LA SAINT-JEAN
our entretenir les usages établis dans le beau monde, pour se récréer, plusieurs demoiselles qui logeaient autour de la Grève, et dont la promenade était sur le Port-au- Bled, ayant trouvé que le jeune F... s'en faisait trop accroire pour un clerc, en un mot, qu'il faisait le fendant, résolurent, pour le punir, de lui faire tenir ce billet par un laquais du public, ordinairement dit un Savoyard :
« Le quartier est trop médisant pour que je puisse vous y parler; trouvez-vous, beau F.. , demain à dix heures du matin dans un fiacre, auprès du cer-
ceau d'or, dans la rue de Vaugirard ; je m'y rendrai, et j'ai lieu de croire que vous ne serez 'pas fâché de m'y rencontrer. »
F... ne manqua pas de se trouver au rendez-vous une heure plus tôt qu'on ne lui avait mandé ; et sur les deux heures après midi, n'ayant encore vu personne, il se ressouvint que c'était le premier jour d'avril. Il en fut pour son fiacre, et reviut tout honteux chez lui, sans oser convenir qu'il n'avait pas dîné, de peur d'attirer la risée; mais les plaisanteries du quartier furent si fortes, que, ne les pouvant soutenir, il prit parti avec un capitaine. Cet exemple nous apprend qu'il ne faut jamais avoir de la fierté mal placée.
Un jeune praticien sentait depuis longtemps l'aiguillon de l'Amour pour mademoiselle Rosette, fille d'un procureur, chez qui il allait apprendre l'art lucratif de la chicane; il soupirait par respect, sans oser lui avouer son amour. 11 avait souvent jeté des œillades, serré le hout des doigts, marché sur le pied, mais inutilement; la merveilleuse Rosette tour-
naitla tête, retirait ses doigts brusquement, répondait par un coup de pied, et ne voulait rien entendre. Enfin notre amoureux, n'y pouvant plus tenir, résolut de se déclarer, et imagina, pour cet effet, le tour que vous allez voir. Il prend un papier de la forme du papier timbré, y trace au haut un cartouche semblable au vrai timbre, et y dessine dans le milieu trois roses, avec ces mots alentour : petit papier, deux baisers la feuille; puis imitant l'écriture de sergent, il écrivit au-dessous ce qui s'ensuit:
« L'an de fidélité mil sept cent trente-sept, le septième du mois des amours, à la requête de Jérémie Tircis, tendre et respectueux amant, lequel a élu son domicile rue de la Fidélité, à l'hôtel de l'Espérance; j'ai Eustache Clitandre, huissier à verge, immatriculé en la cour souveraine du Cupidon, demeurant rue des Bonnes-Nouvelles, près la Grande- Pinte, soussigné, donné assignation à damoiselle Agnès-Rosette, fille mineure, demeurant chez Mc Boniface Clopin, son père procureur, rue des Mauvaises Paroles, en parlant à son petit frère, qui n'a voulu dire son nom, de ce interpellé suivant l'ordonnance; à comparoir d'hui à huitaine par devant
le susdit Monseigneur Cupidon, pour voir déclarer bonne et valable la passion dudit JérémieTircis pour ladite charmante Rosette, et se voir condamner à l'écouter favorablement : et, en cas de refus, à y être contrainte par toutes voies dues et raisonnables, même par corps: lui déclarant qu'en cas de procédure, Mc le Lièvre occupera pour ledit Tircis, et lui ai laissé copie des présentes, à ce qu'elle n'en ignore.
» Clitandre. »
Contrôle à Cythère l'an et jour que dessus. Bontemps.
On prétend que ce petit ouvrage réussit pleinement; car Rosette, qui visait à l'esprit, porta cette pièce à sa mère, qui en fut charmée, ainsi que toutes ses voisines. Tircis fut bien reçu, on lui fit fête; tout le monde le voulut voir, lui et son assignation; et on Ta regardée longtemps, dans le Marais, comme un chef-d'œuvre digne de la carte du Tendre. C'est sur une de ces copies fidèles que Ton a tiré celle-ci, pour vous en faire part, ami lecteur, espérant que vous lui rendrez justice.