‹ Contes et légendes du bouddhisme chinoisChapitre 1 sur 32 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

'Y' ES traductions qu on va lire, contes ou récits / édifiants, risquent de se présenter au lecteur superficiel comme Vinnocente fantaisie d'un érudit en veine de distraction. Est-ce la peine d'avoir appris le chinois, et de le posséder magistralement,pour rapporter de l'Extrême-Orient au public occidental un simple équivalent des Contes de ma mère TOye ou des Fables d'Ésope, alors que tant d'œuvres de philosophie, d'histoire, de littérature attendent encore un interprète? Rien ne saurait être plus faux qu'un pareil jugement. Si Édouard Chavannes, au cours d'une carrière ' effroyablement laborieuse et magnifiquement féconde, s'est jeté avec son ardeur coutumière dans l'étude des contes et des fables du boud-

dhisme chinois, c'est qu'il mesurait d'avance l'immense portée de ces recherches et qu'il en pressentait les résultats lointains.

La simple expression de « bouddhisme chinois » évoque pour l'initié, par les deux termes qu'elle accole, une vision singulièrement grandiose. Le bouddhisme, né dans l'Inde gangétique, au pied de l'Himalaya, vers le VL siècle avant l'ère chrétienne, propagé par l'apostolat à travers toute l'étendue du continent indien, introduit en Bactriane sous le patronage de rois grecs, passe à l'est du Pamir, derrière les hordes et les marchands, et prend pied officiellement en Chine, au palais impérial, dans le courant du siècle après le Christ. Entre deux civilisations également brillantes, mais que la différence des génies semblait à jamais séparer plus encore que l'énormité des distances et des obstacles, s'ouvre alors un échange fructueux qui se prolonge sur une durée de dix siècles. L'âme attendrie de l'Inde a accompli ce miracle de captiver l'esprit positif des Chinois ; elle offre aux plus réfléchis un ensemble puissant de doctrines métaphysiques qui embrasse l'univers entier pour le ramener au néant; aux plus délicats, elle apporte les chefs-d'œuvre d'une littérature pieuse où l'imagination met toutes ses ressources au service de la foi; pour agir sur la foule, elle dispose d'un moyen 'tout-puissant

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qu'elle n'a pas créé sans doute, mais qu'elle manie avec une incomparable perfection : le conte.

L'Inde n'est pas, comme on le répète encore trop souvent, la mère des contes. Le conte est un genre universellement humain, qui a prospéré en tout temps et en tout lieu. Mais il n'en est pas moins vrai que l'Inde a traité les contes avec une faveur particulière et avec un bonheur merveilleux. L'Hindou est un conteur né ; la vivacité de sa fantaisie anime ses créations; mais il a de plus le don de fixer, sous la forme écrite, le charme magique de sa parole. La littérature de l'Inde est sans contredit le plus riche trésor de contes que le monde possède; le fameux recu^eil des Mille et une Nuits qui a fait la gloire des conteurs arabes n'est guère dans son ensemble qu'une transposition aisée à reconnaître d'originaux indiens. L'Inde classe sur le même rang que ses deux grandes épopées, Mahâ-Bhârata et Râmâyana, la collection de la Brhatkathâ, due à l'Homère des contes, Gunâdhya. Le bouddhisme, dans son impatience d'ouvrir à toutes les classes l'accès du salut, vit du premier coup le parti qu'il pouvait tirer du conte pour sa propagande ; de bonne heure ses prédicateurs, souvent issus du peuple et toujours en contact avec lui, empruntèrent les contes populaires pour en tirer, de gré ou de force, des leçons édifiantes. Le plus fré-

quemment un poète, ou plus modestement, un versificateur , cristallisait en quelques stances le noyau du récit qu'une tradition fidèle conservait dès lors de génération en génération ; autour de ce noyau stable, chacun improvisait à son goût, allongeait, augmentait, compliquait. Quand le salut de V Église, menacée à la fois du dehors et du dedans, obligea chacune des grandes sectes à définir et à fixer ses textes canoniques, une partie du trésor des contes alla se répartir au petit bonheur dans la masse des saintes Ecritures; une autre se condensa dans les recueils spéciaux : Jâtakas si le personnage du Bouddha y tenait le rôle principal, Avadânas si le héros se trouvait dans l'entourage du Bouddha. La littérature écrite en langue pâlie, un dialecte du sanscrit, possède une grosse collection de cinq cents jâtakas, en prose et en vers, désignée comme le Jâtaka par excellence. La littérature écrite en sanscrit n'a rien conservé d'aussi considérable en ce genre ; mais elle peut s'enorgueillir d'un chef-d'œuvre de poésie, la Jâtaka-mâlâ, et elle est particulièrement riche en recueils d' Avadânas. Mais, dans l'immensité du désastre qui a anéanti le bouddhisme indien après l'arrivée des Musulmans dans l'Inde, la production dou^e ou quin:ie fois séculaire de l'Église a sombré presque tout entière. Et c'est ici qu'intervient heureusement,

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pour combler la lacune, le bouddhisme chinois.

Les premiers missionnaires qui passèrent du monde indien dans le monde chinois connaissaient déjà par une expérience de plusieurs siècles la valeur des contes édifiants comme instruments de propagande religieuse. Avant d'organiser des communautés monastiques dans un pays où la minutieuse discipline du Bouddha ne. retrouvait pas le terrain tout préparé qu'elle avait rencontré dans l'Inde, il fallait gagner d'abord la bienveillance et l'appui des fidèles laïcs; les profondeurs de la métaphysique bouddhique auraient manqué de séduction pour eux. Le minimum du credo à l'usage du vulgaire se ramenait à la doctrine du karman qui postule la transmigration et qui explique l'existence présente comme la résultante morale de la somme des vies antérieures et comme l'amorce fatale d'une série infinie d'existences dans l'avenir; pour éviter les actes qui entraînent la damnation et pour échapper aux conséquences formidables de ces actes une fois commis, l'adoration du Bouddha ouvre une voie de salut ; son exemple est un guide, un encouragement; ses leçons, en particulier celles qu'il a données sous forme de fables ou de paraboles, expliquent et illustrent les règles de sa morale. Aussi les recueils de récits édifiants foisonnent-ils dès les commencements

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de V activité bouddhique en Chine. Ils sy présentent toujours comme des traductions exécutées sur un original en langue d'Occident, langue qu’on désigne au hasard, semble-t-il, soit comme langue fan, c’est-à-dire « brahmanique, indienne », soit comme langue hou, c’est-à-dire « iranienne », et plus spécialement <<. est-iranienne » en réunissant sous cette vague rubrique la langue de la Sogdiane, la langue de Khotan, etc. Ce n’est pas sans surprise que l’on constate que les originaux des plus anciennes traductions font toujours défaut. On peut naturellement admettre que les œuvres originales ont disparu avec tant d’autres productions du bouddhisme indien. On peut aussi, et non moins légitimement, supposer que certains recueils sont en réalité des collections originales, formées par le soi-disant traducteur à l’aide de ses propres souvenirs comme une sorte de Florilège, et constituées de récits jugés ou reconnus éminemment efficaces pour agir sur les auditeurs et les lecteurs à convertir. Il est manifeste qiœ les anciens traducteurs, préoccupés d’être fidèles à l’esprit bien plutôt qu’à la lettre, ne se faisaient pas scrupule d’accommoder à leur public la rédaction des textes. Les nombreux fragments de littérature bouddhique exhumés des sables de l’Asie centrale dans ces vingt dernières années prouvent que le bouddhisme local ne crai-

gnait pas les accommodements de textes, ou plutôt les favorisait. Le génie hindou était trop particulier jusque dans sa forme littéraire pour être intégralement assimilable à d'autres pays. Pour devenir le bien commun de l'humanité, le Pancatantra a dû subir la retouche d'une main persane. Et, symétriquement, c'est sous le pinceau des traducteurs chinois que les récits du bouddhisme indien ont pris une forme appropriée à l'humanité entière ; il a fallu pour les acclimater à une nature et à une société toutes différentes, en éliminer les traits singuliers, et ne retenir que les lignes essentielles.

Ce serait asseq; déjà pour justifier Chavannes d'avoir traduit en trois gros volumes, un ensemble de Cinq cents Contes et Apologues (‘) : il fournissait aux indianistes et aux historiens du bouddhisme un supplément précieux de textes et d'extraits; il apportait aux lecteurs cultivés une lecture instructive, et souvent même amusante. Mais un au.tr e intérêt encore le sollicitait; cet historien philosophe était attiré par l'histoire des contes. On sait que Cendrillon, Peau-d'âne, Barbe-Bleue et leurs congénères ont, sans rien (*)

(*) Cinq cents Contes et Apologues extraits du Tripitaka chinois et traduits en français, 3 tomes. Paris, Ernest Lerouoi, igio-igii.

perdre de leur charme captivant, acquis des titres nouveaux à la curiosité. Des recherches ingénieuses ont décélé des contes apparentés sur les points les plus distants du globe; le conte s'est manifesté comme une des denrées d'échange qui ont le plus infatigablement voyagé à travers le monde. Sauvages d'Afrique ou du cercle polaire se relient par là aux civilisations les plus brillantes, antiques ou contemporaines. L'historien des contes, le « folkloriste » suit avec une sorte de piété les traces de ces migrations qui jalonnent l'obscurité du temps et de l'espace. Les contes traduits par Chavannes viennent plus d'une fois combler une lacune dans l'intérieur d'une série, ou restituer le type le plus ancien d'un thème connu seulement à des époques plus basses. Il s'était appliqué à préparer lui-même l'historique comparatif de ses Cinq cents Contes; le travail n'attend que des circonstances plus favorables pour être imprimé. Le lecteur curieux pourra dès maintenant trouver un spécimen de ce travail dans un mémoire publié par Chavannes dès 190^ : Fables et Contes de Tlnde^ extraits du Tripitaka chinois, dans le tome I*" des Actes du XVI® Congrès des Orientalistes. Dix-sept des contes qui suivent {de II à XFIII) se retrouvent dans ce mémoire. Trois seulement d'entre eux, I, XIX, XXI y, ne figurent pas dans les Cinq

cents Contes. Le numéro I {Histoire de Fait bien et de Fait mal) a paru dans la revue d'études chinoises, le T’oung-Pao^ année 1914, p. 469 sqq. Le XIX {VEnfant de la morte) a été publié comme annexe d'un article de M. Foucher, dans le Journal asiatique, année 1917, t. /, p. 262 sqq. Le XXIX {Le Xase d'Avalamhana), qui est le texte capital des rites funéraires du bouddhisme chinois, est tiré d'une étude sur : Dix inscriptions rapportées de TAsie centrale par la mission Bonin, dans les Mémoires présentés à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, par divers savants, année 1902, t. XI, 2^ partie.

Au point de vue de leur date, les textes réunis ici se classent entre le ///® et le siècle de l'ère chrétienne. L'admirable précision de la chronologie chinoise dans tous les ordres de la tradition permet un classement plus rigoureux à l'intérieur de ces deux dates. L'histoire de « Fait bien et Fait mal », due à im traducteur anonyme, remonte à la dynastie des seconds Han qui finit officiellement en 225. «Les Qiiatre frères en désaccord», traduit par Tche-Kien dans la première moitié du ///® siècle, est conservé dans une compilation du début du XL siècle. « Le religieux et le chasseur », « Le roi-paon » et « Le saint enseignement d' A-li-nien-mi » d'une part; « Le roi dragon, le roi et le bélier », « Les épouses infidèles »,

<s La femme à V or ange « La femme fourbe », » Le diseiple astucieux et Véléphant femelle », « La femme qui ne perd jamais rien », d'autre part, sont empruntés à deux recueils dus au même traducteur : Seng-houei, né au Tonkin d'une famille qui y avait émigré du pays de Samarcande, mort en Chine en 280. «.Le corbeau, le chacal et l'ermite », « La chatte sauvage et le coq sauvage », « Le singe et le couple de tortues », sont tirés du Cheng king, traduit en 28^; « Face de miroir » du Yi-tsou king, traduit au cours du HT siècle ; « Le vase d'Avalambana » est dû au traducteur Tche Fa-h ou, dont l'activité va de 26^ à 28p; « L'homme entre deux âges », et « Lejeune homme qui va au-devant de la jeime fille » sont des morceaux du « P’i-yu king en dix chapitres », dû à l'Iranien Fa-souei, originaire du pays de Samarcande, entre ^26 et ^42, ouvrage perdu, mais dont des fragments sont incorporés dans une compilation de la première moitié du ' y L siècle. « Le lion et le petit oiseau » est extrait du P’ou sa ying lo king, traduit en ; « Le prince-héritier Sudâna » a été traduit par Chang-kien entre ^88 et 40J ; « Le sculpteur et le peintre » est tiré du Tsa p’i-yu king, traduit au commencement du siècle ; « Le teinturier et son fils », du Vinaya des Sarvâstivâdin, traduit en 404. « La mort du renard »

provient du Vinaya des Mahîs’âsaka traduit en 42^-424. « L enfant de la morte » est daté de ^55; il est dû à un moine du Kan-sou, Tsiu-k'iu Kingch eng, qui avait étudié à Khotan.

Les lecteurs de la Collection ne manqueront pas d'observer que le sujet du récit XXII, l'histoire du prince Sudâna, se retrouve traité sous la forme dramatique dans un des trois drames tibétains traduits par M. Jacques Bacot {volume III de la Collection). Malgré l'abondance et la facilité du choix dans une littérature aussi riche, il a paru indispensable de retenir ici cette histoire, la plus célèbre et la plus populaire de toutes, et qui n'a point épuisé après vingt siècles et plus sa piUssance d'émotion : on l'a racontée dans toutes les langues que le bouddhisme a cultivées : Robert Gauthiot, mort glorieusement au moment même où s'épanouissaient ses facultés géniales, en avait déchiffré une recension sogdienne découverte par Paul Pelliot en Asie centrale; les Birmans, aujourd'hui encore, aiment à en écouter le récit de la bouche des bonnes, et les malheurs du prince vertueux ne manquent jamais de provoquer de douces larmes. L'idéal de charité que le bouddhisme proposait au monde a trouvé dans cette noble et grave figure une expression parfaite.

On pardonnera à l'auteur de cette Introduction d'avoir empiété sur le domaine de la sino-

logie pour associer son nom dans un hommage posthume au nom d'un ami avec qui il avait eu plus d'une fois la joie de collaborer, et qui reste pour lui, comme pour tous ceux qui l'ont connu, l'exemple encore vivant d'une impeccable conscience mise au service de la science la plus solide,

Sylvain LÉVI.

Strasbourg, mai 1921,

P.-S. — Les bois d'Andrée Karpeles sont la traduction des modèles chinois dont elle s'est inspirée, en les empruntant surtout aux estampages rapportés par Édouard Chavannes.

L'illustration se trouve ainsi constituer, elle aussi, un hommage à la mémoire et aux travaux du grand sinologue.

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