‹ Contes et nouvellesChapitre 2 sur 7 · LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C

RDS PIBRRE-SÀRRAZIN, N° 14

Droit d« traduction rtfacrW

A la fin d'une journée d'automne, devant la maison du garde général Wilhem. Gulf, des filles et des garçons valsaient joyeusement; des jeunes gens jouaient , l'un du violon, l'autre du cor. La forêt devenait encore plus silencieuse; un vent léger, qui faisait de temps en temps frissonner le feuillage , avait cessé d'agiter les arbres ; le soleil ne laissait plus à l'horizon qu'un reflet de pourpre , qui éclairait encore obliquement la clairière dans laquelle on dansait , et colorait d'une vive teinte rose les visages des danseurs.

Après une valse finie , Anna Gulf prit la parole : c II n'est pas juste, dit-elle , que le pauvre Henry passe toute la soirée à snffler dans son cor, sans valser au moins une fois. Conrad va jouer seul quelque temps , et Henry pourra prendre part à la danse.

— Et pour le récompenser de la fatigue qu'il- a prise à nous faire valser, ajouta la jolie Geneviève, nous déclarons qu'au mépris de tous les engagements pris d'avance, il a le droit de choisir celle de nous qui lui paraîtra la plus belle, et de valser avec elle deux fois de suite. »

Anna Gulf devint toute tremblante; elle devait épouser Henry ; c'était un projet dès longtemps formé entre les deux familles; mais Henry, jusque-là , n'avait presque jamais paru distinguer la fille du garde général.

Anna Gulf aimait Henry. Qui ne l'eût aimé? C'était le plus 227 "" o

beau et le meilleur garçon du pays; pas un chasseur n'était plus adroit ni plus audacieux, et le prince avait promis de l'élever au grade de garde général , que son beau- père lui devait résigner lors de son mariage.

De son côté, Anna était une bonne et jolie fille, qui depuis la mort de sa mère était à la tête de la maison du garde général, resté veuf avec deux enfants, Anna et Conrad. Pas une seule maison ne paraissait si propre et si bien tenue; pas une, avec un revenu borné , n'offrait un tel aspect d'aisance et de bonheur. Anna était l'idole de son père et de son frère ; ils l'appelaient leur bon ange, et elle avait en effet quelque chose des anges : son corps élancé et flexible , sa jolie tête un peu pâle , ses longs cheveux noirs appliqués en bandeaux sur son front, et ses yeux d'un bleu sombre pleins de tendresse et de mélancolie, semblaient, par un instinct secret, faire pressentir qu'Anna Gulf, ange du ciel, n'avait été que prêtée à la terre, et qu'après avoir, comme une bienfaisante ^osée, donné à tout ce qui l'entourait de la vie et du bonheur, elle déploierait ses ailes et retournerait dans sa céleste patrie, laissant au cœur de ceux qui l'avaient aimée celte amertume qui sem-' ble être une condition nécessaire de tout bonheur humain.

Henry, sans hésiter, vint prendre la main d'Anna, dont le cœur battait à peine, tant elle était oppressée de crainte et de plaisir; Conrad fit résonner l'archet, joua une valse composée par Henry, et les valseurs partirent.

Mais la lune commençait à monter derrière les arbres, et sa lueur blanche paraissait au-dessus de leurs cimes. Il y avait à celte heure tant de calme, tant de solennité dans le recueillement de la nature, que l'on cessa de valser, et que, rapprochés devant la porte de la maison, où le vieux Gulf fumait tranquillement en regardant les jeunes gens, tous les danseurs se laissèrent aller à une conversation plus grave et plus intime. Tout à coup, Henry et Anna, qui étaient restés en arrière , s'approchèrent du vieillard , et Henry lui dit : c Mon père, nous nous aimons, donne-nous ta bénédiction. » Tous

deux s'agenouillèrent. Wilhem Gulf les bénit et demanda pour eux au ciel de plus puissantes bénédictions. Conrad vint serrer la main de Henry; Henry donna à Anna Gulf un bouquet de bruyères q^'il avait à la main; Anna entra brusquement dans la maison et se réfugia dans* sa chambre, où elle put donner un libre cours aux larmes de bonheur qui l 'étouffaient. De ce jour, ils furent promis, et Ton s'occupa des préparatifs du mariage.

Mais un jour Henry arriva sombre et triste chez le garde général et lui montra une lettre qu'il avait toute froissée; un oncle mourant à Mayence le priait de venir lui fermer les veux.

Anna lui dit : c Ne m'oubliez pas et revenez bien vite. » Elle ne dit pas un mot de plus, car elle l'eût prié de ne pas partir; cette nouvelle lui avait serré le cœur; les plus funestes pensées se présentaient en foule à son imagination; le bonheur est une chose si fragile, il y en a si pgu de réservé à l'homme, que ce qu'il en peut avoir lui semble toujours pris sur la part des autres, qu'il se cache comme un voleur pour en jouir, et n'ose être heureux que tout bas.

Le père Gulf reçut la nouvelle sans s'émouvoir; il dit à Henry : « Bon voyage, mon fils, et reviens auprès de moi aussitôt que tu te seras convenablement acquitté des devoirs que t'impose la nature. Quand pars-tu?

— Je partirai cette nuit, dit Henry, pour joindre la voiture qui passe sur la route, à huit lieues d'ici, demain matin.

— Prends ta carabine, i ajouta le vieillard.

Vers minuit, en effet, Henry se mit en route, le sac sur le dos et le fusil sous le bras ; il fit un détour, car, avant de quitter le pays, il voulait voir encore une fois la maison d'Anna, et la lueur de la veilleuse qui brûlait dans sa

chambre.

Comme il approchait, il cueillit quelques brins de bruyères blanches et en tressa une couronne pour l'appendre à la fe-* nôtre de sa bien-aimée. Il écarta doucement les branches des

coudriers qui entouraient la maison, et. plaça sa couronne ; La veilleuse, à travers les rideaux, éclairait la petite chambre d'une lueur mystérieuse ; Henry rompit la branche de coudrier qui touchait de plus près la fenêtre, et l'emporta.

Puis il partit lentement, se retourna quelquefois, s'arrêta longtemps à l'endroit où le détour du sentier allait lui cacher la maison éclairée par la lune, et disparut.

Le lendemain matin, dès que le soleil glissa ses premiers rayons roses dans la petite chambre, Anna ouvrit sa fenêtre; ses cheveux étaient en désordre et sa robe froissée; elle avait pleuré tout le soir, et s'était endormie de lassitude sans se déshabiller; elle trouva la couronne blanche, la porta à ses lèvres et la serra sur son cœur. %

A chaque relais, Henry envoyait une lettre ; mais quel que fût son chagrin, c'est pour celui .qui reste que l'absence a le plus d'amertume; et en peu de temps la pauvre Anna perdit la teinte rose de son visage; il arriva un moment où les lettres devinrent plus rares, puis on n'en reçut plus du tout. Anna ne se plaignait pas t mais ses joues et ses yeux se creusaient et elle pleurait en silence dans sa chambre; elle devenait sombre et farouche, et fuyait même la société de son père et de son frère Conrad.

Enfin elle devint tout à fait malade; Conrad avait écrit quatre fois à Henry sans en recevoir de réponse. Un matin il partit pour Mayence; deux mois après, il revint sur un chariot, blessé, pâle; au bout de quelques jours il mourut, tué par Henry.

Voici ce qui était survenu.

En arrivant à Mayence, l'oncle s'était trouvé moins malade que Henry ne s'y attendait ; sa ressemblance avec son père avait comblé de joie ce parent, qui attribua sa prochaine convalescence à l'arrivée de son neveu. Cet oncle était fort riche, et, de ses nombreux enfants, n'avait plus qu'une fille trèsbelle qu'il imagina de faire épouser à Henry. Celui-ci n'osa refuser tout d'abord, prit du temps pour demander le consente-

ment de sa mère, et lui écrivit de le refuser ; mais, dans le temps que la réponse mit à venir, il s'était habitué à sa cousine et à la fortune, et il ne fut pas médiocrement enchanté, au lieu de la lettre qu'il avait demandée à sa mère, d'en recevoir une où elle lui peignait tous les avantages de l'union qu'il était à même de contracter.

Il en vint, au milieu des plaisirs d'une grande ville, à oublier Anna,. et à regarder les engagements sacrés qu'il avait pris avec elle comme un jeu d'enfants auquel devait renoncer l'homme raisonnable.

Conrad élait arrivé le jour du mariage de Henry avec sa cousine ; il avait fait de vifs reproches à son ancien ami, et, exaspéré de ne pouvoir le fléchir par la peinture de la tristesse et des souffrances de sa sœur, il l'avait insulté et provoqué en public ; ils s'étaient battus, et Henry lui avait donné un coup d'épée. y

Anna ne pleura pas, mais ses larmes retombèrent sur son cœur et le. brûlèrent. De ce moment, elle se consacra entièrement à soigner le père Gulf, bien abattu de la mort de son fils, et à prier La prière est le refuge du malheureux; c'est un dernier appui quand tous les appuis sont brisés; c'est un lien sacré entre l'homme et la divinité.

Henry se trouva maître d'une grande fortune et époux de la plus jolie femme de la ville de Mayence; tout était nouveau pour lui dans la vie de luxe et de plaisir qui se menait à la ville. Un an après son mariage, cependant, son beau-père mourut, et sa femme, nouvellement mère, désira se retirer quelque temps à la campagne. Henry acheta un château à quelques lieues du séjour du père Gulf, et y passa toute la belle saison; pendant ce temps, Anna acheva de s'éteindre et mourut sans douleurs apparentes; on l'enterra avec la couronne blanche que Henry avait attachée à sa fenêtre la nuit de son départ.

Comme un soir Henry revenait d'une longue partie de chasse, il s'égara dans la forêt et n'imagina pas de meilleur moyen

de retrouver sa route -que de gagner la maison de sa mère ; de là il lui devenait facile de s'orienter : la première moitié de sa vie s'était écoulée dans cette partie de la forêt, et pas un sentier, quelque petit qu'il pût être, ne lui en était inconnu. Il fallut passer devant la maison où le père Gulf restait seul avec une vieille servante. C'était encore une belle soirée d'automne, la lueur du soleil couchant éclairait encore obliquement la clairière. Henry soupira et doubla le pas; il eût marché bien vite, s'il eût pu entendre dans la maison le pauvre vieillard qui veillait la nuit, priait pour son fils et pour sa fille, et disait :

« Henry, Henry, toi qui as tué mes deux enfants, sois maudit, sois maudit 1 >

La forêt était plus silencieuse et plus mystérieuse que jamais; dans le sentier que suivait Henry, elle devenait à chaque instant plus touffue et plus sombre; la lune avait peine à glisser de temps en temps un pâle et furtif rayon à travers les branches; en vain Henry voulait chasser les impressions pénibles qui se réveillaient dans son esprit, en vain il se rappelait sa femme, son enfant, tous les plaisirs qui l'entouraient : le souvenir d'Anna et des jours si heureux, si purs, de son amour, jetait un crêpe funèbre suf toutes ses autres pensées.

Par moments un vent léger apportait de loin le parfum des chèvrefeuilles fleuris dans la forêt; en marchant toujours, il lui sembla que ce vent apportait aussi par bouffées quelques mesures vagues et singulières d'un chant qui ne lui était pas inconnu. .

Il s'avança, et s'arrêta tout à coup en frissonnant.

Il fallait quelque danger extraordinaire pour faire ainsi trembler Henry, le plus brave des chasseurs de cette forêt ; et cependant il n'arma pas son fusil, car ce qui l'effrayait n'avait rien d'humain : c'étaient quelques mesures bien distinctes de la valse qu'il avait autrefois composée et que jouait Conrad, le jour où le vieux Gulf avait béni Henry et sa fille; il fit le signe de la croix et avança.

Puis il ne perdit plus rien des chants : c'étaient des voix de femmes, des voix pures, suaves, fugitives; il s'arrêta et retint son haleine pour écouter. C'était toujours la valse qu'on chantait, et on entendait aussi un frôlement de pieds sur la mesure, mais si faible, si léger, qu'aucun pied humain n'en aurait pu produire un semblable. Ses cheveux se dressaient sur sa tête, ses jambes fléchissaient sous lui; cependant, il avança et écouta encore; on chantait des paroles : c'étaient des paroles qu'il se rappelait avoir faites lui-même sur cet air, dans la nuit où il s'était éloigné d'Anna ; il ne les avait jamais dites à personne, et cependant x on les chantait :

Quelques instants , et la forêt déserte Ya pour moi seul être un palais riche et pompeux ;

Le chêne épais forme une tente verte; Et sous ce toit frais, parfumé, nous serons deux.

Signe orgueilleux de grandeur souveraine , Rouge turban plissé sur la tête des rois , Non , ta n'as pas l'éclat de ces tresses d'ébène Qui couronnent son front et que nattent mes doigts.

J'ai vu souvent , à des fêtes moins belles , Briller dans les cheveux d'une femme à l'œil noir

* Des diamants aux vives étincelles , Gomme l'étoile bleue au ciel sombre le soir.

Et j'aime mieux l'églantine séchée Dont ses cheveux tout un grand jour furent liés ,

Et j'aime mieux la mousse encor penchée Qui garde empreints, sur son velours, ses petits pieds.

% Ces paroles, composées dans la forêt par Henry pendant sa

route, n'avaient jamais été écrites; lui-même les avait presque oubliées, et il les entendait sans que la chanteuse se trompât d'un seul mot; il fit encore quelques pas, et, au détour du sentier, il trouva une clairière tout entourée de hauts châtaigniers et mystérieusement éclairée par la lune.

Il se tapit dans un buisson, et put contempler un étrange spectacle. Des jeunes filles, vêtues de robes blanches et cou-

ronnées de fleurs, valsaient en chantant sur la mousse; mais leurs robes blanches étaient plus blanches qu'aucune étoffe qu'on eût jamais vue, leurs couronnes de fleurs semblaient lumineuses; leurs pas étaient si légers, qu'on ne savait s'ils touchaient réellement la terre ; leurs voix suaves et mystérieuses ne paraissaient nullement gênées par le mouvement de la valse ; leurs visages surtout étaient d'une effrayante pâleur. Henry alors se rappela la tradition de la ronde des Wilîis, jeunes filles abandonnées par leurs promis et mortes sans époux, qui, la nuit, dans les bois, dansent entre elles au clair de la lune ; la valse s'arrêta un moment, et Henry entendait le bruit des battements de son cœur. Quelques instants se passèrent à rajuster les couronnes de fleurs, puis on reprit les chants, et c'était encore la valse de Henry que l'on chantait.

Les blanches filles s'enlacèrent deux à deux pour la valse ; une resta seule et jeta autour d'elle un long regard pour chercher une compagne; sa taille était souple et élancée; ses cheveux noirs étaient appliqués en bandeaux sur son front ; ses yeux d'un bleu sombre avaient un regard tendre et mélancolique ; elle était couronnée de bruyères blanches :

C'était Annal

Henry crut qu'il allait mourir.

Anna s'avança vers le buisson qui cachait Henry, et le prit par la main ; la main d'Anna était froide comme un marbre.

Henry n'avait pas la force de la suivre ; mais une puissance surnaturelle le portait.

On clfanta; ,1a valse recommença, et Henry, toujours entraîné malgré lui , valsa avec sa fiancée.

Puis un autre fantôme vint prendre Henry, et valsa avec lui à son, tour; à celui-ci succéda un troisième, puis un quatrième. Heury était exténué ; une sueur froide coulait sur son front, et il était aussi pâle que les morts.

Une cinquième morte le vint prendre, puis une sixième, et l'on pressait toujours le mouvement de la valse. Henry , épuisé,

demi-mort de fatigue autant que d'effroi, voulait se laisser tomber sur l'herbe et ne le pouvait ; une force invincible l'entraînait , et il valsait toujours.

L'air ne pouvait plus entrer dans sa poitrine' ni en sortir : il étouffait, il voulait crier et il n'avait pas de voix; alors Anna le reprit à son tour , et l'on pressa encore le mouvement de la valse; mais Henry sentit que la robe blanche n'était plus remplie que des os d'un squelette ; la main d'Anna, placée sur son épaule, entrait dans sa chair; il la regarda: elle n'avait plus ses cheveux noirs en bandeaux, il ne vit plus qu'une hideuse tête de mort toujours couronnée de bruyères blanches.

Il se débattait et le fantôme l'étreignait dans ses bras et l'entraînait dans un mouvement de valse d'une rapidité dont rien ne peut donner l'idée

Le lendemain , on retrouva dans la forêt le cadavre de Henry.

Pour l'homme qui entre dans la vie avec une âme et des sens neufs, il est des pièges dans lesquels il est beau de tomber , des erreurs qu'il est louable d'embrasser , des illusions , des chimères qu'il est noble de chérir. Il y a telle folie, telle sottise qui proviennent d'un luxe de sève qu'il faut avoir dans la jeunesse , sous peine de passer justement pour un homme sec et d'une pauvre organisation.

Le plus souvent ceux qui , ayant passé la première moitié de la vie , arrivent à cette époque où Ton a épuisé le nombre de sensations permises à l'homme, et voient qu'alors il va remâcher la même vie, mais désormais sans saveur, soit que cette saveur ait été absorbée , soit que le palais ait perdu sa subtilité; ceux-là, rappelant amèrement leurs espérances, leurs croyances et leurs déceptions, croient pouvoir rire de ceux qui, plus jeunes, croient à la réalisation de leurs rêves et pensent que chaque besoin que Dieu a donné à l'homme renferme une promesse de la satisfaire.

Au commencement de la vie , on est entraîné par une pente irrésistible , mais douce encore , entre des rives vertes et ombragées; l'air est parfumé par les fleurs semées dans l'herbe , el les oiseaux chantent aux bords, dans les oseraies. Ceux qui nous ont précédés, et que nous avons perdus de vue, n'ont plus sur les rives qu'une herbe jaune et brûlée, et marchent sur une eau fétide et presque stagnante , sans qu'aucun effort leur permette de retourner en arrière. Doivent-ils pour cela

UN DIAMANT. i\

nous crier d'une voix lugubre : « Ne vous livrez pas à ce plaisir qui charme vos sens, c'est une illusion, c'est une fantasmagorie; tout à l'heure vous voudrez respirer le parfum d'une fleur, ou entendre jusqu'au bout le chant commencé d'un oiseau ; la fleur et l'oiseau disparaîtront. »

Non, ils ne le doivent pas; car ce n'est pas, ainsi qu'ils le croient, la rive qui s'est transformée, ce n'est pas l'oiseau qui s'est tu , ce n'est pas la fleur qui s'est fanée : ce sont eux qui ont passé. Le parfum de la fleur, le reste du chant de l'oiseau, il y a derrière eux, vous, derrière vous, d'autres hommes qui en jouiront un instant, et qui, comme vous, passeront en les regrettant.

Qui pourrait voir avec plaisir un vent précoce secouer la fleur des amandiers, sous prétexte que les fruits en mûriront plus tôt? Est-ce jamais une bonne chose que les fruits de primeur?

Il y a peu de temps, dans un cercle d'amis, un homme de trente ans se plaignait de la jeunesse actuelle et trouvait sots et ridicules en général les hommes de vingt ans d'aujourd'hui ; comme il allait, à ce sujet, s'entamer une longue discussion, la maîtresse de la maison dit avec infiniment de sens et d'esprit : c Je vais vous dire précisément depuis quelle époque les hommes de vingt ans vous paraissent si ridicules : c'est depuis que les hommes de trente ans d'aujourd'hui n'ont plus vingt ans. >

Aussi n'eussions-nous jamais trouvé ridicules les x projets qui se faisaient, un soir d'été, dans un petit salon ouvert sur un fiais jardin, dans une rue d'Ingouville, au-dessus du Havre.

« Qu'avons-nous besoin de richesse? disait avec l'eu Théodore; qu'est-ce que l'or pourrait ajouter à notre félicité? Qu'est-ce que la privation de ce vil métal pourrait nous ôter de bonheur? Notre amour ne suppléera-t-il pas tout? Nous vivrons, Anna et moi, dans une chaumière, plus heureux que sous les lambris dorés ; le pain, fruit de mon travail, sera pour elle une céleste ambroisie. »

Anna répondit par un tendre regard ; Théodore lui semblait bien éloquent; il venait de répéter tout haut ce que le cœur de la jolie fille lui avait dit tout bas plus d'une fois.

Le troisième interlocuteur se détourna pour cacher un sourire; c'était un homme de soixante ans, d'une physionomie douce et avenante, c Mes enfants, dit-il, je pourrais vous dire bien des choses qui ne vous serviraient qu'à être redites inutilement à vos enfants dans vingt ans, parce qu'alors seulement vous pourriez les croire et les comprendre. Seulement vous savez que j'aime mon Anna par-dessus tout. Théodore a aussi quelques raisons de croire à mon amitié; eh bien, je ne donnerai Anna à Théodore qu'après qu'il sera revenu du voyage de commerce que son patron veut lui faire faire. »

C'est en effet à propos de ce voyage que Théodore avait eu occasion d'exprimer son mépris des richesses.

Le père d'Anna fut inflexible. Les deux jeunes gens crurent devoir céder à la manie du vieillard , et Théodore s'embarqua.

« Adieu, mon Théodore, dit Anna; je prierai sans cesse pour toi, non pour que tu reviennes riche, mais pour que tu reviennes constant. »

Pendant une assez longue navigation, Théodore eut le temps de songer aux lieux si heureux pour lui qu'il allait voir : l'Orient ! il voyait d'avance ce luxe oriental dont on lui avait tant parlé. Il lui semblait que, rien que d'entrer à Gonstantinople, on devait être riche ; que le sol devait changer les bottes qui le foulaient en babouches étincelantes de pierreries; que l'air devait métamorphoser le drap d'Elbeuf en drap d'or, et que tout châle devenait cachemire au soleil d'Orient; tout cheval dont les pieds se posaient sur les sables de l'Arabie devait être un coursier ardent, noble, impétueux, ami des combats, et toujours prêt à dire : c Allons! * Il ne voyait que sofas et carreaux de soie, que suaves parfums.... surtout son imagination rêvait ces mystérieux harems , où vivaient , sous la garde de noirs eunuques, tant de belles Circassiennes et tant de Géorgiennes.

Sans doute , quelqu'une d'elles , en allant à la mosquée, remarquerait Théodore, et, laissant par hasard tomber son voile, elle lui permettrait d'apercevoir des charmes inconnus au reste du monde.

Puis une vieille mvstéricuse le viendrait trouver le lendemain et l'introduirait,- après mille détours, dans le harem. Là, le rêve lui montrait à la fois les plus ravissantes créatures, les boissons les plus exquises, les odeurs les plus enivrantes, le séjour le plus enchanteur, la musique la plus excellente : des danses de fées, des lits de roses effeuillées; puis de riches peintures; un pavé d'agate, des colonnes de jaspe; sur les femmes, des colliers de perles énormes , des bracelets d'émeraudes monstrueuses, des diadèmes d'opales hyperboliques, des châles à passer à travers une aiguille ; il se voyait luimême paré, fêté, enivré, couronné de roses, couronné de myrte.

Quelque loin qu'on aille, on finit par arriver; on arrive bien à Saint-Maur : trois lieues à faire en coucou.

Théodore arriva à Constantinople.

Pauvre Théodore I

Il trouva d'abord une ville sale, étroite, mal bâtie, tremblotante. Souvent, par les rues, des rosses avec des brides de corde, des hommes à moitié nus. Pour monnaie, de vieilles pièces rognées d'Allemagne, de Hollande, d'Espagne; pour mets, et c'est le seul favori , le mets par excellence, du riz assaisonné avec du poivre et gluant de beurre : c'est le pilau dans sa perfection ; le plus grand talent du cuisinier consiste à ne pas laisser crever le riz, et à le teindre en jaune avec du safran, ou en rouge pâle avec du jus de grenade : et quand les officiers mangent avec le sultan, on les régale avec le chourba, sorte de potage au riz encore assaisonné avec du poivre.

Il vit les mosquées sans ornement ; car la loi défend d'y introduire ni tableaux, ni statues, ni or, ni argent; mais surtout point de femmes rencontrées aux mosquées,. moins encore de voiles tombés, moins encore de mystérieuses vieilles.

Théodore prit le parli de ne songer plus qu'à Anna, à son retour, à ses promesses, à son bonheur ; d'ailleurs, le négociant qu'il avait accompagné devait à son arrivée l'intéresser avantageusement dans ses affaires. Le père d'Anna serait content, et n'aurait plus rien à objecter.

Comme un soir il calculait les chances de petite fortune que semblait lui assurer la bienveillance de son patron, et que, les deux coudes sur une table, la tête dans les mains, il s'occupait à régler par avance les dépenses de son ménage, à discuter en lui-même la grave question du nombre des domestiques, celle non moins grave du choix du logement, son imagination se frappa de telle sorte qu'il lui semblait déjà être au moment de la réalisation de ses désirs; il s'occupait des moindres détails avec la sollicitude qu'on apporte aux choses qui doivent arriver demain. Il pensait à la coiffure d'Anna pour le jour du mariage : elle gardera les cheveux relevés sur le sommet de la tête, qui dégagent si bien son front gracieux.

La nuit le surprit dans cette préoccupation , sans qu'il songeât à allumer une bougie ; tout à coup on frappa à sa porte , il ouvrit ; un homme , après avoir écouté s'il était suivi, entra brusquement, referma la porte, écouta encore, et lui dit :

« Monsieur , nous n'avons que dix minutes pour conclure une affaire dans laquelle il va de votre fortune et de ma vie. Je suis esclave, employé aux mines; j'ai volé un diamant ; sous prétexte de maladie, je me suis fait transporter ici. Un rui seul peut payer le diamant dont je vous parle. Aucun prince n'en possède un si beau; mais c'est pour moi une richesse perdue : il est impossible que je le vende, car je ne pourrais m'en fuir sans argent. Cependant il peut aussi faire mon bonheur : je ne vous demande, en échange de ce trésor, que la somme nécessaire à ma fuite. Par ce moyen je serai libre; je regagnerai mon pays et je reverrai mes frères et ma femme. »

Tandis que Théodore restait étourdi de cette proposition, l'esclave regardait en tout sens un diamant énorme. <r Certes, il n'y a dans celui-là pas le moindre sable ni rouge ni noir, pas la plus petite teinte jaune ni verte; j'en ai tenu, malheureusement pour moi, beaucoup dans les mains, et jamais je n'en ai vu un aussi beau et aussi parfait. Ce serait un bel ornement sur la poignée du yatagan de Sa Hautesse.... Allons, monsieur, dit-il, vous, étranger, il vous est facile de fuir. Si vous voulez, pour quelques ducats, vous êtes millionnaire, et moi je suis libre. a

11 est probable que l'esclave n'a pas dit le mot millionnaire.... Je le crois comme vous. Mais il n'a pas dit non plus facile ni fuir.

Je ne sais pas l'arabe ; je le saurais que peut-être vous ne le savez pas. Voulez- vous que, sous prétexte de couleur locale, je le fasse parler comme les nègres de roman : a Maître à moi, moi avoir un diamant? »

L'esclave voulait fuir ; Théodore donna ce qu'on lui demandait, puis lui-même s'occupa de sa fuite ; il emprunta de l'argent à son patron et partit la nuit.

Nous n'entrerons pas dans les détails de son voyage; pour ne pas être rejoint, car l'esclave ne lui avait pas caché qu'il serait sans doute poursuivi, il fît deux fois le chemin par les routes les plus désertes, les plus fatigantes. Un jour, avec son guide, il fut rencontré par des Arabes voleurs. « Avez-vous de l'argent? lui dit le guide.

— Jen'aLque l'argent nécessaire à ma route, reprit Théodore.

— Alors n'opposons aucune résistance; après nous avoir fouillés, ils nous laisseront de quoi continuer notre voyage, peut-être économiquement, mais n'importe. ,

— Il importe beaucoup, » dit Théodore ; et il reçut d'un coup de pistolet le premier Arabe qui s'avança vers eux.

On tira les sabres. Le guide fut tué; Théodore au tiers assommé, et emporté prisonnier.

On le fouilla; malgré sa résistance, on prit son diamant; sa

douleur fit croire aux Arabes que c'était une amulette : une femme en fit un jouet pour son enfant.

Le chef le prit en amitié, et lui dit un jour qu'il pourrait s'en aller avec tout ce qu'on lui avait pris, sitôt qu'il serait guéri. La mère de l'enfant, qui prenait le diamant pour un talisman, se jeta à ses genoux pour le prier de le laisser à son fils: elle alla plus loin : elle lui en offrit le plus haut prix qu'elle pût offrir. Les richesses endurcissent; il refusa. Alors elle refusa formellement de le rendre. La nuit, Théodore mit un bâillon à l'enfant, et s'enfuit avec son trésor. Deux jours et deux nuits il se cacha dans une caverne, sans manger ; puis, rencontré par une caravane, il continua sa route, toujours inquiet, défiant, repoussant la moindre politesse avec humeur, prêt à poignarder le voyageur dont le regard malencontreux s'arrêtait sur l'endroit où il tenait le diamant caché, demandant dans les auberges la plus mauvaise chambre, pour ne pas laisser soupçonner sa fortune.

Il écrivit au père d'Anna; sa lettre commençait par ces mots : c Je suis riche, excessivement riche. » Cette nouvelle, ainsi annoncée avant de parler de tant d'autres choses plus importantes, mécontenjta Anna; cependant, en songeant que c'était pour elle que Théodore avait voulu devenir riche, elle ne songea plus qu'à le recevoir plus tôt qu'elle ne pouvait naturellement l'attendre. Cependant, la pensée de cette grande fortune de Théodore ôta la joie de la jeune fille, beaucoup de son abandon et de sa grâce ; le père, de son côté, par un sentiment noble en lui-même, mais exagéré, ne voulut pas paraître aussi prévenant que de coutume, pour ne pas sembler trop empressé. Théodore, au contraire, sentait combien les rôles étaient changés; combien lui, qui demandait une grâce peu de temps auparavant, semblait alors en faire une par la nouvelle position que le sort lui avait donnée; et, pour dissimuler cette pensée qui se glissait en lui, malgré lui, il affectait un air amical et familier; mais, comme tout ce qui est affecté, cela se fit maladroitement, et augmenta la réserve du père et de la fille. Cette

réserve, à son tour, blessa Théodore. Enfin, quoique les trois personnages de ce récit ne changeassent rien à leurs premières intentions, ils ne s'en séparèrent pas moins, après cette première entrevue, fort mécontents les uns des autres. Cependant, deux ou trois jours après,, il y eut entre les deux jeunes gens un moment d'expansion.

c Je ne sais pourquoi, disait Anna, cette grande fortune que vous nous avez annoncée m'épouvante ; nos projets étaient si beaux! tout cela sera détruit. Adieu à cette petite maison d'où Ton voyait si bien la mer; elle est cependant à louer en ce moment.

— Ma belle Anna, reprenait Théodore, nous irons à Paris, et nous habiterons un hôtel dans le plus beau quartier.

— Théodore, je regrette la petite maison ; les arbres en sont d'un si beau vert, l'air y est si purl Hier encore je suis sortie un moment avec ma bonne, et j'ai prolongé ma promenade jusque-là; je la regardais avec amour. C'est là, disais -je, que nous vivrons, que nous serons heureux ensemble; et par la pensée déjà j'y divisais notre logement; il y a une pelouse molle comme du velours, il me semblait y voir se rouler des petits enfants. »

Théodore partit pour Paris; quand il arriva, le joaillier du roi, auquel on lui avait conseillé de proposer son diamant, était absent pour quelques jours.

Théodore profita de ce temps pour choisir un hôtel et des meubles, pour essayer des chevaux et une calèche : il prenait note de tout ce qu'il voyait de beau, des tapis, des porcelaines, des dentelles; en attendant, il était fétô et caressé par une foule de parents et d'amis qu'il ne s'était jamais connus auparavant. Quand il entrait dans un salon, on disait tout haut : « Théodore N..., » eÇ. tout bas : « qui vient de faire en Orient une fortune si prodigieuse. » Toutes les prévenances, tous les regards étaient pour lui ; les mères lui faisaient les honneurs de leurs filles; les filles lui trouvaient l'air distingué.

Hélas l hélas! voici Théodore sur une pente bien rapide; et

vous pensez que la pauvre Anna court grand risque d'être oubliée.

Je le croirais aussi, et cependant, malgré tout cela, nous vîmes, il y a deux ans, Théodore N.... à Ingou ville; il habitait avec son Anna la maison d'où Ton voyait si bien la mer, et sur la belle pelouse se roulait un enfant.

Était-ce la suite d'un généreux effort de Théodore? Je voudrais avoir à le dire; mais Théodore avait là une place de 1800 francs, et voici comment cela s'était fait, heureusement pour lui :

Quand il s'était présenté devant le joaillier de la couronne, celui-ci, après avoir bien examiné le diamant, lui avait dit : c C'est en effet une pièce remarquable; je ne me charge pas de cela ; mais à cause de l'exactitude de l'imitation, vous en trouverez partout dix francs. »

Ces dix francs avaient servi à Théodore pour regagner le Havre à pied.

Un soir, le jeune musicien Rodolphe Arnheim et Berthe, la plus jolie des filles de Mayence, se trouvaient seuls. Rodolphe et Berthe étaient promis, et cependant ils allaient être séparés le lendemain. Rodolphe partait pour une province éloignée. Pendant deux ans, il devait y prendre des leçons d'un maître habile ; puis à son retour le père de Berthe lui résignerait ses fonctions de maître de chapelle et lui donnerait sa fille.

« Berthe, dit Rodolphe, jouons encore une fois ensemble cet air que tu aimes tant. Quand nous serons séparés, à la fin du jour, heure des pensées graves, nous jouerons chacun nçtre partie, et cela nous rapprochera. »

Berthe prit sa harpe. Rodolphe l'accompagna avec sa flûte, et ils jouèrent plusieurs fois l'air favori de Berthe. À la fin, ils se prirent à pleurer, et s'embrassèrent : Rodolphe partit. * Tous deux furent fidèles à leur promesse. Chaque soir, à l'heure où ils s'étaient vus pour la dernière fois, Berthe se mettait à sa harpe, Rodolphe prenait sa flûte, et ils jouaient chacun leur partie. Cette heure du soir est solennelle et mystérieuse, elle dispose invinciblement à la rêverie ; dans les vapeurs qui montent rougeâtres à l'horizon, il semble que l'on voit apparaître vivants et animés tous ses souvenirs, toutes ses journées, les unes riantes et couronnées de roses, les autres pâles et voilées d'un crêpe.

A cette heure, le dernier frémissement du vent dans les feuilles semble moduler les airs auxquels nous rattachons

de doux ou de tristes souvenirs : la musique est la voix de l'âme.

Rodolphe, par moments, s'arrêtait ; il lui semblait entendre se mêler aux sons de sa flûte les vibrations de la harpe de Berthe. Deux ans se passèrent ainsi. .

Un soir, Berthe se trouvait avec son père sous la tonnelle de leur petit jardin. Cette tonnelle était formée par cinq acacias, qui mêlaient dans le haut leur feuillage et leurs grappes blanches et parfumées; entre les acacias, des lilasd'un vert sombre fermaient. les espaces vides de leur épaisse feu i liée; trois ou quatre chèvrefeuilles grimpaient autour des acacias, et laissaient pendre de longues guirlandes fleuries.

À travers l'étroite entrée laissée à la tonnelle, on voyait à l'horizon une bande de pourpre produite par les reflets du soleil couchant. C'était l'heure consacrée aux souvenirs : Berthe joua sur la harpe son air favori; mais tout à coup elle s'arrêta pour écouter.

Tout était silence^ le vent même à cette heure cesse d'agiter le feuillage. Berthe recommença l'air, et elle entendit encore la flûte de Rodolphe l'accompagner.

C'était Rodolphe qui revenait.

Deux ans après, Rodolphe et Berthe possédaient une charmante petite fille, fruit chéri d'une union que le père de Berthe avait bénie avant de mourir. Rodolphe était mattre de chapelle, et le revenu de sa place donnait aux deux jeunes gens une aisance suffisante.

Rodolphe venait d'acheter une jolie petite maison. Derrière se trouvait un épais couvert de tilleuls ; devant une verte pelouse sur laquelle se roulait l'enfant. Les- murailles blanches étaient tapissées par de grands rosiers du Bengale ; et puis tout cela fermait si bien! il n'y avait pas la moindre fente aux portes par laquelle pût pénétrer un regard du dehors : les gens heureux sont d'un accès difficile.

Alors mourut l'enfant, et Berthe mourut de chagrin quelques mois après.

Quand elle sentit sa fin approcher, elle dit à Rodolphe : * En vain je veux me rattacher à la vie par mes prières; il faut que j'aille rejoindre notre enfant, que je t'abandonne et que j'aille t'attendre dans une vie meilleure. Si la puissance . reste aux morts de reparaître sur la terre, tu me reverras; mon ombre errera autour de toi : car mon ciel, c'est le lieu où est Rodolphe. Quand le jour sera venu où nous pourrons nous réunir, je viendrai te chercher, et nos deux âmes confondues s'élèveront pour ne plus redescendre sur une terre où elles n'auront plus aucun lien. Chaque année, au jour de ma naissance, heureux ou malheureux, aimé ou abandonné, triste ou gai, à l'heure où le soleil se couche, à l'heure où les prières montent au ciel avec les sons de la cloche du soir et le parfum qu'exhalent les fleurs avant de fermer leur calice, tu joueras cet air qui a si longtemps pour nous charmé les douleurs de l'absence, seule consolation qui te restera dans une bien longue séparation. Cette musique sera plus harmonieuse à mon âme que les concerts des séraphins, *

Puis elle l'embrassa et mourut.

Rodolphe devint fou. On le fit voyager quelque temps. A son retour, sa tête était plus calme; mais une'sombre mélancolie s'empara de lui et ne le quitta plus. Il se renferma dans sa maison, sans y vouloir recevoir personne, sans vouloir sortir et aller nulle part. Il laissa la chambre de Berthe telle qu'elle se trouvait au moment de sa mort, le lit encore défait, la harpe dans un coin.

Quand arriva le jour de la naissance de Berthe, il se para, ce qui ne lui était pas encore arrivé. Il remplit la chambre de fleurs; et lorsque vint le soir, il s'enferma et joua sur la flûte l'air qu'ils avaient si souvent joué ensemble.

Le lendemain, on le trouva étendu roide sur le plancher. Quand il reprit ses sens, il était devenu fou; il fallut encore le faire voyager. Au bout d'une année, il revint dans sa maison; son cerveau paraissait rétabli, seulement il était triste et silencieux.

Arriva encore le jour de la naissance de Berthe ; il remplit la chambre de fleurs fraîches, et vers le soir, il s'enferma, paré comme au jour de ses noces; puis il joua sur sa flûte toujours le même air.

Le lendemain, on le trouva encore étendu par terre.

Mais quand on voulut l'emmener, il dit froidement que, si on ne le laissait pas dans la maison où était morte sa femme, il se tuerait. On crut devoir lui céder, d'autant que sa raison ne paraissait pas ébranlée de ce nouvel accident.

Voici ce qui lui était arrivé.

Au premier .anniversaire, dès qu'il avait joué, les cordes de la harpe avaient vibré, et d'elles-mêmes accompagné la flûte.

Quand il s'arrêtait, les sons de la harpe s'arrêtaient de leur côté.

Au second anniversaire, pensant qu'il avait été victime d'une illusion, il recommença, et la harpe joua sa partie; il cessa, et les sons de la harpe cessèrent; il porta la main- sur les cordes, et sa main sentit les dernières vibrations de ces cordes.

Aux deux fois, il était tombé frappé de terreur, et avait passé la nuit dans un profond évanouissement.

Mais il finissait par s'habituer à cette violente émotion, et à n'y trouver qu'une sorte de plaisir poignant.

Toutes ses soirées et la plus grande partie de ses nuits se passaient ainsi. Ses joues se creusaient; ses yeux seuls paraissaient vivants au fond de leur orbite, et brillaient d'un éclat surnaturel : il n'avait plus de vie que précisément de quoi sentir et souffrir.

Un ami, que le hasard ou une fatuité de constance lui avait conservé dans son malheur, s'alarma, et voulut savoir ce que Rodolphe faisait dans cette chambre. Il dit qu'il jouait de la flûte, et que l'ombre de Berthe jouait de la harpe ; que la mort était bien réellement le commencement dune autre vie; qu'à mesure qu'il se sentait mourir, il se sentait vivre plus intimement avec sa femme qu'il avait tant aimée; que, pendant cette mys-

térieuse harmonie qu'il entendait tous les soirs, il lui semblait voir Berthe à sa harpe; qu'il se trouvait heureux, qu'il ne désirait rien de plus, et ne demandait rien de plus au ciel ni aux hommes.

C'était le troisième anniversaire de la naissance de Berthe. Rodolphe remplit encore la chambre de fleurs; lui-môme était paré d'un bouquet. Il avait jonché le lit de la morte de roses effeuillées.

Puis , au soleil couchant , il prit sa flûte et joua l'air de Berthe.

L'ami s'était caché derrière une draperie: il frissonna en entendant les sons de la harpe se mêler à ceux de la flûte. Rodolphe se mit à genoux et pria.

La harpe alors continua seule ; on voyait les cordes vibrer sans qu'aucune main les touchât. Elle joua une musique céleste, que personne n'avait jamais entendue et que personne n'entendra jamais. Puis elle reprit l'air de Berthe; et quand il fut fini, tout à coup toutes les cordes de la harpe se brisèrent, et Rodolphe tomba sur le parquet.

L'ami resta quelque temps aussi immobile que son ami; puis, quand il alla pour le relever, Rodolphe était mort.

BOUKET ET GAUSSIN.

Au temps où il y avait des gentilshommes et des filles d'Opéra, un comte, peut-être môme un marquis , peu importe , s'avisa, dans un moment d'abandon, de signer à une danseuse un papier ainsi conçu : « Je promets donner à mademoiselle *** cent louis par mois, aussi longtemps qu'elle m'aimera. » Quelque temps après, cette liaison finit comme toutes celles du môme genre, sans que ni l'un ni l'autre sût précisément quand, pourquoi, ni comment. Le marquis eut d'autres maîtresses, la danseuse d'autres amants.

À vingt ans de là, la danseuse ne dansait plus: un monstrueux embonpoint l'avait éloignée du théâtre, et avait éloigné d'elle ses adorateurs. La sylphide, autrefois si brillante, que des chevaux écumants semblaient fiers de promener, que de riches cavaliers suivaient, s' efforçant d'attirer un regard, un sourire , seule , presque pauvre , allait à pied dans une douillette de soie violette, le matin à l'église, à deux heures à la place Royale, et le soir, chez quelques amis, faire une partie de whist.

* Le marquis, de son côté, était marié, père de famille, et honoré dune place dans la vénerie d'un roi qui ne chassait pas. C'était un homme calme, rangé, et ne se rappelant ses plaisirs de jeunesse que pour les blâmer dans les autres, ainsi qu'il arrive à tous les hommes qui appellent crimes les plaisirs qui leur échappent , et vertus les infirmités qui leur arrivent.

Or, il advint un soir que la danseuse n'alla pas faire sa partie de whist, et qu'elle resta seule dans son modeste logement.

D'abord, elle s'ennuya. Quand le moment présent n'apporte ni plaisir ni chagrin qui puissent alimenter le cœur et l'esprit, on se rejette naturellement sur le passé où l'avenir; une femme de quarante ans n'a pas d'avenir. La danseuse évoqua le passé, se rappela sa beauté et ses diamants, ses toitures, ses chevaux, ses amants, ses parures, et machinalement ouvrit un tiroir où elle avait serré quelques portraits et quelques lettres ; elle regarda et lut, non sans quelques larmes de regret. Tout à coup/ il lui tomba sous la main l'engagement signé par le marquis, lequel, cinq ou six jours après, comme il déjeunait avec son fils, qu'il chapitrait vertement sur quelque incartade, vit entrer un domestique qui lui remit un papier plié en quatre.

Le papier était timbré du timbre royal et contenait ce qui suit :

« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous présents et à venir, salut. A la requête de demoiselle ***, et en vertu d'une reconnaissance et promesse en bonnes formes, et dûment signée, dont copie annexée à la présente sommation :

« Je promets payer à mademoiselle *** cent louis par mois, ce aussi longtemps qu'elle m'aimera. »

« Ladite demoiselle, par le ministère de M. Durand, procureur au Châtelet de Paris, par exploit en date de ce jour, fait signifier à M. *** qu'elle n'a jamais cessé de l'aimer, qu'elle l'aime toujours et l'aimera toute sa vie ; en conséquence de quoi, faisons commandement à M. *** d'avoir à payer à ladite demoiselle la somme de six cent quatre mille francs, formant les arrérages et les intérêts, pendant vingt ans, de la pension consentie par ledit M. *** à ladite demoiselle, sans préjudice de l'avenir. En foi de quoi, et pour qu'il n'en ignore, lui avons laissé la présente copie, dont le coût, etc., etc. »

Le marquis fut un peu étourdi, puis fit parler à la demoiselle) lui faisant observer que cette pièce n'aurait probablement pas de valeur en justice; qu'elle ne produirait qu'un scandale inutile pour elle et fâcheux pour une famille honorable. Elle tint bon et annonça qu'elle plaiderait ; par suite de quoi le marquis fut amené à une transaction assez onéreuse, mais qu'il préféra au ridicule d'un semblable procès, car alors on commençait à soupçonner qu'un marquis pouvait quelquefois être ridicule.

Cette anecdote nous en remet en la mémoire une autre quelque peu plus ancienne, et qui ne manque pas d'intérêt.

Vers l'an 1730, arriva à Paris, de je ne sais quelle province, un jeune homme dont tout l'avoir consistait en un habit à peu près convenable, vingt ans, vingt écus et une lettre de recommandation. Au bout de huit jours, il avait perdu sa lettre de recommandation, dépensé ses vingt écus, l'habit s'usait au coude, il ne lui restait plus pour présent et pour avenir que ses vingt ans, ce qui no rapporte guère qu'un grand appétit et des désirs d'autant plus grands qu'on ne peut les satisfaire. Il y avait loin de là aux rêves dorés qui l'avaient amené à Paris.

Le pauvre garçon, à entendre parler du luxe, des parures, des fracas de la ville, avait imaginé qu'il suffisait d'être dans les murs de Paris pour avoir un hôtel, des laquais et des chevaux; il fut fort étonné le premier jour qu'il fut obligé de se coucher sans souper, lui qui s'attendait, comme on dit, à voir les alouettes toutes rôties et les perdrix tout accommodées aux choux, trop heureuses qu'on daignât les manger.

Cependant, comme c'était un jeune homme de cœur et de résolution, il ne voulut pas se laisser mourir de faim ni de chagrin; il déterra un sien parent, bourgeois de la ville, et lui demanda assistance. Le bourgeois n'eut rien de plus pressé que de placer son neveu, pour se dégrever de ce surcroît de famille, et Bouret eut le bonheur d'entrer chez le comte de en qualité de secrétaire du secrétaire de Monseigneur.

Là, il avait on bon lit, une bonne table et des habits convenables ; mais il était ambitieux, et tout ce qu'il voyait le dévorait de désirs. La nuit, retiré dans sa chambre, il attendait quelquefois longtemps le sommeil en songeant aux chevaux, aux laquais, aux habits de Monseigneur, aux respects dont il était environné, et, plus que tout cela, aux femmes qui embellissaient ses soupers, c Oh! je ferai fortune, se disait-il; je serai riche aussi, 'et j'achèterai des laquais, des respects, des chevaux et de l'amour. » Puis il s'endormait, et ses rêves le berçaient des plus riantes illusions, jusqu'au moment où on le réveillait pour qu'il prtt les ordres du secrétaire de Monseigneur. Alors il fallait dire adieu à ses beaux songes, avec l'espoir de les retrouver le soir. «

Un jour, le comte chargea son secrétaire d'une lettre pour Mlle Gaussin, l'actrice la plus séduisante et la plus à la mode qui fût alors. Le secrétaire en chargea Bouret; celui-ci eut la fantaisie de voir ce qu'on pouvait écrire à Mlle Gaussin. Il ouvrit la lettre et n'y trouva que du papier pour une valeur de 15 000 francs. D'abord, il fut fâché que cette femme si belle, qu'il avait vue une fois au théâtre, et dont il avait gardé un profond souvenir, vendît ainsi son amour.

Il pensa que lui, avec son cœur, jeune et altéré de bonheur, avait à donner des trésors qui valaient plus de 15 000 francs; puis il arriva à trouver le comte bien heureux d'avoir 15 000 francs, et à se dire : c Quand aurai-je 15 000 francs? *

Il porta la lettre et vit la belle Gaussin. Il la quitta amoureux comme un fou, jaloux comme un tigre du bonheur qu'achetait son maître. Pendant les jours qui suivirent, il croyait toujours entendre sa voix, et il tressaillait; il croyait la voir, et ces yeux lançaient des éclairs; puis il finissait par son refrain ordinaire : c Oh I je ferai fortune! »

Une nuit qu'il ne dormait pas, il lui vint en l'esprit une idée bizarre et hardie. Il se leva, alluma une bougie et se hâta de la mettre à exécution avant que les obstacles se présentassent à ses yeux assez clairement pour l'en détourner.

Il écrivit à Mlle Gaussin.

« Mademoiselle, lui disait-il, que votre vue, le son de votre voix, m'aient troublé la raison au point que je n'aie plus ni appétit, ni sommeil, et que je sois devenu incapable de m'occuper d'une pensée qui n'ait pas rapport à vous, c'est un effet que vous devez produire sur tout le monde, et auquel vous êtes accoutumée; mais ce qui vous étonnera davantage, c'est l'audace que j'ai de vous offrir mon cœur en la situation misérable et précaire où je me trouve. Je sais que les grands seigneurs sont à peine assez riches pour oser mettre un prix à votre possession; je sais que celui-là s'estimerait heureux qui obtiendrait de vous la permission de remplir vos deux mains de pierreries, au point qu'on ne vit plus le pâle incarnat de vos jolis doigts.

« Moi, mademoiselle, la plus forte somme que j'aie jamais vue en ma possession, est une somme de vingt écus, et il y a un an qu'elle est dépensée. Aujourd'hui, en réunissant tout ce que je possède et ce que j'attends de ma famille, je ne trouve qu'un feutre en assez raisonnable état et une paire de bottes beaucoup moins bonnes; de plus, l'espérance d'être chassé de chez M. le comte, s'il s'aperçoit que le secrétaire de son secrétaire s'avise de marcher sur ses brisées.

« A côté de ma pauvreté, je ne puis mettre que mon amour. Ils sont aussi grands l'un que l'autre : la seule différence que j'y mette est que j'espère n'être pas toujours pauvre, et que je crains d'être toujours amoureux.

c Je suis trop épris pour pouvoir peindre ce que je sens ; je ne puis que vous dire que je me croirais trop heureux de donner toute ma vie pour une heure de votre amour, et que j'ai plus d'une fois demandé au ciel le secret de faire avec mon sang de l'or ou des diamants que je puisse vous offrir.

« Néanmoins, j'ai bon courage et confiance dans l'avenir; je me sens du cœur et de l'énergie, et qui plus est, je sens d'immenses désirs et d'immenses besoins : je ferai fortune, je serai riche un jour,; mais qui sait quel jour?

« J'ai pensé d'abord que je n'avais qu'à attendre ; que mon amour pour vous serait un nouveau mobile à mon ambition, et que je reviendrais plus tard à vos pieds, riche et puissant. Mais cette longue attente me tuerait; et, quelque impossible que paraisse la chose, à vous voir aujourd'hui si fraîche et si belle, il n'est que trop vrai que vous pouvez vieillir, pardonnez l'expression, avant que j'aie fait fortune.

c Voici donc, mademoiselle, ce que j'ai imaginé; au nom du ciel, ne me refusez pas, ce serait me porter au désespoir. Je vous offre mon amour et ce que je possède ; car, je le répète, je ferai fortune; je vous offre l'amour comptant; la fortune à terme, de la manière que voici : Je signerai un papier blanc, je corroborerai cette signature de toutes les formalités possibles, et je le déposerai à vos pieds. Quand j'aurai fait fortune, vous remplirez le blanc de la manière qu'il vous plaira, et j'aurai le bonheur de reconnaître dignement ce qui me semble plus précieux que tout l'argent de M. le comte et que la couronne du roi de France. »

Mlle Gaussin fut surprise, puis s'intéressa à l'auteur de cette lettre; il y avait là de l'amour, de l'originalité, et une confiance dans l'avenir qui prouvait une puissance de volonté et une énergie capables de réussir. « Puis, se dit-elle, je' puis bien donner une fois par charité ce que d'autres payent si cher. Si ce n'est pas une bonne affaire, ce sera une bonne œuvre, et elle me sera comptée dans le ciel. »

De sorte que fiouret fut accueilli favorablement. Mlle Gaussin n'eut pas à s'en repentir. Elle trouva en lui un jeune homme bon, spirituel, et, ce qui vaut mieux peut-être que cela, extrêmement amoureux. Cette liaison dura quelque temps, puis Bouret fut chassé par M. le comte et obtint une petite place dans la maltôte; Mlle Gaussin recommença à s'occuper de ses affaires. Ils ne se virent plus qu'à des intervalles éloignés; enfin ils se perdirent de vue.

Il s'écoula une douzaine d'années. Bouret avait fait fortune; il était devenu fermier général. Il paraît que c'était une fort

bonne place, pourvu qu'on n'eût ni préjugés ni scrupules, et qu'on s'y arrondissait rapidement. On plaisantait alors les fermiers généraux comme de notre temps on a plaisanté les fournisseurs. Gela rappelle qu'un jour, dans une maison où se trouvait Voltaire, on vint à raconter des histoires de voleurs; chacun dit la sienne. Quand ce fut au tour de l'auteur de Candide^ il commença : « II était une fois un fermier général.... Ida foi, j'ai oublié le reste, »

Bouret, comme nous l'avons dit, était un homme d'esprit; il laissa plaisanter d'autant plus volontiers qu'il ne payait pas les plaisanteries. 11 amassa six cent mille livres de rente, ce qui aujourd'hui ^vaudrait plus du double; et, dans une fête qu'il donna au roi Louis XV, il fit, pour le recevoir, bâtir un pavillon qui lui coûta quatre millions, ce qu'on peut estimer à neuf ou dix, en mettant l'argent au prix où il est de notre temps.

Tout allait au gré de ses désirs. Ses vœux étaient satisfaits du côté de la fortune. Une nouvelle carrière s'ouvrit à son ambition; il demanda et obtint la main d'une cousine de Mme de Pompadour.

Comme il se laissait ainsi bercer par le bonheur, il lui revint aux oreilles que Mlle Gaussin avait dit quelque part : c Bouret est riche aujourd'hui : il est juste qu'il paye ses dettes. J'ai de lui une signature en blanc en bonne forme; je vais la remplir, et lui envoyer son billet. »

Il se trouva là quelqu'un qui, soit qu'il n'aimât pas Bouret, soit qu'il voulût se faire bien venir de Mlle Gaussin, lui dit : « Et le moment est d'autant plus favorable que, quelque envie qu'il en puisse avoir, il ne s'avisera pas de chicaner ni de nier sa signature; il payera tout ce qu'on demandera, dût-il en crever, pour ne pas ébruiter la chose. Il est près d'épouser une dame de laquelle dépend son élévation : cette dame fait métier d'une prude, et ne verrait pas d'un bon œil un témoignage aussi évident de sa liaison avec vous.

— Je vous remercie de l'avis, avait répondu Mlle Gaussin, j'aurai soin d'en profiter. »

Bouret oe fut pas sans inquiétude : ce qu'on avait dit à Mlle Gaussin était vrai. L'honneur de sa future épouse était tel que la divulgation de cette affaire eût nécessairement fait manquer le mariage. Il chargea un ami commun à lui et à Mlle Gaussin de la prier de mettre un prix à l'annulation d'un écrit sans force et sans autorité, offrant de reconnaître cette complaisance par un riche cadeau. Il ajouta qu'il savait que Mlle Gaussin avait perdu une partie de sa fortune; que, dans son intérêt propre, il valait mieux qu'elle s'arrangeât à l'amiable avec lui, qu'il était disposé à faire les choses raisonnablement et même généreusement ; mais il craignait que Mlle Gaussin ne cédât à l'influence d'amis imprudents et ne se livrât à quelque folie.

Mlle Gaussin ût répondre que le marché avait été fait de bonne foi; qu'elle n'avait pas misde restrictions dans ce qu'elle avait donné ; que Bouret n'avait pas prétendu en' mettre dans le prix qu'il en avait offert sans qu'on le lui demandât; qu'il n'y avait pas de surprise; qu'on ne demandait que l'accomplissement d'une promesse, et qu'on userait de son droit, comptant sur la probité de Bouret.

Ce qu'on ne disait pas, et qui était au moins aussi positif, c'est qu'on pouvait compter sur la difficulté de la situation du fermier général, qui l'obligeait à passer par où on voudrait.

Il revint plusieurs fois à la charge, l'actrice fut inexorable ; à la dernière fois même elle répondit qu'il n'y avait plus rien à faire, que le billet était rempli, et qu'elle ne tarderait pas à le faire présenter.

En effet, quelques jours après, au milieu d'une fête que donnait Bouret à son pavillon de Croix-Fontaine , demeure presque royale, où il avait réuni tout ce que le luxe et l'élégance peuvent offrir de plus séduisant ; comme il s'efforçait de se rendre agréable à sa future par ses soins, ses attentions et ses assiduités, et qu'il lui montrait en détail les richesses et les curiosités de ce séjour qui lui était destiné, un homme se présenta, qui demanda à lui parler en particulier; et, quand

ils furent seuls, cet homme lui -annonça qu'il venait de la part de Mlle Gaussin pour lui présenter un effet signé de lui.

Bouret pâlit ; car il s'agissait pour lui peut-être ou de manquer un mariage auquel il tenait beaucoup, ou de sacrifier une partie de sa fortune. Après quelque hésitation il ouvrit le billet et lut :

c Je promets d'aimer Gaussin toute ma vie.

« Bouret. »

Il n'est pas besoin de dire que Bouret chercha à reconnaître un tel désintéressement par de riches présents et par une constante amitié.

Honfleur est une jolie ville en face du Havre de Grâce et bâtie en amphithéâtre au pied d'une colline très-élevée; les arbres qui en couronnent le sommet se découpent en noir sur le ciel. Au pied , parmi les maisons couvertes de tuiles rouges, on remarque les restes de la lieutenance, vieux bâtiment ruiné , aux murailles grises, des fentes desquelles s'échappent quelques giroflées sauvages, dont le feuillage vigoureux se couvre presque toute Tannée de ces étoiles jaunes si odorantes.

Lorsque , par un chemin sinueux et revenant plusieurs fois sur lui-même pour adoucir la pente , ou est arrivé au sommet de la côte de Grâce, on découvre une immense étendue de mer , et l'œil au loin à l'horizon se perd dans la brume que semble par moments déchirer quelque navire aux voiles blanches , glissant sur l'onde comme un grand cygne ; la plateforme de la côte est tapissée d'une épaisse pelouse verte et toute couverte de grands arbres sous lesquels est la chapelle de Grâce. Au plus haut point de la colline est un grand Christ sur la croix, que l'on aperçoit de très-loin en mer.

A moitié de la côte était une petite maison , semblable à toutes les maisons: seulement, derrière, un mur assez élevé renfermait un espace d'un demi-arpent à peu près; quelques cimes d'arbres presque entièrement dépouillées dépassaient la muraille ; quoiqu'il ne fît aucun vent, à chaque instant

cependant quelques feuilles tombaient. Un sorbier seul gardait ses larges ombelles de baies semblables à des grains de corail; au dedans du jardin on eût pu voir la vigne qui couvrait les murs conserver la dernière son tardif feuillage et étaler avec orgueil ses pampres richement colorés de jaune et de pourpre. Le ciel était gris, bas et tout d'un seul nuage immobile. Les oiseaux ébouriffaient leurs plumes aux premières atteintes du froid. Quoique la mer fût calme et unie, elle n'en paraissait pas moins menaçante ; des tas d'algues et de varechs , arrachés à ses profondeurs et jetés sur la plage au delà des limites ordinaires de l'Océan , racontaient une récente colère. Les grandes mouettes blanches aux ailes noires rasaient l'eau en longues files.

Comme le jour commençait à baisser , un homme vêtu en chasseur sonna à la porte de la petite maison ; une, fille mise à la mode du pays vint lui ouvrir. Elle avait une jupe rayée blanc et rouge et un corsage noir dont la ceinture s'attachait presque sous les bras; elle était coiffée d'un bonnet de coton bien blanc ; à ses mains passablement violettes , elle portait deux ou trois bagues d'argent.

Le chasseur regarda si son fusil était désarmé, le remit à son introductrice , et jeta sur une table son carnier vide. Puis il passa dans une chambre où il changea d'habit.

Cette chambre offrait au premier abord une remarquable confusion : l'œil était frappé d'un mélange incohérent de palettes, de chevalets, de toiles commencées et abandonnées pour d'autres qu'on avait quittées à leur tour; une guitare, un cor, un piano, occupaient le reste de la place avec quelques ustensiles de chasse appendusaux murailles. Les seules choses peut-être qu'on eût pu trouver dans cette chambre où tout semblait rassemblé, eussent été un encrier et des plumes; de sorte que si , au premier aspect , on se rappelait involontairement cet axiome mythologique, que les Muses sont sœurs, on ne tardait pas à remarquer qu'il y en avait une que le maitre de ces lieux proscrivait comme bâtarde et étrangère.

Pour lui, c'était un homme d'assez haute taille; sa figure maigre portait l'empreinte de l'ennui et d'un insoucieux dédain; son teint était fortement hâté par l'air de la mer; ses cheveux étaient bruns. Malgré la simplicité de ses vêtements, il avait un air de distinction qui frappait dès le premier instant, et que l'examen rendait plus évident encore. Il avait les mains et les doigts effilés ; quand sa veste de grosse laine brune s'entr'ou vrait , on voyait une chemise de fine toile plissée avec soin.

Il ne tarda pas à passer dans la chambre de madame. A l'époque de ces premiers refroidissements de l'atmosphère, c'était la seule pièce où il y eût du feu régulièrement.

Cette pièce était tendue de bleu clair; le lit , les rideaux , un divan , étaient de la même couleur ; un tapis blanc à rosaces bleues et noires couvrait le parquet. Un grand feu éclairait seul la chambre, lorsque la servante qui précédait Roger apporta deux bougies. Roger, en entrant, baisa la main de sa femme. Elle était nonchalamment étendue dans une bergère, et, longtemps encore après l'arrivée de son mari, on eût pu voir, au voile qui couvrait son front, à l'incertitude distraite de son regard , qu'elle s'était livrée complètement à la réyeuse influence qu'exerce la fin du jour, alors que les formes des objets s'effaçant peu à peu , l'imagination n'a plus rien à quoi elle puisse s'attacher et se cramponner sur la terre , et que , rompant ses entraves , elle s'élance au ciel et erre vagabonde dans les espaces imaginaires.

Mme Roger était petite, svelte, blonde; ses yeux d'un bleu sombre étaient d'une grande beauté ; mais ils avaient ce soirlà une vague et indéfinissable expression d'inquiétude et d'étonnement.

« Vous avez bien fait d'arriver, Roger, dit-elle; l'ennui et la tristesse me gagnaient visiblement. »

On servit le dtner.

« Je ne suppose pas, dit Mme Roger, que ces côtelettes de mouton proviennent de votre chasse d'aujourd'hui; cependant

je ne m'aperçois pas qu'on nous serve rien qui approche davantage du gibier.

— Je n'ai rien tué, reprit Roger; ce vieil Anglais, notre voisin, qui depuis si longtemps me persécute pourm'emmener chasser avec lui, m'a fait passer la plus ennuyeuse journée. Il a deux chiens qu'il a dressés lui-même et dont il vante incessamment le mérite. Les deux maudites bétes forcent l'arrêt d'une manière fabuleuse et font lever les perdreaux à une demi-portée de canon ; vingt gardes ne conserveraient pas le gibier aussi bien que ces molosses mal élevés ; le maître des chiens tirait imperturbablement des pièces invisibles à l'œil nu. Pour moi , je me suis contenté tout le jour de me promener, l'arme à volonté , en sifflant tous les airs que je sais, et aussi quelques-uns que je ne sais pas. »

Mme Roger parut peu sensible aux désappointements du chasseur ; peut- être même ne comprenait-elle pas bien ce que c'était que de forcer un arrêt; quoi qu'il en soit, les deux époux ne tardèrent pas à s'isoler parfaitement l'un de l'autre, tout en restant chacun à un des coins de la même cheminée.

Au bout d'une heure, Roger se leva, il trouva un bon feu dans sa chambre, alluma une pipe et fuma; puis il marcha, puis il ouvrit la fenêtre , puis il la referma. Tout à coup, il parut illuminé d'une idée subite. Il sortit de la chambre et s'occupa de rassembler une plume, du papier et de l'encre. Bérénice vint dire que madame écrivait elle-même, qu'elle disposerait volontiers de plumes et de papier pour monsieur , mais que n'ayant qu'un encrier, elle le gardait et envoyait une bouteille d'encre dans laquelle il serait à monsieur tout loisible de puiser à discrétion , à quoi Bérénice ajouta de son propre mouvement : « Pourquoi monsieur n'a-t-il pas un encrier comme tout le monde ? »

Bérénice ici ne nous paraît pas manquer tout à fait de jugement , et plus d'un de nos lecteurs doit le dire : Pourquoi Roger n'a-t-il pas dans sa chambre un encrier comme tout le monde?

C'est ce que nous nous réservons d'expliquer avant la fin de cette histoire.

Roger se mit à écrire et ne se coucha qu'assez avant dans la nuit : avant de se mettre au lit, il ferma sa porte doucement pour ne pas réveiller sa femme. Au même moment, Mme Roger fermait la sienne non moins doucement pour ne pas réveiller son mari, car elle avait aussi veillé en écrivant et en lisant. C'était le lendemain du jour où l'on faisait les comptes des fournisseurs et des ouvriers.

Roger à Léon Moreau , médecin à Paris.

m Honfleur, 30 octobre 18...

« Te voilà de retour à Paris, et j'en rends grâces au ciel, mon cher Léon ; quoique cinquante lieues nous séparent, tu es ma seule société dans la retraite que je me suis choisie. Non que l'ennui m'y vienne assaillir, non que j'y éprouve jamais le moindre regret de ce que j'ai volontairement quitté; mais, quand j'ai passé une journée à cultiver mon jardin , à flâner sur le bord de la mer, à voir partir ou arriver le passager du Havre, à causer de choses et d'autres avec les marins et les pêcheurs, j'aime à me renfermer le soir avec toi, c'est-à-dire avec tes lettres, et avec mes souvenirs que toi seul partages avec moi, puisque toi seul aujourd'hui connais la première moitié de ma vie, et ce nom dont je voulais faire un nom glorieux et que j'ai quitté en quittant mes rêves de gloire et ces premières couronnes de fleurs dont les épines ont si cruellement blessé mon front.

« Je me rappelle encore cette soirée de rage et d'humiliation où mon nom, jeté par un histrion à un public auquel j'avais consacré tant de veilles, fut reçu avec des huées et des sifflets d'autant plus cruels, que ce même public m'avait, en d'autres circonstances, traité bien différemment.

€ Quinze cents hommes m'insultant parce que mon drame, qu'ils n'écoutaient pas, ne les amusait pas ce jour-là, m'insultant

à la fois comme aucun d'eux n'eût osé m'insulter si j'eusse été un voleur, un faussaire, un lâche I

<r Oh! oui, j'ai bien fait, cher Léon, j'ai bien fait de me mettre à jamais à l'abri d'une semblable émotion; vingt fois j'ai voulu entrer dans la salle, les provoquer, les insulter à mon tour, pour tâcher d'en trouver un seul qui voulût prendre la responsabilité de l'insulte de tous.

c Que dis -je, un seul!... Je me serais précipité sur eux tous, un couteau à la main ; et toutes ces femmes qui riaient , et les acteurs eux-mêmes , si humbles la veille, et ce soir-là si insolents !

a Oh! maintenant, je ne suis plus leur esclave; je ne leur donne plus le droit, en mendiant leurs applaudissements, de huer mon nom.

« Il y a assez d'autres fous qui usent leur vie pour ce public, pour celte réunion de quinze cents imbéciles qui, rassemblés, s'érigent en juges infaillibles de l'esprit, du talent, du génie, dont, aucun n'a la moindre parcelle, et sont acceptés comme tels par des aveugles qui se vantent de l'indépendance et de la dignité de l'homme de lettres.

« J'ai repris mon nom , celui de mon père, un nom qu'on n'a jamais applaudi, mais qu'on n'a jamais sifflé; un nom qui n'a pas été prostitué aux caprices de la foule , un nom sous lequel j'ai joui des vrais plaisirs, des seuls bonheurs qui n'ont pas laissé après eux une longue amertume.

« Il n'y a rien de changé dans mes rapports avec ma femme; jamais elle ne me donne le moindre sujet de me plaindre; elle est douce, calme, s'occupe de sa maison avec la sollicitude d'une excellente ménagère. Je suis également pour elle le plus attentionné qu'il est possible, et je ne lui refuse rien de ce qui peut lui plaire.

c Notre union est paisible, et, quand je vois d'autres ménages discors, haineux, tracassiers, je me réjouis des maux que nous n'avons pas. Mais quand je regarde au dedans de moi, quand je me laisse aller à écouter la douce et harmonieuse

voix de cette poésie toujours vivante en moi et plus puissante peut-être depuis qu'elle ne s'évapore plus sous ma plume, je comprends alors combien il y a de bonheurs qui me manquent. Je n'aime pas Marthe et elle ne m'aime pas. Sa présence me plaît, mais je ne redoute pas son absence; je puis rester plusieurs heures à la chasse au delà du temps que j'ai fixé pour mon retour, sans qu'elle en soit ni inquiète, ni troublée. Nos existences ne sont pas liées intimement : elles semblent deux fleuves renfermés entre les mêmes rives sans mêler ni confondre leurs eaux ; il y a dans ma vie une partie rêveuse dans laquelle Marthe n'est pour rien, et, sans aucun doute, il en est de même pour elle. Une espèce d'instinct m'avertit qu'il y a entre nous sur certains rapports un tel espace que je ne songe jamais à le franchir. Souvent nous nous ennuyons tous les deux, nous tombons dans une langueur morne et silencieuse, et aucun ne cherche auprès de l'autre le remède à son mal. '

« Tous deux nous avons dans l'âme un amour sans objet, un besoin plutôt qu'un sentiment. Chez Marthe, ces accès sont plus rares et surtout de plus courte durée ; elle ignore la cause et secoue par tous les moyens possibles ces songes qui l'inquiètent et la fatiguent. Moi, je m'y laisse entraîner sans opposer de résistance; souvent même je me complais dans cette mélancolie qui m'enveloppe d'une atmosphère qui me sépare du reste de la vie.

« Rien de ce qui m'entoure ne peut me distraire ; je ne vois de femmes que des paysannes ou des pêcheuses qui me font penser que la nature , pour l'homme comme pour les autres animaux, n'a créé que des femelles, et que c'est l'homme qui a créé la femme. Je chasse, je marche, je me fatigue, car c'est le seul moyen de me distraire de la rêverie et d'échapper à ce grand délabrement de cœur.

< Adieu. « Roger. a

Pourquoi Roger n'avait pas (Tencre , et pourquoi Bérénice

s'appelait Bérénice.

La lettre que vous venez de lire, ou peut-être de ne pas lire, a déjà dû vous donner quelques lumières sur la situation réelle de Roger; néanmoins, il me prend fantaisie de raconter en peu de mots son histoire, à peu près de la manière dont se contaient les contes de fées, au temps heureux où il y avait des gens assez spirituels pour ne pas prétendre sans cesse au sublime et écrire parfois des contes de fées.

Il était une fois un homme qui s'était livré à la littérature avec quelque succès; il avait réussi à entourer de quelque gloire le pseudonyme sous lequel il avait d'abord caché son obscurité. Pendant quelques années, il avait fait deux ou trois romans et cinq ou six pièces de théâtre. Il avait du cœur et de l'esprit; ses ouvrages avaient eu un succès fort honorable. Mais un jour le public avait voulu fustiger son enfant gâté; peut-être aussi l'écrivain s'était-il trompé : toujours est-il que la pièce avait été sifilée et n'avait pu aller jusqu'au dénoûment, qui était peut-être magnitique.

Le poëte, qui jusque-là avait appelé la voix du peuple la voix de Dieu , tant que le peuple avait dit bravo , changea subitement d'avis sur le public, et s'écria avec Horace : « Je hais le vulgaire ignoble, et je le repousse loin de moi/» Peutêtre n'était-il pas ab.-olument impossible à notre poëte de repousser le public, le vulgaire du théâtre pour lequel il travaillait : il aima mieux s'enfuir; il mit dès lors à rester ignoré et à ne rien faire la même ardeur et la même persévérance qu'il avait mises jusque-là à travailler et à se faire connaître. Il y a une chose qui chatouille agréablement l'orgueil, c'est de disparaître en laissant derrière soi une traînée lumineuse comme les étoiles qui filent ; on espère briller encore par son absence.

Pour Roger, il était de bonne foi; il eut assez de fierté dans le cœur pour se rappeler que Dieu avait été maître d'école, mais il eut en même temps assez d'esprit pour se monter la tête avec ce bel exemple, sans cependant l'imiter jusqu'au bout.

Il reprit le nom de son père, abandonna à la critique, à l'envie, aux sifflets, son nom d'emprunt, et partit pour l'Amérique.

Je ne crois pas qu'il y ait quelqu'un qui ne soit pas au moins une fois parti pour l'Amérique. Il se disait, comme on se dit toujours en pareil cas : c Je suis fort, je suis jeune, je suis intelligent, je travaillerai. >

Il eut le bonheur de se fouler un pied au Havre, où il voulait s'embarquer.

Ce n'est pas pour rien qu'on se foule le pied dans un roman, direz- vous? Cela va sans dire, et cola s'explique par cela que, si cet incident n'avait pas amené quelque chose, je ne vous en aurais pas dit un mot.

Cet accident prolongea son séjour au Havre, et la prolongation de son séjour lui fit connaître une fille qu'il épousa. Les théories des bras forts de la jeunesse et du travail ne sont séduisantes que jusqu'au moment de l'application. La fille avait un peu de bien. Roger acheta une petite maison à Honfleur, décidé à y renfermer le reste de sa vie. Il se fit chasseur, pêcheur, musicien, peintre, ne lut plus, n'écrivit plus, ne confia à personne sa vie passée; seulement, rien ne pouvait alimenter la partie de l'homme à laquelle ne. suffit pas un bonheur matériel. La musique l'intéressa et l'occupa six mois, la chasse quinze jours, la peinture et la pêche six autres mois; puis il retombait dans l'ennui.

Fidèle à son vœu, il n'avait dans sa chambre ni encre, ni papier, ni livres, et il y avait peut-être six mois qu'il n'avait écrit une lettre quand il se décida à écrire à son ami Moreaa. Passons à notre seconde explication. Bérénice est un nom qui peut paraître assez prétentieux, surtout appliqué, comme nous l'avons dit, à une fille à grosses mains violettes. Nous ne nous

laisserons pas condamner pour une chose qui, vue en son véritable jour, doit au contraire inspirer au lecteur une profonde vénération pour notre sévérité comme historien, et notre amour de la vérité locale comme romancier. Les paysans des côtes de la Normandie se parent assez volontiers des noms les plus distingués qu'ils peuvent trouver sur le calendrier, semblables en cela aux peuples sauvages, qui mettent dans leurs cheveux des plumes rouges, des boutons de cuivre, du verre cassé et tout ce qu'ils peuvent trouver de luisant, leur fallût-il donner en échange leurs enfants, leurs femmes et même leur tomahawk.

Notre ami Léon Gatayes, qui est encore, par le temps qu'il fait au milieu de nos autres amis les pécheurs d'Étretat, dans les repas de fêtes appelés caaudraies, a autour de lui, si nous avons bonne mémoire, deux ou. trois Onésime, un Césaire, deux Bérénice, une Cléopatre.

Si notredit ami L. Gatayes lit par hasard ces lignes, nous n'avons pas besoin de lui recommander de porter notre santé avec nos amis d'Étretat; nous lui rappelons seulement qu'il doit nous rapporter des ajoncs que nous voulons naturaliser dans notre jardin, et que, s'il avait oublié la commission, il s'est engagé d'avance à retourner s'en acquitter.

Tout à coup le temps redevint beau, le ciel reprit ces teintes d'un bleu sombre qui appartiennent à la fin de l'automne; de gros flocons de nuages entourèrent l'horizon comme d'une ceinture d'argent. On se serait cru dans l'été, sans l'odeur du safran qu'exhalaient les bois, sans l'aspect triste des arbres presque entièrement dépouillés, sans le calme de l'air qui fait de chaque journée d'automne une soirée d'été de douze heures. Il n'y avait plus dans les arbres que des pinsons et des mésanges à tète bleue; les quelques fleurs qui avaient résisté aux premières gelées étaient petites, décolorées, et aucun. insecte

ne venait bourdonner autour d'elles, ni s'enfoncer et se rouler dans leur calice.

L'espérance et le souvenir ont le même prisme : l'éloignement. Devant ou derrière nous, nous appelons le bonheur ce qui est hors de notre portée, ce que nous n'avons pas encore ou ce que nous n'avons plus. C'est ce qui donne tant de prix aux choses que Ton craint de perdre. Le coucher du soleil, les derniers beaux jours de l'automne inspirent une mélancolie heureuse et inquiète à la fois, semblable à celle que l'on éprouve près d'un ami qui va partir pour un long voyage. Marthe et Roger sentaient tous deux cette irrésistible influence; mais ne trouvant pas l'un dans l'autre de quoi calmer cette turbulence et cette agitation de l'âme, ils se gênaient mutuellement et s'évitaient autant qu'il était possible.

H n'y a que les imbéciles qui ont de l'esprit pour leur domestique ou pour leur coiffeur. Il n'y a que les sots, les gens qui ne se sentent pas, qui peuvent se consoler de laisser voir les secrets mouvements de leur cœur à des gens indifférents ou incapables de les comprendre.

Les deux époux étaient bien persuadés, chacun pour sa part, que l'autre ne comprendrait pas ce qui se passait en lui, et jamais leur conversation n'avait été si décousue ni portant aussi exclusivement sur des futilités.

Roger alors jeta les yeux autour de lui et se trouva misérablement isolé : Marthe, qui tenait la place de tant de bonheur qu'elle ne donnait pas; Léon Moreau, qui, au milieu des habitudes et des plaisirs de Paris, oubliait l'exilé et ne prenait pas le temps de lui répondre ; tous ces étrangers avec lesquels il n'avait rien de commun. 11 ne tarda pas à se trouver dans cette situation d'esprit où Ton ne désire rien, où la terre ni le ciel ne peuvent plus rien pour nous : la cervelle devient de plomb, on ne peut plus ni désirer ni se souvenir; les idées sont vagues, inertes, à demi effacées.'

C'est dans ces moments que le moindre incident qui vient tirer de cette torpeur léthargique est reçu avec reconnaissance. Roger se crut sauvé quand on lui apporta une énorme lettre de Paris. Il la pesa dans la main et se réjouit en pensant qu'il y avait pour plus d'un quart d'heure de lecture; il se prépara à jouir en gourmet de cette distraction ; il remit du bois au feu et ouvrit le paquet.

Léon Moreau à Roger.

« Je t'envoie, mon cher Roger, une lettre que j'ai reçue à l'adresse de ton nom de guerre, de ton nom poétique. Depuis ton départ, j'ai constamment ouvert les autres, qui me semblaient des lettres d'affaires; mais celle-ci, à en juger par l'écriture fine et les lignes serrées, a quelque chose de plus intime qui me détermine à te la faire passer. D'ailleurs, les blessures de ton cœur doivent être aujourd'hui cicatrisées, et tu ne seras peut-être pas fâché de faire une épreuve sur toi-même et de voir quelle impression produira sur toi un regard en arrière. J'espère aller cet hiver avec toi. Vous devez avoir des bécassines. Tu me donneras tes commissions pour Paris, etc. »

MM M. à Vilhem.

« Monsieur, je vous écris, et peut-être j'aimerais mieux ne pas vous écrire; peut-être déchirerai-je cette lettre aussitôt qu'elle sera terminée. J'ai lu vos ouvrages, monsieur, et il m'a semblé qu'il m'était donné d'y voir bien des choses que tout le monde n'y voit pas ; il m'a semblé que certaines pages, qui exprimaient si bien des idées et des douleurs confuses qui m'ont si souvent traversé le cœur, avaient été écrites exprès pour moi. Il m'a semblé que ces livres, destinés à tous, n'é-

taient .réellement à leur adresse que dans mes mains, Je les sais presque par cœur; je les relis à chaque instant; quand je suis triste, je sais où trouver les passages où il y a une tristesse semblable à la mienne, je les relia, je pleure avec vous, et je me sens consolée; ma tristesse même me devient chère, et j'en aime presque les causes. Quand je suis heureuse, je relis ces descriptions avec tant d'amour, et je place mon bonheur dans les endroits où vivent vos héros. Il y a surtout dans un de vos livres une petite romance d'une simplicité, d'une suavité qui me charme au delà de toute expression; j'ai essayé sur ces paroles , pour les chanter, tous les airs de mon répertoire; eh bienl aucun ne me satisfait entièrement. Sans doute, monsieur, vous avez fait ces paroles sur un air; pourriez- vous m'en donner ]a musique? J'y attache quelque chose de presque sacré. Je ne les chante que quand je suis seule.

« Mais que penserez-vous de moi, monsieur, de moi qui vous écris ainsi sans être connue de vous et sans vous connaître autrement que par vos livres? Je ne sais trop comment excuser à vos yeux celte démarche inconsidérée ; je ne sais comment l'excuser à mes propres yeux

<r Je viens de passer un quart d'heure, tenant ma lettre dans les mains, prête à la déchirer, et je ne l'ai pas fait. Il me semble, monsieur, qu'on peut agir différemment avec vous autres, poètes, qu'avec le commun des hommes. D'ailleurs, j'ai trouvé pour moi-même les raisons qui justifient ma démarche.

« Je ne vous ai jamais vu, et probablement je ne vous verrai jamais; tout nous sépare, les positions , les distances. Certes, je n'oserais vous écrire s'il y avait la moindre possibilité que je pusse vous voir quelque jour. Tenez, monsieur, cette idée me donne du courage, je vais être franche. Je désire beaucoup savoir cet air; mais ce qui me fait surtout vous écrire, c'est le désir de vous apprendre que j'existe, de vous faire savoir que, dans un coin du monde que vous ignorez, il y a une âme qui comprend la vôtre , une amie inconnue qui vous aime de l'af-

fection la plus intéressée. Quand vous écrirez de ces lignes si poignantes de vérité, quand vous dévoilerez ces trésors de Fâme que la foule regarde sans la voir, vous saurez qu'il y a un cœur pour les recevoir et les comprendre.

a Tout cela, monsieur, n'est pas une correspondance que je veux avoir avec vous. Je ne le peux ni ne le dois. Vous me répondrez une fois, une seule fois, pour me dire que vous avez reçu ma lettre; souvent, en lisant vos livres, j'ai regretté qu'ils ne fussent pas écrits de votre main; les caractères de l'imprimerie me disaient trop qu'ils n'étaient pas pour moi seule, et j'en étais un peu jalouse. J'aurai quelques lignes écrites pour moi, écrites à moi, quelques lignes que personne ne verra, que je cacherai, comme on doit cacher tout bonheur.

« Voici qu'il faut fermer ma lettre et j'ai encore envie de !a brûler. Cependant le sort en est jeté. Si cela vous ennuie, vous la brûlerez vous-même. Mais quelque chose me dit que vous me répondrez.

« Mon Dieu , si vous pouviez me croire légère , imprudente ! ohl monsieur, ne méjugez pas mal. Je suis une femme sage, modeste et retirée. L'amitié que j'ai pour vous est noble et pure. Je vous aime comme j'aime la verdure des bois, comme j'aime les sombres harmonies du vent. Si je trouvais dans mon cœur la moindre pensée condamnable, je ne vous écrirais pas; j'ai pour vous de la reconnaissance et une sainte amitié; je n'oserais pas vous aimer, si mon affection n'était pas une affection de sœur, et puis il y a longtemps que je vous connais; j'ai tant lu vos ouvrages où il y a tant de votre âme!

c Je ne relis pas ma lettre, je ne l'enverrais pas. Si vous me répondez, adressez votre lettre à MMM., poste restante, au Havre. »

Après la lecture de cette lettre, Roger se leva; il avait la tète brûlante. Il marcha dans sa chambre, puis dit : « Au Havre,

c'est tout près de moi, c'est là; on y va en trois quarts d'heure. »

Il s'assit de nouveau et réfléchit à cette bizarre missive. « Est-elle réellement ce qu'elle craint tant de paraître ? est-ce une coquette à moitié adroite ? n'est-ce qu'un lieu commun d'aventure? Cependant il y a dans cette lettre comme un parfum d'innocence et de pudeur. »

Toutes ces pensées remplissaient son cœur d une indescriptible émotion; il se sentait oppressé, et d'ailleurs il était gêné pour penser par le voisinage des gens qui l'entouraient. Il n'aurait voulu pour rien au monde leur laisser deviner le sujet de sa préoccupation ; il ne voulait môme pas "qu'on vît qu'il était préoccupé. Cela lui eût semblé déjà une profanation, tant il prenait involontairement d'intérêt à ce qui lui arrivait.

Il prit son fusil et son carnier, et sortit, affectant le plus possible l'air d'un chasseur déterminé ; il se dirigea vers le bord de la mer et marcha sans s'arrêter jusqu'au moment où il ne vit plus ni hommes ni maisons. Là il s'assit sur une roche et relut la lettre. Le vent lui rafraîchissait délicieusement la tête; cet homme, qui depuis longtemps renfermait tant de poésie dans son cœur, la laissait s'échapper en pensées d'amour et d'espérance.

Cette nonchalance de l'âme venait de cesser tout à coup ; il sentait renaître en lui le désir de Ténergie. Il eût voulu se jeter aux genoux de cette femme qui venait ainsi réveiller sa vie et lui dire : « Je t'aime. » Il avait envie de partir, d'aller la chercher. Puis il se rappelait ses livres, il tâchait de se souvenir des passages qui avaient pu la frapper.

« Elle ne me parle pas de mes drames. Peut-être elle ne les connaît pas ; il y en a cependant où j'ai parlé de l'amour avec feu et noblesse, un où j'ai jeté mon âme tout entière.

« Et cependant si, au lieu d'écrire au public, j'avais écrit à elle pour elle, si j'avais su que dans un point du monde il y avait une âme qui m'écoutai 1 1 »

La nuit le surprit dans cette fièvre poétique, il regagna sa

demeure à pas lents ; quand il entendit le peu de bruit de la ville, quand il vit les premières maisons, tout son enthousiasme tomba ; il sourit amèrement et se dit : <r Je suis fou. >

Bérénice lui demanda d'un air goguenard s'il avait fait bonne chasse. Il se crut deviné, et pour la cacher davantage il renfonça sa préoccupation dans son coeur, où elle se cramponna. H répondit que non, qu'il avait été maladroit.

<r Et de plus, dit Bérénice, monsieur n'avait ni poudre ni plomb. »

Et elle lui montra la poire à poudre et le sac à plomb oubliés sur la table.

A dîner, il trouva Marthe maussade et ennuyeuse. La pauvre Marthe était tout simplement comme à son ordinaire. Mais il n'était pas fâché d'avoir un prétexte de ne pas dire un mot. Il ne tarda pas à se renfermer dans sa chambre. Il prit une plume, du papier, puis il fut longtemps sans écrire. Il se leva et arrangea ses cheveux devant un miroir, involontairement; il sentait le besoin d'être beau, même loin d'elle. Puis il se remit à sa place.... o Que vais-je lui dire? si je me laisse aller à l'influence sous laquelle je suis en ce moment, elle me prendra pour un fou, ou elle s'alarmera de cette amitié subite et passionnée. L'affection qu'elle me témoigne est fondée ; elle me connaît, elle. Mais moi, ne pourra-t-elle pas croire, avec raison, que je serais pour toute autre ce que je suis pour elle?

« Et d'ailleurs, sais-je ce qu'elle est? Il faut pourtant répondre. J'aimerais mieux ne pas avoir reçu cette lettre, je n'ai plus dans la tête que confusion et incertitude. »

Cependant, après s'être tenu quelque temps à la fenêtre et à l'air, il revint à sa place et écrivit. D abord il imagina de lui raconter toute sa vie, puis îl déchira la page, a II faut garder l'auréole poétique qui me couronne à ses yeux. Elle ne comprendrait pas comment je me suis résigné à tout le prosaïsme de la vie que je mène. »

Vilhem à MMM.

« Voire lettre , madame, m'arrive dans un moment de découragement et d'abattement profond. Fatigué des amitiés qui m'entourent et qui ont surtout ce défaut de n'être pas des amitiés, je saisis avec empressement l'occasion de dépayser mon cœur. Je vous aimerai de loin, cela me réussira peut-être.

« Je ne sais comment vous écrire. Dans une correspondance ordinaire , vous me parleriez de moi , et je vous parlerais de vous. Mais vous me connaissez, et je ne vous connais pas. Vous me parlez de moi, et il faut répondre de moi. J'aimerais cependant bien pouvoir vous parler de vous.

« Souvent, quarfd j'écrivais, je m'isolais de la foule, du public, et je me figurais que je racontais mes livres à une femme pour laquelle seule je révais de la gloire, pour laquelle seule je voulais mettre en dehors ce qu'il y avait de beau et de noble en moi.

« Cette femme, je ne l'ai pas trouvée; voulez- vous l'être? Je n'écris plus; du moins je n'écris plus pour le public. J'écrirai pour vous.

« Peut-être vais-je vous paraître me donner beaucoup' au hasard; peut-être ne méritez- vous pas ce qu'il y a de bonne affection pour vous dans mon cœur. Mais un instinct secret me pousse vers vous. Je joue mes dernières chances de bonheur ftpec d'autant plus de confiance que je les croyais perdues, et que, si je me trompe, je serai comme j'étais hier. Aimonsnous donc de loin. Je vous donnerai de ma vie tout ce que j'en pourrai dérober aux ennuis qui m'entourent. Je regarderai comme une précieuse conquête tout ce que j'en pourrai réserver pour vous.

t Répondez-moi, parlez-moi de vous.

c Toujours à la même adresse. » *

« Oui, se dit Roger, toujours à la même adresse. Je ne Tai- 227 ' c

nierais plus, si on soupçonnait le moins du monde notre correspondance. J'aime mieux d'ailleurs le mystère dont je suis entouré même à ses yeux.

« Pourquoi moi-même me livrerais-je plus vite qu'elle ? Et puis je suis si près d'elle I si elle est telle qu'elle le dit, cela l'inquiéterait. D'ailleurs, il faudrait lui parler de ma vie actuelle, et peut-être aussi de ma femme , ce que je ferai le moins et le plus tard possible. »

Puis il sortit et alla porter sa lettre à la poste , quoiqu'elle ne dût partir que le lendemain et que celte précipitation n'avançât pas. son départ d'une minute. Mais il lui semblait que cela le rapprochait d'elle.

Nous n'avons nullement l'intention de discuter les caprices et les fantaisies des amoureux, surtout de ceux qui ne connaissent pas leur maîtresse et sont les plus amoureux de tous.

MMM. à Vilhem.

5 Mon ami , que vous êtes bon 1 Gomme «yotre confiance m'honore et me rend heureuse! J'ai d'abord hésité à envoyer chercher ma lettre; à mesure que le moment approchait où votre réponse pouvait arriver, je l'espérais moins. Je ne demeure pas au Havre, laissez-moi ce mystère qui me protège et qui me donne le courage de vous aimer; ne me demandez pas où je suis, soyez seulement sûr que je pense à vous. Quand on est revenu, je n'osais pas demander si l'on avait une lettre; on me l'a remise, je l'ai prise et je me suis enfermée; je ne pouvais croire, c'est tout au plus si je comprends encore mon bonheur, maintenant j'ai lu et relu la lettre un million de fois. Je ne m'étais pas trompée sur vous; et cependant, j'étais si fâchée de vous avoir écrit 1 j'aurais donné tout au monde pour que ma lettre ne vous parvînt pas.

« Oui , c'est avec un indicible bonheur que j'accepte votre

amitié ; vous verrez comme une femme aimé et console. Je suis donc votre sœur, votre amie , je réunirai sur vous seul toutes les tendresses d'une sœur, d'une mère. Laissez-moi vous aimer, acceptez tout ce qu'il y a de dévouement dans mon cœur; après cela, quand vous me connaîtrez mieux, aimez-moi un peu si vous pouvez.

a Mais surtout, je vous le répète, ne cherchez à savoir ni où j« suis, ni qui je suis; j'aurais peur de vous et je ne vous aimerais plus. Ma vie était si ennuyée, si triste, si inerte I Rien- ne me plaisait ni ne m'intéressait; c'est que je vous avais deviné, mon ami; c'est que je vous attendais, et que tout ce qui n'était pas vous ne pouvait me satisfaire Je vous appelle aujourd'hui mon ami; il y a longtemps que je vous appelle ainsi dans mon cœur ; ce nom n'a rien de nouveau ni d'étrange pour moi : mais ne me trouvez- vous pas bien imprudente, et ne fais-je pas mal en agissant comme je fais ? Cette terreur -qui me glace à la seule pensée qu'on pourrait savoir que je vous écris, vientelle d'un instinct de retenue et de devoir, ou de la peur qu'on ne me prenne mon bonheur? Mon ami, si j'ai tort, dites-le-moi. Guidez-moi, conseillez-moi, soyez bon, ne me punissez jamais de n'être qu'une pauvre femme ignorante qui n'a peut-être pas assez réfléchi avant de vous écrire.

« Vous voulez que je vous parle de moi; que puis-je vous en dire? Je ne l'ose pas encore : il me semble que ça serait un peu manquer à ma résolution de vous rester inconnue. Cependant, si vous alliez vous faire de moi un portrait qui ne me ressemblât pas, et que vous vous missiez à aimer ce portrait.... Je suis jeune , j'ai les cheveux blonds , je passe pour assez jolie.... Voilà tout ce que vous saurez.

« Mais vous, mon ami, faites-moi donc un peu votre portrait. Du reste , je suis sûre que je vous ai deviné ; vous êtes grand , élancé, vous avez vingt-nuit ans, votre chevelure est noire. Je gage que je ne me trompe pas.

c La mer est bien belle au moment où je vous écris. Vous, Parisien, vous ne savez pas que la nature nous donne des fêtes

plus splendides que les vôtres. Je vous envoie quelques violettes sèches que j'ai trouvées cachées sous leurs feuilles dans mon jardin. Ce sont probablement les dernières de l'année. c Adieu, *

Le soir, Roger remarqua avec mauvaise humeur que sa femme était blonde : il lui semblait qu'elle n'en avait pas le droit; rien n'est choquant comme les ressemblances que se permettent d'avoir les gens qu'on n'aime pas avec les gens qu'on aime. Dans la situation de Roger surtout, cette similitude était tout à fait désagréable et incommode; il ne connaissait pas le visage de sa correspondante , et , quand il voulait se le figurer en esprit, l'idée des cheveux blonds amenait naturellement une ressemblance entre la figure que cherchait à créer sa fantaisie et celle de sa femme. C'était , sans contredit, le pins mauvais tour que le hasard pût lui jouer.

Pour Marthe, elle annonça à Bérénice qu'il fallait le lendemain se lever de bonne heure, attendu qu'il y avait à s'occuper de la confection des confitures de coings. Roger fit une moue fort méprisante*: ce qui ne veut pas dire qu'il méprisât en elles-mêmes les confitures de coings, lesquelles sont incontestablement les plus spirituelles d'entre les confitures.

MMM. à Vilhem.

^« Je vous l'ai dit, cher monsieur Vilhem, je ne serai jamais pour vous rien autre chose qu'une affection ; et j'ai regret au mouvement de coquetterie jalouse qui m'a fait vous dire la couleur de mes cheveux. Je veux être pour vous comme les anges du ciel, dont on ne sait pas le sexe, que l'on croit si beaux, sans savoir en quoi consiste leur beauté.

« Mais vous, je veux vous connaître, je veux vous voir et vous suivre en esprit; dites^-moi si je me suis trompée dans l'idée que je me suis faite de votre aspect et de votre visage.

Dites-moi tout ce qui peut vous rendre plus présent à ma pensée. Racontez-moi vos habitudes, les heures auxquelles vous travaillez. Faites-moi la description de votre cabinet de travail. Je veux savoir les couleurs et les fleurs que vous aimez ; travail lez- vous le jour ou la nuit? quelques-uns des personnages que vous mettez en scène dans vos ouvrages sont-ils des portraits ou des fantaisies de votre imagination? Si vous ne me répondez pas bien clairement à toutes ces questions, je me fâche contre vous, et je ne vous aime plus. Il y a surtout une question que j'ai gardée pour la dernière, en forme de postscriptum, pour deux raisons : d'abord parce que je n'ose guère la faire, ensuite, parce que c'est peut-être celle dont la solution pique le plus vivement ma curiosité. Parlez-moi de la femme que vous aimez. Je ne comprends pas un poète sans amour, et vous qui possédez à un si haut degré toutes les facultés du poè'te, vous n'aurez pas négligé précisément ce point. « 11 faut encore que vous vous soumettiez à un caprice. Vous recevrez avec cette lettre des plumes que j'ai taillées pour vous. Il faut vous en servir; j'aurai un double plaisir à lire votre ouvrage. Mais à propos, paresseux, votre dernier porte une date déjà vieille de trois ans. Qu3 faites- vous donc? Vous étes-vous laissé prendre au tourbillon du monde ? Avezvous oublié ce que vous dites dans un de vos livres : « Le « poète est comme l'aigle, qui ne descend dans la vallée que « pour y saisir sa proie, et s'envole avec elle plus près du soleil « et du ciel, sur les pics inaccessibles où il a placé son aire. »

Lorsque Roger reçut celte lettre, sa maison était tout entière en proie à la fabrication des confitures de coings ; chaque cheminée avait un chaudron, chaque table était couverte de pots, et Marthe vint le prier de découper les ronds de papier destinés à les couvrir. La première pensée de Roger fut de rejeter bien loin cette occupation qui cadrait médiocrement avec l'exaltation actuelle de son esprit. Cependant il réfléchit qu'étendu dans un fauteuil et se livrant aux plus doux rêves en

songeant à sa correspondance, il devait aux yeux de Marthe paraître le plus désœuvré des hommes, et que son refus aurait tout l'air d'une mauvaise humeur qu'il eût été fort embarrassé d'expliquer. Il se résigna donc, prit les ciseaux, le papier, et laissa agir ses mains selon les instructions reçues, tandis que son esprit franchissait /espace qui sépare Honfleur du Havre de Grâce. Quand il eut découpé un certain nombre de ronds, il pensa qu'il avait le temps d'écrire avant qu'ils fussent tous employés, et il répondit à MMM.

Vilhem à MMM.

c Hélas ! hélas ! hélas ! cher ange, puisque vous voulez bien être le mien, hélas ! hélas ! hélas l il y a dans la vie humaine une certaine quantité de prosaïsme, alliage dans l'or, qu'il faut nécessairement subir et auquel rien ne peut nous faire échapper. Le poëte trouve quelquefois moyen de dépenser son or pur, mais il lui faut tôt ou tard se servir de l'alliage pur à son tour ; je me suis longtemps désespéré de cela ; aujourd'hui, mon désespoir est devenu un rire sardonique. A quoi pensez- vous que votre lettre me trouve occupé ? A des travaux de ménage !

« Oui, vous êtes mon ange, mon ange consolateur, mon ange sauveur. Depuis que je. vous ai trouvée, ma vie a un but. Je sais pourquoi je me réveille le matin : pour songer à vous, pour vous écrire, pour attendre votre lettre. Quand je vois le soir ces beaux couchers du soleil, ces splendides reflets dont se pare, le ciel, j'ai maintenant un ange, un dieu à placer dans ce ciel, sur ce trône de pourpre et de feu, si tristement vide pour moi jusqu'ici. Maintenant, je me réjouis de ce que le ciel m'a donné d'esprit, de force, de courage; semblable aux saints de la mythologie hébraïque, « je me réjouis de la belle mois- « son que je puis offrir à mon Dieu, »

« Non, je ne travaille pas, et, pour cela, je n'ai pas abandonné ma douce solitude dans laquelle, sans vous connaître, je vous ai toujours gardé une place à côté de moi. Je ne travaille plus pour la foule, dont, par une bizarrerie que je ne m'explique pas, les suffrages me laissent froid et le blâme me blesse profondément. Je vous écrirai, j'écrirai pour vous seule tout ce que vous voudrez. Cependant je me prends parfois à caresser dans mon cœur tin amer regret. Je me rappelle ces quelques soirées de triomphe où, après la représentation de mon œuvre, mon nom jeté à la foule était répété par elle avec des cris d'enthousiasme presque furieux. Oh! que n'étiez-vous là! c'est si j'avais dû en parer votre front, que ces couronnes auraient eu du prix pour moi. Souvent, parmi toutes ces femmes parées, je cherchais vainement s'il y en avait une qui fût heureuse de mon triomphe, et mon orgueil un moment satisfait rentrait douloureusement en moi et retombait sur mon cœur.

c Vous voulez me connaître J'attends un ami qui peint un peu; je ferai faire une sorte de portrait que je vous enverrai. J'espère que plus tard vous changerez d'idée sur le mystère qui vous dérobe à moi. Les anges ne se cachaient que pour le vulgaire et se manifestaient aux hommes vertueux qu'ils aimaient. Je suis à ce prix capable d'accaparer toutes les vertus.

« Tenez, je vous le disais bien, il faut expier tout bonheur : on m'arrache d'auprès de vous; mais, cher ange, je me promets bien d'être à l'avenir complètement nul et bête pour tout le monde ; je serai si heureux de n'avoir de l'esprit et du cœur que pour vous, et de vous garder tout ce que j'en ai I *

MMM. à Vilhem.

« Mon cher ami, pourquoi ne me disiez-vous pas que vous étiez marié ? Croyiez-vous que cela me chagrinerait? mais cela m'enchante, au contraire. Vous avez disposé de la partie de

vous dont, je ne veux pas et dont je n'ai que faire. Ce que je vous demande, ce que je veux, ne fait tort à personne, et je le garde sans scrupule. Vous verrez, cher Vilhem, combien mon affection pour vous sera pour l'avenir plus tendre et moins craintive. J'avais encore peur de vous, quoique je fisse bien la brave et la résolue. J'avais peur que vous ne vous crussiez obligé de m'aimer d'amour. Disons tout : j'avais peur de finir par descendre de ce ciel d'où je vous aime saintement pour vous aimer comme une simple mortelle; je vous disais : c Ou- « bliez que je suis femme ; * et moi je ne pouvais l'oublier, je le sentais par mes craintes et par ma réserve involontaire. Mais aujourd'hui que j'apprends à quel point nous sommés séparés, quels invincibles et éternels obstacles s'élèvent entre, nous, je vous puis aimer à mon aise, sans terreur, sans remords. Je ne redoute plus d'être sur une pente roide et glissante. Votre situation me marque des limites que moi, qui me connais, je suis certaine de ne pas franchir. Je ne passerai plus des demi-heures à relire mes lettres, à atténuer les expressions trop vraies de ma tendresse pour vous, maintenant que je suis sûre qu'elle ne peut ra'entratner. Nous ne parlerons jamais de votre femme. Vous ne me demanderez pas si je suis mariée. Voici encore une violette. Cette fois, ce sera la dernière. Je l'ai trouvée seule ce matin, sous les feuilles couvertes de givre et ridées par le froid ; elle renferme le dernier rayon du soleil qui a à peine eu la force de l'épanouir et de la colorer.

« II m'est venu une idée, une idée à laquelle je tiens beaucoup ; mais, avant tout, écoutez-moi bien, mon ami; la révélation de votre mariage, tout en me tranquillisant par les bornes p'acées entre nous, me rendrait inflexible sur tout ce qui tendrait le moins du monde à me les faire franchir. Vous serez obéissant, cher Vilhem; je n'exigerai de vous que ce qui servira à nous conserver le bonheur que nous nous sommes fait.

« Mon idée, du reste, n'a rien de tyrannique ni de répressif: je vous envoie des graines de fleurs qui ont embaumé mon

jardin tout cet été. Vous les sèmerez dans votre jardin, si vous en avez un, ou sur votre terrasse; ensemble, au beau temps, par les belles soirées, au même instant, nous respirerons les mêmes parfums. Je suis sûre que votre femme ne serait pas '' jalouse de cela. Mais il est convenu que nous ne parlerons jamais d'elle.

c Je ne veux pas de votre portrait, cela lui appartient à elle. Je ne veux pas non plus que vous cherchiez jamais à vous rapprocher de moi. »

Nous avons ici le plaisir d'annoncer à nos lecteurs que deux lettres de notre collection ont été heureusement perdues. Nous disons heureusement, parce'qu'elles ne contenaient que trèspeu de choses en un certain nombre de pages : Roger s'étonnait de la découverte de son ange; il la remerciait de son idée de lui envoyer des graines et lui apprenait qu'il était possesseur d'un jardin. Il disait passablement de mal de sa femme.

L'ange le rappelait à l'ordre sur ce dernier sujet. Elle n'avait fait que soupçonner le mariage de Vilhem d'après une phrase de sa dernière lettre; il avait pris lui-même la peine de transformer ce soupçon en certitude. Elle lui demandait des graines en échange de celles qu'elle lui avait envoyées.

Roger partit un matin avec son fusil sur l'épaule, gravit jusqu'au sommet de la côte, puis, ayant regardé si personne ne te voyait, il redescendit par un autre chemin, et, comme on entendait tinter la cloche du passager, 'dernier signal qui annonce le départ du bateau qui va de Honfleur au Havre, il se prit à doubler le pas et arriva au moment où le patron donnait ordre de retirer l'échelle.

Il y a des gens qui ont, relativement à la mer, des idées dont.

ils ne peuvent se départir en aucun cas ; il est juste de dire que ces gens, d'ordinaire, ne sont pas plus progressifs sur d'autres sujets. Nous avons vu d'honnêtes Parisiens se sentir pris du mal de mer juste au moment où, en passant la barre de Quillebœuf, on leur disait que l'on sortait de la Seine pour entrer dans l'Océan. Pour la plus tranquille et la plus courte traversée, on croit devoir avoir le mal de mer, comme on croit devoir manger du pâté à Chartres; préoccupation qui a empêché bien des gens de visiter la magnifique cathédrale et les beaux vitraux que l'on y trouve également.

Arrivé au Havre, il déjeuna, puis il se dirigea vers la poste pour y mettre lui-même une nouvelle lettre. Il se sentait un invincible besoin de se rapprocher d'elle; chaque femme que, sur son chemin, il vit marcher dans la direction de la poste aux lettres lui fit éprouver un indicible serrement de cœur.

MMM. semblait parler sérieusement dans les conditions qu'elle mettait à la correspondance; il aurait craint de lui inspirer de la défiance en lui avouant qu'il était beaucoup moins loin d'elle qu'elle ne le supposait. Aussi avait-il eu soin dans sa lettre de lui expliquer qu'elle verrait souvent sur ses lettres le timbre du Havre, parce qu'il les envoyait à une connaissance qui les mettait à la poste. Comme il allait sortir du bureau, une domestique y entra qui demanda au buraliste : a Avez-vous une lettre? » et elle joignit à cette question un ton et un air d'intelligence qui semblait témoigner qu'elle était connue et qu'on savait ce qu'elle demandait.

« Une lettre aux trois MMM? reprit le receveur avec un sourire niais; la voici. »

La domestique sortit avec la lettre.

Roger resta quelques instants stupéfait, puis il se précipita sur ses traces ; il ne tarda pas à la rejoindre, et la suivit jusqu'au moment où elle entra, sur la hauteur d'Ingouville, dans une petite maison de laquelle on devait avoir une admirable vue de la mer.

11 s'arrêta à quelques pas de la porte : son cœur battait vio-

lemment. Cette femme, l'objet de tous ses rêves, le sujet de toutes ses pensées, elle était là; il pouvait la voir; l'épaisseur d'une porte les séparait. Un moment il eut envie d'entrer brusquement, de se jeter à ses genoux, etc.

Entre un semblable plan et l'exécution, il y a quelque peu de chemin, c Et si elle n'est pas seule, et si dans le premier effroi elle crie, elle appelle, et si elle ne veut plus me voir pour avoir manqué à nos conventions ! » 11 s'approcha timidement, et, à travers une grille de bois peinte en vert, il plongea des regards avides dans le jardin qui entourait la maison ; quelques platesbandes avaient des bordures de violettes ; il se rappela celles qu'il avait reçues; il se représenta Yinconnu$\ écartant de ses petites mains effilées, devenues roses par le froid, ces feuilles glacées et d'un vert morne. Le moindre détail extérieur de cette petite maison l'intéressait à un point que nous ne saurions dire. Il cherchait à deviner parle nombre des fenêtres où devait être sa chambre; et, quand il croyait voir remuer un des rideaux, il ne pouvait plus respirer.

Évidemment ces rideaux bleus appartiennent à sa chambre ; mais voici une autre pièce avec des rideaux jaunes, : il n'est pas probable que ce soit un salon; qui habite cette pièce? Il sentit à cette pensée froid au cœur.

Le temps passait vite au milieu des émotions ; il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il était au moins temps de retourner au bateau, s'il voulait profiter de la marée. H descendit la côte, regardant à chaque instant derrière lui : quand il fut arrivé à un endroit où un pas de plus ne lui permettrait plus de voir la maison, il s'arrêta quelques instants, puis il se hâta de gagner le port; mais le passager était parti. Ce contre- temps était fâcheux ; il n'avait pas averti qu'il ne rentrerait pas, et cependant il n'y avait plus moyen de partir avant le milieu de la nuit. Il s'y résigna cependant d'autant mieux que cela lui permettait de retourner à Ingouville; il dîna et retourna à son poste par beaucoup de détours : il n'était pas curieux de rencontrer les parents de sa femme.

La chambre bleue était seule éclairée. Il suivait avec anxiété la moindre oscillation qu'éprouvait la lumière; une ombre passa sur le rideau, mais cette ombre était immense et difforme, et ne pouvait rien faire discerner. Il y eut un moment où il aperçut deux ombres, puis les sons d'une harpe se firent entendre; les cordes vibraient délicieusement dans le silence de la nuit et résonnaient au plus profond de son cœur; il resta longtemps plongé dans un ravissant enchantement. Puis les accords cessèrent, il se fit du mouvement dans la chambre; la lumière changea de place et s'éteignit.

Il frissonna ; le mouvement d'aucune lumière n'avait indiqué que la seconde ombre passât dans une autre pièce.

A moins cependant qu'il n'y ait un passage au fond de la chambre. Il fit le tour de la maison et s'aperçut qu'elle était double en profondeur} cela le tranquillisa à moitié. Il resta encore quelque temps; malgré son manteau, il était roide de froid; il redescendit, en proie à des impressions diverses. Son amour avait changé de nature depuis que son ange était devenu, sinon visible, du moins possible à voir; depuis que l'âme aimée avait pris un corps.

Il rentra chez lui vers trois heures du matin ; Bérénice le reçut fort mal; pour Marthe, elle dit fort doucement qu'elle avait été inquiète. Roger fut de mauvaise humeur de cette douceur qu'il fallait bien aimer un peu : tout ce qu'il enlevait à MMM. lui coûtait prodigieusement; et, surtout depuis sa découverte, elle s'était emparée, du moins par la pensée de Roger, de tout ce qu'elle avait laissé à Marthe jusque-là.

Depuis ce jour, chaque matin Roger partait de Honfleur, allait passer quelques instants devant la maison d'Ingouville, et revenait le soir, toujours sous prétexte d'une chasse lointaine. Marthe s'y était habituée et n'y faisait pas la moindre

attention ; pour Bérénice, elle ne pouvait trouver naturel que monsieur passât à la chasse une centaine d'heures par semaine et ne rapportât jamais rien; un soir Marthe en fit elle-même l'observation. La correspondance ne s'arrêtait pas néanmoins, et l'inconnue se laissait aller de jour en jour à une tendresse plus expansive.

Les excursions de Roger duraient depuis plus d'une semaine, lorsqu'il s'avisa de deux choses : la première était qu'il fallait s'informer du nom des propriétaires d'Ingouville, se faire donner pour eux une lettre de recommandation, et s'introduire dans la maison, sans se faire connaître de MMM. ; la seconde, qu'il fallait de temps à autre rapporter un peu de gibier.

Il écrivit donc à Léon qu'il eût à lui envoyer dans le plus bref délai possible une lettre de n'importe qui pour M. Aimé Deslandes, à In gou ville.

En attendant la lettre, il va errer autour de la maison, sans jamais voir personne autre que quelques domestiques qui commençaient à remarquer ses assiduités. Il vit avec chagrin que le jardin n'était pas cultivé, que l'herbe poussait dans les allées, et qu'on aurait pu facilement lui appliquer cette naïveté d'une femme qui croyait que Y horticulture n'était autre chose que la culture des orties.

Il en tira la conséquence que Y ange se parait d'un peu plus d'amour de la nature et des fleurs qu'elle n'en ressentait réellement, lien fut indisposé contre elle: l'affectation des bonnes qualités et des beaux sentiments est tellement odieuse, que, faute d'autre moyen de la détruire, on se sent quelquefois porté à désirer l'anéantissement de l'original pour anéantir en même temps les insupportables copies que l'on en fait.

Ce jour-là, la mauvaise humeur qu'il ressentait contre Y ange lui inspira naturellement l'idée qu'il ne fallait pas s'aliéner sa femme entièrement, et qu'il devait ne négliger aucune précaution pour ne pas lui laisser soupçonner l'infidélité tous les jours moins platonique dont il se rendait coupable envers elle. Aussi, à son retour à Honneur, s'adressa-t-il à un bra-

connier qu'il connaissait un peu, et le pria-t-il de lui vendre une pièce de gibier quelconque. Le braconnier, un moment embarrassé, ne tarda pas à lui apporter un magnifique canard sauvage, que Roger paya sans marchander, et qu'il jeta sur la table avec un air d'indifférence étudié, quand Bérénice vint lui ouvrir la porte.

Le lendemain matin, il reçut de Léon la lettre pour M. Aimé Deslandes d'Ingouvilte; on ne l'annonçait que sous son nom de Roger. 11 sauta de joie à la réception de cette lettre : il pourrait étudier l'ange sans qu'elle s'observât devant lui ; il la verrait, lui parlerait, entendrait sa voix, sa voix qui manquait tant aux douces paroles qu'elle lui^écrivait. 11 était trop tard pour aller au Havre ce jour-là ; il se mit à attendre que la journée passât, pressant chacun des actes qui la remplissaient et dont il n'avait ordinairement nul souci. Il demanda de dîner de bonne heure, parce qu'après dîner il n'y avait plus rien à faire qu'à se coucher et dormir jusqu'au lendemain.

Je ne sais quel air moqueur avait Bérénice en servant sur la table le produit de la chasse Je son maître; toujours est-il qu'elle resta dans la salle à manger plus longtemps que son service ne l'exigeait, pour jouir de l'effet que devait produire Nécessairement le plat qu'elle venait d'apporter.

Le canard sauvage était accommodé aux navets, ni plus ni moins que le dernier d'entre les canards de basse-cour. Marthe, en bonne ménagère, ne manqua pas de s'en apercevoir et d'en faire l'observation.

« Madame, reprit Bérénice, il faut que monsieur ait été à la chasse dans une ferme et ait tué ce canard en lui tordant le cou ; car, outre qu'il n'a pas un grain de plomb dans tout le corps, c'est le canard le moins sauvage que l'on puisse voir, et je parierais mes gages d'un an qu'il barbotait encore avanthier dans la mare de quelque ferme. »

Marthe sourit, et voyant l'embarras de Roger, elle dit : « Bérénice, vous ne savez pas ce que vous dites. . — Si fait bien, madame, repartit Bérénice, ne voyant pas ou

feignant de ne pas voir les signes que sa maîtresse lui faisait pour lui ordonner de se taire; j'en ai accommodé par centaines, des sauvages et des privés; celui-ci est un peu trop gros pour un sauvage : un canard sauvage qui connaît son état a le cou plus grêle, la patte plus menue, les ongles plus noirs, et surtout la membrane des pieds un peu plus mince et douce que celle des pieds de ce pays. A un vrai canard sauvage, les palmes sont comme un satin. »

Roger prit le parti d'avouer en souriant qu'il avait acheté le canard et que le braconnier s'était moqué de lui. Marthe sourit d'abord ; puis quelque chose de contraint se mêla à son sourire; puis un monvement imperceptible de sa physionomie sembla dire : « Au fait, j'en ai pris mon parti. » Un quart d'heure après elle ne pensait plus aux chasses sans résultat de son mari, ni à tout ce qu'elle aurait eu le droit d'en conclure.

Pour Roger, il avait perdu de vue ses griefs contre MMM. Il sentait à chaque instant un frisson lui parcourir le corps; puis il s'inquiétait de l'effet qu'il produirait sur elle. Il se releva au milieu de la nuit pour voir s'il avait un gilet convenable; il craignait d'être gauche, embarrassé ; il préparait ce qu'il avait à dire, c Après tout, se disait-il, elle ne saura pas que c'est moi. »

Dès le point du jour, il était sur la jetée de Honfleur, attendant qu'il plût à la mer de monter assez haut pour qu'on pût mettre le passager à flot.

Arrivé au .Havre, il se fit friser, raser; il acheta des gants de la première fraîcheur ; puis, comme il avait un peu plu le matin, et que les chemins étaient fangeux, il s'occupa de trouver une voiture qui pût le conduire à Ingouville. Arrivé près de la porte, il sentait qu'il pouvait à peine respirer, et que le premier mot qu'il prononcerait s'arrêterait dans sa gorge. et l'étoufferait inévitablement ; il passa la main dans ses cheveux, rehaussa sa cravate, s'assura si sa lettre était dans sa poche et sonna. On fut quelque temps sans répondre, puis des pas lourds et traînants s'approchèrent, et un vieux domestique ouvrit la porte.

c M Aimé Deslandes?

— Il vient de partir pour Rouen. »

Roger reprit baleine, et dit : c Et madame?

— Madame est avec lui ; ils seront absents pendant quinze jours ; monsieur veut-il laisser son nom?

— Je reviendrai. »

Et il remonta en voiture: peut-être lui eût-il été fort difficile de dire s'il était bien fâché de la mésaventure.

Le soir, Marthe lui dit : « Mon cher Roger, vous rentrez depuis quelque temps bien tard ; pour ne pas vous gêner ni moi non plus, car souvent je ne puis retrouver un sommeil interrompu, j'ai fait mettre un matelas de plus au lit qui est dans votre chambre, et vous pourrez y coucher habituellement. »

Roger regarda fixement sa femme. La physionomie de celleci était calme et naturelle et ne peignait ni colère ni mauvaise humeur; peut-être au premier moment eût-il demandé ce changement; mais venant de sa femme, cette idée le troubla et lui parut suspecte. Pour se tranquilliser, il relut toutes les lettres de Y inconnue qui était si près de ne l'être plus; et quand il s'endormit, il avait complètement oublié tout ce qui n'était pas elle.

La petite maison de la côte de Honfleur renfermait de grandes agitations; Marthe avait à moitié compris que quelque chose qui n'était pas elle préoccupait singulièrement son mari; d'abord elle s'en était affligée; puis elle avait montré un peu de mauvaise humeur, puis elle était devenue triste, puis enfin elle avait pris le parti de se renfermer dans les soins de son ménage. Seulement elle s'éloignait de son mari autant que celuici semblait s'éloigner d'elle ; elle s'était résignée à l'abandon, pourvu qu'elle ne fût pas exposée à un partage.

Pour Roger, il s'aperçut que sa femme s'éloignait de lui sans se douter le moins du monde que ce n'était qu'une représaille.

Après un grand danger, quand on a senti la vie prête à s'exhaler à la première fois que Ton respirera, il y a quelques jours pendant lesquels on aime la vie pour elle-même.

Vivre est un bonheur qui n'en laisse désirer aucun autre; on borne tous ses désirs à respirer, à sentir la douce influence du soleil, à s'enivrer du parfum des fleurs, à écouter le vent dans les arbres, à contempler les longues prairies étendues sur le sol comme un immense tapis de velours vert. Il semble que l'on natt à tout cela; c'est une seconde naissance, mais avec la conscience de la vie et des sensations.

C'est du petit nombre des bonheurs dans la vie qui se formulent autrement que par un désir ou un regret; on ne Saurait dire tout ce qu'on découvre de valeur dans un bien que Ton a. perdu ou que Ton va perdre. Il n'y a de patrie que pour les exilés.

Roger s'aperçut que sa femme ne le cherchait pas, et même quelquefois évitait de se trouver avec lui ; il remarqua seulement alors ce qui avait toujours existé, que même auprès de lui elle songeait à tout autre chose. Il pensa que cette tout autre chose pouvait bien être quelqu'un ; il sentit quelque chose de poignant lui toucher le cœur; il fut jaloux, et il sortit moins, il épia sa femme, il parla devant elle, à propos de choses qui o'y avaient aucun rapport, c du mépris qui est le partage de la femme adultère; » il dit plusieurs fois que, si jamais il était trompé, sa vengeance serait terrible, etc., etc. Marthe le regardait avec étonnement et le laissait dire.

Vilhem à M MM.

< Voici plusieurs jours, cher ange, que je ne puis prendre sur moi de vous écrire, parce que je suis involontairement préoccupé d'une pensée qui n'est pas vous ; cependant, comme c'est un chagrin, vous avez le droit de la connaître, et je croirais avoir un tort à votre égard en ne venant pas chercher auprès de vous du secours et des consolations. Le croiriez-vous ?

je suis jaloux, et jaloux sans amour, et jaloux de ma femme. Depuis assez longtemps déjà, elle n'est plus la même, elle m'évite, je la gêne, elle n'a jamais rien à me dire , et si je lui parle, elle m'écoute sans m'entendre , mes paroles ne sont qu'un vain son qui frappe ses oreilles sans arriver à son esprit. Je n'ai jamais compté pour beaucoup dans sa vie; aujourd'hui je n'y suis plus pour rien.

« Certes, je devrais me féliciter de cette indifférence qui me permet si bien d'être tout à vous : eh bien ! je suis inquiet, tourmenté. Pour vous autres femmes, la trahison d'un mari n'est rien quand vous ne l'aimez pas : elle peut blesser votre orgueil, vous faire craindre que son infidélité ne vienne du mépris de vos charmes; mais cela ne dure que jusqu'au moment ou un autre hommage vient vous rassurer sur ce point.

<r Mais l'opinion attache du déshonneur pour nous aux fautes de notre femme : nous sommes comme cet enfant que l'on avait donné pour camarade à un jeune prince, et que l'on fustigeait quand le prince ne savait pas sa leçon. D'ailleurs, l'infidélité du mari est tout extérieure ; celle de la femme remplit la maison de trouble et de désordre.

« Mais je voudrais cependant vous parler de vous ;. depuis quelques instants que je suis là à vous écrire, je trouve déjà moins d'importance au sujet qui m'occupait : ah ! pourquoi ne voulez-vous pas que je vous voie? rien ne pourrait m'atteindre. Mon Dieu, que je pense à vous! Chaque fois que j'éprouve une émotion, soit à la vue de quelque beau spectacle de la nature, soit par quelque pensée qui m'élève l'âme, je vous cherche à côté de moi. »

.. MMM. à Vilhem.

« Que de peine vous vous donnez , cher ami, pour me dire et à la fois ne pas me dire que vous êtes jaloux de votre femme ; que cet incident a réveillé un feu qui n'était qu'assoupi ; en un mot, que vous êtes amoureux, et amoureux la-

mentable ! Croyez-vous que cela puisse me faire de la peine ? vrai, monsieur, vous avez bien peu d'intelligence de ne pas comprendre ce que je crois cependant vous avoir dit assez clairement.

« Je ne veux de vous que ce dont elle ne ferait aucun usage; soyez son mari, soyez son amant, je ne le trouverai pas mauvais; racontez-moi votre amour malheureux pour votre femme et je vous consolerai, je vous aiderai à triompher de ses résistances : je trahirai dans l'intérêt de votre triomphe les secrets du cœur des femmes.

« Vous l'aimez. Eh bien! pourquoi ne pas le dire franchement? pourquoi cacher vos vertus? L'amour conjugal est une des plus respectables choses du monde ; il y a une lâcheté grotesque à nier le» vertus que l'on a et à se parer des vices que Ton n'a pas.

« Vous vous établissez en don Juan , et vous pouvez être le modèle des époux et des pères de famille ; laissez-vous donc être vertueux ; je serai quelques jours sans vous écrire, pour ne pas vous donner de distractions au milieu de ces excellents sentiments. < Adieu. »

Roger relut cette lettre plusieurs fois pour s'expliquer le mouvement d'impatience qu'elle lui avait donné d'abord. L'inconnue dissimulait mal sa mauvaise humeur; Roger voyait qu'à son insu elle l'aimait d'une manière beaucoup moins exceptionnelle qu'elle ne voulait le faire croire. Il s'irrita contre les femmes en général; il se mit à nier l'amitié; en quoi il ne nous paraît pas avoir tout à fait tort.

L'amitié entre deux personnes de sexe différent n'est rien ,

ou est de l'amour. Dans l'amitié ordinaire, un ami procure à

son ami tous les bonheurs qu'il dépend de lui de lui procurer;

- H lui cède sa stalle au théâtre, il lui prête son cheval, il joue

aux échecs avec lui, etc., etc.

Mais si vous avez une femme pour amie , qu'elle n'ait ni stalle à vous céder, ni cheval à vous prêter, et que tous ne soyez pas disposé à jouer aux échecs, il peut arriver que dans une soirée, aux deux coins du feu, ainsi que les amis en passent de si excellentes, vous n'ayez plus d'histoires à lui raconter, et qu'elle ait disposé en votre faveur de toutes celles qu'une femme raconte ; alors ne pouvez-vous sentir un désir de passer vos mains dans les ondes de ces longs cheveux? ne sentirez-vous pas une secrète attraction qui portera ces cheveux à vos lèvres, ou vos lèvres à ces cheveux ? N'aimerezvous pas quelquefois à regarder ces doigts effilés, à tenir cette petite main douce dans votre main ? car l'amitié ne durcit pas les mains des femmes, et n'éteint pas ce feu qui se communique si rapidement quand les paumes des mains se touchent, si rapidement que la poitrine en sent une subite commotion, qu'il semblé que les veines s'ouvrent et que le sang de l'un gonfle les veines de l'autre et remonte au cœur.

Si vous racontez à une femme , votre amie , les rêves de votre âme , cet amour vague , semblable à l'oiseau craintif qui , à l'heure où la première étoile scintille , voltige audessus des vieux tilleuls, hésitant et cherchant sur quelle branche s'abattre; si vous lui dites: « La femme que j'aimerais aurait les yeux de ce bleu changeant, tantôt gris , tantôt vert, qui donne au regard tant d'expression ; i et, si en la regardant , vous trouvez dans son regard cette pénétrante expression dont vous parliez.... Qu'arrivera-t-il ?

Un ami fera tout au monde pour vous donner la femme que vous aimez. Votre amie fera-t-elle moins pour vous si c'est elle-même que vous aimez?

Si votre ami était une femme, il serait votre maîtresse.

MMM. à Vilhem.

« Je voudrais bien que vous n'eussiez pas reçu ma lettre , mon ami ; elle n'a pas le sens commun, ou plutôt elle a un sens par trop commun et trop vulgaire. Quand je me la rappelle, je suis sûre que vous m'avez crue piquée de votre confidence; non , mon ami , non j'en suis reconnaissante ; ne me privez jamais du droit de vous consoler; vos chagrins m'appartiennent , et c'est pour eux seulement que je ne veux pas de partage. « Je vais donc vous rassurer, mon ami , à l'égard de votre femme. Vous m'en avez peu parlé , et peut-être eussiez- vous aussi bien fait de ne pas m'en parler du tout.

« Une femme sage reste sage , par cela seul qu'elle Ta été longtemps ; je m'explique ;

« Bien plus que la vôtre , notre vie est soumise à une ouïe de convenances et d'usages auxquels nous ne pouvons échapper. Nos habitudes sont tyran niques, et nous ne pouvons ni les changer ni les modifier sans qu'on s'en aperçoive , puisqu'elles sont liées à tous les détails de l'intérieur de la maison. « Une femme ne peut se lever plus tôt ou plus tard que de coutume sans tout changer autour d'elle ; elle ne peut tpnir ferméOtUne porte habituellement ouverte , ni sortir aux heures où elle ne sort pas d'ordinaire , sans qu'on le remarque et sans qu'on en tire des conséquences. Admettez qu'une femme ait triomphé de ses habitudes de vertu et de réservé, qu'elle ait oublié ses devoirs les plus sacrés, qu'elle ait passé par-dessus les craintes du danger et du mépris, elle sera arrêtée encore par une foule de petits inconvénients qui la gêneront à chaque instant. Une autre femme a sa vie toute disposée pour l'intrigue : on ne remarque ni une heure qu'elle passe renfermée, ûi deux heures qu'elle passe dehors, parce qu'elle a toujours fait ainsi; mais celle qui a mené une vie calme et sédentaire,

on lui demandera tout de suite la raison qui dérange ainsi ce qu'elle a accoutumé d'être et de faire.

a Le mal alors ne peut faire que des progrès extrêmement* lents, et souvent le drame n'a pas de dénoûment; il y a aussi bien plus de femmes qu'on ne le suppose généralement, je ne dis pas qui soient vertueuses, parce que je mets un peu la vertu dans l'intention, mais qui ne soient pas infidèles. Adieu, mon ami, il est plus facile qu'on ne croit à un mari de conserver sa femme, et il n'y en a pas un qui ne soit complice, au moins, pour la moitié, du mal qui peut arriver. »

MMH. à Vilhem.

« Vous n'avez pas répondu à ma lettre; peut-être la cause la plus simple et la plus naturelle vous en a empêché , et je ne puis faire autrement que d'attribuer celte inexactitude aux plus tristes événements; j'espère, mon ami, que vous n'êtes ni malade ni malheureux. "

c Écoutez-moi : l'éloignemenl où nous sommes l'un de l'autre, les obstacles qui nous séparent à jamais, me donnent le courage de vous faire un aveu.

c Je vous aime. Je vous aime de tout l'amour que peut contenir une âme. Vous comprenez qu'après cet aveu je ne vous verrai jamais; mais j'ai pensé que je faisais un cruel et inutile sacrifice de vous cacher ainsi ce qui se passe dans mon cœur; j'ai pensé que, sûre comme je suis de ne jamais voir mon amour criminel, je pouvais sans terreur me laisser aller à la douceur de vous en parler ; que je n'avais pas le droit de vous cacher de mes pensées celle qui exerce sur ma vie le plus d'influence et de pouvoir.

a Je vous aime de tout un trésor d'amour que j'ai , depuis que j'existe , amassé et enfermé dans mon cœur; je ne vis que par vous et pour vous.

<r Maintenant , vous ne demanderez plus à me voir; je veux garder à mon amour toute sa pureté et toute son innocence , et pour cela il faut que je ne vous voie jamais.

« Au nom du ciel, Vilhem, ne me parlez plus de votre femme : c'est votre funeste confidence qui m'a ainsi éclairée sur moi-même , et qui me force à vous avouer aujourd'hui ce qu'à moi-même je ne m'étais pas encore avoué! Vous ne sauriez croire les pensées mauvaises qui ont traversé mon cœur depuis quelques jours; j'ai senti une joie cruelle des torts que votre femme avait peut-être envers vous; j'ai été heureuse de penser qu'elle ne vous aimait pas, que j'étais seule à vous aimer; et, en même temps, je la plaignais de méconnaître un bonheur qui aurait si bien rempli ma vie à moi; mais aussi, quand je vous voyais la regretter, quand je voyais votre amour se trahir par la jalousie , comme je la haïssais 1

« Savez- vous, Vilhem , pourquoi je vous dis tout cela? c'est parce que ces pensées ne se glissaient dans mon cœur qu'à la faveur des ténèbres dont elles s'enveloppaient; je penserai tout haut avec vous , et mes mauvaises pensées avorteront en naissant, comme certaines , herbes de marais se dessèchent au soleil. »

xvn.

Vilhem à MMH.

« Tu m'aimes donc enfin, cher ange, tu m'aimes l et mon âme est remplie d'une joie que je n'ai jamais sentie, que je n'ai jamais soupçonnée. Que ce mot doit être doux, quand ta voix le prononce! Tu m'aimes, et moi aussi je t'aime, moi aussi je ne vis que par toi et pour. toi. Mais quel est donc cet amour qui te laisse ainsi maîtresse de ta volonté et ne dépasse pas les limites que tu lui prescris? Quoi l c'est au moment où par ce charmant aveu tu me donnes de te voir , d'être au-

près de toi , un désir qui me dévore , c'est à ce moment que tu prononces ce terrible arrêt : Nous ne nous verrons jamais l

* Comme tout m'est indifférent maintenant) comme le monde entier conjuré contre moi me trouverait dédaigneux et invulnérable! Tu m'aimes! Abl comment as- tu si longtemps gardé dans ton cœur ce mot qui devait me rendre si heureux? •

« Je suis maintenant à l'abri de tout. Que m'importe cette femme et ses actions? je suis tout à toi; elle n'aura plus même le pouvoir de m'impatienter, je t'appartiens; je vis dans l'atmosphère dont m'entoure ton amour. Oh 1 que je voudrais retrancher de ma vie toutes ces inutiles années , tous ces jours perdus, que j'ai passés sans t'aimer, sans être aimé de toi! Mon Dieu ! que la vie me semble courte, pour renfermer tant * de félicité 1

« Cher ange, votre volonté seule peut m'empêcher de tout quitter pour voler auprès de vous, là où est mon âme. Ni préjugés , ni convenances , ni sentiments , ni devoirs , rien ne m'arrêterait. Votre amour est mon seul bien , ma seule ambition. Oh ! pourquoi me refusez- vous de vous voir, d'entendre une seule fois le son de votre voix? et j'irai ensuite vous aimer au fond du désert le plus sauvage, j'emporterai du bonheur pour toute ma vie ; vous ne savez pas quel supplice c'est de ne pouvoir jamais me représenter vos traits....

<r Aimez-moi, ne m'abandonnez jamais. Je pouvais vivre sans vous , je m'ennuyais seulement , parce que mon cœur restait vide de toute la place qui vous appartenait; mais maintenant , sans votre amour , je sens que je ne pourrais vivre , car votre amour est devenu ma vie tout entière. »

Roger n'exagérait pas l'émotion à laquelle il était en proie; il ne pensait qu'à son inconnue , il ne pouvait plus voir personne sans une visible mauvaise humeur ; il restait chez lui moins que jamais et ne trouvait nulle part de grève assez sau-

vage, de plage assez solitaire pour y cacher son bonheur, ses désirs et les souffrances que lui causait par moment la résolution de celle dont dépendait désormais son existence.

Les quinze jours que devait durer l'absence des habitants de la maison d'Ingou ville étaient écoulés; il alla au Havre, plein d'une émotion dont l'œil le moins clairvoyant se fût aperçu.

c Je la verrai, disait-il, je l'entendrai, mais je commanderai à mes transports ; elle ne me connaîtra pas. »

Arrivé au Havre, il avait oublié la lettre de recommandation : il fut anéanti. Que faire de cette longue journée? on ne pouvait repartir que le soir. Léandre eût traversé à la nage.

Il y avait, du temps de Léandre, des amants plus entreprenants qu'aujourd'hui; peut-être aussi n'y avait-il pas, à l'endroit que traversait Léandre, de courants semblables à ceux que l'on rencontre du Havre à Honfleur, et qui entraîneraient invinciblement un bâtiment qui aurait la maladresse de s'y laisser prendre.

Il acheta des fleurs et les fit porter à la maison d'Ingou ville ; certes, il envoya avec ces fleurs la meilleure partie de son âme.

Le lendemain, il arriva avec sa lettre. Au moment de sonner, il lui semblait que le bruit de la sonnette allait être le signal de quelque grand bouleversement dans la nature ; cependant ce bruit n'eut d'autre effet que d'attirer le même domestique qu'il avait déjà vu.

« M. Aimé Deslandes ?

— Il est sorti. »

Roger sentit un frisson mortel. Allons, pensa-t-il, ils ne sont pas revenus.

« Et madame?

— Madame est chez elle.

— Annoncez-moi.

— Donnez-vous la peine d'entrer, a

Et l'on introduisit Roger dans la pièce dont il n'avait vu du dehors que les rideaux bleus. Il croyait entrer dans le ciel ; un 227 d

parfum était répandu dans la chambre, parfum vague que l'on ne pourrait désigner par aucun nom, parfum qui semble s'exhaler d'une belle bouche. C'était, comme il l'avait soupçonné, une chambre à coucher.

c Monsieur veut-il attendre un instant? >

Et on le laissa seul. Il s'approcha d'une glace et répara quelque désordre survenu à sa cravate et à ses cheveux.' Puis il examina avec avidité tous les détails de cette chambre si sacrée pour lui. Les rideaux du lit étaient bleus comme ceux des fenêtres. Une écharpe avait été oubliée sur un meuble; il s'en saisit et la porta à ses lèvres. Mais on ne pourrait peindre avec quel ravissement il reconnut dans un vase du Japon le bouquet qu'il avait envoyé la veille. On l'avait parfaitement soigné ; il baignait dans une eau pure et qui avait évidemment été renouvelée le matin. Il en prit une fleur et la cacha.

Tout était d'une grande élégance autour de lui, quoique beaucoup d'objets parussent d'une époque bien antérieure à l'âge que peut avouer une femme ; il y avait auprès de la cheminée une causeuse sur laquelle on avait laissé une broderie commencée; il n'y avait que quelques instants qu'elle avait quitté cette place : il s'y assit. Il croyait rêver; il cherchait à se la représenter. Comment sera-t-elle vêtue? et son regard, et sa voix? Mais lui, Roger, comment cacher son émotion, comment ne pas lui dire : < C'est moi.... c'est Vilhem? » Il lui semblait qu'elle devait le reconnaître, comme lui lar reconnaîtrait dans une foule. Une porte s'ouvrit, la portière au drap J)leu qui la couvrait se dérangea, et une femme entra.

Sa robe était d'une de ces couleurs indéterminées que l'on a assez désignées en les appelant couleurs foncées ; elle était longue et presque traînante.

« Ah! parbleu, monsieur, a le droit de dire ici le lecteur, ous abusez de la description et vous vous livrez ici à la plus

ridicule et la plus déplacée. que j'aie jamais eu le malheur de rencontrer.

— Hélas! monsieur, c'est que la femme qui était dans cette robe était un vieillard de cinquante-cinq ans, avec un tour de cheveux en soie et du rouge végétal sur les joues. »

Roger resta quelques instants étourdi. Tant que la porte ne fut pas refermée sur la personne qui entrait, il s'attendait à la voir suivie d'une autre. Puis il chercha sur ce vieux visage des traces de la beauté qu'il s'était figurée^ Cependant il fallait parler : il demanda M. Deslandes.

« Il est absent.

— Alors, madame, je suis désespéré de vous avoir dérangée. »

Il salua et se retira après avoir jeté encore un coup d'oeil sur Mmet>eslandes.

11 sortit de la maison sana savoir où aller; il n'avait plus d'intérêt à rien, il n'avait aucune raison d'être dans un lieu plutôt que dans un autre; son illusion perdue, la vie lui paraissait devenue un chemin circulaire qui ne conduit à rien.

Il rentra chez lui le soir, en proie au plus profond découragement; il n'entendait pas ce qu'on lui disait ou répondait à peine; ce n'était plus de la distraction, c'était de l'abattement; il avait l'air si malheureux, que sa femme en eut pitié et lui demanda s'il était malade; sur sa réponse négative, elle lui demanda s'il était affligé. Cette sollicitude, passant des maux du corps à ceux du cœur, était d'abord un devoir, ensuite un sentiment affectueux. Roger se reprocha tout ce qu'il avait ôté de sa vie à cette bonne créature pour cette vieille femme dont la mystification le rendait si malheureux.

Il resta plus longtemps que de coutume dans la chambre de sa femme, et quand, lui donnant une bougie allumée, elle lui dit : c Bonsoir, » il hésita un moment; mais un refus l'eût tellement blessé, qu'il n'osa pas s'y exposer.

Le lendemain il ne sortit pas; il s'occupa de quelques travaux dans le jardin ; il changea la disposition des meubles de

la chambre ; il s'enquit si sa robe de chambre était en bon état ; en un mot, il était facile de voir que ses pensées ne l'entraînaient plus dehors.

Cependant, par moments, il prenait ce qu'il avait vu à Ingouville pour un rôve; la mémoire lui retraçait bien le vieux visage, mais il lui semblait voir en même temps derrière lui une autre figure, la figure de son inconnue, fraîche et souriante.

MMM. à Vilhem.

c Qu'êtes-vous donc devenu, mon ami, que je ne reçois*plus de vos lettres, de vos lettres qui me sont si précieuses et si chères? Êtes- vous malade ou m'avez-vous oubliée? Triste ou malheureux, vous auriez confié vos chagrins à mon cœur. Je ne puis croire que vous ne l'eussiez pas fait; c'est la seule infidélité que je ne vous pardonnerais pas. J'espère du reste que quelque chasse lointaine, quelque plaisir est ce qui vous a distrait de moi. Hier j'ai relu quelque chose de vous ; une phrase m'a frappée : ce Une* vie sans amour, « c'est une prairie sans fleur, c'est une fleur sans éclat et sans parfum. »

« Cela est bien vrai, mon ami, quand je me rappelle ce que c'était que mon existence avant de vous connaître; je ne comprends pas où je trouvais la force de supporter une vie si pesante et si désintéressée de tout. Je suis heureuse, cher Vilhem, je suis bien heureuse ; votre amour me fait une si belle part dans la vie, que je me laisse aller à prendre en pitié tout ce qui m'entoure; cela me rend bonne et indulgente pour tout le monde; j'ai tant de bonheur.à moi toute seule, que je crois en avoir dérobé une partie, et que je voudrais le cacher même à Dieu pour ne pas exciter l'envie.

« Que ne puis-je, mon ami, remplir votre existence comme vous remplissez la mienne? Que vous m'aimeriez, si vous étiez

aussi heureux que moi! Certes, vous n'auriez pas été si longtemps sans m' écrire. Votre silence m'inquiète et trouble le bonheur calme que vous m'avez donné. Je n'ose m'entretenir moi-même ni vous entretenir de ce bonheur; ma fatuité pourrait irriter le sort et le faire m'infliger de tristes expiations. »

MMM. à Vilhem.

a Encore quatre jours écoulés sans une lettre de vous. Au nom du ciel, Vilhem, ne jouez pas ainsi avec le sentiment le plus vrai. Depuis quatre jours, je paye mon bonheur si fugitif par d'horribles inquiétudes et d'intolérables angoisses. Depuis quatre jours, je meurs de douleur et de regret. Hélas! je m'arrête dans mes reproches; qui sait quelles tristes circonstances peut-être nous séparent? Il est une idée qui me revient à chaque instant et qui me donne un frisson glacial, une idée que je n'ose admettre , que je repousse tout le jour, une idée qui revient en rêve pendant mon sommeil.... Oh! non, on ne meurt pas quand on est tant aimé

< Et d'ailleurs, quel accident imprévu aurait pu vous frapper? Vous êtes jeune, bien portant; non, c'est impossible. Mais alors vous m'avez donc oubliée?... Oh! moi, avant de vous oublier, de vous laisser sans nouvelles, je serais morte. Mais alors mon âme serait auprès de vous. »

Vilhem à MMM.

« 11 n'y a donc pas de sympathie , et tout ce qu'on en dit n'est qu'une misérable invention des faiseurs de romans ! Vous ne m'avez donc pas reconnu? Madame, je suis resté dix mi-

nules dans la même chambre que vous, et, parce que je ne vous ai pas dit mon nom, vous n'avez pas su que c'était moi. i

MMM. à Vilhem.

c Vous n'êtes donc pas mort! Maintenant seulement j'ose envisager cette épouvantable pensée, et elle m'effraye moins que je ne l'aurais cru , tant je sens bien que je serais morte de votre mort. Mes terreurs , mes nuits sans sommeil , n'ont donc servi qu'à me faire sentir plus profondément à quel point je vous aime; mais que me dites- vous donc dans cette lettre dont je n'ai vu la froideur qu'après m'être réjouie en la recevant, en reconnaissant votre écriture? Que me dites- vous? Je ne vous ai pas reconnu; vous avez passé dix minutes avec moi, etc.

« Que signifie cette folie? Il y a bien longtemps que je n'ai vu un visage étranger, et si je vous avais vu, fussiez-vous au milieu d'une foule , j'aurais dit : « C'est lui. » Mais de grâce, expliquez-moi vite ce mystère inconcevable.

« Mais, je vous en prie , ne m'exposez plus à de semblables tortures; j'ai souffert au delà, de toute expression. Promettezmoi bien, cher ami , de ne plus ainsi m'abandonner. Dites-moi les causes de votre oubli. Que de choses vous devez avoir à me raconter! Moi, pendant tout ce temps, je n'ai fait qu'attendre, me désespérer, relire vos lettres et pleurer. »

Vilhem à MMM.

c Parlons sérieusement, madame; je sais tout, il n'est plus temps de prolonger la plaisanterie. Je sais tout; c'est, je crois, vous en dire assez. »

MMM. à Vilhem.

c Vous savez tout. Alors vous savez que je vous aime, vous savez que je me brise la tête pour savoir ce qui s'est passé sans pouvoir rien deviner; vous savez que mon pauvre cœur est bien froissé et bien triste de vous voir aussi injuste et aussi ingrat.

« Je cherche. Voilà ce qui se passe en moi : je ne vous cache rien ; je n'ai pas une pensée qui ne soit pour vous , ou plutôt qui ne soit vous ; si quelqu'un peut me trouver des torts , ce n'est pas vous, vous à qui j'ai donné toute ma vie; ce serait plutôt ceux auxquels, pour vous donner tout, je n'ai rien gardé de mes affections et de mes soins.

c Vous savez tout. Vous savez alors que vous me faites mourir de chagrin et d'impatience ; vous savez que mes yeux sont brûlés des larmes que vous me faites répandre. »

Vilhem à MMM.

« C'est moi , madame , qui suis allé vous demander M. Deslandes il y a une quinzaine de jours ; c'est moi qui n'ai pu vous parler qu'en balbutiant, et me suis hâté de sortir de votre présence (après que vous m'avez appris l'absence de votre mari). C'est moi qui n'avais pu résister plus longtemps au besoin de vous voir, et qui, sous un frivole prétexte, me suis présenté à vous sans me faire connaître.

« Voudriez- vous bien, madame, me dire quel était le but de la plaisanterie dont vous m'avez rendu victime, et la raison qui, pour l'exécution de cette plaisanterie, m'a valu votre préférence? »

MHM. à Vilhem.

« Quel bonheur, cher Vilhem , et comme j'ai ri du sujet de votre grave ressentiment l C'est bien fait, monsieur, et je suis enchantée de ce qui vous est arrivé : cela vous apprendra à mépriser mes ordres.

«c Mon Dieu ! comme je vous appartiens , comme vous me faites passer en peu d'instants de la tristesse la plus amère à la joie la plus folle ! Mais il faut que je vous gronde sérieusement. Je ne veux pas vous voir; ce n'est que l'impossibilité où nous sommes de nous rencontrer qui me donne le courage de vous aimer et de vous dire que je vous aime ; ne gâtez pas mon bonheur par de semblables craintes. Je ne vous avais pourtant pas trompé, monsieur; je vous avais dit : « Je ne demeure pas au Havre; » mais c'est probablement en trompant que vous avez appris à être défiant. Vous avez cru que je vous abusais ; vous avez trouvé là une vieille femme, et vous avez cru que cette vieille femme c'était moi , et vous vous êtes cru aimé d'une vieille femme.

« Non, monsieur, non, je ne vous avais pas trompé; je suis jeune et assez jolie; la femme que vous avez vue est une amie de ma mère , qui fait prendre vos lettres à la poste et me les fait parvenir sans se douter le moins du monde de ce qu'elles contiennent. Non, non, je ne vous aurais pas vu sans vous reconnaître, j'en suis sûre.

c Mais vous, vous avez cru que c'était moi l à vos yeux j'ai été pendant quinze jours, je suis encore, au moment où j'écris ceci, cette pauvre chère Mme Deslandes, si longue, si sèche, avec ses joues couvertes de fard et ses faux cheveux. Comment réparerez-vous cela 1

« Sérieusement, cher Vilhem, ne cherchez plus à me voir; vous m'affligeriez et vous m'ôteriez toute ma sécurité. Mais quel jour étiez- vous si près de moi?

c P. S. Je vous envoie de mes cheveux, pour bien constater % ma jeunesse et leur véracité. »

Roger fut un peu honteux de son quiproquo ; mais il fut bien heureux de ne pas avoir perdu, comme il se Tétait figuré, cet amour sans lequel il ne savait plus que faire de chacun des jours qu'il avait à passer. MMM. lui demanda comment il avait pu suivre ainsi ses lettres jusque chez Mme Deslandes; il prétexta un voyage d'affaires au Havre, et ajouta à ce mensonge le récit vrai de sa rencontre au bureau de poste avec la domestique qui avait porté sa lettre.

L'ami Moreau arriva à Honfleur au moment où on l'attendait le moins : il venait passer quelques jours avec Roger, et, pour se distraire, contempler la sauvage beauté des rives de l'Océan.

La nuit qui suivit son arrivée fut employée par Roger et Moreau en confidences réciproques.

Ainsi qu'il est d'usage entre deux amis qui ne se cachent rien, Roger ne dit pas un mot de sa correspondance avec sa belle inconnue, et Moreau raconta ses bonnes fortunes avec des femmes qu'il n'avait jamais vues. Moreau était un lovelace qui avait une liste de victimes d'autant plus longue qu'elle se composait de toutes les femmes qu'il n'avait pas eues; du reste, il ne tarissait pas sur son enthousiasme pour la nature : il venait respirer et oublier quelque temps Paris, cette ville de bruit, de boue et de fumée.

Le lendemain, il ne se réveilla qu'à onze heures; il déjeuna, puis il fit une partie de billard avec Roger.

c  propos, dit-il, voici le collier que tu m'as demandé. »

Et il sortit de sa poche un petit écrin. Roger lui fit signe de se taire, prit l'écrin et dit :

« Surtout n'en parle pas devant ma femme!

— Comment? je croyais que c'était pour elle.

— N'importe; n'en parle pas.

— Ah! je comprends, c'est une surprise que tu veux lui faire.-

— Le collier n'est pas pour elle.

— Ah! Roger, les perles lui iraient à ravir. »

Le second jour, il plut depuis le matin. Moreau; qui avait apporté sa boite de couleurs pour faire des études, comme il convient à un peintre Qui voyage, dessina de face, de profil et de trois quarts la berline dans laquelle il était venu, et que l'on avait laissée dans la cour.

Le troisième jour, la pluie de la veille avait rendu les chemins impraticables; il joua au piquet avec Roger. Roger, qui ne jouait jamais aux cartes, s'endormit profondément.

Le quatrième jour, Marthe était indisposée; Moreau, qui n'avait pas voulu accompagner Roger à la chasse, dfna seul et passa la soirée à jouer aux cartes avec Rérénice.

Le cinquième jour, il se rappela qu'il avait des lettres à remettre au Havre; le sixième, Roger fit avec lui la traversée de Honfleur et revint seul chez lui.

Vilhem à MMM.

« Je vous envoie, cher ange, un collier de perles qu'il vous faudra porter pour l'amour de moi. Je vous remercie bien du précieux trésor dont vous m'avez enrichi. N'avez-vous rien senti des baisers dont j'ai couvert vos cheveux? Il y a dans le papier dont vous vous servez pour m'écrire un parfum si doux qu'il semble émané de vous. Ce parfum me permet d'être toujours avec vous. Au milieu de l'ennui que me donnent les gens que je suis obligé de voir, je porte votre dernière lettre, cachée dans ma main, à mes lèvres, et je m'enivre de ce parfum céleste. Il y a pour moi, attachée aux odeurs, aux couleurs, une foule d'idées mystérieuses qu'il me serait à peu

près impossible de définir ou dont la définition me donnerait aux yeux de bien des gens tout l'air d'un rêveur à cervelle creuse ou remplie de fantastiques images. Je vous l'ai dit : je n'écris plus pour le public; j'ai retrouvé dans un tiroir quelques vers assez mal rimes et quelques lignes de prose que comprendront seuls ceux que la nature a doués d'un profond sentiment des couleurs, ceux qui n'entendent pas seulement par les oreilles, mais aussi par le cœur et par l'imagination, ceux auxquels parlent les parfums et les couleurs dans un langage mystérieux et poétique.

« Je vous fais grâce des vers, vous subirez la prose. « Les couleurs ont une telle influence sur l'esprit qu'il suffit de regarder pendant quelque temps une couleur pour se laisser entraîner à un ordre d'idées tout différent de celui dans lequel on se trouvait auparavant.

« Les couleurs sont la musique des yeux : elles se combinent comme les notes. Il y a sept couleurs comme il y a sept notes de musique; il y a des nuances comme il y a des demitons.

« La musique commence où la poésie finit. Il y a des pensées dont le commencement se parle et qui ne peuvent finir qu'en musique, sous peine de tomber dans le pathos; certaines harmonies de couleurs produisent des sensations que la musique elle-même ne peut atteindre. Les vitraux des églises gothiques et les sons séraphiques de l'orgue produisent une impression entièrement analogue; l'encens complète l'harmonie.

< La nature a des harmonies qui rendent froide la plus belle musique, parce que ses harmonies se composent de ce qui frappe tous les sens.

« En même temps que notre oreille est délicieusement caressée par le murmure du vent dans les feuilles et par le murmure du ruisseau sous les violettes en fleur, par le chant de l'oiseau sous les feuilles, par le bourdonnement de l'abeille autour des lis, noire œil est captivé par la couleur d'émeraude du feuillage, par les violettes couleur d'améthyste, par l'abeille,

topaze ailée. Et aussi nous respirons le parfum du feuillage et celui des fleurs. Tous nos sens à la fois sont saisis, captivés, enivrés.

c Beethoven seul a presque rendu tout cela en musique dans sa symphonie pastorale.

c On ne peut exprimer en paroles que les sens les plus vulgaires des couleurs; car, ainsi que la musique, elles font entendre ce qui ne peut pas se dire. Voici quelques-unes des impressions que j'en reçois.

c Le cramoisi. — Richesse, splendeur, faste naturel.

« Le violet. — Richesse plus imposante et plus sévère, douleur noble et arrivée à l'état de mélancolie.

c Rose. — Fraîcheur, jeunesse, joie d'exister, insouciance.

c Lilas. — Plus de fraîcheur et cependant moins de jeunesse, de toutes les couleurs la plus printanière, mélancolie de l'amour heureux, pleurs sans amertume.

« Bleu. — Calme, bonheur, espoir fondé.

« Bleu pâle. — Pureté, vague, innocence, rêverie.

« Écarlate. — Éclat, arrogance.

c Jaune. — Richesse gaie, beauté riante, abondance.

« Amarante. — Laisser aller, élégance, ennui sans sottise.

« Gris. — Tristesse, paresse du cœur.

c Vert. — Pensées, vigueur, distinction naturelle.

c II est facile de voir d'après cela combien ma vue est choquée par les discordances, mais aussi combien les splendides harmonies du soleil couchant la ravissent et la charment.

c II y a pour moi une telle connexité entre les couleurs et les sons que je traduirais chaque couleur par un instrument.

c Le vert, la harpe.

« Le lilas, la flûte.

c Uécarlate, la trompette.

c Le rose, le flageolet.

« V amarante, le piano.

c Etc., etc.

« L'harmonie des sons et des couleurs n'est pas moins évidente avec les parfums.

« Lécarlate, la tubéreuse.

« Le cramoisi, l'héliotrope.

« Etc., etc. a

A tout cela, l'inconnue ne comprit pas un mot. Elle répondit que c'était fort joli.

MMM. à Yilhem.

c Je suis bien heureuse du beau collier que vous m'envoyez, mon ami ; l'habitude où je suis de porter des robes montantes me permettra de le garder toujours sur moi sans qu'on s'en aperçoive. Maintenant que je vous ai remercié, il faut que je vous gronde.

c Le ciel m'avait donné une magnifique occasion de vous aimer à mon aise, sans dangers, sans scrupules ; j'aurais dû profiter de cette occasion, me laisser passer pour vieille, vous appeler mon fils et ne vous montrer qu'une affection protectrice et maternelle. J'aurais évité le trouble étrange que m'a causé ce que vous avez la méchanceté de dire de ces baisers donnés, je ne sais pourquoi, à mes cheveux. Hélas 1 oui, je les ai sentis, et j'en suis encore toute triste et toute honteuse. Mon Dieu, pourquoi m'aimer de cette manière? cela n'est bon qu'à oppresser le cœur et à m'agiter de mille soucis inquiétants. Voyez comme je suis folle et comme vous avez tort de me dire ces extravagances. Hier soir, à minuit, je pensais à vous; eh bien, je suis sûre que vous avez baisé mes cheveux : j'en 1 ai senti une impression ravissante et douloureuse à la fois, et tout cela a fini par des larmes, car je vois mon amour aujourd'hui moins innocent que je ne l'avais cru d'abord. Oh ! mon ami, il ne faut jamais nous voir; il faut me laisser croire que mon amour est une vertu.

c Je ne vous l'ai jamais dit; mais vous le savez bien, vous avez bien deviné que je suis mariée. Vil hem ! Vilhem ! j'étais sans remords jusqu'au moment où vous avez reçu cette fatale boucle de cheveux. Je ne veux pas être coupable envers lui; il est bon, il veut que je sois heureuse.

« Vous êtes donc venu au Havre. Vous avez vu cette mer que je vais contempler presque tous les jours; vous avez dû éprouver les mômes émotions que moi : ce jour-là, Vilhem, nous d 'étions pas séparés. Hélas 1 vous n'êtes que trop près de moi, puisque vous me bouleversez ainsi. Ne m'écrivez pas de semblables choses, je vous en prie ; ne dérangez pas un bonheur dont je jouis si complètement.

« Pourquoi donc suis-je si triste aujourd'hui en vous écrivant, et pourquoi cette tristesse a-t-elle tant de charmes pour moi? Souvent, quand je regarde la mer et le ciel, je suis des yeux et de l'âme un flocon de nuages qui va vers la Seine et Paris ; je pense que ce nuage passera au-dessus de votre tète. Quand je suis bien seule, je confie des paroles au vent pour vous les porter quand il souffle vers vous ; et, quand il vient de votre côté, il me semble qu'il y a dans son haleine quelque ehose de votre voix. »

Vilhem à MM M.

« Laisse-toi donc m'aimer, cher ange, et ne lutte pas ainsi avec le bonheur que le ciel nous envoie. N'as-tu pas assez donné à cet être vulgaire et inepte qui te possède sans te comprendre, qui n'a d'intelligence ni dans l'esprit ni dans le cœur, puisqu'il ne sait pas qu'il est le plus heureux des «hommes, puisqu'il ne meurt pas de son bonheur? Il te possède! Mon Dieu, que je le hais quand cette pensée vient me gonfler le cœur 1 II a à lui tout le bonheur, toute la joie qui devait être ma part dans ce monde. Que de haine il y aurait dans mon âme, si l'amour y laissait de la place ! Que dois- tu donc à ton

tyran, à celui qui nous sépare ? Tu es à moi, à moi qui sais te comprendre et t'aimer, à moi qui souffre si cruellement de ton absence, à moi que le ciel a créé pour t'adorer. Que sont ces liens odieux imaginés par les hommes et dan9 lesquels nous gémissons l'un et l'autre, auprès de ce lien céleste dont Dieu nous a unis, en nous donnant deux âmes pareilles qui se cherchent de loin ?

o Je t'aime et je prendrai de toi, de toi qui m'appartiens, tout ce que j'en pourrai prendre. Tu te plains du trouble que t'a causé ma le tire. Ah 1 si tu sentais ce feu dévorant qui circule dans mes veines, quand je baise tes cheveux 1 si tu connaissais ce délire qui fait que je t'appelle dans mes nuits sans sommeil, et que je tends les bras dans l'ombre! Obi je t'en prie, augmente mon trésor, envoie-moi quelque chose qui ait fait partie de ton vêtement : un ruban, un gant. Ce collier caché sous ta robe, de combien de caresses je l'ai chargé 1 »

MMM. à Vilhem.

« Nous sommes deux insensés, moi surtout qui ai cru que cet amour serait une distraction dans ma vie : il est devenu ma vie tout entière; mais; mon ami, ayez pitié de moi, vos lettres me font trop de mal.

« Une feuille périodique, qu'un hasard a fait tomber dans mes mains, car je n'en lis jamais, m'apprend qu'on va jouer au Havre une pièce de vous, représentée à Paris il y a quelques années. J'assisterai à la représentation : que mon cœur battra doucement de votre triomphe 1 que je serai fière et heureuse 1 Cher Vilhem, vous serez au théâtre, nous ne nous verrons pas, mais nous saurons que nous sommes dans la même enceinte; les applaudissements vous réchaufferont le cœur en pensant que je les entendrai, et ce jour-là vous aimerez la gloire. »

Roger sentit à cette nouvelle une profonde émotion. Tout ce qui depuis longtemps était mort en lui se réveilla ; il fut toute la nuit tourmenté de savoir quelle était la pièce choisie par les comédiens : pourvu que ce soit ma meilleure, pourvu que le public capricieux ne change pas d'avis sur ce qu'il a déjà applaudi 1 Le lendemain, il courut au Havre ; la pièce que l'on devait représenter était celle qui avait obtenu le plus de succès. Mais comme il se rappelait des vers faibles, d'autres détestables : c Ahl disait-il, si alors j'avais été aimé d'elle! »

Par moments, il semblait à Roger que le jour de la représentation n'arriverait jamais : d'autres fois, il aurait voulu pour tout au monde le retarder indéfiniment ; un jour il voulait changer un rôle; un autre jour supprimer un acte II se promettait du reste de se tuer si la pièce n'était pas couverte d'applaudissements, et quand, pour se rassurer, il se rappelait ceux qu'elle avait obtenus lorsqu'elle avait été représentée à Paris, il sondait les plus profonds replis de sa mémoire et de sa conscience pour énumérer tout ce qui avait pu contribuer au suocès du drame, en dehors de son mérite intrinsèque : les amis qu'il avait dans la salle, les billets donnés, le jeu de tel acteur, la figure de telle actrice, la jambe de telle autre dont la jupe était fort courte.

Une fois il se leva au milieu de la nuit, et attendit en se promenant dans sa chambre que le jour parût; alors il se transporta au Havre en toute hâte : il avait changé un demi-vers qui ne faisait qu'une cheville dans la pièce en un hémistiche plein de force et de pensée; mais l'acteur lui fit observer que ce demi-vers insignifiant lui servait à prendre un temps, et qu'il ne s'en priverait qu'à la dernière extrémité.

Il ne parlait plus, il ne mangeait plus. Enfin, trois jours avant la représentation, il jugea prudent d'écrire à son inconnue la lettre que voici.

MIM A QUATORZE HEURES. 89

Vilhem à MMM.

c Qu'est-ce donc que les applaudissements de la foule, cher ange, et quel charme peuvent-ils avoir pour vous? Que prouvent-ils-d'ailleurs? comment se compose une foule, et, quand elle est réunie, comment forme-t-elle son jugement? Horace, un grand pdëte, a dit : « Je hais le vulgaire profane, et je le « repousse loin de moi. » En effet, comment un poë'te peut-il appeler à juger son langage céleste les plus terrestres et les plus prosaïques d'entre les humains?

<r Dans un théâtre, il y a au moins trente bottiers et autant" de tailleurs, quelques domestiques, trois cents marchands. Jamais il ne nous viendrait à l'esprit de lire à notre bottier ou à notre marchand de n'importe quoi un seul de nos vers, encore moins de lui demander son opinion, encore moins de la suivre en la moindre des choses.

« Eh bien, quand tous ces gens sont réunis, nous tombons à genoux devant eux, nous attendons avec une anxiété mortelle ce qu'ils vont décider de notre œuvre.

« Aussi , que de succès dus à des défauts, à la vulgarité des situations et du langage 1 que de chutes qui n'ont pour cause que des beautés de premier ordre , que de nobles hardiesses. que des pensées que n'a pu suivre l'intelligence des auditeurs ! Et aussi que de gens vont au théâtre dans l'intention de trouver tout mauvais! que de gens ne comptent pour leur esprit de la soirée que sur les fautes de l'auteur 1

« Pourquoi , cher ange , ne vous êtes- vous pas contentée de lire mes livres? Les livres sont une confidence, le théâtre est une révélation scandaleuse et impudique ; quand j'écrivis mes livres, je vous avais devinée : c'était à vous que je racontais mes joies et mes douleurs, et les mouvements les plus secrets de mon âme; mais quand on travaille pour le théâtre, on ne

peut perdre de vue le public , on est préoccupé de son rire ou de ses applaudissements ; on se garderait bien de mettre son cœur à nu devant une foule : il y a des sentiments si délicats, si pleins de pudeur, qu'ils meurent de froid ou de honte sitôt qu'ils sortent du cœur autrement que pour entrer immédiatement dans un autre cœur; c'est une illusion à laquelle on se laisse facilement entraîner en faisant un livre. Et vous-même, si dans ce drame quelque pensée sortie de mon cœur va au vôtre , ne souffrirez-vous pas de voir toute cette foule émue avec vous de ce qui vous aura émue? si nous étions raisonnables, nous n'irions ni l'un ni l'autre à cette représentation. »

HUM. i Vilhem.

< Laissez -moi donc être fière de vous et de votre triomphe, cher Vilhem; laissez-moi donc voir cette foule vous rendre hommage comme à son roi par l'intelligence et le génie ; laissezmoi entendre ce bruit enivrant des applaudissements qui doit avoir quelque chose de vrai puisqu'il serre le cœur d'une manière si douce et si douloureuse à la fois; laissez-moi donc m'asseoir avec vous sur votre trône et mettre un instant ma tête blonde sous votre couronne de laurier. J'irai à la représentation , et je veux que vous y soyez. C'est la seule volonté que je vous aie imposée, moi qui aurais le droit d'avoir quelques caprices. »

Roger faisait le dégoûté des applaudissements qu'il n'était pas sûr d'obtenir; certes, il n'imaginait pas de plus grand bonheur que d'entendre applaudir son nom devant celle qu'il aimait : mais il n'osait envisager la pensée d'une défaite , et il reculait de toute sa puissance devant une pareille épreuve.

Le jour désigné pour la représentation arriva. L'affiche ellemême donna quelques inquiétudes à Roger; son nom écrit en lettres trop grosses pouvait parattre l'indice d'un excès de vanité et indisposer le public; le prix des. places était augmenté, cela devait naturellement rendre les spectateurs moins indulgents; il savait que la jeune première s'était fâchée la veille avec l'amoureux : il y avait tout lieu de craindre que cette mésintelligence ne mît dans leur jeu une déplorable froideur.

Dès le matin , il ne pouvait rester en place ; l'impatience et la fièvre donnaient à ses mouvements quelque chose de bref et de saccadé. Il s'occupait de sa toilette; l'inconnue pouvait le deviner, quelqu'un de sa société pouvait reconnaître et lui désigner l'auteur de la pièce.

11 fut longtemps à déterminer s'il mettrait une cravate blanche ou une cravate noire; puis, quand il se fut décidé pour la cravate noire, il se trouva que la plus belle n'était pas ourlée; il appela Bérénice pour faire réparer cette omission ; mais Bérénice, occupée à repasser des manchettes à madame, reçut celte communication sans la moindre bienveillance. Il revint à l'idée de la cravate blanche.

Marthe se fit attendre pour le déjeuner; Roger en fut de très-mauvaise humeur : il lui semblait que tout allait mal ce jour-là. Il mangea peu et roula dans son esprit le parallèle enlre la cravate blanche et la cravate noire, en appuyant avec une préférence marquée sur les avantages de la cravate noire, préférence qui avait son origine dans les obstacles que rencontrait l'adoption de la cravate, et la conviction qu'il s'était laissé acquérir que tout allait mal ce jour-là.

Il pensa que bien des gens ont la manie de juger de notre caractère, de nos vertus, de nos défauts, de nos qualités, d'après la manière dont nous nous habillons ou d'après toute autre affaire de détail aussi insignifiante en elle-même; sans que ces savants philosophes s'avisent de songer que ce qu'ils prennent pour un choix, un goût ou une préférence, n'est sou-

vent qu'une misère ; nous avons vu l'homme le plus coloriste du monde, un homme qui prétendait entendre grincer et hurler des couleurs rapprochées sans harmonie, se montrer dans tout Paris avec un pantalon noisette, un habit bleu à boutons de cuivre et un gilet vert. Hélas ! il nous fut donné d'entrer dans la confidence de tout ce que cachait de misères ce bizarre accoutrement; nous fûmes instruit du désir d'écouler une partie de drap noisette qui avait saisi un tailleur qui faisait crédit ; nous apprîmes comment un habit bleu , fait pour une pratique qui ne l'avait pas trouvé à son goût, avait été jugé par le tailleur assez bien fait et assez élégant pour l'artiste qui, traversant les rues ou entrant dans une maison avec une conscience peut-être exagérée du ridicule d'un semblable accoutrement, parlait plus bas que tout le monde et n'osait avoir une opinion à lui.

Marthe parla la première et dit: a II fait beau. » Roger fut effrayé de ce début : il y avait peut-être là une intention, qui allait prochainement éclater de demander à faire une promenade.

Il crut devoir répondre : <r Hum 1 hum 1

— Monsieur , répliqua Bérénice à cette opinion formulée assez clairement sur la certitude du temps, le vent souffle plein est; le temps est sûr pour toute la journée.

— Bérénice, reprit Roger, avant de vous ériger ainsi en almanach, vous feriez mieux de faire rôtir mon pain. »

Bérénice sortit. Roger s'étendit fort au long sur les divers défauts qui la distinguaient.

Marthe ramena la question du temps.

c La mer est calme et unie comme une glace, dit-elle.

— Il ne faut pas vous y fier, dit Roger; quoi qu'en dise Bérénice, le vent varie de Vest au sud et même au sud-ouest. »

Et, en disant ces paroles, il se sentit pris d'une horrible crainte ; il lui sembla voir fondre sur lui un orage plus terrible mille fois que n'en peut amener le vent du sud-ouest le plus contenu et le plus violent.

II y avait longtemps que Marthe n'était allée dans sa famille; il n'y voyait) il n'y avait rien à lui objecter, si elle en exprimait le désir : il n'y avait pas dans l'air de vent de quoi remuer les feuilles qui jonchaient les allées du jardin. Il prévint la dangereuse proposition.

« Tant mieux, dit-il, car votre sœur viendra probablement vous voir aujourd'hui, et elle aura beau temps pour la traversée du Havre. *

Bérénice rentra avec une lettre qu'elle donna à sa maîtresse. « Mais Roger, dit Marthe, où prenez-vous l'idée que ma sœur doit venir aujourd'hui? loin de là, elle est indisposée et me prie d'aller la voir.

— Je le croyais, chère Marthe, et je le croyais si bien, que j'ai invité le voisin et sa femme à venir passer la soirée avec vous.

— Quelle bizarre sollicitude vous a donc saisi tout à coup pour l'emploi de mes soirées? et n'auriez- vous pas dû me consulter un peu sur les plaisirs dont vous voulez m'accabler ?

— J'ai peut-être été un peu étourdi; mais on ne peut leur faire une impolitesse sans risquer de s'en faire d'irréconciliables ennemis. Il faudra les recevoir. »

Marthe ne répondit pas à cette sorte d'injonction : non qu'elle s'y soumit, mais, au contraire, parce qu'elle avait besoin du plus profond recueillement pour aviser aux moyens de s'y dérober.

Roger n'insista pas non plus, parce qu'il méditait également le moyen de rendre vraie l'invitation qui n'existait que dans sa tête. Tous deux se séparèrent en état d'hostilité latente, et prêts à engager le combat.

Roger courut chez le voisin.

Il le trouva avec sa femme; cette femme était juste assez jeune pour donner encore un peu de jalousie à son vieux mari ; elle avait du reste, quatre ans auparavant, eu une intrigue assez scandaleuse avec un lieutenant de douane.

« Mon voisin, lui dit-il, je viens vous faire une invitation

sans cérémonie, ainsi qu'on peut le faire à un homme indulgent et spirituel comme vous. Ma femme attendait sa sœur qui est indisposée; elle m'avait chargé, il y a plusieurs jours, de vous prier à prendre le thé aujourd'hui avec elle, et je ne viens qu'aujourd'hui. Elle ne me pardonnerait pas d'avoir si mal fait sa commission; il faut donc que vous veniez ce soir, et que vous lui laissiez croire que je vous ai, d'après son intention, engagés il y a plusieurs jours. »

Gomme Roger sortait, il se croisa avec Bérénice qui venait de la part de sa maîtresse ; il se félicita de sa promptitude d'exécution, et rentra chez lui pour lâcher d'obtenir de Marthe elle-même qu'elle ourlât sa cravate noire.

Voici du reste quelle était la lettre que Marthe avait assez perfidement imaginé d'écrire à sa voisine :

« J'espère, ma voisine, que vous n'avez pas oublié que je vous attends ce soir; je suis d'autant plus charmée de vous voir, que c'est un plaisir que vous ne me procurez pas souvent; nous aurons quelques personnes et je compte sur votre figure et sur votre esprit pour leur rendre la soirée plus agréable ; le lieutenant de la douane doit nous chanter de nouvelles romances qu'il a reçues de Paris. »

A quoi la voisine répondit, comme Marthe s'y attendait bien : «'Je me promettais le plus grand plaisir de votre aimable invitation ; mais une de ces migraines que vous me connaissez vient de me prendre et me torture tellement que j'ai peine à ne pas crie*. Vous avez mauvaise grâce à vous prendre à moi de la r/.ité de nos entrevues; sitôt que ma mauvaise santé me le permettra, j'irai m'excuser et vous remercier. 1»

Marthe montra cette lettre à Roger comme il s'app ochait d'elle, sa cravate à la main.

c Eh bien, dit-elle, la mauvaise humeur de ma voisine ne me laissera pas moins inconsolable, car je ne crois pas aux migraines.... des autres. J'irai voir ma sœur, parce que je suis sûre qu'elle est plus malade qu'elle ne le dit.

— Je prendrai la liberté d'être précisément d'un avis opposé au vôtre, chère Marthe; je connais assez votre sœur pour la croire plus disposée à exagérer son mal qu'à l'atténuer. Vous seriez bien bonne.... » continua-t-il présentant sa cravate.

Marthe l'interrompit :

« Vous vous trompez bien sur ma sœur, dit-elle, ou plutôt vous avez bien envie de me contrarier; c'est quand vous me voyez mortellement inquiète sur une personne que j'aime, que vous vous imaginez d'en dire du mal.

— Mais, chère Marthe, il n'est pas probable que le danger ait augmenté depuis dix minutes, et votre inquiétude ne me paraît avoir de cause que la contradiction ; peut-être même pourrais-je trouver la même raison à l'exaltation peu habituelle de votre amour pour votre sœur.

— Il est plus facile, reprit Marthe avec aigreur, de nier les bons sentiments que de les avoir.

— Rien ne porte à les nier, reprit Roger avec non moins d'aigreur, comme d'en voir faire inutilement parade; je voudrais qu'on pût supprimer toutes les vertus, si c'est là le seul moyen d'en supprimer l'affectation.

— Pauvre sœur ! dit Marthe.

— Pauvre Roger! dit Roger en lui-même.

— J'irai voir ma sœur, dit Marthe.

— C'est impossible, dit Roger ; je ne puis vous y accompagner, j'ai à Honfleur un rendez-vous d'affaires.

— Rérénice viendra avec moi.

— Non; je serais inquiet si vous faisiez sans moi la traversée, et il m'est impossible d'aller au Havre aujourd'hui. »

A ce moment Bérénice entra.

« Monsieur, dit-elle, le capitaine Bambine vous fait avertir que le départ est pour cinq heures.

— Et pourquoi le capitaine Bambine vous fait-il avertir de l'heure du départ? demanda Marthe.

— C'est, reprit Bérénice, que monsieur lui a dit, il y a deux heures, qu'il allait au Havre ce soir.

— Que me disiez- vous? dit Marthe. Il vous était impossible d'aller au Havre, et votre seule idée est d'y aller sans moi! Roger, Roger....

— Je vous ai dit que je n'allais pas au Havre parce que j'ai changé d'idée ; je reste à Honneur.

— Restez-vous à la maison ? dit Marthe.

— Non; je vous ai dit que j'avais une affaire à Honfleur.

— Eh bien ! je resterai ici.

— J'aime à vous voir raisonnable, chère Marthe.

— Dites obéissante.

— Vous devriez bien ourler ma cravate.

— Volontiers. »

Et les deux époux avaient sur le visage un air de triomphe indescriptible : ils se trompaient tous les deux.

Roger s'habilla lentement. Marthe ourla la cravate, puis défit l'ourlet et le refit.

On entendit le tintement de la cloche du bateau ; c'était le dernier signal, celui qui ne précède le départ que de quelques minutes.

Roger sentir la vie s'arrêter dans sa poitrine. Marthe le regardait ; il affecta la plus entière indifférence.

Il fallait aller au Havre, dût-il traverser à la nage. Il y a pour les gens fortement organisés une sorte d'assurance pour les choses qui doivent se faire; les obstacles les leur font croire plus difficiles, mais jamais impossibles.

La cloche avait fini de tinter. Le bateau était parti. Roger demanda Bérénice. Bérénice était sortie pour exécuter un ordre de sa maîtresse.

Roger baisa sur le front sa femme, qu'il eût voulu étouffer, et il sortit d'un pas calme et lent, sachant qu'il allait au Havre, mais ignorant entièrement comment il s'y transporterait. Il se dirigea sans trop savoir pourquoi à la place où n'était plus le bateau. Mais qui sait? le capitaine était peut-être frappé d'apoplexie 1 une voie d'eau s'était faite et avait retardé le départ?

Tous ces espoirs ne tardèrent pas à s'évanouir : la place du bateau était vide.

Roger resta anéanti; il ne put sortir de sa torpeur qu'en se répétant :

c II le faut; il faut aller au Havre; il le faut. j>

Il buta contre Bérénice.

Il eut un moment envie de la jeter à l'eau.

Tout à coup, il réconnut un marin, un fraudeur et contrebandier s'il en fût.

c Sauvé, se dit-il, sauvé; j'irai au Havre. Ohé! maître Guillaume!

— Qu'est-ce, monsieur?

— Veux- tu gagner un louis?

— Rien ne me va mieux, si ce n'est d'en gagner deux.

— Eh bien! tu vas me conduire au Havre.

— Pour ça, impossible; mon bateau est loué.

— Où vas-tu?

— Au Havre.

— Eh bien!

— Mais le bateau est loué, et la personne veut être seule.

— Combien te donne-t-elle?

— Un louis.

— Je t'en donnerai deux.

* — Elle m'en donne trois.

— Gomment le sais-tu?

— Elle est avec moi. »

Et Roger vit en effet une autre personne dans l'ombre. « Eh bien t quatre.

— Pas pour dix, j'ai promis.

— Maître Guillaume, c'est un service que je te demande.

— Impossible. »

La deuxième personne s'éloigna.

Roger resta anéanti; son dernier espoir venait de s'éteindre; il ne se disait plus que tout bas :

« Il le faut. »

Maître Guillaume vint à lui.

a Nous sommes seuls, je vous emmène. ,

— Ah I maître Guillaume, tu auras les quatre louis.

— J'en aurai sept.

— Diable!

— Les quatre que vous m'offrez et les trois dont je suis convenu. On veut être seul, très-bien, c'est-à-dire ne pas être vu; je vais vous mettre à fond de cale, vous entrerez le premier et vous sortirez le dernier. Vous ne verrez personne.

— C'est ingénieux.

— Dépêchez-vous, on vient. »

En effet, quelques pas se firent entendre.

Roger n'eut que le temps de se blottir dans un coin du bateau.

Deux personnes y entraient presque aussitôt que lui.

Maître Guillaume appela son second, on déploya les voiles et on partit.

Roger était soulagé d'un poids énorme : il contemplait le ciel étoile; il pensait à son inconnue.

A l'autre extrémité du bateau, les deux personnes qui étaient entrées après lui causaient à voix basse. L'une des deux dit à l'autre, à une secousse qu'une lame donna au bateau :

« Ah I Bérénice, j'ai bien peur. »

Quand on fut entré dans le bassin, Roger offrit la main à sa femme pour descendre; Marthe fut d'abord consternée en le reconnaissant, mais la pensée que l'obscurité ne permettait pas de voir son trouble, contribua à la rassurer.

c Monsieur, dit-elle, vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici.

— Madame, reprit Roger, vous ne saviez pas m'a voir pour compagnon de voyage.

— Je vous demande bien pardon, monsieur, et c'est précisément pour vous suivre que je me suis mise en route.

— Je vous ferai le même aveu, madame; je n'étais pas fâ-

ché de connaître le but et les motifs de cette expédition nocturne; je ne suis pas dupe de ce prétexte.

— Ni moi; vous allez me faire une querelle pour éviter celle que je serais en droit de vous faire. Quels projets me soupçonneriez-vous donc? »

Roger ne répondit pas; il offrit le bras à sa femme, et lui dit : « Où vous conduirai-je ?

— Mais où vous voudrez, je n'ai plus de but maintenant. Chez ma sœur, si cela vous convient.

— Très-volontiers. »

On se mit en route.; Bérénice suivait à quelques pas derrière, et personne ne parlait.

Marthe n'était pas bien sûre que son mari se fût embarqué pour la suivre; elle imaginait bien plutôt quelque infidélité dont l'idée lui était déjà venue plusieurs fois, mais sans la troubler beaucoup.

Pour Roger, il était assez contrarié de la gène que la rencontre inopinée de sa femme venait apporter à ses projets; mais ce qui le préoccupait le plus puissamment, c'était ce germe de jalousie mal étouffé qui venait de renaître, fécondé par les soupçons bien naturels que lui inspirait la bizarre conduite de sa femme. En vain il se disait que son affaire principale était pour ce jour-là d'aller au théâtre et d'y rencontrer son inconnue ; que les torts de sa femme devaient le livrer tout entier à cette MMM., si douce, si aimante, si dévouée : il ne pouvait secouer cette impression de colère et de joie amère, d'avoir à peu près découvert le crime.

On arriva chez la sœur de Marthe. Roger répondit de mauvaise grâce à l'excellente réception qu'on lui fit comme de coutume; tout ce qui entourait Marthe, tout ce qui lui montrait de l'affection, lui semblait son complice; il crut voir entre les deux sœurs des regards d'intelligence, regards qui ne voulaient, de la part de sa sœur, que demander la cause ou le prétexte de la mauvaise humeur de Roger.

Marthe fit signe qu'elle l'ignorait.

On s'assit; la sœur avait peine à soutenir la conversation; Roger ne répondait qu'à moitié. La préoccupation des deux époux avait trouvé un nouveau motif lorsqu'ils s'étaient vus à la lumière : tous deux étaient parés, leur costume démentait la fable qu'ils avaient imaginée.

Roger avait gardé son chapeau à la main, et cherchait une occasion de sortir; mais la sœur de Marthe, qui s'était résignée à parler seule, avait commencé une histoire, et il n'y avait pas moyen de sortir avant la fin sans se rendre coupable d'une impardonnable grossièreté. Il y a des gens qui ne mettent que des virgules dans leurs discours.

Marthe tira son mari d'embarras.

« Pardon, chère sœur, si je t'interromps ; mais ne vois-tu pas que Roger brûle de nous quitter, et que son esprit est déjà bien loin d'ici? Si tu tiens à ton histoire, tu pourras la lui raconter tout entière un autre jour ; je te déclare qu'il n'en a pas entendu un mot/ Allez-vous-en Roger, ajouta-t-elle; votre agitation fatigue à voir. Allez où vous êtes attendu.

— Nullement, répondit Roger ; personne ne m'attend nulle part.

«— Alors, si vous étiez un homme aimable, vous nous conduiriez au théâtre. »

Roger fronce le sourcil, a Quel caprice ! on ne donne que des vieilleries.

— Non pas, on donne une pièce nouvelle, et toute la ville y sera.

— Êtes-vous folle, Marthe, de vouloir en cetto. saison conduire au théâtre votre sœur malade?

— Elle s'enveloppera chaudement. »

Mais cette phrase : Toute la ville y sera avait fait tressaillir Roger. Toute la ville ! et elle aussi !

Toutes ses émotions de crainte et d'espoir se réveillèrent; ses soupçons jaloux s'effacèrent, ou ne se présentèrent plus que pour donner lieu à cette pensée : elle me consolera.

c Je sais bien, dit-il, que vous ne manquerez pas de bonnes raisons pour faire ce qui vous plaît, quoi quil arrive ; mais

j'ai, moi, de ne pas aller au théâtre, une raison à laquelle je ne crois pas de réplique possible. Ne prévoyant pas mon voyage au Havre , j'ai écrit à Mot eau qu'une indisposition me retenait à Honfleur; vous voyez que je ne puis m'exposer à le rencontrer au théâtre. »

Lorsque Roger avait prononcé : c Ne prévoyant pas mon voyage, » sa femme l'avait regardé et il s'était un peu troublé; elle ne s'en aperçut pas ou elle fit semblant de ne pas s'en apercevoir.

« Comme il vous plaira , dit-elle ; mais alors n'attristez pas notre soirée de votre figure ennuyée; aussi bien M. Moreau pourrait fort bien venir voir ma sœur.

— Je dirai à mon tour : c Gomme il vous plaira. »

Il baisa la main de sa belle-sœur, et affecta de ne pas se hâter de sortir; il arrangea sa cravate devant une glace, mit lentement ses gants , brossa son chapeau avec sa manche et ouvrit la porte de l'air le plus indifférent; mais une fois la porte refermée, Marthe n'eut que le temps d'ouvrir la fenêtre , il était déjà dans la rue.

c Ahl dit Marthe, il regagne le temps que nous lui avons fait perdre. »

Au détour de la rue, Roger se jeta sur un homme; cet homme était Léon Moreau.

« Je croyais que tu ne viendrais pas et que de sages réflexions te faisaient redouter, pour tes résolutions antipoétiques , les émotions et les applaudissements de ce soir.

— Il m'a fallu conduire ma femme chez sa sœur.

— Et pourquoi pas au théâtre?

— Je veux qu'elle ignore toujours ce que je faisais avant de l'épouser.

— La différence des noms suffirait pour la laisser dans son ignorance; allons la chercher.

— Non, je veux être seul; je ne puis répondre d'un peu d'émotion. *

Roger regarda Moreau : l'empressement de celui-ci coïnci-

dait singulièrement avec ce qu'avait d'inexplicable la manière d'agir de Marthe; mais il rejeta bien vite ce soupçon. Moreau n'était resté que quelques instants à Honfleur, et tous deux avaient montré l'un pour l'autre la plus complète indifférence. « Alors, dit Moreau, entrons au café.

— La pièce va commencer.

— Non , la première vient à peine de finir. Nous ne resterons qu'un moment ; j'ai une revanche à donner aux dominos, en cinquante points.

— C'est pour cela donc que tu es venu au bord de la mer? » Us entrèrent au café. La vie de café n'était nullement dans

les mœurs de Roger; pour se faire une contenance, il prit un journal qu'il parcourut des yeux, sans que les mots présentassent le moindre sens à son esprit. Mais il aperçut l'annonce du spectacle « . . . . » le titre de sa pièce !

« Comment! tu ne bois pas?

— Non.

— Pourquoi cela?

— Je n'en avais pas envie; mais j'aime mieux boire que de donner des raisons.

— Allons , partons. »

Et l'on se dirigea vers le théâtre.

Toute la salle était envahie ; les deux amis errèrent dans les couloirs sans pouvoir se glisser nulle part; enfin, comme on jouait l'ouverture, on les poussa dans une loge où il restait une place pour eux deux.

Roger ne respirait plus. Cette ouverture était mal exécutée; le caractère n'en répondait pas au caractère de son ouvrage. La toile se leva. Il se fit un grand bruit de gens qui criaient silence I deux acteurs entrèrent; mais il fut impossible d'entendre leurs premières paroles. Quand le tumulte fut apaisé, ils recommencèrent. On écouta silencieusement. L'actrice n'était pas jolie; Roger établit dans son esprit qu'une actrice n'a pas le droit de ne pas être jolie.

Nous sommes un peu sur ce point de l'avis de Roger; on

ne saurait être trop exigeant pour les artistes médiocres : ce sont les seuls qui ne se découragent pas, et ce serait une bonne œuvre pour eux et pour le public de les décourager. Dans les cinq francs qu'on donne pour voir une pièce , il y a au moins deux francs pour lesquels doit entrer en compte la beauté des actrices.

En outre, elle n'était pas bien habillée, sa toilette la faisait ressembler à une marchande endimanchée; elle n'avait pu saisir la nuance de distinction élégante que l'auteur avait donnée au personnage. Et l'acteur, comme il ignorait l'art de faire ressortir un mot spirituel ! comme il était guindé , prétentieux , maniéré 1 comme il était intéressé bien moins à la pièce qu'au succès qu'aurait sa cravate 1 une cravate avec laquelle il n'avait pas encore joué.

Gomme il tournait les yeux vers les avant- scènes avec cette préoccupation qui suit tout acteur de province jusqu'à l'hôpital, d'une grande dame qui, subitement éprise de sa bonne mine , l'invite à un souper exquis, à la suite duquel elle avoue l'irrésistible empire qu'elle lui a laissé prendre. Et alors l'or, les bijoux, les riches costumes pleuvent sur l'artiste fortuné; il ne vient plus au théâtre qu'en calèche , car la grande dame l'épouse , peut-être grâce aux progrès de la civilisation.

Que de fois cet espoir a reposé sur un gilet neuf! que de fois sur une nouvelle perruque I

Le premier acte finit au bruit de quelques applaudissements. Moreau dit bas à Roger :

« Cela va bien. »

Deux femmes placées sur le devant de la loge se retournent. Marthe et sa sœur 1

Marthe changea de couleur.

Roger se pencha vers elle et lui dit bas avec aigreur :

« Vous deviez rester chez votre sœur.

— Et vous éviter le théâtre et votre ami. »

Roger sortit brusquement de la loge; il parcourut tout le théâtre sans réussir à trouver la moindre place, et il fut

obligé de rentrer. On commençait le second acte. Il se réfugia dans la pensée de l'inconnue; il examinait attentivement les femmes blondes, qui ne sont pas rares en Normandie; une fois un visage lui parut convenir parfaitement à la femme qu'il aimait : cette femme paraissait prendre un vif intérêt à la pièce, et, à un moment qui fut applaudi , elle sembla émue et porta son mouchoir à ses yeux.

Mais peu de temps après, elle se retourna et parla à un homme placé derrière elle, en appuyant la main sur son genou.

« Ce n'est pas elle, dit Roger; elle a trop de délicatesse dans le cœur pour être venue ici avec son mari.

c Et cependant, moi je suis bien avec ma femme.

« Peut-être aussi est-elle au-dessus de moi, ou du même côté , de façon que nous ne pouvons nous voir.

< N'importe , elle est ici , nous sommes réunis dans un même lieu, dans une même pensée; ces applaudissements ont dû retentir dans son cœur.

« Maudit acteur ! qui s'avise de bégayer un mot sur lequel je comptais. 9

Et comme il se penchait en dehors pour mieux voir cette femme dont le visage l'avait frappé, Marthe se retourna et lui dit :

« Mais prenez donc garde, vous écrasez mon chapeau. *

A ce moment, d'unanimes applaudissements remplirent la salle , et le second acte finit.

Pendant l'entr'acte, Roger se glissa dans la galerie d'en face, que quelques spectateurs avaient abandonnée, et se mit à examiner la partie de la salle qu'il n'avait pas encore vue.

Moreau le suivit, et le voyant parcourir ainsi toutes les loges du regard , lui dit :

« Tu comptes tes admirateurs. »

Quand on fut près de commencer le troisième acte, les spectateurs de la galerie reprirent leur place , et Roger fut enobligé de retourner dans la loge de sa femme.

A peine à moitié du troisième acte, presque tout le monde pleurait ; une fois l'impulsion donnée, elle ne s'arrête pas facilement; une salle de spectacle bien en train de rire ou de pleurer, rit ou pleure de tout avec un égal abandon et un égal enthousiasme. Bonjour et Bonsoir peuvent alors porter le rire ou les larmes jusqu'à la frénésie.

Marthe pleurait plus ou moins, comme tout le monde.

« Ah ! pensait Roger , que ne puis-je voir les larmes précieuses de ma belle inconnue? *

Puis se penchant vers Marthe , il lui dit : c Au nom du ciel , ne vous désolez pas ainsi ; vous vous faites remarquer. »

Marthe le regarda avec un profond dédain et ne répondit pas.

L'acte finit : c'était le dernier, on trépignait; à l'admiration pour l'auteur se joignait l'amour du tapage, seul parti politique et littéraire de bien des gens, amour qu'ils manifestent à peu près indifféremment par des bravos pu par des sifflets. On demanda le nom de l'auteur. La voix qui vint prononcer le nom de Vilhem vibra puissamment dans le cœur de Roger.

Ces amis du tapage, qui, en politique, sont toujours pour les tambours, de même que le Dieu des armées se déclare le plus souvent pour les plus gros escadrons, ne trouvèrent rien de mieux que de redemander l'actrice qui avait fort médiocrement joué le premier rôle et l'acteur qui l'avait aussi médiocrement secondée.

Puis ils avisèrent qu'il y avait Sur l'affiche:

<r iV. B. L'auteur a lui-même dirigé les répétitions. »

Ils en conclurent que l'auteur devait être présent, et, par des hurlements qui ne peuvent être agréables qu'à raison de l'intention qui les fait pousser, ils manifestèrent leur volonté de le voir.

La toile ne se relevant pas, le bruit redoubla; au bout de cinq minutes, il redoubla encore.

Moreau impatienté, se mit sur le devant de la loge, et montrant Roger, cria d'une voix forte :

c Le voilà ! d

Les applaudissements menacèrent alors de faire écrouler la salle, et Marthe s'écria en pleurant :

« Ah 1 Vilhem ! c'est vous ! »

Et Roger reconnut au col de Marthe, plus décolletée que de coutume, le collier de perles qu'il avait envoyé à l'inconnue.

JOBISME.

André à Hubert.

< Maudits soient les poëtes, avec leur hypocrite amour des champs, de la nature, de la solitude et des fleurs. Je t'avouerai franchement que j'en ai quelquefois été dupe dans ma vie , et que, lorsque j'ai pris la résolution de venir ici passer la belle saison , je m'étais fait à moi-même un tableau tout à fait séduisant des plaisirs champêtres et des doux loisirs de la retraite.

« J'avais trouvé ici une charmante habitation, une petite maison blanche avec des volets verts, et un jardin devant la maison. Des fenêtres, la vue s'étendait au loin sur des jardins et sur des bois. Quand Rose est entrée dans la maison, elle a sauté de joie et m'a embrassé. Elle courait partout avec une joie d'enfant. Pendant une semaine, nous avons visité toutes les promenades, parcouru les belles allées des bois, couvertes de leur dôme de feuilles et tapissées de gazon et de mousse. Nous buvions du lait, nous cherchions sous l'herbe les petites perles parfumées du muguet ; nous nous mettions les mains en sang dans les buissons d'églantiers, pour avoir leur première rose d'un pourpre pâle. Le premier jour de pluie nous a désenchantés. Nous avons regretté les théâtres et le café Anglais» Depuis ce temps, nous avons passé des journées maussades, qui ont mis quelque aigreur entre Rose et moi. Les femmes n'ont qu'un culte, c'est ce qui leur plaît Ce qui leur plaît est

108 ' JOBISME.

sacré ; ellesJui sacrifient tout avec le plus touchant héroïsme. Rose ne comprend pas qu'il n'y a pas moyen pour moi de vivre à Paris. Je n'ose pas lui dire que, depuis deux ans, c'est pour elle que j'ai dépensé un pi»u plus de deux cent mille francs, qui composaient tout le reste de ma fortune ; que je n'ai d'espoir que dans l'héritage d'un cousin, héritage dont je n'ai jusqu'ici qu'un procès, et que les quelques créances douteuses qui me restent à recouvrer sont toutes nos ressources jusqu'à l'issue de ce malheureux procès. Elle assure qu'elle sera morte d'ennui avant quinze jours, si je ne la tire d'ici. Je ne sais que faire. Je ne connais personne ici, et ne puis lui offrir la moindre distraction. Cependant le seul voisin que nous possédions nous a procuré quelques instants de gaieté. Ce voisin est une robe de chambre surmontée d'un bonnet de fourrure. Si nous supposons qu'il y a là dedans un corps et une figure, c'est par induction que nous portons ce jugement , puisque nous n'avons pu découvrir jusqu'ici que le bonnet et la robe de chambre. Le voisin a un fort beau jardin très-bien entretenu, et les plus beaux chiens de chasse que j'aie jamais vus. De nos fenêtres, nous dominons entièrement son jardin. Il a l'air d'un homme parfaitement insociable ; il n'a pas salué Rose une seule fois, et a semblé ne pas s'apercevoir qu'il a pour voisine la plus belle fille de Paris. Rose s'est piquée et a imaginé de jeter par la fenêtre, dans ses plates-bandes scrupuleusement sarclées, des boisseaux d'avoine et de chènevis, qui germent, poussent et font de son jardin le champ le plus sauvage et le plus inculte. Il y a un mois, elle a laissé tomber plein un carton de graine de pavots. Une poignée de ces graines en contient un peu pins de cinquante mille. Elle m'a appelé ce matin toute joyeuse, en me disant que les pavots commençaient à germer et à couvrir le sol de leur glauque feuillage. Elle a cru 'devoir y joindre aujourd'hui de la graine d'oignon et de la graine de carotte. Depuis quelques mois, tout pousse dans ce malheureux jardin, excepté ce qu'y met le propriétaire, qui ne soupçonne pas la cause d'une semblable

JOBISME. 109

fécondité. N'a-t-elle pas exigé, il y a quelques jours, qu'au risque de me faire tirer un coup de fusil par un jardinier, je descendisse la nuit chez le voisin, au moyen d'une échelle, et que j'allasse peindre capricieusement les caisses qui renferment ses grenadiers et ses lauriers-roses? L'une a été peinte en noir et semée de larmes blanches; une autre a reçu la caricature du voisin; une troisième a été couverte de bandes tricolores. Néanmoins, voilà huit jours qu'il est absent, et cet innocent plaisir de le taquiner nous est enlevé.

c Oblige-moi, mon cher Hubert, d'aller chez mon homme d'affaires t'informer s'il y a lieu d'espérer que ce billet de trois mille francs que je lui ai remis soit escompté ces jours-ci. 9

« Tu ne m'as pas répondu. Tu ne sais pas ce que c'est que d'attendre une lettre, et une lettre qui doit terminer une foule d'odieux petits tracas. Depuis quatre jours, il s'est établi entre mon domestique et moi une lutte opiniâtre. Il m'a présenté son livre de dépense du mois; c'était, dans ma situation, la plus grande hostilité possible. J'ai pris le livre et je n'ai rien dit. On ne saurait avoir trop de reconnaissance pour un domestique qui aurait l'esprit ou plutôt le cœur de vous épargner ces humiliantes tracasseries; mais ils semblent, au contraire, se faire un perfide plaisir de votre embarras et prendre une revanche. Je ne garderai pas celui-ci. Le lendemain, le livre que j'avais laissé sur la cheminée, sans l'ouvrir, se trouva placé sur mes gants, de telle sorte que je ne pouvais les prendre sans toucher l'odieux petit livre. Je le jetai de mauvaise humeur sur le parquet. Le lendemain matin, je le trouvai sur les pans de mon habit, de telle sorte que, prenant l'habit pour le mettre, je jetai le livre à terre. Je le ramassai et le mêlai à d'autres livres.

« Ce matin je sortis de bonne heure ; jetais prêt, et je me fé-

110 JOBISME.

licitais d'échapper pour cette fois à la persécution de mon ennemi et de son mémoire, lorqu'en mettant mon chapeau je sentis me tomber sur la tête le maudit mémoire qui était dans le chapeau.

« J'irai demain à Parier. Il faut absolument que je revienne avec de l'argent. Ne sors pas que je ne sois arrivé ; nous passerons la journée ensemble, et après-demain nous partirons pour la campagne, où tu resteras avec nous aussi longtemps que tu le pourras. »

Un duel.

Les boutiques commençaient à s'ouvrir dans les rues de Paris. On n'entendait encore d'autre bruit que les pas lourds des maçons se rendant à l'ouvrage, le trot pesant des chevaux de laitières dont les charrettes secouaient leurs bottes de ferblanc. Un bruit moins saccadé, un trot un peu moins lourd sans être plus vif, un trot de deux chevaux inégaux se fit entendre au détour de la rue de Grammont, et une citadine ne tarda pas à paraître. Elle s'arrêta à une porte à laqnelle était déjà une autre voiture à peu près semblable. Deux jeunes gens étaient dans la voiture qui arrivait; l'un des deux descendit, entra dans la maison, et revint quelques instants après.

c Cocher, à Montmartre l »

Il monta dans la citadine, qui se mit en route. Alors il dit à son compagnon :

<r Ton affaire est arrangée. Le pistolet à vingt-cinq pas ; on marchera jusqu'à dix. Le rendez-vous est à Montmartre. Ils nous suivent. »

La veille, André était arrivé à Paris, selon sa promesse. Il n'avait pas rencontré son homme d'affaires. Le soir, il était allé au spectacle avec Hubert.

Dans les soirées parfumées de l'été, il 'est difficile de se dé-

JOBISMEf. i i i

cider à entrer dans un théâtre fétide, à moins que l'on n'en fasse un contraste destiné à augmenter le plaisir de la fraîcheur que Ton goûtera en sortant. En un mot, l'été on ne peut raisonnablement aller chercher au théâtre que le plaisir d'en revenir.

Dans la foule, un homme marcha sur le pied d'André et ne répondit à son observation que par des jurons et des invectives. Hubert répondit en riant; l'inconnu se fâcha et lui donna sa carte. André donna la sienne en retour.

«Ma foi! disait-il chemin faisant à Hubert, il est difficile d'avoir un duel plus ridicule. Je ne me sens pas le moins du monde altéré du sang de mon adversaire, et cela nous fait perdre un temps précieux ce matin. »

c Je ne sais, disait l'adversaire dans l'autre fiacre, pourquoi cet écervelé tient à se battre pour une pareille vétille, et il me fait manquer une chasse aux cailles que je comptais faire ce matin. »

Au haut de la côte, les deux voitures s'arrêtèrent. Hubert et l'autre témoin se rejoignirent. André marcha en avant ; son ennemi suivit à une vingtaine de pas.

Après quelques instants de dialogue, ils s'arrêtèrent dans un champ, près de Clignancourt, mesurèrent les pas et chargèrent les armes. Alors les deux ennemis s'approchèrent.

André considéra son adversaire, parut fort surpris, et dit :

« Mais il y a ici un étrange quiproquo; ce n'est pas avec monsieur que j'ai affaire.

— Mais, reprit l'autre, monsieur n'est pas l'homme avec lequel j'ai échangé ma carte hiçr soir.

— C'était, dit André, à la sortie du théâtre du Vaudeville. -Oui.

— Vous m'avez marché sur le pied?

— C'est-à-dire, c'est vous qui avez marché sur le mien.

— Non pas.

— Mille pardons.

— C'est vous.

— C'est vous.

H 2 JOBISME.

— N'importe, dit André, nous nous sommes querellés, et nous avons pris rendez-vous.

— C'est précisément cela.

— Alors, il n'y a pas d'erreur ; je vous croyais plus mince.

— Et moi je vous croyais plus gros.

— Allons, messieurs, dit André, les armes.

— Les armes, dit sir John.

— Attendez, dit André, et il sortit une carte de sa poche.

Sir John Knitt, esq.

— C'est bien moi.

— Alors en place !

— En place. »

On compta encore les pas, et les adversaires se trouvèrent en face l'un de l'autre. André boutonna son habit pour couvrir un gilet qui aurait pu le trahir, et dit : * « A vous, sir John,

— Je ne tire jamais le premier, reprit sir John. A vous donc, monsieur Brasseur. ^

— Comment, s'écria Hubert, monsieur Brasseur ?

— Monsieur Brasseur? dit André.

— Monsieur Brasseur, répéta sir Knitt; et cherchant dans la poche de son gilet, il en tira une carte et lut :

M. Paul Brasseur.

— Ce n'est pas moi, dit André.

— Ce n'est pas lui, dit Hubert.

— En effet, dit sir John, mon homme était plus gros.

— Et le mien l'était moins, dit André.

— Il avait les cheveux blonds et des moustaches, et nous n'en avons ni l'un ni l'autre.

— C'est comme le mien. *

A force d'explications, on finit par comprendre qu'après une querelle et un échange de cartes avec sir John, M. Paul Brasseur avait eu une pareille querelle et un pareil échange avec

JOBISME. 413

André, auquel, au lieu de donner sa propre carte, il avait donné celle de sir John qu'il venait de recevoir. « C'est une erreur, dit Hubert.

— C'est peut-être un trait d'esprit et de bons sens , dit sir John ; il aura pensé que , s'il se trouvait deux hommes assez fous pour prendre au sérieux une semblable querelle , c'était entre eux qu'ils devaient se battre. Messieurs, dit sir John en saluant André et Hubert , pardon de vous avoir fait lever si matin. Moi, je suis chasseur, et cela n'a rien de contraire à mes habitudes. Si vous vouliez accepter à déjeuner à ¥***, vous seriez les bienvenus.

— Merci, dit André; nous irons à V***, mais ce sera seulement dans quelques heures. J'y ai un pied-à-terre , et mon ami viendra y passer chez moi quelques jours.

— Ce sera donc pour demain , » dit sir John ; et il donna à André une autre carte , sur laquelle il écrivit au crayon son adresse à la campagne.

On se serra la main et on remonta en voiture.

« Chose singulière, dit André, mon ennemi de tout à l'heure n'est autre que mon voisin , que , pour la première fois , je vois hors de sa robe de chambre et de son bonnet de fourrures. *

A ce moment , Hubert porta la main à son gousset de montre , puis sembla se rappeler où était sa montre.

« André, quelle heure est-il? *

André fit le même mouvement, et indiqua d'un geste un souvenir semblable.

« N'importe , il y a au moins quatre heures qne nous avons ce cocher. As-tu de l'argent?

— Pas le moins du monde.

— Pourvu que je trouve mon homme d'affaires. Cocher , un peu plus vite. »

Et le cocher donna un coup de fouet sur la sellette du cheval de gauche, et un second coup de fouet sur le trait de l'autre cheval.

L'homme d'affaires était chez lui; mais l'effet était difficile

ii 4 JOBISME.

à placer. Il avait eu beaucoup de peine à obtenir une quasipromesse pour quelques jours plus tard. Hubert et André, rentrés dans leur voiture , se regardèrent sans parler.

« Où allons-nous? dit le cocher.

— Où vous m'avez pris, » dit André.

Les deux amis firent un paquet de leurs habits, et les allèrent mettre en gage , puis partirent gaiement pour la campagne.

Nous aurions dû intituler ce chapitre : « Récit exact et circonstancié du grand et mémorable combat» qui n'eut pas lieu entre André et sir John Knitt , esq. »

Les crimes de Black.

Sir John , en rentrant chez lui , fut reçu par son jardinier qui lui dit : *

« Ah! monsieur, Black a encore fait des siennes.

— Ce Black, dit sir John , est donc décidément un animal malfaisant.

— Monsieur , il a étranglé et dévoré quatre lapins dans la garenne.

— Dans la garenne? et comment y est-il entré?

— C'est ce qu'on ne peut comprendre sans le voir et ce qu'on ne croit qu'à peine après l'avoir vu. Il a rongé la porte de chêne et a passé à travers.

— Quatre lapins ! ce Black est réellement terrible , dit sir John; comment en est-il venu à manger le gibier? le meilleur pointer de toute l'Ecosse! »

Black était, en effet, un de ces beaux chiens écossais au poil fauve, rude comme les soies d'un sanglier, et cependant si ras et si uni , qu'on distingue à travers le mouvement des muscles; c'était un montagnard aux pieds longs et étroits, à l'œil vif et saillant, comme un cheval arabe.

Mais, depuis quelque temps, il n'était bruit que de ses for-

JOBISME. M 5

faits, et le jardinier, ainsi que les autres domestiques, en faisaient chaque jour d'épouvantables récits.

Black mangeait les lapins dans la garenne, les œufs et les poulets dans le poulailler; il s'introduisait dans l'office, cassait les porcelaines et emportait le beurre et le filet de bœuf froid réservé pour le déjeuner. Black avait récemment dévoré une paire de bottes et des harnais; les portes les plus fortes ne l'arrêtaient pas ; il mangeait les portes pour se mettre en appétit; jamais la bote du Gévaudan, jamais le sanglier tué par Méléagre ne firent autant de ravages que le pointer de sir John. Il était tellement venu en usage, dans la maison, de lui mettre tout sur le dos, tant on le jugeait capable de tout, que, si un rosbif était trop cuit, le cuisinier disait : a C'est la faute de Black, contre lequel j'ai été obligé de défendre la crème; et pendant ce temps-là le rôti a brûlé. »

Si les petits pois gelaient , si le vin de Bordeaux était trop froid , si le vin de Champagne ne Tétait pas assez, si le thé était trop faible ou trop fort , si les bottes de sir John le gênaient , si le dtner n'était pas prêt à l'heure ordinaire, on trouvait toujours moyen d'en attribuer la cause à ce scélérat de Black.

Black recevait de sévères corrections, mais il paraissait peu sensible aux coups de fouet ; car si , le lendemain d'une exécution , sir John demandait pourquoi on ne lui servait pas de pigeons, le maître d'hôtel répondait: a II n'y a plus de pigeons; Black les a mangés.

— Il faut en remettre dans le pigeonnier.

— Il n'y a plus de pigeonnier; Black l'a détruit. »

Le lendemain matin, les deux amis se présentèrent de bonne heure chez sir John Knitt. Celui-ci était levé et prêt à partir. Les domestiques offrirent à Hubert et à André des fusils et des carnassières. L'équipement du mattre de la maison était on ne saurait plus complet. Les Anglais ont des outils pour boutonner les guêtres et des outils pour réparer les outils à boutonner les guêtres. Un Anglais qui va pêcher à la ligne se fait suivre d'un fourgon.

116 JOBISME.

Tout à coup un chien tomba par-dessus un mur; c'était Black, que Ton avait enfermé, mais qui, au mouvement des gens dans la maison , avait bien compris qu'il était question de la chasse. Il avait sauté à travers un carreau et avait le museau ensanglanté; une fois dans la première cour, il était séparé de la seconde , où était son maître , par une muraille : il avait grimpé sur une charrette et s'était élancé au hasard. Alors il commença à bondir et à hurler de joie. Il venait flairer la veste de chasse et les guêtres de sir John ; il les reconnaissait ; on allait chasser, plus de doute; ses yeux lançaient des éclairs; il allait à la porte, se retournait pour voir si on le suivait, revenait sur ses pas, gémissait.

Mais sir John lui dit sérieusement: Black, au chenil! Le pauvre Black leva sur son mattre un œil morne et terne , et s'en alla en rampant, la queue basse, vers une porte qu'on lui ouvrit. Là, il se retourna et leva sur son mattre un dernier regard plein de reproche et de prière; puis il entra, et on referma la porte sur lui.

Jusqu'au départ , il resta dans la paille , la tête tristement couchée sur les pattes ; puis , quand il eut entendu fermer la grille , il fit entendre un sourd gémissement qu'il Continua jusqu'au retour de son maître.

Il n'est rien de touchant comme la douleur d'un chien ; on est tellement sûr qu'elle est exempte d'affectation , et que ce n'est ni un masque ni une parure 1 elle est si franche, si naturelle 1

Je ne vous raconterai pas une chasse aux cailles. Si vous êtes chasseur, vous la connaissez; si vous n'êtes pas chasseur, cela n'aurait pas pour vous le moindre intérêt.

Seulement, à ce propos, je citerai un livre imprimé en 1788 :

« Lorsque le temps du passage des cailles, pour retourner en Afrique, est arrivé, c'est-à-dire vers la fin d'août, il se fait , aux environs de Marseille , une chasse fort agréable. On a des jeunes mâles, auxquels on a soin de ne donner que peu à manger ; au mois d'avril, on les aveugle en leur passant légè-

JOBISME. m

rement sur les yeux un fil de fer rouge ; au mois de mai on les plume sur le dos, aux ailes et à la queue, etc., etc. »

Sir John et André eurent les honneurs de la chasse. Hubert ne tua rien, mais ne manqua pas de donner une raison suffisante à chaque coup inutile. L'oiseau était trop loin ou trop près. La poudre était' humide, le plomb trop gros ou inégal. Il avait eu le soleil dans l'œil. Une racine l'avait fait trébucher.

On trouva à une halte un excellent déjeuner ; puis on se remit en marche. La chaleur était horriblement pesante : on voyait monter de l'horizon au zénith de gros nuages noirs, couverts d'une légère mousse grise. Il semblait que le ciel s'abaissait sur la terre pour l'étouffer. Bientôt quelques larges gouttes s'échappèrent des nuages, puis ils se fondirent en eau. Sir John ne se résignait pas à rentrer et affirmait à ses compagnons que ce n'était qu'un nuage. Mais le nuage semblait une coupole de plomb, et rien ne prouvait qu'il ne continuerait pas de pleuvoir toujours à l'avenir, jusqu'à la fin des siècles.

On se décida au retour, et l'on fit deux lieues sous une cataracte. Arriyé à sa porte, John dit aux deux amis :

c Allez vous changer, et revenez bien vite dîner. »

Gomment André et Hubert vinrent à bout d'une chose impossible.

André et Hubert entrèrent chez André sans se parler. Rose les attendait à la fenêtre et les reçut en riant de tout son cœur.

« Voilà, dit-elle, comment devrait finir toute partie de plaisir dont les femmes sont exclues.

— Chère Rose, dit André, vous ne voyez encore que la moindre partie de nos infortunes.

— Eh bien 1 dit Hubert, que fais-tu là?

— Et toi?

— Ce têtu de chasseur nous dit d'aller changer; tu sais

118 JOBISME.

parfaitement que nous ne possédons plus d'au 1res habits que ceux qui nous couvrent.

— Ou plutôt qui ne nous couvrent pas.

— Plaisante.... Et au lieu de nous poser en Spartiates, de répondre que quelques gouttes d'eau ne nous gênaient pas, tu tournes fièrement du côté de ta maison, et je suis forcé de te suivre. Cela lui est facile à dire, à ce damné de chasseur : Allez changer. »

Rose fit allumer un grand feu et se retira.

« D'abord, dit André, nous allons changer de linge, puis tordre et faire sécher nos habits.

— Il y en aura pour quatre heures.

— Alors, il y a un autre moyen ; c'est d'écrire à l'Anglais que, nous trouvant subitement indisposés, nous le prions de nous excuser et de dîner sans nous. »

Et il se met à écrire la lettre. Comme il allait la donner à porter, Hubert l'arrêta.

« Nous sommes sauvés.

— Comment?

— Certes, il est agréable de mettre des habits bien secs et bien lustrés, au lieu de garder des vêtements trempés, traversés, noyés; mais ce n'est pas seulement dans un intérêt de bien-être que nous avons besoin de changer, c'est aussi dans un intérêt de vanité, pour ne pas paraître n'avoir qu'un habit. Eh bien 1 si le premier but ne peut être atteint, il faut nous contenter de l'autre. Voici nos habits bien tordus; je vais mettre les tiens, et tu mettras les miens. La différence de couleur suffira pour nous donner l'apparence convenable, et chacun de nous aura effectivement changé d'habits.

On dîna splendidement. Après le dîner on but du punch ; il vint un moment où l'on eut tant bu, qu'on sentit plus que ja-

JOBISME. 119

mais le besoin de boire encore. Sir John reconduisit chez eux Hubert et André. Celui-ci fit de nouveau punch, et Ton passa à boire une partie de la nuit. A minuit, Rose se retira pour dormir. Un peu après, une grande et mutuelle tendresse s'empara des buveurs, qui sentirent le besoin de s'ouvrir réciproquement leur âme et de se raconter leurs affaires les plus secrètes. Ces confidences furent interrompues par un grand bruit partant de chez le voisin. C'était un mélange de cris de coqs, de gloussements de poules qui couraient et volaient dans le poulailler.

< Allons, dit sir Knitt, c'est encore Black qui fait des siennes. »

Sir John Knitt, écuyer, à Mme Rose André.

« Madame,

c Mon pointer Black s'étant encore, la nuit dernière, livré à de nouveaux et coupables excès, j'ai pensé devoir mettre un terme aux crimes que depuis longtemps il amasse sur sa tête. 11 sera donc, ce matin, jugé devant toute ma maison. Veuillez, madame, acceptera déjeuner chez moi avec M. André et son ami, et assister au jugement, et, tout le donne malheureusement à croire, à la condamnation et à l'exécution de Black.

c J'ai l'honneur d'être, madame,

« John Knitt, esq. »

La vertu trouve tôt ou tard sa récompense.

Après le déjeuner, on fit paraître Black.

Le pauvre chien vint lécher son maître. Sir John était ému. « Black, lui dit-il, je t'ai vu naître, je t'ai choisi entre cinq, et tes quatre frères ont été noyés ; je t'ai élevé, je t'ai instruit ;

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je t'ai fait chasser autant qu'un honnête chien peut le désirer; je ne t'ai pas fait courir en vain ; à chaque arrêt que tu as fait, tu as vu tomber ta victime ; ton chenil a toujours été bien sec et bien soigné ; chaque jour j'ai veillé moi-même à ce qu'on remplaçât la paille du jour précédent : et c'est toi, Black, c'est toi qui es devenu un mauvais tueur de poules, un pilleur de basse-cour, c'est toi qui ne chasses plus que les côtelettes et les filets de boeuf 1 Je ne garderai pas un semblable chien; tu as mis le comble hier à ta rapacité. William, dit-il au jardinier, emmenez-le au bout du jardin, et qu'il soit pendu.

— Est-ce sérieusement, dit Rose, que vous parlez ainsi ?

— Oui, madame. »

William voulut emmener le chien ; mais il se débarrassa et vint se jeter dans les jambes de son maître, montrant autant de terreur de quitter sir John qu'il en eût montré pour mourir, s'il eût pu comprendre son sort. ,

Sir John regarda son pointer si beau, si noble, si vigoureux, si ardent à la fois et si sage, si grand chasseur, si soumis, si caressant : s'ils eussent été seuls ensemble, sir John eût embrassé son chien; mais la vanité qui fait les Brutus le .soutint; il renouvela l'ordre, et William reprit Black.

<r Mais enfin, dit Rose, quel est donc cet horrible crime commis la nuit dernière, et qui a décidé la condamnation du pauvre Black?

— Madame, dit William, il s'est introduit dans le poulailler, et il a tué et dévoré quatre poulets, t

Rose regarda William et lui ôta Black des mains.

« Pauvre Black, lui dit-elle, tu ne mourras pas : tu es sous ma protection et sous celle de la justice. Sir John, dit-elle, Black est innocent; la nuit dernière, quand vous étiez à boire chez moi, j'ai entendu un grand bruit dans votre poulailler; je n'étais pas couchée, je me suis mise à la fenêtre, et j'ai vu vos gens tordant le cou à vos poulets et en faisant une fricassée générale. Black n'y était pas et est le seul inno-

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cent du crime dont on l'accuse el qu'ont commis ses accusateurs. J'en ai parlé ce matin à une femme qui me sert, et elle m'a dit tout ce qui se passe chez vous . vos domestiques mangent vos poulets et vos pigeons et mettent leur mort sur le compte de Black, qui ne consentirait pas môme à en manger les os. Black est un chien fidèle et un bon chasseur

— Madame, madame, dit sir John fort ému, êtes- vous sûre de ce que vous dites?

— Demandez-le à William, qui n'ose regarder ni vous, ni moi, ni son intéressante victime.

— Ah ! drôle! c'est toi qui seras pendu I * s'écria le maître de William. .

William ne fut pas pendu. Mais il arriva qu'un matin, à peu de temps de là, sir John, forcé de faire un long voyage, vendit ses chevaux et donna ses chiens, excepté Black.

«r Monsieur, dit-il à André, votre femme, ou votre maîtresse, peu importe, a sauvé la vie de Black. Je ne peux ni le vendre ni le donner, à moins que ce ne soit à un ami et à un honnête homme, sur la parole duquel il me soit permis de compter. Je vous donne Black à deux conditions, que vous allez me jurer de remplir : d'abord, vous ne laisserez Black, sous aucun prétexte, propager sa race; si par hasard le cas arrivait, vous feriez pendre ou noyer les chiens qui en proviendraient. Black est le dernier rejeton d'une belle race écossaise. J'ai encore dans mes terres deux de ses frères, condamnés comme lui à un célibat rigoureux. Je ne veux pas que cette race coure les rues. En second lieu, vous ne lui apprendrez cas à rapporter.

—T)h! oh! fit André.

— Vous ne lui apprendrez pas à rapporter? répéta John Knitt.

— Mais, mon cher, dit André, faut-il donc que je rapporte moi-même, ou que je poursuive à travers les luzernes une perdrix démontée ou un lièvre blessé ?

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— Monsieur, dit sir John en reculant d'un pas, croyez-vous qu'un chien comme Black soit fait pour être votre domestique?

Venez avec moi et vous le verrez chasser, » ajouta l'écuyer.

Il prit son fusil, et, suivi de Black et d'un épagneul, il sortit dans la plaine; ils se promenèrent une demi-heure. Soudain, Black tomba en arrêt, immobile : sir John tira sa tabatière.

c Votre chien est en arrêt, » dit André.

Sir John ne répondit pas, ouvrit la botte doublée d'or, saisit lentement une prise, la savoura, referma la botte et la remit dans sa poche. Puis il avança ; une perdrix isolée se leva et fut immédiatement pelotée. Black la regarda tomber et revint auprès de son maître, qui rechargeait son fusil.

Alors r épagneul, qui n'avait pas quêté et ne s'était pas permis de prendre jusque-là la moindre part à la chasse, sortit de derrière sir John, alla chercher l'oiseau et le rapporta, puis se remit à son poste.

« C'est un perdreau , dit Hubert qui arrivait.

— Mon cher Hubert, dit André , je regrette de vous voir arriver pour dire une sottise.

A la Saint-Rémy Tous les perdreaux sont perdrix. »

La citation de ce dicton de chasseur démontre assez clairement que l'on était arrivé au mois d'octobre, et qu'il ne restait aucun prétexte à donner à Rose pour habiter plus longtemps la campagne. D'ailleurs, André avait touché ses mille écus, partie en argent, partie en valeurs à courte échéance. L'on vivait à Paris comme beaucoup de gens y vivent, c'està-dire avec un présent si laborieux, si difficile, qu'on n'a pas le temps de s'occuper de l'avenir.

Néanmoins, ce qui rendait la. position d'André de plus en

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plus difficile, c'étaient des dettes dont le nombre et l'importance n'avaient fait que s'accroître depuis plusieurs années.

A chaque instant il faisait les rencontres les plus désagréables : un bottier le saluait d'une certaine façon; un tailleur l'abordait avec son foulard sous le bras, pour lui rappeler une vieille note.

André, il est vrai, mettait le plus grand soin à éviter les rues où demeuraient ses créanciers ; mais quelquefois il était trahi par le hasard. 11 y avait un très-grand nombre de rues par lesquelles il ne pouvait plus passer; quelquefois il lui fallait faire des détours incroyables pour aller d'un point à un autre. Quelqu'un qui l'aurait vu sortir de la rue Saint-Lazare, où il demeurait, remonter la rue Neuve-Saint-Georges et sortir par la barrière Pigale, ne se serait guère douté qu'il allait rue du Mont-Blanc, chez Hubert. Cependant il y arrivait en redescendant par la barrière de Clichy, en évitant la rue de Clichy, prenant la place de l'Europe, la rue de Londres, la rue du Rocher, traversant la rue Saint-Lazare sur un autre point, suivant la rue de l'Arcade et la rue Saint-Nicolas-d'Antin.

Il y avait, pour André, une lieue et demie de la rue Laffilte à la rue de Grammônt. Ce point du boulevard et les rues adjacentes lui étaient devenus impraticables; les boulevards surtout présentaient, sur presque toute leur ligne, de très-grandes difficultés. Paris était pour lui, un immense désert, malheureusement trop peuplé.

Un jour, Hubert lui dit : « Tu étais premier clerc, lors de la mort de ton père; pourquoi n'achètes-tu pas une étude d'avoué? M. Lenoir est un ancien ami de la famille; il ne peut tarder à se retirer des affaires ; va le voir. »

André fit une visite à M. Lenoir, qui le reçut à merveille et vint au-devant de ce qu'André avait à lui dire.

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