L'ANNEAU D'HANS CARVEL
Car l'un sans l'autre ne va guère.
Babeau (c'est la jeune femelle, Fille du bailli Concordat) Fut du bon poil, ardente et belle, Et propre à l'amoureux combat.
Carvel, craignant de sa nature Le cocuage et les railleurs , Alléguoit à la créature Et la Légende l et l'Ecriture , Et tous les livres les meilleurs ; Blâmoit les visites secrètes ; Frondoit l'attirail des coquettes, Et contre un monde de recettes Et de moyens de plaire aux yeux , Invectivoit tout de son mieux. A tous ces discours la galande Ne s'arrêtoit aucunement, Et de sermons n'étoit friande, A moins qu'ils fussent d'un amant.
Cela faisoit que le bon sire Ne savoit tantôt plus qu'y dire :
Eût voulu souvent être mort.
11 eut pourtant, dans son martyre, Quelques moments de réconfort :
L'histoire en est très-véritable.
Une nuit qu'ayant tenu table , Et bu force bon vin nouveau, Carvel ronfloit près de Babeau , 11 lui fit avis que le diable Lui mettoit au doigt un anneau ; Qu'il lui disoit : « Je sais la peine Qui te tourmente et qui te gêne, Carvel, j'ai pitié de ton cas :
1 La légende dorée de Jacques de Voragine : Legenda aurea sive flores sanctorum.
Tiens cette bague , et ne la lâches ; Car, tandis qu'au doigt tu l'auras, Ce que tu crains , point ne seras , Point ne seras, sans que le saches.
— Trop ne puis vous remercier, Dit Carvel ; la faveur est grande :
Monsieur Satan, Dieu vous le rende!
Grand merci, monsieur l'aumônier1 ! »
Là-dessus, achevant son somme, Et les yeux encore aggravés 2, Il se trouva que le bon homme Avoit le doigt où vous savez.