MALADE
Vous en parlez, Agnès, bien à votre aïfe,
Reprit l’abbefle : or:ça, par votre dieu, Le feriez-vous ? mettez-vous en mon lieu.
Oui-da, Madame , & dis bien davantage ; Votre fanté m'eft chere jufques-là,
Que , s’il falloit pour vous fouffrir cela,
Je ne voudrois que, dans ce témoignage D'affettion , pas une de céans
Me devançit. Mille remercimens
A Sœur Agnès donnés par fon abbeñe :
La Faculté dit adieu là -deflus,
Et protefta de ne revenir plus.
Tout le couvent fe trouvoit en triftefle ; Quand Sœur Agnès qui n’étoit de ce lieu La moins fenfée, au refte bonne lame, Dit à fes fœurs : tout ce qui tient Madame Eft feulement belle honte de dieu.
Par charité n’en eft-1l point quelqu’une Pour lui montrer l'exemple & le chemin ?
Cet avis fut approuvé de chacune :
On Papplaudit ; il court de main en main.
Pas une n’eft qui montre en ce deffein
De la froideur , foit none, foit nonette, Mere Prieure , ancienne , ou difcrette.
Le billet trotte : on fait venir des gens
De toute guife , & des noirs, & des blancs, lu
ii4 L'AmBESer, Ce.
Et des tannés. L’efcadron , dit lhiftoire , Ne fut petit, ni, comme l’on peut croire, Lent à montrer de fa part le chemin.
Îls ne cédoient à pas une nonain
Dans le defir de faire que Madame
Ne fût honteufe , ou bien n’eût dans fon ame Tel récipé poflible à contre -cœur.
De fes brebis à peine la premiere
A fait le faut, qu'il fuit une autre fœur; Une troifieme entre dans la carriere :
Nulle ne veut demeurer en arriere; Prefle fe met pour n'être la derniere.
Que dirai plus ? enfin l'impreffion Qu'avoit l’abbefle encontre ce reméde , Sage rendue à tant d'exemples, céde, Un jouvenceau fait l'opération
Sur la malade. Elle redevient rofe, Œiüllet, aurore , & fi quelque autre chofe De plus riant fe peut imaginer.
O doux reméde ! Ô reméde à donner !
Reméde ami de mainte créature,
Ami des gens, ami de la nature,
Ami de tout, point d'honneur excepté.
Point d'honneur eft une autre maladie :
Dans fes écrits Madame Faculté
N’en parle point. Que de maux en la vie}
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LES TROQUEURS.
L E changement de mets réjouit l’homme :
Quand je dis l’homme, entendez qu'en ceci La femme doit être comprife auff :
Et ne fçais pas comme il ne vient de Rome Permiflion de troquer en hÿmen ;
Non fi fouvent qu'on en auroït envie,
Mais tont au moins une fois en fa vie :
Peut-être un jour nous l'obtiendrons ; Amen.
Ainfi foit-il. Semblable indult en France Viendroit fort bien, j'en réponds ; car nos gens Sont grand troqueurs. Dieu nous créa changeans. PrÈs de Rouen, pays de fapience,
Deux villageois avoient chacun chez foi Forte femelle , & d’affez bon aloi
Pour telles gens qui n’y raffinent guère.
Chacun fçait bien: qu'il n’eft pas néceflaire Qu'amour les traite ainfi que des prélats :
Avint pourtant que tous deux étant las
De leurs moitiés, leur voifin le notaire
Un jour de fête avec eux chopinoit.
Un des manans lui dit : Sire Oudinet,
J'ai dans l'efprit une plaifante affaire:
Vous avez fait fans doute en votre tems Tiy
136 Les Troguevrs.
Plufieurs contrats de diverfe nature ;
Ne peut-on point en faire un où les gens Troquent de femme ainf que de monture à Notie pafteur a bien changé de Cure:
La femme eft-elle un cas fi différent
Et pargué non ; car Mefire Grégoire Difoit toujours , fi j'ai bonne mémoire ; Mes brebis font ma femme ; cependant
1 a changé : changeons aufi compere.
Très-volontiers , reprit l’autre manant ; Mais tu fçais bien que notre ménagere
ER la plus belle : or ça, Sire Oudinet , Sera-ce trop, s’il donne fon Mulet
Pour le retour ? Mon mulet ! & parguenne , Dit le premier des villageois fufdits, Chacune vaut en ce monde fon prix :
La mienne ira but à but pour la tienne :
On ne regarde aux femmes de fi près:
Point de retour ; vois-tu, compere Etienne , Mon mulet, c’eft. .. c'eft le roi des mulets. Tu ne devrois me demander mon ane Tant feulement : troc pour troc, touche là.
Sire Oudinet raifonnant fur cela
Dit : il eft vrai que Tiennette a fur Jeanne De lavantage , à ce qu'il femble aux gens ;
Les TrRoQUEURS:
Mais le meilleur de la bête à mon fens N'eft ce qu’on voit : femmes ont maintes chofes Que je préfere , & qui font lettres clofes.
Femmes aufli trompent aflez fouvent :
Jà ne les faut éplucher trop avant.
Or fus, voifins, faifons les chofes nettes.
Vous ne voulez chat en poche donner
Ni l’un ni l’autre ; allons donc confronter Vos deux moitiés comme dieu les a faites.
L’expédient fut approuvé de tous.
Trop bien voilà Meflieurs les deux époux Qui fur ce point triomphent de s'étendre; T'iennette n’a ni furot, ni malandre,
Dit le fecond. Jeanne , dit le premier ,
A le corps net comme un petit denier ; | Ma foi, c’eft bâime. Et Tiennette eft ambroiïfe, | Dit fon époux ; telle je la maintien,
L'autre reprit : compere, tiens-toi bien;
Tu ne connois Jeanne ma villageoife :
Je t'avertis qu'à ce jeu... m’entends-tu ?
L'autre manant jura, par la vertu,
Tiennette & moi nous n’avons qu’une noiïfe, C'eft qui des deux y fçait de meilleurs tours ;
Tu m’en diras quelques mots dans deux jours :
A toi, compere ; & de prendre la tafle,
138 LES TROQUEURS.
Et de trinquer : allons, Sire Oudinet , À Jeanne ; top : puis à Tiennette ; mafle.
Somme qu’enfin la foute du mulet
Fut accordée , & voilà marché fait,
Notre notaire affüra l’un & l’autre
Que tels traités alloïient leur grand chemin : Sire Oudinet étoit un bon apôtre
Qui fe fit bien payer fon parchemin.
Par qui, payer ? par Jeanne & par Tiennette.
IT ne voulut rien prendre des maris.
L2s villageois furent tous deux d'avis, Que pour un temps la chofe fût fecrette ; Mais il en vint au Curé quelque vent.
I prit auf fon droit ; je n’en aflûre,
Et n’y étois : mais la vérité pure
Eft que Curés y manquent peu fouvent.
Le Clerc non plus ne fit du fien remife ; Rien ne fe perd entre les gens d'Eglife.
Les Permuteurs ne pouvoient bonnement Exécuter un pareil changement
Dans ce village , à moins que de fcandale :
Ainfi bien-tôt l’un & l’autre détale ,
Et va planter le piquet en un lieu
Où tout fut bien d’abord , moyennant dieu.
C'étoit plaifir que de les voir enfemble:
Les TROQUEURS.
Les femmes même, à l’envi des maris, S’entredifoient en leurs menus devis,
Bon fait troquer , commere , à ton avis ?
Si nous troquions de valet ? que t'en femble ? Ce dernier troc , s'il fe fit , fut fecret.
L'autre d’abord eut un très-bon effet.
Le premier mois très-bien ils s'en trouverent ; Mais à la fin nos gens fe dégouterent.
Compere Etienne , ainfi qu'on peut penfer , Fut le premier des deux à fe lafler,
Pleurant Tiennette ; il y perdoit fans doute, Compere Gille eut regret à fa foute.
Il ne voulut retroquer toutefois.
Qu'en avint-il ? Un jour, parmi les bois, Etienne vit toute fine feulette,
Près d’un ruifleau , fa défunte Tiennette,
Qui par hazard dormoit fous la coudrette.
Il s’approcha l’éveillant en furfaut.
Elle du troc ne fe fouvint pour l'heure ; Dont le galant, fans plus longue demeure, En vint au point. Bref ils firent le faut.
Le conte dit qu’il la trouva meilleure
Qu’au premier jour : pourquoi cela ? pourquoi à Belle demande ! en l’amoureufe loi,
Pain qu'on dérobe & qu'on mange en cachette,
140 Les TROQUEURS.
Vaut mieux que pain qu’on cuit ou qu’on achette ; Je m'en rapporte aux plus favans que moi.
Il faut pourtant que la chofe foit vraie,
Et qu'après tout, Hyménée & l'Amour
Ne foient pas gens à cuire en même four ; Témoin l’ébat qu'on prit fous la coudraie.
On y fit chere ; il ne s’y fervit plat
Où maïtre Amour, cuifinier délicat ,
Et plus friand que n’eft maitre Hyménée, N’eût mis la main. Tiennette retournée , Compere Etienne, homme neuf en ce fait, Dit à part foi : Gille a quelque fecret ;
J'ai retrouvé Tiennette plus jolie
Qu'elle ne fut onc en jour de fa vie.
Reprenons-la : faifons tour de Normand ; Dédifons-nous ; ufons du privilège.
Voilà l’exploit qui trotte incontinent,
Aux fins de voir le troc & changement Déclaré nul, & caflé nettement.
Gille affigné de fon mieux fe défend.
Un Promoteur intervient pour le fiège Epifcopal, & vendique le cas.
Grand bruit par-tout , ainfi que d’ordinaire : Le Parlement évoque à foi l'affaire.
Sire Oudinet , le faifeur de contrats
Les TROQUEURS.
Eft amené : l’on l'entend fur la chofe.
Voilà l’état où l’on dit qu’eft la caufe ; Car c’eft un fait arrivé depuis peu.
Pauvre ignorant que le compere Etienne !
Contre fes fins cet homme en premier lieu Va de droit fil ; car s’il prit à ce jeu Quelque plaïfir, c’eft qu'alors la chrétienne N'étoit à lui : le bon fens vouloit donc Que pour toujours il la laïffât à Gille; Sauf la coudraie , où Tiennette, dit-on, Alloit fouvent en chantant fa chanfon :
L'y rencontrer étoit chofe facile.
Et fappofé que facile ne fût,
Falloit qu’alors fon plaifir d'autant crût.
Mais allez-moi prêcher cette doftrine
À des manans : ceux-ci pourtant avoient
Fait un bon tour, & très-bien s’en trouvoient :
Sans le dédit, c’étoit piéce aflez fine Pour en devoir l'exemple à d’autres gens, J'ai grand regret de n’en avoir les gans!