DES MÉMOIRES DU DIABLE
-^^'^TÉTAiT il n'y a pas huit jours ; Pautomne, ^[pluvieuse, froide et sombre, avait jeté son manteau de nuages sur la terre ; la nuit était noire et triste, on eût dit que Thiver était venu tout d'un coup et sans crier gaj^e, pour ne plus s'en aller; le vent sifflait, Tarbre mugissait, la feuille tombait à m.oitié jaunie. — Par cette triste nuit, je me promenais seul dans ce beau parc de Saint-Cloud dont les allées superposées I 14
ne ressemblent pas mal à une immense échelle de verdure. Sous ces arbres, et jeté dans un coin, le château se cache d'ordinaire; il est assez difficile à découvrir, même en plein jour; mais, cette nuit-là, le château étincelait de mille feux; on comprenait que la vie, la pensée, la fête, la joie, les graves soucis, les inspirations puissantes, étaient là-bas dans ces murs. — Et voilà justement pourquoi j -avais le courage, à cette heure, seul par cette nuit funeste, de me promener dans le parc de Saint-Cloud.
Vous savez que pour atteindre à la Lanterne de Démosthènes (par quel caprice a-t-on ôté à Diogène sa lanterne?), qui est le point culminant du parc, il y a plusieurs façons de s^ prendre : la plus simple, c^est de suivre Tallée d^en bas et de monter par la pente d'eau à Tallée supérieure, et, au bout de cette allée, d'en prendre une autre plus élevée, et toujours ainsi, comme on ferait pour monter le grand escalier de Versailles. Ceci est la manière vulgaire ; mais pour arriver à cette fameuse lanterne, d'où la vue embrasse tout Paris, sans rencontrer un homme, il est une autre route admirable et difficile, que vous avez tous prise dans votre jeunesse en poussant des cris de joie : ce beau chemin de la jeunesse consiste à aller tout droit devant soi par des sentiers non frayés.
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Tout au bas de la montagne vous levez la tête, et , tout en regardant un certain point du ciel , une fugitive étoile, votre étoile de dix-huit ans, vous vous dites à vous-même : « J^irai là ! « Et comme vous le dites vous le faites; vous allez par les ronces, par les ravins, par les gazons, par les sables : vous grimpez toujours ; quelquefois un rocher se présente, vous gravissez le rocher ; quelquefois c'est un gros arbre, vous escaladez le gros arbre ; c^est là vraiment une course au clocher pour laquelle on n'a jamais assez 'de bras, assez de jambes, assez de souffle. A mesure que vous montez, Tombre s'épaissit autour de vous ; mais cependant, tout à vos pieds, vous découvrez comme un océan nébuleux dont les vagues montent jusqu'à vous ; si bien que, grâce à ce mirage fantastique, toute retraite devient impossible, et qu^il vous faut grimper, grimper encore, grimper toujours. — Et voilà justement le chemin que j'avais pris cette nuit-là pour me promener dans le parc de Saint-Cloud.
Mais, par ce sentier difficile, si vous saviez que j'avais une belle escorte ! Je voyais s'élever devant moi, comme Jacob à son échelle, une blanche myriade de beaux anges, tous les anges profanes qui, dans nos beaux jours, avaient ainsi escaladé avec nous la montagne, le nez au vent, les cheveux
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épars, le sein haletant, la lèvre entr^ouverte. — Nous étions jeunes alors , elles et nous : elles poussaient de petits cris joyeux dans les airs; elles allaient à la conquête, et leur écharpe leur servait d'oriflamme ; elles faisaient bien des faux pas dans cette route, mais elles se relevaient plus animées et plus fières. Cette nuit-là, il me semblait les revoir et les entendre toutes, ces beautés évanouies. Ainsi escorté, je marchais dans leur sillon comme autrefois ; comme autrefois je leur tendais la main, je les encourageais du geste, je les appelais à ma suite, et telle était la puissance du souvenir que j'arrivai ainsi tout au sommet de la montagne sans m'apercevoir que j'étais seul.
Tout en face de la Lanierne de Démosthènes est une terrasse; de cette terrasse, quand il fait nuit, on domine un abîme; vous voyez tout au loin comme une masse immense d^un papier chargé d'esprit et de blasphèmes qu'on viendrait de réduire en cendres ; dans ces cendres noires brillent un instant et s'éteignent de petites étincelles, faibles lueurs agonisantes qui disparaissent pour toujours. Pourtant cette masse noire c'est Paris ; ces étincelles qui brillent et disparaissent, c'est l'âme, c'est la pensée de la ville éternelle qui s'endort pour se réveiller peut-être demain. J'en étais là de ma contemplation quand je sentis sur mes deux
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yeux deux petites mains, mais si froides !... Quand je dis froides, Tune de ces mains était brûlante ; c^était une sensation incroyable et que nul ne saurait définir. La main glacée était rude au toucher, et comme si elle eût été recouverte d^un duvet nouvellement tondu ; la main brûlante était fine et douce comme la main d^une femme de quarante ans. En même temps je sentis que cette créature invisible était assise derrière moi et je Pentendis me dire tout bas, mais d^une voix mordante : « Devine ! — G^est le diable ! )> m'écriai-je aussitôt. Et lui , me rendant Pusage de mes deux yeux : « Bien deviné, mon secrétaire Théodore ! ))
Moi, sans me déconcerter : « Et voilà justement, mon maître, ce qui vous trompe ; je ne suis pas votre secrétaire Théodore, et bien m^en fâche ; je suis un pauvre homme à qui vous n'avez jamais rien dicté de bon, à qui vous n'avez pas raconté la plus petite histoire, pendant que vous accabliez en eflfet votre ami bien-aimé Théodore Hoffmann de toutes vos faveurs. Que diable ! Monseigneur, on n'est pas partial comme vous Têtes î Boiteux ou non boiteux, vous avez pénétré dans toutes les maisons et dans toutes les âmes ; pas un toit, pas une conscience qui aient un secret pour vous ; vous savez l'histoire de l'humanité tout entière ; I 14.
VOUS Tavez étudiée sous son aspect le plus triste, mais aussi le plus fécond ; vous êtes, sans contredit, le plus grand observateur de ce monde; et quand vous voulez écrire vos commentaires vous n'appelez à vous, tous les cinquante ans, qu'un secrétaire unique î Vous laissez vos autres serviteurs se morfondre à votre porte et deviner, tant bien que mal, quelques-uns des merveilleux mystères que vous prodiguez à votre favori ! N'avezvous donc pas appris que César fatiguait quatre secrétaires ?
Tel autrefois César en même temps Dictait à quatre en styles différents.
Tout beau donc ! laissez-moi en repos me raconter à moi-même les belles histoires que je sais tout bas dans mon cœur; et, si vous avez du temps à perdre, allez réveiller votre secrétaire Théodore, qui dort sur ses deux oreilles et sous quelque table de cabaret à Theure qu'il est.
— Là ! là ! dit le diable avec cet air goguenard que vous savez ; ne nous fâchons pas si rouge ! Il est vrai que j'aime mon ami Hoffmann ; c'est un puissant esprit qui lutte avec moi de finesse et de naïveté, et qui n'a jamais tremblé ; je ne connais pas d'homme qui prenne plus au sérieux les récits les plus épouvantables ; il aime Todeur du soufre
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comme d'autres l'odeur de la rose. Enfin je Taime; mais toi, mon fils, je ne te hais pas non plus. Tu m'as rendu quelques bons offices, et sans me connaître, que je n'ai pas oubliés ; le premier, tu as pris en main la cause du roi Louis XV (j'ai son âme) et de ses maîtresses, et j'ai dit en parlant de toi : Voilà un bon compagnon ! tu aimes le rouge et les mouches, l'odeur du musc ne te déplaît pas ; or, en morale, du rouge des femmes à la queue du diable, des mouches aux cornes, du musc au soufre, il n'y a qu'un pas. Ce que tu n'as pas assez, à mon gré, et ce qui te manque pour que jamais tu sois digne d'écrire sous ma dictée, c'est la croyance : tu ne crois à rien; tu as beau faire, c'est dans ton sang. Tu ne crois pas au diable, comment veux-tu que le diable croie à toi ? Même à présent tu me regardes, tu me flaires, tu ouvres de grands yeux, comme si j'étais un phalanstérien, un humanitaire, une ci-devant Muse de la patrie. Rassure-toi, mon fils, je ne suis que le diable ; et puisqu'il fait nuit, puisqu'il fait froid, je te raconterai une histoire si tu veux. »
Comme il disait ces mots, je me rappelai que Frédéric Soulié, dans les Mémoires du Diable, que le diable lui a inspirés à coup sûr dans l'un de ses meilleurs instants de verve, d'esprit, d'insolence et de cruauté, nous raconte une des habi-
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tudes favorites de son héros, et je cherchai dans ma poche un cigare. Le diable devina ma politesse. « Tiens, me dit-il, en m^offrant un morceau de bois mort, fume-moi cela... » En même temps il tournait dans ses doigts des branches de saule ; il frottait dans le creux de sa main un des bouts de ce cigare improvisé, et nous voilà fumant comme deux frères. Seulement je remarquai fort bien que le diable, cet homme qui ne fait rien comme les autres hommes, mettait dans sa bouche le bout du cigare tout allumé, — particularité remarquable que Frédéric Soulié a oublié de consigner dans leurs Mémoires.
(.(. Maintenant, reprit le diable, que veux-tu que je te raconte? )> Puis, devinant ma pensée : « Oh ! me dit-il, tout ce que tu voudras, [excepté cela. Non, ce n^est pas moi qui te raconterai tout ce qui s^est passé, il y a cinq ans, dans ce palais aujourd'hui si calme; non, ceci n'est pas une histoire en Pair qui se raconte de diable à homme ou d'homme à diable! Il y a, dans un pareil récit, trop de dangers pour que moi-même je les veuille affronter. Un trône perdu, et ce trône est le trône de France ! un vieillard qui s'en va mourir au loin dans un si triste exil ! Marie-Thérèse d'Angoulême, une sainte qui est sur la terre et qui m'a fait pitié à moi-même ! et entin un enfant, un
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pauvre enfant chassé de ces bosquets comme la feuille jaunie de Fautomne!... Non, je ne raconterai pas toutes ces douleurs ; mais parlons d^autre chose si tu veux. »
Ainsi parlant, le diable détournait la tête des hauteurs de Saint-Cloud, où ma pensée Pavait porté malgré lui (il y a des pensées si étranges, des désirs si violents, qu'ils sont plus puissants que le diable). Moi, à mon tour, obéissant involontairement à cet être assis à mes côtés, je jetai les yeux sur Pétroit et rude sentier que j'avais parcouru pour arriver jusqu'au lieu où j'étais assis. Le sentier, tout à l'heure si sombre, était illuminé par une clarté douteuse. Dans cette lumière blafarde s'agitaient plusieurs personnes, hommes et femmes, occupés à tous les soins de la vie de chaque jour. Ces hommes étaient devenus gros et lourds ; ces femmes avaient perdu depuis dix ans le charmant embonpoint et la douce pâleur de leur seizième année ; les uns et les autres étaient occupés de mille soucis cruels, de mille ambitions mesquines, de mille désirs puérils.
« Quelle est donc cette vilaine troupe ? m'écriai-je.
— Eh ! dit le diable, c'est la troupe chantante et dorée qui, tout à l'heure, t'accompagnait dans l'ombre à travers les buissons, en chantant de
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folles chansons d'amour; ce qui te prouve, ajouta le diable en me prenant le bras, que lorsqu'on fait tant que de jeter un regard en arrière, c'est une grande imprudence de ne pas aller au delà de quelque dix ans. Dix années de moins, c'est quelque chose de si mesquin et de si triste, c'est un passé si misérable qu'on se fait horreur à soimême. Autant vaudrait dire à Phorloge qui vient de sonner minuit : Sonne encore! L'horloge ne t'apprendrait guère que ce que tu sais déjà, à savoir qu'il est minuit. Quand donc tu veux évoquer le passé, fais en sorte que ce passé soit si loin de toi que tu ne sois pas compromis dans cette solennelle évocation. Allons, c'en est fait, et, puisque tu le veux, ces vieux hommes de trente ans et ces vieilles femmes de vingt -cinq ans vont disparaître. Je ne viens pas ici pour te chagriner. »
En même temps il soufflait sur le sentier et toutes ces tristes figures disparaissaient, et je ne voyais plus, accrochés aux branches flexibles, que quelques bouts d'écharpes bleues et blanches, et sur le gazon des pas légers, et dans les airs de petits cris de joie; et je compris que, pour évoquer la jeunesse évanouie, il y a en nous quelque chose de plus puissant que le diable : c'est le cœur !
Le diable entendit ma pensée.
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c( Maintenant, dit-il, il faut que je commence mon récit; aussi bien, voilà assez longtemps que je le prépare. Dans ces amas de maisons noires, non loin du dôme des Invalides qui ne ressemble pas mal, vu d'ici, à la marmite renversée de quelque pacha à trois queues, dans ces rues qui s'entre-croisent de mille façons diverses, entre deux jardins, à côté d'un ancien couvent de carmélites, vois-tu ?...
— Je ne vois, lui dis-je, qu'une masse noire, informe, cachée, faiblement éclairée par quelques feux follets qui s'éteignent en voltigeant.
— Eh bien donc, regarde », me dit-il.
En même temps il plaçait devant mon œil droit, en guise de lorgnon, cette main glacée dont je vous ai parlé tout à Theure. Cette main produisit sur mon nerfoptique un etfet incroyable. M. Arago, au sommet de cette tour où il veille sur les comètes errantes, tout prêt à leur indiquer leur route, n'a pas d'instruments d'une optique plus claire et plus infaillible.
a Oui, m'écriai-je, maintenant je vois le dôme des Invalides î II reluit comnie l'armet de Mambrin sur le crâne de don Quichotte. Je vois, au bout d'une rue, à la droite de l'hôtel, une maison en ruine, et cette maison est encore toute remplie de cellules, dortoirs, réfectoires; et, — l'horrible
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aspect ! — voici un terrible cachot, sans air, sans lumière, sans espoir !
— Regarde toujours, disait le diable. Que vois-tu ?
— Je vois maintenant qu^un mur épais sépare ce monastère d'une maison calme, sombre et tranquille. Les murs de cette maison conservent encore des vestiges non équivoques d'un grand luxe; les plafonds sont chargés d'amours à demi nus et de Vénus plus nues que les amours ; sur ces murailles brillent encore, à demi effacés, des chiffres, des emblèmes. C'est là un contraste éclatant avec ces autres murailles froides, inanimées, terribles, sanglantes. Mais où donc en voulez-vous venir. Monseigneur? »
Ici le diable frotta sa main sur sa poitrine, comme faisait sur son lorgnon le jeune dandy de l'Opéra quand cette belle et puissante Taglioni, notre regret à chaque soirée de Thiver, descendait lentement du troisième ciel où elle était cachée parmi les fleurs. Il me parut que ce verre grossissant était devenu encore plus terrible.
« Regarde bien, ajoutait le diable. Vois-tu, dans la muraille qui sépare le couvent de cette élégante petite maison jadis consacrée à tous les vices, une porte habilement dissimulée, du côté du couvent
par des clous de fer, du côté de la petite maison par des peintures lascives?
— Je vois en effet une muraille, dans cette muraille une porte presque invisible; à droite une cellule de religieuse, à gauche le boudoir d^ne fille de TOpéra. Mais, autant que j^en puis juger par la décoration que vous préparez avec tant de soins, vous allez. Monseigneur, me raconter une vulgaire histoire, moitié sacrée, moitié profane, qui se passe à la fois sous le voile de serge et sous le voile de gaze, — quelque sotte intrigue d^un marquis d'ancien régime avec une religieuse retenue dans ce cloître par des vœux éternels. S'il en est ainsi, seigneur diable, vous pouvez rengainer votre histoire; il y a longtemps que nous la savons.
— Impatient jeune homme ! s'écria le diable en crachant le feu de son cigare. Avec leur rage de tout deviner, on ne pourra bientôt plus raconter une honnête petite histoire î Je veux cependant te raconter mon histoire, ajouta-t-il, et tu T/écouteras bon gré malgré. Tu es tombé entre mes griffes, il ne sera pas dit que tu en sois quitte à si bon marché. Prends donc ta peine en patience. Autrefois, pour te punir de ton impolitesse, j'aurais pris et emporté ton âme; mais qu'en faire aujourd'hui? j'ai des âmes à revendre. Écoute-moi
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donc et permets-moi, avant de faire agir mon drame, de disposer mon théâtre à mon gré. C'est bien le moins que moi, le diable, j'use des mêmes droits que le dernier faiseur de mélodrames, expliquant à son parterre comment le palais où vont entrer ses personnages a été bâti tout exprès pour cette fable dramatique; comment il y a ici une fausse porte, plus loin un souterrain; comment cette fenêtre donne sur les Alpes et cette autre fenêtre donne sur le mont Apennin; comment il y a un balcon à votre gauche, un précipice à votre droite. En même temps notre homme vous remet un trousseau de clefs tout comme dans le conte de la Barbe-Bleue. Si, par malheur, vous oubliez une seule des indications de Tarchitecte dramatique, si vous perdez une seule clef du trousseau... crac! il n'y a plus de mélodrame ! C'est l'histoire des chèvres que passe le chevrier dans Don Quichotte. Je reprends donc mon récit.
tt Ce couvent que tu vois là-bas, à côté de cette jolie maison, et qui est aujourd'hui occupé par un marchand de bois, était encore, avant 1788, rempli de religieuses carmélites qui vivaient dans toute la sévérité de leur ordre. Cette maison à côté, qui porte un écriteau : Maison à louer., et que personne ne veut louer parce que cette mai-
son est trop éloignée du vice parisien et qu^elle n^a pu se façonner encore aux habitudes bourgeoises, était en ce temps-là une de ces petites maisons reculées où les grands seigneurs d'autrefois se venaient reposer de leurs excès commis en plein jour par d'autres excès nocturnes et cachés, sMtudiant ainsi à rappeler de leur mieux les belles nuits des petits appartements de Versailles. Sois tranquille, je ne te ferai à ce propos ni déclamation ni morale. Je n'ai jamais compris comment on pouvait avoir tant d'émotions de tout genre à propos d'un fait historique. L'historien qui se passionne pour ou contre l'histoire qu'il rapporte me paraît un insensé; le fait n'a pas besoin de commentaires par cela même qu'il est un fait. Mais ne remplaçons pas une déclamation par une autre déclamation. Donc, il y a de cela à peu près cinquante ans... »
A ces mots, prenant la parole :
c( Halte-là, mon maître! m'écriai-je. Mais il me semble que vous n'êtes guère d'accord avec vous-même. Ne disiez-vous pas tout à l'heure que ce n'était pas la peine d'évoquer des souvenirs si voisins de nous, et qu'à coup sûr dans de pareilles évocations il n'y avait pour nous que des humiliations à recueillir?
— Je disais, reprit le diable, que je suis un fou
et un insensé de parler ainsi, dans la simplicité de mon esprit, avec de pareils êtres, incomplets et pétulants, qui ne savent rien et qui veulent tout savoir. Il faut, en vérité, que je sois bien oisif pour m'arrêter avec un auditeur de votre espèce, qui m'interrompt sans respect à chaque phrase que je commence ! Me prends-tu donc pour un faiseur de vaudevilles de bas étage? ai-je donc Tair d'un poëte de carrefour? Apprends que ce qui fait que le diable est le diable, c'est-à-dire que le pouvoir est le pouvoir, que la volonté est la volonté, c'est, au contraire, Tinexorable logique des gestes et des pensées du diable; d'un être comme moi, tout se tient : le commencement, le milieu et la fin. Tout à Pheure, quand tu détournais la tête avec effroi des grisettes, des soubrettes, des comédiennes, des jeunes femmes et des jeunes gens qui ont été les amis et les compagnons de ta folle jeunesse, je t'ai expliqué comment tu avais eu tort d'évoquer ces dix années de ta vie et comment, s'il est permis à rhomme de revenir en arrière, ce n'est jamais en passant du lendemain à la veille; mais à présent que je te parle de cinquante ans, tu m'arrêtes et tu me dis : « C'est trop peu encore... » Insensé î comme si ces cinquante années ne comprenaient pas une révolution, et comme si cette révolution
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ne pouvait pas compter au moins pour trois siècles! Dans ces cinquante ans dont je parle, l'humanité, c'est-à-dire Thomme et le diable, Tâme et le corps, la pensée et Faction ont plus vécu qu'ils n'avaient fait depuis le commencement du monde. Cinquante ans !... Mais je te méprise, et je reprends mon récit où je l'avais laissé.
ce Donc, il y a de cela cinquante ans, plus ou moins, la vieille société française, minée au dedans, se croyait encore éternelle ; elle jouait avec les principes qui la devaient renverser de fond en comble ; elle appelait cela : se jouer avec le paradoxe. Cependant toutes choses étaient debout et avaient gardé une apparence de force et de vie incroyable : l'armée, l'Eglise, la ville, la cour, le parlement, l'aristocratie, les nobles et tout au bas le peuple, qui tremblait encore devant le lieutenant de police et qui avait peur de cette Bastille qui ne tenait plus qu'à un souffle. Voilà ce qui était, ou plutôt ce qui avait l'air de quelque chose. Au milieu de ce chaos organisé se tenait, immobile en apparence, mais déjà attendant l'heure du triomphe, une armée d'esprits révoltés, plus formidable mille fois que cette armée d'anges rebelles que Milton a chantés. Ah! Satan! Satan! si tu , avais eu à tes ordres une pareille phalange. Voltaire, Diderot, d'Alembert, Rousseau, Montes-
quieu, quelle trouée tu aurais pu faire dans la phalange céleste ! Mais, pauvres diables que nous étions, nous n'avions pour nous battre que ce grand canon dont parle Milton. Pour qu'il eût porté loin, ce canon creux et vide, il eût fallu le bourrer avec les feuilles du Contrat social.
« Pardon, ajouta le diable, je crois que je m'oublie en vaines dissertations. Que voulez-vous? j'ai la tête si remplie de romans modernes, de drames modernes, de mémoires, de révélations, sans compter qu'on vient d'inventer une autre espèce de torture morale qu'on appelle Histoire des salons de Paris! C'est à en perdre la tête; mais on a la tête forte heureusement.
ce Donc, il y a de cela cinquante ans, plus ou moins, vivait loin de Paris, loin de Versailles, un honorable gentilhomme plein de bon sens et de courage. Il avait tant de sens qu'il avait deviné que, pour ne pas périr si vite, l'aristocratie française aurait dû se défendre et non pas s'abandonner à plaisir; il avait tant de courage qu'il osa résister au double envahissement de la philosophie et du peuple. Dans l'incroyable délire qui s'était emparé de tous les gens de sa caste, le vieux comte de Fayl-Billot (c'était son nom) vivait seul avec ses tristes pressentiments. Il avait perdu son fils unique à la bataille de Fontenoy, et il en ren-
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dait grâce au ciel, car au moins savait-il à jamais son nom éteint, et, de ce côté-là, était-il sans inquiétude. Son fils mort, il lui restait deux filles, Louise et Léonore, d'un naturel bien différent : Louise c'était Tange, Léonore c'était le démon; Tune était si pure eiue jamais pensée mauvaise ne put approcher même de sa tête et même en songe ; l'autre était déjà pervertie à quinze ans. Toutes deux elles étaient belles de la même beauté... Mais je suis bien bon de me fatiguer à te faire des descriptions comme si j'étais un conteur ordinaire. Regarde plutôt. »
Je vis en effet, toujours à Faide de cette main transparente du diable, dans un beau jardin du vieux temps, deux jeunes filles à peu près du même âge, — seize ans à peine. Je reconnus Louise au calme de sa belle figure, à la blancheur transparente de son teint, à Féclat de son regard bleu comme le ciel ; je reconnus Léonore à la vivacité de ses regards, à la pétulance de sa démarche, à l'agitation impatiente de toute sa personne. Cette révolution qui couvait sourdement dans la nation française avait pénétré dans les recoins les plus cachés de ce peuple; elle ne s'était arrêtée ni à la porte du temple ni au seuil des couvents ; elle fermentait dans les plus jeunes cœurs et dans les âmes les plus candides. En ce temps-là plus d'une
jeune tille se relevait la nuit pour lire, à la lueur d'une lampe infernale, la Pucelle de Voltaire ou la Religieuse de Diderot; c'était dans toutes les consciences, jeunes ou vieilles, un bruit sourd, frénétique, implacable contre les institutions reçues. Jamais je n'avais compris comment cette révolte du fait contre Tidée, du présent contre le passé, de la philosophie contre la loi était une révolte générale comme je le comprenais à cette heure en voyant la figure de Léonore; jamais aussi je n'avais compris la beauté humaine dans toute sa perfection, la grâce dans toute son innocence, la vertu dans toute sa sérénité comme je les compris en voyant la douce figure de Louise.
c( Comprends-tu, me dit le diable, ce que je veux dire à présent?
— Oui, lui disje, rien qu'à voir les deux sœurs, je comprends que Louise c'est la jeune fille doucement épanouie au souffle de son seizième printemps, pendant que Léonore c'est la fleur violemment ouverte à l'agitation de toutes les passions intérieures.
— Voilà une métaphore bien ambitieuse, me dit le diable et qui ne vaut pas grand'chose. Je n'ai pas voulu te démontrer une métaphore, j'ai voulu te prouver que mon histoire était vraie, quoique bien étrange. La vérité de mon histoire
est prouvée par le visage des deux sœurs ; et que vos romanciers seraient heureux s^ils pouvaient voir ainsi avec Poeil de leur esprit les figures de leurs héroïnes! ils n'en seraient pas réduits à nous faire des descriptions si longues, si minutieuses et si obscures; ils verraient plus clair dans leur imagination et dans leur esprit.
« Malgré lui père de ces deux filles que tu vois là, le vieux comte de Fayl-Billot était un philosophe, mais un philosophe à sa manière. Quand ses deux filles eurent seize ans, il devina, aussi bien que tu viens de le deviner, les inclinations de Tune et de l'autre ; évidemment, Louise serait la consolation de sa vieillesse, Léonore en serait le déshonneur. Il vit cela nettement, sans hésitation; il bénit Louise et il eut peur de Léonore; et, comme il avait déjà renoncé à son fils mort, il résolut de renoncer à cette fille vivante. En conséquence, il déclara à Léonore qu'elle ne mettrait pas le pied dans le monde et qu^elle resterait au couvent, aussi morte qu'on y pouvait mourir.
« Tu crois peut-être que Léonore s^épouvanta à cette nouvelle et cju'elle essaya de fléchir son père ; citait une intelligence trop ferme et trop énergique pour s'abaisser à prier qui que ce fût icibas ou là-haut, surtout à prier son père. Dans ce
relâchement général de tous les pouvoirs, Léonore avait très-bien compris que Tautorité paternelle ne tenait qu^à un fil, non plus que Tautorité royale. Elle sentait dans sa propre conscience que réditice social était miné et qu'il allait tomber en ruines , et elle était sûre qu'au milieu de ces ruines elle saurait trouver une fente assez large pour s'échapper et pour être libre. Elle déclara donc à son père qu'elle prendrait le voile, et, en effet, elle prit le voile le jour même où sa sœur Louise se maria.
a Toute sa vie, Louise avait eu peur de sa sœur. L'ironie de Léonore flétrissait toutes choses autour d'elle, et jamais Louise n'avait compris qu'on pût rire ainsi, à tout propos, des croyances, des affections, des devoirs; Louise était comme une pauvre fille échappée de Saint-Cyr, à la chaste tutelle de M™^ de Maintenon, et qui se serait trouvée jetée tout d'un coup dans les orgies de la Régence. Son père, qui l'aimait et qui avait porté sur elle toutes les affections de sa vie, maria cette fille bien-aimée à un beau jeune hommiC, le marquis de Cintrey, qu'on renommait en ce temps-Ki pour ses bonnes mœurs. Mais, hélas ! si tu savais, mon fils, quelles étaient les bonnes mœurs de ce temps-là, comme tu mépriserais la jeunesse dorée de ce siècle! Quand, par hasard, je vois messieurs
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VOS gentilshommes à la mode, ceux que vous appelez fièrement vos roués, vos débauchés^ vos jouew^s; quand je compare vos Lauzun , vos Richelieu de ce siècle, même aux valets de chambre de M. le maréchal duc de Richelieu, je me prends à sourire de pitié : tous ces petits messieurs, que votre époque regarde avec admiration comme le nec plus ultra de la rouerie humaine, n'iraient pas aux talons des plus sages abbés de Saint-Sulpice en 1764. Ces messieurs sont ivresmorts à rheure où le XVI IP siècle commençait à boire; une journée de jeu les ruine jusqu'à la troisième génération; ils courent depuis dix ans, et dans un cercle fangeux, après une demi-douzaine de filles qui sont toujours les mêmes, sans qu'il y ait moyen pour eux d'éviter, quoi qu'ils fassent, un bon mariage et une bonne place quelque part. Tu ne peux donc pas absolument, à l'aide de ces petits messieurs, te faire la moindre idée de la vertu et de la sagesse du marquis de Gintrey.
« Cependant le vieux comte le prit pour son gendre, faute d'un meilleur. Cintrey était fier, il parlait peu, il était mécontent de la cour; il avait reçu en duel une large balafre au milieu du visage ; il lisait beaucoup les Nuits d' Yowtg- et le Shakespeare de Letourneur; il était insolent avec
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tout le monde et surtout avec ses vassaux; il n^avait pas souscrit à V Encyclopédie; il haïssait Voltaire, il méprisait Rousseau, il levait son chapeau quand il parlait du roi Louis XIV : le vieux Fayl-Billot put donc croire que sa chère Louise serait, en effet, trop heureuse avec un homme d'un si noble caractère.
« En effet, dans les premiers temps de son mariage, Louise s'estima heureuse et digne d^envie. En ce temps-là les honnêtes filles obéissaient facilement à leur père ; elles étaient peu disposées aux maux de nerfs et aux vapeurs; elles aimaient, sans disgrâce, le mari qu^on leur ordonnait d'aimer. Quand je vois dans vos romans vos femmes, jeunes et vieilles, qui pleurent, qui gémissent, qui se tordent les mains pour un oui ou pour un non qui les contrarie, je ne sais que penser. Les honnêtes femmes de ces temps de licence sont de beaucoup supérieures aux honnêtes femmes de ce temps de vertu. Louise aima son mari ; elle en eut un bel enfant, et son amour pour son mari redoubla. On citait partout cette jeune femme, qui avait vingt ans, comme un modèle de piété filiale, de vertu conjugale et d^amour maternel ; elle avait le respect de tous les hommes et le respect de toutes les femmes. Malheureuse créature! elle a bien souffert ! »
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Cette exclamation de pitié, dans la bouche du diable, m^étonna au dernier point.
« Qu'avez-vous ? lui dis-je; il me semble que vous pleurez sur la vertu? Voulez-vous bien n^être pas ridicule à ce point-là !
— Eh ! pourquoi donc, reprit le diable, n'aurais-je pas un bon mouvement de temps à autre ? Quel est rhomme, je dis le plus méchant, qui, après avoir tué son ennemi, ne se sente pas ému ep. regardant ce cadavre étendu à ses pieds? Moi, je ne suis pas ainsi fait que je souffre à la fois du malheur des honnêtes gens et du succès des vicieux ; tout ce qui est dans Tordre me révolte, et aussi tout ce qui est hors de Tordre ; et voilà justement ce qui prouve que je suis tout à fait maudit. Cette femme dont je parle a été bien malheureuse ; c'est là un de mes chefs-d'œuvre de méchanceté dont je suis le plus triste et le plus fier. Mais en ce temps-là je n'avais à commettre que quelques petits crimes isolés, pour ne pas me rouiller dans Toisiveté. A Tépoque de la Révolution française, les événements étaient plus forts que moi-même : je fus obligé de me mettre à Técart pour ne pas être emporté, moi aussi, dans cet horrible tourbillon, avec le trône et Tautel, et afin qu'après la tempête quelque chose de surhumain restât dans cette France de François I" et
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de Louis XIV, que j'ai toujours aimée. Comme il ne m'était pas donné, à moi qui ne suis que le diable après tout, de finir la Révolution française, pas plus qu'il ne m'avait été donné de la commencer, car c'était une œuvre au-dessus des forces d'une puissance misérable comme est la mienne, j'avisai dans ce petit coin de Paris cette femme, cette Louise, belle, honnête, estimée, aimée, heureuse, et je me dis en moi-même : « Laissons a de plus puissantes intelligences bouleverser la « France , cette femme me suffira ! »
Puis le diable ajouta :
« Regardez plutôt, ne voyez-vous pas notre petite maison étinceler soudain de mille feux?
— Oui, en effet (et en même temps je regardais de toutes les forces de mon âme), tout s'apprête dans cette maison pour une fête splendide : l'argent ciselé, le bronze et l'or, les cristaux légers comme l'air, les fleurs les plus rares, les velours tendus sur les bois sculptés à jour, la dentelle et Tivoire luttent de légèreté et de transparence. Quelles formes riantes ! quels chefs-d'œuvre étincelants ! quel enivrement universel ! On dirait qu'en ce beau lieu tout vous sourit d'un sourire éternel ; les sofas vous tendent les bras comme autant de prostituées en délire ; les fauteuils vous bercent doucement en chantant un air à boire ;
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les beaux tapis vous portent sans vous toucher; les satyres dansent en portant les bougies allumées ; les chenets se traînent à vos pieds, chargés d'une flamme odorante; la pendule se dandine gracieusement en sonnant les heures que vous aimez le plus; du plancher, du« plafond, des murailles, se détachent légèrement les dieux et les déesses de la fable; les têtes se couronnent de roses, les ceintures se relâchent, les seins commencent à battre doucement. Que d^esprit ! quels murmures ! quels soupirs ! quelle audace ! En vérité, ces femmes qui entrent ainsi en se tenant par les mains vous brûlent rien qu^à les voir. Leur pied est une flamme qui éclaire leur jambe jusqu'à la jarretière ; de leurs deux mains sortent des étincelles, de leurs cheveux tombent des perles; leur cou est eflilé comme le serpent; leur gorge est en délire et leur cœur est froid comme le marbre ; la gaze les touche à peine et s^écarte en frémissant. As-tu vu (je tutoyais le diable), as-tu vu celle-là qui cache un petit signe noir dans le pli de son sourire? et celle-là dont le bras, d'un blanc mat, écrase For qui l'entoure? et cette autre qui sourit comme une folle? et cette autre qui s'admire dans cette glace brillante, qui retourne languissamment sa tête pour regarder son épaule, et qui dévore sa propre beauté d'un
œil impudique, tant que ce regard peut aller ? — Ah! finissons, finissons! je succombe! je me meurs !... »
Disant ces mots, je rejetais bien loin de moi cet enivrant spectacle ; le diable jouissait de mon étonnement et de mon émotion.
« N^est-ce pas, jeune homme, me dit-il d'un ton goguenard, qu'en ce temps-là nous comprenions un peu mieux que vous ne faites aujourd'hui tout l'attirail du plaisir et de l'amour? Nous étions passés maîtres dans tous ces fins détails de la fête et de la joie ; rien qu'à notre luxe on nous reconnaissait pour des gens nés dans l'or, dans la grandeur et dans la soie ; nous étions naturellement gentilshommes; et, depuis nous, vous n'avez vu que de misérables contrefaçons de nous autres les princes du vice d'autrefois. Pauvres petits bourgeois que vous êtes! J'ai ri bien souvent en vous voyant vous arranger à grand'peine dans quelques chambres écartées d'une maison à cinq étages un XVI IP siècle à votre usage. Mes petits messieurs, vous avez beau dorer et redorer de vieux meubles, vous avez beau commander des sofas tout neufs, ni vos peintures ni vos velours ne ressemblent à nos peintures et à nos velours. Et quand bien même vous seriez parvenus à imiter quelque peu tout ce luxe que tu vois là, la
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chose plaisante ! vous introduiriez dans ces demeures des marchandes de modes, des femmes d'huissiers ou de clercs de notaire : mesquine, ridicule et peu amoureuse parodie de la dignité humaine ! »
Ainsi parlait le diable. Moi cependant je ne Pécoutais plus, et, tout entier au spectacle que j'avais sous les yeux, je regardais. Quand toute cette fête fut bien préparée, entrèrent pêle-mêle de jolies femmes indécemment parées; entrèrent aussi de beaux petits jeunes gens à Pair fin et spirituel. Toutes les belles manières du beau monde se déployaient à Taise dans ces riches salons : des serviteurs empressés et invisibles dressaient la table ; le vin, les fleurs, la glace, le gibier enveloppé dans ses plumes brillantes, toutes les choses qui sourient naturellement dans le verre, dans la porcelaine, autour des lustres, autour des femmes, souriaient sur la table avec un abandon qui est le comble de Part ; jamais si vives ne m'étaient apparues, mémie dans mes songes d'été, toutes ces splendeurs.
« Par Dieu ! dis-je au diable, je conçois maintenant que tous ces gens-là soient morts sans se plaindre : ils savaient ce que vaut la vie, ils en avaient cueilli toutes les fleurs, épuisé toutes les coupes, étudié et gaspillé une à une et toutes à la
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fois toutes les grâces, toutes les voluptés, toutes les nudités. Par Dieu ! ce n'est pas si difficile de mourir quand on est ainsi arrivé au plus haut point où peut monter Fesprit, la révolte, Torgueil, la puissance, Fégoïsme, le mépris pour tout ce qui n'est pas soi !
— Je vous ferai remarquer, reprit le diable, que votre interjection, par Dieu! n'est pas polie, s'adressant à ma personne. Il n'y a même pas si longtemps qu'à ce seul mot j'aurais été obligé de disparaître brutalement en laissant après moi une longue odeur de roussi. Les progrès du siècle et l'anéantissement de toute espèce de préjugé me dispensent heureusement de cette cérémonie. Bien plus, tu ferais le signe de la croix avec de l'eau bénite, que mon devoir de diable bien élevé serait de nY pas prendre garde. Cependant je t'avertis que la chose m'est peu agréable, par la raison toute simple qu'on n'aime pas à parler à des gens de mauvaise compagnie. Mais, pauvre fou ! quant à ce que tu dis de cette vie de fête et d'opulence, je te trouve bien insensé, en vérité! Si tu savais quelles misères cachent ces sourires, quelles vanités cachent ces velours, quels gémissements plaintifs ces sofas ont entendus ! Ce n'est pas à moi de te faire de la morale ; mais, si je voulais soulever un coin de cette draperie soyeuse et nonchalante.
quelle torture ! Tous ces Jeunes gens que tu vois là, je les ai bien aimés; ils ont été mes compagnons et mes frères ; je me suis battu avec leur épée, j'ai parcouru la ville sous leur manteau, j'ai emprunté leurs mains blanches, leurs armoiries et leurs visages pour dompter, pour séduire, pour perdre à jamais plus d'une innocence rougissante qui se perdait en fermant les yeux; plus d'une fois, sous le masque de ces petits marquis, dont les grandspères avaient été fauchés par le cardinal de Richelieu, et qu'eux-mêmes attendait l'échafaud, me suis-je perdu dans le bal de l'Opéra, cherchant tout simplement la reine de France, et cependant, tout en partageant leurs désordres, me suis-je écrié en moi-même : « Les imbéciles! comme ils ce se perdent à plaisir ! comme ils n'ont pour eux- « mêmes ni pitié ni respect! Tous ces privilèges « que leur avaient ramassés leurs pères avec tant (( de périls et de damnations éternelles, ils les jet- « tent au vent aujourd'hui, comme si demain ils ce devaient être les maîtres de cette poussière et lui « dire encore : Obéis-nous ! Les insensés ! ils ne « songent même pas à se défendre contre cette bête « rugissante qu'ils ont déchaînée et qu'ils appellent « le peuple ; ils jouent avec le lion comme si le lion « n'avait pas ses dents et ses griffes ! Pour s'amuser « sans danger de pareilles orgies, qui perdent à la
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« fois le passé et le présent d'un peuple, il faut être, « comme moi, presque éternel. » Voilà pourquoi, même dans ces folles nuits de débauche, si tu veux y voir à fond, tu trouveras quelque chose de triste qui fait peur... « Ici le diable se prit à rire de sa propre moralité.
Moi cependant je regardais toujours dans cette maison toute remplie de lumières, de silence passionné, de gourmandise, d'esprit et d'amour. Tous les jeunes invités à cette fête étaient arrivés ; un seul manquait encore, et déjà on paraissait ne plus vouloir Tattendre, quand enfin nous le vîmes paraître. C'était un homme jeune encore, d'un aspect sévère. Il avait pris de bonne heure une attitude sérieuse, et il conservait cette grave apparence même dans l'orgie. Il était vêtu de noir, son épée était sans nœud, sa perruque était presque sans poudre ; il prenait un soin incroyable pour modérer la vivacité de son regard, la gaieté de son sourire: c'était un des tartuffes de ce tempslà; car, hélas! toutes les époques ont eu leurs tartuffes ; seulement en ce temps-là la vertu n*'était plus une vertu dévote, c'était une vertu austère. Il avait renoncé à la haire avec sa discipline pour se couvrir du manteau de Brutus et du chapeau de Guillaume Penn. Cet homme-là était très-curieux à étudier. Ses amis et ses maîtresses accep-
taient fort bien toute cette humeur. En général, il y a dans Phypocrisie une toute-puissance presque surnaturelle qui fait qu^on Taccepte presque malgré soi, et que nul, pas même la fille de joie prise de vin, ne peut et n'ose Taborder de front. C'est une idée qui eût dû venir au génie de Molière : mettre Alceste, son misanthrope, aux prises non pas avec Philinte, m^ais aux prises avec Tartuffe. La belle gloire pour Alceste d'écraser Philinte, et surtout Philinte sans défense contre la brutalité de son compère ! Mais l'admirable spectacle c'eût été là : Alceste démasquant Tartuffe ! Voilà deux rudes jouteurs qui auraient pu lutter à armes égales, et je ne sais que la misanthropie de celui-ci qui fût digne de se battre en duel avec l'hypocrisie de celui-là. Cependant, puisque Molière ne l'a pas fait, il faut que la chose soit impossible. C'est qu'en effet l'hypocrisie sera toujours plus puissante et plus hardie que la vertu. L'hypocrite est aussi habile que le vertueux, mais il a de plus sa propre scélératesse. Il a tellement étudié la vertu, ne fût-ce que pour en prendre les dehors, le langage, toutes les apparences extérieures, qu'il en connaît le fort et le faible, et qu'il l'attaque le plus souvent par ses propres armes. Ajoutez que la vertu inquiète le vice et que l'hypocrisie le rassure. Le vicieux n'est jamais plus à
Taise que lorsqu^il est en compagnie avec Phypocrite : ils s^entendent à merveille, ils se protègent, ils se défendent Tun l'autre ; l'hypocrite prête au vicieux son masque, le vicieux lui prête ses maîtresses; quand le vicieux chancelle, l'hypocrite le soutient, et quand il tombe, il le couvre de son manteau. Ainsi, même dans cette société perdue de vices, il y avait des hypocrites. Un des plus habiles hypocrites de ce temps-là, c'était surtout cet austère et galant seigneur qui vient d'entrer, le marquis de Cintrey.
« Maintenant, me dit le diable quand il eut poussé à bout sa dissertation littéraire , comprends-tu ce qui va se passer ?
— Ma foi ! non, répondis-je; car vous m'avez promis une histoire qui ne serait pas une histoire vulgaire, et jusqu'à présent je ne vois rien qu'une petite maison, une table dressée, un souper splendide, des filles de l'Opéra, des jeunes gens de l'Œil-de-bœuf, de la poudre, des mouches, de jolis pieds, des visages fatigués, des yeux qui brillent, des perles qui s'agitent au-dessus des seins qui battent, en un mot quelque chose de splendide et de magnifique dans sa forme, mais, dans le fond, quelque chose d'aussi trivial qu'un vaudeville de M. Ancelot.
— Vois-tu maintenant, reprit le diable, là, à ta
gauche, une pauvre femme qui se glisse en tremblant dans ce boudoir à demi éclairé ? Regarde, qu'elle est pâle ! Il est impossible d'avoir la peau plus blanche, le cou plus fin, le bras mieux fait, la main plus petite; il est impossible aussi d'avoir plus de tristesse dans l'âme, plus de désespoir dans le cœur. Oui, certes, cette femme est belle; cette femme, tu la reconnais : c'est Louise, c'est la marquise de Gintrey !
— Je crois, m'écriai-Je, que je commence à comprendre. M'^Me Gintrey, jeune femme amoureuse de son mari et indignement trompée, pauvre femme que pousse la jalousie, s'envient seule, à cette heure, dans cette demeure souillée, pour apprendre enfin toute l'étendue de son malheur.
— Tu ne comprendras jamais rien, dit le diable, si tu veux toujours en savoir plus long que moi. Allons donc, trêve d'esprit et d'intelligence avec moi; ne fais pas comme ces niais qui, de leur place, soufflent des mots éloquents à M. Thiers, quand M. Thiers est à la tribune. M. Thiers en sait plus long que ces gens-là, n'est-ce pas ? et moi j'en sais presque aussi long que M. Thiers. — Regarde maintenant, de l'autre côté du mur, du côté obscur et terrible de cette maison, une religieuse qui s'abandonne, toute seule, au plus violent accès du plus affreux désespoir : elle crie.
elle blasphème, elle se tord les bras de rage, elle écume !
— Oui ! oui ! m^écriai-je épouvanté. A travers ces murs épais et dans cette ombre épaisse à peine éclairée d'une lampe sépulcrale... Oh ! c'est affreux à voir et à entendre ! Cette femme est belle aussi , mais elle se démène comme une lionne. A ses pieds est renversée une cruche sur un pain noir ; une tête de mort, qui sourit hideusement, est placée à côté de la lampe, dont le sombre reflet se perd dans ces yeux crevés et se promène insensiblement sur ces dents luisantes. On dirait une âme en peine qui joue le De profundis sur ces touches d'émail. Dans un coin du mur, au-dessus de cette paille en désordre, un affreux crucifix tout sanglant est dressé, et même dans cette sainte image l'inquisiteur qui Ta sculptée a trouvé le moyen de mettre plus de colère que d'indulgence. Tout cela est bien horrible. Cette malheureuse est vêtue d'un cilice qui meurtrit ses belles chairs, et il me semble cependant que cette gorge de marbre est sur le point de rompre ces mailles terribles. Les cheveux de cette femme sont remplis de paille, son regard est plein de fièvre, son cœur est plein de rage... Quelle est donc cette femme?
— Cette femme, dit le diable en se dandinant, qui veux-tu qu'elle soit? C'est Léonore. »
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J'étais ému au dernier point ; ce drame que je touchais ainsi de Pâme et du regard s'était emparé de moi avec passion ; je me disais qu'en effet j'allais être le témoin de quelque chose d'étrange et de hardi. — Mais tout à coup le diable retira sa main, il disparut comme une fumée que l'air emporte, et je n'eus plus devant les yeux que ces ombres confuses de palais et de tanières plongés dans une ombre impénétrable. — Le diable m'abandonna ainsi au plus beau moment de son histoire. Jusqu'au cigare qu'il m'avait donné, et que je fumais avec volupté, était redevenu un insipide morceau de bois.
Resté seul, je redescendis comme je pus de ces hauteurs désenchantées, ouvrant les yeux sans rien voir, prêtant Toreille sans rien entendre, poursuivi par mille visions bizarres, par mille bruits confus, et cherchant en vain un dénoûment à cette histoire qui se passe entre la vertu et le vice, entre l'austérité et la débauche, entre la paille du cachot et le sofa du boudoir.
Je fus plusieurs jours sans retrouver mon fantastique historien. Je regrettais avec un indicible effroi la mordante ironie, le ton leste et goguenard de ce damné qui voyait si profondément tous les détours deTâme humaine. L'appeler, courir après lui, rinvoquer par une incantation magique, c'était bien vieux et bien usé. Et d'ailleurs à quoi bon? le diable, c'est comme l'inspiration poétique; il n'est aux ordres de personne : il va, il vient, il s'arrête, il s'en va, il revient quand il veut, où il veut et comme il veut. Quel est le grand poëte qui puisse se dire à lui-même, en se levant le matin heureux et rafraîchi par -'les songes de la nuit : Aiijoiir^ d'hui je serai un poëte ? Quel est l'homme aussi qui puisse dire à coup sûr: Ce soir je verrai le diable ? Or je retrouvai le diable un soir que je ne m'y attendais pas.
La soirée était calme et sereine. J'étais debout sur cette terrasse de Belle-Vue, noble château démantelé qu'on a divisé entre plusieurs bourgeoises qui jouent de leur mieux leur rôle de princesses du sang royal. Tout à coup je vis à mes côtés, et qui semblait partager ma muette contemplation , une
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jeune femme d'une taille élancée et vigoureuse. Son visage pâle était magnifiquement éclairé par deux grands yeux noirs qui jetaient des étincelles; ce regard tout brûlant plongeait sur Paris avec une ardeur fiévreuse. Sous ce nouveau déguisement je reconnus le diable.
ce C'est fort heureux ! lui dis- je ; je vous retrouve enfin, Monseigneur! Pourquoi donc être parti ainsi, l'autre jour, quand je vous écoutais avec le plus d'attention? C'est un misérable petit artifice oratoire bien indigne d'un esprit comme vous.
— Tu en parles bien à ton aise ! répondit Satan ; mais qui donc es-tu, toi, pour avoir à tes ordres un conteur comme moi? Le bel office à remplir que d'amuser monsieur! Me prends-tu donc pour ton Basile ou pour ton Grippe-Soleil? Et d'ailleurs pourquoi donc es-tu si peu intelligent? Si tu ne m'as pas revu plus tôt (et, disant ces mots, il me lançait ce demi-sourire si plein d'intelligence qu'il vous fait peur), certainement ce n'est pas ma faute. Depuis la nuit dont tu parles je ne t'ai pas quitté, mais tu n'as jamais voulu me reconnaître. Te rappelles-tu, l'autre jour, ce vieux marchand de bouquins qui t'a vendu au poids de l'or le traité d'Apicius De re culinarîa ? C'était moi ! Et cette vieille femme qui t'a apporté cette lettre anonyme pleine d'injures et de fautes de français? C'était
moi ! J'étais prés de toi Tautre soir quand est entrée sur le théâtre cette jeune femme de vingt ans que la passion a pâlie et courbée, et qui porte sans y succomber tout le génie de Meyerbeer ; mais c'est à peine si tu as fait attention à cette femme. J'étais près de toi hier matin quand tu lisais cette élégie de Tibulle où il est parlé de cette belle Néera; mais au plus touchant passage de l'élégie le livre est tombé de tes mains. Dans ce bois touffu où viennent danser les beautés parisiennes tu m'as vu emportant, dans le tourbillon rapide de la valse, cette frêle Espagnole dont les épaules brillent comme l'éclair: à peine as-tu daigné jeter sur nous un regard distrait. Ainsi donc , c'est bien ta faute si tu ne m'as pas rencontré en ton chemin. C'est bien le moins cependant que tu me devines quand tu as besoin de moi, et j'aurais trop à rougir si j'étais obligé de te frapper sur l'épaule et de te dire : Je suis le diable ! »
Comme le diable parlait ainsi, la nuit descendait plus sombre sur la bonne ville de Paris, et peu à peu je vis s'illuminer dans cette ombre transparente le théâtre à double compartiment sur lequel sepassait le drame étrange dont j'avais été le témoin. Cette fois cependant je ne vis plus que les restes du festin ; la porte qui séparait le boudoir de la cellule était hermétiquement fermée, la religieuse
avait disparu; parmi les convives, que gagnait Pivresse, sMtait assise une nouvelle venue, une femme qui semblait dominer ce délire tout en le partageant.
« Ah! ah! dit le diable, te voilà bien embarrassé ! et par ce que tu vois là tu ne comprends plus grand'chose à mon œuvre. Pauvre petite intelligence qui ne sait rien deviner! spectateur de province à qui il faut allumer les quinquets et le lustre, à qui il faut des décorations et des costumes ! Il y en a même qui sont obligés délire la comédie qu'on leur joue! Ainsi es-tu fait, mon brave homme. Heureusement je suis là pour t'expliquer toute cette scène, dont la moitié est déjà dans l'ombre. Ecoute donc... Louise, la jeune et belle marquise de Cintrey, épouse et mère, eut bientôt compris qu'elle était à bout de toutes les félicités conjugales. En vain son mari, le marquis de Cintrey, était cité dans le monde comme un ridicule et sublime modèle de fidélité et de constance : Louise sut bientôt ce qu'elle devait croire de cette vertu. Ce fut un coup affreux pour la pauvre femme; elle croyait à l'amour de son mari comme elle croyait en Dieu. Dans ce naufrage universel de tous les sentiments domestiques, Louise regardait son ménage comme un lieu d'asile qui avait surnagé. Autour d'elle, à côté d'elle, Louise ne voyait I 17.
que corruption, désordres, unions brisées et renouées, adultères, mensonges, perfidies, toutes sortes Je vices pêle-mêle, mangeant, riant et buvant ensemble, se prenant, se quittant, se reprenant tour à tour, sans choix, sans goût et sans mesure ; et, la pauvre femme ! elle avait cru, elle avait espéré qu'elle serait sauvée de ce désordre. Mais, comme Je te Fai dit, son mari était un hypocrite. Il fut bientôt las de sa ieinte vertu, et il quitta sa femme pour les autres femmes. Moi, qui sus des premiers cette aventure, j'en avertis Louise, et je la fis jalouse; je la conduisis par la main dans cette retraite de la débauche; je la plaçai dans ce petit appartement reculé d'où elle pouvait tout voir et tout entendre; et en effet elle vit ces femmes et ces hommes, elle entendit leurs tendres propos, elle comprit toute cette audace sans frein de Pesprit et du cœur; elle eut peur de son mari, tant elle vit qu'il ressemblait à tous ces hommes. Elle restait là cependant, muette, désolée, insensible; et j'avoue même que je ne savais plus que faire de cette femme avec son muet désespoir, quand me vint soudain une idée admirable, une de ces idées que vous appelez des idées infernales sans trop savoir ce que vous dites. »
Puis, comme s'il se parlait à lui-même :
« Oui, en effet^ disait-il, cela était bien trouvé,
Satan ! et si tu voulais, tu en ferais un beau mélodrame pour le Théâtre-Français !
— Voici, reprit-il, quel fut ce coup de théâtre... Tu te rappelles qu^à côté du petit réduit où se cachait Louise, prêtant Toreille à cette conversa- , tion de libertins sceptiques qui mêlent Pamour au blasphème, est placée la cellule où Léonore attendait en vain chaque jour la révolution libératrice qu'elle s'était promise et qui n'arrivait pas. L'histoire de Léonore, je la ferai courte comme l'histoire de Louise... A peine entrée au couvent, Léonore eut peur et se mit à douter de sa libération prochaine. Tant qu'elle n'eut pas prononcé ses vœux éternels, elle avait été sûre de la ruine totale des institutions établies, et elle s'était fait tout bas une fête de se retrouver libre parmi ce bouleversement universel- dont elle ne doutait pas ; mais une fois captive, voilée, cloîtrée, elle ne fut plus maîtresse d'elle-même; elle n'eut plus la patience d'attendre les temps prédits par VEncyclopédie : cet esprit, en secret révolté, se révolta ouvertement. Elle eut la lièvre terrible d'une jeune et robuste fille que la passion, dévore, que le doute embrase, et qui subit à la fois la révolte de l'esprit et la révolte de la chair. Ainsi elle devint bientôt un objet d'effroi dans ce couvent qui avait conservé toute la rigidité de l'ordre, un sujet d'épou-
vante parmi ces saintes filles, d'autant plus inexorables qu'elles voyaient s'avancer la chute de la Jérusalem céleste. Bientôt donc toutes les rigueurs du cloître s'appesantirent sur Léonore : le jeûne, les veilles, les prières, le cilice, les verges, rien n'y fit; elle était indomptable. Sa frénésie la prenait plusieurs fois dans le jour, et alors elle déchirait sa robe, son voile, son suaire, et dans cette nudité complète elle défiait le ciel, elle invoquait les hommes. Souvent, au milieu du chœur, la nuit, et quand la mère abbesse entonnait les matines, Léonore, élevant la voix, récitait les plus violents passages de ses philosophes bien-aimés. Plusieurs fois le chapitre s'était assemblé pour prononcer sur le sort de cette malheureuse : elle fut condamnée aux oubliettes. A force de jeûnes et de coups on la réduisit au silence; on la couvrit d'un voile mortuaire, on dit sur elle le De profiindis, on la descendit dans ce sépulcre que tu as vu , et on ne pensa plus à elle que pour lui envoyer chaque jour une cruche d'eau et un pain noir. Voilà à quel moment j'ouvris la porte cachée qui séparait le cachot de ce boudoir, et alors les deux sœurs se trouvèrent en présence. »
Ici le diable se mit à chiffonner d'une façon toute gracieuse un petit mouchoir brodé qu'il tenait à la main gauche j puis, tout d'un coup, et
comme s'il eût été fatigué de ce rôle de femme qu'il jouait assez mal, il reprit sa première forme, la forme d'un grand jeune homme indolent, hardi et assez mal bâti ; puis , se posant devant moi brusquement :
ce J'en suis à regretter, pour mon amusement personnel et non pas par pitié, cette scène terrible entre les deux sœurs , Louise et Léonore; je ne reverrai jamais le même drame. Cette porte , pratiquée jadis par un mystérieux amour, était fermée depuis longtemps : elle s'ouvrit tout d'un coup sous les efforts de cette recluse, moi aidant. Alors, alors Léonore, battue, affamée, éperdue, sanglante, frappée de verges, se trouvant en présence de Louise, tout à l'heure si libre, si heureuse, si parée, Léonore put à peine se contenir et ne pas dévorer sa sœur.
«Ah! s'écria-t-elle , te voilà! Ah! tu viens « écouter, assise ici sur la soie, mes cris de douleur (( sur la paille! Ah! toute parée que tu es, tu viens K voir, à travers les fentes de mon cachot, comment « je vis pâle et maigre et fiévreuse ! Malédiction ! ce malédiction ! malédiction sur toi ! Il n'y a pas de ce Dieu dans le ciel ! il n'y a pas de père sur la terre ! y>
ce Disant ces mots, Léonore se posait devant Louise, et Louise fermait les yeux.
ce En même temps, les convives voisins chan-
taient en chœur une chanson à boire, et ces horribles cris n^arrivaient pas jusqu^à eux.
« Louise cependant, éperdue, mais calme, avait peu à peu ouvert les yeux, et elle s^était assurée que c'était bien là sa sœur. Oui,c^étaitlà sa sœur, aussi vrai que c^était là son mari pris de vin et d^amour impudique : car, tout en contemplant Léonore, Louise prêtait Toreille, et elle entendait son mari célébrer le vin et les amours des courtisanes. Ainsi placée entre ces deux misères, la malheureuse n'hésita plus.
« Voulez-vous, dit-elle à sa sœur, puisque je ce vous fais tant d'envie, voulez-vous, Léonore, que « nous changions de rôle ? Mon boudoir contre votre (( cellule, mes dentelles contre votre cilice, mon « époux que voilà (elle montrait du doigt la salle à « manger ) contre votre crucifix et cette tête de mort, « mes riches habits contre votre robe de bure, ma a liberté contre votre esclavage? Le voulez-vous? »
Ici le diable s'arrêta, comme s'il eût cherché à se rappeler encore la voix, les gestes, les inflexions suppliantes de Louise. Mais moi, impatient :
a Eh bien! lui dis-je, qu'arriva-t-il?
— Il arriva que Léonore accepta l'échange. Elle se dépouilla de son cilice pour revêtir les habits de Louise; elle rejeta Louise dans le cachot et sur cette paille en désordre; elle referma cette porte de
fer, et contre cette porte fermée elle tira un épais rideau de soie... C^en était fait : Louise était la recluse, Léonore était lâchée! Après quoi elle jeta un coup d'œil sur ces trumeaux brillants, et elle sourit avec transport à sa propre beauté, dont elle avait été longtemps privée. Elle plongea ses mains et son visage dans une eau limpide préparée pour les convives; elle se para de son mieux des chastes habits de sa sœur, s'efîorçant de les rendre immodestes; puis, quand elle fut ainsi armée de toutes pièces, elle entendit que le marquis deCinîrey portait ironiquement la santé de sa femme; et, ouvrant brusquement la porte de la salle à manger, elle s'écria :
« Me voici ! «
« Tu juges de Tétonnement de ces hommes et de ces femmes plongés dans Fivresse, à l'apparition subite de cette chaste et honnête Louise qui venait au milieu d'eux à demi nue, et qui demandait à boire! En effet, Léonore ressemblait à Louise comme l'ange au diable : c'était la même taille souple et élancée , le même feu dans le regard , la même tête. Louise avait peu vécu dans le monde; le monde l'avait vue de loin , sans trop oser approcher de cette vertu inaccessible : aussi tous les convives s'imaginèrent que c'était en effet la marquise qui jetait enfin le masque imposant de la
vertu. Le marquis le pensa lui-même, mais il faut dire qu'il avait le vertige.
« A boire! à boire! » s'écria Léonore. En même temps elle se jetait, affamée et délirante, sur les vins et sur les viandes; elle regardait les hommes, elle embrassait les femmes ; elle était déjà ivre de cette double ivresse du vin et de la chair. Jamais, dans le creux fangeux de sa cellule, sous son cilice de fer, sur sa paille pourrie, en présence de sa tête de mort , dans les plus violents instants de sa démence et de ses blasphèmes infatigables, la misérable n'avait rêvé tant de porcelaines immondes , tant de seins nus, tant de regards avides, tant de vins et tant de fleurs. Au milieu de ce désordre, elle se sentait naître enfin; elle était comme une furie, mais belle et puissante. Et, en effet, je te laisse le juge si c'était là une transition incroyable : passer ainsi du cachot chrétien à l'orgie voltairienne ! Elle en fit tant et elle en dit tant dans ces premiers délires de l'enthousiasme et de la passion qu'elle fit peur même aux convives, comme si la foudre allait tomber sur eux; même plus d'une qui s'abandonnait librement à l'orgie se voila les yeux et voulut s'enfuir loin de cette damnée; les plus braves d'entre eux se regardaient, éperdus et n'osant parler.
« Quand Léonore eut bu et quand elle eut mangé :
« Çà, dit-elle, qui donc va nous chanter quelque c( chanson à boire? Est-ce toi, mignonne? » dit-elle à une jeune élève de M"^ Duthé, déjà digne de sa maîtresse.
« Alors elle entonna un chant de révolte qu'elle avait composé sur le rhythme d'une ode de Piron, et dont elle avait composé la musique à l'aide du De profiindis, qu'elle avait parodié de son mieux. En même temps , elle vidait toutes les coupes polluées par toutes ces lèvres licencieuses , elle arrachait toutes les fleurs qui voilaient encore quelques nudités douteuses ; puis, quand elle eut épuisé tous ces excès terribles, Léonore se mit à chanter et à danser en même temps. Elle avait inventé dans son cachot une certaine danse orientale dont elle avait dessiné toutes les poses avec l'exactitude luxurieuse d'une bayadère et la persévérance vindicative d'une religieuse qui sent frémir sa chair sous les coups redoublés de la discipline et des passions mal contenues. Quand elle eut dansé, elle demanda où était son mari. On le lui montra couché par terre, sous l'admiration, sous l'étonnement, sous l'ivresse, ne sachant s'il était dans le songe ou dans la veille. Elle alla droit à lui, elle le regarda couché comme il était à ses pieds ; elle trouva qu'il était jeune et beau.
« Çà, lui dit-elle, marquis, je suis des vôtres !
206 LASŒURROSE •
« foin de la vertu et des bonnes mœurs ! Il n^y a pas « de Dieu au ciel ! il n'y a sur la terre que des fri- « pons et des dupes ! J'ai été votre dupe et ma propre «dupe assez longtemps. Je vous croyais un philoce sophe, vous m'avez prise pour une vertu ; nous « nous sommes trompés Pun et Tautre : nous som- « mes quittes. Donc, jetons là ce masque fatigant à « porter, et, comme vous le chantiez tout à Fheure, «jouissons de la vie!... Entendez-vous la terre qui «tremble sous nos pas? C'est le signal d'une fête « qui nous doit tous engloutir... » Disant ces mots, elle appelait ces filles de joie mes amies, elle conviait ces hommes à une fête chez elle pour le lendemain; elle leur donnait rendez-vous à tous à rOpéra; elle les reconduisait les uns et les autres jusqu'à leurs carrosses. Et enfin, restée seule avec son mari : « Monsieur, Monsieur, lui dit-elle, «pourquoi nous cacher maintenant? Nous ferons, « s'il vous plaît, du vice en plein jour. J'exige donc « que vous me donniez les clefs de la petite maison, «afin qu'elle reste fermée, comme inutile désor- « mais à notre hypocrisie. » Et c'est ainsi qu'elle s'empara des clefs de la petite maison , afin que personne n'y pût entrer, sinon elle. Le marquis la ramena à son hôtel qu'il était grand jour. »
Ayant achevé cette tirade, le diable me regarda pour savoir ce que j'en pensais. Et en vérité j'étais
ému plus que je ne saurais dire. Je comprenais confusément toute la misère de cette pauvre Louise, ensevelie vivante et innocente dans les oubliettes d'un couvent de carmélites ; je comprenais confusément toute la scélératesse de cette Léonore, sortant tout à coup de son tombeau pour prendre dans le monde la place, le nom, le visage et Thonneur d^ne honnête femme ; et pourtant j'avais grand besoin que le diable m'expliquât toutes ces horreurs.
« Oui, reprit-il, la chose arriva comme tu le penses. Tout Paris, épouvanté, fut instruit le lendemain des déportements subits de la marquise de Cintrey. On racontait, mais encore à voix basse, comment cette femme, entourée de tous les respects des hommes et des femmes, avait tout d'un coup jeté le masque de vertu qui couvrait son visage; comment, pour bien commencer sa nouvelle carrière, elle avait fait les honneurs d'une horrible fête de débauchés dans la petite maison de son mari, et qu'elle avait épouvanté de ses désordres les plus viles courtisanes. On se perdit à ce sujet en mille conjectures; il y eut des paris pour et contre, il y eut un duel; mais bientôt tous les doutes tombèrent devant l'affreuse conduite de cette femme. C'était une lionne déchaînée : elle épouvanta la ville et la cour de ses déportements ;
elle jeta aux vents la fortune de son mari; elle fut sans pitié et sans respect pour personne. Son père, le vieux comte de Fayl- Billot, était au lit de mort. Le noble vieillard, avant de quitter une vie pleine dMnquiétudes, comptait au moins sur Pappui, sur la prière, sur le dernier et pieux sourire de sa fille bien-aimée ; il appelait Louise, sa Louise ! Sa Louise était au cachot ; mais à la place de la sainte il vit entrer Léonore! O terreur!... Elle cependant tenait à sa vengeance : elle voulut rester seule avec son père. On ne sait pas ce qui se passa entre ce vieillard et cette femme; mais, après cette fatale et dernière entrevue, le vieillard fut trouvé dans son lit, mort et les mains levées au ciel, comme s^il eût demandé justice. Que te dirai-je? Jamais Tinsolence, la vanité, Torgueil, le mépris des lois divines et humaines n'avaient été plus loin. Je t'en parle avec complaisance, vois-tu, car cette femme était mon chef-d'œuvre, elle égalait la marquise de Merteuil. Grâce à elle, je luttais avec l'œuvre de ce Laclos dont j'étais jaloux. Bien plus : j'espérais lutter avec Danton, avec Robespierre plus tard, en leur disant : Voilà mon chef-d'œuvre! Insensé que j'étais! »
Ici le diable eut un frémissement d'horreur, évidemment excité par ces horribles noms de Danton et de Robespierre. J'eus pitié de ce pauvre
malheureux vaincu qui n^était plus bon qu'à raconter des histoires, et, pour Tarracher à ses tristes réflexions :
«Mais enfin, lui dis- je, où voulez-vous en venir ?
— Ah! reprit-il, rien de plus simple. Tu sais ce qui arriva quand la Bastille fut prise, et comme 89 se précipita sur 93,et comme furent interrompues tout d'un coup toutes les orgies du pouvoir et de la beauté, et comme la proscription s'étendit sur la France entière, semblable à la peste, et plus rapide et plus féroce. Tu as lu cela dans les livres ettu ne Ta pas vu, et ceux même qui ont recueilli ces choses sanglantes ne les avaient pas vues, car, à ces horribles spectacles, tout courage est resté suspendu, toute pensée s'est arrêtée , toute voix est devenue muette. Eh bien! dans cette proscription générale, le peuple, qui avait ses moments de justice, s'en vint un jour sous les fenêtres de la marquise de Cintrey en demandant la tête de cette femme souillée et tachée, comme si cette tête eût été innocente et pure. La marquise n'était pas chez elle ce jour- là, et nul, pas même les domestiques, qu'elle battait; pas même les servantes, qu'elle insultait; pas même ses créanciers, qu'elle ruinait, ne pouvait dire où elle était allée.
« Or sais-tu où se cachait cette femme?... « Ici
le diable se plaça à cheval sur la barre de fer qui sert de balustrade à cette admirable terrasse de Belle-Vue où j'étais à Técouter. Je crus qu'il allait se précipiter tout en bas, dans le nuage qui montait doucement jusqu'à nous. « Au fait, reprit-il, j'aime autant achever à l'instant même mon récit.
« Tu te rappelles que cette femme, cette Léonore, avait emporté les clefs de la petite maison et qu'elle les avait gardées, comme fait le geôlier des portes d'une prison. Eh bien! pour échapper à la fureur populaire, cette femme était retournée dans cette maison ; elle avait retrouvé la porte cachée qui menait dans le cachot; cette porte, elle l'avait ouverte, et, sur la paille, agenouillée, priant Dieu, elle avait vu sa sœur Louise... Je ne suis qu'un démon, ajouta le diable, et pourtant j'ai pleuré, oui, j'ai pleuré en entendant Louise parler à sa sœur.
« Ma bonne sœur, disait Louise, je savais bien « que vous reviendriez à moi et que vous ne m'ac( viez pas condamnée à une prison éternelle ! J'ai a bien souffert, j'ai bien fait pénitence à votre place; « j'ai bien prié pour vous, ma sœur ! Combien d'an- « nées se sont passées dans ces souffrances? Hélas! « je l'ignore, mais il me sem.ble qu'il y a un siècle. ce Quand j'ai été plongée vivante dans ce tombeau, « j'avais un mari, j'avais un enfant : où sont-ils?...
«O ma sœur! ma sœur! ô Léonore! quels crimes a aviez-vous donc commis pour être condamnée à a cette pénitence?... Mais enfin vous voilà : je vous « pardonne. Vous venez me rendre Pair du ciel et « mon enfant : j'oublie ce que j'ai souffert... Adieu «donc... Et cependant apprenez, ma sœur, que tt bientôt votre prison va s'ouvrir. J'en ai été in- « struite par ma geôlière de chaque jour ; elle m'a « priée, au nom du ciel, d'être patiente, disant que «l'heure du pardon allait sonner... Oh! merci! «merci, Léonore! »
Et en effet Léonore reprit les haillons de Louise ; Louise se couvrit des habits de Léonore. Elle s'enfuit de cette maison où elle avait tant souffert. Léonore se jeta sur la paille de son cachot, et elle respira plus librement, se sentant loin du peuple... Mais que veux-tu que je te dise? Est-il bien nécessaire d'aller plus loin ?
— Oui, certes! m'écriai-je. Quelle triste manie de couper votre récit à chaque instant que votre récit s'engage ! Vous avez volé cette singulière façon de raconter à ce charmant diable qu'on appelle l'Arioste ; mais celui-là aurait eu peur d'entreprendre des histoires pareilles aux vôtres. Vous cependant, qui osez les commencer, vous ne devez pas avoir peur de les finir.
— Ainsi ferai-je, dit le diable. Donc Louise,
redevenue libre, à peine échappée de cette maison fatale, s'en allait au pas de course dans son hôtel. Déjà elle revoyait son mari, et elle lui disait: « Je « vous pardonne. . . » Déjà elle embrassait son fils, cet enfant qu'elle avait laissé si petit; elle tombait dans les bras de son père, et elle pressait sur ses lèvres ses vénérables cheveux blancs. La pauvre femme, ainsi agitée de mille pensées qui se partageaient son cœur, ne remarquait rien de ce qui se passait autour d'elle, ni ce peuple déchaîné qui promenait en tous lieux, dans sa capitale nouvellement conquise, son insolente victoire, ni ces cris de mort qui retentissaient dans les rues, ni ces images d'une liberté funèbre arrosée de sang , ni ces planches horribles dressées sur les places publiques, attendant leur proie de chaque jour; elle courait à perdre haleine, et déjà les Brutus de carrefour la désignaient du doigt comme une victime. Elle arriva enfin à l'hôtel de son mari. A son aspect, toute la rue indignée se soulève, mille cris de mort se font entendre. Au moment où elle mettait le pied sur ce seuil chéri , d'affreux hommes, armés de piques et coiffés de bonnets rouges, s'emparent de sa personne; la populace ameutée s'écrie : « C'est elle! voilà la marquise de Cintrey ! « A bas la vicieuse! A bas l'impitoyable! Meure la « parricide!... « Au milieu de ce bruit et de ces fu-
ET LA SŒUR GRISE. 2l3
reurs, que voulais-tu qu^elle fît, la malheureuse? Elle regardait, elle écoutait, elle repoussait loin de ses yeux, loin de S2s oreilles, loin de son esprit, ce rêve horrible. On remporta évanouie, et quand elle se réveilla, se retrouvant sur la paille d^un cachot, elle se rassura et elle se dit à elle-même: « Quel rêve ! »
« Pendant que Louise se réveille pour ne plusse rendormir que dans la mort, Léonore, déjà impatiente, se précipite hors de la maison, dans ses habits de religieuse, en criant : Au secours! au se^ cours! A ces cris, le peuple arrive : il était partout, le peuple. Léonore raconte alors qui elle est, — et qu'elle appartenait à ce couvent qui est en ruines, — et qu'elle a été oubliée dix ans dans le cachot où le fanatisme impitoyable la tenait renfermée, et qu'elle s'est enfuie tout à l'heure, et que la voilà qui demande justice. Le peuple lui répond par ce mot: Vengeance! Le couvent à demi détruit est encore une fois fouillé de fond en comble. Quelques misérables femmes, qui se cachaient parmi ces ruines, sont découvertes , et bientôt leurs têtes coupées servent de sanglant trophée au triomphe de Léonore. Le peuple crie : Vive Léonore ! et il la ramène triomphante dans cette maison qu'elle avait quittée la veille en proscrite, — Sais-tu mon histoire, à présent?
— Oui, répondis-je, oui; mainlenant je la sais tout entière, cette funeste histoire, et je pourrais Tachever sans vous. Ainsi deux fois cette horrible Léonore accabla la douce Louise. Pendant que Louise portait le cilice de Léonore, Léonore portait les habits de fête de Louise ; pendant que Louise priait et jeûnait à la place de Léonore, Léonore entassait sur Louise toutes sortes de malédictions et d^opprobres ; le jour où le peuple voulut faire justice de Léonore, Léonore chassa Louise de son cachot, et elle la livra au peuple à sa place. Ah! c^est là une affreuse histoire!
— D'autant plus affreuse, dit le diable, qu'en ce temps-là la justice des hommes était violente, et qu'elle ne s'arrêtait guère quand une fois elle était lancée. Oh ! c'est une triste souveraine, la Terreur ! elle avilit les plus nobles, elle fait pâlir les plus braves, elle hébété les plus intelligents. Elle a fait de la nation française tout entière la plus stupide viande de boucherie qu'on ait jamais jetée aux abattoirs. Donc, à peine Louise de C:atrey eut-elle répondu au tribunal révolutionnaire qu'en effet elle était la marquise de Cintrey, qu'aussitôt elle s'entendit condamner à mort, et tout fut dit.
a Le plus beau de ce crime, ajouta le diable, c'est que, le jour où Louise monta dans le tombereau
ET LA SŒUR GRISE. 2l5
fatal qui allait à la Grève, maudite par son mari, maudite par son fils, sa sœur Léonore était portée en triomphe comme une sainte ; elle était proclamée martyre, et elle bénissait le peuple. Je crois même qu'elle eut le courage de donner sa bénédiction à sa sœur qui allait à Téchafaud.
« Voilà toute mon histoire. Es-tu content ? » Quand je vis que le diable n'avait plus rien à me dire, et que ma curiosité devait être satisfaite, je me sentis beaucoup plus à Taise avec le diable. « A vous dire vrai, seigneur diable, lui répondis-je,vous vous êtes donné bien de la peine pour faire de votre histoire une chose pleine d'intérêt et de pitié, et vous avez manqué votre but; si quelqu'un fait pitié dans tout ceci , c'est vous. Comment ! la plus terrible révolution qui ait changé la face du monde tombe sur la France, et cependant vous ne savez rien de mieux que de vous amuser à perdre une pauvre vertueuse au profit d'une horrible criminelle. Il fallait que vous fussiez bien oisif! Comment donc, il se coupe des têtes par centaines ; vous vous dites à vous-même, comme Pilate : «Je m'en lave les «mains.» Mot affreux, parole égoïste avec laquelle se sont accomplis tous les crimes ; et vous, cependant, vous n'êtes occupé qu'à opérer un tour de passe-passe tout au plus digne d'un escamoteur
2l6 LASŒURROSE
en plein vent ! Je vous assure que je vous trouve à présent un être bien peu dangereux.
— Et vous avez raison, mon maître, repartit le diable, d^autant plus raison que, même dans cette méchanceté subalterne que je m'étais permise, j'ai été battu par ces bonnets rouges. Eux aussi , en apprenant l'histoire de la marquise de Cintrey, ils auront été jaloux de moi. Pour en finir tout d'un coup avec mes prétentions diaboliques, figurez-vous qu'ils ont coupé la tête à la sœur du roi, M"^^ Elisabeth !
« Ce jour-là je m'avouai tout à fait vaincu ; je reconnus que je n'étais plus le diable, et que toute ma puissance malfaisante était à jamais dépassée ; je me fis pitié à moi-même quand je me comparai au dernier de ces bourreaux ; je me repentis d'avoir perdu, sans y rien gagner dans ma propre estime, cette sainte femme, M*"^ de Cintrey ; et si quelque chose me consola, ce fut de penser que cette vertu, en ces temps horribles, même si je l'eusse épargnée, n'avait pas une seule chance d'échapper à la hache. Bien plus, vous allez voir que je ne suis pas si lâche que vous dites , jamais je n'ai plus regretté de n'être pas un homme pour avoir l'honneur de monter sur le même échafaud que le roi Louis XVI, la reine Marie-Antoinette, Charlotte Corday et M. de Malesherbes. Depuis
ce temps j'ai mené la plus triste vie que jamais démon ait menée sur la terre. Incapable de mal, incapable de bien, agité par le remords, pauvre et seul, fatigué de ramasser des âmes qui se jettent à ma tête, n'étant plus ni aimé ni haï, j'ai fini par me faire historien , auteur, romancier, que sais-je? Je finirai peut-être par tenir un cabinet de lecture. Dans mon oisiveté, et n'ayant plus de mauvaises actions à commettre, j'en imagine : je cherche dans la foule les hommes que la foule écoute, et je leur raconte des histoires étranges. Je suis à présent comme tous les poètes , tantôt dans le ciel , tantôt plus bas que la terre; j'ai mes instants d'inspirations prophétiques , j'ai mes heures de découragement morteL
« Pendant que toute l'Europe était en armes avec l'empereur (le moyen de faire son métier de diable avec un pareil homme?), j'élevais sur mes genoux, avec une sollicitude plus que paternelle, un bel enfant anglais dont je faisais un poëte; c'est moi qui lui ai dicté d'un bout à l'autre son poëme de Don Juan. Eh bien ! à peine mon poëte chéri eut-il jeté dans les âmes contemporaines plus de désolation et plus d'épouvante que n'en avait jeté Voltaire en personne, voilà mon poëte qui se laisse mourir I 19
2l8 LA SŒUR ROSE
parce qu'il découvre un beau jour quUl est légèrement boiteux du pied gauche, et qu'il pèse dix livres de plus qu'il ne pesait Pan passé ! En perdant celui-là, j'ai perdu toute ma verve poétique; j'ai vécu au jour le jour, comme un écrivain de hasard; j'ai fait tour à tour des drames où l'on riait et des vaudevilles où l'on versait des larmes ; je me suis essayé tant bien que mal à toutes ces choses frivoles ; je me suis enivré bien souvent avec mon ami Théodore, qui est mort et qui est dans le ciel. Maintenant me voilà, plus seul que jamais, racontant mes histoires comme un homme qui radote, histoires accommodées à la tristesse des temps présents. Hélas ! où est le temps de mes courses errantes sur les toits des villes espagnoles, quand j'étais le diable boiteux! »
Comme il disait ces mots, le diable se leva tout droit sur cette légère barre de fer où il était à cheval.
ce Qu'est devenue, lui dis-je, cette afFreuse Léonore?
— Elle est morte, reprit-il, avant i83o, en odeur de sainteté et en priant tout haut le Ciel d'être miséricordieux pour sa sœur Louise. Les cendres de Louise ont été jetées aux vents ; Léonore repose sous un marbre noir recouvert de
larmes d^or. Elle eût été canonisée sans la révolution de Juillet. »
Disant ces mots, le diable se plongea dans Fépais nuage, et il disparut en poussant le soupir plaintif d^un simple mortel.
'aime assez les romans : ils allègent la vie heureuse; ils sont le rêve éveillé. Mais parlez-moi des petites histoires d'autrefois, des romans de quelques pages, et non pas de ces inventions sans paix ni trêve, qui exigent un mois de lecture. Il n'y a rien de plus triste; on s'y perd, on s'y vieillit. Que si, pour rajeunir son sujet, Fauteur se fraye un chemin sanglant à travers des meurtres impossibles, ou bien si, pour animer ses héros, il les conduit en mauvaise compagnie, à l'avant-dernière bouteille, au dernier couplet, voilà nos héros sous la table avec nos héroïnes. Quel dommage que nous ayons perdu le secret des petites histoires amusantes et joviales d'autrefois !
Autrefois c'était le bon temps pour les petites 1 19.
histoires ; le roman en vingt volumes sales et mal imprimés, délassement des cuisinières, des crocheteurs et des marquises, eût fait reculer d'horreur les laquais et les femmes de nos duchesses. Un auteur qui se respectait faisait paraître son histoire à distance, en plusieurs parties séparées, quand l'histoire était trop longue. Il fallut dix ans pour la suite de Gil Blas.
Candide était la mesure excellente de ces petits contes. M"'^ de Pompadour, qui s'y connaissait, aimait les petits livres qu^on lit tout bas, dans le creux de la main, d'un coup d^œil, et qui se cachent sous le pli d^une dentelle quand arrive en bâillant quelque roi importun. Littérairement parlant, je pleure encore M"*^ la marquise de Pompadour : elle a emporté dans sa tombe le secret du joli.
Le joli ! Etait-elle assez jolie... Je ne sais quoi sans définition. Echos, parfums, rayons ! un faux brillant et un feu follet... il arrive, il entre, il se pose, il rit dans la glace, il s'assied à table avec vous, il chante, il minaude, il écrit de petits billets, il aime à la rage les opéras et les belles danseuses, il s^occupe en minaudant de petite musique et de petits vers, de petites intrigues, de tout ce qui est mignon, vif, léger, frivole ! Ah ! vive le joli ! C'est le joli qui a taillé les verres à facettes,
inventé la poudre à poudrer, les mouches et les ballets; il a fixé les amours aux plafonds, il a jeté son fard à la joue ; il enrubanait Voltaire à la marquise du Châtelet, le roi Stanislas à M'"*' de Boufflers, Dorât à M"^ Fannier, Louis XV à la comtesse du Barry. Pauvre petit monstre ! il est parti avec M. Voisenon et M. Grébillon fils. Il est parti ; on croyait que le beau allait venir à sa place, il n'est pas venu, et nous autres, nous sommes restés par terre, entre le beau et le joli, à peu près comme Part dramatique entre les deux théâtres français. ;
Mais, en attendant le beau par excellence, qui nous rendra le joli que nous avons perdu? La littérature de TEmpire en vivait avec Part de M.Demoustier, de Luce de Lancival, de M. Andrieux, de M. Jouy, de M. Bouilly, et tant d'autres messieurs, et tous les autres ! Mais que dit Montaigne ? c( L'archer qui outre-passe le but faute comme celui qui ne l'atteint pas. » Ces illustres archers, partisans du joli, ont manqué le but en l'outrepassant. A force de courir après le joli, ils sont tombés dans le trop joli : abîme immense dont la littérature de T Empire ne se relèvera jamais.
Quoiqu'il en soit, je regrette le joli, comme les amateurs de boston ou de reversi regrettent le reversi et le boston. Des jeux plus modernes ont
remplacé les jeux de leur enfance, et les jeux qu'on leur fait jouer, ils les jouent mal, ils les jouent en se rebiffant. Pauvres bonnes gens ! leur histoire est rhistoire de nos faiseurs du moyen âge, ou de nos fabricants de terreurs révolutionnaires. Ils font du moyen âge ou de la terreur avec tant de peine et de périls! Le joli, c'était sitôt fait.
Je lisais naguère un joli conte intitulé Rosette. Il est gai, vif, amoureux, charmant, ce petit conte ! on le dirait écrit avec la plume âC Angola ou des Bijoux indiscrets. Laissez -moi vous le redire, et, s'il vous plaît, nous laisserons parler notre heureux marquis (c'est un marquis!) toutes les fois qu'il voudra parler ^ .
Bien entendu que c'est le héros démon histoire
I. Lorsque ce conte parut dans Y Artiste, un bibliographe, célèbre par son érudition encyclopédique, sa mémoire trop souvent infidèle, et l'art avec lequel il se plaisait à égayer par de petites perfidies les colonnes un peu monotones de son catalogue, s'avisa d'accuser J. Janin de plagiat. Il révéla aux curieux, avides de scandale, que ce conte de Rosette n^était autre que le roman de Thémidore , œuvre oubliée de Barbier d'Aucourt. Or Thémidore forme un livre de 260 pages, et Rosette en a vingt-cinq.
Cette accusation portée par Quérard contre un des écrivains les plus féconds et les plus variés de notre temps était d'autant plus maladroite que, dès la première page de ce pastiche spirituel et charmant, J. Janin avait pris le soin de prévenir les lecteurs de l'emprunt qu'il avait fait au romancier du XVIIIe siècle.
Il lui avait plu de rajeunir dans un tableau vif et piquant les
qui parlera souvent en son propre et privé nom. Il n'y a pas de meilleure entrée en matière que celle de Gil Blas : Je suis né de parents, etc.
Vous voilà donc face à face avec ce joli petitmaître écrivant à Tun de ses amis, le talon rouge ; et de tout ce qui doit s'ensuivre, joli ou beau, je me lave parfaitement les mains avec de la pâte d'amandes, de l'eau de rose, dans une porcelaine de vieux sèvres, une dentelle de Malines pour essuie-main.
« Enfin, marquis, j'ai possédé la belle Rosette. « Je vous fais remarquer ce commencement, classique en ce temps-là, et ce ton leste, et cette expression qui va droit au fait : fai possédé I Notre marquis commence positivement comme Desgrieux, comme Saint-Preux et tant d'autres ont commencé. Mais revenons à cette narration, qui déjà doit vous intéresser.
procédés de composition de ces peintres de la vie galante au siècle dernier qui, comme Barbier d'Aucourt et l'abbé Prévost, ont donné la note réaliste des mœurs faciles de leur temps.
Cette nouvelle est donc beaucoup plus, — et J. Janin l'a fait suffisamment entendre dans son préambule, — une sorte d'étude littéraire qu'un roman proprement dit. C'est surtout à ce titre que nous l'avons recueillie et comme un des modèles les plus réussis de la souplesse de style de l'auteur de la Fin d'un monde. N'est-ce pas d'ailleurs par de tels exercices que J. Janin s'est approprié ce merveilleux esprit d'assimilation qui a causé la surprise de tous ceux qui ont adm.iré ce beau livre, l'un de ses plus incontestables titres de gloire? — A. de ll F.
«Voici son portrait, marquis (le portrait de Rosette) : Elle s. deVespnx, du jugement, de Vima.gination, des talents ; extérieur éveillé, démarche légère, bouche petite, grands yeux, belles dents; grâces sur tout le visage. Rosette entend au premier coup d'œil, elle part à votre appel, et vous rend aussitôt votre déclaration. Voilà celle qui a fait mon bonheur. »
Ainsi était faite Rosette au siècle passé. Aujourd'hui Rosette est pâle, mélancolique et sur ellemême affaissée... un vrai saule pleureur. Rosette une précieuse, un saule pleureur ! Elle n'entend pas le coup d'œil, et ce n'est qu'au bout de trois cents pages qu'elle vous rend votre déclaration, si encore elle n'est pas noyée ou pendue dans l'intervalle. Vive la Rosette d'autrefois !
«Voilà comme ce bonheur me vint, cher marquis. Il y a huit jours, en allant au Palais- Royal, je vis arriver le président de Mondonville; il était pimpant à son ordinaire, la tête haute et l'air content; il s'applaudissait par distraction,^ et se trouvait charmant par habitude. Il badinait avec une boîte d'un nouveau goût ; dans cette boîte, empruntée à son petit Dunkerque, il prenait quelques légères prises de tabac, dont, avec certaines minauderies, il se barbouillait le visage. « Je suis à « vous, » me dit-il. Ainsi disant, il court au méri-
dien. » Ce dernier trait du président Mondonville est le seul qui puisse s'appliquer aux présidents de cette époque : régler sa montre au méridien ou au canon du Palais-Royal est une occupation convenable à un magistrat ; mais rair pimpant, où est-il ? Les minauderies, que sont-elles devenues? c'est à peine si nos magistrats de trente ans osent sourire. Oyons cependant le président de Mondonville et son ami le marquis.
a Mon cher marquis, dit le président, voulezvous une prise d'Espagne? c'est un marchand arménien, là-bas, sous les arbres, qui me Ta vendu. Mais! vous voilà beau comme l'Amour ! on vous prendrait pour lui, si vous étiez aussi volage. Votre père est à la campagne, eh bien ! divertissons-nous à la ville. Quel désert ce Paris ! Il n'y a pas dix femmes ! Aussi bien celles qui veulent se faire examiner ont des yeux à choisir. » Ainsi parle le grave président à notre marquis.
« Touchez là, ajoute le président, je vous fais dîner avec trois jolies filles ; nous serons cinq, le plaisir sera le sixième ; il sera de la partie puisque vous en êtes. J'ai renvoyé mon équipage, et Laverdure doit me ramener un carrosse de louage. .. en polisson. »
Ainsi dit le président. Il est, comme vous voyez, Un bon vivant et prêt à tout ; improvisant le plai-
sir comme Amony improvise un meurtre, et puis, comme on disait dans ce temps-là, il a du génie et de rhonneur, mais il tient furieusement au plaisir. Il mène une belle vie! Au bal toute la nuit, à sept heures du matin au Palais; il n'est ni pédant en parties fines, ni dissipé à la chambre; charmant à une toilette, intègre sur les fleurs de lis; sa main joue avec les roses de Vénus, et tient toujours en équilibre la balance de Thémis. (Je crois, sans vanité, que j'attrape assez bien le style précieux.)
A la proposition du président : « Amusonsnous ! à demain les affaires sérieuses ! » le marquis dit oui tout aussitôt, et voilà les deux amis qui sortent gravement du Palais-Royal. Ils traversent la place, entre Charybde et Scylla, garnies de vestales parées comme des mystères ; ils passent devant le café de la Régence, veuf de la dame ornement du comptoir, dont la fuite a tant excité la verve des chansonniers. Au coin de la rue ils trouvent Laverdure sans livrée, et son carrosse sans armoiries. « Tout est prêt , dit Laverdure ; M"^ Laurette et M"^ Argentine vous attendent; M"* Rosette est indisposée et vous fait ses excuses. » Quel malheur ! Rosette indisposée ! et voilà notre marquis tout pensif.
Cependant ils montent en carrosse ; le marquis est muet, le président ne déparle pas !
« Voyez, dit-il, ce grand Flamand qui passe; il est au-dessus et au-dessous de nous, de toute la tête ! Voyez marcher, à pas comptés, le sage Damis; à le voir, on le dirait ingénieux et spirituel; sa physionomie est menteuse, oui-da ! cet homme est bon, tout au plus, à être son propre portrait. « En passant dans la rue Saint-Honoré, devant la boutique du bijoutier : « Je n'ose, dit-il, regarder la porte d^Hébert, il me vend toujours mille bagatelles malgré moi ; combien de colifichets avonsnous échangés pour des lingots d'or? » Ainsi, médisant et se vantant... de leur ruine, ils arrivent à la porte de Laurette et d'Argentine.
Bien que ces dames ne ressemblent guère à nos héroïnes de romans, dont chaque mouvement est une mélodie, elles sont cependant dignes d'intérêt et d'attention. Argentine et Laurette montent en carrosse, on lève les stores, et puis, fouette cocher ! jusqu'à la Glacière.
A la Glacière est située la petite maison du président. L'extérieur annonce une cabane... entrez! l'intérieur vous dédommage. Au dehors, c'est la forge de Vulcain ; au dedans, c'est le palais de Vénus.
Ces petites maisons-là sont d'invention diabolique... à la porte est assis le mystère, le goût les construit, l'élégance en meuble les cabinets. On I 20
ne rencontre en ces taudis charmants que le simple nécessaire, un nécessaire plus délicieux que tous les superflus. Fi de la sagesse et du sens commun ! « la Glacière )> est une fournaise, et le secret, qui fait sentinelle, ne laisse entrer que le plaisir...
Alors on dîne. Il n'est rien qui se compare au menu de ce dîner, fait par un cuisinier qui vient de Versailles. Imaginez toutes les recherches succulentes. Bon repas, aimable causerie et gaieté ! Dans rintervalle qui sépare la bisque du relevé de potage, on parle en riant de Dardanus. En ce temps-là, parmi les sujets sérieux de conversation, rOpéra tenait la première place, et la Cour n'avait que le second rang. Au beau milieu de la causerie on présente aux convives deux entrées. La dispute est calmée, tout le monde est remis dans son assiette et su?' son assiette.
En notre sotte année de i832, les romanciers sont prodigues de portraits, surtout de portraits de femmes. Ils vont vous faire, et très-facilement, vingt-cinq pages sur une brune, et quarante sur une blonde. Autrefois ces belles images se faisaient en deux traits , d'un crayon net et vif. Déjà vous avez eu celui de Rosette, en trois mots; écoutez ceux de Laurette et d'Argejîtine. Ah ! les belles figures qui vous suivent et vous provo-
ROSETTE. 23t
quent ! les doux rires î les lèvres vermeilles ! Dites-moi, ami, si M. Henri Delatouche lui-même a fait quelque chose de mieux ?
Laurette est jeune encore, un peu moins qu^elle ne le pense : admirez cette grande fille , à Toeil noir, à la jambe grêle, une danseuse, et qui pourrait se faire un voile de ses épais cheveux noirs ; Argentine est une maman, la main blanche et potelée, un sourire excitant, l'œil fermé à demi, grand pied bien fait et retroussé ; toutes deux belles personnes, et chantant le couplet à ravir... On chantait beaucoup en ce temps-là.
Quant à l'ajustement de ces dames , le voici tel que je le sais : Argentine était en robe détroussée de moire citron ; Laurette était parée, elle avait du rouge. Toutes les deux étaient ajustées par la Duckapt.
Tout à coup, à la fin du repas, le vin de Champagne éclatant de sa riante écume au bruit des bouchons, légère et riante, entre en riant la belle et vive Rosette. O bonheur! la voilà! c'est elle! Après un salut de joie, elle fait le tour de la table et tend aux convives son front charmant. Est-elle assez jolie, assez piquante, et provocante avec un petit bruit des lèvres, un appel irrésistible? Ah! Rosette !
Rosette est sans paniers, avec le plus beau linge
du monde, une chaussure fine et le plus petit pied qui se puisse voir. Le dessert arrive. On boit, on casse les bouteilles, et les verres, les assiettes; on jette un peu les meubles par les fenêtres ; ces dames s^amusent comme des marquises. C'était la mode au départ des officiers pour Tarmée, on cassait les porcelaines, on ébréchait les miroirs; on brisait le dernier verre où pétillait la santé de ces folles amours. Gela s'di^'çtQXsâi faire carillon.
Quand tout est bu, et tout brisé, on se promène à travers le jardin ; après la promenade, on fait un médiateur. Le président joue avec un bonheur sans égal ; Rosette est outrée, et répète à qui veut Tentendre qu'elle est en péché mortel , parce qu'elle ne voit pas un as noir. Ces dames trichent tant qu'elles peuvent; puis, la nuit venue, on monte en carrosse, et chacune et chacun rentre ou chez elle ou chez soi. Voilà, je l'espère, un petit roman bien préparé.
Moi, j'aime assez ce joli roman, et je continue; il ne va pas plus loin que le comme il faut le plus strict, et qui que vous soyez, voire M. Paul de Kock, je vous mets au défi de me citer un conte humoristique, fantastique ou romantique plus décent que celui-là.
Le lendemain de cette fête carillonnée, le marquis n'a rien de plus pressé que d'envoyer savoir
des nouvelles de Rosette. A midi , étalé dans son carrosse, il se fait conduire au Luxembourg. Au sortir du jardin , il monte en grand mystère dans une chaise à porteurs, il arrive ainsi chez Rosette. Elle est à sa fenêtre , qui le regarde en souriant d'en haut. Il entre. O dieux et déesses ! Rosette est coiffée en négligé; elle est vêtue dhin désespoir couleur de feu, elle porte un corset de satin blanc, une robe brodée des Indes. Le second mot de Rosette est celui-ci : — « Dînez-vous avec moi, marquis? w •
Le marquis (le matin il a fait des armes chez Dumouchelle) accepte hardiment le dîner de Rosette ! Ah! ce vieux siècle avait sur le nôtre un grand avantage, il était grand mangeur et grand buveur, et le reste !
Après le dîner, il faut bien que Rosette fasse un bout de toilette, et le marquis se souvient qu'il n'a pas encore salué son père : c'est un devoir auquel, même en l'honneur de Rosette, il ne voudrait pas manquer ; et le voilà qui se rend à son devoir.
Ici (c'est une moralité de cette histoire) on vous fait remarquer la toute-puissance paternelle très à propos à cette époque. Les héros des livres et des histoires de ces temps ont toujours leurs parents présents à leur pensée. Ils s'inclinent donc, trem- I 20.
blants et respectueux, devant l'autorité paternelle. Héloïse est renversée à terre par un coup de poing de son père; Desgrieux est à genoux devant son père, implorant vainement sa pitié; Faublas est emprisonné par son père; et que dites- vous du comte de Mirabeau expiant ses amours dans le donjon de Vincennes? L'autorité paternelle est partout dans ces livres ; — vous ne me citerez pas un roman moderne, à trois ans de date, où le héros parle de son père ou de sa mère; le seul Antony, par la très-bonne raison qu'Antony est un bâtard. Ne soyez donc pas si fiers, romans modernes, de votre moralité. Je reviens à mon marquis.
Le marquis va chez son père. Il fait sa cour. Il lui raconte une foule d'anecdotes, il l'amuse. A peine s'il se donne le temps d'envoyer à Rosette une navette d'or, et de lui demander à souper pour le soir.
Rosette, qui aime à faire des nœuds , accepte la navette d'or en échange du souper. Neuf heures sonnées, le marquis donne le bonsoir à son père en lui baisant la main, puis il se fait conduire en voiture derrière Thôtel de Soubise; derrière l'hôtel il prend un fiacre qui fait quelques difficultés pour marcher. Ce fiacre est marqué au n° 7 1 et à la lettre X.
Il y avait alors en France une espèce de jeu fort répandu, qui rendait souvent un fiacre assez dangereux pour celui qui avait besoin de Pincognito. Des oisifs, arrêtés à la porte des cafés, jouaient à pair ou non sur le chiffre des premiers fiacres qui passaient. Cet accident, si commun, arriva justement au fiacre du marquis.
Le marquis arrive , entre chez Rosette , où il a fait porter sa robe de chambre de taffetas. La robe de Rosette, de taffetas bleu, flottait au souffle des :{éphjrrs.
Pendant que Rosette en mille grâces se montre, jdue avec son chat, boit des liqueurs à petites gorgées , et se livre à toutes les folâtreries de sa jeunesse, hélas ! un grand danger la menace ! Il y va de sa liberté, de sa vie! Le bruit était, au Marais, d'une méchante affaire arrivée à un jeune homme de famille, dans une maison de jeu, et, ce même jour, le père du marquis, apprenant que son fils, qui s'est retiré de si bonne heure, a pris, comme on dit, la clef des champs, s'inquiète et s'alarme. Où donc est mon fils, le marquis? Un ami de la maison, nouvelliste de profession, lui apprend qu'on a vu passer, devant tel café, un fiacre au n' 71 — X, dans lequel était le marquis. Sur-le-champ le père appelle un commissaire de police. Le commissaire, qui sait son monde et qu'il
a affaire à un homme de la Cour, arrive sur-lechamp. On cherche le fiacre 71 , on le trouve, on le saisit, on Tinterroge, et le pauvre diable se croit perdu. Après bien des questions, le cocher sait enfin ce qu^on lui demande. Il monte sur son siège et il conduit] droit chez Rosette le commissaire et le père irrité.
Alors Rosette , à ce bruit du guet entrant chez elle, envahissant ses chambres dorées, la pauvre enfant, sans défense et sans appui, tremble et demande à ces tristes envahisseurs ce qu^on veut d'elle? Le père du marquis lui répond que sa destination est marquée sur un ordre qu'on lui fait voir. La douleur accable Rosette; elle se roule aux pieds de son bourreau, à demi nue... elle attendrirait des rochers , mais le vieux duc est inflexible. Rosette, au désespoir, demande, hélas î mais en vain, du secours à son ami le marquis : le marquis n'obéit qu'à son père. Ils se soumettent tous les deux aux plus grands pouvoirs de cette époque : l'amoureux à son père, l'infortunée Rosette à la lettre de cachet.
Je vous prie, une fois pour toutes, vous qui faites des romans, de regretter ce moyen terrible, expéditif , la lettre du petit cachet du Roi, comme on disait alors; la perte des lettres de cachet nous a ruinés, nous autres romanciers. Le peuple, en-
trant à la Bastille, a chassé la folle du logis de son logis le plus commode. Savez-vous, je vous prie, dans les tragédies grecques, un dieu, quel qu'il soit, qui intervienne plus à propos que le lieutenant criminel dans les romans du XVII P siècle? Manon Lescaut , ce grand chef-d'œuvre où commence (il en faut bien convenir) la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre et TAtala de M. de Chateaubriand, Manon Lescaut, protégée et défendue par la liberté des lois modernes, Manon Lescaut avec un avocat dévoué qui Tarrache à ces violences de la force , y perdrait ce qui la rend si touchante, à savoir, le martyre. Eh! le bon La Fontaine, à cette suppression de l'absolu, perdrait ses plus beaux vers :
Elle s'en va peupler l'Amérique d'amour.
Voilà donc Rosette en prison, parce qu'elle a donné à souper à un beau jeune homme. Ah! pauvre Manon! pauvre Rosette! pauvres jolies et tendres femmes hors la loi , qui obéissiez si facilement , si simplement au commissaire ! allez rejoindre à son couvent la maîtresse de Mirabeau!
A la Bastille ordinairement se passe la deuxième et dernière partie des romans du joli siècle. Le boudoir est Tantichambre de la Bastille. Au premier chapitre, le héros ou Phéroïne sont occupés
uniquement à se faire mettre en prison. Je ne ferai donc aucun changement à la marche ordinaire, et, bien plus, fidèle à Tusage, nous allons employer toutes nos ressources à tirer Rosette de cette malheureuse position..
Le marquis, soumis à son père, est rentré à rhôtel tout pensif. Ne pouvant se servir de la force, il emploiera la ruse à sauver sa chère maîtresse. Dans toutes les grandes maisons de ce temps-là il y avait un dii'ecteur en titre, un abbé, maître de la maison , qui servait d'intermédiaire entre le fils et le père, quand ce dernier était irrité. Assez souvent, cet abbé s^appelle Ledoux; il est gourmand, dormeur, entêté, vaniteux, accessible à la pitié ; pour peu qu^on le flatte, on est sûr de lui. Le premier soin du marquis est de faire appeler M. Ledoux. Il fait entrer M. Ledoux dans sa bibliothèque, il lui montre en détail ses livres défendus; dans la chambre à coucher, il lui fait admirer ses miniatures et ses gravures; il en a pour plus de 200 louis; puis il lui fait accepter plusieurs pots de confitures, dont M. Ledoux est très-friand. A la fin, quand il voit que Tabbé est tout disposé à le servir, il lui parle de ses amours et de Rosette. Il la présente au sensible abbé telle qu'elle était, cette nuit-là, bondissante, échevelée, agenouillée et les mains jointes. Et voilà M. Le-
doux qui s'en va, promettant de s^intéresser à Rosette, et sy intéressant déjà du fond de son faible cœur.
Hélas! hélas! pendant ce temps, que fait Rosette? La pauvre fille est enfermée à Sainte-Pélagie, par ordre du roi et pour son bien; Sainte-Pélagie, un port de salut où les bons exemples ne lui manqueront pas. A peine arrivée, toutes les religieuses viennent contempler la belle Rosette. On plaint Rosette; elle pleure, elle est encore à demi nue, en plein chagrin , ses beaux yeux baignés de larmes, la coiffure chiffonnée... Elle est si triste! Un beau jour, Laverdure, le valet de chambre, cherche Rosette, il apprend en quel lieu funeste elle est enfermée, et, sous les habits d'une femme, il entre au couvent, il voit la jeune captive.... Il lui donne un louis de la part du marquis, et s'en revient porteur de bonnes nouvelles. Digne Laverdure ! aujourd'hui le confident est encore un moyen qui nous manque. Ni laquais ni soubrette, ah ! comment nouer son drame? Comment remplir, sans le secours de ces acteurs secondaires , les intervalles que laisse entre ses diverses parties la comédie la mieux faite? Autrefois, le laquais était un personnage indispensable; il appartenait au drame, à l'action. Aujourd'hui, c'est à peine si, dans un roman , l'on se permet un commission-
naire qui porte une lettre d'un quartier à l'autre. Nous dansons sur un fil d'archal sans balancier, et les deux pieds dans un panier.
Dans la lettre de Rosette à son marquis il y a nécessairement une phrase ainsi conçue : — « Fautil que je sois malheureuse, pour avoir adoré un homme qui mérite, hélas! toutes mes adorations?... Adieu. Je vais pleurer mon malheur. Je vous aimerai éternellement ! Rosette. » Que si ce ton de passion subite vous étonne en cette aimable fillette si réservée et si polie avec son marquis, c'était un des avantages de la persécution et des cachots appliqués à Tavenir. Ils ennoblissaient la passion la plus vulgaire ; ils faisaient d'une malheureuse fille, un héros, un martyr; ils la mettaient tout d'un coup au niveau de son amant, quel qu'il fût; ils lui donnaient le droit de lui parler de son amour, et d'un amour éternel , encore ! Telle qui n'eût pas osé regarder son amant
en face une fois en prison, lui parlait d'égale
à égal. J'imagine, encore une fois, que ces pauvres filles ont beaucoup perdu en considération, en amour, en bonheur même, à la suppression des lettres de cachet.
Quand le marquis a découvert le couvent... la prison de Rosette, il invite un matin l'abbé Ledoux à prendre avec lui le chocolat. Pour plaire à
M. Tabbé, le jeune marquis lui lira, s'il le faut, les Nouvelles ecclésiastiques^ pleines d'injures contre lesévêques constitutionnaires. Le déjeuner fini, le marquis conduit Fabbé chez M, le président Mondonville. Montés en voiture, M. Fabbé prie instamment M. le marquis de ne pas aller à toute bride dans la rue, ajoutant que les lois ecclésiastiques lui ordonnent à lui, Fabbé, d'aller au pas. Le marquis enrage et cependant il se résigne à ne pas brûler le pavé, pendant que plusieurs seigneurs traînés par de mauvais chevaux se font un honneur infini par leur course rapide. En passant devant FOpéra, M. Ledoux fait le signe de la croix : un ecclésiastique ne manquait jamais à cette formalité; c'était le bon temps de FOpéra. A la fin ils arrivent chez le président Mondonville. Le président les reçoit d'un air grave. Après avoir forcé M. Ledoux de se rafraîchir, il demande à ces messieurs en quoi il peut leur être utile. Alors le chevalier parle de Rosette, il se plaint de la lettre de cachet, il atteste M. Ledoux en témoignage de ses bonnes intentions. Il a beau dire, à ce discours pathétique le président reste impassible. « Oh ! oh ! le cas est grave et je n'y peux rien : Dieu et ma conscience me défendent de me mêler de cette affaire; ne m'en parlez plus, mon cher marquis. Il est vrai, ajoute-t-il négligem-
ment, que cette fillc-là pense bien sur les affaires du temps; et même elle a eu des convulsions! »
A ces mots^Jîlle qui pense bien et convulsions, Tabbé prête une oreille attentive. A ses yeux, Rosette a pris tout à coup l'autorité d'une quasisainte. A rheure où nous voilà, les controverses religieuses tenaient la place des controverses politiques. Chaque faction avait ses saints et ses martyrs. L'Eglise était divisée en deux camps. L'abbé Ledoux, en sa qualité de convulsionnaire, s'intéresse à Rosette, janséniste et du parti anticonstitutionnaire... et tout va bien !
Lorsqu'il s'agit du soulagement de leurs frères, tous les gens du parti sont très-ardents. M. l'abbé Ledoux, qui veut protéger religieusement Rosette, s'en va chez une de ses pénitentes, une dame de la sous-ferme, dévote de cinquante ans, qui a eu Vorgueil d'abandonner le rouge et les mouches, et s'est mise sous la direction de notre abbé. Cette dame a suivi très-assidûment les sermons du père Regnault, qui a choisi tout exprès une petite église à l'extrémité de la ville, afin d'y faire foule. C'est à cette inspirée que s'adresse l'abbé Ledoux pour délivrer Rosette. Il plaide, il persuade ; aussitôt la troupe entière des bigots et bigotes se met en campagn. M. Ledoux obtient, par ses amis, ordre de M. le lieutenant de police à la
supérieure d'ouvrir à M. Tabbé la cellule de Rosette. Le soir, le marquis, impatient d'apprendre enfin des nouvelles certaines de la pauvre fille,' va faire un médiateur chez M"^ de l'Ecluze, la femme soi-disant d'un officier qui donne à jouer, pour l'amusement des autres, et pour son profit personnel. M"*^ de l'Écluze tient une de ces maisons décentes où il ne se passe rien., mais la maison est commode, on y voit aisément de jolies femmes, sans scandale et sans avoir la réputation de les chercher. Le marquis imagine alors de se déguiser et d'aller voir Rosette ; M"''' de l'Écluze, dont le frère est abbé, lui prête' un des habits de son frère, soutane, manteau long, rabat et le reste de l'ajustement ; la perruque était modeste et arrangée «comme par les mains de la Régularité)), la calotte était très-luisante et brillait avec affectation, enfin tout l'extérieur du marquis était uni, recherché et convenable à la représentation d'un directeur, « jeune à la vérité, mais qui n'en est que plus chéri des bonnes âmes )).
Dans cet équipage, notre ami monte en chaise et il se rend à Sainte-Pélagie. A Sainte-Pélagie, on le reçoit comme un docteur en Sorbonne , toutes les portes lui sont ouvertes ; il voit Rosette, il parle à Rosette, il la console; il entre aussi dans la chambre de la supérieure, qui veut secoii-
fesser à lui. Quelle chambre, ô ciel ! cette chambre monastique! Tous les récits et les descriptions de monastères et d'abbayes dans \sl Reine de Navarre, le XVI 11^ siècle les a encore, il est vrai, enjolivés. Le marquis trouva Tabbesse à sa toilette : les dévotes en ont une moins brillante que les coquettes du monde, mais plus choisie et mieux composée. Les odeurs les plus nouvelles répandaient un parfum suave et léger dans cette chambre où respirait la sensualité d'une dévote.
Que cette supérieure en eût remontré, même à Rosette! Elle avait pour cellule un boudoir; pour lit, un sofa. Son linge de nuit, garni d'une dentelle d'Angleterre, était travaillé avec goût; sa robe de perse blanche, son jupon de satin violet, ses bas fins ainsi que sa chaussure, enfin tout son déshabillé accompagnait à merveille sa taille et sa figure. Ses yeux étaient tendres, et sa bouche était rose. En ce beau lieu, sanctifié par les saintes extases, l'aimable abbesse avait réuni la prière et la volupté, la méditation et le plaisir.
Bon ! ce pastiche enfin me lasse ; plus de copie et de plagiat (c'est le mot), s'il vous plaît; je vous raconterai tout simplement la fin de l'histoire de Rosette. Rosette a fini par être une honnête femme, et c'était, j^magine, une bonne fin dont Rosette était digne. Elle était intelligente autant que jolie.
Après avoir suivi la loi commune et permis au marquis de se ruiner avec elle et pour elle, elle Pavait aimé toute une heure. Alliance heureuse entre les belles et les seigneurs , les fils des dieux et les filles de la pauvreté!... deux mondes bien différents, et qui pourtant se reconnaissaient et se comprenaient d^un coup d^œil.
Ils faisaient ensemble une alliance de quelques années... elle durait tant qu'il y avait richesse d'une part, et de Tautre jeunesse et beauté. Après quoi, si la dernière bougie était éteinte, et si la dernière bouteille de Champagne était vidée, adieu Glycère, adieu Rosette î Ce pacte de plaisir et d'amour se rompait à l'amiable, et chacun des deux mondes rentrait dans ses limites naturelles : le jeune seigneur redorait son écusson et prenait en justice, à la Cour, la place de son père ; la jolie fille dépouillait ses habits de princesse et, laissant sous le seuil de son hôtel d'emprunt les grâces folâtres de sa jeunesse, elle redevenait une simple bourgeoise, se mariait à quelque honnête commis aux gabelles, à quelque honnête procureur au Châtelet, puis tout rentrait dans l'ordre accoutumé; si bien que, deux ans plus tard, à voir le grand seigneur à la Cour ou le magistrat sur son siège, on n'eût pas dit que c'était le beau Clitandre; et, dix ans après, à voir la femme de l'officier
aux gabelles, réservée et sage, économe et janséniste effrénée, élevant sa fille dans la plus austère vertu, vous n'auriez jamais dit que c^était la Cidalise aux yeux charmants que vous aviez connue en falbalas et sans mouchoir, Tàme, Tesprit, le cœur, la tête et la gorge au vent.
Donc Rosette, après bien des larmes et bien des intrigues et des transports de haine et d'amour, quittait la fatale prison ; elle est rendue enfin, grâce à Tabbé, à ses fêtes, à son luxe, à tout ce qui faisait sa vie... à Paris (Tai-je assez dit?) La voilà qui se marie ! elle trouve un mari fidèle, honnête et bon, travailleur, un héros qui est entré un des cent mille premiers à la Bastille. Notre marquis, de son côté, pour obéir à son père, s'est marié, après avoir doté Rosette; il a épousé une jeune et belle fille , une Normande , une blonde presque anglaise, M"*^ de Lurzai, qui lui apportait vingt bonnes mille livres de rente en fonds de terre. Le père du marquis, heureux de voir son fils devenu plus grave, Ta grondé beaucoup moins depuis le jour de son mariage ; cependant il le grondait encore la veille de sa mort.
Voilà toute ma jolie histoire. Hélas! qui nous rendra ces temps heureux des belles histoires? ces petits boudoirs pleins de lumière et d'ombre, ces vastes salons tout dorés, ces soupers de la nuit.
ces conversations du matin, ces abbesses coquettes, ces abbés charmants, ces conseillers petits-maîtres, ces jolies femmes abandonnées, rieuses, si patientes dans le chagrin ? Qui nous rendra la Bastille, Saint-Lazare et M. le lieutenant criminel ? Qui nous rendra les contes de Voisenon !
D'ailleurs, si vous êtes dMne morale austère à ce point que vous ne puissiez pardonner à la folle jeunesse ses heures d'emportement et de plaisir, j'ai un second dénoûmentà mon histoire, et vous pardonnerez à Rosette sa légèreté, au marquis son amour. Cette société corrompue a payé, vous le savez, la part de sa corruption ; ces jolis petits romans ont été suivis d'une terrible histoire : c'était un singulier successeur à Voisenon, M. de Robespierre !
Un matin, notre marquis, au plus fort de sa sagesse, honoré pour son courage et pour sa bonté, fut amené devant le tribunal révolutionnaire î Innocent... il fut condamné... il fut exécuté le même jour.
Le même jour. Rosette, estimable bourgeoise de la ville de Paris, excellente mère, estimée de ses voisins, l'honneur de son mari, comme elle avait sauvé son curé proscrit, fut amenée devant le tribunal révolutionnaire et comdamnée à mort.
Ils moururent tous les deux, le même jour; et.
traînés sur la même charette,dans un dernier sourire. Il y avait dans ce sourire, une estime, une pitié, un tendre et doux souvenir. — Expiation ! expiation de leur bonheur, de leurs amours î
Pauvre Rosette et pauvre marquis î Je ne suis pas sanguinaire, et pourtant, si vous me dites : ils sont mort innocents, je vous dirai : ils ne sont morts innocents ni Tun ni Tautre. Ce suplice injuste expiait les scandales de leur jeunesse ; ils avaient abusé, lui de sa fortune et de sa noblesse, elle de sa jeunesse et de sa beauté ; ils ont poussé de toutes leurs forces à la décomposition de cette société dont la chute les a entraînés. Ils sont coupables, les ruines amoncelées par eux retombent sur leur tête, et voilà tout.
Ainsi, jeunes gens de notre époque, je rae rétracte : faites vos romans comme vous l'entendrez. Vos romans sont insipides, c'est bon signe pour la société dont vous êtes les historiens ; vos héros sont plats et fades, tant mieux pour eux, tant mieux pour vous, c'est que nous somme moins pervertis ; vos femmes sont sans intérêt, c'est leur gloire î Elle sont sans intérêt, donc elle sont sans vices et sans passions. Vous-mêmes vous écrivez mal, au fait vous n'avez rien à dire : ah ! tant mieux encore, nous serons plus vite délivrés de vous !
J^ai acheté sur les quais poudreux, à travers les vieux meubles et les vieux livres, le portrait de Rosette, au pastel, par un élève de Latour. Elle est armée à la légère; un teint de brune, éclairé d'un rayon d'avril; deux beaux yeux, pleins de langeurs ; le plus joli nez du monde, indiquant cent mille choses, et tourné du côté de la friandise ; une grâce, un enjouement, une jeunesse élégante et badine; la rose au corset, la perle aux dents, la neige au sein.
LUS on va, et plus on s'aperçoit combien sont fausses les idées générales que nous avons presque tous sur la gloire des hommes ; notre éducation a été faussée sur ce point comme sur beaucoup d'autres.
La gloire, telle que l'entendent les historiens et les poètes, est placée si haut que toujours, quand on nous parle de gloire, nous sommes tentés de relever la tête, de nous dresser sur la pointe des pieds et de regarder au-dessus de nous pour la voir, cette gloire, entourée d'une auréole resplendissante.
Partout, dans notre éducation morale, ce ne sont que rois, et guerriers, et ministres, ou tout au moins poètes illustres, montés sur une grande misère, car il faut que tous les grands hommes
soient montés sur quelque chose ; ous^ils ne sont pas tout à fait des héros, ce sont tout au moins des philosophes suivis d'une école nombreuse , morts pour soutenir leur principe, comme Socrate; ou bien assis, comme Platon, sur le cap Sunium. Nos livres d'éducation et de morale sont ainsi faits : ils ne s'occupent que des sommités sociales ; ils n'en veulent qu'aux très-grands et à la gloire parée, qu'elle soit parée d'un manteau brodé ou d'une guenille. Quant à la gloire de plain-pied, à la gloire qui est de niveau avec tout le monde, à la gloire bourgeoise, à laquelle on peut donner familièrement la main, avec laquelle on peut s'asseoir à table et trinquer familièrement, il n'en est pas dit un mot dans les livres. Les livres n^aiment en général que la gloire grecque, romaine, italienne, française. Quant à la gloire bourgeoise, à la gloire hollandaise, si je puis parler ainsi, personne ne s^en est occupé encore. C'est si peu de chose, en effet, la gloire bourgeoise ! cela est si peu important, un homme en simple habit comme tout le monde ! Si bien que nous autres, qui avons été élevés dans ces préjugés cruels, nous sommes tout ébahis et tout étonnés quand nous venons à nous rencontrer pour la première fois en présence de ces hautes illustrations parties du peuple, qui sont restées peuple toute leur vie, même à la Cour,
et qui ne sont sorties du peuple ni par excès de misère, ni par excès de fortune. Ce qu'il y a de mieux à faire en pareille occurrence, c'est de reconnaître et de saluer la gloire partout où elle se trouve, comme on salue une reine jeune et belle, quel que soit son vêtement ou sa demeure. D'ailleurs, une fois revenu de votre première surprise, vous verrez combien on se trouve heureux de découvrir un mérite caché, de s'agenouiller devant l'inconnu. C'est là une révélation d'un genre tout nouveau, dont il est beau d'être le pontife, dont il est beau même d'être le martyr. En effet, on trouve à exhumer les grands noms je ne sais quels secrets contentements intérieurs qui compensent, et au delà, toutes les peines que cette exhumation vous donne; on est fier de cet acte de justice, on est heureux de faire connaissance, le premier, avec ce grand homme qui fait avec vous ses premiers pas dans la renommée. D'ailleurs il vous a bientôt rendu protection pour protection : s'il s'appuie sur votre bras un instant, l'instant d'après il vous abrite sous son large manteau, une fois qu'il a marché.
Voilà ce qui m'est arrivé en écrivant la vie d'Albert Durer, le fils de Torfévre, le petit-fils du marchand de bœufs. Je me suis trouvé tellement ému et intéressé au simple récit de ce grand artiste, si
ingénieux et si bonhomme que, plus d'une fois, j'ai pleuré d'admiration en lisant ces lignes si naïves. Aujourd'hui mon héros n'a plus le même nom, n'a plus la même vie; mais c'est toujours un grand artiste du même temps. Il ne s'agit plus du pauvre graveur dont la femme faisait la lessive, mais d'un peintre qui fut riche un instant et un instant grand seigneur, et qui est mort je ne sais où. Allons donc à Holbein après avoir passé par la pauvre maison d'Albert Durer; seulement, après avoir lu, à propos de Durer, une histoire si complète qu'elle ressemble à un journal, vous allez lire cette fois une biographie si extraordinaire qu'elle ressemble à un roman. Biographie ou roman, j'aurai été véridique autant qu'on peut l'être quand on a grande envie d'être vrai, et qu'on n'a pas besoin d'autre chose pour intéresser. Holbein naquit à Augsbourg en 1498, cette grande époque d'émancipation dans tous les genres. Le père d'Holbein était un peintre ; car à cette époque où les liens de l'autorité étaient encore dans toute leur force, quoique - bien près d'être rompus, nous trouvons presque toujours le fils obéissant à la profession du père, et devenant grand homme ou grand artiste quand il ne peut faire autrement; comme aussi vous trouverez toujours, en remontant au berceau de ces hommesi
part, des émigrations lointaines, des exils volontaires, des déplacements continuels, indices certains d'un malaise général ou d'une âme inquiète. Holbein voyagea de bonne heure; il fut transporté de la ville d'Augsbourg à Baie, en pleine Suisse ; et c'est là qu'il étudia la peinture en même temps que ses deux frères, Ambroise et Bruno. Les trois frères Holbein avaient pour maîtres leur père d'abord, et ensuite leur oncle Sigismond , artiste habile et ingénieux . Sigismond Holbein, oncle de Hans, n'était cependant qu'un orfèvre ; mais il était dessinateur et graveur distingué ; il gravait également bien sur le cuivre, sur le bois et sur le fer. Aujourd'hui encore, les amateurs les plus exercés confondent ses gravures avec celles de son illustre neveu. Entre autres débats, on n'a pas encore décidé lequel des deux, du neveu ou de l'oncle, a gravé l'alphabet orné de vignettes tirées de la Bible. En bonne justice, et dans le doute, on devrait laisser cet alphabet à Sigismond Holbein : son neveu en a si peu besoin î
Après quelques leçons de son oncle, Holbein à lui seul fit le reste. C'est extraordinaire, cela : un enfant perdu au milieu de la Suisse, qui devine toutes les ressources du dessin et de la couleur î un peintre de ce temps-là, et un si grand peintre,
qui ne perd pas de vue les montagnes chargées de neige, et qui est grand peintre sans faire le voyage d'Italie! L'Italie, en effet, c'est la terre promise de Tartiste, c'est son école, c'est son modèle, c'est sa vie. C'est là-bas, sous ce ciel bleu, sous ce soleil éclatant et chaud, sur cette terre chargée de chefsd'œuvre; c'est là-bas, au milieu de ces passions qui bouillonnent, de ces nations qui se croisent, de ces héros qui sont entrés vainqueurs à Rome, vainqueurs par les armes, et qui en sortent vaincus par une force supérieure ; c'est là-bas, dans ce beau point de vue, que se trouve l'art. Holbein n'alla pas en Italie; il travailla tout seul, livré à ses propres inspirations et trouvant des modèles dans son âme. Encore enfant, il attirait déjà l'attention des bonnes gens de la ville de Bâle; à quatorze ans, il s'était acquis l'admiration de la foule. Ses dessins étaient recherchés ; on lui demandait déjà des portraits ; il avait fait déjà le portrait de son père et celui de son oncle d'une vérité frappante; en un mot, le succès du jeune artiste fut si grand qu'à l'âge de quinze ans on confia à sa peinture la façade d'une très -honorable maison d'un bourgeois de Bâle, qui se risqua à la faire peindre par Holbein.
Vous allez peut-être sourire ; mais c'était la mode alors. Dans ce temps-là où, Dieu merci, les
grands peintres ne manquaient pas, où la peinture était en honneur dans toute TEurope comme une gloire à part et tout italienne, c'était cependant l'usage d'exposer sur les façades des principaux édifices de la ville les premières compositions des jeunes peintres qui voulaient se faire connaître. Un grand tableau était composé sous les regards de toute une ville; la ville jugeait ou critiquait ; puis, quand tout était dit, la pluie et le vent et l'hiver effaçaient le tableau, ce qui n'était pas toujours un grand dommage. Holbein monta donc, lui aussi, sur l'échafaud du barbouilleur d'enseignes ; il exposa ses premières idées en plein air, et les Suisses arrivaient autour de lui, admirant ce qu'il faisait pour eux et ce qui devait être perdu pour nous. C'est ainsi qu'ont été exécutées deux grandes compositions qui firent à juste titre l'admiration de leur époque, une Danse de paysans, au coin du marché de Bâle, et, sur le toit de planches qui recouvrait le pont, la Danse des morts. On n'a conservé de \si Danse des moi^ts que quelques gravures incomplètes , et cependant les faibles souvenirs de ce chef-d'œuvre ont eu sur la peinture une influence immense qui se fait encore sentir de nos jours. A la vérité, c'était de singuliers bourgeois que les bourgeois de Bâle, qui avaient de pareilles expositions au coin de leurs
bornes, et ils auraient bien pu dire, en voyant le Louvre, ce que disait ce Gascon du bon temps des Gascons : Voilà qui ressemble à la façade délicieiise de la maison de mon père. Auriez-vous jamais cru que de véritables Suisses aient poussé à ce point Tamour et en même temps le luxe dans les arts? Mais il est bien avéré que de nos jours nous ne savons pas un mot de Phistoire.
Quand il eut fait ses preuves sur les murs des maisons bourgeoises et sur les planches des ponts, et avec le visage de son père et de son oncle, Holbein fut enfin admis à d'autres preuves plus honorables : de la façade des maisons il passa dans les appartements ; les bourgeois et leurs femmes lui confièrent leurs visages. Voilà comment il a jeté à Bâie une grande quantité de portraits, de tableaux d'histoire et de dessins originaux. Tout ce qu'Holbein a fait dans ce temps-là est admirable: c'était une facilité merveilleuse, même pour cette époque, où la fécondité était un des caractères du talent. Parmi les dessins d'Holbein, les plus beaux sont ceux tirés de la Passion. Rien n'est beau comme la Passion d'Holbein : c'est une suite de dessins d'une perfection achevée ; ils forment eux seuls une galerie que Ton quitte toujours avec regret, et dans laquelle, après de longues réflexions, on découvre toujours des beautés
nouvelles. Ici s'arrête la nomenclature des chefsd'œuvre de notre Holbein avant son départ de la Suisse ; ici commence sa vie véritable, sa vie de roman et d'aventures, quand il devint grand seigneur à Londres sous Henri VIII, comme les peintres ses égaux devenaient grands seigneurs en Italie sous les Médicis.
Holbein était marié. Un jour que sa femme était venue le troubler dans son travail par une de ces insupportables tracasseries féminines qui ont jeté tant d'hommes de talent dans le célibat le plus triste comme dans un port tranquille, un homme entra chez Holbein, et, le voyant si triste et si affligé, et l'âme dans ce grand désordre :
« Qu'avez - vous donc, lui dit-il, mon cher Hans?
— Hélas! dit Holbein, vous me voyez le plus malheureux des hommes ! Ma femme est acariâtre et méchante ; elle est sans cesse à mes côtés, me fatiguant de son oisiveté et de sa mauvaise humeur. C'est un lourd et cruel fardeau que j'ai là ! Mon Dieu ! quelle différence entre cette femme et la femme que j'ai cru épouser ! Avant ses noces, c'était une jeune fille folâtre et rieuse, agaçante, et vive, et tremblante, pendue à mon chevalet toujours, toujours prête à me servir de modèle quand je peignais mes anges , une véritable beauté des
montagnes, blanche, et ferme, et éclatante! Je Tai épousée il y a de cela dix-huit mois, vienne le lundi de Pâques.
— Et à présent, reprit l'ami d'Holbein, à présent, voulez-vous que je vous dise ce qu'elle est, votre femme, Holbein? C'est une acariâtre et volontaire maîtresse, c'est un démon à votre chevet le soir, un réveille-matin bruyant et disgracieux ; c'est un ouragan continuel qui vous opprime, pauvre Hans. A présent, elle n'est plus belle pour toi ; elle ne songe même plus à être belle ; elle n'est plus parée que pour les autres... Chez toi elle est négligée, triste, grondeuse; elle ne croit plus à toi ni à ton art ; elle s'interpose entre toi et le soleil quand tu veux peindre, entre toi et le repos quand tu veux dormir, entre toi et le plaisir quand tu veux te livrer à tes folles bouffées de joie. A présent, et c'est la chose fatigante, cette femme t'apparaît toujours comme un triste point d'interrogation toujours dressé devant toi ; elle veut savoir la cause des moindres mouvements de ton âme, pourquoi tu es triste, pourquoi tu es gai, pourquoi tu n'es ni gai ni triste, secrets que tu ne sais pas toi-même. Ah ! pauvre homme que tu es î Tu es un homme perdu, mon Holbein!
— C'est bien vrai cela, dit Holbein. Quelle triste destinée ! Avoir tant de couleur et d'idée ! avoir un
si grand besoin de produire, une immense envie de liberté, de bonheur, de plaisir, et se trouver marié pour toujours ! C'est bien malheureux , cela! »
Et il se promenait de long en large. Son ami le regardait avec un sourire singulièrement fin et moqueur. Cet homme était d'une taille médiocre, d'une physionomie très-indécise, entre la malice et la bonhomie, physionomie aux mille nuances, qui savait dire tout ce qu'elle voulait sans s'expliquer jamais. Cet homme était une puissance, cet homme s'appelait tout simplement Erasme.
Il abandonna ainsi son ami Holbein à sa mauvaise humeur; il aurait craint de l'affaiblir en la dérangeant. Holbein se promenait, considérant sous toutes ses faces sa position misérable, la faiblesse de son âme, la volonté énergique de sa femme. Plus il se débattait dans cet abîme, et moins il trouvait d'issue pour en sortir.
c( As-tu connu Albert Durer? dit Érasme.
— Un grand artiste! reprit Holbein.
— Oui, dit l'autre, un grand artiste, simple, neuf, merveilleux, admiré, le roi de son art , travaillant nuit et jour pour vivre , et qui est mort battu par sa femme, lui, le noble Albert Durer î »
Holbein leva les mains au ciel en poussant un soupir.
Érasme reprit, et comme s^il se parlait à luimême :
« O malheureux, malheureux Albert! toute sa vie tourmenté ! en proie toute sa vie à cette mégère! Elle aussi, avant les noces, elle avait été bonne, et svelte, et jolie; mais, après les noces, elle est devenue disgracieuse et méchante... Voilà ce que deviendra ta femme bientôt. Prépare donc tes deux joues, pauvre Holbein! ))
Je n'ai pas la fin de cette conversation étrange, dans laquelle Érasme eut besoin d'appeler à son aide toute sa logique, tous ses sarcasmes, et, qui plus est, tout son sophisme, pour persuader à cet ami malheureux qu'il eût tout de suite à briser cette chaîne, à quitter ce despote, à se faire libre et heureux. Il fallut combattre longtemps l'incertitude d'Holbein... Quitter sa femme ! c'était là une action bien étrange pour ce siècle, une action incroyable. Sortir de la patrie, aller au loin, loin du foyer domestique, se faire jeune homme une seconde fois ! Et puis, où aller ? en quel lieu ? Qui empêchera sa femme de le rejoindre? n'irat-elle pas le deviner en Hollande ou en Italie? Holbein, songeant à tant de dangers, était prêt à reprendre ses fers.
. Mais Érasme avait une de ces volontés qui ne s^effrayent pas de si peu. Erasme, ce petit être que vous voyez se glisser si haut avec tant d'esprit et une patience si courageuse, est peut-être la volonté la plus ferme du seizième siècle. Bien entendu que nous ne parlons pas de Luther. Erasme a fait tout ce qu'il a voulu : il a été l'ami des puissances les plus opposées, il a conservé sa neutralité au milieu de tant d'opinions, de guerres et de conflits de tout genre qui ont remué l'humanité dans sa base ; il a été tout ce que pouvait être un homme dans ce temps-là sans être esclave; il a été moine, artiste et grand seigneur; il a été tout cela en même temps, tout cela si bien mêlé, si bien lié, formant si bien un seul et même tout, qu'il eût été imposible de définir Érasme. Voilà l'homme qui le premier devina le génie d'Holbein, voilà l'homme qui eut pitié de lui le premier, voilà rhomme qui l'arracha malgré lui-même à sa femme, à l'obscurité et à la misère, pour l'envoyer être tout-puissant et très-heureux à la cour du souverain le plus despotique et le plus cruel de Funivers.
Il fallut donc bien qu'Holbein, maîtrisé par cette volonté toute-puissante, finît par obéir. Holbein obéit donc, résolut de quitter sa femme et son pays ; mais où aller ? Et quand Érasme lui
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parla de TAngleterre, le grand peintre recula d^un pas : il se figurait TAngleterre comme un pays au delà du monde, inculte, sauvage, ennemi de tout ce qui ressemblait à Tart; et puis quel ciel ! Mais Érasme l'ordonnait, il fallut partir : il partit.
Il partit, n'emportant avec lui que deux choses: une lettre d'Érasme et le portrait d'Érasme, qu'il avait fait avant de partir.
Cette lettre était adressée au chancelier d'Angleterre Thomas Morus, cet homme qui eut le bonheur de mourir d'une belle mort, ce rêveur dont l'utopie précède d'un siècle le Télémaque de Fénelon. C'était alors un des plus grands seigneurs du monde, le confident et Tami de Henri VIII, un des chefs de cette nation anglaise qui se préparait au règne d'Elisabeth et aux grandes révolutions qui Font suivi. Je me suis procuré à grand'peine la lettre d'Érasme à son illustre ami ; elle est écrite en beau style latin. En voici une traduction aussi fidèle que j'ai pu la faire; mais, malgré tous mes efforts, j'ai bien peur que toutes les grâces du modèle n'aient disparu dans ma version:
« Érasme de Rotterdam à Son Excellence Thomas Morus, grand chancelier d'Angleterre, salut.
« Il y a longtemps. Monseigneur, que votre humble ami Érasme de Rotterdam n'a reçu de vos
nouvelles que par Pactive renommée , qui parle de vous à tant de titres comme éloquent, comme homme d^affaires, comme homme de style, comme ami d^un roi qui n'est pas des derniers de la chrétienté. Malgré vos honorables encouragements, j'aurais eu peur, en mettant trop souvent mes indignes lettres sous vos yeux , de vous distraire de ces hautes pensées auxquelles est attaché le sort d'un peuple. Pardonnez-moi donc de vous avoir offert mes respects moins souvent que vous me Taviez permis.
« Voici à présent que je vous adresse un grand peintre, comme vous verrez. Il s'appelle Hans Holbein,de la ville de Bàle. Il a fait ici beaucoup de merveilleux portraits ou dessins d'un caractère tout neuf. C'est un homme de passion, d'originalité, et d'un travail incroyable. Entre autres choses il a fait pour la ville, sur de méchantes planches, que Jupiter protège tout seul, une espèce de fantasmagorie qui serait fort de votre goût, Monseigneur, ou je me trompe fort. On y voit une grande confusion de morts qui s'ébattent aussi joyeusement et aussi gaiement que des chrétiens vivants pourraient le faire. Cela était sans exemple avant mon ami Hans, et j'ignore où il a pris ses modèles. Il faut qu'il ait assisté au sabbat par un clair de lune d'hiver.
« Outre son talent, sa patience, sa sobriété, sa parfaite résignation à la Providence, ce pauvre cher Holbein a encore un grand titre à votre bienveillance. Monseigneur : il est marié à une trèsacariâtre et très-méchante femme. Sa résignation chrétienne a fini là; il n'a pu se résoudre à cet enfer, et il a pris la fuite, obéissant à la Providence. Soyez sa providence, Monseigneur.
c( Quant aux nouvelles particulières, j'estime qu'il n'y a rien de nouveau. Vous avez entendu parler du moine Luther : il paraît que ce moine n'est pas si écrasé qu'on le dit tout d'abord. Mais ce sont là de ces sujets de conversation qui vous brûlent comme le fer en sortant de la fournaise. »
Ainsi vous retrouverez Luther partout et toujours.
Luther, ce moine si peu écrasé, avait cependant été fort attaqué par Thomas Morus, et surtout par Henri VIII, qui devint son plus grand appui plus tard, et qui fut le premier roi du monde à confirmer ses doctrines. N'est-ce pas, je vous prie, une singulière existence que celle d'Holbein, poussé par Érasme hors de son pays d'adoption, accueilli en Angleterre par le chancelier Thomas Morus, et protégé par le roi Henri VIII? Érasme, Thomas Morus, Henri VIII, Holbein, Luther, quels héros
différents ! quel beau roman historique on pourrait faire avec ces noms-là !
Puisque nous sommes en sa présence, arrêtonsnous quelque peu devant ce terrible Henri VIII. C'est un des hommes les moins étudiés et les moins compris que nous ait laissés rhistoire. On sait qu'il a vécu , régné, et qu'il s'est battu concurremment avec deux hommes qui ont tiré à eux une grande partie de la renommée contemporaine, François P*" et Charles-Quint, ce qui était déjà trop pour que l'attention du monde y pût suffire. Henri VIII a été tellement entouré de sang, et de quel sang! du sang de ses femmes versé par le bourreau, qu'on a bien de la peine, ou même de la répugnance , à le regarder en face. L'attention des peuples s'est bien mieux arrangée des exploits héroïques de ce fou couronné, si spirituel et si brave, François P^\ ou bien encore de la vie si grande et si habile de ce grand empereur Charles-Quint : voilà ce qui a nui à l'effet de Henri VIII. Mais il n'en est pas moins vrai que c'est là une physionomie d'un intérêt puissant. Voyez-le, je vous prie, succédant à son père avare et tout-puissant, qui lui laisse une grande couronne, une grande fortune, un peuple fatigué de bénir le feu roi , et qui ne demande pas mieux que de bénir le roi qui va venir. Tout va bien pour le jeune monarque anglais. Il commence, comme
ont commencé tous les bons rois d^Angleterre avant lui, par faire une invasion dans le royaume de France. De retour en France, où il a vu François I", il trouve TEcosse pacifiée, il trouve le Parlement soumis à ses moindres ordres, il règne de près et de loin ; un instant il est l'arbitre des destinées de TEspagne et de la France, il tient entre ses mains Tavenir de la cour de Rome ; la réforme qui gronde en Allemagne ne fait qu'augmenter la puissance de Henri VIII. Il assiste ainsi à la formation de la politique européenne; il voit naître ces hautes questions tant débattues depuis lui, et partant de révolutions, sur lesquelles nous nous débattons encore; puis bientôt ses passions personnelles Tagitent autant que les guerres au dehors, lui et son royaume. Alors commence la triste et déplorable suite de ses amours légitimes; alors ses femmes montent sur Téchafaud, aussi fort étonnées de sa colère qu'elles ont été étonnées de la violence de son amour. La cour, formée à ce caractère emporté, ne s'étonne de rien; le peuple fait comme la cour: tout va bien. Peu à peu le pape lui-même se voit exposé à ce redoutable monarque. Un matin, en se réveillant avec une nouvelle passion dans le cœur, le roi sépare violemment le royaume d'Angleterre de la communion catholique. C'en est fait, le plus grand
coup est porté à la religion du pape; elle ne se relèvera pas de ce grand exemple. Bien plus, Henri VIII se déclare grand pontife; il réduit à trois le nombre des sacrements; il renverse les monastères avec plus de fureur que Luther luimême; et Charles-Quint, le voyant faire, Charles- Quint lui-même, qui mourut moine, regrette tout haut de ne pouvoir plumer lui-même la poule aux œufs d'or. Et quand une fois il fut entré un peu avant dans ses propres institutions religieuses, il les fonda, il les soutint, il les défendit, comme elles ont toutes été défendues et fondées, par le sang. Il a fait mourir à lui seul autant de misérables pour le crime de croire ou de ne pas croire que rinquisition même de Philippe II. Il a bouleversé ainsi de fond en comble Fesprit de la nation; il a ouvert ainsi la porte à ces hérésies religieuses dont le nombre égale les étoiles du firmament; il a refait le dogme catholique cinq ou six fois avec Timperturbable sang-froid dMn homme qui est soutenu à la fois par une bonne armée et par une révélation venue d^en haut. Du reste, rempli de qualités brillantes, spirituel, généreux, désintéressé, magnanime; le jour d'après, injuste, opiniâtre, cruel, avide, implacable, amoureux, jaloux et violent à outrance. Et cependant il fut aimé, car il se fit peuple très-souvent, et très-
souvent il allait à la taverne en vrai hommepeuple , portant à la main un gros bâton ferré sur lequel il s^appuyait et qui ressemblait tout à fait à la massue d^Hercule. Il est mort d'une colère rentrée après avoir ordonné des supplices; il a été pleuré avec des larmes véritables par son peuple. Tout ce que je vous dis là serait fort incroyable si je ne faisais qu'un roman ordinaire ; mais ce que je dis là c'est de l'histoire, l'histoire, le plus vrai, le plus surnaturel et le plus singulier des romans.
Voilà donc en quelles mains et parmi quel peuple tomba Holbein. Holbein, en arrivant à Londres, se rendit chez le chancelier Thomas Morus. Le cœur lui battit bien violemment quand il se trouva en présence de l'ami de Henri VII L Thomas Morus fait dans cette histoire un grand contraste avec Henri VIII. Homme de sang-froid et d'étude, de conscience et de calme, très-versé dans la science des lois, qui n'était pas une petite science à cette époque, aussi habile dans les belleslettres qu'Érasme lui-même, poète et philologue, vivant de peu, aimant à rêver de belles républiques bien tranquilles, et perfectionnant encore l'idéal de Platon, homme éminent, qui eut tous les goûts élégants d'un grand seigneur et toute la pauvreté d'un magistrat intègre et d'un courtisan
qui ne sait pas flatter : tel était le célèbre chancelier d'Angleterre Thomas Morus.
Il habitait alors une vaste maison ouverte à tous, et qui fut ouverte sur-le-champ au jeune artiste. Thomas Morus reçut avec empressement le portrait et la lettre. Il s'arrêta longtemps à regarder le portrait, qui nous est resté comme un des chefsd'œuvre d'Holbein. A la fin il. ouvrit la lettre, il la lut en souriant, car c'était un homme qui aimait à lire Érasme; puis, prenant la main d'Holbein:
ce Hans Holbein, lui dit-il, soyez le bienvenu en Angleterre ; vous êtes ici dans la maison d'un ami. Tout ce que je possède est à vous, jeune homme; car vous m'avez apporté une recommandation puissante, le portrait d'Érasme. Restez donc ici, vivez-y tranquille; et, si votre femme vient vous y chercher, eh bien! nous mentirons -une fois, et nous dirons à votre femme : « Hans « Holbein n'est pas ici. «
Ainsi parla le chancelier. Disant ces mots, il releva et embrassa Holbein ; et de ce jour il eut dans sa maison un enfant de plus.
De ce jour aussi Holbein fut heureux et libre. Il se voua tout entier à ses travaux, si misérablement interrompus. Il vivait ainsi caché à tous, prêtant à peine Toreille aux grands événements qui se passaient autour de lui. Holbein n'en vou-
lait qu'à Thistoire passée, aux actions mémorables d'autrefois, aux héros tombés glorieusement. Il poursuivait de son mieux, dans le silence de Tatelier, les idéales perfections dont il était obsédé sans cesse ; il n'avait jamais été si heureux ; la famille du chancelier était sa famille. Il resta ainsi trois ans, produisant de nombreux tableaux d'histoire et satisfait des suffrages et des éloges de son illustre ami. Mais ce n'était pas là le compte de Thomas Morus ; il avait trop d'équité dans le cœur pour vouloir accaparer à son profit cette gloire cachée. Ces trois années furent trois années d'épreuves pour Holbein ; mais à la hn, quand il eut produit les tableaux dignes du grand nom qu'il s'est fait depuis, le chancelier jugea qu'il était temps de tirer son peintre de l'obscurité à laquelle il l'avait condamné.
Le jour de la justice vint alors pour Holbein, et ce fut un beau jour dans sa vie. Son hôte attendait un convive; mais Holbein ne savait pas quel convive était attendu. Cependant toute la maison est décorée avec pompe, les serviteurs se hâtent et s'empressent ; le chancelier est inquiet, l'intérieur du palais éclate de mille feux : c'est une magnificence royale. Morus y perdit ce soir-là une partie de son patrimoine. L'heure arrive enfin. Alors vous auriez vu dans la ville de Londres la cour
et le roi, marchant à grande hâte, s'arrêter tout à coup à la porte de cette maison ordinairement si modeste. Le chancelier était en bas, présentant la main à son roi. Le roi prit son hôte sous le bras, et ils montèrent ensemble Tescalier. Alors Henri fut surpris de Péclat de cette maison, lui qui avait vu le Camp du drap d'or. Mais ce qui le surprit le plus, ce fut la collection d^Holbein. A cet aspect le roi s'arrêta, étonné et confondu. Il avait à un haut degré le sentiment des arts, et jamais il n^avait vu réunies tant de belles peintures. Il allait d'un tableau à Tautre, muet et transporté ; il les regardait tantôt en courant, tantôt en s'arrêtant ; quelquefois il poussait une exclamation, puis il retombait dans son silence. Il nV eut jamais d'enchantement pareil. Holbein était dans un coin, attentif aux moindres gestes du prince. C'était donc là ce terrible Henri VIII ! lui, cet homme si ravi, si transporté, si occupé d'un artiste ! Cependant le roi ne se lassait pas d'admirer ; surtout, ce qu'il admirait le plus, c'était la grâce des belles dames représentées dans ces tableaux, c'était la soie, c'était le velours, c'était l'hermine de tout ce monde, c'était ce luxe vraiment royal de broderies, et de manteaux, et de plumes ondoyantes. Tous ces personnages si bien vêtus semblaient vouloir s'échapper de leurs cadres, et le roi était prêt à leur tendre les
bras et à leur dire : « Venez à moi, belles dames! » Il resta ainsi une heure entière dans sa muette contemplation.
A la tin, le roi s'écria en levant les mains :
c( Quel est Tartiste qui a fait cela ? »
Holbein tremblait de tous ses membres; son cœur battait violemment ; sa destinée allait prendre une face nouvelle. Le roi le remarqua à sa pâleur; puis, comme citait son habitude, il s'approcha tout près du peintre, et, lui parlant d'un ton irrité :
« C'est donc vous, Monsieur, qui faites toutes ces choses? c'est donc vous qui parez si bien les femmes et qui donnez tant de broderies aux hommes ? Vraiment, vous effacez ma cour, et cela mérite une exemplaire punition. »
Puis bientôt, voyant le pauvre Hans si fort interdit, le roi se mit à sourire :
« En vérité aussi, j'ai besoin de vous à ma cour pour apprendre à nos dames à se faire belles, et à nos jeunes seigneurs à s'habiller ; vous serez le grand maître de notre goût. Monsieur... Mais comment donc l'appelle-t-on, Morus?
— Il s'appelle Hans Holbein, sire, dit le chancelier; il est venu ici recommandé à moi par Érasme de Rotterdam, et il vous remercie dans son cœur de toutes vos bontés, sire. A présent, si
Votre Majesté daigne les accepter, le peintre et les tableaux sont à vous.
— Et vous me faites un grand présent, mon féal; mais le peintre me suffit. Je ne veux pas vous priver de toutes vos richesses ; gardez vos tableaux, j'emmène Holbein dès ce soir. «
Voilà comment Holbein passa de la demeure du chancelier Thomas Morus à la cour du roi Henri VIII.
A cette cour, Holbein devint le premier peintre du roi; puis il devint son ami, et d'autant plus son ami que le roi n'avait à lui demander aucune injustice, aucune violence. Aussi, pendant que l'amitié de Henri était fatale à tous les siens, Holbein seul n'eut rien à en redouter ; il fut une exception à cette cour, où la plus grande fortune était voisine de la mort, où il n'y avait qu'un pas du palais épiscopal ou du lit nuptial à l'échafaud. Le succès d'Holbein dans cette froide Angleterre, si peu exercée encore aux beaux-arts, est une chose à peine croyable ; cependant il ne peut être mis en doute. Du jour où il fut protégé par le roi il n'y eut pas à Londres une femme belle et riche qui ne voulût être peinte parle peintre du roi; d'ailleurs, il les faisait si belles ! il les faisait si riches î c'était un peintre si essentiellement grand seigneur ! Toute la cour ambitionna l'honneur de poser
devant Holbein; il n'y eut plus une illustration complète sans la consécration du peintre. Si François I" avait pu voir quelle était la protection que Henri VIII accordait à Tartiste de son choix, François P'" aurait été jaloux de son bon cousin d'Angleterre, avec plus de raison que Henri le jour où il fut vaincu à je ne sais quel exercice du corps par son cousin de France.
La fortune et les honneurs vinrent donc trouver Holbein tout à coup et le combler de leurs faveurs les plus rares. On sollicitait un portrait de lui comme on sollicitait une faveur du roi. Autour de lui se groupait, comme autour du roi, tout ce qui était distingué par la naissance, la beauté ou la gloire. Ses tableaux historiques et ses dessins étaient payés au poids des guinées. Il devint le peintre national de l'Angleterre tout d'un coup. Encore aujourd'hui ses ouvrages sont regardés par les plus riches Anglais comme les plus précieux ornements de leurs palais et de leurs musées. Aussi a-t-il été déclaré Anglais par les Anglais, qui n'ont pas voulu se souvenir de sa véritable patrie, l'Allemagne. Aussi bien, en Allemagne, il n'avait trouvé que sa femme; en Angleterre, il avait trouvé la fortune, l'estime, les honneurs, tout ce qui fait un grand artiste quand cet artiste a de rinstinct dans la tête et du génie dans le cœur.
Pour lui, il s^abandonna volontiers à ce nouveau genre de vie, qui dut lui paraître d'autant plus nouveau qu'il n'en avait aucune idée, n'étant jamais allé en Italie. Il reconnaissait tout bas combien son ami Érasme avait dit vrai. Il était tout entier à l'art et à son bonheur. Uamitié de Henri VIII pour son peintre ordinaire n^avait pas de bornes. Il se fit peindre par Holbein, et plusieurs fois, dans son royal costume. Il lui fit peindre plusieurs salles de son palais de Whitehall ; mais rincendie a dévoré le palais, qu'on a rebâti, et les peintures d'Holbein, que personne n'a pu refaire. Holbein peignit encore plusieurs grandes compositions, dans lesquelles il représenta plusieurs grands personnages de l'Etat. Si l'on considère combien ses tableaux sont finis dans leurs moindres détails, on peut dire que l'activité d'Holbein n'avait pas de bornes; et puis, si à ses innombrables compositions, à l'huile ou à l'eau, vous ajoutez tous les dessins qu'il composa pour les orfèvres et pour les graveurs sur cuivre, vous comprendrez à quel immense travail il a fallu se condamner pour suffire à tout cela. Il a acquis ainsi une immense fortune, et, à mesure que sa fortune augmentait, son crédit sur l'esprit du roi allait aussi en augmentant. A ce sujet, parmi toutes les anecdotes que je passe sous silence, I 24
il en est une que je ne puis m'empêcher de raconter.
Holbein, devenu grand seigneur, en avait pris naturellement et facilement toutes les allures ; il s'était fait une indépendance complète ; il était très-flatté, très-estimé, très en faveur, très-volontaire. C'est le propre d'un grand artiste de se mettre tout de suite au niveau de toutes les fortunes, bonnes ou mauvaises, et celui-là s'était mis au niveau de sa haute fortune de façon à la dominer. Entre autres habitudes de sa maison, il avait pris rhabitude de fermer son atelier à tout le monde, excepté au roi, quand il travaillait à quelque grande composition qu'il ne voulait montrer que tout à fait achevée. Vous sentez bien d'ailleurs qu'il était trop habile artiste pour s'exposer aux jugements et surtout aux conseils des oisifs peu exercés qui abondent dans tous les ateliers des grands peintres. Un jour qu^il était enfermé chez lui, tout entier à son travail, un certain pair du royaume, un très-grand personnage du temps, voulut forcer la porte de l'atelier et entrer malgré la consigne. Holbein, entendant du bruit dans son vestibule, sort de son atelier et explique au jeune seigneur qu'il lui est impossible de le recevoir. Le jeune lord insiste alors, disant que cette heure-là est la sienne, et qu'il ne pourra pas venir
un autre jour, et qu'enfin il veut entrer absolument. Là-dessus la dispute s'échauffe ; le jeune homme se met tout à fait en colère, et il veut entrer de vive force. Alors Holbein, hors de lui, saisit le jeune homme à travers corps et le jette en bas de l'escalier si violemment que celui-ci tomba aux pieds de ses gens en poussant un cri de douleur. Vous remarquerez que c'est là une scène qui se passe entre un simple artiste étranger et un très-grand seigneur anglais à une époque où c'était beaucoup d'être un grand seigneur.
Voilà ce que comprit fort bien Holbein quand il vit au bas de son escalier le lord d'Angleierre ramassé par ses gens; il comprit tout de suite quelles conséquences funestes son emportement pouvait avoir. Aussitôt le voilà qui monte au sommet de sa maison, et qui se sauve par le toit, et qui arrive par ce chemin jusqu'au roi Henri VIII, qu'il trouva dans son cabinet, occupé d'une dissertation religieuse. Holbein, arrivé jusqu'au roi, se jette à ses pieds, et lui demande pardon à deux genoux sans lui apprendre de quel crime il est coupable. Le roi interdit le relève, et, quand il apprend qu'il s'agit d'un lord du parlement jeté par la fenêtre, il reste interdit, car il aimait son parlement, le roi Henri VIII ! Il avait été si bon pour lui , le parlement ! il l'avait débarrassé de
toutes ses femmes, il Tavait débarrassé du pape et Tavait reconnu le pape de son royaume. Holbein reçut donc de très-vives réprimandes; puis le roi, toujours bon pour lui, lui montra du doigt la porte d'une chambre dont il lui défendit de sortir. Holbein reste là, renfermé chez son hôte royal, et fort peu inquiet au fond de Pâme, car il connaissait la toute-puissance de son protecteur. Au bout de quinze jours, quand le jeune lord trouva qu'il avait été assez longtemps malade, il se fit porter chez le roi. Il était soutenu par ses domestiques, il était tout entouré de bandelettes, il s'était mis dans l'état le plus pitoyable qu'il avait pu imaginer.
ce Sire, cria-t-il, sire, justice ! justice ! »
Et son visage était très-animé, et aussi sa pantomime. Le roi cependant, feignant de ne rien voir de cette comédie, écoutait toutes ces plaintes avec la plus grande indifférence. A cette indifférence, le jeune lord ne se contint pas.
« Il s'agit d'un lord et non pas d'un chien, ditil, sire; et, puisque Votre Majesté me refuse justice, je me ferai justice à moi-même ! »
C'était là tout ce que le roi voulait.
« Vous oubliez vos bandelettes, cher lord, s'écria le roi, et vous oubliez le respect que vous devez à ma personne royale. Vous voulez aller sur
mes droits de souverain, cher lord ! Oii ! que non pas! J^ai moi seul le droit de justice haute et basse ; vous nuirez donc pas plus loin, car je ne veux pas. D^ailleurs, la question change de face : ce n'est plus une dispute de peintre à gentilhomme, c'est mille fois plus que cela, cher lord ; c'est une dispute de gentilhomme à souverain. Ainsi donc, à présent que vous m'avez manqué de respect, vous devez bien plutôt crier grâce et demander merci que de crier vengeance. Quant à Holbein... Sortez, Holbein (et en même temps l'artiste sortait de sa chambre] ; quant à Holbein, apprenez cela. Monsieur, et retenez bien mes avertissements, je vous prie. Voici un artiste qui est un des plus précieux joyaux de notre couronne d'Angleterre ; c'est un homme rare et que je ne saurais retrouver de longtemps si je venais à le perdre ; voilà pourquoi il faut me le conserver. Monsieur, et ne pas lui chercher querelle. A l'heure qu'il est, si je veux, je puis envoyer ramasser sept paysans, les premiers venus, et en faire sept comtes comme vous, milord ; mais de sept comtes tels que vous je ne ferais pas un peintre comme lui. Vous ferez comme vous l'entendrez, Monsieur le gentilhomme; mais je vous déclare ici hautement que s'attaquer à Holbein, c'est s'attaquera moi... Adieu, Holbein; rentrez I 24.
dans votre atelier, et soyez tranquille, vous êtes sous le manteau du roi. )>
Holbein s'en alla fort tranquillement, et, depuis ce jour, il nV eut plus personne qui voulût entrer dans son atelier sans sa permission.
Vous voyez que c^était une mode alors, et une grande mode, de protéger Part et les artistes : Tempereur Maximilien proclame, au milieu de sa cour, qu'Albert Durer vaut un duc; le roi Henri VIII proclame, dans la sienne, qu'Holbein vaut sept comtes ; à la cour de François P"", il se trouve de très-grandes dames pour protéger tout ce qui était artiste venu de loin, pour embrasser tendrement les poètes endormis, mode salutaire et honorable. C'est par Tari que le genre humain a commencé à s'affranchir ; ce sont les grands poètes, les grands architectes et les grands peintres qui ont commencé les premiers à enseigner Tégalité parmi les hommes. Les philosophes sont venus ensuite, qui ont fait le reste quand tout était fait. Cela a duré jusqu'à Louis XIV, lorsqu'il livra, lui, le roi, à son ami Molière, les petits marquis de sa cour. N'est-il pas vrai qu'en lisant ce trait de Henri VIII vous avez un peu moins d'horreur pour le mari d'Anne de Boleyn ?
Car, malgré nous, il faut bien arriver à ces hor-
ribles histoires de bourreau qui ont attristé la vie d'Holbein. L'amitié du roi Henri VIII était une de ces amitiés néfastes dont les conséquences sont horribles, et il était bien difficile de toucher la main de cet homme sans toucher le sang. Aussi , malgré tant de prospérités et d'honneurs, la vie d'Holbein était bien triste. Il avait beau se retirer dans la méditation et la retraite, il avait beau ne rien comprendre aux événements qui se passaient devant lui, toujours il arrivait que les événements le frappaient au cœur sans qu'il eût le droit de se plaindre. Bien plus, le soir même des exécutions les plus cruelles, il fallait porter un visage riant devant le soupçonneux monarque. Cest ainsi qu'il y eut un jour dans la vie d'Holbein où il vit monter sur réchafaud son premier protecteur, son ami, son père, celui qui Tavait reçu dans sa maison, qui Pavait fait asseoir à sa table, celui qui Pavait donné à Henri VIII, le lord chancelier d'Angleterre lui-même, Thomas Morus. La mort de Thomas Morus couronna dignement sa vie. Il avait été longtemps captif à la Tour ; il avait défendu de son mieux, non pas sa tête, mais quelque chose de plus précieux que sa tête, sa croyance. Seul dans ce vaste royaume, qui obéissait en silence et qui soumettait au monarque jusqu'à sa conscience, Thomas Morus défendit la liberté de la foi. Ce
fut un jour de grand deuil pour TAngleterre et pour Holbein.
Je n^ai pas besoin, n'est-ce pas? de vous faire remarquer longuement quelle dut être la douleur de cet honnête artiste allemand quand il se vit, lui si heureux et si peu tremblant, devant un monarque si terrible, car la mort de Thomas Morus n'est pas la seule mort qu'Holbein ait eu à pleurer, car ce n'est pas la seule disgrâce qu'il ait eu à subir. Holbein a pleuré sur toutes ces morts, il a partagé dans son cœur toutes ces disgrâces. Presque toutes les femmes qui ont passé par les amours de Henri VIII, et qu'il a chassées violemment de son lit, soit pai" le fer, soit par le divorce, Holbein les avait admirées le premier; il les avait vues presque toutes jeunes, et parées, et riantes, reines en espoir; il avait fait leur portrait à toutes, car lui aussi il donnait des couronnes : témoin Anne de Clèves, que le roi épousa sur la foi d'un portrait d'Holbein, et qu'il renvoya quelques mois après, par arrêt du parlement, sous prétexte qu'elle ne parlait que l'allemand, qu'elle ne savait pas la musique et qu'elle ressemblait à une grosse cavale flamande. Du reste, il n'eut pas un reproche pour Holbein.
Mais Holbein, quelle dut être sa frayeur quand il vit monter sur Téchafaud la reine Catherine
d'Aragon, cette belle Espagnole! Quelques jours après, comme Péchafaud n'était pas encore lavé, comme le sang royal fumait encore, Holbein fut appelé pour faire le portrait d'une autre reine, Anne de Boleyn. Il fit aussi le portrait de celle-là, songeant, malgré lui, à Catherine d'Aragon. Comme la main tremblait au peintre ! comme son cœur battait ! comme il la vit déjà mourante et condamnée, cette femme si fière alors, et si éclatante, et si belle, et si aimée, celle pour qui Henri VIII commettait son premier crime juridique ! Anne de Boleyn était loin de prévoir ce qui se passait dans la pensée de son peintre ; seulement elle le trouva triste et mélancolique. Lui, cependant, il peignait toujours. Pour la première fois il rencontrait dans son travail de ce genre des difficultés insurmontables ; pour la première fois la couleur lui manquait, le jour lui manquait; je ne sais quelle ligne blafarde se prolongeait péniblement sur ce cou si frêle et si blanc. Le roi luimême s'en aperçut :
« Voilà une bien vilaine ligne noire sur le cou de notre souveraine, » dit-il à Holbein.
Le pinceau tomba des mains d'Holbein.
Plus tard, cette ligne noire lui revint en mémoire quand Anne de Boleyn, à son tour, monta sur l'échafaud de Catherine d'Aragon.
Ces pauvres femmes, comme elles ont souffert! et comme elles ont aimé cet homme ! et comme elle a dû être peu étonnée, cette pauvre Anne de Boleyn ! Après Anne de Boleyn vint Jeanne Seymour ; mais celle-là échappa à Téchafaud par sa mort naturelle. Holbein lui-même n'eut pas le temps de la peindre, tant elle mourut vite, cette pauvre reine, la seule que son époux a pleurée ! Puis vint le tour de cette grosse cavale flamande qu'il répudia si vite, puis le tour de Catherine Howard, nièce du duc de Norfolk, comme Tétait la jeune femme décapitée; Catherine Howard, bonne et douce, spirituelle, jolie, la plus jolie de toutes celles qui avaient posé devant Holbein. Le jour où Holbein.la peignit, il aperçut encore cette fatale ligne noire qui Pavait déjà tant épouvanté. Henri Vni Taperçut à son tour. Cette fois il comprit Holbein, et, pour le rassurer, et peut-être pour se rassurer lui-même, il se précipita dans les bras de Catherine; il baisa ses mains avec toutes sortes de transports. Holbein pleurait, le roi pleurait aussi ; Catherine les regardait pleurer sans rien comprendre à cette scène extraordinaire; la fatale ligne noire ne disparut pas.
Et celle-là monta aussi à la Tour de Londres, où elle eut la tête tranchée avec lady Rocheford, un autre modèle de Holbein ; et Holbein la pleura
plus qu'il n'avait pleuré l'autre, car il l'aimait, car il aimait toutes ces belles femmes qu'il avait vues dans le plus grand éclat, et dont il avait prévu d'avance l'affreux destin.
Vous savez qu'en vieillissant le roi devint furieux, et que sa colère n'eut plus de bornes. Les plus illustres têtes de FEtat tombèrent sous le couteau fatal. Il arrivait souvent qu'Holbein apprenait la mort d'un homme dont il avait fait le portrait, il n'y avait pas six mois, dans tous les attributs de la puissance. Son humeur se ressentit de cette position d'esprit ; il se figurait qu'un portrait de lui était un arrêt de mort, et il refusa d'en faire davantage. Il fallait bien des instances ou bien du crédit pour le faire renoncer à cette résolution. Un jour même, comme il était à faire le portrait d'un vieux gentilhomme et celui de sa fille, on le vit tout à coup se jeter comme un furieux sur ces deux figures admirablement commencées, et les détruire sans qu'il en restât une seule trace; puis, quand tout ce tableau fut effacé, le pauvre peintre reprit sa sérénité, et avec son charmant sourire :
a Vous et votre père. Madame, dit-il à la jeune fille, vous vivrez encore longtemps. »
Ils vivaient ainsi ensemble, le peintre et le roi, vieillissant ensemble, le roi traitant son peintre
comme un ami devant lequel on n^a pas à rougir, le peintre plein de respect et d^amitié pour son maître; et c'est là une chose extraordinaire : Holbein, si doux, si humain, si grand artiste, aimait Henri VIII. Il plaignait sa férocité, il pleurait sur ses crimes; mais il se sentait entraîné vers lui malgré lui-même. Ils vivaient donc ainsi sans se rien dire de ce qu^ils avaient sur le cœur ; seulement un jour, un jour d'hiver, comme ils se promenaient dans le parc, arrivés à un certain endroit où le roi avait appris la mort de Catherine, le roi et son peintre s'arrêtèrent tout d'un coup, et ils se regardèrent sans se parler.
A la fin Henri rompit le silence :
« Elle était bien belle, Holbein ! lui dit-il.
— Oui, sire, dit Holbein ; et Tautre aussi était bien belle! »
Puis il ajouta :
« Elles étaient bien belles toutes les six. Votre Majesté! »
Le roi se couvrit les yeux de sa main.
c( Et laquelle regrettes-tu le plus, Holbein ? )i
La réponse était difficile. Heureusement le roi fut saisi d'une atroce douleur qui le suffoqua.
Huit jours après il était mort. Il mourut le lendemain du jour où il avait fait décapiter le jeune comte de Surrey; le lendemain il en-
voyait à la mort son oncle paternel le comte de Norfolk.
Toute TAngleterre le p^leura avec des larmes véritables.
Holbein le pleura plus que tous les autres : Henri VIII était son ami, son appui ; il lui devait tout, et il l'estimait.
Depuis ce temps Holbein vécut à Londres fort retiré et assez obscur; il ne fit qu'un portrait mémorable, le portrait de la jeune Elisabeth, fille de Henri VIII, la même qui fut depuis roi d'Angleterre, qui régna avec Shakespeare comme son père avait régné avec Holbein, et qui suivit avec tant de cruauté les leçons d'échafaud et de majesté royale livrée au bourreau, que lui avait léguées son père.
Sept ans après la mort du roi, en i554, surgit tout à coup dans la ville de Londres cette peste mémorable qui ravagea avec tant d'acharnement cette capitale si remplie de vie et de plaisirs. A proprement dire, ce fut une peste italienne, suivie de terreurs tout à fait italiennes : on se fuvait, on avait peur. Malheur alors à ceux qui sont seuls! pour ceux-là la mort est horrible. Elle fut horrible -pour Holbein, qui n'avait que soixante-six ans. Seul dans cette grande ville qui n'était pas sa patrie, seul, sans amis, sans parents, sans consolation,
survivant à tous ses protecteurs, il attendit la peste, dont il sentait le souftie brûlant. Son agonie fut longue, il avait peine à mourir. En mourant il repassa en lui-même toute sa vie, il compta un à un ses jours de bonheur et ses jours de peine, et, tout bien compté, il jugea qu'Érasme lui avait rendu un mauvais service. En effet, qu'était-il venu chercher à Londres? Une renommée qu'il eût trouvée partout, peut-être encore plus grande et plus illustre; une fortune qu'il ne pouvait laisser à personne et qui ne le faisait pas mieux mourir. De combien de peines et de traverses sa vie avait été remuée ! à combien de funérailles il avait assisté en silence et dans l'ombre ! combien peu de ses modèles il pouvait retrouver vivants ! Et puis quelle triste histoire autour de lui î quel triste ciel au-dessus de sa tête! et puis toute sa vie suivre un roi et obéir aux moindres caprices de ses amours; voir son portrait de la veille passer du palais au grenier, rongé par les vers pendant que la hache tombe sur le modèle ! Oh ! ce n'est pas là une vie iaite pour Fartiste : il faut à l'artiste de l'air, de la liberté et du soleil; il lui faut l'Italie et non pas l'Angleterre ; il lui faut des fêtes, des plaisirs, des amours folâtres, et non pas des dissertations religieuses etdeséchafauds. Voilàce que comprit Holbein en mourant. Il comprit qu'il avait profané et
gaspillé sa vie à la cour; il comprit qu'il avait manqué au bonheur, il comprit qu'à tout prendre mieux eût valu la tyrannie de sa femme, qui lui aurait donné des enfants, que Tamitié non moins tyrannique d'un roi qui ne lui avait donné que ce que peuvent donner les rois, de la fortune et des honneurs. Alors il eut une dernière pensée pour sa chère Allemagne, pour les montagnes de la Suisse , pour le pont joyeux où il avait représenté la Danse des morts, pour sa pauvre maison, si pleine de vie et si tranquille; puis il mourut, cherchant vainement, parmi toutes les religions qu'avait semées son maître autour de lui, dans quelle religion il devait mourir.
Il mourut sans que la ville de Londres sût qu'il était mort, il mourut sans être pleuré par personne; il mourut de la mort du Titien, mais il n'eut même pas les honneurs funèbres du Titien. On n'a jamais su où reposait le cadavre pestiféré du plus grand peintre de son temps.
Au commencement du XVI P siècle le comte Arundel , l'un des plus chauds admirateurs des chefs-d'œuvre de l'art, et particulièrement d'Holbein, voulut élever un monument funèbre à la mémoire de ce grand artiste, dont il rassemblait les moindres dessins à grandes peines et à grand:-
frais ; on plongea, par ses ordres, dans le cimetière de la peste de i554, mais on ne put rien découvrir; on n^eut pas même un lambeau d^Holbein pour élever un tombeau à ses restes. Soyez donc Pami du plus terrible roi du monde et le plus grand peintre de votre temps !
J'ai peu parlé des chefs-d'œuvre d'Holbein, d Sabord parce qu^ils sont généralement trop connus pour qu'il soit nécessaire d'en parler, ensuite parce qu'il entre dans mon plan de finir le récit biographique de ces hommes à part, récit que personne n'a fait encore, pendant que plusieurs se sont occupés de leurs ouvrages dans les plus minutieux détails. Cette fois^ autant que nous le pourrons, nous substituerons Phomme à l'œuvre, le peintre à son tableau; nous ferons pour eux ce que Plutarque a fait pour les anciens héros : il a laissé de côté leurs batailles pour leurs histoires de ménage; il leur a ôté leur cuirasse pour les revêtir de la robe de chambre , et personne ne lui en a su mauvais gré.
On voit à Bâle plusieurs beaux tableaux d'Holbein, entre autres la Vierge dans une pose admirable, pleine de candeur et de pureté, ayant à ses pieds le bourgmestre de Bâle, sa fille, sa femme et ses sœurs. La galerie de Dresde possède plusieurs chefs-d'œuvre de cet artiste. On peut voir au
Louvre un de ses plus beaux tableaux , mais PAngleterre a presque tout gardé. Plus riche et plus passionnée pour Fart que nous-mêmes, PAngleterre, quand elle a un chef-d'œuvre, ne le lâche jamais.
l'iON histoire est touchante, ou plutôt son l'I ^ W y histoire est touchante à elle , la pauvre
- ■ "* — iihlle! Si gracieuse et si jolie. Sa vertu
Ta perdue. Pour avoir commencé par être honnête, elle est dans la fange aujourd'hui ; si elle eût commencé par le vice, elle serait dans la soie et dans Tor. Voilà notre justice !
Voyez-vous , il y a tant de misère aujourd'hui ! il est si difficile de vivre, même aux femmes qui vivent de si peu ! Les hommes pullulent sur cette terre comme les vers sur le fumier. N'ayant pas à vivre comme des hommes, ils vivent du travail des femmes. Ils se font couturières et brodeuses; ils se feraient marchandes de modes au besoin. Que voulez-vous que devienne une malheureuse
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jeune tille dans cette situation étouffée, où les rangs sont pressés comme un essaim d^abeilles dans une ruche? La place au plus fort, au plus adroit, au plus vif! La force est tout, et après la force la ruse.
Le grand sexe écrase le petit sexe. Que de pauvres êtres qui expirent ou qui se déshonorent dans un coin ! Trop heureux encore quand le déshonneur même ne leur manque pas!
Ceci va vous paraître étrange; malheureusement ce n'est pas un paradoxe.
Il faut lever encore ce coin du voile de Tétude des mœurs. Oui, voyez cela! le vice, qui ne manque pas aux hommes, manque aux femmes. Aujourd'hui plus que jamais les hommes se prostituent à Penvi; ils ont des marchés où ils vendent à un prix certain leur conscience et leur honneur; ils vendent leur plume et leur parole; ils ont des prix convenus pour leur soumission et pour leur respect... Ils font des rois, on les paye; ils défont des rois, on les paye; ils meurent, on les paye. Les hommes se vendent sous toutes les formes^ sous toutes les apparences, sous toutes les espèces. La vénalité les enveloppe de son manteau , elle les met à Tabri de son bras puissant. Tout se vend encore chez les hommes. Les révolutions leur profitent en les secouant. La révolution met à
flot ce qui était à sec; elle bâtit sur les places vides, elle renverse les palais déserts, elle dresse des monuments à des héros nouveaux , des temples à des dieux inconnus, des trônes à des rois bourgeois; elle fait tout pour les hommes et rien pour les femmes. Cette fois elle a ôté aux femmes leur dernière ressource, le vice.
Plus de vice! plus de passion! plus de ces mouvements irrésistibles qui poussaient le riche à enrichir son idole! Phryné n^est plus possible ; le monde des courtisanes est au rabais ; il se déteint, il passe, il quitte ses riches vêtements, il pâlit, il s^agenouille, il tend la main. Soyez belle, et jolie, et jeune, qu^importe? Le vieillard vous regarde d'un œil terne et mort; le jeune homme passe son chemin, tout entier à ses ambitions politiques ; l'artiste est pauvre comme toi , pauvre fille; la jeunesse des princes, cette source des grandes fortunes, ne fait plus la fortune de personne. Où est la maîtresse du prince royal? Et comment voulez-vous que le prince ait une maitresse? la Chambre des députés lui donne un million de plus le jour où il sera marié.
La pauvre enfant (j'en reviens à mon histoire), la misère la tenait au corps ; la misère, silencieux et froid compagnon, la misère la suivait pas à pas; la misère froissait sa robe fanée , déchirait son
mouchoir troué, pénétrait son soulier d'eau pluvieuse"; c'était la misère qui faisait son lit avec quatre brins de paille, qui chauffait son poêle avec une once de charbon ; la misère lui servait de femme de chambre le matin et le soir; la misère dressait sa table sur son pouce rougi par le froid ! Elle marchait donc suivie et précédée, et enveloppée de toute part, par son triste compagnon, la misère!
Ce n^est pas un compagnon comme un autre : il n^a ni cœur, ni âme, ni sourire, ni larmes, ni pitié, ni rien d^n homme. Un autre compagnon, quel qu'il soit, au bagne même, s'attache à son compagnon, et partage avec lui ce qu'il peut avoir, n'eût-il rien à partager. La misère, pauvre diable qui ne parle pas, qui ne soupire pas, qui ne vous regarde pas ! Il pèse sur vous comme un plomb. Cependant la pauvre fille marchait d'un pas léger.
Elle arrive chez une vieille. La vieille femme, cet égout moral des grandes villes, la vieille femme est une sentine où viennent se rendre toutes les immondices des passions humaines. Ces êtres-là, qui l'eût dit? ont déshonoré les cheveux blancs; elles ont des grandes rnains osseuses et desséchées qu'elles tendent au coin des rues le soir, et dont le toucher vous dessèche même à
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travers votre manteau. La vieille avait partagé le sort des jeunes : elle était veuve de vice, elle aussi ! Cependant elle avait encore un fauteuil en cuir pour s^asseoir, un pot de terre pour se chauffer, un registre pour écrire sa dépense, un gros vieux matou pour avoir quelque chose à aimer. Du reste, la vieille était triste, Tœil morne, la tête basse, le poil abattu ; mais son chat favori faisait le gros dos.
Mon héroïne, — hélas! hélas! elle était tremblante!— mon héroïne s^avança vers la vieille; elle se posa devant elle et lui parla humblement, lui montrant du geste son invisible compagnon, la misère. Pour peu qu'on ait des yeux, on le voit à droite et à gauche, long, fluet, aigu, qui circule comme l'air de décembre autour du pauvre! a vieille vit tout de suite ce qu'elle avait, la pauvre fille! mais la vieille, dure comme son propre malheur, était dure au malheur d'autrui.
C'était une de ces âmes coriaces qui ont passé à travers toutes les rugosités de la vie, âme battue, tannée, salie, raclée, pelée rouge et noire, toute plissée, toute ridée, réduite à rien, élastique comme la gomme dans Técritoire d'un censeur, d'un usurier ou d'un huissier. La vieille resta écrasée un instant dans sa contemplation hideuse au fond de sa vilaine âme; puis elle releva ses
yeux rouges et inégaux, et, voyant ce frais visage amaigri qu'il aurait été si facile d'arrondir, voyant ces mains qui pouvaient devenir si blanches, voyant cet œil bleu aux longs cils, la vieille poussa du fond de son atroce poitrine un horrible soupir... Que ce joli visage lui rappelait des temps plus heureux ! Gomme autrefois elle se serait plu à parer ce beau corps si mendiant, à rehausser par la blanche dentelle cette tête si mignonne, à couvrir d'un fin tissu ces épaules si fraîches, à mettre des gants glacés à ces mains glacées, à renfermer dans un soulier étroit ce pied qui se joue dans cette épaisse chaussure ! Quel chef-d'œuvre elle eût fait de cette pauvre fille, Finfâme vieille! Gela eût été aussi grand miracle que le miracle de Pygmalion ! Et quand il eût été fait, ce chefd'œuvre, quand il eût été bien posé sur sa base, bien réchauffé par le soleil, bien éclatant de lumière, bien animé par le rayon d'en haut, alors le Phidias ridé et en jupon sale eût appelé autour de •sa statue tous les connaisseurs de la ville et de là cour. Pygmalion eût mis à l'encan son chef-œuvre, il eût prostitué sa Galatée pour de l'or !... G'étaient là les passe-temps les plus dangereux , les plus doux et les plus lucratifs de la vieille dans ses beaux jours.
A Taspect de la jeune fille, son stupide visage
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s'éleva jusqu'à Fintelligence, elle regarda de bas en haut et de haut en bas le bloc informe et charmant. Elle était comme Tartiste du bon La Fontaine devant le marbre de Carrare : « Sera-t-il dieu, table ou cuvette? » Il sera dieu! dit Tartiste dans son premier instant d'enthousiasme. Mais Part ! où est-il ? qui veut de Part?. . . Le statuaire, qui allait faire un dieu, se rappela tout à coup qu'on n'adore plus les dieux; le marbre devint cuvette ou table. La vieille hocha la tête d'un airmécontent : elle venait de perdre son dieu, elle aussi. c( Ma fille, dit-elle à la pauvre enfant, je ne puis rien pour vous, ma fille. Je meurs de faim, moi qui vous parle; il n'y a plus de chalands dans ma boutique si fréquentée. La nuit, on ne frappe plus à ma porte ; le jour, c'est en vain que ma porte est mystérieusement entr'ouverte. La misère ! la misère ! la misère î » Et elle caressait le gros chat, qui faisait le gros dos.
Alors l'enfant, qui s'était tenue debout et droite comme une jeune personne à marier qui comprend qu'on la regarde, voyant qu'elle n'avait plus rien à espérer, s'assit nonchalamment par terre, devant le foyer de la vieille. La vieille, avec un regard de regret et de pitié, passait ses doigts sillonnés dans cette belle chevelure blonde, machinal amusement qui lui rappelait vaguement
le soin qu'elle avait autrefois de la toison de ses brebis.
Ces cheveux étaient souples, soyeux, épais, purs de toute essence corruptrice ; c'étaient les beaux cheveux d'une pauvre tille oisive, qui n^a rien à faire qu'à se parer de la seule parure qui lui reste. Les boucles épaisses ruisselaient autour de ce cou frêle et blanc; elles tombaient en flocons sur ce front poli. La vieille se jouait avec cette masse transparente; le vent lit jaillir les cendres du pot de terre sur la longue chevelure cendrée... Vous n'auriez pas dit sur quelle partie de la tête était tombée la cendre, tant c'étaient des cheveux d'une belle couleur!
Une idée vint à la vieille.
«Veux-tu vendre ta chevelure? » dit-elle à l'enfant. Accroupie qu'elle était sur le pot de terre, le cerveau fasciné par la faim et par la vapeur du charbon, cet opium bâtard à l'usage des suicides de la populace, lenfant n'entendit rien d'abord. Ce mot : vendre ses cheveux^ lui parut un rêve, un de ces rêves de la faim et du froid qui font le sommeil du pauvre. Le rêve dure toute la nuit; le matin venu, on regrette le rêve... Quelle joie, tout cela, comparé à la réalité!
La vieille, avec le sang-froid d'un commis de boutique qui fait un faux aunage, prenant les
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beaux cheveux à leur racine, se mit à comparer leur longueur à la longueur de son bras. L'épaisse chevelure, accouplée à ces vieilles cordes tendues sous une peau flasque et jaunâtre, en prit un reflet plus doux. La vieille, elle-même frappée à son insu par ce contraste, resta le bras tendu, regardant tour à tour ce bras si sec et ces cheveux si souples.
En même temps une mèche grise et filandreuse sortant du bonnet crasseux de la vieille, on eût dit que cet horrible crin mettait le nez à la fenêtre et regardait avec envie la belle chevelure de Tenfant.
ce Veux-tu vendre tes cheveux ? dit la vieille. Ils sont longs d'une bonne aune... je te rapporterai quinze francs. »
La jeune fille, jetant les cheveux de côté et d'autre, relevant ses cheveux de son front avec sa main amaigrie, ouvrit ses yeux humides et se prit à sourire tristement. Pour quinze francs elle faisait le sacrifice de ses cheveux.
Alors la vieille se baissa jusqu'à un panier où dormait le matou. Elle dérangea le matou doucement, et elle chercha quelque chose dans son panier. C'était un large panier tout rempli de guenilles : vieilles écharpes jadis roses, et à présent toutes tachées, dont la vieille se faisait des foulards pour sa tête ; collerettes déplissées et trouées dont
elle se fabriquait des mouchoirs de poche; vieux bas chinés dont le mollet était en soie et dont le pied était en laine; vieux bas dont le mollet était en laine et dont le pied était en soie. La plupart de ces bas n'avaient plus de talon, ni en soie ni en laine. « Mais qu'importe? disait la vieille; tant qu'il y a de la tige, n'y a-t-il pas toujours du talon ? «
Elle jetait tous ces bas de côté et d'autre. Tout volait dans l'appartement : les vieux nœuds de ruban rose, le casaquin de basin, si appétissant le matin, les garnitures effeuillées, les taches, les trous, les broderies filandreuses, tout l'horrible pêle-mêle d'un luxe vicieux se trouvait dans cette corbeille. Au fond de la corbeille se trouvait une vieille paire de ciseaux : c'était cette paire de ciseaux que cherchait la vieille.
Quand elle eut retrouvé ses ciseaux, vieil instrument à faire les ongles et à couper la soie, elle reprit dans ses mains les cheveux de Tenfant, tout à la racine, jusqu'à effleurer la peau; elle se mit à couper ou plutôt à scier cette vaste et flottante nappe qu'une reine eût enviée. O malheur ! la vieille sciait, les ciseaux gémissaient, la pauvre enfant accroupie se laissait faire. M. Pope a fait un long poëme avec la boucle de cheveux enlevée ; M. Marmontel a traduit le poëme de M. Pope :
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personne ne fera de poëme sur cette chevelure qui tombe sous la main de Finfâme vieille! Peuple ignoble que nous sommes ! Après trois quarts d^heure d^horrible travail , le sacrifice fut consommé.
Quand tout fut fini, la belle dépouille fut enfermée dans un vieux journal de théâtre, autre débris de l'opulence d'autrefois. La pauvre enfant tendit la main : on lui donna quatorze francs au lieu de quinze. Elle partit. Mais le froid était vif, le froid tombait d'aplomb sur cette tête dépouillée; tout à Fheure un simple bonnet de gaze sufiisait à cette jolie tête, à présent le froid la pénètre ; le froid est insupportable : plus d'ornement, plus de chaleur, plus de boucles flottantes, plus rien ! Elle achetait un bonnet chaud avant d'acheter du pain.
Cela dura six jours, six mortels jours d'ennui. Elle avait perdu sa joie du matin, son moment d'orgueil de chaque jour, quand, devant un miroir de glace brisée, elle regardait ses blonds cheveux, quand elle se consolait de n'avoir pas de chapeau en songeant à ses cheveux. Le soir venu, elle retrouvait encore un moment de bonheur. Tout cela était perdu ! Puis revint la faim pressante; revint, plus rapide et plus silencieuse que jamais, la misère, le triste compagnon. Elle retourna chez la vieille, tenant son front dans ses
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deux mains, son pauvre front si nu et si dépouillé!
La vieille était assise : elle ravaudait ; en ravaudant elle murmurait une chanson bachique ; elle avait soif. Ce fut à peine si elle regarda Fenfant quand Tenfant entra.
La vieille lui dit brusquement :
« Tout ce que je puis faire pour toi aujourd'hui, c'est de t'acheter cette dent qui est là et qui ne te sert à rien pour ce que tu manges. »
En même temps elle appuya son doigt infect sur une dent blanche et perlée qui valait un royaume à la place où elle était.
La dent qu^elle touchait, la vieille, c'est la première dent qui se montre dans un sourire, la première dent qui se montre à travers deux lèvres roses, la dent qui s'appuie sur le front de l'amant, la dent qui prononce ce mot-là : Je t'aime ! Elle donne son charme au sourire, leurs grâces aux larmes, son accent à la colère et à l'amour; au joueur de flûte elle donne le son. Otez cette dent, plus de flûte et plus d'amour. C'est cette même dent-là que touchait la vieille.
Que vous dirai-je? elle avait tant de sang-froid à marchander cette marchandise ! c'était à prendre ou à laisser; c'était un service qu'elle rendait à la pauvre fille : tant pis pour elle si elle ne voulait
pas. Il y avait tant de dents à vendre, et de plus belles ! N'avait-elle pas déjà payé ses cheveux bien cher? L'enfant, fascinée et puis insouciante, et trop pauvre pour songer à être belle, hélas ! dit oui. Du même pas, la vieille la mena chez un dentiste.
Dans la chaîne des êtres médicaux, le dentiste est, comme le peintre et le sculpteur, un artiste de luxe. Il faut qu'on soit heureux et riche pour acheter un tableau ou pour se faire blanchir les dents. Depuis la révolution de Juillet, le dentiste, comme le marchand de couleurs, a éprouvé bien des désastres. Aussi le dentiste de la vieille, voyant venir une pratique, se mit tout bas à remercier le Ciel ; il prépara à la hâte ses instruments et étala sa trousse. Il visita la bouche de la jeune fille, mais la trouva si saine, si rose, si fraîche, si pure (toutes ses dents étaient alignées comme des perles ; elles étaient de ce ton chaud et mat qui annonce la durée), qu'il en devint pâle, car assurément la jeune fille s'était trompée : le dentiste ne voyait aucun prétexte à instrument dans cette bouche. C'était encore une journée perdue pour lui!
« Je ne vois pas une seule dent à déranger ou à polir, dit-il à la vieille, remettant son instrument dans son étui.
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— Il faut absolument, dit la vieille, arracher cette dent-là; j'en ai besoin.
— Je n'oserai jamais, dit le dentiste.
— Nous irons chez un autre dentiste, « dit la vieille.
Le dentiste réfléchit qu'il ne fallait pas laisser cette dent à arracher à un autre. Et puis les temps étaient bien durs !
ce Si j'arrachais une des dents de la mâchoire inférieure, dit-il tout bas à la vieille, cela reviendrait au même et cela ne se verrait pas. «
L'inflexible vieille montra de nouveau la dent qu'elle voulait avoir.
Alors il procéda à l'opération.
Cela fut long. La dent tenait dans ses plus profondes racines. Le dentiste était peu sûr de sa main qu'arrêtait le remords. L'enfant souffrit une horrible torture. Enfin la dent céda; elle vint au bout de l'instrument avec un très-petit morceau de la gencive (c'était un habile dentiste). L'enfant se trouva mal. On lui fit boire un peu d'eau ; on lui fit rincer la bouche. La vieille lui donna dix-huit francs, puis à ces dix -huit francs elle en ajouta deux autres : elle venait de réfléchir que les dents •ne repoussent pas comme les cheveux. La vieille était juste à sa manière. Où se niche la conscience !
La pauvre fiîle rentra dans son grenier avec vingt francs de plus et une dent de moins.
Quand elle se revit devant la glace et qu^elle v.^t sa bouche ainsi agrandie, ce gouffre ouvert entre ses deux lèvres; quand elle entendit Pair de ses poumons siffler en sortant de sa bouche, quand elle vit la grimace hideuse remplacer le sourire ; quand elle comprit que son hôtelier qu'elle payait lui parlait avec moins de compassion, quand elle entendit dans son âme retentir ce mot funeste : « Laide! tu es laide! » elle se sentit alors plus pauvre et plus nue que jamais; elle sanglotait, et ses yeux n'avaient pas de larmes. Dans l'excès de sa douleur, elle portait ses mains à sa tête; mais, ô douleur ! trouvant son crâne nu et dépouillé, ses deux m ains reculaient épouvantées comme si elles eussent touché un fer chaud.
Elle vécut encore vingt jours avec sa dent, vingt jours bien tristes et bien sombres, vingt jours sans que personne lui accordât un mot d'amitié ou un sourire, car elle avait perdu les seuls protecteurs que lui eût donnés la nature : son sourire et ses beaux cheveux; elle avait vendu les deux amis de sa jeunesse, ornements peu coûteux et charmants, et que rien ne pouvait remplacer; elle avait porté ses mains sur elle-même, plus à plaindre et plus malheureuse mille fois par ce suicide en détail que
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toutes les jeunes filles qui meurent en bloc et tout entières victimes d'un amour malheureux.
Et puis le fatal compagnon , qui ne s^était éloigné que de l'épaisseur d'un cheveu et de la largeur d'une dent, la misère, revenait sur ses pas ; et, revenue plus livide et plus mince que jamais, elle déployait ses grandes ailés de chauve-souris autour de la malheureuse fille, elle comptait ses dents une à une, ses cheveux un à un... Mais la misère n'avait plus de dents à acheter, plus de cheveux à faire vendre. D'ailleurs, que lui importe? trouver des ressources, ce nVst pas son affaire ; quand elle tient un pauvre diable à la gorge, c'est au pauvre diable à s'en délivrer par tous les moyens : plus sa victime est engourdie, plus la misère dort en paix sur son sein.
A la fin, chassée de son grenier, et n'emportant de cet asile que le fragment de son miroir, comme on emporte un remords, la pauvre fille allait dans la rue, et elle revint chez la vieille qui était en train de faire son repas; la vieille mangeait un potage dans une porcelaine ébréchée : c'était un potage succulent et odorant, tout garni de légumes et de morceaux de viande égarés dans la marmite. La pauvre enfant, voyant la vieille manger, se souvint qu'elle avait faim; mais la vieille n'y songeait pas, elle jetait son potage dans sa grande bouche avec
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une avidité toujours croissante; sa langue épaisse et large claquait dans son palais, lançant autour d'elle une salive jaunâtre et graissée. Cependant elle n'oublia pas son chat : elle lui laissa le fond de récuelle, le meilleur; le chat se fit prier longtemps pour toucher au potage; la pauvre fille ne se serait pas tant fait prier.
Quand elle eut essuyé son menton avec son bras, et son bras avec sa main, et sa main à la poche de son jupon, la vieille dit à l'enfant :
« Je t'ai trouvé encore quelque chose, ma fille : puisque tu as du courage, viens avec moi; je vais te mener chez un jeune homme qui te payera bien. Viens, et surtout ne tremble pas.
— Ma mère, dit la jeune fille, je veux bien vous suivre, mais j'ai faim; donnez-moi un morceau du pain que je vois là, et je le mangerai en chemin. »
Disant cela, elle se jeta avidement sur le pain. Mais la vieille arrêta sa main :
« Cela te ferait mal, mon enfant; il est très-heureux, pour ce que nous allons faire, que tu n'aies pas encore mangé. »
Bonne et excellente femme, va !
Elles sortirent toutes les deux.
La vieille, qui ne voulait pas être compromise, dit à la jeune fille de marcher à distance. La vieille
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avait des souliers neufs, achetés avec le prix des cheveux de Penfant, Tenfant était en pantoufles trouées; la vieille avait un châle sur les épaules, acheté avec la dent de Tenfant, Tenfant avait Tépaule presque nue : on eût dit, à les voir passer, un rédacteur et un propriétaire du Constitutionnel. Elles arrivèrent à une maison de belle apparence, rue de Tournon; elles traversèrent une grande cour; elles montèrent un petit escalier à gauche. Arrivée au second étage, la vieille sonna. Un laquais vint ouvrir la porte, et les deux femmes furent introduites dans la maison.
L'appartement était de bonne apparence; il y avait un tour au milieu de la chambre, tour bourgeois et de fantaisie, plutôt fait pour le plaisir que pour le travail, et qui annonçait bien plus un jeune homme de bonne famille qu^un simple ouvrier. Dans un coin de Tappartement, un grand jeune homme, une lancette à la main, et dans Pattitude du plus profond recueillement, était occupé à saigner méthodiquement une feuille de chou; il choisissait de préférence les veines les plus fugitives de l'innocent légume, et quand, à Taide de Pinstrument, il était parvenu à faire sortir un peu de sang, c'est-à-dire un peu du jus blanchâtre de la feuille, il poussait un cri de joie, comme s'il venait de mettre la dernière main à une pipe pour
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lui-même ou à un dévidoir pour ses sœurs.. La vieille s^approcha, attirant la pauvre fille après elle. « Monsieur Henri, dit-elle, voici la veine que vous m'aviez demandée. Voyez cela ! il y en a à choisir, j'espère ! Comme toutes ces- veines se croisent sous cette peau argentée ! Gela vaut mieux que vos feuilles de chou, n'est-ce pas? »
Et M. Henri, Esculape de dix-huit ans, médecin depuis quinze jours, anatomiste de la veille, prit ce bras si joli et si blanc, et avec un petit sourire de suffisance le regarda.
Il regarda, non pas la pauvre fille si pâle et si belle encore, non pas ce jeune sein qui battait si fort, non pas ce regard bleu de ciel qui tombait sur lui en suppliant, non pas même cette main si mignonne qu'il tenait dans sa main... de tout ce corps, il ne regardait qu'une veine, une seule veine ! et, sans mot dire, froidement, impassible comme le médecin qui guérit, sur la veine de la pauvre fille, qu'elle lui vendait sans savoir son prix, il fit son apprentissage de saigneur d'hommes, lui qui jusqu'alors n'avait été que saigneur de choux.
Voilà où la science a conduit tous nos jeunes hommes! Ils n'ont plus de passion, et plus de cœur, et plus de pitié, et plus d'amour. Montrezleur une femme : il faut qu'elle soit aux assises
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pour que Pétudiant en droit s'en occupe; il faut qu'elle ait une veine à ouvrir pour que Tétudiant en médecine la regarde. Pauvres, pauvres femmes ! Et si vous vous étiez trompé de veine, Henri, c'eût été une femme de moins, n'est-ce pas? Mais d'ailleurs Henri était sûr de son fait : il avait déjà saigné tant de feuilles de choux!
Je ne vous dirai pas ce que Henri donna à la pauvre fille pour sa veine, cela ferait peur à dire : un barbier du vieux siècle aurait eu honte de prendre si peu pour une saignée. Il est vrai encore qu'il vint peu de sang de la veine ouverte : la pauvre fille en avait si peu !
Henri, tout joyeux de sa première saignée, congédia les deux femmes, laissant précieusement un peu de sang sur la lancette pour pouvoir dire à ses sœurs : « Voyez comme je saigne bien ! » Retournez aux feuilles de choux, Henri !
La vieille mena la jeune au cabaret. Elle lui disait en chemin :
« Tu vois bien à présent, ma fille, que j'ai eu raison de t'empêcher de manger; rien ne fait mal comme une saignée pendant la digestion. Mais à présent, viens boire avec moi. » Elles allèrent boire du vin à quatorze; et si on avait dit à la vieille : « C'est du sang que tu bois, » elle aurait répondu : « Non, c'est du vin. »
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J'avais dessein, en commençant cette histoire, de vous raconter longuement les ventes partielles de cette pauvre fille; mais j'aurais honte pour nous tous. Sachez seulement cela , vous autres : elle a tout vendu de son corps, tout, excepté ce que les autres femmes vendaient autrefois, sa vertu, car il ne s'était trouvé personne pour Tacheter. L'innocence d'une jeune fille n'est plus bonne à rien aujourd'hui, même pour le vice : le vice n'en veut plus. N'est-ce pas une chose bien triste? Il faut qu'une femme se donne au vice pour rien. Il n'y a plus que ses cheveux, ses dents ou son sang qui s'achètent.
Notre pauvre fille, après avoir vendu sa veine à un étudiant, a vendu sa tête à un peintre; elle a posé dans une scène de pestiférés, tant elle était pâle; puis on lui a mis du rouge, et c'est aujourd'hui une de ces saintes de l'église Saint-Etienne, de la cathédrale d'Anvers.
Que vous dirai-je? Et que n'a-t-elle pas vendu au plus bas prix possible! Elle a vendu sa gorge à un mouleur, et le plâtre maladroitement appliqué, a enlevé à tout jamais tout le duvet de la pêche. Elle a vendu son épaule et son pied à un statuaire, et les bosses de son crâne à un crânologue, et les heures de sommeil à un faiseur de somnambulisme; elle a vendu ses rêves à une cui-
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sinière qui jouait à la loterie, tout son corps au Gymnase dramatique comme figurante; elle vendrait son cadavre au médecin si elle était à Londres; mais nous sommes dans un malheureux pays où les cadavres sont à rien.
Et pour comble de maux, de damnation et de vénalité, elle a épousé un censeur homme de lettres. Il est son mari et elle est sa femme; elle dîne avec lui, elle lui donne le bras quand il sort, elle porte son nom, elle est enceinte d'un petit de lui. Le jour de son mariage elle n'a trouvé pour signer son contrat que la vieille qui Ta vendue en détail, ne pouvant la vendre en gros.
En entrant chez son époux, Théroïne de mon conte a reconnu sa tête dans un tableau, sa gorge et son pied dans un plâtre, les numéros qu'elle avait rêvés sur un billet de loterie, et dans un bocal de pharmacie les remèdes qu'elle avait ordonnés comme somnambule. Le soir, quand il s'est agi de coucher avec sa femme, le censeur a ôté les cheveux de sa tête : c'étaient les cheveux de sa femme ; il a ôté une dent de sa bouche : c'était la dent de sa femme. Quinze jours auparavant il avait été saigné par le saigneurde sa femme. Ainsi toute cette jolie créature si jeune, si douce, si blanche, si rieuse, qui eût fait le bonheur d'un roi, qui aurait eu une cour à ses pieds, au
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XVI IP siècle! O profanation ! dans notre siècle stupide et stérile, il ne s'est rencontré qu'un vil censeur pour l'acheter, et encore pour l'acheter en détail !