‹ Contes et nouvelles en vers (volume 2)Chapitre 61 sur 93 · LJ CHOSE · texte numérisé non relu

LJ CHOSE

Sur ce penfer-îà notre Amant S’en va trouver fa Belle, en a contentement. Goûte des voluptés qui n’ont point de pareilles, Se trouve très-heureux ; hormis qu’inc-çfïamment Le Diable étoit à fes oreilles.

Alors l’Amant lui commandoit Tout ce qui lui venoit en tête ;

De bâtir des Palais, d’exciter la tempête;

En moins d’un tour de main cela s’accomplilfoit. Mainte piftole fe gliflbit Dans l’efcarcelle de notre homme.

Il envoyoit le Diable à Rome ,

Le Diable revenoit tout chargé de pardons. Aucuns voyages n’étoient longs ,

Aucune chofe mal-aifée.

L’Amant , à force de rêver Sur les ordres nouveaux qu’il lui fallut trouver. Vit bientôt fa cervelle ufée.

Il s’en plaignit à fa Divinité ;

Lui dit de bout en bout toute la vérité.

Quoi ! ce n’eft que cela ? lui repartit la Dame:

Je vous aurai bientôt tiré Une telle épine de famé.

Quand le Diable viendra, vous lui prefenterez Ce que je tiens , fk lui direz :

Défrife-moi ceci ; fais tant partes journées Qu’il devienne tout plat. Lors elle lui donna Je 11e fçais quoi qu’elle tira Du verger de Gypris , labyrinthe des Fées a

IMPOSSIBLE. x 185

Ce qu’un Duc autrefois jugea fi précieux , Qu’il voulut l’honorer d’une Chevalerie ; Iîîufh'e 6c noble confrairie.

Moins pleine d’hommes que de Dieux.

L’Amant dit au Démon: c’eil ligne circulaire Et courbe que ceci ; je t’ordonne d’en faire Ligne droite 6c fans nuis retours.

Va-t-eny travailler, 6c cours.

L’efprit s’en va , n’a point de celTe ,

Qu’il n’ait mis le fil fous la prefie ,

Tâché de l’applatir à grands coups de marteau, Fait féjourner au fond de l’eau ,

Sans que la ligne fût d’un feul point étendue.

De quelque tour qu’il fe fervît ,

Quelque fecret qu’il eût , quelque charme qu’il fit, C’étoit tems 6c peine perdue ;

Il ne put mettre à la raifon La toifon.

Elle fe révoltoit contre le vent, la pluie,

La neige, les brouillards : plus Satan ytouchoit. Moins l’annelure fe Iâchoit.

Qu’eft ceci , difoit-iî ? je ne vis de ma vie Chofe de telle étoffe : il n’eft point de Lutin Qui 11’y perdît tout fon latin.

Meffire Diable, un beau matin,

S’en va trouver fon homme , 6c lui dit : je te lailfe . Aprends-moi feulement ce que c’eft que cela:

Je te le rends ; tiens , le voilà :

Je fuis vidus , je le confefie,

1 86 LA c H O S E , &c.

Notre ami Monfieur le Luiton ,

Dit l’homme , vous perdez un peu trop tôt courage ; Celui-ci n’eft pas feul , & plus d’un compagnon Vous auroit taillé de l’ouvrage.

*3 TSter

=fi|ÛPfc

N m’engage à conter d’une maniéré honnête Le fujet d’un de ces tableaux Sur lefquels on met des rideaux r Il me faut tirer, de ma tête Nombre de traits nouveaux , piquans & délicats. Qui difent & ne difent pas ,

Et qui foient entendus fans notes Des Agnès même les plus fottes :

Ce n’eil: pas coucher gros ; ces extrêmes Agnès Sont oifeaux qu’on ne vit jamais.

Toute matrone fage , à ce que dit Catule,

Regarde volontiers le gigantefque don

Fait au fruit de Vénus , par la main de Junon.

A ce plaifant objet fi quelqu’une recule.

Cette quelqu’une difîimule.

Ce principe pofé , pourquoi plus defcrupule. Pourquoi moins de licence aux oreilles qu’aux yeux ?

Puifqu’on le veut ainfi , je ferai de mon mieux : Nuis traits à découvert n’auront ici de place; Tout y fera voilé ; mais de gaze , &c fi bien ,

Que je crois qu’on ne perdra rien.

Qui penfe finement , Sc s’exprime avec grâce ,

Fait tout paffer ; car tout pâlie :

Je l’ai cent fois éprouvé :

Quand le mot eft bien trouvé ,

Le fexe en fa faveur à la chofe pardonne :

Ce n'efl plus elle alors , c’efl elle encor pourtant. Vous ne faites rougir perfonne ,

Et tout le monde vous entend.

J’ai befoin aujourd’hui de cet art important. Pourquoi, me dira-t-on, puifque fur ces merveilles. Le fexe porte l’oeil fans toutes ces façons ?

Je réponds à cela: chafles font fes oreilles. Encor que les yeux foient fripons.

Je veux, quoi qu’il en foit , expliquer à des belles Cette chaife rompue, & ce rulfre tombé :

Mufes , venez m’aider; mais vous êtes pucelles. Au joli jeu d’amour ne fçachant A ni B.

Mufes, ne bougez donc; feulement par bonté, Dites au Dieu des vers que dans mon entreprife , Il eft bon qu’il me favorife ,

Et de mes mots falle le choix.

Ou je dirai quelque fottife ,

Qui me fera donner du bufque fur les doigts. C’efl allez raifonner ; venons à la peinture.

Elle contient une aventure Arrivée au pays d’Amours.

Jadis la ville de Cythere Avoit en l’un de fes fauxbourgs Un Monaflere.

Vénus en fit un Séminaire,

Il étoit de Nonnains , & je puis dire ainfi Qu’il étoit de galans au fil .

En ce lieu hantoient d’ordinaire

Gens de Cour , gens de Ville &: facrificateurs ,

Et Docteurs ,

Et Bacheliers fur-tout. Un de ce dernier ordre Pafioit dans la maifon pour être des amis ;

Propre , toujours rafé , bien difant , 8c beau fils: Sur fon chapeau luifant , fur fon rabat bien mis La médifance n’eût fçu mordre.

Ce qu’il avoit de plus charmant,

C’efl que deux des Nonnains alternativement

En tiroient maint Sc jnaint fervice.

L’une n’avoit quitté les atours de Novice Que depuis quelque mois ; l’autre encor les portoit : La moins jeune à peine comptoit Un an entier par-delTus treize ;

Age propre à foutenir thèfe ,

Thèfe d’amour: le Bachelier Leur avoit rendu familier Chaque point de cette fcience ,

Et le tout par expérience.

Une afïïgnation pleine d’impatience Fut un jour par les Sœurs donnée à cet Amant;

Et pour rendre complet le divertilfement , Bacchus avec Cérès , de qui la compagnie Met Vénus en train bien fouvent , Dévoient être ce coup de la cérémonie.

Propreté toucha feuie aux apprêts du régal:

Elle fçut s’en tirer avec beaucoup de grâce.

Tout paffa par fes mains , 8c le vin , 8c la glace.

Et les caraffes de cryflal.

190 LE tableau ;

On s’y feroit miré. Flore à l’haleine d’ambre. Sema de fleurs toute la chambre :

Elle en fit un jardin. Sur le linge ces fleurs Formoient des lacs d’amdür, &: le chiffre des Sœurs. Leurs Cloîtrieres excellentes Aimoient fort ces magnificences :

C’efl un plaifir de Nonne. Au refie leur beauté Aiguifoit l’appétit aufïï de fon côté.

Mille fecrettes circonflances De leurs cori

■pB polis &c charmans l't l’ardeur des Amans.

Augmentoient Leur taille étoit prefque femblable :

Blancheur , délicateffe , embonpoint raifonnable : Fermeté , tout charmoit, tout étoit fait au tour.

En mille endroits nichoit l’Amour ,

Sous une guimpe , un voile , 6c fous un fcapulaire , Sous ceci, fous cela, que voit peu l’œil du jour. Si celui du galant ne l’apelle au myflere.

A ces Sœurs l’enfant de Cythere Mille fois le jour s’en venoit Les bras ouverts , 6c les prenoit L’une après l’autre pour fa mere.

Tel ce couple attendoit le Bachelier trop lent*

Et de lui , tout en l’attendant ,

Elles difoient du mal ,puis du bien , puis les Belles Imputoient fon retardement A quelques amitiés nouvelles.

Qui peut le retenir , difoit l’une? efl-ce amour? Efl-ce affaire ? efl-ce maladie ?

Si:

Qu’il y revienne de fa vie ,

Difoit l’autre ; il aura fon tour.

Tandis qu’elles cherchoient là-deffous du myflere, PaiTe un Mazet portant à la dépofitaire Certain fardeau peu néceffaire.

Ce n’étoit qu’un prétexte , & félon qu’on m’a dit. Cette dépofitaire ayant grand appétit,

Faifoit fa portion des talens de ce ruftre ,

Tenu dans tel repas pour un traiteur illuftre.

Le coquin lourd d’ailleurs , & de très-court efprit , A la cellule fe méprit.

Il alla chez les attendantes Frapper avec fes mains pefantes.

On ouvre , on eh: furpris , on le maudit d’abord , Puis on voit que c’eft un tréfor.

Les Nonnains éclatent de rire.

Toutes deux commencent à dire.

Comme fi toutes deuxs’étoient donné le mot. Servons-nous de ce maître fot.

Il vaut bien l’autre; que t’en femble ?

La Profeffe ajouta ; c’efl très-bien avifé. Qu’attendions-nous ici ? qu’il nous fût débité De beaux difcours? non, non , ni rien qui leur ref* femble.

Ce pitaut doit valoir , pour le point fouhaité , Bachelier & Doéieur enfemble.

Elle en jugeoit très-bien : la taille du garçon.

Sa fimplicité , fa façon ,

Et le peu d’intérêt qu’en tout il fembloit prendre ,

i9i LE TABLEAU.

Faifoient de lui beaucoup attendre.

C’étoit l’homme d’Efope : il 11e fongeoit à lien. Mais il buvoit & mangeoit bien;

Et fi Xantus l’eût laiffé faire ,

Il auroit pouiïe loin l’affaire.

Ainfi bientôt apprivoifé ,

Il fe trouva tout difpofé Pour exécuter fans remife Les ordres des Nonnains, les fervant àleurguife Dans fon office de Mazet ,

Dont il lui fut donné par les Sœurs un brevet.

Ici la peinture commence :

Nous voilà parvenus au point.

Dieu des vers , ne me quitte point;

J’ai recours à ton affiftance.

Dis-moi pourquoi ce ruflre affis ,

Sans peine de fa part , & très-fort à fon aife , Laiffie le foin de tout aux amoureux foucis

De Sœur Claude & de Sœur Thérèfe.

N’auroit-il pas mieux fait de leur donner lachaife ? Il me femble déjà que je vois Apollon

Qui me dit, tout- beau ; ces matières A fond ne s’examinent gueres.

J’entends ; &c l’amour eft un étrange garçon.

J’ai tort d’ériger un fripon En Maître de cérémonies.

Dès qu’il entre en une maifon ,

Réglés & loix en font bannies :

Sa fantaifie efl fa raifon.

Le

Le voilà qui rompt tout; c’efi: afiez fa coutume. Ses jeux font violens. A terre on vit bientôt Le galant cathédral. Ou foit par le défaut De la chaife un peu foible , ou foit que du pitaut Le corps ne fût pas fait de plume.

Ou foit quefœur Thérèfe eût chargé d’adion Son difcours véhément tk plein d’émotion,

On entendit craquer l’amoureufe tribune:

Le ruftre tombe à terre en cette occafion.

Ce premier point eut par fortune Malheureufe Conclulioii.

Censeurs, n’approchez point d’ici votre œil profanei V ous gens de bien , voyez comme fceur Claude mit Un tel incident à profit.

Thérèfe en ce malheür perdit la tramontane : Claude la débufqua, s’emparant du timon.

Thérèfe pire qu’un démon Tâche à la retirer , &c fe remettre aù trône ;

Mais celle-ci n’eft pas perfonne A céder un pode fi doux.

Sœur Claude, prenez garde à vous ; Thérèfe en veut venir aux coups ;

Elle a le poing levé. Qu’elle ait. C’efl bien répondre: Quiconque efi: occupé comme vous , ne fentrien. Je ne m’étonne pas que vous fçachiez confondre Un petit mal dans un grand bien.

Malgré la colere marquée Sur le front de la débufquée ,

Claude fuit fon chemin ; le rultre auffi le fien ; Tome II. N

Stvfe

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Thérèfe eft mal contente & gronde.

Lesplaifirs de Vénus font fources de débats;

Leur fureur n’a point de fécondé.

J’en prends à témoin les combats Qu’on vit fur la terre 8c fur l’onde , Lorfque Paris à Ménélas Ota la merveille du monde.

Quoique Bellone ait part ici ,

J’y vois peu de corps decuiralfe :

Dame Vénus fe couvre ainfi ,

Quand elle entre en champ clos avec le Dieu de Thrace :

Cette armure a beaucoup de grâce.

Belles, vous m’entendez; je n’en dirai pas plus: L’habit de guerre de Vénus Eft plein de chofes admirables :

Les Cyclopes aux membres nuds Forgent peu deharnois qui luifoient comparables. Celui du preux Achille auroit été plus beau.

Si Vulcan eût deffus gravé notre tableau.

Or ai-je des Nonnains mis en vers l’aventure. Mais non avec des traits dignes de l’aélion ;

Et comme celle-ci déchet dans la peinture ,

La peinture déchet dans ma defcription :

Les mots 8c les couleurs ne font chofes pareilles. Ni les yeux 11e font les oreilles.

J’ai lailTé long-tems au filet Sœur Thérèfe la détrônée.

Elle eut fon tour : notre Mazet

Partagea fi bien fa journée Que chacun fut content. L’hiftoire finit-là : Dufeflinpas un mot. Je veux croire, & pour eaufe * Que l’on but &c que l’on mangea ;

Ce fut l’intermede & la paufe;

Enfin tout alla bien; hormis qu’en bonne foi L’heure du rendez-vous m’embarrafle ; & pourquoi? Si l’Amantne vint pas,fœur Claude 6c fœür Thérèfe Eurent à tout le moins de quoi fe eonfoler :

S’il vint , on fçut cacher le Iourdaut 6c la chaife, L’Amant trouva bientôt encore à qui parler*

N Peintre étoit , qui jaloux de fa femme , Allant aux champs, lui peignit un baudet Sur le nombril , en guife de cachet.

Un fien confrère amoureux de la Dame ,

La va trouver , &: l’âne efface net ,

Dieu fçait comment ; puis un autre en remet. Au même endroit, ainfi que l’on peut croire. A celui-ci , par faute de mémoire ,

Il mit un Bât; l'autre n’en avoit point. L’Epoux revient , veut s’éclaircir du point. Voyez, mon fils, dit la bonne commere ; L’âne efb témoin de ma fidélité.

Diantre foit fait , dit l’Epoux en colere ,

Et du témoin , 8c de qui l’a bâté.

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