LE PSAUTIER
Fut assemblé. Mère abbesso, entourée De son sénat, fit venir Isabeau, Qui s'arrosoit de pleurs tout le visage, Se souvenant qu'un maudit jouvenceau Venoit d'en faire un différent usage.
« Quoi! dit l'abbesse , un homme dans ce lieu! Un tel scandale en la maison de Dieu ! N'éfes-vous point morte de honte encore? Qui vous a fait recevoir parmi nous Cette voirie *? Isabeau, savez-vous (Car désormais qu'ici l'on vous honore Du nom de sœur, ne le prétendez pas), Savez-vous, dis-je, à quoi, dans un tel cas, ÎVotrc institut condamne une méchante?
Vous l'apprendrez, devant qu'il soit demain. Parlez, parlez! » Lors la pauvre nonnain , Qui jusque-là, confuse et repentante, N'osoit branler, et la vue abaissoit, Lève les yeux , par bonheur aperçoit Le haut-de-chausse , à quoi toute la bande, Par un effet d'émotion trop grande, N'avoit pris garde, ainsi qu'on voit souvent. Ce fut hasard qu'Isabelle à l'instant S'en aperçut. Aussitôt la pauvrette Reprend courage, et dit tout doucement : « Votre psautier a ne sais quoi qui pend ; Raccommodez-le? » Or c'étoit l'aiguillette : Assez souvent pour bouton l'on s'en sert. D'ailleurs, ce voile avoit beaucoup de l'air D'un haut-de-chausse; et la jeune nonnette, Ayant l'idée encor fraîche des deux, IV c s'y méprit : non pas que le messire Eût chausse faite1 ainsi qu'un amoureux, Mais à peu près; cela devoit suffire.
1 Ce mot s'emploie encore dans le peuple comme une injure.
L'abbesse dit : s Elle ose encore rire! Quelle insolence ! Un péché si honteux JVe la rend pas plus humble et plus soumise Veut-elle point que l'on la canonise?
Laissez mon voile, esprit de Lucifer; Songez, songez, petit tison d'enfer, Comme on pourra raccommoder votre àme.
Pas ne finit mère abbesse sa gamme , Sans sermonner et tempêter beaucoup.
Sœur Isabeau lui dit encore un coup :
s Raccommodez votre psautier, madame? »
Tout le troupeau se met à regarder :
Jeunes de rire , et vieilles de gronder. La voix manquant à noire sermonneuse , Qui, de son troc bien fâchée et honteuse, N'eut pas le mot à dire en ce moment, L'essaim fit voir, par son bourdonnement , Combien rouloient de diverses pensées Dans les esprits. Enfin l'abbesse dit : b Devant qu'on eut tant de voix ramassées, Il seroit tard; que chacune en son lit S'aille remettre. A demain toute chose. ■ Le lendemain, ne fut tenu, pour cause , Aucun chapitre ; et le jour ensuivant, Tout aussi peu. Les sages du couvent Furent d'avis que l'on se devoit taire; Car trop d'éclat eût pu nuire au troupeau. On n'en vouloit à la pauvre Isabeau , Que par envie : ainsi , n'ayant pu faire Qu'elle lâchât aux autres le morceau, Chaque nonnain, faute de jouvenceau, Songe à pourvoir d'ailleurs à son affaire. Les vieux amis reviennent de plus beau. Par préciput *, à notre belle on laisse
C'est-à-dire : avant ionle chose, par privilège.
Le jeune fils; le pasteur, à l'abbesse : Et l'union alla jusques au point, Qu'on en prêtoit à qui n'en avoit point.