LE LION ET LE PETIT OISEAU
Alors le Buddha dit à Maudgalyâyana :
Ce Bodhisattva Yong-tche au temps du Buddha Kouang-ming était un roi lion ; moi, j’étais un brahmacârin qui tenait une conduite pure. Un jour, ce roi lion, au point du jour, se dressa immobile sans qu’aucune des six parties de son être bougeât; puis, d’un brusque élan de tout son corps, il poussa un grand rugissement semblable au tonnerre; les animaux qui marchent se tapirent; les oiseaux qui volent tombèrent à terre. Ensuite, il se rendit dans l’immensité déserte parmi les montagnes et les marais; il allait en quête par la région, cherchant les bêtes de toutes sortes ; il rencontra un roi éléphant, le tua et le
dévora ; un os de la hanche s’arrêta dans son gosier et il se trouva entre la vie et la mort. Or, un petit oiseau des arbres était devant le lion, occupé à rechercher de menus vers mous dont il se nourrissait. Le lion, la gueule grande ouverte, lui dit : « Si vous pouvez me retirer cet os, quand par la suite je trouverai à manger, je saurai vous récompenser de votre bienfait. » Ayant entendu ces paroles, le petit oiseau des arbres entra dans sa gueulé, tira sur l’os de toutes ses forces et réussit à l’enlever. Quelques jours plus tard, ce roi lion en cherchant sa nourriture, fit un grand carnage d’animaux; le petit oiseau des arbres qui était auprès de lui, lui demanda quelque don bénévole. Le lion ne lui répondit pas. Le Buddha dit à Maudgalyâyana : le roi lion répondit alors au petit oiseau des arbres par ces gâthâs :
« je suis un roi lion ; — le meurtre est mon occupation héréditaire ; — je dévore de la chair et j’en bois le sang; — ce sont là mes festins habituels; — n’avez-vous donc pas réfléchi — qu’en vous laissant échapper au péril de mes griffes et de mes dents — et en vous permettant au contraire de sortir de ma gueule, — je vous ai fait là un bienfait qu’on ne saurait oublier ? »
Le petit oiseau des arbres répondit à son tour au lion par ces gâthâs :
« Bien que je ne sois qu’un petit oiseau — et
qu’en vérité il ne faille pas faire grand cas de ma mort, — cependant, ô roi, vous ne songez pas au service que je vous ai rendu •— et vous violez vous-même l’engagement solennel que vous aviez prononcé. — Si vous pouvez être quelque peu généreux envers moi, — et si je suis de votre part l’objet de quelque bienveillance, - jusqu’à la fin de mes jours je ne regretterai jamais de vous avoir aidé — et je ne me permettrai pas de vous critiquer. »
En définitive cependant le roi lion ne reconnut pas le service qui lui avait été rendu ; il laissa là le petit oiseau et s’en alla. Le petit oiseau des arbres songea : «Je lui ai rendu un service d’une extrême importance et voici qu’au contraire il me traite avec mépris ; je veux maintenant suivre par derrière et épier avec soin le lion ; si je ne parviens pas à me venger, je ne veux plus vivre dans ce monde. » Ainsi, de lieu en lieu et de place en place, il ne s’écartait plus de lui. Une fois encore le roi lion fit un grand carnage d’animaux et se mit à dévorer goulûment; quand il fut rassasié, il s’endormit car il croyait n’avoir rien à craindre. Alors le petit oiseau des arbres accourut en volant auprès du lion, se percha sur son front et, de toute sa force, lui creva un œil à coups de bec. Le lion se dressa terrifié en regardant à gauche et à droite, mais il ne vit aucun animal, sinon le petit
oiseau des arbres qui était seul sur un arbre. Le roi lion lui demanda : « Pour quelle raison maintenant m’avez-vous crevé un œil ? >>
Le petit oiseau des arbres répondit alors par ces gâthâs au roi lion :
« Le service important que je vous avais rendu, vous n’avez pas su le reconnaître, — mais, au contraire, vous avez conçu des sentiments de haine; — maintenant en vous laissant un œil, — je vous ai fait un bienfait qu’on ne saurait oublier.
— Quoique vous soyez un roi parmi les animaux,
— dans vos actions vous ne deviez pas vous parjurer. — Qu’à partir de maintenant chacun de nous reste tranquille — et qu’aucun de nous n’ait de cause de ressentiment contre l’autre. »