‹ Contes et nouvelles en vers (volume 3)Chapitre 28 sur 84 · MALADE · texte numérisé non relu

MALADE

Vous en parlez, Agnès, bien à votre aïfe,

Reprit l’abbefle : or:ça, par votre dieu, Le feriez-vous ? mettez-vous en mon lieu.

Oui-da, Madame , & dis bien davantage ; Votre fanté m'eft chere jufques-là,

Que , s’il falloit pour vous fouffrir cela,

Je ne voudrois que, dans ce témoignage D'affettion , pas une de céans

Me devançit. Mille remercimens

A Sœur Agnès donnés par fon abbeñe :

La Faculté dit adieu là -deflus,

Et protefta de ne revenir plus.

Tout le couvent fe trouvoit en triftefle ; Quand Sœur Agnès qui n’étoit de ce lieu La moins fenfée, au refte bonne lame, Dit à fes fœurs : tout ce qui tient Madame Eft feulement belle honte de dieu.

Par charité n’en eft-1l point quelqu’une Pour lui montrer l'exemple & le chemin ?

Cet avis fut approuvé de chacune :

On Papplaudit ; il court de main en main.

Pas une n’eft qui montre en ce deffein

De la froideur , foit none, foit nonette, Mere Prieure , ancienne , ou difcrette.

Le billet trotte : on fait venir des gens

De toute guife , & des noirs, & des blancs, lu

ii4 L'AmBESer, Ce.

Et des tannés. L’efcadron , dit lhiftoire , Ne fut petit, ni, comme l’on peut croire, Lent à montrer de fa part le chemin.

Îls ne cédoient à pas une nonain

Dans le defir de faire que Madame

Ne fût honteufe , ou bien n’eût dans fon ame Tel récipé poflible à contre -cœur.

De fes brebis à peine la premiere

A fait le faut, qu'il fuit une autre fœur; Une troifieme entre dans la carriere :

Nulle ne veut demeurer en arriere; Prefle fe met pour n'être la derniere.

Que dirai plus ? enfin l'impreffion Qu'avoit l’abbefle encontre ce reméde , Sage rendue à tant d'exemples, céde, Un jouvenceau fait l'opération

Sur la malade. Elle redevient rofe, Œiüllet, aurore , & fi quelque autre chofe De plus riant fe peut imaginer.

O doux reméde ! Ô reméde à donner !

Reméde ami de mainte créature,

Ami des gens, ami de la nature,

Ami de tout, point d'honneur excepté.

Point d'honneur eft une autre maladie :

Dans fes écrits Madame Faculté

N’en parle point. Que de maux en la vie}

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LES TROQUEURS.

L E changement de mets réjouit l’homme :

Quand je dis l’homme, entendez qu'en ceci La femme doit être comprife auff :

Et ne fçais pas comme il ne vient de Rome Permiflion de troquer en hÿmen ;

Non fi fouvent qu'on en auroït envie,

Mais tont au moins une fois en fa vie :

Peut-être un jour nous l'obtiendrons ; Amen.

Ainfi foit-il. Semblable indult en France Viendroit fort bien, j'en réponds ; car nos gens Sont grand troqueurs. Dieu nous créa changeans. PrÈs de Rouen, pays de fapience,

Deux villageois avoient chacun chez foi Forte femelle , & d’affez bon aloi

Pour telles gens qui n’y raffinent guère.

Chacun fçait bien: qu'il n’eft pas néceflaire Qu'amour les traite ainfi que des prélats :

Avint pourtant que tous deux étant las

De leurs moitiés, leur voifin le notaire

Un jour de fête avec eux chopinoit.

Un des manans lui dit : Sire Oudinet,

J'ai dans l'efprit une plaifante affaire:

Vous avez fait fans doute en votre tems Tiy

136 Les Troguevrs.

Plufieurs contrats de diverfe nature ;

Ne peut-on point en faire un où les gens Troquent de femme ainf que de monture à Notie pafteur a bien changé de Cure:

La femme eft-elle un cas fi différent

Et pargué non ; car Mefire Grégoire Difoit toujours , fi j'ai bonne mémoire ; Mes brebis font ma femme ; cependant

1 a changé : changeons aufi compere.

Très-volontiers , reprit l’autre manant ; Mais tu fçais bien que notre ménagere

ER la plus belle : or ça, Sire Oudinet , Sera-ce trop, s’il donne fon Mulet

Pour le retour ? Mon mulet ! & parguenne , Dit le premier des villageois fufdits, Chacune vaut en ce monde fon prix :

La mienne ira but à but pour la tienne :

On ne regarde aux femmes de fi près:

Point de retour ; vois-tu, compere Etienne , Mon mulet, c’eft. .. c'eft le roi des mulets. Tu ne devrois me demander mon ane Tant feulement : troc pour troc, touche là.

Sire Oudinet raifonnant fur cela

Dit : il eft vrai que Tiennette a fur Jeanne De lavantage , à ce qu'il femble aux gens ;

Les TrRoQUEURS:

Mais le meilleur de la bête à mon fens N'eft ce qu’on voit : femmes ont maintes chofes Que je préfere , & qui font lettres clofes.

Femmes aufli trompent aflez fouvent :

Jà ne les faut éplucher trop avant.

Or fus, voifins, faifons les chofes nettes.

Vous ne voulez chat en poche donner

Ni l’un ni l’autre ; allons donc confronter Vos deux moitiés comme dieu les a faites.

L’expédient fut approuvé de tous.

Trop bien voilà Meflieurs les deux époux Qui fur ce point triomphent de s'étendre; T'iennette n’a ni furot, ni malandre,

Dit le fecond. Jeanne , dit le premier ,

A le corps net comme un petit denier ; | Ma foi, c’eft bâime. Et Tiennette eft ambroiïfe, | Dit fon époux ; telle je la maintien,

L'autre reprit : compere, tiens-toi bien;

Tu ne connois Jeanne ma villageoife :

Je t'avertis qu'à ce jeu... m’entends-tu ?

L'autre manant jura, par la vertu,

Tiennette & moi nous n’avons qu’une noiïfe, C'eft qui des deux y fçait de meilleurs tours ;

Tu m’en diras quelques mots dans deux jours :

A toi, compere ; & de prendre la tafle,

138 LES TROQUEURS.

Et de trinquer : allons, Sire Oudinet , À Jeanne ; top : puis à Tiennette ; mafle.

Somme qu’enfin la foute du mulet

Fut accordée , & voilà marché fait,

Notre notaire affüra l’un & l’autre

Que tels traités alloïient leur grand chemin : Sire Oudinet étoit un bon apôtre

Qui fe fit bien payer fon parchemin.

Par qui, payer ? par Jeanne & par Tiennette.

IT ne voulut rien prendre des maris.

L2s villageois furent tous deux d'avis, Que pour un temps la chofe fût fecrette ; Mais il en vint au Curé quelque vent.

I prit auf fon droit ; je n’en aflûre,

Et n’y étois : mais la vérité pure

Eft que Curés y manquent peu fouvent.

Le Clerc non plus ne fit du fien remife ; Rien ne fe perd entre les gens d'Eglife.

Les Permuteurs ne pouvoient bonnement Exécuter un pareil changement

Dans ce village , à moins que de fcandale :

Ainfi bien-tôt l’un & l’autre détale ,

Et va planter le piquet en un lieu

Où tout fut bien d’abord , moyennant dieu.

C'étoit plaifir que de les voir enfemble:

Les TROQUEURS.

Les femmes même, à l’envi des maris, S’entredifoient en leurs menus devis,

Bon fait troquer , commere , à ton avis ?

Si nous troquions de valet ? que t'en femble ? Ce dernier troc , s'il fe fit , fut fecret.

L'autre d’abord eut un très-bon effet.

Le premier mois très-bien ils s'en trouverent ; Mais à la fin nos gens fe dégouterent.

Compere Etienne , ainfi qu'on peut penfer , Fut le premier des deux à fe lafler,

Pleurant Tiennette ; il y perdoit fans doute, Compere Gille eut regret à fa foute.

Il ne voulut retroquer toutefois.

Qu'en avint-il ? Un jour, parmi les bois, Etienne vit toute fine feulette,

Près d’un ruifleau , fa défunte Tiennette,

Qui par hazard dormoit fous la coudrette.

Il s’approcha l’éveillant en furfaut.

Elle du troc ne fe fouvint pour l'heure ; Dont le galant, fans plus longue demeure, En vint au point. Bref ils firent le faut.

Le conte dit qu’il la trouva meilleure

Qu’au premier jour : pourquoi cela ? pourquoi à Belle demande ! en l’amoureufe loi,

Pain qu'on dérobe & qu'on mange en cachette,

140 Les TROQUEURS.

Vaut mieux que pain qu’on cuit ou qu’on achette ; Je m'en rapporte aux plus favans que moi.

Il faut pourtant que la chofe foit vraie,

Et qu'après tout, Hyménée & l'Amour

Ne foient pas gens à cuire en même four ; Témoin l’ébat qu'on prit fous la coudraie.

On y fit chere ; il ne s’y fervit plat

Où maïtre Amour, cuifinier délicat ,

Et plus friand que n’eft maitre Hyménée, N’eût mis la main. Tiennette retournée , Compere Etienne, homme neuf en ce fait, Dit à part foi : Gille a quelque fecret ;

J'ai retrouvé Tiennette plus jolie

Qu'elle ne fut onc en jour de fa vie.

Reprenons-la : faifons tour de Normand ; Dédifons-nous ; ufons du privilège.

Voilà l’exploit qui trotte incontinent,

Aux fins de voir le troc & changement Déclaré nul, & caflé nettement.

Gille affigné de fon mieux fe défend.

Un Promoteur intervient pour le fiège Epifcopal, & vendique le cas.

Grand bruit par-tout , ainfi que d’ordinaire : Le Parlement évoque à foi l'affaire.

Sire Oudinet , le faifeur de contrats

Les TROQUEURS.

Eft amené : l’on l'entend fur la chofe.

Voilà l’état où l’on dit qu’eft la caufe ; Car c’eft un fait arrivé depuis peu.

Pauvre ignorant que le compere Etienne !

Contre fes fins cet homme en premier lieu Va de droit fil ; car s’il prit à ce jeu Quelque plaïfir, c’eft qu'alors la chrétienne N'étoit à lui : le bon fens vouloit donc Que pour toujours il la laïffât à Gille; Sauf la coudraie , où Tiennette, dit-on, Alloit fouvent en chantant fa chanfon :

L'y rencontrer étoit chofe facile.

Et fappofé que facile ne fût,

Falloit qu’alors fon plaifir d'autant crût.

Mais allez-moi prêcher cette doftrine

À des manans : ceux-ci pourtant avoient

Fait un bon tour, & très-bien s’en trouvoient :

Sans le dédit, c’étoit piéce aflez fine Pour en devoir l'exemple à d’autres gens, J'ai grand regret de n’en avoir les gans!

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