‹ Contes et nouvelles en vers (volume 3)Chapitre 74 sur 84 · TERRES · texte numérisé non relu

TERRES

LES QUIPROQUO

din Fortune aime.fouvent à rire,

Et nous jouant un tour de fon métier,

Au lieu des biens où notre cœur afpire, D'un quiproquo fe plait à nous payer.

Ce font fes jeux.; j'en parle à, jufte caufe : Il m'en fouvient ainfi qu’au premier jour.

Cloris & moi nous nous aimioris d'amour Au bout d’un an la Belle fe difpofe

À me donner quelque foulagement, Foible & léger. : à:parler franchement , C’étoit fon but.;: mais quoi qu'on fe propofes. L'occafion & le difcret amant.

Sont à la fin les maitres de la chofe,

Je vais un foir chez cet objet charmant :

L'époux étoit aux champs heureufement ; Mais il revint, la nuit à peine clofe:

Point de Cloris. Le dédommagement

Fut que le fort en fa place fuppofe

Une foubrette à mon commandement : Elle paya cette fois pour la Dame.

Difons un troc, où réciproquement

Pour la foubrette on employa la femme:

De pareils traits tous les livres font pleins à

Si,

779 LES OUIPROOVO.

Bien eft-1il vrai qu'il faut d’habiles mains Pour amener chofe ainfi furprenante :

Il eft befoin d’en bien fonder le cas, Sans rien forcer & fans qu'on violente Un incident qui ne s’attendoit pas.

L’aveugle enfant, joueur de pañfe-pañfe, Et qui voit clair à tendre maint panneau , Fait de ces tours: celui-là du berceau Leve là paille à l'égard du Bocace ;

Car quant à moi, ma main pleine d’audace En mille endroits a peut-être gâté

Ce que la fienne a bien exécuté.

Or il eft tems de finir ma préface,

Et de prouver par quelque nouveau tour Les quiproquo de Fortune & d'Amour, On ne peut mieux établir cette chofe Que par un fait à Marfeille arrivé :

Tout en eft vrai; rien n’en eft controuvé.

Là Clidamant, que par refpelt je n’ofe Sous fon nom propre intrôduire en ces vers, Vivoit heureux, fe pouvoit dire en femme Mieux que pas un qui fût en l’univers.

L’honnêteté , la vertu de la Dame,

Sa gentillefle , & même fa beauté, Devoient tenir Clidamant arrête.

Hi ne le fut. Le diable eft bien habile;

Si c’eft adrefle & tour d’habileté

Que de nous tendre un piège auf facile Qu’eft le defir d’un peu de nouveauté,

Près de la Dame étoit une perfonne,

Une fuivante ainfi qu'elle mignone,

De même taille. & de pareil maintien ; Gente de corps, il ne-lui manquoit rien De ce qui plait aux chercheuts d'aventures.

La Dame avoit un peu. plus d'agrément ; Mais fous le mafque on n’eût fçu bonnement.

Laquelle élire entre ces créatures.

Le Marfeillois , Provençal un peu chaud ;.

Ne manque pas d'attaquer au plutôt Madame Alix, c’étoit cette foubrette.

Madame Alix, encor qu'un peu coquette, Renvoya l’homme. Enfin il lui promet Cent beaux écus bien comptés clair & nets.

Payer ainfi des marques de tendrefle,

En la fuivante, étoit, vu le pays,

Selon mon fens, un fort honnête prix.

Sur ce pied-là qu'eût coûté la Maitreffe ?

Peut-être moins. ; car le hazard y fait.

Mais je me trompe; & la Dame étoit telle:

Que tout amant, & tant fût-il parfait , Sir

Les QUIPROQUO. ‘279

280 Les Quirroqueo.

Auroït perdu fon latin auprès d'elle :

Ni dons, ni foins, rien n’auroit réuff.

Devrois-je y faire entrer les dons auffi ?

Las ! ce n’eft plus le fiécle de nos peres:

Amour vend tout, & nimphes & bergeres ; Il met le taux à maïint objet divin.

C'étoit un dieu; ce n’eft qu'un échevin.

O tems ! Ô mœurs ! 6 coutume perverfe !

Alix d’abord rejette un tel commerce,

Fait lirritée, & puis s’appaife enfin ie Change de ton, dit que le lendemain, Comme Madame avoit deffein de prendre Certain reméde , ils pourroïent le matin

Tout à loifir dans la cave fe rendre.

Ainf fut dit, ainfi fut arrêté ;

Et la foubrette ayant le tout conté

À fa maitrefle , aufli-tôt les femelles D'un quiproquo font le projet entr’elles.

Le pauvre époux n’y reconnoitroit rien, Tant la fuivante avoit l’air de la Dame :

Puis fuppofé qu'il reconnût la femme , Qu'en pouvoit-il arriver ? que tout bien:

Elle auroit lieu de lui chanter fa game.

Le lendemain par hazard Clidamant , Qui ne pouvoit fe contenir de joie,

LEs QurrroqQuo.

Trouve un ami, lui dit étourdiment Le bien qu'Amour à fes defirs envoie.

Quelle faveur ! Non qu'il n’eût bien voulu Que le marché pour moins fe fût conclu ; Les cent écus lui faifoient quelque peine. L’ami lui dit: eh bien foyons chacun

Et du plaïfir & des frais en commun.

L’époux n'ayant alors fa bourfe pleine, Cinquante écus à fauver étoient bons.

D'autre côté communiquer la Belle, Quelle apparence ! y confentiroit-elle ?

S’aller ainfi livrer à deux Gafcons!

Se tairoient-ils d’une telle fortune ?

Et devoit-on la leur rendre commune ?

L’ami leva cette difficulté,

Repréfentant que dans l’obfcurité

Âlix feroit fort aifément trompée.

Une plus fine y feroit attrapée :

Il fuffiroit que tous deux, tour à tour ; Sans dire mot, ils entraflent en lice,

Se remettant du furplus à l Amour,

Qui volontiers aideroit l’artifice.

Un tel filence en rien ne leur nuiroit ; Madame Alix fans manquer le prendroit Pour un effet de crainte & de prudence :

Les murs ayant des oreilles, dit-on,

282 LEs Qurrroovo.

Le mieux étoit de fe taire : à quoi bon D'un tel fecrer leur faire confidence ?

Les deux galans ayant de la façon

Réglé la chofe, & difpofés à prendre

Tout le plaifir qu'Amour leur promettoit ; Chez le mari d’abord ils fe vont rendre.

Là dans le lit l’'époufe encore étoit.

L'époux trouva près d’elle- la foubrette , Sans nuls atours qu'une fimple cornette, Bref en état de ne lui point manquer.

L'heure arriva : les amis contefterent Touchant le pas, & long-tems difputerent..

L'époux ne fit l'honneur de la maïfon,

Tel compliment n'étant Hà de faifon.

À trois beaux dés pour le mieux ils réglerent Le précurfeur , ainfi que de raifon.

Ce fut l'ami : l’un & l’autre s’enferme

Dans cette cave, attendant de pied ferme Madame Alix qui ne vient nullement.

Trop bien la Dame en fon lieu s’en vint faire: Tout doucement le fignal néceflaire.

On ouvre, on entre, & fans retardement ..

Sans lui donner le tems de reconnoitre Ceci, cela, l'erreur, le changement,

La différence enfin qui pouvoir être

Entre l'époux & fon aflocié,

LES QUIPROQUO

vant qu'il pôût aucun change paroitre , u dieu‘ d'Amour il fut facrifé.

"heureux ami n'eut pas toute la joie

u’il auroit eue en connoiffant fa proie.

a Dame avoit un peu plus de beauté ;

Outre qu'il faut compter la qualité.

A peine fut cette fcene achevée Que l’autre afteur par fa prompte arrivée

Jette la Dame en quelque étonnement ;

Car comme époux, comme Clidamant même, J1 ne montroit toujours fi fréquemment

De cette ardeur l’'emportement extrême.

On imputa cet excès de fureur

À la foubrette ; & la Dame en fon cœur

Se propoñfa d’en dire fa penfée.

La fête étant de la forte pañlée,

Du noir féjour ils n’eurent qu’à fortir.

L’aflocié des frais & du plaifir

S’encourt en haut en certain veftibule:

Mais quand lépoux vit fa femme monter,

Et qu’elle eut vu l'ami fe préfenter,

On peut juger quel foupçon , quel fcrupule, Quelle furprife eurent les pauvres gens.

Ni lun ni l’autre ils n’avoient eu le tems

De compofer leur mine & leur vifage.

L'époux vit bien qu'il falloit être fage,

284 LEs QurrrRoQuo.

Mais fa moitié penfa tout découvrir.

J'en fuis furpris ; femmes fçavent mentir.

La moins habile en connoit la fcience.

Aucuns ont dit qu'Alix fit confcience

De m'avoir pas mieux gagné fon argent, Plaignant l'époux , & le dédommageant, Et voulant bien mettre tout fur fon compte:

Tout cela n’eft que pour rendre le conte Un peu meilleur. J’ai vu les gens mouvoir Deux queftions : l’une , c’eit à fçavoir

Si l'époux fut du nombre des confreres,

À mon avis n’a point de fondement, Puifque la Dame & l'ami nullement

Ne prétendoient vaquer à ces myfteres.

L'autre point eft touchant le talion;

Et lon demande, en cette occañon ,

Si pour ufer d’une juite vengeance , Prétendre erreur & caufe d’ignorance

À cette Dame auroit été permis,

Bien que ce foit aflez là mon avis.

La Dame fut toujours inconfolable.

Dieu gard’ de mal celles qu’en cas femblable: Hi ne faudroit nullement confoler.

Jen connois bien qui n’en feroient que rire, De celles-là je n'ofe plus parler,

Et je ne vois rien des autres à dires

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