‹ Contes et nouvelles en vers (volume 3)Chapitre 58 sur 84 · LE TABLEAU · texte numérisé non relu

LE TABLEAU

Une affignation pleine d’impatience Fut un jour par les fœurs donnée à cet amant ;

Et pour rendre complet le divertiflement ,

Bacchus avec Cérès, de qui la compagnie

Met Vénus en train bien fouvent, Devoient être ce coup de la cérémonie.

Propreté toucha feule aux apprêts du régal :

Elle fçut s’en tirer avec beaucoup de grace.

Tout pafla par fes mains, & de vin, &c la glace,

Et les carafles de cryftal.

On s’y feroit miré. Flore à l’haleine d'ambre,

Sema de fleurs toute la chambre :

Elle en fit un jardin. Sur le linge ces fleurs Formoient des lacs d’amour , & le chifire des fœurs.

Leurs cloîtrieres excellences

Aimoient fort ces magnificences :

C’eft un plaifir de none. Au refte leur beauté Aiguifoit l'appétit auffi de fon côté.

Mille fecretes circonftances

De leurs corps polis & charmans

Augmentoient l’ardeur des amans. .

Leur taille étoit prefque femblable :

Blancheur , délicatefle, embonpoint raifonnable , Fermeté, tout charmoit, tout étoit fait au tour,

En mille endroits nichoit l'amour,

LR VABEEAT. 22%

Sous une guimpe , un voile, & fous un fcapulaire , Sous ceci, fous cela, que voit peu l'œil du jour, Si celui du galant ne l'appelle au myftere.

À ces fœurs l’enfant de Cythere Mille fois le jour s’en venoit Les bras ouverts, & les prenoit L'une après l’autre pour fa mere.

Tel ce couple attendoit le bachelier trop lent ; Et de lui, tout en l’attendant, | Elles difoient du mal, puis du bien, puis les Belles Imputoient fon retardement À quelques amitiés nouvelles.

Qui peut le retenir, difoit l’une ? eft-ce amour ? Eft -ce affaire ? eft-ce maladie ?

| Qu'il y revienne de fa vie, Difoit l’autre ; il aura fon tour.

Tandis qu’elles cherchoient là-deffous du myftere , Pañle un Mazet portant à la dépofitaire Certain fardeau peu néceflaire.

Ce n’étoit qu'un prétexte, & felon qu'on m'a dit, Cette dépofitaire ayant grand appétit, Faifoit fa portion des talens de ce ruftre, Tenu dans tel repas pour un traiteur illuftre. Le coquin lourd d’ailleurs, & de très - court efprit À la cellule fe méprit.

LE TABLEAT

Il alla chez les attendantes Frapper avec fes mains pefantes.

On ouvre, on eft furpris, on le maudit d’abord , Puis on voit que c’eft un tréfor.

Les nonains s’éclatent de rire.

Toutes deux commencent à dire,

Comme fi toutes deux s’étoient donné le mot, Servons-nous de ce maitre fot.

Il vaut bien l’autre ; que t’en femble ?

La profeffe ajouta ; c’eft très-bien avife.

Qu’attendions - nous ici ? qu’il nous fût débité De beaux difcours ? non non, nirien quileurreffemble,. Ce pitaut doit valoir , pour le point fouhaité, Bachelier & doéteur enfemble.

Elle en jugeoit très-bien : la taille du garçon, Sa fimplicité , fa façon, Et le peu d'intérêt qu’en tout il fembloit prendre, Faïfoient de lui beaucoup attendre.

C'étoit l'homme d'Efope : il ne fongeoit à rien, Mais il buvoit & mangeoit bien ; Et fi Xantus l’eût laïlé faire, Il auroit pouffé loin laffaire, Ainfi bientôt apprivoifé, Il fe trouva tout difpofé Pour exécuter fans remife

Lz TastEr4d 229

Les ordres des nonains , les fervant à leur guife

Dans fon office de Mazet, Dont il lui fut donné par les fœurs un brevet.

Ici la peinture commence :

Nous voilà parvenus au point.

Dieu des vers, ne me quitte point;

J'ai recours à ton affiftance.

Dis-moi pourquoi ce ruftre afis, Sans peine de fa part, & très-fort à fon aïfe, Laiffe le foin de tout aux amoureux foucis

De fœur Claude & de fœur Thérèfe.

N’auroit-il pas mieux fait de leur donner la chaife ? Il me femble déja que je vois Apollon

Qui me dit, tout beau ; ces matieres

A fond ne s’examinent guères.

J'entens ; & l'amour eft un étrange garçon.

J'ai tort d’ériger un fripon

En Maître de cérémonies.

Dès qu'il entre en une maïfon,

Règles & loix en font bannies:

Sa fantaifñe eft {a raifon. ; Le voilà qui rompt tout ; c’eft aflez fa coutume. Ses jeux font violens. À terre on vit bientôt Le galant cathédral. Ou fo par le défaut

De la chaïfe un peu foible , ou foit que du pitaut P üï

230 Lé Tapraats

Le corps ne fût pas fait de plume, Ou foit que fœur Thérèfe eût chargé d’aftion Son difcours véhément & plein d'émotion, On entendit craquer l'amoureufe tribune :

Le ruftre tombe à terre en cette occafion. Ce premier point eut par fortune Malheureufe conclufon, Cenfeurs, n’approchez point d'ici votre œil profane. Vous gens de bien, voyez comme fœur Claude mit Un tel incident à profit.

Thérèfe en ce malheur perdit la tramontane:

Claude la débufqua , s’emparant du timon.

Thérèfe pire qu'un démon Tâche à la retirer, & fe remettre au trône; Mais celle - ci n’eft pas perfonne À céder un pofte fi doux.

Sœur Claude, prenez garde à vous; Thérèfe en veut venir aux coups ; Elle a le poing levé. Qu'elle ait. C’eft bien répondre: Quiconque eft occupé comme vous , ne fent rien, Je ne m'étonne pas que vous fçachiez confondre Un petit mal dans un grand bien.

Malgré la colere marquée Sur le front de la débufquée, Claude fuit fon chemin ; le ruftre auf le fien :

LE TAiBLEAT.

Thérèfe eft mal contente & gronde.

Les plaifirs de Vénus font fources de débats ;

Leur fureur n’a point de feconde.

J'en prens à témoin les combats

Qu'on vit fur la terre & fur onde,

Lorfque Pâris à Ménélas

Ota la merveille du monde.

Quoique Bellone ait part ici,

J'y vois peu de corps de cuiraffe :

Dame Vénus fe couvre ainfi,

Quand elle entre en champ clos avec le Dieu deThrace : Cette armure a beaucoup de grace.

Belles, vous m’entendez ; je n’en dirai pas plus :

L’habit de guerre de Vénus.

Et plein de chofes admirables :

Les Cyclopes aux membres nus Forgent peu de harnois qui lui foient comparables. Celui du preux Achille auroit été plus beau, Si Vulcan eût deflus gravé notre tableau.

Or ai-je des nonains mis en vers l'aventure, Fais non avec des traits dignes de l’aétion ; Ft comme celle-ci déchet dans la peinture, La peinture déchet dans ma defcription :

Les mots & les couleurs ne font chofes pareilles,

Ni les yeux ne font les oreilles.

P iv

232 LE Tapipsav.

J'ai laïffé long-temps au filet

Sœur Thérèfe la détrônée.

Elle eut fon tour : notre Mazet

Partagea fi bien fa journée Que chacun fut content. L'hiftoire finit là : Du feftin pas un mot. Je veux croire » & pour caufe ,

Que lon but & que l’on mangea ;

Ce fut lintermède & la pofe.

Enfin tout alla bien ; hormis qu’en bonne foi L'heure du rendez-vous m’embarrafle ; & pourquoi ? Si l'amant ne vint pas, fœur Claude & fœur Thérèfe Eurent à tout le moins de quoi fe confoler :

S'il vint, on fçut cacher le lourdaut & la chaife. L'amant trouva bientôt encore à qui parler,

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