‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 91 sur 144 · X. LE DIABLE EN EXFER s · texte numérisé non relu

X. LE DIABLE EN EXFER s

Qui craint d'aimer a tort, selon mon sens, S'il ne fuit pas, dès qu'il voit une belle. Je vous connois, objets doux et puissants; Plus ne m'irai brûler à la chandelle.

Une vertu sort de vous , ne sais quelle , Qui dans le cœur s'introduit par les yeux -. Ce qu'elle y fait, besoin n'est de le dire : On meurt d'amour, on languit, on soupire. Pas ne tiendrait aux gens, qu'on ne fit mieux. A tels périls , ne faut qu'on s'abandonne. J'en vais donner pour preuve une personne Dont la beauté fit trébucher Rustic.

Il en avint un fort plaisant trafic :

Plaisant fut-il, au péché près, sans faute; Car, pour ce point, je l'excepte et je l'ôtc, Et ne suis pas du goût de celle-là Qui, buvant frais (ce fut, je pense, à Rome), Disoit : a Que n'est-ce un péché que cela! » Je la condamne, et veux prouver, en somme, Qu'il fait bon craindre, encor que l'on soit saint; Rien n'est plus vrai : si Rustic avait craint, Il n'auroit pas retenu cette fille, Qui, jeune et simple, et pourtant très-gentille, Jusques au vif vous l'eût bientôt atteint.

Alibech fut son nom, si j'ai mémoire; taille un peu neuve , à ce que dit l'histoire.

1 Ce conte est tiré de Roccace , Decamerone , giornata ùi liovella 10.

2 Allusion à une épigramme de Régnier qui commence ainsi

L'amour est une fluxion

Qui par les yeux dans le cœur entre....

LE D1A13LE Ei\ EIVFER. 311

Lisant un jour comme quoi certains saints ,

Pour mieux vaquer à leurs pieux desseins ,

Se séquestroient, vivoient comme des anges,

Qui çà , qui là , portant toujours leurs pas

Un lieux cachés, choses qui, bien qu'étranges,

Pour Alibech avoient quelques appas :

« Mou Dieu! dit-elle, il me prend une envie

D'aller mener une semblable vie. »

Alibech donc s'en va , sans dire adieu ;

Mère ni sœur, nourrice ni compagne *

N'est avertie. Alibech en campagne

Marche toujours, n'arrête en pas un lieu;

Tant court enfin, qu'elle entre en un bois sombre;

Et dans ce bois elle trouve un vieillard ,

Homme (possible) autrefois plus gaillard,

Mais n'étant lors qu'un squelette et qu'une ombre.

« Père, dit-elle, un mouvement m'a pris,

C'est d'être sainte, et mériter, pour prix,

Qu'on me révère, et qu'on chôme ma fête.

Oh ! quel plaisir j'aurois , si tous les ans ,

La palme en main, les rayons sur la tête,

Je recevois des fleurs et des présents!

Votre métier est-il si difficile?

Je sais déjà jeûner plus d'à demi.

— Abandonnez ce penser inutile ,

Dit le vieillard; je vous parle en ami.

La sainteté n'est chose si commune

Que le jeûner suffise pour l'avoir.

Dieu gard * de mal fille et femme qui jeûne ,

Sans pour cela guère mieux en valoir!

Il faut encor pratiquer d'autres choses,

D'autres vertus, qui me sont lettres closes >

Et qu'un ermite, habitant de ces bois,

Vous apprendra mieux que moi mille fois.

1 Pour garde,

Allez le voir, ne tardez davantage ; Je ne reliens tels oiseaux dans ma cage, s Disant ces mots , le vieillard la quitta, Ferma sa porte et se barricada.

Très-sage fut d'agir ainsi , sans doute , Ne se fiant à vieillesse ni goutte , Jeune ni haire, enfin à rien qui soit.

Non loin de là, notre sainte aperçoit Ce^ii de qui ce bon vieillard parloit, Homme ayant l'àme en Dieu toute occupée , Et se faisant tout blanc de son épée '. C'étoit Rustic, jeune saint très-fervent : Ces jeunes-là s'y trompent bien souvent. En peu de mots, l'appétit2 d'être sainte Lui fut d'abord par la belle expliqué; Appétit tel , qu'Alibech avoit crainte Que quelque jour son fruit n'en fût marqué. Rustic sourit d'une telle innocence :

« Je n'ai, dit-il, que peu de connoissancc En ce métier; mais ce peu-là que j'ai, B en volontiers vous sera partagé ; Nous vous rendrons la chose familière. » Maître Rustic eût dû donner congé, Tout dès l'abord, à semblable écolière.

Il ne le fit ; en voici les effets.

Gomme il vouloit être des plus parfaits, Il dit en soi : « Rustic, que sais-tu faire? Veiller, prier, jeûner, porter la haire. Qu'est-ce cela? Moins que rien; tous le font. Mais d'être seul auprès de quelque belle, Sans la toucher, il n'est victoire telle3; Triomphes grands chez les anges en sont :

1 C'est-à-dire . aflichanl une feinte austérité. — - Désir 3 C'est la pénitence que s'imposait au douzième siècle Robi d'Arbrissel, fondateur de la célèbre abbaye de Fonlevraull.

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Méritons-les; retenons cette fille :

Si je résiste à chose si gentille ,

J'atteins le comble , et me tire du pair. »

Il la retint, et fut si téméraire ,

Qu'outre Satan il défia la chair,

Deux ennemis toujours prêts à mal faire.

Or sont nos saints logés sous même toit :

Rustic apprête, en un petit endroit,

Un petit lit de joncs pour la novice ;

Car, de coucher sur la dure d'abord ,

Quelle apparence? Elle n'étoit encor

Accoutumée à si rude exercice.

Quant au souper, elle eut, pour tout service,

Un peu de fruit, du pain non pas trop beau.

Faites état que la magnificence

De ce repas ne consista qu'en l'eau,

Claire, d'argent, belle par excellence.

Rustic jeûna; la fille eut appétit.

Couchés à part, Alibech s'endormit;

L'ermite non. Une certaine bête ,

Diable nommée, un vrai serpent maudit ,

N'eut point de paix qu'il ne fût de la fête

On l'y reçoit. Rustic roule en sa tête,

Tantôt les traits de la jeune beauté ,

Tantôt sa grâce et sa naïveté,

Et ses façons, et sa manière douce,

L'âge, la taille, et surtout l'embonpoint,

Et certain sein ne se reposant point,

Allant, venant; sein qui pousse et repousse

Certain corset *, en dépit d' Alibech

Qui tâche en vain de lui clore le bec ,

Car toujours parle; il va, vient et respire :

C'est son patois; Dieu sait ce qu'il veut dire.

1 Ces vers sont imites du blason sur le beau lélin, par Clément Marol.

Le pauvre ermite, ému de passion, Fit de ce point sa méditation.

Adieu la haire, adieu la discipline!

Et puis voilà de ma dévotion !

Voilà mes saints ! Celui-ci s'achemine \er.> Alibech, et réveille en sursaut : a Ce n'est bien fait que de dormir sitôt , Dit le frater ; il faut , au préalable , Qu'on fasse une œuvre à Dieu fort agréable, Emprisonnant en enfer le malin; Créé ne fut pour aucune autre fin :

Procédons-y. s Tout à l'heure * il se glisse Dedans le lit. Alibcch , sans malice , JY'entcndoit rien à ce mystère-là; Et ne sachant ni ceci ni cela, Moitié forcée , et moitié consentante , Moitié voulant combattre ce désir, Moitié n'osant, moitié peine et plaisir, Elle crut faire acte de repentante; Bien humblement rendit grâce au frater; Sut ce que c'est que le diable en enfer.

Désormais faut qu'Alibech se contente

D'être martyre, en cas que sainte soit.

Frère Rustic peu de vierges faisoit.

Cette leçon ne fut la plus aisée,

Dont Alibech, non encore déniaisée,

Dit : « Il faut bien que le diable, en effet,

Soit une chose étrange et bien mauvaise ;

Il brise tout; voyez le mal qu'il fait

A sa prison : non pas qu'il m'en déplaise*

Mais il mérite, en bonne vérité,

D'y retourner. — Soit fait ! ce dit le frère. *

Tant s'appliqua Rustic à ce mystère,

' Tout à l'instant.

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