qui aimoient la vérité. Il assembla et fut suivi de grandes troupes de 'Juifs et Gentils, et estoit le Christ. Et, combien que par après il fust accusé par les principaux de nostre foi et crucifié, si ne fut il abandonné de ceux qui l'avoient suivi; ains, trois jours après sa mort, il s'apparut vif à eux, selon que les prophètes, inspirez de Dieu, avoient prédit et prophétisé de

luy. » Le mesme autheur parle fort amplement du voile du temple de Hierusalem, qui se rompit lors que Jésus Christ souffroit, démonstration certaine signifiant l'abolition de la loy cerimoniale pour entrer au règne de grâce.

Je deduiray ici par mesme moien le double de la letre que Pilate envoia à l'empereur Tybere, prise des recueils de Egesipus, comme ensuit : « Il est arrivé nagueres que les Juifs, comme je say vraiement, se sont, eux et les leurs, soubmis à une cruelle et éternelle condamnation. Car, combien qu'ils eussent apprins cela de leurs ancestres, que Dieu leur envoieroit du ciel son Sainct, lequel seroit appelé leur Roy, et qu'il devoit issir et nasquir d'une vierge, et que le Dieu des Hebrieùx l'eust envoie lors de mon magistrat; et outre, luy eussent iceux Juifs veu faire plusieurs miracles : enluminer les aveugles, guérir les ladres, paralytiques, chasser les diables des corps des hommes, resusciter les morts, avoir commandé aux vents, cheminé sur la mer, et faire plusieurs autres choses, toutefois les principaux d'eux, parce qu'il se disoit estre fils de Dieu, aians conceu une inimitié mortelle contre luy, l'ont prins et mis entre mes mains, et chargé de plusieurs choses fausses, entre autres qu'il estoit enchanteur et qu'il enseignoit choses contraires à

leur loy. Quant à moy, je Pay ainsi creu, et, après l'avoir fait battre de verges, je le leur ai rendu; et incontinent ils l'ont crucifié. Et puis estant au sepulchre, ils luy ont baillé de mes soldats pour le garder; et, nonobstant iceux, il a resuscité le tiers jour après : en sorte que les Juifs ont esté tellement faschez qu'ils ont donné de l'argent à iceux soldats pour dire que ses disciples, et autres qui le suivoient, avoient pris et desrobé son corps au sepulchre. Mais, après avoir receu l'argent, ils n'ont laissé à dire la vérité : car ils ont dit que Jésus avoit resuscité, et qu'ils l'avoient veu, et que les Juifs leur avoient donné de l'argent pour s'en taire. »

Or le jugement et condamnation dont parle Pilate est conforme à l'Escriture saincte, par laquelle malheur, abhomination et captivité perpétuelle est ordonnée aux Juifs : comme encore en ce jour se peut voir, estans espars, jettez çà et là, et traitez en toutes les misérables conditions qu'on pourroit dire; la Judée, qui fut autrefois l'un des meilleurs païs du monde, valant de revenu annuel aux Romains cinq cens quarante mil escus couronne, estant aujourd'huy stérile, infructueuse et de nulle ou petite valeur. Aussi en Eutrope, bon et ancien autheur, se lit une epistre de Lentulus à l'empereur Tybere, sous l'empire

25o EPISTRE DE POLYGAME

duquel le Sauveur du monde fut crucifié, où il luy fait entendre plusieurs choses magnifiques et esmerveillables de luy : entre autres, que le peuple Tappelloit prophète, et ses disciples le fils de Dieu; au demeurant, qu'on ne l'avoit jamais veu rire ny plorer, et que sa contenance estoit joieuse-grave.

J'ai semblablement pensé estre de mon devoir vous parler d'une histoire grande et illustre que Plutarque raconte au livre de la Cessation des oracles, laquelle, au jugement d'Eusebe, Pierre le Chevelu, Italien, et Pierre Messie, Espagnol, se raporte et approprie à nostre propos. Il dit qu'un appelle Epithersez navigeoit de Grèce en Italie, passant joignant les isles Eschinades, entre lesquelles et celle de Paxes le vent luy deffaillit; pendant quoy ceux qui est oient dans le navire ouirent d'icelle isle de Paxes une grosse et forte vois qui appelloit Thamons : duquel cri tous furent espouvantez. Cestuy Thamons estoit pilote du navire, natif d'Egypte, lequel ne vouloit respondre; toutefois, importuné de la tierce fois, demanda qu'on luy vouloit. Lors ceste voy, plus hautement que auparavant, luy dit : « Quand tu seras prés Pallodes, dy leur que le grand Pan est mort. » A ces mots, tous furent effraiez, et, après avoir délibéré comme ils se dévoient gouverner

A UN GENTIL-HOMME. 25l

en cela, fut résolu par Thamons que, le vent estant bon, il passeroit outre, sans rien dire; si, au contraire, il se trouvoit la mer estre bonne, il feroit sa charge. Estans vis à vis des Pallodes, la mer demeura en un instant calme et sans vent; au moyen dequoy Thamons cria sur le rivage que le grand Pan estoitmort. Après quoy furent ouis une infinité de vois et pleurs lamentables, et n'eut Thamons si tost prins terre que l'empereur Tybere, sous le règne duquel fut crucifié Jésus Christ, ja prévenu de ladicte nouvelle, ne l'envoiast quérir pour luy en dire plus amplement.

Par ce mot Pan les anciens entendirent non seulement le Dieu des pasteurs, mais aussi celuy de toutes choses : duquel tiltre de Pasteur nostre Seigneur a usé en plusieurs endroits, nommément en Saint Jean, chapitre dixiesme, où il se dit vrai pasteur, qu'il cognoist ses brebis, et qu'en fin n'y aura qu'une bergerie et un seul pasteur. Sainct Paul aussi souhaite que le Dieu de paix, qui a ramené des morts le grand pasteur des brebis, qui* est Jésus Christ, par le sang du testament éternel, conferme en toute bonne euvre les Hebrieux, ausquels il escrit. Et entant que touche le tremblement de terre ldrs de sa mort, semblablement de l'eclipse du soleil et le jour converti en la nuit, tous les astrologues, mesmes les

ethniques et paiens, ont déclaré tels accidens avoir esté irreguliers et hors le cours et mouvement de la commune nature. Phlegon, comme disent Eusebe et Origene, a escrit que la plus grande et terrible éclipse de soleil qui ait jamais esté, ni qui pourroit estre veue au monde, survint Tan quatriesme de la deux cens deuxiesme olympiade. A laquelle supputation et calcul d'années revient droitement le temps de la mort du Rédempteur du monde ; en laquelle mesme saison tombèrent en Asie treize grandes et puissantes villes, comme dit le mesme Eusebe. Pline parle bien de la ruine d'icelles, ensemble un terremot ou esbranlement de terre, le plus violent dequoy on ait jamais oui parler.

Suidas, auteur grec, et de grande réputation, dit une chose de Jésus Christ, nostre sauveur, digne estre leûe plusieurs fois, pour la juger et joindre tant qu'on pourra à la vérité et histoire de l'Evangile. Voici donc ses propres mots :

« Du temps (dit-il) du bon empereur Justinien, y avoit entre les Juifs un grand seigneur appelle Theodose, connu et de l'empereur et de plusieurs autres chrestiens. Au mesme temps vivoit un banquier chrestièn, nommé Philippus, grand ami et familier d'iceluy Theodose. Au moien de laquelle amitié il exhortait un jour

iceluy Juif à se faire chrestien et baptiser, disant ainsi : « Pour quoy est-ce que toy, qui es homme docte et qui sais les prophéties qui ont esté dites de Jésus Christ, ne crois en luy et ne te fais chrestien? Car je suis asseuré que tu n'es point ignorant de ce qui a esté dit de luy aux saintes Escritures et de son advenement. Haste toy donc de garder ton ame, et croi en nostre Seigneur Jésus Christ et Sauveur, à ce que, persévérant en ton incrédulité, tu ne sois damné par le jugement éternel de Dieu. » Le Juif, aiant entendu cela, loua Philippus et luy en seut bon gré, disant : « Je te remercie de l'amitié que tu me portes, et , d'estre ainsi soigneux du salut de mon ame; et pour ceste raison je te diray devant Dieu, qui sait les secrets des cœurs et des pensées, ce que j'en pense. Car, à la vérité, je cognois que Jésus Christ est celuy qui avoit esté prédit par la Loy et les prophètes, et le confesse ainsi devant toy, mon loial et parfait amy; mais qui m'empesche d'estre chrestien est une fausse et humaine cogitation, qui m'a vaincu. Car moy, estant prince et grand seigneur entre les Juifs, je suis en grand honneur, et ai abondamment ce qu'il faut pour ceste vie présente; de sorte que, si j'estois chrestien et de vostre Eglise, et qu'il me fallust changer d'estat et condition, je ne serois tant honoré

comme je suis : qui est la raison, combien qu'elle ne vaille rien, que, mesprisant la vie future et éternelle , je m'arreste par trop à ceste cy, qui est temporelle et de peu de durée. Si est ce pourtant que je te veux déclarer un secret, qui est entre nous autres Hebrieux, par lequel nous sommes acertenez que le Christ que vous adorez est vraiement icelui Messias qui estoit prédit par la Loy et les prophètes. »

Donc, au temps passé, lors qu'on bastissoit le temple de Hierusalem, la coustume estoit entre les Juifs instituer et establir autant de prestres que nous avons de lettres, qui sont vingt et deux; et y avoit un livre, audit temple, qui contenoit le nom d'iceux prestres, ensemble et de leur père et de leur mère. Et lors que l'un d'iceux estoit mort, les autres prestres s'assembloient en iceluy temple, et en choisissoient un, afin de remplir tousj ours le nombre. Et estoit escrit en iceluy livre à quel jour le prestre estoit mort, le nom de ses père et mère, et celuy de son successeur et qui estoit mis en sa place. Ceste façon de faire estante entre les Juifs, et peu auparavant que Jésus se monstrast et enseignast le peuple afin de croire en luy, l'un d'iceux prestres mourut, et les autres s'assemblèrent pour en eslire un autre. Les uns tenoient que cestui-cy n'avoit pas les

vertus et parties requises à un bon prestre; les autres en blasmoient quelques uns, tous estans bien empeschez et travaillans en ceste élection. Occasion que l'un d'eux, se levant, leur dit : « Messieurs, sur ce que vous en avez nommé plusieurs, vous n'en avez pas trouvé un qui fust à vostre gré. A ceste cause, je vous prie me donner congé vous en nommer un, lequel, à mon advis, vous sera bon : c'est Jésus, lé fils de Joseph, charpentier; lequel, encor qu'il soit fort jeune, il a de merveilleuses et bonnes mœurs, avec une vie tressainte. Et suis d'opinion qu'onc homme ne fut pareil à luy, soit de parole ou d'effet. Toute Hierusalem le sait, et n'y a personne qui en doute. » A ceste parole, les autres prestres approuvèrent telle opinion, et arresterent que Jésus seroit préféré à tous autres pour estre l'un d'iceux prestres. Toutesfois il s'en trouva disans Jésus n'estre, comme il estoit requis, de la race de Levi, mais de celle de Juda : mesme qu'il estoit fils de Joseph, qui estoit de la famille et race de Juda; concluans qu'il ne pouvoit estre esleu prestre, n'estant de la tribu et extrait de Levi. Mais celuy des prestres qui avoit esté occasion de choisir Jésus respondit qu'il ne falloit regarder à telle différence, qu'il y avoit long temps que lesdites deux races estaient confondues et

entées l'une dedans l'autre; et à ce moien, d'un commun consentement, Jésus fut esleu. Mais, pource que la coustume estoit que non seulement le nom du prestre choisi, mais aussi de ses père et mère, fust escrit audit livre, aucuns d'eux furent d'advis qu'il falloit appeller les père et mère de Jésus pour savoir leurs noms, avoir leur consentement, et si véritablement il estoit leur fils : ce qui pleut à toute la compagnie.

Mais le prestre autheur de l'élection de Jésus dit que Joseph son père estoit mort, et qu'il n'avoit plus que sa mère vivante : qui fut cause qu'elle fut appellée en leur consistoire, où ils luy dirent ainsi : « D'autant que tel prestre est mort, fils d'un tel et d'une telle, et que nous avons résolu mettre en son lieu vostre fils Jésus et faire escrire en nos registres le nom de ses père et mère, dites nous, Jésus est il vostre fils? L'avez vous engendré? » Lors Marie leur dit : « Je confesse que Jésus est mon fils et que je l'ay enfanté, dequoy me sont tesmoins plusieurs hommes et femmes, encores vivans, qui ont esté presens à l'enfantement; mais, pour le regard du père, je ne pense point qu'il en ait eu en terre, comme vous orrez. Car, estant vierge, et demeurante en Galilée, l'Ange de Dieu me vint dire, estante seule en ma chambre et esveillée, qu'il m'appor-

toit une bonne nouvelle : c'est que je serois enceinte du Sainct Esprit, et que j'enfanterois un fils, lequel il me commanda appeler Jésus, Et à la vérité, estant vierge, je conceu et engendray Jésus, et après l'enfantement je suis demeurée vierge. » Alors les prestres envoyèrent chercher les sages-femmes, leur commandans qu'elles eussent à diligemment regarder si elle estoit vierge. Rapportèrent que oui. Les prestres lors luy dirent qu'elle leur dist hardiment le nom du père ' de Jésus, afin de l'escrire en leur papier, suivant la coustume. Laquelle leur respondit que son père n'estoit de ce monde, et que l'Ange luy avoit dit que Jésus estoit fils de Dieu. Quoy voyans, lesdits prestres firent escrire ces mots en leur livre et papier : Ce jour un tel prestre est mort, fils d'un tel et d'une telle; et en son lieu, du consentement de tous, a esté mis et subrogé le prestre jesus, fils du dleu vivant et de Marie la vierge.

Ce livre fut, par le commandement des grands de Hierusalem, transporté en la ville de Tiberiade lors que ladite Hierusalem fut ruinée; et estre ce secret connu à bien peu de Juifs. Et quant à moy, je le sai pour estre un des principaux docteurs entre nous autres Juifs. Et non seulement nous le savons par les prophètes, que

c'est le Christ, que vous autres adorez, et fils du Dieu vivant, venu en ce monde pour le salut d'iceluy, mais aussi par iceluy livre, lequel est encore aujourd'hui en la ville de Tiberiade. » Alors Philippus, poussé et saisi d'une certaine joie, dit qu'il advertiroit l'empereur de tout cela, afin qu'il envoiast quérir iceluy livre en Tiberiade, pour vaincre l'incrédulité d'iceux Juifs; mais Theodose respondit qu'il n'estoit besoin en advertir le prince, et qu'aussi bien il ne s'en feroit rien, et n'en pouvoit arriver que une guerre : car les Juifs, se sentant prés de leur ruine et battus, brusleroient plustost le lieu où estoit caché iceluy livre, afin qu'il ne fust trouvé ny veu. « Et t'ay dit tout cecy, mon bon amy, afin que tu saches que ce n'est ignorance qui m'empesche estre chrestien, ains l'ambition et grandeur qui me retiennent. » Cela fait, Philippus n'en dit rien à l'empereur, pour n'esmouvoir une guerre qui eust telle issue comme luy avoit dit le Juif. Si est-ce qu'il raconta tout ce que dessus à plusieurs, et entre autres à moy (Suidas).

Et de fait, pour cognoistre si ce que Theodose avoit dit estoit véritable, j'ay leu Josephe, qui a descrit la destruction et ruine de Hierusalem, et duquel Eusebe fait souventefois mention en l'histoire ecclésiastique : auquel nous avons aperte-

A UN GENTIL-HOMME. 25ç

ment veu que Jésus Christ sacrifioit avec . les prestres au temple de Hierusalem. Et, voiant que Josephe, qui estoit du temps des Apostres, en avoit parlé si avant, j'ay aussi voulu voir aux saintes Escritures s'il y en avoit rien escrit. Et de fait, j'ay trouvé en l'Evangile Saint Luc que Jésus entra en la synagogue des Juifs; et, luy aiant esté baillé un livre, il leut une prophétie, disant : L'esprit du Seigneur est sur moy, pour laquelle chose il m'a oint et envoie pour evangeliser aux pauvres, pour guérir les contrits de cueur. Qui me fait dire que, si Jésus Christ n'eust eu quelque charge de prestre entre les Juifs, on ne luy eust pas baillé le livre, ne souffert prescher ny exhorter le peuple. Et mesme, entre nous autres chrestiens, n'est permis lire les livres au peuple, fors à ceux qui en ont la charge. Qui me fait dire, tant par le tesmoignage de Josephe que de l'Evangile Saint Luc, que le Juif Theodose dit la vérité à Philippus le banquier, comme à son bon et fidèle amy, luy déclarant ce que les Juifs tenoient plus secret entr'eux. »

Sont les propres mots de Suidas, auquel je ne veux ni dois adjoindre ce que Cornélius Agrippa recite de la puissance du mot Jésus Christ, prononcé, ainsi qu'il dit, mystérieusement et par foy, selon les registres et livres des cabalistes : d'au-

tant qu'il m'a tousjours semblé telles sciences curieuses tenir de l'impiété, encore que nous aions plusieurs exemples familiers et domestiques (comme disent Fernel, Cardan, Uvierus, et dernièrement ce savant Bodin, grands et insignes philosophes de ce temps) que les esprits malins et diables, vaincus et adjurez par la parole de l'Evangile, ont dit, par l'organe et bouche des hommes et femmes qu'ils possedoient, choses estranges et hors la capacité de l'entendement humain : comme par divers moiens nous sommes appelez à la cognoissance de la pureté de l'Evangile, et qu'à ce mot de Jésus Christ les diables restent et demeurent atterrez, sans aucune puissance.

Au demeurant, qui considérera avec jugement de quels hommes Jésus Christ s'est voulu aider et accointer, lors qu'il s'est exhibé et communiqué aux hommes, trouvera que c'estoient pauvres et simples personnes, tenans les dernières vocations et mestiers entre le peuple, ignorans et ne sachans aucune chose qui puisse rendre les hommes admirables et signalez. Toutefois, après avoir receu la faveur du Sainct Esprit, ont esté les plus grands clercs du monde, renversé les philosophies et sagesses communes, confondu ceux qui en tenoient escholes; estonné les princes, potentats,

et leurs conseils; abattu et mis par terre les ouvrages et entreprises de Sathan, le prince de ce monde, et, contre ses forces et ruses, confirmé et establi en peu de jours l'Eglise et assemblée des croians en Jésus Christ par tout le monde universellement ': où les pauvres philosophes, aveques leurs prudences et sagesses humaines, n'ont sceu, en tant d'années, jetter et espandre hors la Grèce, qui est une simple province, leur belle philosophie et doctrine, encore divisée, comme dit Themiste, en plus de cinq cens opinions diverses et contraires. Car, pour le regard de la religion de Mahumet, qu'il a prise (ou le moine Sergius, apostat et révolté, pour luy) tant du vieil que du nouveau Testament, n'est grand besoin d'en parler, se perdant, ruinant et confutant d'elle mesme, comme sotte et ridicule qu'elle est, par la seule lecture de son livre ou Alcoran, qui a neantmoins gasté beaucoup de peuples, pour la permission qui y est contenue de paillarder, et autres ordures et voluptez. Si est ce que, pour donner couleur à sa force, il advoue et recognoist Jésus Christ pour le grand prophète, et en l'honneur duquel il porte une singulière révérence au jour du vendredi.

A ce moien, et pour clorre ma lettre, je vous prie icelle communiquer à ceux qui se sont de

tant oubliez vous tenir tels propos, pleins de blasphèmes, condamnation perpétuelle et privation de ces hauts biens et félicitez célestes qui sont promises aux croians et bien-faisans ; ressentans leurs maudites persuasions de la boutique et doctrine de Diagoras ou Lucien, surnommez San?- Dieu, desquels cestui-cy fut mangé des chiens, et l'autre banni d'Athènes, et ses livres bruslez; ou d'un Julien empereur apostat, lequel, estant frapé d'une flèche ou perche, ne sachant dont venoit le coup, et aiant auparavant persécuté l'Evangile, dit en mourant : « O Galileen (parlant de Jésus Christ), en fin tu m'as vaincu. » Donc que vos gens retournent à Dieu, par l'intercession de son fils bien-aimé Jésus Christ, seul moienneur entre luy et les hommes, hors lequel et sans lequel nous sommes faits esclaves et enfans du diable. Qu'ils appréhendent vivement et par foy sa bonté, grandeur et miséricorde. Qu'ils se rangent à son Eglise, craignans et redoutans les horribles punitions que tost ou tard il nous envoie pour les fautes que nous commettons contre ses saints et divins commandemens. Qu'ils considèrent la fin de ce monde aprocher, par les signes qu'il nous en donne, notamment par les guerres des princes chrestiens et querelles des particuliers, de l'envahissement gênerai que ce monstre Turc et Ante-

Christ Mahumetan bastist contre nous, et par nos propres ruines. Qu'ils songent aux douleurs et assauts de la mort, qui n'offencent et ne troublent en rien les consciences deschargées du bien et offenses d'autruy, et qui ont ferme foy et asseurance aux promesses qu'il a faites aux siens. Finalement, qu'ils changent leur vie toute pleine de dissimulations et figures; que leur ambition, avarice, paillardises, séditions et tumultes, soient converties en simplicité, aumônes, chasteté, paix et charité les uns avec les autres; et facent, comme dit Saint Paul, que ceux qui estoient vilains et salles soient nettoiez et purgez de tous vices, se souvenans et aians en la bouche ordinairement les vers qui ensuivent, prins du second Psalme de David, parlant de Jésus Christ :

Faites hommage au fils qu'il vous envoie, Que courroucé ne soit amèrement.

Afin aussi que de vie et de voie Ne périssiez trop malheureusement :

Car tout à coup son courroux rigoureux S'embrasera, qu'on ne s'en donra garde.

O combien lors ceux là seront heureux Qui se seront mis en sa sauvegarde !

à la charge, s'ils refusent vos exhortations et remonstrances, de les laisser, comme semence de Sathan, forclos et excommuniez de toutes com-

pagnies chrestiennes, et du tout vouez et consacrez au feu éternel, lequel, comme incorrigibles et impenitens, leur est préparé avant la constitution du monde. Car il est escrit qu'il n'y a communication ny amitié en rien de justice avec l'iniquité, de la lumière aux ténèbres, du bon au meschant, de Christ avec le diable, ne de celuy qui croid avec celuy qui ne croid point.

La Retraite d'Eutrapel.

! utrapel, comme tout pensif et fasché, | dit à Polygame qu'il se vouloit retirer > et le laisser avec ses plusieurs femmes.

« Je pren congé de vous, dit-il, me laissant aller et entrer au point où mon humeur et naturel me conduisent, et où je me sens, à mesure que mes ans peu à peu s'en vont et se desrobent, couler. C'est à ma maison aux champs, que j'ay accommodée par ces années et rendue au terme d'une vraie habitation philosophale et de repos ; à l'entrée et au front de laquelle Janvier, ce gentil maçon de Saint Erblon, a gravé ces mots :

Inverti portum : Spes et Fortuna, valete.

Adieu le monde et l'espoir : je suis bien.

Je l'ay bastie d'une moienne force, pour faire teste

aux voleurs, coureurs, et à l'ennemi, si Dieu me

266 LA RETRAITE d'eUTRAPEL.

vouloit chastier en ceste partie; sous le crédit de quelques petites eaux qui l'environnent, aveques les pourpris, bois, jardin et verger. Aux vergers me trouverez travaillant de mes serpes et faucilles, rebrassé jusques au coulde, couppant, tranchant et essargotant mes jeunes arbrisseaux, selon que la lune, qui besongne plus ou moins en ces bas et inférieurs corps, le commande; aux jardins, y dressant l'ordre de mon plant, reiglant le quarré des allées, tirant ou faisant découler et venir les eaus; accommodant mes mouches à miel; distillant les herbes, fleurs ou racines, ou, qui mieux vaut, en faisant des extractions d'icelles, et les rendant en liqueur espoisse; et me courrouçant, d'un pied suspendu en l'air, et attentif, contre la taupe et mulots, qui me font tant de mal; semant diverses et estranges graines; mariant et joignant le chaud au froid, attrampant le sec de la terre, advançant les derniers fruits, et contrerollant par doctes artifices les effects et ornemens de nature, que le vulgaire ignore; aux bois, faisant rehausser mes fossefc, mettre à la ligne mes pourmenoirs; et cependant, outre cent musiques d'oiseaux, une batelée de contes rustiques par mes ouvriers : desquels, sans faire semblant de rien, j'ay autrefois extrait et recueilli en mes tablettes le subjet et grâce, et communiqué leurs propos

LA RETRAITE d'eUTRAPEL. 267

et mes balivernes au peuple, prenant l'imprimeur et renversant mon nom de Léon Ladulfi; aux rivières, amusé et splitaire sur le bord d'icelles, peschant à la ligne, alongeant souvent le brads pour cognoistre au mouvement de la ligne quelle espèce de poisson vient escarmoucber l'appast; ou bien tendre rets ou filets aux lieux et endroits où le cours de l'eau a vraysemblablement fait plus belle passe.

« Quelquefois aussi, avec deux lévriers et huit chiens courans, me trouverai à la chasse du renard, chevreau ou lièvre, sans rompre ou offencer les bleds du laboureur, comme font plusieurs, contrevenans aux ordonnances et à la justice commune : « Ne faites à autruy ce que vous ne vou- « driez vous estre fait » ; l'autrefois, avec l'autour, oyseau bon ménager, quatre braques et le barbet, aveques l'harquebuze, deux bons chevaux de service, et un pour les affaires de l'hostel : vous disant qu'après telles distributions et departemens des heures, ayant premièrement fait les prières à ce haut Dieu que la journée se puisse passer sans l'offencer ny le prochain, et employé quelque heure à la lecture des livres, il ne me faudra au souper, qui doit estre plus copieux et abondant que le disner, les sauces athiacques, ne le breuvage d'jEschylus pour dormir.

268 LA RETRAITE d'eUTRAPEL.

« Adieu donc, Monsieur; j'appen à ceste cheville (comme Vejanius, ce vieux soldat, attachant et vouant son corselet au temple d'Hercules) mon petit chappeau emplumé, ma cappe avec son grand capuchon, mon pourpoint embourré, mon marcher de travers à hanche deslouée, le baise-main, ma braverie, ris dissimulez, trahistres saluts, jalousies, envies, larrecins des biens, advantages et honneur d'autruy, querelles, l'amour, et telles constitutions et rentes hipotequaires dont les cours des grands et villes trafiquent et font mestier ordinaire. Je suis tout perdu; mon naturel, qui estoit bon, tout changé et altéré; ma conscience trop obligée à une fausse liberté qui ruyne et destruit la meilleure part des hommes. Féray (car la meschanceté des vivans le veut) présent de mon haut de chausses au beau Jupiter Ammon, comme fit le laquais à Buridan son maistre. Buridan, gentil-homme de nostre pays, mais insigne menteur s'il en fut onc, donna un haut de chausses à son laquais, à la charge que, lors qu'en ses contes il Pappelleroit pour tesmoin, il n'eust à faillir de Pacertener et asseurer, et dire bravement que ce que son maistre avoit dit estoit vray, et jurer s'il en estoit besoin. Mais, une fois que Buridan estoit sur le haut mentant comme un président, ne pouvant passer

LA RETRAITE d'eUTRAPEL. 269

en ligne de conte ceste horrible menterie, se déchaussant tout bellement, mit iceluy haut de chausses sur le bout de la table, disant en plorant : « Monsieur, reprenez vostre haut de « chausses, je n'en puis plus endurer. » Ainsi, seigneur Polygame, voila les clefs, je me consomme en vos cours et villes, où il n'y a rien entier ne qui en aproche. Vos loix, polices, et tout ce qui s'y fait et negotie, est à deux envers et bigarré, et où les bons et advisez n'entendent rien. Au demeurant, si, avec ma délibération et issue, je rencontre une femme bien instruite sous l'aile de sa mère, de ma condition et estât, douce, paisible, et qui n'entreprenne rien hors les affaires domestiques, en toute obéissance, ce sera lors que Dieu m'aura donné accomplissement certain de mes prières et invocations que je luy fay ordinairement.

— As tu achevé de babiller? dit Lupolde. Tu n'auras pas esté huit jours en tes champs que tu ne vousisses estre icy de retour avec nous. Hée! pauvret, combien avons nous veu de tels fols melancholiques se promettre et ainsi forger une divinité champestre, s'en repentir aussi tost qu'ils en avoient senty les fumées, péché aux boûillans et tâté aux incommoditez d'iceux. Et outre te peux assurer qu'il n'y aura si petit gentil-hom-

meau qui ne te brave et face la nique, et les païsans qui te traiteront en petit citadin. Car tu voudras faire de l'habile-homme, leur en conter, et prendre les révérences qu'ils te feront pour argent conté, et non receu, combien qu'ils se moqueront de toy, et en tireront ce qu'ils pourront, sans jamais rendre, s'ils peuvent, fors à beaux coups de baston, qui est la marchandie qu'ils cherchent, ou bien, qui est le plus seur (car le roturier se punist mieux par la bource), de leur envoyer des nouvelles par un homme qui a le nez fait comme un sergent. Croy tes amis : puis que tu as rencontré Sparte, comme dit le proverbe, tien y toy, demeure là, et achevé le reste de tes jours en la vocation et estât où Dieu t'a appelle. Fais profiter le talent qu'il t'a mis entre mains. Il n'est que les vieux amis, quelque opinion contraire que toy et tes semblables ayez. Y a plus, qu'une petite adversité ou traverse que tu recevras aux champs (si tu n'es armé du mespris de ce monde, comme j'estime que tu n'en es pas beaucoup garny) te fera plus d'ennuy et de mal qu'une douzaine en la ville, pour y trouver, de moment en moment, remèdes, amis et conseil.

Si tu es seul (comme dit l'Escriture), et tu tombes, qui te relèvera? As tu pas entendu que la perte des quatre cens escus que l'empereur Charles V

avoit caché, et lesquels un sien frère de religion luy déroba en la Hieronyme de son Valdoli, en Espagne, où il s'estoit retiré après avoir quitté l'empire, luy fit plus de mal au cœur (car il en cuida mourir) que la rupture de ses camps et armées de Provence et d'Alger, ou sa.vaine entreprise de Mets. Lieux obscurs (beaux amis), 1 les déserts, les solitudes, sont les palais et habitations bien souvent de ce meschant Sathan. Donne toy garde (disoit quelqu'un à un seulet se proumenant et faisant plusieurs gesticulations, marmottemens et grimaces) que tu ne parles à quelque meschant. »

Polygame lors, qui mesuroit, comme homme prudent, toutes choses par poids et circonstances, dit que Lupolde, pour un homme expérimenté qu'il devoit estre, se rendoit trop pront en son jugement et advis. a Dequoy vous sert, dit-il, la longue pratique et usage des affaires de ce monde, si vous n'avez apprins quant et quant, en traitant et jugeant quelque sujet et argument que ce soit, d'iceluy conduire par les modérations et extremitez qu'il appartient, qui est de savoir que c'est, comment il est, quand et où il est? Examinant ainsi en toutes choses, on ne peut faillir y rencontrer bonne et seure issue. Car Eutrapel, pour prendre les moiens de son dessein et délibération,

n'eut onc que mal, tracassant et barbouillant tantost aux affaires publiques, et par autre fois aux domestiques et privées, tant pour soy que ses amis : où je vous laisse penser quant et combien d'alarmes et assaults il a receu en ce long cours d'années, tant en son corps, ame, que conscience. Il se void pressé de quelque nombre d'ans, et autres considérations qu'il a meurement et longuement projettées en son entendement. N'est donc raisonnable anticiper ne enjamber sur icelles, pour les amener et réduire aux nostres, qui sont à la plus part dissemblables. Les villes certainement ont quelques beautez en nostre France, mais de nulle commodité que pour les gens de justice, marchans et artisans. Et se peut hardiment dire et asseurer, quand l'on void un gentilhomme aux villes, qu'il y est appellant ou intimé, demandeur ou défendeur, pour payer ou prendre terme de quelque dette, ou emprunter argent à gros et énormes interests ; ou se débaucher, puis donner un coup de baston ou espée, entre ses murs, à quelque petit glorieux et rustre de ville qui l'aura voulu braver : de là trainé et mangé en prison.

« Quant aux courts des princes, il les faut, pour parler et apprendre de tout, avoir veuës, et savoir de quel bois on s'y chauffe , mais s'en retirer au

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plustost qu'on peut. Jamais homme, disoient les anciens, ne revint meilleur à sa maison pour avoir esté au loin. Combien de fois ay-je ouy dire telles et pareilles choses à vous, Girard de Bernard, seigneur du Haillan, l'honpeur de nostre France? Qui me fait dire que tous deux avez raison, la prenant généralement et par divers respects. Car vous, Lupolde, qui dés vostre jeunesse avez esté nourri aux villes, y pllaidant et vivant des querelles d'autruy, n'estimerez jamais une retraite et vie champestre, pour n'avoir fait fonds ne provision des choses et appareils qui y sont requis. En vos villes, la plus belle théologie et science qui s'y exerce gist à qui plus finement sait desrober et attraper argent de son voisin, quelque fréquentation, feinte amitié et bon visage qu'ils s'entreportent. Si l'un croist, et l'autre s'avance, soudain il sentira les opérations et effets de l'envieux et calomniateur ; s'il a quelques particularitez et choses plus grandes parsus les autres, soit de qualitez ou charges publiques, ce sera à qui le heurtera par moyens sourds et obliques, ou autrement fera les ongles et racourcira le progrés et advancement de son honneur. Aux villes, les despences, tant en habits que festins et jeus, sont excessives : autrement, vous estes en mespris du commun et contemptible. Et combien que les

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honnestes personnes et bien vivans ne facent grands contes de tels jugemens vulgaires, si estce qu'il y faut bien souvent ployer, mais non pas beaucoup : ce qui a perdu premièrement les marchans et autres roturiers, lesquels, prenans exemple sur les plus riches et qualifiez, sont la plus part accoustrez de soies, leurs femmes encore plus, et leur pot civilisé de quelque lopin de lard aux choux, vivans ainsi de bonnes mines et contenances, jusques à ce que quelque lourdaut et esgaré aura acheté d'eux, par leurs mensonges et faux sermeris, de la marchandise, pour six escus, qui n'en vaut pas trois.

Quant à messieurs les gens d'Eglise, ce n'est à moy à en parler, sinon reverettiment et avec modestie ; mais il semble, veu leur grand et ample patrimonie et richesses, qui ont esté calculées et arrestées de nostre temps, se monter en ce royaume à douze millions trois cens mil livres de rente, qui doubleroient si l'on prenoit l'estimation de présent, sans les hospitaux et aumosnes, qu'ils devroient, pour la descharge de leur conscience, se reformer et réduire au vray et légitime estât de leurs prédécesseurs, et rendre la tierce partie aux pauvres des lieux où sont leurs biens situez. Autrement y a danger, ja bien advancé par la permission divine, que les laïcs et séculiers n'em-

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pietent et se saisissent, comme ils font, de leurs biens, à faute à eux de résider, prescher, administrer les sacremens, nourrir les pauvres du tiers du revenu ecclésiastique, et faire tous devoirs chrestiens où ils sont obligez, sans s'arrester et s'amuser aux dispenses et permissions contraires, obtenues Dieu sait comment : lesquelles portent une apparence et couleur masquée et déguisée vers les hommes, mais une cruelle et sanglante condamnation en l'endroit de Dieu, comme disoit ce docte Seguier, estant lors advocat gênerai au Parlement de Paris.

Pour le regard des gens de justice et finances, qui est celuy, tant sot et abesty puisse-il estre, qui n'aperçoive au doigt et à l'œil les corruptions, faveurs, larrecins, concussions, pilleries, et tels brigandages qui s'y font? Contre lesquels, principalement les excessivement enrichis, j'userois volontiers du seul argument qu'on faisoit à Sylla, et qui est sans response, ainsi que dit Plutarque. « Comme te peux tu vanter (luy disoit-on) estre homme de bien, attendu que ton père ne t'a laissé presque rien, et neantmoins te voila riche outre mesure? » Au demeurant, si l'on regarde les grandes charges, fonctions et gouvernemens, tout cela est aujourd'huy, à la plus part, entre les mains des nouveaux venus et tirez du

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populaire, contre les formes et loix de toutes republiques chrestiennes et payennes, non encore veuës ny accoustumées en ce royaume; au lieu que ce devroient estre personnages à qui telles choses appartiennent de droit, qui est la noblesse. Auquel beau temps il faudra par nécessité revenir, après tant de maux passez, et remettre telles jurisdictions et puissances es mains de ceux qui ont dequoy en respondre, tant en race, honneur, biens, savoir, probité, que longue expérience : comme les Romains, desquels nous tenons le plus beau de nos polices, qui ne créèrent onc sénateur ne donnèrent l'ordre de chevalerie à quel qu'il fust s'il n'estoit issu de noble famille et riche de quatre cens sesterces, c'est-à-dire dix mil escus de revenu.

Tels debordemens et violences, qui ont gaigné sur la vertu et beauté ancienne, sont cause, capitaine Eutrapel, que j'incline du tout et soustien vostre dessein et entreprise louable, vous exhortant icelle exécuter pour le demeurant de vos jours, et vous esbatre et prendre plaisir aux saints et fructueux contentemens de l'agriculture, tant recommandable de soy, comme il se lit d'Abraham, Jacob, Esau, et plusieurs prophètes, aux Sacrées Bibles. Aussi Platon, x mené d'une tant salutaire opinion, confesse que la vie rus-

tique et solitaire est le port et refuge contre la calomnie, envies et ambitions de ce'monde; et après, aux siens livres des loix, qu'il a estably quelques ordonnances de l'agriculture, comme n'arracher les bornes, ne destourner les eaus, gaster les fruicts de la terre, il se retira de ceste riche et docte ville d'Athènes, où il estoit grandement honoré et en singulière réputation, pour demeurer aux champs, prés icelle, et en son Académie, afin de mieux et sans bruit esplucher les mystères divins et secrets des choses naturelles : bien entendant comme la fréquentation et hantement des hommes résistent à telle profession, mieux aimant le contentement de son esprit et celuy de ses escholiers que complaire au lourd jugement et fantasie du commun.

Le bon et sage Caton, interrogé du moyen de bien vivre, et sans s'empestrer aux bruits, caquets et calomnies des villes, respondit pour les champs, où premier il falloit faire bonnes nourritures, se bien vestir et entretenir sa famille, et sur tout labourer de soy-mesme, syllogisant et concluant ainsi : « C'est un laboureur, il est donc homme de bien. » « O ! disoit ce savant prestre et philosophe Marsilius Ficinus, auquel Cosme de Medicis avoit donné un beau et solitaire lieu prés Florence, que l'homme est heureux quand,

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délivré de toutes passions et affaires, content de ce qu'il a, sans rien désirer, se commande en pleine et entière liberté d'esprit; considère la solidité et fermeté de la terre, la subtilité et la légèreté du feu, le cours des eaus, la splendeur et clarté des estoiles, sereneté et diverses tapisseries du ciel, la resolution et destrempement de la neige en pluye, la congélation et endurcissement de la gresle, tremblement de la terre, diversité des vents ; la nature des métaux, herbes, arbres et plantes; les infinies sortes d'animaux et poissons, leurs guerres et amitiez; la vertu des pierres; ces deux admirables flambeaux et luminaires, le soleil et la lune, la rondeur des planètes, clarté du jour, ténèbres de la nuit, disposition et ordonnance des estoiles I Par lesquels moiens, joignant ses prières à ceste haute Trinité, il se fait et bastist le chemin pour traverser et pénétrer les lieux celestes et contempler en esprit les bien-heureux, et autres choses, que l'œil ne peut voir, ne la langue exprimer. » Et de fait, ceux qui demeurent aux champs, s'ils cognoissent leur bien, ont des loix et décrets bien avantageux pour eux : jusques aux bœufs, lesquels, par la loy des Athéniens, n'estoient tuez, sur peine de la vie. Aussi que telle peine estoit ordonnée à ceux qui avoient desrobé les outils et assortemens de la charrue :

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« car, disoit Aelianus, le bœuf laboureur est compagnon des hommes. » Et ainsi les anciens travailloient huit jours, pour au neufiesme aller au marché vendre et bien peu acheter, se fournissans presque de tout ce qui est nécessaire à ceste belle agriculture et vie rustique. Pline le Jeune, escrivant, à ce propos ? à son amy Fondanus, dit n'avoir fait, dit ni oufy, en sa petite mestairie de Laurentin, chose qui luy ait depleu , vivant en ce lieu sans crainte, sans passion, sans tourment d'esprit, et sans avoir la teste travaillée des bruits et nouvelles de la ville. La conclusion de Menander, que, tout ainsi qu'à l'homme qui tend à bien faire, hait les vices, un héritage moyen qui le peut nourrir lui doit suffire, ainsi celuy qui combat pour la vertu et veut vivre sans reproche doit, pour le peu de temps qui nous est preste, laisser les charges et offices, pour mieux vivre en repos d'esprit.

Un jour que Lysander alla faire la révérence et saluer Cyrus, ce grand roy des Perses, s'esmerveillant des beaux et excellens vergers et jardins qu'il vit, de l'ordonnance et plant d'arbres de toutes sortes, et le gueret très-bien charrue, s'enquerant qui en estoit l'ouvrier et operateur, Cyrus respondit que c'estoit luy mesme, et que de sa propre main il avoit ainsi dressé et accoustré

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le tout. Lors, regardant et contemplant Cyrus vestu à la persienne, en pourpre et drap d'or, dit que la renommée de luy estoit véritable, ayant assemblé la vertu et industrie à sa grandeur. Seneque aussi raconte de Servilius Vaccatia, homme de grand'race, qui ne fut connu par autres titres et enseignes que d'avoir vescu toute sa vie en sa mestairie, prés la ville de Cumes. Et Tite-Live dit que les Romains, empeschez pour le siège où Quintus Minutius, gênerai de leur armée, estoit fort oppressé et à destroit, résolurent envoier quérir un vieil capitaine, nommé Quintus Cincinnatus, qui labouroit sa terre aux environs du Tybre, lequel ils créèrent leur dictateur (dignité royale); et deffit l'ennemy, triompha, et après se retira à sa vie champestre ; et derechef, vingt ans après, estant encores à sa charrue, luy fut répété cest honneur de dictature. Le bonhomme n'avoit en tout héritage que quatre arpens de terre, qui est un peu plus de cinq journaux. Exiguum colito, disoit Ovide : laboure et tiens en ta main bien peu de terre : le surplus, qu'on ne peut mal-aysément .acoustrer, dresser et fumer, se doit bailler à ferme ou arrenter. Attilius Collatinus fut de mesme prins et enlevé de la charrue pour estre aussi leur dictateur, estant modéré, sobre, continent, et grandement sage et

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réservé en toutes ses actions, qu'il avoit apris au village, où il aimoit mieux estre le premier que second à Rome. De mesme en fit ce grand Scipion l'Africain, lequel, pour vivre en son contentement et repos, se tenoit ordinairement aux champs. Ainsi l'empereur Diocletienja assez vieil et aagé, ayant quitté l'empire, se retira, comme gentil-homme privé, en la ville de Salone, où, estant solicité par ses amis de reprendre le sceptre : « Si vous aviez veu, leur respondit-il, les laictues et autres herbes que moy- mesme ay semées, vous ne me parleriez de vostre vie de rentrer en telle et si pesante charge. » Semblablement un grand seigneur, appelle Similis, grand amy et compagnon de l'empereur Adrien, ordonna par testament estre gravez ces mots sur son tombeau : « Cy gist Similis, fort vieil, lequel toutesfois n'a vescu que sept ans » : voulant dire que les sept ans qu'il avoit esté aux chans, en paix et tranquilité d'esprit, luy avoient esté une vie , et le surplus de son temps, employé aux villes et affaires publiques, une vraye mort. Que dirons-nous de tant de princes qui, pour se donner à la vie champestre et particulière, ont laissé leurs empires, roiaumes et monarchies: comme Maximianus, Gallicanus, Theodosius le tiers, Alexius, Crinitius, Michel iijj, du nom,

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empereur de Constantinople, Isaac empereur, Nicephorus Botoniates, Lothaire, Carloman frère de Pépin, Hubert dauphin de Viennois, Amurates empereur turc, Judocus fils d'un roy de nostre Bretaigne, Amé duc de Savoie, Bamba roy des Espagnes, Jacques Contaren duc des Vénitiens.

A l'imitation desquels, encore que vous, Seigneur Eutrapel, ne soiez que simple gentilhomme, assez moienné et riche, puis que vous sentez (car vous en estes le premier et dernier juge) de vouloir user et arrester le reste de vos ans, bien cassez et endommagez, à ceste belle vie champestre, laissant toutes affaires publiques et populaires pour voir et examiner de plus prés vostre conscience, deportemens passez, et les douceurs et contemplations divines, je le vous conseille encore une fois. D'estre seul, vous ne le pouvez; ains, comme avez saintement et religieusement desseigné et projette, il vous faut marier à celle que vous préférez aimer, propre à vos conditions, damoiselle, qui ait le souci seulement faire des enfans et ce que luy commanderez. Et en tant que touche l'envie, mauvais ménage et incommoditez qu'on peut recevoir de ses voisins aux champs, le remède y est prompt : premier, ne voir et hanter que les bons et vertueux,

et ausquels, pour leurs honnestetez et bonne vie, vous voudriez bien sembler : encore bien peu, et une fois le mois au plus. Le proverbe est beau : Ami de tous, et familier à peu. Au reste, clorre et fermer la porte aux rioteux, outrecuidez et mesdisans. Mais le principal et souverain point sera de régler vostre conscience, vie et ménage, vertueusement, à la mesure de l'Evangile : qui vous rendra indubitablement aimé et respecté de tous; vous asseurant qu'aiant donné ordre à quelques particularitez et affaires domestiques qui me pressent, vous me trouverez l'un de ces matins vostre voisin, pour ensemblement passer nos ans en une bonne et sainte conversation et voisinage. Quant à Lupolde, en ceste peau mourra renard, et demeurera perpétuellement engagé en sa chiquane et brouillis de peuple. S'il nous vient voir en nos champs, comme il ne peut estre autrement, ce sera à la charge de laisser sous le seuil de son huis ses finesses, subtilitez, griefs, contredits, et tels bastons à feu de Palais, qui nous battent pour nos iniquitez et mensonges, qui ont gaigné par sus la vérité, et ne se pouvant relever, fors par l'entière et non hypocrite et feinte reformation des abus de toutes conditions et estats. »

Se retirèrent, Polygame à son mesnage et

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livres, Eutrapel à sa philosophie rustique, après avoir mis un bel escu, reaument et de fait, au creux et centre de la main de Lupolde, pour le deffendre en jugement et dehors des abois et sousris de l'ignorance et l'entretenir en l'amitié des bons, à la charge qu'il luy envoiroit des andouilles de son pourceau et des choux de son courtil, et Lupolde au pays et province de consultations et paperasses : les trois travaillans en diverses pratiques et façons de vivre.

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