‹ Contes et nouvelles en vers (volume 3)Chapitre 15 sur 84 · Tome 11. F · texte numérisé non relu

Tome 11. F

Gardez-vous bien au refte, Meffer Nice, D’aller paroître en aucune façon.

Ligurio choïfira le garçon ;

C'eft là fon fait : laïfléz-lui cet office.

Vous vous pouvez fier à ce valet

Comme à vous-même ; il eft fage &t difcret.

J'oublie encor que, pour plus d’aflürance , On bandera les yeux à ce paillard :

Il ne fçaura qui , quoi, n’en quelle part, N’en quel logis , ni fi dedans Florence, Ou bien dehors on vous l'aura mené.

Par Nicia le tout fut approuvé.

Reftoit fans plus d'y difpofer fa femme.

De prime face, elle crut qu’on roit; Puis fe fâcha ; puis jura fur fon ame, Que mille fois plutôt on la tueroit.

Que diroit-on, fi le bruit en couroit ?

Outre l'offenfe & péché trop énorme; Calfuce & dieu fçavoient que de tout temps Elle avoit craint ces devoirs complaifans Qu'elle enduroit feulement pour la forme.

Puis il viendroit quelque mâtin difforme L’incommoder , la mettre fur les dents :

Suis-je de taille à fouffrir toutes gens ?

Quoi ! recevoir un pitaut dans ma couche,

RÉ AR a

La MANDRAGORE 83

Puis-je y fonger qu'avecque du dédain ?

Et par fait Jean , ni pitaut, ni blondin, Niroi, niroc, ne feront qu'autre touche Que Nicia jamais onc à ma peau.

Lucrece étant de la forte arrêtée, On eut recours à frere Timothée.

Il la prêcha ; mais fi bien & fi beau ; Qu'elle donna les mains par pénitence, On laflüra de plus qu'on choïfroit Quelque garçon d’honnête corpulence ; Non trop ruftaut, & qui ne lui féroit Mal ni dégoût. La potion fut prife.

Le lendemain , notre amant fe déguife ; Et s’enfarine en vrai garçon Meûnier ; Un faux menton , barbe d’étrange guife ; Mieux ne pouvoit fe métamorphofer.

Ligurio , qui de la faciende Et du complot avoit toujours été, Trouve l'amant tout tel qu'il le demande, Et ne doutant qu’on n’y fût attrapé, Sur le minuit le mene à Mefler Nice, Les yeux bandés , le poil teint, & fi bien Que notre époux ne reconnut en rien Le compagnon. Dans le lit il fe glifle En grand filence : en grand filence auf F ij

La patiente attend fa deftinée ,

Bien blanchement , & ce foir atournée ;

Voire ce foir ? atournée ! & pour qui ?

Pour qui ? j'entends : n’eft-ce pas que la Dame Pour un Meûnier prenoit trop de fouci ?

Vous vous trompez ; le fexe en ufe ainfi.

Meûniers ou rois, il veut plaire à toute ame. C’eft double honneur, ce femble , en une femme ; Quand fon mérite échauffe un efprit lourd,

Et fait aimer les cœurs nés fans amour,

Le travefti changea de perfonnage,

Si-tôt qu'il eut Dame de tel corfage

A fes côtés, &,qu'il fut dans le lit.

Plus de meünier : la galante fentit

Auprès de foi la peau d’un honnête homme.

Et ne croyez qu'on employât au fomme De tels momens. Elle difoit tout bas:

Qu’eft-ceci donc ? ce compagnon n'eft pas Tel que j'ai cru : le drôle a la peau fine.

C'eft grand dommage : il ne mérite, hélas !

Un tel deftin : j'ai regret qu’au trépas Chaque moment de plaïfir lachemine.

Tandis l'époux enrollé tout de bon,

De fa moitié plaignoit bien fort la. peine.

Ce fut avec une fierté de reine

£a MANDRAGORE.

Qu'elle donna:la premiere -façon

De cocuage ; & pour le décoron,

Point ne voulut y joindre fes carefles :

À ce garçon la perle des Lucrèces Prendroit du goût ? quand‘le premier venin Fut emporté, notre amant prit la main

De fa maitrefle , & de-baiïfers de flime La parcourant: Pardon, dit-il, Madame ; Ne vous fâchez du tour qu’on vous a fait :

C'eft Callimaque ; approuvez fon martyre.

Vous.ne fçauriez ce coup vous en dédire:

Votre rigueur n’eft plus d’aucun effet.

S'il eft fatal toutefois que j'expire ;

J'en: fuis content : vous avez dans vos mains: Un, moyen für de me priver de vie;

Et le plaifir bien mieux qu'aucuns venins.

M'achevera : tout le refte eft folie.

Lucrece avoit jufques-là réfifté ;

Non par défaut de bonne volonté ,.

Ni que l'amant ne plût fort à la belle :

Mais la pudeur & la fimplicité

L’avoient rendue ingrate en dépit d’elle.

Sans dire mot, fans ofer refpirer,

Pleine de honte .& d'amour tout enfemble ,

Elle fe met aufli-tôt à pleurer, F ij

86 La MANDRAGORE

À fon amant peut-elle fe montrer,

Après cela ? qu'en pourra-t-il penfer,

Dit- elle en foi, & qu’eft-ce qu'il lui femble ?

J'ai bien manqué de courage & d’efprit.

Incontinent un excès de dépit

Saifit fon cœur , & fait que la pauvrette

Tourne la tête, & vers le coin du lit

Se va cacher pour derniere retraite.

Elle y voulut tenir bon ; mais en vain. | Ne lui reftant que ce peu de terrain, La place fut incontinent rendue.

Le vainqueur leut à fa difcrétion ;

Il en ufa felon fa pañion,

Et plus ne fut de larme répandue.

Honte cefla ; fcrupule autant en fit. | Heureux font ceux qu’on trompe à leur profit ! | L’aurore vint trop tôt pour Callimaque ; | Trop tôt encor pour lobjet de fes vœux.

Il faut, dit-il, beaucoup plus d’une attaque

Contre un venin tenu fi dangereux.

Les jours fuivans notre couple amoureux

Y fçut pourvoir : l'époux ne tarda guères

Qu'il n’eût atteint tous fes autres Confreres,

Pour ce coup-là fallut fe féparer :

L'amant courut chez foi fe recoucher,

La MANRDRACORE.

À peine au lit il s’étoit mis encore,

Que notre époux joyeux & triomphant

Le va trouver , & lui conte comment S'étoit paflé le jus de Mandragore.

D'abord, dit-il, j'allai tout doucement Auprès du lit écouter fi le Sire S’approcheroit , & s’il en voudroit dire.

Puis je priai notre époufe tout bas,

Qu'elle lui fit quelque peu de carefle,

Et ne craïgnit de gâter fes appas.

C'étoit au plus une nuit d’embarras.

Et ne penfez , ce lui dis-je, Lucrece,

Ni l'un ni l’autre en ceci me tromper ;

Je fçaurai tout : Nice fe peut vanter D'être homme à qui l’on n’en donne à garder.

Vous fçavez bien qu'il y va de ma vie; N’allez donc point faire la rencherie :

Montrez par là que vous fçavez aimer Votre mari, plus qu'on ne croit encore :

C'eft un beau champ. Que fi cette pécore Fait le honteux ; envoyez fans tarder

M'en avertir ; car je me vais coucher.

Et n’y manquez ; nous y mettrons bon ordre.

Befoin n’en eut : tout fut bien jufqu'au bout. Scavez-vous bien que ce ruftre y prit goût ?

F iv

88 ZLa MANDRAGORE.

Le drôle avoit tantôt peine à démordre :

J'en ai pitié : je le plains après tout.

N’y fongeons plus ; qu'il meure , & qu’on l'enterre, Et quant à vous, venez nous voir fouvent.

Nargue de ceux qui me faifoient la guerre :

Dans neuf mois d’huy je leur livre un enfant,

DEEE

ee dd ans,

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