MÉRY
Novembre 1802.
INFORTUNES AMOUREOSES
Un soir de juillet 1851 , nous dînions, Anglais et Français, lous naturalistes, excepté moi, à l'hôtel des Princes, rue Richelieu ; c'était juste une heure après une longue visite faite à la galerie zoologique du boulevard du Temple. On est heureux de trouver au potage un sujet de conversation; le nôtre se présentait naturellement.
« Que dit votre naturaliste Buffon de l'éléphant? me demanda tout à coup sir Charles Darlimplc, mon voisin de droite.
— Buffon, répondis-je, dit que l'éléphant est le plus grand être de la création, qu'il a une trompe, deux larges oreilles, deux défenses d'ivoire, qu'il est très-inlelligent, très-sobre, très-susceptible d'éducation, très.... »
Sir Charles m'interrompit par un léger mouvement de sa fourchette, et me dit avec un sourire poli qui corrigeait la brusquerie de l'interruption :
a Je connais cette définition de l'éléphant; elle est
en anglais dans notre Saavers, de la Société royale de Londres; elle est même partout.... Avez-vons encore quelque auteur qui parle de l'éléphant ?
— Oui, je connais VAbrégé de la nature du docteur Magnin, de Montpellier; il consacre à l'éléphant ces deux vers :
Jadis les éléphants portaient d'énormes tours; Dans elles, les guerriers passaient de tristes jours.
— Et après ces deux vers, me demanda sir Charles, qu'ajoute le docteur Magnin ?
— Il passe au léopard, auquel il ne consacre que cet alexandrin :
Le léopard est un des animaux silvestres.
— Vraiment ! s'écria le colonel Feneran , qui depuis quelques jours à peine était arrivé de Ceylan, où II commande un des régiments de la compagnie des Indes. Vous avez des naturalistes de cette force-là. Ils donnent deux vers à Téléphant et un seul au léopard ! Le savant zoologue indien Peno-Pcï consacre cent pages au kandjil, animal grand comme ma main, et que personne ne connaît.
— Et combien de pages consacrc-t-il à l'éléphant ? demandal-je au colonel.
— Ce grand naturaliste a écrit surl'éléphant un ouvrage spécial qu'il n'a pas voulu terminer. Je laisse à cFautres, a-t-il dit, le soin de compléter mon œuvre, si elle peut être terminée; ce que je ne crois pas. On écrira le dernier mot sur l'homme; sur l'éléphant, jamais.
. — Je reconnais du vrai dans cette exagération ,
remarqua sir Charles : ainsi, il y a un mystère qu'on vient d'approfondir seulement Fan dernier vers le lac des Makidas.
~ Un mystère sur l'éléphant ? demandai-jc avec la naïveté d'un élève en zoologie.
- — Sans doute, dit sir Charles.
— Oh! je sais ce que vous voulez dire! ajouta le colonel Fencran d'un ton réservé.
— Et précisément, ajouta sir Charles, j'y songeais tout à l'heure dans la ménagerie du boulevard du Temple, en examinant les deux: jeunes éléphants qu'on a placés, avec intention, à côté de la grande cage des singes.
— J'y songeais aussi ! dit le colonel en riant,
— Pardon, fis-je observer à ces messieurs; vous me racontez là une fable intitulée les Èlèphanls et les Singes, mais vous ne me citez que le titi'e; j'attends la suite. »
Sir Charles regarda autour de lui, et me dit en me montrant de jeunes Anglaises, nos voisines :
a II y a près de nous , dans cette salle , des oreilles roses que les détails intimes de l'histoire naturelle effaroucheraient peut-être; allons prendre du café. »
Nous passâmes aussitôt dans la salle du café; comme les femmes en sont exilées par la fumée des cigares, on peut y causer zoologie en toute sûreté.
Après les grands dîners, il y a un moment solennel pour l'estomac; c'est celui où le parfum du café se mêle au parfum du tabac; Moka et la Havane, ces deux merveilleux pays, s'associent pour donner une fête au cerveau. C'est le moment où l'on raconte les plus charmantes choses, où la parole
amuse l'oreille et l'esprit. Au temps des chambres parlementaires, les orateurs buvaient de l'eau sucrée avant l'exorde; aussi nous savons ce qui leur est arrive.
« Permettez-moi, monsieur, me dit sir Charles, de vous adresser une simple question. Pourquoi ,1a terre n'est-elle pas toute peuplée d'éléphants ? »
Cette brusque demande, tirée à brùle-pourpoint au miUeu d'une bouffée de cigare, me fit reculer contre le dossier de ma chaise. Je baissai les yeux, je les relevai vers le plafond, je roulai mon havane entre le pouce et l'index, je bumai vingt gouttes de moka, et je ne répondis rien. C'était humihant, en face d'un Anglais.
a Comment! ajouta sir Charles, vous ne vous êtes donc jamais adressé cette question à vous-même?
— Jamais, répondis-je.
— Vous savez, continua sir Cbarles, que l'éléphant s'accommode de toutes les latitudes ?
— Oui.
— Qu'il peut vivre à Calcutta comme à Paris?
— Oui. .
— Qu'il est doué d'une puissance d'amour qui défie la pbibisie pulmonaire et les prostrations de l'épine dorsale, et que les plus fougueux excès de l'hymen ne donneraient pas une ride à son épidémie de métal?
— Je sais cela, sir Charles, répondis-je, mais je n'oserais l'écrire, c'est trop humiliant pour l'humanité, et pour le sixième acte des comédies. Ce sont- Jà des privilèges exorbitants, créés par la nature au bénétice des animaux.
— A'ous savez, poursuivit sir Cbarles en riant, comme rient les Anglais, de ma brusque sortie, que
Pyrrhus, roi d'Épire, à la bataille d'Héraclée, avait une cavalerie d'éléphants?
— J'ai su cela autrefois, sir Charles.
— Vous saviez aussi alors que Nicanor, dans sa bataille contre les Machabées, comptait dans son armée trois fois plus d'éléphants que n'en avait Pyrrhus?
— Je le savais aussi, répliquai-je avec un mouvement d'impatience ; mais, au nom du ciel, où donc voulez-vous en venir avec Pyrrhus et Nicanor?
— Attendez, me dit sir Charles; rien n'était plus commun autrefois qu'un éléphant; aujourd'hui cet animal est un phénomène qu'on exhibe, dans une cage, à deux francs le billet. Les soldais de Nicanor, de Pyrrhus et d'Éléazar Machabée auraient bien ri si un belluaire forain leur eût demandé quarante sous pour leur montrer un éléphant. Aujourd'hui l'espèce menace de se perdre ; en revanche, la race des quadrumanes a augmenté, depuis Nicanor, dans des proportions effrayantes, surtout sous les deux versants de la chaîne africaine des monts Lupata, nommée par les géographes l'artère de l'univers.
— De grâce, sir Charles, dis-je d'un ton sérieux, faites aboutir votre théorie, qui s'égare en digressions.
— C'est une erreur de votre vivacité, remarqua le colonelFeneran;sirGharles procède avecunartinfîni.
— Comment! m'écriai-je, il vient de m'envoyer promener aux monts Lupata.
—- Eh bien ! nous voilà au cœur de la question, poursuivit sir €harles. Grâce à mes préliminaires, qui vous paraissent oiseux, vous allez connaître un mystère , récemment découvert , à l'endroit des éléphants.
— Enfin! dis-je en respirant; vos préliminaires ont duré' un cigare : c'est beaucoup.
— La science ne compte pas les cigares, remarqua sérieusement sir Cliarles; prenez-en un autre et descendez avec moi du liautde l'artère de l'univers dans la grande forôt de Wiliakarma. Nous allons prendre le mystère sur le fait, avec l'aide du révérend Philipps, un des plus intrépides voyageurs connus depuis 1847. Père des grandes découvertes , toi quon nomme h hasard, sois béni! Telle est l'exclamation favorite du naturaliste Peno-Peï : elle me servira d'épigraphe.... »
Le révérend Philipps, suivi d'un nègre de la tribu des Makidas, marchait, comme Adam, sur un domaine immense où jamais le pas d'un homme n'avait souillé le sable ou le gazon. Le soleil d'Afrique incendiait le zénith; les arbres ne respiraient pas; les rivières étaient chaudes ; les lions dormaient dans les grottes du mont voisin. On n'entendait d'autre bruit que les sifflements des-perruches multicolores et les éclats de rire des singes, comme s'il y avait en dans cette solitude des spectateurs bourgeois critiquant ce magnifique drame du silence, joué par le soleil, l'Afrique et Dieu.
Le jeune Makida lança tout à coup à Philipps un coup d'œil significatif, et, sans faire un geste, il lui désigna, par un mouvement de prunelle, la lisière de la grande forêt. Philipps répondit par le signe qui veut dire : J'ai vu. Alors le nègre regarda son fusil à deux coups et toucha de la main gauche les deux boucles de laiton qui pendaient à ses oreilles, ce qui signifiait, en langue adamique : Je me sens assez adroit pour tuer ces deux éléphants, eu leur mettant
une halle dans l'oreille. C'étaient deux éléphants que le hasard envoyait sur le passage de PhiHpps. La proposition du nègre chasseur fut repoussée par un geste impérieux du révérend Philipps, qui n'était pas un chasseur à l'ivoire, mais un naturaliste ohservateur.
Après ce préamhule solennel, sir Charles quitta suhitement le ton grave, et jetant sur le marhre du guéridon le tronçon d'un cigare épuisé , il me dit :
« Que feriez-vous si vous vous rencontriez ainsi, dans un désert, nez à trompe avec deux éléphants?
— Je ne sais trop ce que je ferais, moi, répondis^ je, mais je sais hien ce qu'aurait fait M. de Bul'Ion.
— Et qu'aurait fait M. de P.uffon ?
— Il se serait provisoirement évanoui , avec ses manchettes de dentelles, entre les hras de son nègre, et aurait renvoyé ses ohservations au lendemain.
— Vous allez voir ce que fit l'intrépide Philipps, » poursuivit sir Gliarles en allumant un second cigare,
« Deux éléphants, se dit-il, qui sortent à nudi d'une forêt opaque, ont un hut. Deux Anglais qui sortiraient des Tuileries au mois d'août, à la même heure, pour se promener sur la place de la Concorde, n'auraient pas de hut; mais deux éléphants, c'est autre chose : les éléphants sont trop graves pour avoir des caprices d'Anglais : examinons, »
Philipps marchait à petits pas, sur une vaste plaine toute hérissée d'euphorhes, de cactus et d'aloès gigantesques; et, en se ménageant d'adroites éclaircies, il pouvait voir les quadrupèdes sans être aperçu; une auU'e circonstance favorisait aussi le naturahste; le vent soufflait des monts Lupata, elles exhalaisons des ardentes sueurs humaines, qui trahissent la prépence d'un ennemi, ne pouvaient arriver à l'odorat
merveilleusement subtil des colosses africains. Nos deux éléphants avançaient dans le désert avec une lenteur symétrique, toujours séparés l'un de l'autre par une distance de quinze pas; celui qui marchait le dernier s'arrêtait par intervalles, et regardait avec mélancolie les rameaux énormes qui jailUssaient horizontalement de la lisière du bois. Philipps allongea sa lunette d'approche dans sa direction ; car, pensat-il, un éléphant ne s'arrête pas pour regarder derrière lui s'il n'a rien à voir. Un Anglais, c'est autre chose ; il marche, la tète au vent, le long de la grille d'Hyde-Park, et se retourne sans aucune intention de voir du côté de Kensington-Garden , il s'est retourné pour se retourner : voilà tout. Nous connaissons toutes ces fantaisies d'une promenade oisive; elles ne sont pas dignes de notre attention.
L'éléphant savait bien ce qu'il regardait, lui ! Une colonie nomade de grands singes se balançait, comme une ronde de faunes railleurs, sur les branches horizontales des arbres voisins, et le vent apportait même leurs cris, leurs huées, leurs éclats de rire, aux oreilles de Philipps, L'éléphant ainsi conspué par ces histrions quadrumanes, balançait son énorme tête, et disait intérieurement, comme le Micromégas de Voltaire : <i Je suis tenté de faire un pas et d'écraser tous ces insectes; » mais les singes, devinant la pensée de Voltaire et du colosse qui passait sur leurs terres, continuaient leurs atroces railleries en ayant soin de se tenir hors de la portée d'une trompe ou d'une défense d'ivoire. Le malheureux éléphant, obhgé d'abandonner ses ennemis insaisissables, poursuivait son chemin, la trompe basse, ayant l'air de dire ; « C'est incroyable qu'on ne puisse pas faire
ce qu'on vent dans nu domaine qui est à nous bien plus qu'à CCS saltimbanques des bois '. »
L'élépbant qui marchait le premier avait dans tous ses mouvements cette pudeur qui trahit tous les sexes faibles, mais qui est plus remarquable encore chez les jeunes éléphants; rien n'est chaste, sous le soleil, comme une fiancée de cette grande espèce zoologique. Lucrèce aurait passé pour Messaline dans une tribu d'éléphants. C'est un l'ait reconnu. Cependant, s'il faut en croire Phihpps, et sans vouloir calomnier personne, la jeune et pudique fiancée du désert, tout en se voilant la tête avec ses largesoreilles, lit un signe de trompe que son amant colossal saisit au vol : elle montrait, à une assez grande distance du bois, un bouquet de myrtes, dont les rameaux trop flexibles ne pouvaient pas se garnir de spectateurs bouffons. L'éléphant poussa un léger cri joyeux, comme s'il eût dit en anglais : Vcry nice ! et il suivit sa tiancée, comme le lils de Cinyrc suivait la blonde Vénus, lorsque le doigt de la déesse désignait un bois de myites dans Ainathonte ou dans l'illustre Rhodon.
Et le révérend Philipps, se faisant toujours éclipser par de favorables feuilles d'aloès, suivit les deux amants avec cette émotion du néophyte qui va voir se révéler de redoutables mystères quand le profane vulgaire s'est retiré. Pour lui, aucun détail de ces scènes grandioses n'était perdu. Il comprenait qu'à ce moment, par un heureux hasard, il lui était donné de pénétrer un de ces problèmes qui semblent à plaisir délier tous les efforts, renverser toutes les théories de la science. L'heure était solennelle : le puissant hyménée des deux colosses allait s'accomplir sur un
lit nuptial créé par le soleil africain; le désert était embaumé d'aromates comme le liarem de l'émir; une cataracte voisine et un fleuve sans nom chantaient un épithalame plus beau que celui de Manlius et de Junia ; l'amour des Centaures et des Titans semblait agiter cette terre des voluptés furieuses et des passions inexorables, lorsqu'un cri, le cri do la pudeur sainte, retentit au désert et suspendit tout.
De jeunes singes, agiles comme des écureuils, avaient été, sans doute, expédiés par les grands quadrumanes; et, de la cime des cactus à la cime des aloès, tourbillonnant à l'aide de leurs griffes, de leurs queues, de leurs dents, ils s'abattirent comme une nuée de clowns nains sur le buisson de myrtes où les deux géants de la création fredonnaient la première note du duo final du Comte Ory, gamme éternelle de tous les êtres et de tous les amours, tendre prologue de toutes les voluptés. L'éléphant mâle lança un regard oblique sur dÇfe perturbateurs des tendresses légitimes, et rugissant comme le Vésuve avant l'éruption, il se mit à faucher, à coups de trompe, toutes les tiges du buisson de myrtes qui servaient d'amphithéâtre au public quadrumane du désert. Vengeance stérile! Les jeunes singes, pendant cette dévastation, bondissaient sur le dos de l'éléphant, et s'en servaient comme d'un tremplin pour s'élancera la cime des tiges d'aloès, avec des gestes , des cris, des sifflements, des rires, des huées, des contorsions, qui plongeaient dans le désespoir la pudique fiancée, et la rendaient immobile connue Télépliant Imvaiti, sculpté sur roc, dans les temples souterrains d'Élora. La place n'était plus tenable pour le couple amoureux; les singes ne faisaient pas mine de battre en
reiraite; la position était trop bonne : les fruits doux et les eaux vives abondaient autour d'eux ; ils mangeaient, buvaient, riaient à la fois, comme les spectateurs suburbains assis aux quatrièmes galeries du cirque de Titus pour voir des éléphants combattre dans la lice. Il fallait donc prendre un parti.
L'infortuné mâle poussa un profond soupir, dont le sens fut bien compris par sa jeune fiancée, car elle répondit par les mêmes notes à l'unisson, dette expansion simultanée de deux cœurs primitifs aurait attendri les sauvages du lac des Makidas, mais elle ne trouva autour des myrtes ravagés que des échos de railleries stridentes. « Ainsi, pensaient les deux éléphants, ainsi vient de s'évanouir ce beau rêve que nous avions fait dans les ombres profondes des bois ! Notre vie est bien courte, hélas ! nous ne vivons que deux siècles ! Mais enfin, il était doux de passer ensemble ces quelques minutes de bonheur, au miheu des douces joies de la famille et des tendresses de l'amour. »
Au degré de désespoir empreint sur le front des deux éléphants, le révérend Philipps devina que la persécution dont ils étaient victimes avait depuis longtemps commencé dans les profondeurs du bois de Wiliakarma, et qu'à chaque étape de leur pèlerinage amoureux ils rencontraient toujours quchpie nouvelle race de quadrumanes, échelonnés, avecune malice infernale, pour éteindre le flambeau de l'hymen, comme disent les opéras. Ainsi il devint évident pour ce naturaliste observateur, que les éléphants, ces nobles et graves créatures, ces êtres penseurs, avaient autour d'eux et sur leurs têtes des ennemis acharnés qui les tourmentaient d'une perpétuelle ironie, sur»
tout dans les actes les pins sérieux de la vie solitaire. Le révérend Philipps compara les éléphants à ces sages de la Grèce qui ne pouvaient pas faire un pas dans Athènes et sur le Pirée sans rencontrer le sarcasme ou la pierre d'un fou. Diogène, le plus persécuté de tous, inventa ce sublime tour de lanterne qui prouve que la terre n'est peuplée que d'enfants au-dessus de quinze ans : vérité que rien n'a démentie depuis! Diogène, dans son ardeur de vengeance contre l'espèce humaine, aurait peut-être été beaucoup plus loin s'il eût connu le mot d'un pauvre esclave noir de la Havane.
Ce malheureux travailleur partait, sous les feux du midi, pour aller faire du sucre en plein soleil, tandis qu'assis à l'ombre sur la porte de l'habitation, et dépeçant, avec des rires sardoniques, une noix de coco, deux grands singes paresseux regardaient passer la chiourme des esclaves.
Ah! qu'ils ont -été fins, eux, dit un jour le nègre en les regardant ; Us n'ont pas parlé !
Philipps, par une chaleur équinoxiale de quarantecinq degrés Réaumur, abordait ainsi les arcanes les plus profonds de la philosophie zoologique, à propos de ces deux éléphants infortunés. Toutefois, il ne les perdait pas de vue, à travers les accidents végétaux du désert. Obéissant à une inspiration commune, transmise peut-être dans une langue non classée par les philologues, les deux colosses feignirent de se séparer et de renoncer à leur rendez-vous; l'un rebroussa chemin et parut s'enfoncer dans la forêt; l'aulre poursuivit sa roule dans la direction d'une haule montagne grise, toute dépouillée de végétation et qui est une excroissance de la chaîne duLupata.
DES ELKPIIANTS, 17
Les singes persécuteurs ne donnèrent pas dans le piège : ils se divisèrent en deux bandes, pour harceler les deux amants, même après le divorce, et le concert de huées stridentes qui s'éleva sur deux points opposés fut répété avec une verve inextinguible par des milhers de perroquets moqueurs, qui prennent les arbres d'Afrique pour leurs perchoirs naturels, en attendant qu'on leur demande, dans les villes, s'ils ont déjeuné.
La séparation des deux éléphants fut de courte durée ; l'infortuné mâle, voyant que cette feinte de divorce ne réussissait pas, et que les oiseaux, ces singes ailés, se mettaient aussi de la partie, changea la dii-ection de ses pas, et résolut de rejoindre sa compagne, pour lui offrir au moins un soupir de consolation. Le révérend Philipps, qui s'apprêtait à reprendre la route delà baie d'Agoa, suivit encore le colosse quadrupède, dans l'espoir d'assister à un dénoùment plus heureux.
Si l'éléphant mâle eût pris son pas de course, Philipps n'aurait pu le suivre ; par bonheur, à cause des difficultés du terrain, le géant marchait d'un pas ordinaire : il s'arrêtait même par intervalles, et jetait des regards mélancoliques sur des paysagcsdélicieux, des oasis adorables, que l'Afrique suspend à sa ceinture pour plaire au soleil, son époux.
a II ne faut pas être devin, se disait alors Philipps, pour comprendre ce que pense cet éléphant à la vue des sites ravissants qu'il traverse. Qu'il me serait doux, pense-t-il, de vivre ici avec elle, loin des lions sanguinaires et des rhinocéros stupides; de dire adieu à un monde pervers; d'adorer le soleil levant, ce bel astre qui nous délivre de la nuit ; de se nourrir
des fruits de la terre; de respecler le faible ; de protéger les gazelles à l'abreuvoir, et d'attendre la fin de la vie, sans crime, sans guerre et sans remords ! ■»
Le révérend Philipps, s'associant à cette pensée, essuyait des larmes qui coulaient sur ses joues, et ajoutait en secouant avec mélancolie sa tète ruisselante de sueur :
<r Où donc est le bbnheur sur cette terre, si ces vertueux géants ne le peuvent trouver ici? »
Et il suivait toujours le quadrupède d'un pas prudent et mesuré.
Tout à coup survint, dans ce drame du désert, une péripétie inattendue qui bouleversa la raison du naturaliste voyageur. Sur cette terre d'Afrique, toujours'écartelée de verdure puissante et d'aridité inféconde, Philipps vit tout à coup cesser la végétation et surgir des blocs de grmit, çà et là empanachés de nopals épineux. Les deux bandes de singes nomades, arrivées à la lisière de la forêt, poussèrent des cris féroces et battirent en retraite, comme des éclaireurs qui découvrent l'ennemi , ou comme des bateleurs non patentés qui, sur l'horizon d'un champ forain, ont vu poindre l'écharpe d'un commissaire ou le casque d'un garde municipal. Les deux éléphants levèrent leurs trompes vers le soleil, comme pour le remercier du départ des barbares. Philipps pensait et ne comprenait rien.
Un vallon affreux s'ouvrait devant le révérend docteur comme un corridor de l'enfer. A droite et à gauche, des pics grisâtres, des roches bouleversées, des blocs noirs, comme une grêle d'aérolithcs tombée la dernière nuit. Le sentier qui traversait ce défilé de bronze semblait conduire à ces royaumes du vide
dont parle le poëte. Après la vie luxuriante, la mystérieuse Afrique montrait la mort. Les deux éléphants ne virent dans ces horreurs qu'un Éden de calme et d'amour. Qu'importe le gazon de l'oasis ou le sahle hrûlé, quand on est deux, comme Adam et Eve, après ou avant la chute! Jamais lit nuptial fait d'ivoire, de soie et d'or, ne parut plus doux au premier roi de Sybaris. "
Elle est inépuisable dans sa monstrueuse ou charmante fécondité, celte Afrique intérieure, ce laboratoire du soleil !
Les deux éléphants niellaient le pied dans le vallon nuptial, et leurs cœurs semblaient renaître à l'espérance, lorsque deux râles aigus réveillèrent les mille échos de ces roches lugubres. On entrait sur le domaine des mandrilles, quadrumanes féroces et terribles comme des lions.
Deux monstres, sentinelles avancées de toute une peuplade, étaient perchés sur un des blocs du vallon, et, contractant leurs mufles d'azur, faisant craquer leurs dents léonines, s'agitant sur leurs mains antérieures, ils semblaient dire aux éléphants : r- Vous n'irez pas plus loin! » Le désespoir des deux quadrupèdes se manifesta par une prostration subite ; il sembla que ces colosses s'écroulaient sur leurs quatre piliers, comme des temples tétrastyles devant le souffle d'Attila. Témoin de cette suprême désolalion, le courageux Philipps arma les deux canons de son fusil de Birmingham, et il allait purger de ces deux monstres le vallon nuptial, lorsque le nègre makida qui l'accompagnait fit un signe rapide qui arrêta le doigt sur la délente ; ce signe disait : « Ne tirez pas; vous en tuerez deux, il en viendra mille
20 infortune'^ amoureuses
qui nous tueront, y Cette réflexion pleine de sagesse fit pâlir l'intrépide naturaliste ; un froid glacial pénétra jusque dans la moelle de ses os; il est permis au plus brave de trembler à l'idée de se voir dévorer par des mandrilles. Tous les genres de mort ne conviennent pas à tous les héros. Hector fuyait devant Achille, et ne craignait pas le dieu Mars. Gela doit suffisamment justifier le révérend Phflipps, dans cette heure formidable où croyant entrevoir toute uncJégion de mandrilles embusquée dans le vallon, il abandonna les intérêts de] la science et repassa la frontière des pérégrinations inconnues avec son fidèle nègre makida.
Philipps ne ralentit son pas de course que dans un terrain de sûreté, à deux milles environ du vallon des mandrilles. Mourant de faim et de soif, il s'assit sous un dôme de palmistes et d'arbres à j.ain, auprès d'une source d'eau vive : le nègre lui servit un repas frugal, mais sain, comme tous les repas que la nature apprête.
« Ce qui me console dans ma retraite, disait Philipps en refaisant ses forces épuisées, c'est que ces deux éléphants m'auraient conduit, de singes en mandrilles, jusqu'au cap de Bonne-Espérance, et encore ! si j'es[)érais assister au dénoùment ! Mais je ne le verrais jamais. »
Cette réflexion, quoique faite en anglais, fut approuvée par le nègre makida, qui connaissait très-bien, lui, les mœurs des singes et des éléphants.
Vers la fin du repas, Philipps entendit le sol trembler, et, levant la tète au-dessus d'un buisson d'euphorbes, il vit et reconnut l'éléphant mâle, courant,
l'oreille basse cl la trompe ballante, dans la direclion de Wiliakarma. Ce n'était plus le désespoir qu'exprimait la pbysiononiie du colosse, mais le découragement ; il ressemblait au misantbrope Alceste chercbant un asile écarté, où d'être éléphant d'honneur on eût la liberté, ou encore au dernier des Romains, à Brutus, disant à la vertu : Tu n'es quun nom! Le noble quadrupède avait abandonné sa compagne avec l'intention évidente de renoncer aux amours, et de se réfugier dans quelque thébaïde pour jouir des voluptés austères du célibat. Philipps domia une larme à cette g-rande infort]jne, et, prenant bien ses précautions pour ne pas se trouver sur le même cbemin avec le terrible anachorète, il se dirigea vers la baie d'Agoa, où était ancré son vaisseau.
Quand ils lurent délivrés des dangers de cette aventureuse expédition et dégagés de toute préoccupation scientitique, le sauvage africain et le révérend docteur reprirent le langage qui leur permettait d'échanger leurs pensées. Aidés par une pantomime expressive, quelques mots anglais, quelques syllabes africaines, suftisaient à l'un et à l'autre pour se faire comprendre à merveille.
Cbemin faisant, le nègre makida fit donc entendre de la sorte ces réflexions à Pliilipps :
<t Maître, j'aurais bien pu vous épargner cette course, en vous racontant tout ce que vous avez vu, et sans aucun péril pour vous. Ce qui vous a paru si extraordinaire à vous, nous paraît fort naturel à nous, enfants de ces solitudes. Nous savons que les singes de toute espèce ont été créés par le Grand- Esprit |iour persécuter les sages éléphants pendant la nuil et le jour. Sans les siiiges, les éléphants se-
raient les hoinine^ les plus heureux de la terre; et ils en sont les plus infortunés. »
Le révérend Philipps, qui a eu tant à souffrir en Angleterre, dans ses travaux et ses amours, de la malignité des bimanes, essuya deux larmes qui ne s'adressaient pas aux éléphants !
Sir Charles termina ainsi son histoire, et nous tomhâmes en rêverie.
«c Tout cela, au fond, est bien triste, dit le colonel Feneran ; allons nous promener sur le boulevard Itahen.... «
Le soir, il n'y a rien de triste sur ce boulevard , pas même l'amour.
Un jeune peintre de paysage qui se serait fait un nom célèbre si une passion lui en eût donné le temps, Gabriel de Geiirsaint, cliercliait un jour, entre Alliènes et Simium, le tombeau superbe qu'on avait érigé à Cranaiïs, successeur de Gécrops. Seize siècles après la mort de Cianaûs, Pausanias avait vu ce monument, et l'avait admiré; le jeune Gabriel, plein de foi dans Pausanias, se livrait à de laborieuses investigations. Hélas ! Cranaiïs n'a jamais eu de tombeau. Pour avoir un tombeau, il faut nécessairement avoir existé, et Granaûs a été inventé par Pausanias riiistorien, qui n'a fait en cela qu'imiter ou devancer ses confrères.
Gabriel, toujours chercbant, avait visité les bautes berbes et les massifs d'oliviers qui couvrent les cendres des villes célèbres de la contrée : OExone, Alœ, Alimus, Anagyrus, Tborœ, Lampra, OEgilia, Anaplilystus, Azenia: point de tombeau de Granaûs. Le jeune peintre s'apprêtait à rentrer à Atbènes, lors-
qu'il vit passer un groupe de jeunes filles grecques qui entraient dans le sentier du cap Zoster, promontoire sacré où Latone délia pour la première fois sa ceinture, en se rendant à la flottante Délos.
Ces jeunes fdies marchaient sous la garde d'un Albanais colossal. Gabriel supposa qu'elles demeuraient dans quelque maison rustique du voisinage, et qu'elles ne s'étaient écartées un instant que pour aller cueillir le cytise, le serpolet et le pourpier. La guerre désolait le Péloponèse à celte époque; et, quoique ce rivage fût tranquille, un débarquement de Turcs était dans les éventualités de chaque jour. L'année 1822 venait de commencer. Les précautions n'étaient donc pas inutiles.
Gabriel avait raisonné juste; au détour d'un tumulus, il aperçut une jolie ferme, abritée du vent de la mer par un coteau garni d'oliviers; un joli jardin entourait la maison, une touffe de sycomores montait en rideau devant les persiennes; c'était une de ces douces résidences qui ont un air de bonheur et de sérénité à faire envie au voyageur. Un molosse, que l'artiste reconnut, à son aboiement, pour un chien de Laconie, accourut joyeusement au-devant des jeunes tilles, et renversa la plus jeune sur le gazon par luxe d'amitié. Les autres enchantèrent les échos de Sunium de longs éclats de rire, harmonieux comme une gerbe de dactyles dans une idylle du grand poëte syracusain.
Le jeune artiste avait oublié Cranaûs etPausanias.
Le molosse de la ferme ne manqua pas, selon l'usage invariable des chiens de tous les pays, de courir sur l'étranger qui entrait dans ses domaines, pour le mordre ou le dévorer. Le chien est l'ami de
l'homme, c'est convenu; mais il nous faut payer cher son amilié de loptis. Le tigre est notre ennemi, mais il reste dans ses hois, et il est fort rare qu'il nous morde en passant.
Gahriel, malgré son admiration classique pour les chiens de Laconie et pour les jeunes Grecques, se mit en position de légitime défense, et présenta au molosse deux pistolets turcs, ornés de ruhis. L'animal recula, mais avec une telle éruption gutturale d'ahoiements, que les gens de la ferme accourureiTt au secours de l'artiste, enchaînèrent le molosse, et prièrent Gahriel de se reposer un instant à l'ombre du laurier domestique.
Le jeune voyageur parlait supérieurement le grec vulgaire ; il remercia dans une phrase pleine d'un doux parfum antique, et suivit les gens de la ferme. Il fut présenté au maître de la maison; c'était un Grec de cinquante ans, d'une ligure majestueuse; il s'occupait, en ce moment, comme Laërte, à émonder les treize poiriers de son jardin.
Le molosse aboyait dans la cour , mais enchaîné.
Une douce cordialité s'établit tout de suite entre le Grec et le jeune Français. On parla de la guerre de l'Indépendance, et des héros qui renouvelaient les vieilles gloires du Péloponèse. Gabriel traduisit à son h(Me tous les vers français que ses compatriotes avaient faits en l'honneur des Hellènes. La famille ne tarda pas à descendre au jardin pour écouter le jeune étranger.
Gabriel se retourna au bruit des pas légers des jeunes filles; en ce moment le soleil dorait deux belles choses : une ruine blanche du cap Sunium et
un visage, oh! un visage comme il ne sera plus donné aux fils des Hellènes d'en voir, si le sang bavarois continue à se mêler au sang d'Alcibiade et de Périclès !
a Rodokina, dit le maître, fais mettre le couvert sous la treille ; le printemps approche ; nous pouvons dîner à l'air : notre ami le Français nous fait l'honneur d'être notre convive aujourd'hui. »
Gabriel n'écouta qu'à peine; il regardait Rodokina, et un pressentiment, qui traversa son cerveau comme l'éclair, semblait lui dire que toute sa vie était désormais attachée à cette figure céleste qui venait de disparaître en souriant.
On continua de parler des hauts faits d'armes de Marcos Botzaris; mais Gabriel était assailli de distractions.
Les jeunes filles mettaient le couvert en folâtrant, et faisaient assaut de gracieuse étourdcric, afin d'attirer l'attention dn galant Français que la Providence leur envoyait dans leur solitude pour charmer la vie monotone de la maison. Rodokina éclipsait par ses charmes ses deux sœurs aînées. Elle portait une robe rouge et un manteau carré de satin jaune agrafé par derrière. Ses cheveux, d'un noir de jais, étaient retenus par un ruban d'or, en bandeau, et tout semés de fleurs agrestes cueillies le matin au bord des petits torrents. La volupté de l'innocence l'environnait comme une parure angélique; aux contours purs et déliés de sa figure sans tache, à la pudeur de son regard, à l'incomparable grâce de ses poses, à la sérénité de son front, on n'aurait pu dire si elle appartenait au gynécée, à l'Olympe ou au Paradis ; Praxitèle en aurait fait sa Vénus pudique, Raphaël
une sainte; il fallait la prier en chrétien ou l'adorer en amant.
Gabriel prit ce dernier parti.
Dimitry Zaccaroiis, c'était le nom du père de famille, comprit tout de suite, en se mettant à table, que le jeune peintre avait été vivement frappé de la beauté de Rodokina. En d'autres circonstances, il aurait pris, en sage père, ses précautions; il aurait même regretté d'avoir ainsi oITert à un inconnu une hospitalité qui pouvait devenir importune ou dangereuse; mais il se trouvaitdans un pays et dans un temps où la désolation qui entourait le foyer domestique écartait la pensée de ces considérations, qui n'appartiennent qu'aux jours de calme. On vivait alors dans une atuiosphèrc de deuil et de sang; le soir n'avait qu'un bien douteux lendemain. La vie de la Grèce sernblait devoir s'éteindre à chaque soleil. En présence de ces grandes calamités nationales, Dimitry oubliait presque qu'il était le père de Rodokina, et ne s'en remettait plus qu'à Dieu du soin de ses enfants.
«t Argus ! où est Argus ? dit Zaccaroûs ; il faut que je vous réconcilie avec mon chien, monsieur Gabriel. » Le molosse arriva tout pantelant de joie ; il embrassa son maître, ses jeunes maîtresses, surtout Rodokina; puis il regarda fixement Gabriel, et, le voyant à table, amicalement assis auprès de Rodokina et de Diuiitry, il comprit qu'il avait fait tantôt une grande faute, cl, dans un langage inarticulé, mais caressant, il demanda pardon au jeune Français d'avoir outre-passé, par zèle aveugle, ses devoirs de gardien. Gabriel voulut lui témoigner à son tour qu'il n'avait aucune rancune; il caressa l'animal,
et le baisa sur le front. Dans l'excès de sa joie, Argus courut dans le jardin, aboyant aux arbres et déracinant les fleurs : il était fou.
L'intimité s'établit promptement dans les temps malbeureux. A la fin du repas, Dimitry et Gabriel se traitaient en vieilles connaissances. A cette table, d'ailleurs, le jeune Gabriel représentait la nation puissante et généreuse qui protégeait la sainte cause des Grecs, de son or, de son épée, de ses vœux; c'était assez pour éveiller toutes les chaudes sympathies de Dimitry en faveur de l'élranger, son convive. Lorsque vint l'heure de la séparation, la tristesse fut si grande, qu'on aurait cru assister à de décliirants adieux, donnés et reçus après une longue et fraternelle intimité.
Gabriel promit à Dimitry et à sa charmante famille de revenir à sa ferme au premier jour, et il reprit le chemin de la ville, emportant avec lui une de ces passions qui arrivent à leur paroxysme en naissant.
Huit jours après, une nouvelle désolante se répandit dans Athènes : on apprit que les Turcs avaient débarqué au cap Zoster, ([u'ils s'étaient répandus, comme des bètes fauves, dans la campagne, incendiant les villages, massacrant les populations, ravageant les blés en herbe, détruisant tout. Le jeune Gabriel fut saisi d'un pressentiment horrible à l'annonce de cette nouvelle. Le débarquement avait eu lieu dans le voisinage de la ferme de Dimitry. Oh! quelle épouvantable pensée fit bouillonner son sang!
Il monta à cheval, et, sans se soucier des dangers auxquels son nom de Français n'aurait pu le soustraiie peut-ètic,il courut, sans débrider, à la ferme
de Dimitr-y : son cœur battait avec violence; à cliaque écliappée d'horizon, il regardait avec des yeux brillants la petite colline où s'adossait la ferme ; il tâchait de saisir de loin, dans les accidents de terrain, quelques indices d'un mallieur soupçonné. Il lui semblait parfois qu'il apercevait des traces de dévastation, et des bois d'oliviers incendiés, des bois bien comnis de lui. Bientôt il eut le malheur de ne plus douter. Le sentier du jardin de Dimilry conduisait cette fois à des ruines récentes. La ferme était en cendres, plus de verger, plus de treille, plus de Heurs, plus de berceaux de rosiers; l'incendie avait passé par là. Gabriel, saisi d'une terrible émotion, s'assit sur le gazon et pleura devant ce triste tableau.
La nuit tombait, et Gabriel ne songeait point à regagner la ville ; il ne pouvait détacher ses yeux de ce spectacle de désolation, qui prenait encore une plus lugubre physionomie à l'approche des ténèbres; enfin il se leva, épuisé par le désespoir, et salua, pour la dernière fois, le domaine de Dimitry en lui jetant le nom adoré de Rodokina.
L'écho du cap Zoster avait à peine répété ce nom, qu'un murmure sourd sembla sortir d'une touffe d'aubépines qui couvrait l'entrée d'une grotte. Gabriel regarda fixement de ce côlé, n'osant pas répéter le nom, de peur de perdre trop tôt son illusion dernière, ombre d'un espoir à jamais éteint. Le buisson s'agila de lui-même, comme pour donner passage à un corps ; des gémissements lugubres se mêlèrent au frôlement des feuilles, une tête blanche se montra, et deux yeux étincelèrent dans l'ombre. L'intrépide Gabriel marcha vers le buisson. Argus! c'est Argus !
s'écria-t-il, el il dégagea l'animal, qui n'avait pas la force de brist>r le réseau de feuillages, et il l'embrassa comme le dernier ami survivant à toute une famille ; Argus lui rendait ses caresses en pleurant.
La pauvre bêle était bien souffrante; il était facile de voir à ses blessures qu'elle avait soutenu de courageuses luttes contre les ennemis de son maître, el que peut-être elle avait disputé Rodokina contre de lâcbes ravisseurs. Celte pensée désolante acbeva d'accabler Gabriel.
L'bomme et le cbien eurent ensemble un long et muet entretien. Gabriel se fit suivre sans peine par Argus. Désormais ces deux existences étaient inséparables : ils prirent tous deux le chemin de la ville, marchant côte à côte, et silencieux comme deux amis qui ont épuisé la langue du désespoir, el qui se sont résignés à se taire, n'ayant plus rien à se dire sur un malheur consommé.
Trois semaines environ après cette scène, Gabriel, dévoré de mélancolie, et ne pouvant plus vivre dans ces tristes lieux qui lui rendaient des souvenirs mortels, s'embarqua sur un brick anglais qui faisait voile vers Constantinople. Il arriva dans la capitale de l'empire ottoman après seize jours de traversée; Argus ne l'avait pas quitté.
Gabriel résolut de se livrer exclusivement à l'étude de son art, loua une petite maison de campagne à Tarapia pour y faire un album complet de vues du
Bosphore; il dessinait tout le jour, et n'avait d'autre témoin de ses travaux et d'autre compagnon de ses courses que son tidèle Argus. Un jour, comme ils clieininaient tous deux sur la pelouse qui mène à Buyukdéré, des litières couvertes, escortées par des cavaliers, passèrent dans leur voisinage. Argus donna des signes d'inquiétude, et flaira l'air avec une sorte de fureur; puis il courut à travers les cavaliers du côté des litières, poussa dans la foule des hurlements lugubres, et revint à grands pas auprès de Gabriel. Il était couvert de poussière et de sang, et son œil s'éteignait.
Gabriel se précipita sur son lidèle ami, et l'examina rapidement ; Argus avait reçu une blessure mortelle dans sa courageuse exploration aux litières du sérail. Il n'avait plus que quelques instants de vie; il se roula convulsif aux pieds de son maître, et, dans un suprême et merveilleux effort d'intelligence, il parvint à articuler, avec des sons gutturaux, ce nom de Rodokina qu'il avait entendu tant de fois. Il est possible aussi que Gabriel se trompât luimême, et qu'il ait cru entendre ce nom qui vibrait continuellement à ses oreilles : quoi qu'il en soit, Gabriel resta dans son illusion, si c'en était une. Argus expira, les yeux tournés vers le nuage de poussière qui couvrait l'escorte du Grand Seigneur.
Ici commence une histoire que je traiterais volontiers de fable avant le lecteur, si elle ne m'avait été attestée par Gabriel lui-môme, au foyer de l'Opéra, le soir de la retraite de Nourrit. Je prie le lecteur de n'être pas plus exigeant que moi. L'invraisemblable est souvent le père de la vérité.
Rodokina est au sérail du Grand Seigneur! Voilà
les seules paroles que Gabriel prononçait tous les jours, et à chaque instant, depuis la rencontre de Buyukdéré : il ne se permettait aucun doute sur ce point; c'était une terrible révélation que lui avait faite en mourant le chien de la Laconie. Impossible d'exprnner ce que cette pensée jetait d'incessant désespoir au cœur de GalDriel. La femme qu'on adore au sérail de Mahmoud 1 ! ! il y avait de quoi inventer la jalousie, si elle n'eût pas existé.
Gabriel s'embarquait quelquefois sur un canot devant Tophana, et il longeait, à distance permise, la longue file de persiennes qui courent en promontoire sur les eaux calmes et bleues de la rade; il tâchait de saisir, dans les kiosques de la pointe du sérail, quelque indice révélateur de l'existence de sa jeune Grecque; rien ne parlait clairement à son intelligence ; les persiennes gardaient leurs mystères; le kiosque restait muet; le silence et la mort semblaient habiter seuls cette galerie maritime de voluptés orientales. Les palmiers et les acacias flottaient comme des panaches sur les petits dômes du jardin; la mer chantait au pied du harem ; le vent faisait frissonner les banderoles des navires à l'ancre; rien dans l'air, sur l'onde et la terre, ne prenait intérêt à l'inconsolable tristesse de Gabriel, il restait sombre au milieu de tant d'azur et de soleil.
La nuit il faisait des rêves affreux : c'étaient toujours de poignantes visions, où se déroulaient des turbans, des cachemires, des danses de bayadères, entremêlés d'eunuques noirs et blancs ; et il se réveillait en sursaut, poignardant Mahmoud. Le jour venu, il allait rôder devant la sublime porte du palais de Sa Haulesse, tâchant d'épier les mystères de l'inté-
rieur. Il accostait quelquefois les plus humbles serviteurs de la maison du sultan, et leur faisait des questions qui provoquaient la méfiance et ne lui amenaient aucune réponse qui le satisfît. En se couchant, il priait Dieu d'anéantir les sérails, au moins dans les songes. Jamais amant ne fut plus malheureux que Gabriel.
Il vécut, ou, pour mieux dire, il mourut quatre mois dans ces angoisses, ne prévoyant aucune issue favorable à sa passion. Il attendait une révolte des janissaires ; mais les janissaires ne se révoltaient pas : pour arriver au bonheur, il lui fallait une révolution de l'empii'e ottoman. Il comptait aussi sur les Russes ou les Grecs. Triste chose en amour de compter sur des révolutions! elles arrivent tard quand elles arrivent ; les maîtresses vieillissent et les amants aussi. Gabriel se trouvait souvent sur la colline de Sainte-Sophie, au passage du Grand Seigneur; il contemplait son puissant rival, et voulait deviner sur sa figure quel degré de bonheur pouvait donner à un homme la possession de Rodokina. Le Grand Seigneur avait une attitude qui se prêtait mal aux conjectures de Gabriel ; il étalait, sous son turban négligé, un visage ravagé par des passions faciles et des soucis impériaux; il avait une tristesse cuivrée sur les joues, et un grand symptôme de désenchantement dans les yeux. Les souvenirs du sérail paraissaient l'occuper fort peu; il causait politique avec le capitan-pacha. Gabriel regardait le peuple, et cherchait des signes de mécontentement ; le peuple se prosternait, et balayait la terre avec dix mille turbans mal roulés.
Gabriel sortait un soir de la maison de M. Gens-
tantin, négociant français à Galata, et il se dirigeait vers Pôra, lorsqu'il avisa un homme qu'il avait connu à Marseille, et qui se nommait tout simplement Pascal. La profession de ce Pascal était assez étrange, et rarement un Français l'embrasse. Pascal, encore enfant, fut pris par les Algériens et consacré à la garde des femmes d'Hussein-Bey . A l'âge de vingt ans, il s'était échappé d'Alger et avait couru le littoral, offrant ses services aux deys et aux pachas qui avaient des harems et qui étaient plus généreux que l'avare Hussein. Pascal connaissait à fond toutes les langues de la Barbarie, il parlait le français comme le fils d'un corsaire ; il possédait une jolie voix de soprano, et pinçait la mandoline à ravir. En 1820, il vint à Paris pour acheter des Françaises à elles-mêmes, pour le compte de l'empereur de Maroc, qui s'était fait représenter la Caravane de Grétry par des acteurs du théâtre de Fréjus, et qui demandait des Françaises piquantes à tous prix.
Gabriel, qui avait une idée fixe, passa par-dessus toutes les idées intermédiaires au but qu'il avait sul)itement entrevu en rencontrant Pascal.
« Ta fortune est faite, lui dit-il ; demande à parler au bostandji, au chef des eunuques, au vizir, à qui tu pourras enfin, et offre tes services au Grand Seigneur ; tu diras que tu viens de France, que tu as étudié les mœurs, la pohlique, l'esprit public, tout ce que tu voudras, et que tu peux cumuler les fonctions d'eunuque et de conseiller du divan. Mahmoud payerait cent mille piastres un eunuque français ; il en demande partout; il n'y en a pas ; vingt fois j'ai songé, moi.... mais je suis arrêté par une considération puissante. Viens chez moi, je te peindrai les
cheveux et la figure ; je te donnerai des lunettes vertes ; je te mettrai une cravate française qui te cachera le menton ; je ne te laisserai pas un pouce de chair visible sur la foce. Tues intelligent, tu sais ce que je veux faire de toi : sers-moi bien et je te payerai largement. »
Pascal avait un grand flegme, comme ceux de sa profession : il répondit avec nonchalance qu'il était prêt à tout faire pour de l'argent. Gabriel l'embrassa et lui donna de magnifiques arrhes du marché conclu.
Pascal, nourri dans les sérails, en connaissait les détours ; il savait parfaitement à qui s'adresser pour faire ses offres de services ; il parla de lui h la domesficilé impériale avec tant d'assurance ; il fit sonner si haut ses voyages à Paris, ses liaisons avec les ministres français, dont il prétendait avoir appris les secrets en gardant leurs femmes; il fit tant de bruit de paroles sur les Russes et les Grecs, que, d'échelons en échelons, il arriva jusqu'au vizir. En présence de ce haut dignitaire, Pascal prit une attitude diplomatique ; il s'inventa une vie, qui, disaitil, avait été toujours consacrée à la sainte cause des Turcs. Jamais rôle de comédien ne fut mieux joué. Ceux qui ont connu Pascal au service du célèbre docteur Glariond ne seront pas étonnés d'apprendre qu'à la fin de cette entrevue il était admis aux fonctions du sérail, sous la condition de faire constater par le bostandji et le capidji-bachi la validité de ses titres ; épreuve que Pascal ne redoutait pas, et dont il sortit avec honneur.
Pascal avait quelques affaires à régler en ville, disait-il ; il demanda son firman d'admission, et quitta le palais pour y rentrer le lendemain. Gomme on le
pense bien, le lendemain, ce fut Gabriel qui rentra infrénieuscment affublé du déguisement complet de Palcal. La domesticité d'antichambre s'inclina devant le firman de Gabriel.
Voilà donc notre jeune artiste français mêlé aux eunuques blancs du Grand Seigneur. Malheureusement son impatience subit les cruelles épreuves du noviciat ; il n'était pas arrivé à ce haut degré de confiance qui ouvre le sanctuaire de Mahmoud. On lui confia d'abord la garde de six vénérables odalisques qui n'étaient gardées que pour la forme, car le sultan, avec cette galanterie qu'il veut naturaliser à Stamboul, croirait humilier une sultane douairière en lui refusant un gardien de sa vertu. Gabriel conduisait au bain son fragment de sérail séculaire, et il fermait les yeux sous ses lunettes vertes. Il servait ces dames à table, les conduisait à la campagne, les déshabillait le soir avec le plus grand respect, et disait à l'oreille à chacune d'elles que c'était probablement par oubli qu'elles n'avaient pas reçu le mouchoir impérial. Cette attention déhcate, renouvelée tous les soirs, fit un grand bien à Gabriel.
La plus octogénaire de ces dames avait quelquefois des entretiens d'amitié avec Mahmoud, dont elle prétendait être la mère illégitime; elle vanta fort l'esprit et l'urbanité parisienne de l'eunuque Gabriel. Le sullau, qui a la manie de la France, et qui d'ailleurs connaissait déjà son nouveau serviteur par le rapport du vizir, mit un terme aux ennuis du surnumérariat, et nomma Gabriel chef des eunuques blancs et inspecteur du harem des favorites. Gabriel exprima sa reconnaissance en bosselant son front sur le tapis.
Le soir même, Gabriel entra en fonctions. Son prédécesseur destitué lui donna le poignard damasquiné, emblème de sa puissance, et lui montra du doigt, tête inclinée, le rideau de velours écarlate qui fermait aux profanes le barem des favorites. Gabriel ému, non de peur, mais d'amour, souleva le pesant rideau et pénétra dans le plus gracieux salon que Galland ait inventé dans ses Nxnls.
Mille flammes ruisselaient sur les lampes et les girandoles d'or ; les pastilles à l'essence de rose fumaient dans les cassolettes ; une couronne d'orangers en fleurs bordait le mur circulaire ; des piles de coussins de velours à crépines d'émeraudes s'élevaient partout, comme des trônes d'odalisques; une gerbe d'eau safranée bondissait sur un bassin avec une agilité joycHse, et embaumait l'air d'un parfum irritant; le salon était désert, mais tout y respirait la femme; c'était des brasselets oubliés sur les divans, des châles flottant au balcon des croisées ouvertes, des mandolines tièdes encore du doigt qui les anima, des sandales d'enfant tombées du jiied nonchalant de l'odalisque, des bouquets de fleurs ravagés par des doigts distraits sous quelque pensée de mélancolie et d'amour : l'atmosphère de ce gynécée oriental était brûlante à respirer; elle était pleine d'émanations enivrantes; elle agissait sur les sens comme le voluptueux démon du midi, au mois des blés jaunes, à l'ombre des palmiers qui conseillent les désirs. Gabriel étouffait de bonheur.
Des voix enfantines et mélodieuses retentirent sur le perron du jardin, et vingt jeunes femmes entrèrent en folâtrant dans le salon embaumé : la vue de Gabriel, grotesquement habillé, provoqua de lopgs
éclats de rire , qui déconcertèrent un peu le fier et jeune Français. Une seule n'avait pas ri; elle était restée sur le seuil de la porte du jardin et regardait le ciel étoile, la tète mélancoliquement penchée sur l'épaule. Gabriel ne voyait pas le visage de l'odalisque, mais une gerbe de lumière éclairait un cou et des bras d'une pure et incomparable blancheur qui étaient restés dans le souvenir do peintre et de l'amant. Elle fit un mouvement pour se retourner; Gabriel tressaillit ; un visage lumineux se leva dans l'ombre comme un soleil de nuit : c'était Rodokina !
Tous les sentiments qu'une passion de femme peut créer éclatèrent à la fois comme un volcan dans le cœur de Gabriel ; il ne savait auquel de ces cris intérieurs donner audience ; il sentait une double flamme en lui, celle qui le perçait comme un poignard de soufre et celle qui le ravissait au ciel comme une extase de volupté. Jusqu'à ce jour il avait douté, mais à présent le malheur était vivant à ses yeux.
Rodokina au sérail du sultan ! Ah ! sans doute elle étaitla favorite entre les favorites ! Si jeune, si fraîche, si gracieusement sculptée, avec sa beauté souveraine, sa blancheur vive, sa taille de statue grecque, ses divines ondulations, elle devait avoir inspiré au sultan son maître une de ces intraitables passions, comme le soleil et la mer en font naître sur ce rivage d'Orient. Oh ! qu'il allait payer cher, l'amoureux Gabriel, ce suave instant d'apparition!
La nuit s'avançait menaçante d'amour; le mouchoir du sultan était suspendu sur la tête de l'arUste comme l'épéc de Damoclès, et encore Damoclès n'avait qu'à porter un casque de fer; mais rien ne pouvait garantir Gabriel du mouchoir fatal! Autour
de lui les femmes causaient, riaient, chantaient, s'embrassaient, dansaient, faisaient toutes ces choses à la fois avec une étourderie charmante; Rodokina seule tenait le s6rail à dislance ; elle avait l'air d'attendre un événement, le mouchoir peul-èlre, se disait Gabriel. Oh ! si elle était amoureuse du sultan! Ciel! Olympe! Tartare ! Enfer! Cependant le mouchoir n'arrivait pas.
Dans un angle du salon, montait du tapis au plancher une pendule à caisse de bois de sycomore, avec un cadran de mauvaise mine ; c'était le seul meuble qui déparât ce gracieux salon. Du fond de cette caisse sortit une tempête de sons qui suspendit les jeux, les rires, les chants. C'était le carillon du coucher. Ces dames chaussèrent leurs sandales et prirent leurs chàlcs. Un eunuque noir entra; il n'avait pas de mouchoir. Il dit à Gabriel qu'il venait se joindre à lui pour conduire les odalisques dans leurs appartements. L'eunuque s'exprima en langue franque; mais Gabriel lui ayant fait observer qu'il comprenait fort bien le turc, la conversation s'engagea bientôt entre eux pendant que les femmes faisaient leur toilette de nuit.
« Il paraît, dit Gabriel avec un accent prononcé d'indifférence , il paraît que le commandeur des croyants a besoin de reposa
— Oui, d'un grand repos, dit l'eunuque. Il a passé la journée à cheval ; il a été à Tarapia ; il a cassé
vingt œufs d'autruche, à deux cents pas, avec son fusil français ; il a tenu son divan ; il a passé en revue dix mille guerriers ; il a visité sa flotte, qui part demain pour Corinthe, et ses batteries de campagne à Tophana; aussi notre maître, le commandeur des croyants, dort-il d'un profond sommeil depuis deux heures.
— Seul ?
— Eh ! oui seul ; on n'a besoin de personne pour dormir.
— Et le commandeur des croyants a-t-il l'habitude de se réveiller avant le jour ?
— Quelquefois.
— Et alors?...
— Alors il se rendort.
— Ah !... pardonnez-moi, je ne suis pas encore fait aux habitudes du palais; c'est par la faveur du fds du Prophète que je suis ici.
— Je le sais. Qu'Ai lah vous y maintienne longtemps; notre gracieux sultan est un si bon maître!
— Oui, c'est ce que l'on dit partout.... Il est encore fort jeune, n'est-ce pas ?
— Le fils du Prophète est jeune jusqu'à sa mort.
— C'est juste. Cependant il arrive à un âge où.... Ainsi , j'ai remarqué ce soir qu'on n'avait jeté le mouchoir à personne.
— Quel mouchoir ?
— Le mouchoir du sultan.
— Je ne comprends pas.
— Comment donc ! dans tous les sérails où j'ai servi, le maître jetait tous les soirs le mouchoir à la favorite....
— J'ai quarante ans de sérail, moi ; je n'ai jamais entendu parler de cela.
— Gomment vous appelez-vous?
— Ali.
— Et moi Gabrieli. Écoutez, Ali, je brûle de faire plus que mon devoir et de répondre dignement à l'auguste confiance dont je suis honoré ; voilà pourquoi je vous fais ces questions. Croyez qu'en m'accordant voire amitié et les conseils de votre expérience vous n'obligerez pas un ingrat. Je me suis enrichi à Paris au service d'un ])ey français qui avait un nombreux sérail et qui me payait royalement, parce que les gens comme nous sont rares à Paris, notre profession y devenant de jour en jour plus dédaignée par les jeunes gens, à cause de la corruption des mœurs. Mes économies sont placées à Galala chez un banquier franc; elles sont à vous comme à moi. »
Ali s'inclina et baisa un pan de la robe de Gabriel. Celui-ci continua.
a Vous vieillissez, Ali, et vous avez besoin de repos; lorsque vous voudrez quitter le sérail et vivre votre maître, dites-le-moi, et je vous fais un sort.
— Frère, répondit Ali, la reconnaissance, dit le Koran, doit s'attacher au bienfait promis comme au bienfait reçu. Ali vous remercie avec son cœur. Croyez bien que c'est sans jalousie que je vous ai vu entrer au sérail, vous, le premier eunuque blanc qui ait eu le privilège d'être introduit dans les appartements secrets. Le sultan vous a nommé son secrétaire privé (seïr-kiatib) et son eunuque favori; il a de hauts desseins sur vous. Jamais eunuque blanc n'a joui de pareils avantages, pas même le capi-aga,
qui est blanc comme vous, quoique un peu cuivré. C'est que depuis quelque temps le sultan se relâche des vieux et saints usages; il ne veut plus camper en Europe; il veut changer sa tente du Bosphore contre un palais franc. Que le Prophète soit béni! Gabrieli, vous êtes appelé à de hautes destinées; quand voire esprit sera entré dans l'esprit de l'invincible Mahmoud, souvenez-vous de moi. Bien loin de songer à quitter le sérail où je suis né, j'aspire à la place de Idslar-agassi (chef des eunuques noirs); celte charge donne le litre de pacha à trois queues.
— Avant huit jours, Ali, vous serez nommé kislaragassi. »
Ali baisa la main de Gabriel et l'essuya avec son front. Gabriel poursuivit :
« Maintenant, Ali, dites-moi quehe est, de toutes ces odalisques, la bien-aimée du Grand Seigneur?
— Je serais fort embarrassé de vous le dire, Gabrieli; le sultan ne s'occupe pas beaucoup d'elles ; les soins de la guerre l'absorbent jour et nuit. Il a un sérail parce qu'un sultan doit avoir un sérail; il s'entoure de femmes comme on s'entoure de fleurs, pour les respirer; voilà tout.
— - Y a-l-il beaucoup de Grecques au sérail?
— On en a amené beaucoup depuis un an, mais le kislar-agassi les a renvoyées à cause de leur laideur. Il n'en a gardé qu'une : Mouna.
— Mouna ! c'est, je crois, celle qui vient d'entrer là, dans cette chambre?
— Oui, une belle tille, Mouna.
— Elle se nomme Mouna?...
— Pourquoi me faites-vous cette question?
— Oh ! pour rien. ... En la voyant, j'ai pensé qu'elle
élailla favorite du sultan, et, en bon esclave, je voulais lui témoigner plus de respect qu'aux autres.
— Il est vrai que le sultan l'a remarquée quelquefois....
— Il l'a remarquée!... Voilà tout.... n'est-ce pas?
— Attendez, je crois que le kislar-agassi m'appelle.... oui.... Je vais prendre ses ordres. »
Ali courut à la pièce voisine, et Gabriel resta dans le corridor où les femmes se désbabillaient. Son agitation était extrême ; il n'osait approcbcr du rideau qui fermait la chambre de Rodokina; il tenait les yeux fixés dans cette direction, et son cœur battait avec tant de violence, qu'il lui semblait que la vie allait lui échapper.
Ali rentra, et prenant un ton officiellement respectueux, il dit à Gabriel :
Œ L'invincible sultan a parlé à ses esclaves; Gabriel i, vous aurez l'honneur de baiser la poussière des sandales de nuit du glorieux 111s du Prophète ; allez vous prosterner devant la rose de Zoster, l'étoile de Setiniah, la perle des houris, et annoncez-lui que le commandeur des croyants a jeté sur elle une escarboucle de son regard sacré. Vous aurez l'insigne félicité de conduire la divine Mouna aux pieds du sublime sultan. »
Gabriel ne donnait pas signe de vie ; il était comme un cadavre debout.
Ali répéta gravement sa période, sans faire grâce d'une escarboucle à Gabriel.
Gabriel ne remua pas davantage; Ali se préparait à recommencer, lorsque le jeune Français so secoua vivement, dans une énergique résolution, et dit avec un sang-froid qu'il venait de se composer :
kk UN AMOUR AU SERAIL.
« Excusez mon émotion, Ali ; c'est la première fois que je reçois les ordres de l'auguste commandeur des croyants; je tremble comme le saule au vent de la mer, sur la bruyère d'Hellé. y>
Ali désigna la cbambre de Rodokiua et se retira.
Gabriel entra chez la jeune Grecque, deux femmes l'habillaient avec magnificence et l'inondaient de parfums. Rodokina s'abandonnait à leurs soins avec insouciance et résignalion, comme une fille qui subit un hyménée impérieux, et baisse la tête devant la nécessité. Gabriel ne cessait de se prosterner, en attendant que tout fût prêt pour la cérémonie.
Enfin, après la toilette solennelle des heureuses nuils du sérail, le moment terrible arriva. Gabriel tenait son poignard, et le regardait avec des idées de meurtre et de suicide.
Oh ! que Rodokina était belle en costume d'odalisque i Ses cheveux coulaient, au naturel, sur des joues blanches et roses; elle portait une couronne d'épis d'or et une aigrette d'iris; sa robe, feuille morte de soie de Naples laissait à découvert les épaules et le sein, et se rendait sur un large pantalon de foulard bleu, étreint à la cheville par une agrafe de rubis. Elle était vêtue à la dernière mode du sérail, mode inventée parla sultane Validé. Jamais plus ravissante épouse ne fut amenée au lit nuptial ; Hélène était moins femme lorsque Ménélas attendait ses lèvres, vierges encore, sur la couche d'ivoire de son palais d'Argos. Gabriel, qui était plus Grec que Français, chercha dans la mythologie et VIliadc une comparaison, et ne tfouva rien. Il se prosterna pour la vingtième fois; et puis, en proie à toutes les incer-
litudes d'un rêve, et s'abandonnant au hasard par lassitude de désespoir, il dit à Rodolvina :
« Perle d'Orient, votre gracieux maître vous attend pour vous suspendre à son cou. »
Rodokina s'inclina, et suivit son conducteur.
Trente eunuques noirs, le damas à la main, bordaient la haie, sur le passage de Rodokina; Gabriel et la jeune Grecque traversèrent un corridor illuminé, bordé de fleurs, embaumé de pastilles fumantes. Le kislar-agassi les attendait à la porte de l'appartement de Mahmoud, et souleva lui-môme de sa main le pesant rideau, pour laisser passer Rodokina. Gabriel se précipita aux pieds du sultan, dans une éclaircie d'inspiration courageuse, et lui dit :
« Lumière d'Orient, astre de Stamboul, pilier du ciel du Prophète, soleil....
— C'est bien, c'est bien, dit Mahmoud avec un sourire philosophique; prends ce coussin, et assiedsloi à mon côté.
Rodokina baisa la main du sultan, et, sur l'invitation polie qui lui fut faite, elle se coucha sur un sofa , devant lequel on avait étalé une collation de fruits, de confitures, de limonades et de sorbets.
œ J'ai besoin d'un tchoadar (premier valet de chambre), dit le sultan à Gabriel, et je t'ai choisi, malgré l'usage; je me moque de l'usage, moi; écoule, Gabrieli, fais-moi le plaisir de supprimer les perles et les soleils dans tes compliments ; cela m'ennuie et m'endort. Je t'ai appelé à mon service particulier, parce que je connais ton zèle et ton savoir; tu as beaucoup voyagé; tu as vu Paris, cette noble capitale de la civilisation ; lu parles bien la langue française, voilà tes titres à ma confiance et à ma protection
suprême. Nous aurons ensemble de nombreux entretiens.
— Quand il plaira à Votre Hautesse, ô étoile....
— Le voilà qui recommence!... Appelle-moi simplement Mabmoud ; je ne suis pas fier....
— Quand il vous plaira, sublime Mahmoud, je suis prêt; à cette heure même....
— A cette heure, non, GabrieU; demain. Je m'aperçois depuis quelques jours que je suis amoureux de toi, belle Grecque de Scliniah!... »
Le sultan lanç.i, par-dessus les bougies, à Rodokina, un regard d'amour, qui courut, comme une traînée de l'eu, sur le sein de l'esclave. Gabriel pâlit sous son fard, et ses yeux s'éteignirent sous ses lunettes vertes de Paris,
« Que tu es heureux, Gabrieli, tu ne connais pas l'amour! bénis la main de ton père, qui t'a donné au berceau une profession calme, qu'on peut exercer sans oublier ses devoirs. Ah! que ne suis-je comme toi, Gabrieli; j'aurais soumis les Grecs en trois jours! Les femmes efféminent le guerrier! Tu peux te retirer, Gabrieli ; qu'Allah te garde des embûches de la nuit! »
Le sultan déposa son chibouque sur un coussin, et regarda Rodoluna avec des yeux humides d'un avenir de volupté. Gabriel porta négligemment sa main droite à son poignard.
a Tu m'as entendu, Gabrieli? dit le sultan.
— Oui, mon souverain maître, répondit Gabriel; que le Prophète veille sur vous, et vous protège contre les séductions de la femme ! Je connais vos ennemis, ils sont puissants; je connais vos amis, ils sont plus dangereux encore.
— De quels amis veux-tu parler, Gabrieli?
— Des ministres de France, sublime seigneur; méfiez-vous d'eux ; ils vous perdront en vous caressant. J'ai dit. Que la nuit vous soit voluptueuse et l'oreiller doux! Je baise la poussière de vos pieds. »
Gabriel (it un mouvement pour sortir; le sultan le rappela.
« Que veux-tu dire, Gabrieli? parle-moi avec toute sincérité ; qu'ai-je à craindre de mes amis de France?
— Vos amis! gracieux seigneur; oh! que vous connaissez peu le génie français et le gouvernement représentatif.
— Comment! je serais trompé par le vizir Yillèle !
— Par Villèle et par Corbière! ce sont deux ministres rusés, qui font les Turcs, mais qui sont Grecs dans le cœur.
— Yillèle et Corbière sont Grecs?
— Grecs comme V Iliade ci V Odyssée; Grecs comme les Russes.
— Les Russes sont Grecs aussi?
— En doutez-vous, radieux sultan? Croyez-vous que le colosse du Nord ne soit pas désireux de fondre la limite de ses glaçons sous le soleil de vos États?
kS UN AMOUR AU SÉRAIL.
— Oui, cela méfait réfléchir....
— Réfléchissez....
— J'y rédéchirai demain.... La belle Moiina languit d'amour sur son divan....
— Réfléchissez, ô Mahmoud, sur votre position; les Grecs sont trop faibles pour vous inspirer des craintes sérieuses , tournez vos yeux vers le colosse du Nord : là est le danger. Le colosse du Nord profitera de vos dissensions intérieures pour franchir les Balkans et vous dicter des lois dures. Le colosse du Nord est le plus formidable et le plus secret allié des Grecs....
— Que je te remercie, Gabrieli, de tes excellents avis! Oui, tu as raison; mon ennemie naturelle, c'est La Russie; j'aurais dû le deviner plus tôt.... Hélas! pourquoi faut-il consumer les douces heures de la nuit dans ces questions arides, lorsque la volupté....
— Le colosse du Nord vous menace donc de toute l'envergure de ses ailes rapaces, ô sublime sultan ! J'ai vu Saint-Pétersbourg; je connais les boyards; ils regardent le Bosphore avec des yeux de convoitise ; ce climat leur sourit ; les Russes aiment le soleil, et ils maudissent Pierre I", qui leur a bâti une ville inhabitable et les a condamnés aux prisons de la fourrure et de la glace. Le czar actuel comprend la justice de ces plaintes, et il a dit un mot profond : Je veux donner la Turquie pour sérail à mes boyards.
— Le czar a dit cela?
— Il l'a dit, magnifique Mahmoud....
— Oh! Gabrieli! que de tourments vont m'assaillir demain à mon réveil ! Faisons trêve un instant à
ces cruels entreliens qui me donnent l'insomnie et glacent le désir; je crois que ma belle Mouna s'endort....
— Le colosse du Nord attise secrètement le feu de la rébellion en Morée.
— Grois-tu cela, Gabrieli?
— J'en suis certain, splendidc sultan ; j'en ai les preuves; j'ai vu les Tarlares du Don déguisés en Albanais et en palicarcs.
— Allah !
— J'ai vu deux vaisseaux russes aborder à Napoli de Romanie, et débarquer des munitions de bouche et de guerre....
— Et la France, la France mon alliée !... Je crois que la blanche Mouna....
— La France, 6 invincible fils du Prophète! la France conspire secrètement. Le minisièrc laisse organiser des comités hellènes. Benjamin Constant a prononcé mi discours en laveur de la croix ; les poètes publient des poèmes sur les descendants de Thémistocle etd'Épaminondas; Bérangera lait cette ode contre vous :
Un jeune Grec sourit à des tombeaux.
Permettez-vous que je chante ...
— Non; cela réveillerait la belle Mouna....
— C'est juste; je vous la chanterai demain. 0 magnanime sultan ! l'horizon se rembrunit; le chilleau des Scpl-Tours tremble sur sa base. Vous aimez la franchise, n'est-ce pas?... Eh bien ! souffrez que je vous parle le langage d'un ami dévoué ; faites un noble appel à vos puissantes facultés viriles; levezvous, lils du grand Sélim, répétez avec le superbe
Orosmane, un de vos aïeux, ces vers de Voltaire que je vais vous traduire en turc :
Et, lorsque la trompette et la voix de la guerre Du Nil au Pont-Euxin font retentir la terre, Je n'irai point, en proie à de lâches amours, Aux langueurs d'un sérail abandonner mes jours.
— Mon aïeul Orosmane a dit cela?
~ Il l'a dit comme je vous le dis ; Voltaire ne l'a pas inventé ; et, après l'avoir dit, il cessa d'abandonner ses jours aux langueurs d'un sérail, il ne voulut plus être en proie à des amours lâches; il prêta l'oreille à la voix de la guerre et à la trompette qui faisaient retentir la terre du Nil à la mer Noire ; il tira son poignard, et tua la vertueuse Zaïre, comme Mahomet II tua Irène, afin de n'avoir plus de prétexte....
— Vous voulez que je tue la belle Mouna!
— Non, non, cela n'est plus dans nos mœurs! verser le sang d'une femme! ah! si vous saviez quels remords ont assailli votre aïeul Orosmane ! Tuer la divine Rodoki.... la divine Mouna! oh! l'Europe chrétienne se liguerait contre vous demain ; il y aurait une dixième croisade. Soyez à la hauteur de la civilisation européenne; dites à cette femme qui dort : Éveille-toi et pars, tu es libre. C'est ainsi que se conduisit Scipion l'Africain ; ce héros avait quelques millions déjeunes femmes à sa disposition, et au fond il, ne les aimait pas trop ; il n'en aimait qu'une, la guerre, cette maîtresse éternelle de tous les héros. Or, un mari vint lui réclamer sa femme; Scipion fit appeler cette épouse infortunée, perdue dans le nombre des prisonnières, et la rendit gêné-
reusement. Ce trait a été gravé sur bronze ; voilà deux mille ans passés qu'on le célèbre en vers, en prose, en tableaux, en statues; il n'est pas un écolier qui n'ait fait un rêve amoureux sur la continence de Scipion ; vous êtes destiné à effacer Scipion ; vous l'effacerez ; vous chasserez du sérail cette Mouna qui rouille le glaive Zuphalgar, qui retient dans son fourreau le saint étendard du Prophète ; vous la chasserez, et vous serez grand, honoré, vainqueur. Tremble! tremble! ô Grèce rebelle! le sultan se réveille; il foule aux pieds les roses du harem ; à lui l'harmonie du canon ! à lui les caresses des balles ! à lui les voluptés du sang! 0 Grèce, que tu fus mal inspirée, le premier jour de ta rébellion . Capitanpacha, déroule tes voiles; artilleur des Dardanelles, polis tes boulets de marbre! sang! guerre! vengeance! mort! Sultan, je baise vos genoux sacrés. »
Gabriel, épuisé d'enthousiasme, tomba aux pieds du sultan.
Mahmoud était foudroyé; des larmes coulaient dans sabarbe; il releva Gabriel avecbonlé, lui serra la main, et, secouant la tête mélancoliquement, il lui dit :
« Gabrieli, c'est le Prophète qui t'a conduit dans mon palais; ta voix m'enseigne mon devoir; laissemoi passer dans le recueillement l'heure de nuit qui me reste ; retire-toi ; tu dois avoir besoin de repos : demain sera le jour des grandes résolutions.
— Non, non, je ne vous quitte pas, mon gracieux maître. Je suis l'ange des bonnes pensées; dormez, je garderai votre sommeil; veillez, j'entretiendrai votre veille; au lever du jour, vous me trouverez debout, et le doigt levé vers rOccident.
— A demain. »
Le sultan prononça ce mot d'une voix sourde , il laissa mollement tomber sa tète sur une pile de coussins, et s'endorinil.
Rodokina était toujours endormie sur son divan, le visage inoudé de lumière. Gabriel contemplait avec délices cette céleste fille, qu'il venait d'enlever miraculeusement aux dangers de la nuit; il jouissait de ce sommeil angélique qui le calmait ; rien n'est doux aux yeux et au cœur comme de suivre le sommeil de la femme aimée, de compter les molles agitations de son sein, les soupirs de son baleine, les murmures mystérieux qui semblent trahir les conlîdences d'un rêve , les pensées d'une autre vie, dont elle seule a le secret, et qui assombrissent son visage on le rendent serein comme une aube de printemps. Gabriel était si absorbe dans ce spectacle, qu'il n'avait point songé encore à jeter un coup d'œil autour de lui ; un rayon du matin lui fit lever les yeux, et il aperçut l'image de Rodokina mille fois répétée, dans de hautes glaces qui tapissaient la chambre et se courbaient en dôme sur sa tète. Gabriel se trouvait dans l'appartement qu'Achmet III meubla de ces magnifiques glaces que le sénat de Venise lui envoya après le traité de Passarowitz. Jamais la volupté orientale n'avait été plus intelligente dans ses dispositions de boudoir ; Gabriel frémit en songeant à quelles fantaisies de sultan désanivré la jeune fille avait été exposée, et il rougit pour elle autant de fois qu'il y avait de glaces vénitiennes se renvoyant l'une à l'autre les girandoles et les divans. Cette pensée rendit Gabriel imprudent, lui si contraint jusqu'à cette heure ; il s'approcha de Rodokina, et lui serra doucement la main pour'la réveiller.
La jeune fille oiiviit les yeux, et vit le sultan endormi et Gabriel assis h deux pas d'elle. Gabriel mit un doigt en croix sur ses lèvres, dans l'attitude du silence, et resta quelque temps dans cette position, pour bien s'assurer que Rodokina l'avait compris. L'air mystérieux et le signe de Gabriel frappèrent la belle Grecque; elle se leva sur son séant, et fit un geste qui signifiait : Parlez, je suis prête à tout écouter. Alors Gabriel ôta son turban et ses lunettes, releva vivement ses boucles de cbeveux , et fit luire sur Rodokina deux yeux noirs comme la chambre d'Acbmel III n'en avait jamais vu sous un front d'eunuque ; avec la même vivacité, il replaça ses lunettes et son turban. Ce fut connue une apparition. La jeune fille porta les mains cà son fi'ont, et regarda aux lambris de glaces, comme pour y chercher un souvenir confus d'une histoire oubliée; puis elle regardait l'euinique sous sa première forme; il avait replacé son doigt sur ses lèvres, et montrait de l'autre main à Rodokina le jour naissant, qui s'épancbait en rayons d'argent à travers les jalousies des balcons.
« Est-ce un rêve? » dit Rodokina d'une voix basse mais claire.
Gabriel tit le signe — non.
Le sultan s'agita convulsivement sur sa colline de coussins, et se réveilla en portant la main au trophée de sal)res suspendu au chevet. Rodokina reprit la pose du sommeil. Gabriel s'était levé, le poignard à la main, dans l'attitude d'un dévoué serviteur qui garde son maître. On n'entendait au dehors que la voix lente et solennelle des muezzins qui annonçaient la prière de l'aurore du haut des minarets.
Le sultan tendit la main à Gabriel, et regarda Rodokina.
a Comme elle dort dans son innocence ! dit-il ; les rêves de mon sommeil m'ont bien conseillé; le Prophète a parlé à son fils à travers la gaze des vision» nocturnes ; Gabrieli, je serai grand comme un Français. Hier j'ai passé la revue de mes troupes; elles marchent comme des régiments de Napoléon; je veux me mettre à leur tète , et l'on parlera de moi comme de lui. »
Gabriel essuyait ses larmes, car il pleurait de joie ; la plaisanterie tournait au sérieux.
« Gabrieli, continua Mahmoud, sonlève la persienne du kiosque d'Achmet.... Bien.... Que vois-tu devant Tophana ?
— Une corvette avec pavillon blanc à misaine.
— C'est la Perle, qui part dans deux heures pour la France. Ouvre ce cabinet, maintenant; tu y trouveras des costumes francs; j'en fais acheter de tous côtés, parce que je veux m'en servir un jour, car je veux tout révolutionner ici. Choisis deux vêtements complets pour toi et pour.... pour Mouna. Ya réveiller mon séïr-kiatib, qui dort là, en sortant à gauche, dans le corridor. Tu lui demanderas un fîrman de sortie et un ordre d'embarquement scellés du sceau impérial. Tu expliqueras tout au commandant de la corvette la Perle; le généreux Français te comprendra. Je te confie Mouna; tu la conduiras en France, auprès de sa famille....
— Sa famille existe ! s'écria involontairement Gabriel.
— Elle existe ; c'est moi qui l'ai protégée à la prière de Mouna. Que pouvais-je lui refuser, à l'adorable
enfant? Et le Prophète m'est témoin que j'avais attendu cette nuit pour lui demander le prix du service que j'avais rendu à la famille de Dimitry Zaccaroûs. »
Gabriel fondait en larmes.
« Cette famille est à Marseille, et mon kasnadar lui a envoyé sur la maison Rodokanaki une lettre de change de cent mille francs.
— Oh ! vous êtes plus grand que Scipion, qu'Orosmane, que Sélim II, que Mahomet, le vainqueur de Constantinople !
— Gabrieli , les instants sont précieux ; je me retire dans le kiosque de la Pointe, je te laisse seul avec Mouna; hahillez-vous et partez. Si tu rencontres quelques obstacles, viens à moi, et je te les lèverai. »
Le sultan salua de la main Gabriel et disparut derrière une tenture de velours.
Une heure après, deux jeunes passagers montaient l'échehe de la corvette la Perle ; l'un , le plus petit, suivait l'autre, avec une figure où se mêlaient des expressions de joi^ , d'étonnemenl , d'hésitation , d'inquiétude. C'étaient Gabriel et Rodokina. Gabriel avait gardé son secret; il servait respectueusement la jeune fille comme un esclave, et ne s'était point révélé à elle. Pendant toute la traversée , il montra cette délicatesse béroïque. Le trentième jour, ils arrivèrent à Marseille , et, après une quarantaine de dix jours, on les débarqua.
Gabriel conduisit Rodokina dans sa famille. C'était le soir ; Dimitry Zaccaroiis habitait une petite maison de campagne, à Montolivet; elle rappelait exactement la ferme du cap Zoster ; il n'y manquait que Rodokina et Argus.
c Voilà voire fille, dit Gabriel à Diiiiitry ; je vous la rends pure et digne de vous. «
Diniilry et ses filles inondèrent de baisers et de larmes la vierge du sérail. Dans l'excès de cette joie, le sauveur de Rodokina fut longtemps oublié.
» El qui êtes-vous, dit enfin Dimitry à Gabriel, vous qui me rendez la vie ? »
Gabriel ôta le demi-masque de soie verte et de foulard qui cachait sa figure, et dit :
a Je suis votre beau-fils, Gabriel de Gûersaint. »
Rodokina le reconnut celte fois ; elle poussa un cri de bonheur et perdit connaissance.
Ils furent mariés le lendemain à la chapelle du rite crée.