L'ANNEAU D’'HANS CARVEL
Conte tiré de Rabelais,
Et us Carvel prit fur fes vieux ans Femme jeune en toute maniere ;
Il prit aufi foucis cuifans ;
Car l’un fans l’autre ne va guere, Babeau ( c’eft la jeune femelle,
Fille du Baïlli Concordat }
Fut du bon poil, ardente & belle,
Et propre à l'amoureux combat.
Carvel craignant de fa nature Le cocuage & les railleurs, Alléguoit à la créature | Et la Légende, & l'Ecriture , | Et tous les livres les meilleurs :
Blâämoit les vifites fecrettes , Frondoit l’attirail des coquettes ; Et contre un monde de recettes, Et de moÿens de plaire aux yeux, Invettivoit tout de fon mieux.
À tous ces difcours la galante Ne s’arrêtoit aucunement ; Et de fermons n’étoit friande, À moins qu'ils fuffent d’un amant.
D iv
BG L'ANNI 0, ©t.
Cela faifoit que le bon Sire
Ne fçavoit tantôt plus qu'y dire ; Eût voulu fouvent être mort.
Il eut pourtant dans fon martyre Quelques momens de reconfort :
L'hiftoire en eft très- véritable.
Une nuit, qu'ayant tenu table, Et bu force bon vin nouveau, ‘Carvel ronfloit près de Babeau; 11 lui fut avis que le diable
Lui mettoit au doigt un anneau.
Qu'il lui difoit : Je fçais la peine Qui te tourmente & qui te gêne;
Carvel , j'ai pitié de ton cas.
Tiens cette bague, & ne la lâches ; Car tandis qu’au doigt tu l’auras, Ce que tu crains point ne feras, Point ne feras, fans que le fçaches.
Trop ne puis vous remercier ,
Dit Carvel ; la faveur eft grande :
* Monfieur Satan , dieu vous le rende ; Grand merci, Monfeur laumônier.
Là-deflus achevant fon fomme,
Et les yeux encore aggravés ,
Il fe trouva que le bon homme Avoit le doigt où vous fçavez.
<= te rene eme mme)
LH EXR:-M T T'E:
Nouvelle tirée de Bocace.
D) AME Vénus & Dame Hypocrifie
Font quelquéfois enfemble de bons coups;
Tout homme eft homme, & les moines fur tous ;
Ce que j'en dis, ce n’eft point par envie.
Avez-vous fœur , fille , ou femme jolie, Gardez le froc ; c’eft un maïître Gonin; Vous en tenez , s’il tombe fous fa main Belle qui foit quelque peu fimple & neuve :
Pour vous montrer que je ne parle en vain, Lifez ceci ; je ne veux autre preuve.
Ux jeune Hermite étoit tenu pour faint :
On lui gardoit place dans la Légende.
L'homme de dieu d’une corde étoit ceint, Pleine de nœuds ; mais fous fa houpelande Logeoit le cœur d’un dangereux paillard.
Un chapelet pendoit à fa ceinture,
Long d’une brafle, & gros outre mefure ; Une clochette étoit de l’autre part,
Au demeurant , il faifoit le cafard ,
Se renfermoit, voyant une femelle, Dedans fa coque, & baïfloit la prunelle :.
Vous n'auriez dit qu'il eût mangé le lard,
Un bourg étoit dedans fon voifinage ;
Et dans ce bourg une veuve fort fage,
Qui demeuroit tout à l'extrémité.
Elle n’avoit pour tout bien qu’une fille, Jeune , ingénue , agréable & gentille ; Pucelle encor ; mais à la vérité
Moins par vertu que par fimplicité ;
Peu d’entregent , beaucoup d’honnêteté , D'autre dot point , d’amans pas davantage.
Du temps d'Adam, qu'on naïfloit tout vêrm, Je penfe bien que la Belle en eût eu,
Car avec rien on montoit un ménage.
Ii ne falloit matelas ni linceul :
Même le lit n’étoit pas néceffaire.
Ce temps n’eft plus ; Hymen qui marchoït feul , Mene à prefent à fa fuite un notaire.
L’anachorette , en quêtant par ke bourg,
Vit cette fille, & dit fous fon capuce :
Voici de quoi ; fi tu fçais quelque tour,
Il te le faut employer, Frere Luce.
Pas n’y manqua ; voici comme il s’y prit.
Elle logeoit , comme j'ai déja dit,
Tout près des champs, dans une maifonnette , Dont la cloifon par notre anachorette
Etant percée aifément & fans bruit ,
Le compagnon, par une belle nuit, Belle , fon pas; le vent & la tempête Favorifoient le deffein du galant;
Une nuit donc, dans le pertuis mettant Un long cornet, tout du haut de fa tête Il leur cria : Femmes , écoutez -moi.
A cette voix, toutes pleines d’effroi,
Se blottiflant., l'une & l’autre eft en tranfe. Il continue , & corne à toute outrance :
Réveillez-vous, créatures de dieu,
Toi, femme veuve, & toi, fille pucelle :
Allez trouver mon ferviteur fidele L’hermite Luce , & partez de ce lieu Demain matin, fans le dire à perfonne ; Car c’eft ainfi que le ciel vous l’ordonne, Ne craïgnez point ; je conduirai vos pas; Luce eft benin. Toi, veuve , tu feras
Que de ta fille il ait la compagnie;
Car d'eux doit naître un pape, dont la vie Réformera tout le peuple chrétien.
La chofe fut tellement prononcée,
Que dans le lit l’une & lautre enfoncée, Ne laïiffa pas de l'entendre fort bien.
La peur les tint un quart - d’heure en filence. La fille enfin met le nez hors des draps,
60 Dr? TE.
Et puis tirant fa mere par le bras,
Lui dit d’un ton tout rempli d’innocence :
Mon dieu , Maman, y faudra-t-il aller ?
Ma compagnie ! helas ! qu’en veut-il faire ?
Je ne fçais pas comment il faut parler ;
Ma coufine Anne eft bien mieux fon affaire, Et retiendroit bien mieux tous fes fermons, Sotte , tais-toi, lui repartit la mere,
C’eft bien cela ; va, va, pour ces leçons
Il n’eft befoin de tout l’efprit du monde :
Dèës la premiere , ou bien dès la feconde, Ta coufine Anne en fçaura moins que toi.
Oui, dit la fille ! hé, mon dieu, menez-moi.
Partons bientôt ; nous reviendrons au gite.
Tout doux, reprit la mere en fouriant ;
Il ne faut pas que nous allions fi vite :
Car qué fçait-on ? le diable eft bien méchant, Et bien trompeur ; fi c’étoit lui, ma fille, Qui fût venu pour nous tendre des lacs ?
As-tu pris garde ? il parloit d’un ton cas, Comme je crois que parle la famille
De Lucifer, Le fait mérite bien
Que fans courir, ni précipiter rien,
Nous nous gardions de nous laïffer furprendre : Si la frayeur t’avoit fait mal entendre :
Pour moi, j'avois l’efprit tout éperdu.
Non, non, Maman ; j'ai fort bien entendu, Dit la fillette, Or bien, reprit la mere, Puifqu’ainfi va, mettons-nous en priere.
Le lendemain, tout le jour fe pafla
A raifonner , & par ci, & par là,
Sur cette voix & fur cette rencontre.
La nuit venue, arrive le corneur.
Il leur cria d’un ton à faire peur :
Femme incrédule & qui vas à l’encontre Des volontés de dieu ton créateur,
Ne tarde plus ; va-t-en trouver l’hermite pius ; ,
Ou tu mourras. La fillette reprit :
Hé bien, Maman, l’avois-je pas bien dit ?
Mon dieu, partons ; allons rendre vifite
À l’homme faint ; je crains tant votre mort ; Que j'y courrois, & tout de mon plus fort,
S'il le falloit. Allons donc , dit la mere.
La Belle mit fon corfet des bons jours, Son demi-ceint , fes pendans de velours, Sans fe douter de ce qu’elle alloit faire :
Jeune fillette a toujours foin de plaire, Notre cagot s’étoit mis aux aguets ,
Et par un trou qu'il avoit fait exprès
À fa cellule, il vouloit que ces femmes
62 LH EuR m1 À El
Le puffent voir, comme:un brave foldat , Le fouet en man, toujours en un état De pénitence, & de tirer des flmes Quelque défunt puni pour fes méfaits, Faifant fi bien, en frappant tout auprès , Qu'on crût ouïr cinquante difciplines.
Il n’ouvrit pas à nos deux pélerines ,
Du premier coup.; & pendant un moment Chacune peut l’entrevoir s’efcrimant
Du faint outil. Enfin la porte souvre ; Mais ce ne fut d’un bon Miféréré.
Le papelard. contrefait l’étonné.
Tout en tremblant la veuve lui découvré ; Non fans rougir, le cas comme ilrétoit, À fix pas d'eux, la fillette attendoit
Le réfultat, qui fut que notre hermite Les renvoya , fit le bon hypocrite.
Je crains, dit-il, les rufes du malin:
Difpenfez - moi : le fexe féminin
Ne doit ayoir en ma cellule entrée.
Jamais de moi faint Pere ne naïîtra.
La veuve dit toute déconfortée,
Jamais de vous ? & pourquoi ne fera ?
Elle ne put en tirer autre chofe.
En s’en allant, la fillette difoit
Hélas, Maman, nos péchés en font caufe.
La nuit rewient ; & l’une & l’autre étoit
Au premier fomme , alors que l’hypocrite Et fon cornet font bruire la maïfon.
Il leur cria toujours du même ton: Retournez voir Luce le faint hermite.
Je lai changé ; retournez dès demain.
Les voilà donc dérechef en chemin.
Pour ne tirer plus en long cette hiftoire, Il les reçut. La mere s’en alla,
Seule s’entend ; la fille demeura :
Tout doucement il vous lapprivoifa ; Lui prit d'abord fon joli bras d'yvoire, Puis s’approcha, puis en vint au baifer ,
Puis aux beautés que l’on cache à la vue, Puis le galant vous la mit toute nue, Comme sil eût voulu la baptifer.
O papelards ! qu’on fe trompe à vos mines !
Tant lui donna du retour de Matines,
Que maux de cœur vinrent premierement , Et maux de cœur chaflés, dieu fçait comment, En fin finale , une certaine enflure
La contraignit d’allonger fa ceinture, Mais en cachette, & fans en avertir Le Forge-pape, encore moins la mere,
64 L'HERMAITE
Elle craignoiït qu’on ne la fit partir :
Le jeu d'amour commençoit à lui plaire.
Vous me direz : D'où lui vint tant d’efprit ? D'où ? de ce jeu ; c’eft l'arbre de fcience.
Sept mois entiers la galante attendit ;
Elle allégua fon peu d'expérience.
Dès que la mere eut indice certain
De fa groffeffe ; elle lui fit foudain Troufler bagage , & remercia l'hôte.
Lui de fa part rendit grace au Seigneur Qui foulageoit fon pauvre ferviteur.
Puis au départ, il leur dit que fans faute, Moyennant dieu, l'enfant viendroit à bien.
Gardez pourtant, dame, de faire rien Qui puifle nuire à votre géniture.
Ayez grand foin de cette créature ;
Car tout bonheur vous en arrivera.
Vous regnerez ; ferez la Signora ;
Ferez monter aux grandeurs tous les vôtres ; Princes, les uns ; & grands Seigneurs, les autres; Vos coufins, Ducs ; Cardinaux, vos neveux :
Places, châteaux , tant pour vous que pour EUX ; Ne manqueront en aucune maniere ,
Non plus que l’eau qui coule en la riviere.
Leur ayant fait cette prédiétion ,
Ïl leur donna fa bénédi@ion.
La Signora, de retour chez fa mere, S’entretenoit jour & nuit du faint Pere, Préparoit tout , lui faifoit des béguins ; Au demeurant prenoit tous les matins La couple d'œufs , attendoit en lieffe Ce qui viendroit d’une telle grofleffe.
Mais ce qui vint détruifit les châteaux, Fit avorter les mitres , les chapeaux, Et les grandeurs de-toute la famille.
La Signora mit au monde une fille.
NWÉRET DE LAMPORECHIO.
PE rmarn tement émane” : I mm,
MAZET DE L'AMPORECHTIO.
Nouvelle tirée de Bocace.
A voile n’eft le rempart le plus sûr Contre l'amour , ni le moins acceffible, Un bon mari, mieux que grille ni mur, Ÿ pourvoira, fi pourvoir eft poñfble ; C’eft à mon fens une erreur trop vifble À des parens, pour ne dire autrement, De préfumer, après qu'une perfonne , Bon gré mal gré, s'eft mife en un couvent ; Que dieu prendra ce qu'ainfi Pon lui donne :
Abus , abus. Je tiens que le Malin N’a revenu plus clair & plus certain ; (Sauf toutefois l’afiftance divine ).
Encore un coup ne faut qu'on s'imaginé Que d'être pure & nette de péché, Soit privilége à la guimpe attaché ; Nenni dà, non. Je prétens qu'au contraire Filles du monde ont toujours plus de peur Que lon ne donne atteinte à leur honneur :
La raïfon eft, qu'elles en ont affaire, Moins d’ennemis attaquent leur pudeur.
63 Mazer
Les autres n’ont pour un feul adverfaire.
Tentation, fille d’oifiveté,
Ne manque pas d'agir de fon côté :
Puis le defir, enfant de la contrainte.
Ma fille eft nonne ; Ergd , c'eft une fainte : Mal raïfonné. Des quatre parts les trois En ont regret & fe mordent les doigts, Font fouvent pis ; au moins l’ai-je oui dire: Car pour ce point je parle fans fçavoir.
Bocace en fait certain conte pour rire, Que j'ai rimé, comme vous allez voir.
U N bon vieillard en un couvent de filles Autrefois fut, labouroit le jardin.
Elles étoient toutes affez gentilles,
Et volontiers jafoient dès le matin.
Tant ne fongeoient au fervice divin,
Qu foi montrer ès parloirs aguimpées
Bien blanchement, comme droites poupées, Prête chacune à tenir coup aux gens;
Et n’étoit bruit qu'il fe trouvât léans
Fille qui n’eût de quoi rendre le change, Se renvoyant l’une à l’autre l’éteuf.
Huit fœurs étoient , & l’abbefle font neuf, Si mal d'accord que c’étoit chofe étrange.
De la beauté, la plûpart en avoient ;
DE LAMPORECHIO.
De la jeunefle , elles en avoient toutes.
Et cettui lieu beaux Peres fréquentoient, Comme on peut croire ; & tant bien fupputoient, Qu'ils ne manquoient à tomber fur leurs routes, Le bon vieillard jardinier deflus dit
Près de ces fœurs perdoit prefque lefprit ;.
À leur caprice il ne pouvoit fufire.
Toutes vouloient au vieillard commander ; Dont ne pouvant entre elles s’accorder,
Il fouffroit plus que lon ne fçauroit dire.
Force lui fut de quitter la maïfon :
Il en fortit de la même façon
Qu'étoit entré là-dedans le pauvre Homme, Sans croix ne pile, & n'ayant rien en fomme Qu'ün vieil habit, Certain jeune garçon
De Lamporech, fi j'ai bonne mémoire,
Dit au vieillard, un beau jour , après boire, Et raifonnant fur le fait des nonains ::
Qu'il pafleroit bien volontiers fa vie
Près de ces fœurs, & qu'il avoit envie
De leur offrir fon travail & fes mains ;
Sans demander récompenfes ni gages.
Le compagnon ne vifoit à l'argent :
Trop bien croyoit, ces fœurs étant peu fages ;. Qu'il en pourroit croquer une en paflant,
E ïÿ
ro MAZET
Et puis une autre, & puis toute la troupes Nuto lui dit (c’eft le nom du vieillard ):
Croïs-moi, Mazet ; mets-toi quelque autre part. J'aimerois mieux être fans pain ni foupe, Que d'employer en ce lieu mon travail.
Les nonnes font un étrange bétail.
Qui n’a tâté de cette marchandife,
Ne fcait encor ce que c’eft que tourment.
Je te le dis, laifle-là ce couvent ;
Car d’efpérer les fervir à leur guife,
C'eft un abus : l’une voudra du mou, L'autre du dur ; parquoi je te tiens fou, D'autant plus fou que ces filles font fottes. Tu n'auras pas œuvre faite entre nous ; L'une voudra que tu plantes des choux, L'autre voudra que ce foit des carottés.
Mazet reprit : ce n’eft pas là le point.
Vois-tu, Nuto, je ne fuis qu'une bête; Mais dans ce lieu tu ne me verras point Un mois entier, fans qu'on m'y fafle fête.
La raifon eft, que je n'ai que vingt ans;
Et comme toi, je n'ai pas fait mon temps.
Je leur fuis propre, & ne demande en fomme Que d’être admis. Dit alors le bon-homme, Au Fac-toton tu n'as qu'à t'adrefler ;
DE LAMPORECHIO.
Aïllons-nous-en de ce pas lui parler.
Allons , dit l’autre. Il me vient une chofe Dedans l’efprit ; je ferai le muet
Ft l'idiot. Je penfe qu'en effet,
Reprit Nuto , cela peut être caufe
Que le Pater avec le Fac-toton, N’auront de toi ni crainte ni foupçon.
La chofe alla comme ils lavoient prévue.
Voilà Mazet à qui pour bien -venue L'on fait bêcher la moitié du jardin,
Il contrefait le fot & le badin,
Et cependant laboure comme un fire.
Autour de lui les nonnes, alloient rire.
Un certain jour le compagnon dormant, Ou bien feignant de dormir , il n'importe:
Bocace dit qu'il en faïfoit femblant, Deux des nonaïns le voyant de la forte Seul au jardin ; car fur le haut du jour Nulle des fœurs ne faifoit long féjour Hors le logis, le tout crainte du hâle, De ces deux donc, l’une approchant Mazet, Dit à fa fœur : Dedans ce cabinet Menons ce fot. Mazet étoit beau mâle, Ft la galante à le confidérer
Avoit prit goût ; pourquoi fans différer
72 M AZ Er
Amour lui fit propofer cette affaire.
L'autre reprit : Là-dedans ? & quoi faire?
Quoi ? dit la fœur ; je ne fçais ; l’on verra Ce que l’on fait alors qu'on en eft là:
Ne dit-on pas qu'il fe fait quelque chofe ?
Jéfus ! reprit l’autre fœur fe fignant,
Que dis-tu là ? notre régle défend
De tels penfers. S'il nous fait un enfant ?
Si l'on nous voit ? Tu t'en vas être caufe De quelque mal. On ne nous verra point , Dit la premiere ; & quant à l’autre point, C’eft s'allarmer avant que le coup vienne.
Ufons du temps, fans nous tant mettre en peine, Et fans prévoir les chofes de fi foin.
Nul n’eft ici ; nous avons tout à point, L'heure , & le lieu f touffu , que la vue N'y peut pailer : Et puis fur l'avenue
Je fuis d'avis qu'une fafle le guet ;
Tandis que l’autre étant avec Mazet,
À fon bel aife aura lieu de s'inftruire.
Il eft muet & n’en pourra rien dire.
Soit fait, dit autre : il faut à ton defr Acquiefcer, & te faire plaifir.
Je pafferai, fi tu veux, la premiere, Pour t’obliger : au moins à ton loifir
DE LAMPORECHIO.
Tu tébatras puis après, de maniere
Qu'il ne fera befoin d’y retourner :
Ce que j'en dis, n'eft que pour tobliger.
Je le vois bien, dit l’autre plus fincere ; Tu ne voudrois fans cela commencer Afflurément , & tu ferois honteufe.
Tant y refta cette fœur fcrupuleufe, Qu’à la fin l'autre allant la dégager,
De faétion la fut faire changer.
Notre muet fait nouvelle partie :
Il s’en tira non fi gaillardement :
Cette fœur fut beaucoup plus mal lotie : Le pauvre gars acheva fimplement Trois fois le jeu ; puis après il fit chaîfe. Les deux nonains n’oublierent la trace Du cabinet, non plus que du jardin;
Il ne falloit leur montrer le chemin.
Mazet pourtant fe ménagea de forte
Qu'à fœur Agnès , quelques jours en fuivant,
Il fit apprendre une femblable note,
En un prefloir, tout au bout du couvent.
Sœur Angélique & fœur Claude fuivirent , L'une au dortoir , l’autre dans un cellier:
Tant qu’à la fin la cave & le grenier Du fait des fœurs maintes chofes apprirent.
Point n’en refta que le fire Mazet
74 Mraz nr, \ Ge.
Ne régalât au moins mal qu'il pouvoit, L'abbefle auf voulut entrer en danfe.
Elle eut fon droit, double & triple pitance ; De quoi les {œurs jeünerent très-long-temps.
Mazet n’avoit faute de reftaurans ;
Mais reftaurans ne font pas grande affaire À tant d'emploi. Tant prefferent le here, Qu’'avec l'abbefle un jour venañt au choc, J'ai toujours oui, ce dit-il, qu’un bon coq
N'’en a que fept ; au moins qu'on ne me laiïffe Toutes les neuf. Miracle , dit l’'abbefle ; Venez , mes fœurs : nos jeûnes ont tant fait
Que Mazet parle. Alentour du muet, Non plus muet , toutes huit accoururent ; Tinrent Chapitre , & fur l'heure conclurent Qu'à l'avenir Mazet feroit choyé
Pour le plus für ; car qu'il fût renvoyé, Cela rendroit la chofe manifefte.
Le compagnon bien nourri, bien payé, Fit ce qu'il put ; d’autres firent le refte.
Il les engea de petits Mazillons,
Defquels on fit de petits moinillons ;
Ces moinillons devinrent bien-tôt Peres ; Comme les fœurs devinrent bien-tôt meres, À leur regret, pleines d'humilité ;
Mais jamais nom ne fut mieux mérité,
EEE tt ss ee CRIER JET SRE NT >
LA MANDRAGORE., Nouvelle tirée de Machiavel.
Av préfent conte on verra la fottife D'un Florentin: Il avoit femme prife Honnête & fage , autant qu'il eft befoin ; Jeune pourtant ; du refte toute belle :
Et n’eût-on cru de jouiflance telle
| Dans le pays, ni même encor plus loin.
Chacun laimoit , chacun la jugeoit digne D'un autre époux ; car quant à celui-ci, Qu'on appelloit Nicia Calfuccr,
Ce fut un fot en fon temps très-infigne.
Bien le montra , lorfque, bon gré mal gré, Il réfolut d'être pere appellé ;
Crut qu'il feroit beaucoup pour fa patrie,
S'il la pouvoit orner de Calfuccis :
Sainte ni Saint n’étoit en Paradis
Qui de fes vœux n’eût la tête étourdie.
| Tous ne fçavoient où mettre fes préfens.
| Il confultoit matrones , charlatans,
| Difeurs de mots, experts fur cette affaire :
Le tout en vain ; cat il ne put tant faire Que d’être pere. Il étoit buté là ;
Quand un jeune homme , après avoir en France
Etudié, s’en revint à Florence,
Aufñ leurré qu'aucun de par-delà ;
Propre, galant, cherchant par-tout fortune ; Bien-fait de corps, bien voulu de chacune:
Il fçut dans peu la carte du pays;
Connut les bons & les méchans maris ;
Et de quel bois fe chauffoient leurs femelles ; Quels furveillans ils avoient mis près d’elles ; Les fi, les car, enfin tous les détours ; Comment gagner les confidens d’amours, Et la nourrice , & le confeffleur même, Jufques au chien : tout y fait, quand on aime: Tout tend aux fins , ‘dont un feul iota N’étant omis, d’abord le perfonnage
Jette fon plomb fur Meffer Nicia ,
Pour lui donner l'Ordre de cocuage.
Hardi deffein !: L’époufe de léans,
A dire vrai, recevoit bien les gens ;
Mais c’étoit tout : aucun de fes amans
Ne s’en pouvoit promettre davantage.
Celui-ci feul, Callimaque nommé ,
Dës qu'il parut, fut très-fort à fon gré.
Le galant donc près de la forterefle Affiet fon camp, vous inveftit Lucrece ,.
Qui ne manqua de faire la tigrefle
H rs f ;
La MANDRAGORE. 77
À l'ordinaire , & l’envoya jouer.
1 ne fçavoit à quel faint fe vouer.
Quand le mari, par fa fottife extrême, Lui fit juger qu'il n’étoit ftratagême , Panneau n’étoit , tant étrange femblit, Où le pauvre homme à la fin ne donnût, De tout fon cœur, & ne s’en affublit.
L'amant & lui, comme étant gens d'étude; Avoient entre eux lié quelque habitude :
Car Nice étoit doéteur en droit canon: Mieux eût valu l'être en autre fcience, Et qu'il n’eût pris fi grande confiance
En Callimaque. Un jour au compagnon Il fe plaignit de fe voir fans lignée.
A qui la faute ? il étoit verd-galant, Lucrece jeune, & drue, & bien taillée.
Lorfque j'étois à Paris, dit l'amant,
Un curieux y pafla d'aventure.
Je l’allai voir : il m’apprit cent fecrets ; Entr'autres un pour avoir géniture ;
Et n’étoit chofe à fon compte plus füre.
Le grand Mogol l'avoit avec fuccès Depuis deux ans, éprouvé fur fa femme :
Mainte princelle , & mainte & mainte dame En avoit fait aufli d’heureux eflais.
78 La ManpracorRre.
Il difoit vrai ; j'en ai vû des effets.
Cette recette eft une médecine
Faite du jus de certaine racine ,
Ayant pour nom Mandragore ; & ce jus Pris par la femme opére beaucoup plus, Que ne fit onc nulle ombre monachale D'’aucun couvent de jeunes Freres plein, Dans dix mois d’hui, je vous fais pere enfin, Sans demander un plus long intervalie.
Et touchez-là ; dans dix mois & devant , Nous porterons au baptême l'enfant.
Dites-vous vrai ? repartit Mefler Nice :
Vous me rendez un merveilleux office.
Vrai ? je l'ai vu ; faut-il répéter tant ?
Vous moquez-vous d'en douter feulement ?
Par votre foi, le Mogol eft-il homme Que l’on ofàt de la forte affronter ?
Ce curieux en toucha telle fomme ,
Qu'il n’eut fujet de s’en mécontenter,
Nice reprit : Voilà chofe admirable,
Et qui doit être à Lucrece agréable !
Quand lui verrai-je un poupon fur le fein à Notre féal , vous ferez le parrein ;
C’eft la raïfon : dès hui je vous en prie,
Tout doux, reprit alors notre galant ;
La MANDRAGORE.
Ne foyez pas fi prompt, je vous fupplie :
Vous allez vîte : il faut auparavant Vous dire tout. Un mal eft dans l'affaire :
Mais ici-bas put-on jamais tant faire
Que de trouver un bien pur & fans mal ?
Ce jus doué de vertu tant infigne
Porte d’ailleurs qualité très -maligne, Prefque toujours il fe trouve fatal
A celui-là qui le premier carefle
La patiente ; & fouvent on en meurt.
Nice reprit aufhi-tôt : ferviteur ;
Plus de votre herbe : & laiflons-là Lucrece Telle qu’elle eft : bien grand merci du foin, Que fervira, moi mort, fi je fuis pere ?
Pourvoyez -vous de quelque autre compere :
C’eft trop de peine ; il n’en eft pas befoin. L'amant lui dit : Quei efprit eft le vôtre!
Toujours il va d’un excès dans un autre,
Le grand defr de vous voir un enfant Vous tranfportoit n’a guère d’allégrefle ;
Et vous voilà, tant vous avez de prefle ; Découragé , fans attendre un moment.
Oyez le refte ; & fçachez que nature À mis reméde à tout, fors à la mort, Qu'eft-il de faire , afin que l'aventure
So ZLa MANDRAGORE.
Nous réufliffe , & qu’elle aille à bon port À
Ï! nous faudra choifir quelque jeune homme
D'’entre le peuple ; un pauvre malheureux Qui vous précéde au combat amoureux, Tente la voie , attire & prenne en fomme Tout le venin : puis, le danger ôté,
Il conviendra que de votre côté Vous agifliez , fans tarder davantage ; Car foyez für d’être alors garanti.
Il nous faut faire in anima vili ï Ce premier pas, & prendre un perfonnage Lourd & de peu ; mais qui ne foit pourtant Mal-fait de corps, ni par trop dégoûtant , Ni d’un toucher fi rude & fi fauvage Qu'à votre femme un fupplice ce foit : | Nous fçavons bien que Madame Lucrece, | Accoûtumée à la délicatefle | De Nicia, trop de peine en auroit. | Même il fe peut qu'en venant à la chofe, | Jamais fon cœur n’y voudroit confentir.
Or ai-je dit un jeune homme , & pour caufe :
Car plus fera d'âge pour bien agir,
Moins laiflera de venin fans nul doute :
Je vous promets qu'il n’en laïflera goute.
Nice d’abord eut peine à digérer
L’expédient ,