ENTRE MAJEURS ET MINEURS
En l'étude et par le ministère de M e Lenoir, etc.
Quelques têtes de clercs chevelus avaient également laissé une empreinte sur le mur ; il était resté dans l'un de ces deux salons une odeur de papier moisi, et dans l'autre un parfum de nourriture; les tables de jeu étaient dans le cabinet de l'avoué; le salon était fort beau et parfaitement éclairé ; la chambre à coucher de madame servait de petit salon, et il n'y avait rien à dire contre, si ce n'est une chose qui ne serait ni comprise ni appréciée, à cause de l'usage général où sont les femmes de Paris de laisser pénétrer tout le monde dans leur chambre à coucher.
Il y avait dans ces diverses pièces à peu près trois fois autant de monde qu'elles en pouvaient contenir, et c'était un démenti formel à cet aphorisme : le contenant est plus grand que le contenu.
Tous les, hommes étaient habillés de noir et avaient des cravates blanches, toilette qui est restée en toute propriété aux gens du Palais.
Le grand salon était plein de femmes assises dont quelques-unes étaient élégantes ; il y avait néanmoins dans l'ensemble quelque chose d'un peu provincial et maniéré.
Là , du reste , comme dans toute réunion, on achetait la vue de chaque jolie femme par l'apparition nécessaire de trois vieilles , mère , cousine ou tante , qui l'entouraient comme l'enveloppe hérissée d'une châtaigne savoureuse.
La maîtresse de la maison avait une belle voix, et néanmoins laissait chanter ses invitées, et aimait qu'elles chantassent bien. M. Lenoir était un homme de bonne mine, avec des airs si jeune encore, qu'on était tenté parfois de prendre ses cheveux gris pour de la poudre : c'était un homme d'esprit, qui n'en avait que très-peu perdu au milieu des gens de robe, lesquels avaient eu le rare désintéressement de ne lui pas prendre ce qu'il perdait.
Quelques hommes s'étaient glissés derrière les femmes où ils se tenaient debout appuyés contre le mur , sans espoir de changer de. position de toute la soirée; toutes les portes et les issues étaient gardées et obstruées. Dans les autres salons , on parlait d'affaires, de dossiers, de chicanes, de plaidoierirs ; il y avait presque uniquement des notaires, des avoués, des huissiers, des avocats, des agréés ; on reconnaissait quelques premiers clercs à leur élégance particulière : un gilet en soie ponceau, laissant apercevoir une chemise de grosse toile, fermée par une épingle en strass, dont le pseudo-diamant n'est guère moins gros que le régent; une cravate de satin blanc , des gants verts et des bas de coton. Cet excès de parure, ce luxe asiatique ne sont point blâmés; on sait qu'il faut que tout premier clerc fasse un beau mariage pour payer la charge qu'il inédite d'acheter , et l'on admet facilement qu'il ne néglige rien pour charmer les yeux.
André traversa l'étude et la salle à manger et s'arrêta dans
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le cabinet du patron; il y avait un fauteuil libre, il s'y plaça et prêta l'oreille à ce qu'on chantait dans le salon; cependant ses yeux ne restaient pas oisifs, et il lui semblait, par une bizarre hallucination , qu'un grand nombre des figures qui l'entouraient ne lui étaient pas inconnues, sans qu'il lui fût possible d'adapter à aucune un nom humain, d'y rattacher un souvenir.
Un monsieur finit par se lever et venir à lui.
c Monsieur ne me remet pas.
— Non, monsieur.
— Je m'appelle....
— Ce nom m'est inconnu.
— Je demeure rue Quincampoix.
— Je ne saurais dire en quel lieu du monde se trouve la rue Quincampoix.
— C'est moi qui suis chargé de l'affaire Grange.
— Ah 1 monsieur , je vous reconnais très-bien ; c'est vous qui m'avez fait 480 francs de frais pour un petit billet de 55 francs ; je suis heureux de voir votre figure.
* — Je vous ai écrit ce matin.
— Un papier timbré ?
— Non ; je vous avertis qu'il ne me reste plus qu'à faire afficher la vente de vos meubles, si sous trois jours vous n'avez pas fini ce petit compte Grange.
— Monsieur, dit André, que pensez-vous de la musique de la Juive ? »
Il lui tourna le dos, traversa la pièce, et se dirigea vers le salon. La musique était finie, après avoir duré trop longtemps , comme toute musique de salon ; on allait danser et jouer. Quelques vieillards et quelques premiers clercs invitèrent les danseuses. Presque tous les autres hommes s'établirent aux tables de bouillotte.
A ce moment, André alla saluer Mme Lenoir, et lui dit : c Je voudrais bien savoir le nom d'un petit monsieur qui ve depuis mon arrivée et évite cependant avec soin
que nos regards se rencontrent. Il est là bas ; un habit noir et une figure jauuâtre.
— Ah ! dit Mme Lenoir, c'est M. Chicanneau....
— Certes, dit André, je le connais on ne peut mieux, maintenant; il plaide contre moi dans un procès que Ton m'intente à propos de l'héritage de mon cousin. Je l'ai entendu plaider, il y a peu de temps, dans une autre affaire, et je suis sorti , me félicitant de l'heureux hasard qui me le donne pour adversaire ; je n'aurais pu m'en choisir moi-même un meilleur. Mais voici encore une figure que j'ai vue quelque part !
— C'est un avoué ; mais il vient à vous, je vous laisse.
— Eh I monsieur, dit l'avoué à André, je suis charmé^ de vous rencontrer ici. Votre rentrée dans le monde me démontre que vos affaires vont mieux, et que vous pouvez faire honneur à un petit engagement pour lequel j'ai obtenu un jugement contre vous. »
Et tout en prononçant ces paroles, l'avoué faisait l'inventaire de sa victime; il cotait son élégance, supputait le prix de son gilet et de sa cravate, appréciait la finesse du drap de son habit.
e Vous savez, ajoute-t-il, que le jugement est par corps?
— Et vous, monsieur, dit André, vous savez, sans doute, que le soleil est couché ! »
A ce moment, M e Lenoir vint demander à André s'il voulait jouer. C'était son intention ; mais l'avoué ayant pris une carte, il n'osa s'exposer à montrer quelques philippes d'argent aux yeux de son rapace interlocuteur; il répondit :
« Je préfère danser. »
Et il alla engager une femme. Dans le quadrille où il dansait, il avait pour vis-à-vis M" Chicanneau , qui , après la contredanse, écrivit sur son agenda :