D'UN FOU
3 octobre.
Une aventure extraordinaire est arrivée aujourd'hui. Je me suis levé Je matin assez tard, et quand Mavra m'a apporté mes bottes nettoyées, je lui ai demandé quelle heure il était. Ayant appris que dix heures étaient sonnées depuis déjà longtemps, je me dépêchai de m 'habiller. Je l'avoue, je n'avais pas envie d'aller au ministère, sachant à l'avance quelle vilaine mine ferait notre chef de section. Déjà depuis longtemps il me dit : « Qu'est-ce donc, frère, que toutes ces billevesées que tu as dans la tête? Tu t'agites parfois comme un possédé ; tu embrouilles, d'autres fois, à tel point une affaire que Satan lui-même ne s'y re-
trouverait pas ; au titre tu mets une petite lettre, et tu ne mets ni date ni numéro d'ordre. » Maudit héron! il est sûrement jaloux de ce que je m'assieds dans le cabinet du directeur et que je taille les plumes pour Son Excellence. En un mot, je n'aurais pas été au ministère, si je n'avais pas eu l'espérance d'y rendre visite au caissier et, s'il y avait moyen, de demander à ce juif une petite avance, si petite fût-elle, sur mes appointements. En voilà encore un être ! qu'il donne quelque chose à l'avance sur l'argent du mois, — Seigneur, mon Dieu! plus vite arrivera le jugement dernier (i). Demande, éclate même, sois dans le besoin, — il ne donnera rien, le vieux démon! Et à son logis, sa propre cuisinière lui donne des gifles; cela est connu de tout le monde, Je ne vois pas l'avantage de servir dans un ministère; on n'y a aucune ressource. Tandis que dans les régences de gouvernement, les administrations civiles et les chambres des finances, c'est une toute autre affaire; vois, celui-ci est serré dans un coin et y met du noir sur du blanc ; son frac est malpropre ; sa tête est
(i) Les Russes disent : le terrible jugement,
si laide que tu en as envie de cracher (1) ; regarde pourtant quels émoluments il touche! Ne va pas lui porter une tasse en porcelaine dorée. « Gela, dirait-il, est un présent dp docteur. » Mais donnelui une paire de trotteurs, ou un drochki (2), ou une fourrure de castor de trois cents roubles. À première vue il est très doux, il vous dit très délicatement : « Ayez l'obligeance de me donner un canif pour tailler une plume », et pourtant il nettoie si bien le solliciteur, que celui-ci ne garde que sa chemise. À la vérité, le service, chez nous, est distingué; il y règne partout une telle propreté que la régence du gouvernement n'en aura jamais une pareille ; les tables sont en acajou, et les chefs ne tutoient pas... Oui, je l'avoue, si ce n'avait été cette distinction du service, j aurais quitté le ministère depuis longtemps.
Je revêtis un vieux manteau, et pris un paraphée, car il tombait une* pluie battante. Il n'y *vait personne dans les rues; seules, quelques vieilles femmes, se protégeant du revers de leur
(1) Cracher est un signe de mépris, très usité en Russie.
(2) Sorte de voiture.
robe; aussi, des marchands russes sous leurs parapluies, et des courriers, frappèrent mes yeux. En fait de gens comme il faut, je rencontrai seulement un collègue tchinovnik (1) ; je l'aperçus à un carrefour. Quand je lé vis, je me dis aussitôt : « Ehl non, pigeonneau, tu ne vas pas au ministère ; tu te presses derrière celle-là, qui court devant toi, et tu regardes ses petits pieds. » Quel animal, que ce collègue tchinovnik! Par Dieu, il ne le cède à aucun officier; que seulement passe une femme en chapeau, sans faute il Paccroche. Gomme je pensais à cela, je vis une voiture s'arrêter devant un magasin, près duquel je me trouvais. Je la reconnus aussitôt : c'était la voiture de
notre directeur. « Mais qu'a-t-il besoin dans un magasin? pensai-je; sûrement, c'est sa fille. » Je me serrai le long du mur. Un laquais ouvrit la portière, et elle s'envola de la voiture, comme un oiseau. Lorsqu'elle regarda à droite et à gauche, quand elle brilla des sourcils et des yeux... Seigneur mon Dieu, j'étais perdu, complètement perdu! Pourquoi Tai*je rencontrée un tel jour de
(i) Employé d'administration.
pluie! Prétends donc maintenant que les femmes n'ont pas un grand amour des chiffons. Elle ne ta'a pas reconnu, et j'ai fait exprès moi-même de m'envelopper le plus possible car j'avais sur moi Un manteau très sale, et, de plus, d'ancienne forme. On porte maintenant les manteaux avec dp longs collets, et les miens étaient courts, croisés l'un sur l'autre; et puis, le drap n'était pas tout à fait iutact.
Sa petite chienne n'ayant pas eu le temps de
passer parla porte du magasin, était restée dans la rue. Je connais cette petite chienne, on l'appelle Miedji. Une minute n'était pas écoulée, que j'entendis soudain une petite voix ténue : « Bonjour, Miedji! » En voilà une bonne! Quia dit cela? Je regardai et aperçus deux dames abritées sous un parapluie, l'une vieille, l'autre jeune; mais elles étaient passées outre; et près de moi retentit
de nouveau ; « C'est une erreur, Miedji! » Que
diable ! je vis que Miedji se flairait avec une petite chienne, qui suivait les dames. « Hé! » me dis-je in moi-même, « non, sûrement, je ne suis pas ivre! Cela, je crois, m' arrive rarement. »
« Non, Fidèle, tu penses cela à tort », conti-
nua-t-elle. Je vis bien moi-même que Miedji pariait: « J'ai été, ouap! ouap! j'ai été, ouap! ouap ! ouap! très malade! » Voyez cette petite chienne! Je l'avoue, je fus très étonné de l'entendre parler comme une personne; mais ensuite, lorsque j'eus examiné tout cela avec soin, je cessai d'être sur- % pris. Véritablement, en ce monde, il se passe beaucoup de pareils exemples. On dit qu'en Angleterre un poisson sortit un jour au-dessus de l'eau et prononça deux mots dans une langue tellement bizarre, que depuis deux ans déjà les savants s'efforcent de la déterminer, sans a, voir encore rien trouvé. J'ai lu également dans des journaux l'histoire de deux vaches, qui entrèrent dans une boutique et demandèrent une livre de thé. Mais, je l'avoue, mon étonnement grandit encore quand Miedji dit : « Je t'ai écrit, Fidèle; sûrement, PoU kane n'a pas porté ma lettre! » Le diable m'emporte I Durant toute ma vie, je n'ai jamais en- . tendu dire qu'un chien pût écrire I Un noble seul peut écrire correctement. Il est certain que quel- j ques marchands, et encore le peuple serf écrivent parfois; mais leur écriture est le plus souvent mécanique : ni virgules, ni points, ni style. \
J'étais très étonné. J avoue que depuis peu de temps je commence à entendre et à voir des choses que personne n'a encore jamais vues ni entendues, v « Je vais suivre », me dis-je en moi-même, « celte petite chienne et je saurai qui elle est, et ce qu'elle pense ». J'ouvris mon parapluie, et partis derrière les deux dames. Elles passèrent dans la Gorok-
hovaia, tournèrent dans la Miestchanskaia, de là
dans la Stoliarnaia, passèrent enfin le pont Kokou-
chkine et s'arrêtèrent devant une grande maison. « Je connais cette maison », me dis-je en moimême, « c'est celle de Zverkov». Quelle demeure l Quel peuple n'y demeure-t-il pas ; que de cuisinières, que de forains; et mes collègues tchinovniks, comme des chiens, sont* les uns sur les autres. Maisj'ailà un ami, qui joue divinementde la trompette. Les dames montèrent au cinquième étage. « Parfait! » pensai-je, « je ne vais pas aller plus loin ; je noterai l'endroit, et, à la première occasion, je ne manquerai pas d'en profiter ».
4 octobre,
C'était aujourd'hui mercredi ; aussi ai-je été
chez notre directeur dans son cabinet. J'y suis allé exprès de bonne heure, et, m'étant assis, j'ai retaillé toutes les plumes. Notre directeur doit être un homme très intelligent. Tout son cabinet est garni de bibliothèques. J'ai lu le titre de cer-
tains volumes : c'est tout de l'érudition, et une telle érudition que nous n'y pouvons pas mordre, tout est en français ou en allemand. Et regarde dans sa figure: hum! quelle gravité brille dans ses yeuxl Je n'ai encore jamais entendu qu'il ait dit tin mot superflu. Seulement, parfois, quand on lui apporte un papier, il demande : « Quel temps fait-il dehors? » — « Pluvieux, votre Excellence! »Oh! non, il ne fait pas la paire avec nousl C'est un homme d'Etat. — Je remarque, toutefois, qu'il m'aime particulièrement. Si sa fille de même... eh! coquin!... Rien, rien, silence!
J'ai lu « La petite Abeille ». Ces Français sont un peuple stupidel Voyons, que veulent-ils? Je les saisirais tous, par Dieu, et les passerais aux verges! J'ai lu aussi le très aimable récit d'un bai, décrit par un pomiestchik (1) de Koursk. Les
fl) Propriétaire d'un domaine.
pomiestchiks écrivent trqs bien. J'observai ensuite qu'il était plus de midi et demi, et que notre directeur n'était pas sorti de sa chambre à coucher. Mais vers une heure et demie, se passa un fait qu'aucune plume ne saurait raconter. La porte s'ouvrit ; je pensai que c'était le directeur, et m'élançai de ma chaise avec des papiers; mais c'était elle, elle-même I Saints du ciel! quelle
splendeur! Et quand elle regarda, — un soleil! par Dieu, un soleil! Elle salua et demanda :
« Papa n'est donc pas ici? » Aïe f aïe, aïe! quelle petite voixî Un canari, en vérité, un canari!
« Votre Excellence » % voulais-je lui dire, a n'ordonnez pas de me frapper; mais si pourtant vous voulez frapper, alors, que ce soit de votre menotte aristocratique! > Mais, le diable m'emporte, la langue ne tourna pas, et je répondis simplement : « Il n'est pas ici. » Elle regarda vers moi, vers les livres, et laissa tomber son mouchoir. Je me précipitai, glissai sur le maudit parquet et c'est juste si je ne me décollai pas le nez ; pourtant je me rattrapai, et atteignis le mouchoir. Saints du ciel, quel mouchoir! le plus fin, en batiste, — de l'ambre, absolument de l'ambre! et
de lui s'exhalait comme une odeur de généralat! Elle me remercia et sourit presque, de sorte que ses lèvres de sucre se touchèrent légèrement, et elle s'en alla. Je restai encore assis durant une heure. Un laquais arriva soudain et me dit : « Retournez chez vous, Àkcentii Ivanovitch, mon maître ne sortira pas de chez lui. » Je ne puis souffrir la race des laquais; elle est toujours étendue dans l'antichambre et ne daigne même pas faire un signe de tête. Gela n'est encore rien ; un jour un de ces animaux, oubliant son rang, se permit de m'offrir du tabac. Mais sais-tu, toi, serf stupide, que je suis tchinovnik, que je suis de race noble?
Je pris toutefois mon chapeau, mis moi-même mon manteau, car ces messieurs ne vous le présentent jamais, et je sortis. À la maison je restai sur mon lit la plus grande partie du temps. Je copiai ensuite de très beaux vers :
N'ayant pas vu ma petite âriae depuis une heure, J'ai pensé ne pas l'avoir vue de toute l'année.
Détestant mon existence, Puis-je vivre? me disais-je.
Cette œuvre doit être de Pouchkine* Le soir, ayant mis mon manteau, j'allai vers le perron de Son Excellence et attendis longtemps, si elle ne viendrait pas s'asseoir dans la voiture, pour la revoir encore une fois; mais non, elle n'est pis sortie.
6 novembre.
Notre chef de section est furieux. Quand je suis arrivé au ministère, il m'a appelé à lui, et a cornmencé à me parler ainsi : « Allons, dis-moi, s'il te plaît, ce que tu fais? — Gomment, ce que je fais? Je ne fais rien t ai*je répondu. — Allons! réfléchis donc un peu! Tu as bien quarante ans sonnés, — il est temps d'acquérir un peu d'esprit. Que t'imagines-tu? Tu penses que je ne connais pas toutes tes espiègleries? Voilà que tu fais la cour à la fille du directeur! Voyons, regarde-toi et réliéchis à ce que tu es ! Mais tu n'es qu'un zéro, rien de plus. Tu n'as pas un groch (1) de fortune ! Examine un peu ta figure dans la glace, — où astu été imaginer pareille chose? »
(. ) Pièce de monnaie valant deux kopeks (4 centimes)..
lS6 CONTES ET NOUVELLES
Le diable m'emporte si son visage à lui ne ressemble pas à une ampoule d'apothicaire; sur la tète, il a une touffe de cheveux tressée en huppe, qu'il élève en Fair, et l'ayant graissée de pommade à la rose, il croit qu'à lui seul tout estpossible. Je comprends ; je comprends ce qui l'irrite contre moi. 11 me porte envie ; il a vu, peut-être, les marques de préférence qui me sont témoignées. Mais je crache sur lui! La belle affaire qu'un conseiller de cour (1) ! Il porte une chaîne de montre en or, commande des bottes à trente roubles, mais que le diable l'enlève ! Est-ce que, moi, je fais partie des roturiers, des tailleurs, ou des enfants de sous-officiers? Je suis noble. Eh quoi, moi aussi, je puis faire mon chemin dans le service. Attends, l'ami! Nous deviendrons aussi colonel, et,
ta
peut-être, si Dieu aide, quelque chose de mieux encore. Nous aussi, nous acquerrons un appartement, et plus beau que le tien l Que t J es-tu donc fourré dans la tête, de croire qu'à part toi il n'y a pas d'homme comme il faut? Donne-moi seulement un frac de cérémonie, à la mode, et attache-
(1) Septième degré des tchines ou rangs, en Russie.
moi une cravate comme la tienne, — tu ne seras pas digne alors de me déchausserl Je n'ai pas de fortune, — voilà le malheur.
8 novembre.
J'ai été au théâtre. On jouait le Bouffon russe Filatka. J'ai beaucoup ri. Il y avait aussi un certain vaudeville, en vers amusants, sur les avocats, particulièrement sur un certain registrateur de collège (1), vers très hardiment écrits, tellement môme que je m'étonnai que la censure les eût laissés passer; et, sur les marchands, on disait, sans détour, qu'ils dupent le peuple, et que leurs fils font la noce et jouent aux nobles. Il y avait encore un couplet très drôle contre les journalistes : qu'ils aiment dire du mal de tout, et que l'auteur demande au public sa protection. Les écrivains de notre époque écrivent des pièces fort amusantes. J'aime aller au théâtre. Quand seulement un groch
se promène dans la poche, — on ne peut se re-
tenir d'y aller. Et pourtant, parmi nos collègues
(l) Quatorzième degré — le dernier —des rangs, en Russie.
tchinovniks, il y a de tels animaux qui ne vont jamais au théâtre, de propos délibéré, à moins qu'on ne leur donne un billet gratuit. Une actrice
jouait très bien. Je pense à elle... Eh! coquin !...
* , Rien, rien... silence.
9 novembre.
Sur les huit heures, je suis allé au ministère. Le
chef de section a fait une figure comme s'il ne remarquait pas mon arrivée. Et moi aussi, de mon côté, j'ai fait comme s'il n'y avait rien de commun entre nous. J'ai revu et collationné des papiers. Je suis parti à quatre heures. Je suis passé près de l'appartement du directeur, mais je n'ai rien vu. Après le dîner, j'ai passé presque tout le temps dans mon lit.
il novembre.
Aujourd'hui, j'ai été m 'installer dans le cabinet de notre directeur, et ai retaillé vingt-trois plumes pour lui, et pour elle... aïe! aïel... pour Son Excellence, quatre plumes. Notre directeur aime
beaucoup qu'il y ait pas mal de plumes. Oh ! ce doit être une forte têtel Toujours il se tait, mais dans sa tête, je pense, il examine tout. Je voudrais savoir à quoi il réfléchit le plus» Je voudrais voir de plus près la vie de- ces messieurs, toutes ces intrigues et ruses de cour. Comment ils sont, ce qu'ils font dans leur cercle— voilà ce que je désirerais connaître î J'ai pensé quelquefois à lier conversation avec Son Excellence; seulement, le diable m'emporte, la langue n'obéit pas du tout ; on dit seulement qu'il fait froid ou tiède dehors, et on ne dit décidément rien de plus. Je désirerais regarder dans le salon, dont on voit parfois la porte ouverte, et, derrière le salon, dans une certaine chambre, oh! quelle riche ornementation ! Quelles glaces et porcelaines 1 Je voudrais regarder là, dans cette partie, où est Son Excellence Mademoiselle — .voilà où je voudrais me trouver 1 dans le boudoir ; comment sont tous ces petits pots, ces petites fioles, ces fleurs telles qu'il est effrayant de les flairer; comment gît sa robe, jetée au vent, plus semblable à l'air qu'à une robe. Je voudrais regarder dans la chambre à coucher. . , Là, je pense, sont des merveilles; là, je pense, c'est le paradis,
tel qu'il n'y en a pas dans les cieux. Examiner ce petit coussin, sur lequel, en sortant du lit, elle pose son pied; la voir revêtir ce pied d'un bas blanc comme la neige... Aïe I aïe! aïe! rien,
rien... silence.
Voilà pourtant qu'aujourd'hui un rayon m'a illuminé, et je me suis souvenu de ce dialogue entre les deux petites chiennes, que j'avais entendu sur la perspective Nevski. « Parfait! ai-je pensé en moi-même ; à présent je vais tout connaître. Il më faut prendre la correspondance que ces deux vilaines petites bêtes ont échangée entre
elles. Là, certainement, je saurai quelque chose. » Je l'avoue, j'avais déjà appelé une fois Miedji auprès de moi, et je lui avais dit : « Ecoute, Miedji, voilà que nous sommes en ce moment seuls; si tu le désires, je puis même fermer la porte, pour que personne ne puisse nous voir ; raconte-moi tout ce que tu sais sur ta maîtresse, ce qu'elle est et comment elle vit. Je te jure de n'en rien dire à personne. » Mais la rusée petite chienne mit sa queue entre ses pattes, se replia sur elle-même et gagna doucement la porte, comme si elle n'avait rien entendu. Depuis longtemps je soupçonnais
que le chien est plus intelligent que l'homme ; j'étais déjà certain qu'il peut parler, et que ce n'est chez lui qu'affaire d'entêtement. C'est un extraordinaire politique; il remarque tout, tous les pas de l'homme. Oui, quoi qu'il arrive, demain je me rendrai à la maison de Zverkov, j'interrogerai Fidèle, et, si je puis, je saisirai toutes les lettres que Miedji lui a écrites.
12 novembre
Sur les deux heures de l'après-midi, je suis parti pour aller voir Fidèle et l'interroger. Je déteste cette odeur de chou qui sort de toutes les petites boutiques, dans la Miestchanskaia; de dessous les portes de chaque maison, arrive une telle horreur que, me bouchant le nez, j'ai couru à toutes jambes. De vils artisans y laissent aussi échapper de leurs ateliers une telle quantité de suie fine et de fumée, qu'il est absolument impossible à un homme comme il faut de se promener en cet endroit. Lorsque je fus arrivé au sixième étage et que j'eus tiré la sonnette, je vis paraître une jeune
fille, pas trop laide, avec de petites taches de rousseur. Je la reconnus : c'était la même qui était avec la vieille dame. Elle rougit un peu, et aussitôt je compris : « Toi, tu cherches un mari. » — «Que désirez- vous? demanda- t-elle. — Je désirerais parler à votre petite chienne. » Cette jeune fille était sotte. J'ai reconnu tout de suite qu'elle était sotte! La petite chienne accourut, en ce moment, en aboyant; je voulus la saisir, mais, la vilaine, elle m'attrapa presque le nez avec ses dents. Je vis, toutefois, son Ht dans un coin. Eh ! voilà bien ce qu'il me faut! Je m'en approchai, remuai la paille dans la corbeille en bois, et, à ma grande joie, retirai un petit paquet de papiers menus. La maudite petite chienne, en voyant cela, commença à me sauter aux mollets; mais ensuite, quand elle s'aperçut que j'avais pris les papiers, elle se mit à aboyer et à me flatter : « Non, colombe, adieu I » lui dis -je, et je me précipitai dehors. Je crois que la jeune fille m'a pris pour un fou, car elle semblait très effrayée. De retour chez moi, je voulais aussitôt me mettre à l'ouvrage et examiner ces lettres, parce qu'à la lumière je vois un peu difficilement. Mais Mavra avait entrepris le lavage du plancher.
Ces sottes Tchoukhouki (i) sont toujours propres mal à propos. Et, à cause de cela, j'ai été me promener et réfléchir à cette aventure. Maintenant, enfin, je vais connaître tous les faits, toutes les pensées,
tous les ressorts, et je vais démêler tout cela. Ces lettres me découvriront tout. Les chiens sont une race intelligente; ils savent toutes les relations politiques, et ainsi, sûrement, tout se trouve là : le portrait et les affaires de cet homme. Lïi aussi je trouverai quelque chose sur celle... rien, silence ! Je suis rentré le soir chez moi, et je suis resté au lit la plus grande partie du temps.
13 novembre.
Ah, voyons! examinons! Une lettre assez lisible; peut-être dans récriture y a-t-il quelque chose de canin. Lisons d'un bout à l'autre!
« Chère Fidèle! Je ne puis toujours pas m'habituer à ton nom bourgeois. Comme si Ton n'aurait pas pu t'en donner un mieux ? Fidèle, ïiosa,
quel mauvais ton! Pourtant, laissons tout cela
(i) Finnoises.
de côté. Je suis très heureuse que nous ayons imaginé de nous écrire Tune à l'autre. »
La lettre est très correctement écrite. La ponctuation, et même la lettre « iati » (1) y sont partout à leur place. Non, notre chef de section n'écrit pas ainsi, quoiqu'il dise avoir étudié dans une Université. Voyons plus loin.
« Il me semble que faire part à un autre de ses pensées, de ses sentiments, de ses impressions, est un des plus grands plaisirs en ce monde. »
Hem! cette pensée est tirée d'un ouvrage, traduit de l'allemand. J'ai oublié le titre.
« Je dis cela par expérience, quoique je n'aie jamais été dans le monde plus loin que la porte de notre maison. Ma vie ne s'écoule-t-elle pas dans l'abondance? Ma maîtresse, que son papa appelle Sophie, m'aime follement. »
Aïe! aïe!... rien, rien. Silence.
« Le papa aussi me flatte souvent. Je bois du thé et du café à la crème. Ahl ma chère (2), je dois te dire que je ne trouve aucun plaisir dans
(1) L'emploi correct de cette lettre est une des difficultés de la langue russe.
(2) Ce mot est en français, dans le texte. '
mémoires d'un fou 195
les gros os rongés, que dévore à la cuisine notre Polkane. Je n'aime, en fait de gros os, que ceux de gibier, et encore quand personne n'en a sucé la moelle. Il est très bon de mélanger avec un peu de sauce, mais sans câpres ni légumes; mais je ne sais rien de pire que l'habitude de donner aux chiens des boulettes de pain roulées. Un certain monsieur, assis à une table, qui a pris dans ses mains toutes sortes de saletés, y pétrit du pain, t'appelle et te fourre la boulette entre les dents. Refuser serait désobligeant, — alors, tu avales, avec dégoût, mais tu avales... »
Le diable sait ce que veut dire cela! Quelles bêtises I Gomme s'il n'y avait pas de sujet préférable, pour écrire. Voyons une autre page, s'il s'y trouvera quelque chose de plus raisonnable.
« Je suis prête, avec un très grand plaisir, à te raconter tous les faits qui se passent chez nous. Je t'ai déjà parlé du maître, que Sophie appelle papa. C'est un homme très étonnant »
Ah! voilà, enfin! Oui, je le savais; en eux se trouve une vue politique sur tous les sujets. Voyons sur le papa.
« ...un homme très étonnant. Il reste presque
toujours silencieux; il parle très rarement. La semaine dernière, il se disait tout le temps à lui* même : « L'aurai-je ou ne l'aurai-je pas? » Il prenait un papier dans une main, fermait l'autre main vide et disait : « L'aurai-je on ne l'aurai-je » pas? » Il se tourna une fois vers moi et me demanda : « Qu'en penses-tu, Miedji? l'aurai-je ou » ne l*aurai-je pas?... Je ne pus comprendre bien; je flairai ses bottes, et sortis. Ensuite, ma chère (1), au bout d'une semaine, le papa rentra tout radieux. Toute la matinée, vinrent à la maison des messieurs en uniforme, qui le félicitèrent de quelque chose. A table, il était plus joyeux que je ne l'avais encore jamais vu, et racontait des histoires. Et après le repas, il me prit par le cou et me dit : « Regarde donc, Miedji, ce que c'est » que cela. » J'aperçus un petit ruban. Je le flairai, mais, en vérité, il n'avait aucune odeur; enfin, je léchai doucement : c'était un peu salé »
Hem! Cette petite chienne, il me semble, est
par trop Que ne la fouette-t-on ? Ainsi, il est
ambitieux. Cela est bon à noter.
(1) Ce mot est en français dans le texte-
u, ma chère (1) ! Je me sauve*,, et cœtera... demain je terminerai ma lettre, — Ah! bonjour! Je suis de nouveau à toi. Aujourd'hui, ma maîtresse Sophie »
Ah! voyons! quoi, sur Sophie?... Eh! coquin !... Rien, rien... Continuons :
« ...ma maîtresse Sophie était en très grand
remue-ménage. Elle se préparait pour un bal, et j'ai été très heureuse en pensant que durant son absence je pourrais l'écrire. Ma Sophie est toujours ravie d'aller au bal, bien qu'elle manque chaque fois de se fâcher en s'habillant. Je ne puis comprendre pourquoi les gens s'habillent. Pourquoi ne vont-ils pas comme nous, par exemple? On est très bien et plus tranquille. Je ne comprends pas non plus, ma chère, le bonheur d'aller au bal. Sophie revient toujours du bal sur les six heures du matin, et je devine presque chaque fois, à son air pâle et vide, qu'on ne lui a rien donné à mander, la malheureuse! Je l'avoue, je ne pourrais pas vivre ainsi. Si Ton ne me donnait pas de la sauce avec une gelinotte, ou une petite aile de
(1) Ce mot est en français dans le texte
poulet rôti,- alors, je ne sais ce qui m 'arriverait. La sauce au gruau est également très bonne ; mais la carotte, ou le navet, ou ies artichauts, — tout cela ne vaut rien »
Ce style est extraordinairement inégal. On voit tout de suite que ce n'est pas un homme qui écrit; cela commence convenablement,, et cela finit en chtennerie. Voyons encore une autre lettre. Quelque chose d'un peu long. Hem ! il n'y a pas de date.
« Ah ! très chère, comme on ressent l'approche du printemps ! Mon cœur bat, comme s'il attendait quelque chose. J'ai dans les oreilles un bourdonnement perpétuel, si bien que parfois, levant la patte, je reste quelques minutes à écouter à la porte. Je te dévoilerai que j'ai beaucoup de courtisans. Je les regarde quelquefois, assise à la fenêtre. Ah! si tu savais comme il y en a de laids parmi eux! L'un d'eux, grossier, chien de bassecour, efTrayamment béte, portant la stupidité écrite sur sa figure, va gravement dans la rue, s'imagine qu'il est un personnage remarquable, et pense que tout le monde le regarde. Oh ! que non ! Je n'ai pas du tout tourné mon attention
vers lui, — comme si je ne le voyais pas. Et quel dogue effrayant se tient aussi devant ma fenêtre î S'il se levait sur ses pattes de derrière, ce que le rustre, certainement, ne sait pas faire, il dépasserait de toute la tête le papa de ma Sophie, qui pourtant est de très haute taille et gros. Ce butor doit être un terrible insolent* J'ai grogné après lui, mais cela lui fait peu ; il n'a même pas froncé les sourcils ! il a tiré la langue, laissé tomber ses grosses oreilles et regardé par la fenêtre — comme un moujik (1)! Mais est-il possible que tu penses, ma chère (2), que mon cœur est indifférent à
toutes les recherches ? Oh ! non... Si tu voyais un certain chevalier, qui s'est introduit à travers la clôture de la maison voisine l il s'appelle Trésor... Ahl ma chère, comme il a un petit mu-
seau!... »
Pouah! au diable!... Quelles fadaises! Comment peut-on remplir une lettre de pareilles bêtises! Donnez-moi un homme! Je veux voir Thomme; je demande un aliment spirituel,
(1) Paysan.
(2) Ce mot est en français dans le texte.
qui nourrisse et charme mon âme ; et, au lieu de cela, quelles futilités!... Tournons la page; ce sera peut-être mieux.
«... Sophie était assise près d'une table et cousait quelque chose. Je regardais par la fenêtre, car j'aime examiner les passants, quand, soudain, entre un domestique qui dit : « Teplov I » Qu'il entre! » s'écria Sophie, et elle se précipita pour m'embrasser. « Ah ! Miedji, Miedji ! Si fcu » savais qui c'est ! un brun, gentilhomme de la » chambre, et quels yeux î noirs, comme de » l'agate! » Et Sophie se sauva chez elle. Une minute après, entra le jeune gentilhomme de la chambre, en favoris noirs ; il alla vers la glace, rectifia ses cheveux et examina la pièce. Je grognai et m'assis à ma place. Sophie entra bientôt, salua joyeusement par une révérence ; moi, comme si je ne remarquais [rien, je continuai à regarder parla fenêtre; pourtant, j'inclinai un peu la tête de côté, et cherchai à entendre ce qu'il disaient. Ah ! ma chère (1), de quelles bêtises ils parlaient! Ils causaient sur ceci, qu'une
(i) Ce mot e*t en français dans le texte.
MÉMOntES d'un fou 201 •
dame, en dansant, au lieu d'une figure, en avait
fait une autre ; aussi, qu un certain Bobov, avec son jabot, était pareil à une cigogne, et avait manqué de tomber ; qu'une nommée Lidina croyait avoir les yeux bleus, au lieu qu'elle les avait verts, — et d'autres choses semblables. « Comment pensais-je en moi-môme, comparer » ce gentilhomme de La chambre avec Trésor! Ciel! » quelle diflérencel D'abord, le visage de ce gsntd tilbommeest large et complètement plat, et tout » autour sont des favoris, comme s'il l'enveloppait » d'un mouchoir noir ; au lieu que Trésor a un » petit museau fin, et sur la tète une petite tache » blanche. Pour la taille, il est impossiblede com- » parer Trésor avec le gentilhomme de la chambre. » Mais les yeux, l'abord, les manières ee n'est plus » du tout cela. Oh! quelle différence! Je ne » sais, ma chère (i), ce qu'elle trouve dans son » Teplov. De quoi est-elle donc ravie en lui?... » Il me semble à moi-même qu'il y a là quelque chose d'inexact. Il ne se peut pas que Teplov ait pu ainsi la charmer. Voyons plus loin.
(i) Ce mot est en français dans le lexte.
« Il me semble que si ce gentilhomme lui convient, alors lui conviendra vite aussi ce tchinovnik qui s'assied dans le cabinet du papa. Ah ! ma chère (1), si tu le connaissais, quel monstre ! Absolument une tortue dans un sac... »
Quel tchinovnik est-ce donc?
<* Son nom de famille est très bizarre. Il est toujours assis et taille des plumes. Ses cheveux, sur sa tête, ressemblent énormément à du foin. Le papa l'envoie chercher parfois à la place du
• domestique... »
Il me semble que cette hideuse petite chienne fait allusion à moi. Où a-t-elle vu que mes cheveux ressemblent à du foin?
« Sophie ne peut s'empêcher de rire, quand elle le regarde... »
Tu mens, maudite petite chienne 1 Quelle mauvaise langue ! Comme si je ne savais pas que c'est là de la jalousie I Gomme si je ne savais pas de qui est ce tour! C'est un tour du chef de section. Cet homme m'a juré en effet une implacable haine, — et voilà qu'il me nuit et me nuit, et à
(1) Ce mot est en français dans le texte,
chaque pas me nuit. Voyons, pourtant, encore une lettre. Là, peut-être, l'affaire se dévoilera d'elle-même.
« Ma chère (1) Fidèle, excuse-moi, si je ne t'ai pas écrit depuis longtemps, J'étais en complet enivrement. En vérité, un certain écrivain a dit avec raison que l'amour est une seconde vie. Il y a eu en outre de grands changements chez nous. Le gentilhomme de la chambre est maintenant à la maison tous les jours. Sophie est amoureuse de lui à la folie. Le papa est très content. J'ai même entendu dire par notre Grigorii, qui balaye le plancher et cause, presque toujours, tout seul, que la noce se fera bientôt, car le papa veut absolument voir Sophie ou avec un général, ou un gentilhomme de la chambre, ou un colonel de
l'armée.. . »
Le diable l'emporte! je ne puis lire davantage.
Tout est là : ou un gentilhomme de la chambre, ou un général. Tout ce qu'il y a de mieux au monde, tout cela sera ou à un gentilhomme de la chambre ou à un général. Mais aie seulement
(i) Ce mot est eu français dans le texte.
de la richesse, demande sa main, et alors sous toi disparaîtront le gentilhomme de la chambre et le général. Le diable l'enlève ! Je voudrais devenir général, non pas pour demander sa main et le reste, — non, je voudrais être général, pour voir comme ils seraient étonnés et useraient de toutes leurs ruses et équivoques de cour, et pour leur dire, ensuite, que je' crache sur eux deux !
Le diable m'emporte, c'est ennuyant I J'ai déchiré en petits morceaux les lettres de cette stupide chienne.
3 décembre.
Ce ne peut être. Des sornettes ! II n'y aura pas de mariage ! Eh bien ! quoi? s'il est gentilhomme de la chambre? Cela n'est rien de plus qu'une
ignité, il n'y a pas là une chose visible qu'on
puisse prendre dans les mains. En effet, par le fait qu'il est gentilhomme de la chambre, il n'a pas un troisième œil d'ajouté sur le front. Son nez n'est pas fait en or, mais est comme le mien,
comme celui de chacun; et par ce nez, il flaire, et ne mange pas, il éternue, et ne tousse pas. J'ai
déjà plusieurs fois voulu approfondir d'où viennent toutes ces variétés. Pourquoi suis-je conseiller titulaire (1), et d'où provient cela ? Peut-être bien que je ne suis pas du tout conseiller titulaire. Peut-être suis-je quelque comte ou général, et, en apparence seule, suis-je conseiller titulaire.
Peut-être ne suis-je pas ce que je pense. Combien d'exemples de cela dans l'histoire : un homme ordinaire, même pas noble, mais simplement bourgeois et parfois paysan, tout à coup se découvre comme un gentilhomme ou un baron ou quelque chose de semblable.
Quand d'un paysan peut sortir telle chose, que peut-il sortir d'un noble? Tout à coup, par exemple, j'arrive en uniforme de général... sur mon épaule droite une épaulette, sur la gauche une épaulette, et en sautoir un ruban bleu.
Quoi? que chantera alors ma belle? Que dira Je papa lui-même, notre directeur? Oh! c'est un très grand ambitieux ! C'est... un franc-maçon, sûrement un franc-maçon ; quoiqu'il feigne ceci et cela, j'ai tout de suite remarqué, qu'il est franc-
(lj 9* degré des rangs ou (.chines
maçon : quand il vous donne la main, il avance seulement deux doigts. Mais est-ce que je ne puis pas être promu en ce moment général-gouverneur ou intendant, ou quelque autre chose? Je voudrais
savoir pourquoi je suis conseiller titulaire? Pourquoi justement conseiller titulaire?
5 décembre.
Aujourd'hui, j'ai lu toute la matinée des journaux. Il se passe de singulières choses en Espagne. Je ne puis même pas les comprendre très bien. On écrit que le trône est vacant, que les pouvoirs se trouvent dans une position difficile pour élire un successeur, et que de là résultent des troubles. Je trouve cela très étrange. Gomment un trône peut-il être vacant? On dit qu'une certaine dona doit monter sur ce trône. Cela ne se peut pas. Sur un trône, il doit y avoir un roi. « Sans doute, dit-on, mais il n'y a pas de roil » Il ne peut pas se faire qu'il n'y ait pas de roi. Un Etat ne peut être sans roi. Il y a un roi ; seulement il se trouve quelque part incognito. Il se trouve peut-être même ici, mais des raisons
quelconques, ou des affaires de famille, ou des craintes du côté des Etats voisins : la France et les autres pays, le forcent à se cacher; il peut y avoir encore d'autres motifs.
« décembre.
J'étais tout à fait décidé à aller au ministère, mais diverses raisons et réflexions m'ont retenu. Les affaires d'Espagne ne peuvent toujours pas me sortir de la tète. Gomment peut-il arriver qu'une doiîa devienne reine? On ne le permettra pas. Et d'abord l'Angleterre ne le permettra pas. Et en outre aussi les affaires politiques de toute l'Europe, l'empereur d'Autriche, notre empereur. Je l'avoue, ces événements m'ont tellement agité et énervé, que je n'ai pu m'occuper de rien durant toute la journée. Mavra m'a fait observer qu'à table j'étais extraordinairement distrait. Et, en effet, j'ai jeté sur le plancher deux assiettes, par distraction, paraît-il, qui se sont brisées. Après le dîner, j'ai été près de la montagne : je n'en ai pu retirer rien d'utile. La plus grande partie du temps, je suis resté sur mon lit et j'ai réfléchi aux affaires d'Espagne.
IN
Année 2000, 43 avril.
Aujourd'hui est le jour du suprême triomphe. Il y a un roi en Espagne. Il est trouvé, le roi, — c'est moi. C'est seulement aujourd'hui que j'ai su cela. Je l'avoue, tout en moi s'est éclairé soudain comme d'un éclair. Je ne comprends pas comment j'ai pu croire et nr imaginer que j'étais conseiller titulaire. Comment cette idée insensée, folle, a-t-elle pu me venir dans la tète? Le mieux, c'est qu'encore personne ne s'est avisé de m'enfermer dans une maison de fous. A présent, tout s'est révélé à moi. A présent, je vois tout, comme sur la paume de ma main. Et auparavant, je ne comprenais pas ; auparavant, tout était devant moi comme dans un brouillard. Et tout cela vient, je pense, de ce que les gens s'imaginent que le cerveau humain se trouve dans la tête ; pas du tout : il est apporté par un vent du côté de la mer Caspienne. D'abord, j'ai averti Mavra qui j'étais. Quand elle a appris qu'elle avait devant ses yeux le roi d'Espagne, alors elle a frappé des mains et a failli mourir de peur : c'est une sotte qui n'a
encore jamais vu un roi d'Espagne. Je me suis toutefois efforcé de la tranquilliser, et, par des paroles aimables, de lui donner foi en ma bienveillance, lui disant que je ne suis pas irrité de ce qu'elle m'a parfois mal nettoyé mes bottes. C'est en effet du bas peuple, et il est impossible de leur parler de choses élevées. Elle était terrifiée, parce qu'elle s'imaginait que tous les rois en \ Espagne ressemblaient à Philippe IL Mais je lui ai expliqué qu'entre moi et Philippe il n'y a à peu près aucune analogie, et qu'auprès de moi ne se trouve pas de capucin. Je n'ai pas été au ministère. Qu'ils aillent au diable l Non, mes chers, maintenant vous ne m'attirerez pas : je ne vais plus transcrire vos sordides papiers!
^ 86 Martobre, entre le jour et la nuit.
Notre huissier est venu aujourd'hui, pour me prier d'aller au ministère, car, déjà depuis plus de trois semaines, je ne vaque plus à mes fonctions.
Mais les hommes sont injustes : ils font leurs comptes par semaines. Ce sont les juifs qui mettent cela en usage,' parce que, durant ce temps, leur
rabbin se lave. Pourtant, par plaisanterie, je me suis rendu au ministère. Le chef de section se figurait que j'allais le saluer et lui faire des excuses, mais je l'ai regardé in di fie rem ment, sans trop de colère ni de bienveillance, et je me suis assis h ma place, comme si je ne voyais personne. Je regardais toute cette clique bureaucratique, et je pensais : « Qu'arriverait-il s'ils savaient qui est assis parmi eux? » Seigneur Dieu, que d'absurdités ils feraient! Et le chef de section lui-même commencerait à me saluer jusqu'à terre, comme il salue maintenant notre directeur. Devant moi on apporta quelques papiers, pour que j'en fisse un extrait. Mais je n'y touchai même pas du doigt. Au bout de quelques minutes, l'agitation s'empara de tous. On disait que le directeur allait passer. Beaucoup de tchinovniks s'empressaient à l'envi, pour se montrer à lui; mais moi je ne bougeai pas de place. Quand il passa dans notre section, tous boutonnèrent leur frac; mais moi je n'en fis abso- I lument rien. Qu'est-ce qu'un directeur? Que je me lève devant lui, — jamais ! Quel est ce directeur? C'est un bouchon et non un directeur. C'est un bouchon ordinaire, un simple bouchon, pas autre
chose, — comme celui dont on bouche une bouteille. Ce qui a été le plus amusant pour moi, ce fut quand on m'apporta un papier à signer. Ils pensaient qu'au bas delà feuille j'écrirais : « Le chef de bureau un tel. » — Quelle erreur! A la tête du papier, là où signe le directeur du ministère, je griffonnai : « Ferdinand VIII. » Il aurait fallu voir quel respectueux silence régna; mais je fis seu- \ lement signe de la main, en disant : « Je ne demande aucune marque de sujétion! » et je sortis. De là, j'allai droit à l'appartement du directeur. Il n'y était pas. Un laquais voulut m'empêcher d'entrer, mais je lui dis une chose telle qu'il en laissa tomber les mains. Je me dirigeai droit vers le cabinet de toilette. Elle était assise devant sa glace; elle sursauta et s'écarta de moi. Je ne lui avais pourtant pas dit que j'étais le roi d'Espagne. Je lui dis seulement qu'un bonheur allait lui arriver, si grand qu'elle ne pouvait se le figurer, et que, malgré les pièges de nos ennemis, nous serions l'un à l'autre. Je ne voulus rien lui dire de plus, et je m'en allai. Oh ! c'est un être audacieux que la femme! A présent seulement, je comprends ce qu'est la femme I Jusqu'ici personne ne savait ce
dont elle est amoureuse; le premier, je l ai trouvé.
La femme est amoureuse du diable. Oui, sérieusement. Les physiciens écrivent des bêtises, qu'elle est ceci et cela, — elle aime seulement le diable. Tenez, voyez là-bas, d'une loge de premier rang, elle braque une lorgnette. Vous vous imaginez qu'elle regarde ce gros monsieur, qui a une plaque d'ordre? Nullement : elle regarde le diable, qui se trouve dans son dos. Voilà qu'il se cache sous le frac. Voilà que de là il l'appelle du doigt! Et elle ira derrière lui, elle ira. Regardez tous ceux-ci, des gradés ; regardez-les. Ils intriguent et se glissent à la cour et se disent patriotes, et ceci, et cela : ce sont des arendes (1) que veulent ces patriotes, de bonnes arendes. Ils livreront leur mère, leur père, Dieu, pour de l'argent, ces ambitieux, qui vendent le Christ! Tout cela n'est qu'ambition, et cette ambition vient de ce que, sous la langue, il y a un petit bouton, et, à l'intérieur de ce bouton, un petit ver, gros comme une tête d'épingle ; et l'auteur de tout cela est un certain barbier, qui dé-
fi) Terres que le Tsar donne en récompense à ses employés retraités et aussi à tous ceux qui lui plaisent. Ces terres sont prises sur les biens gouvernementaux.
meure dans la Gorokhovaïa. Je ne me souviens
plus comment on l'appelle; mais on sait de reste, qu'avec une sage-femme, il veut propager dans le
monde entier le mahométisme, et c'est pour cela qu'en France, dit-on, la plus grande partie du peuple reconnaît la foi de Mahomet.
Pas de date- Le jour n'avait pas de date
J'ai été incognito sur la perspective Nevski, L'empereur s'y promenait. Tout le monde était son chapeau et j'ai fait de même; pourtant, je n'ai donné aucune marque que je fusse le roi d'Espagne. J'ai pensé qu'il serait indécent de me ré-
vélerainsi devant tous ; il est nécessaire auparavant d'être présente à la cour. Ce qui m'en a empêché, c'est que jusqu'à présent je n'ai pas de costume national espagnol. Si j'avais quelque manteau ! Je voulais le commander à un tailleur, mais ce
sont des ânes complets; en outre, ils négligent leur travail, s'adonnent aux affaires, et presque tout le temps battent le pavé dans la rue. Je me suis décidé à faire un manteau avec un sous-uniforme neuf, que je n'ai encore revêtu que deux
214 CONTES BT NOUVELLES
fois. Mais afin que ces garnements ne puissent pas Fabîmer, j'ai résolu de le coudre moi-même, après avoir fermé les portes, pour que personne ne le voie. Je l'ai coupé tout entier avec les ciseaux; la coupe en effet diffère complètement.
* Je ne me souviens pas de la date. Non plus du mois..
C'était le diablo sait à quel moment.
Le manteau est complètement prêt et cousu.
Mavra s'est récriée, quand je l'ai revêtu. Pourtant, je ne suis pas encore résolu à me présenter à la
cour; jusqu'à présent, aucune députation n'est venue d'Espagne. Sans envoyés, ce n'est pas convenable ; on ne croirait pas à ma dignité. Je les attends d'heure en heure.
Le 1 er .
La lenteur des envoyés m'étonne excessivement. Quelles raisons auraient pu les retenir? Serait-ce la France? Oui, c'est la puissance la plus hostile. Je suis allé m'enquérir, à la poste, s'il n'était pas venu d'envoyés espagnols ; mais le maître de poste.
très niais, ne sait rien. « Non, » a-t-il répondu, il n'y a ici aucun envoyé espagnol, mais si vous désirez écrire une lettre, nous Fexpédierons par la voie accoutumée. » Le diable l'enlève! Quelle lettre? Une lettre, — c'est de la bôlise. Les apothicaires écrivent des lettres, après s'être humecté la langue de vinaigre, parce que sans cela tout leur visage serait couvert de dartres.
Madrid. Le 30 fébruaire,
Me voici donc en Espagne, et cela a été si vite fait, que j'en suis à peine remis. Les délégués espagnols ont paru ce matin devant moi, et je me suis
sis avec eux dans une voiture. La vitesse m*a paru tout à fait étonnante. Nous avons été si vite qu'au bout d'une demi-heure nous avons atteint les frontières espagnoles. D'ailleurs, maintenant, dans toute l'Europe, les chemins de fer et les bateaux à vapeur vont excessivement vite. Quelle terre étrange que l'Espagne! Quand nous avons pénétré dans la première pièce, j'ai vu alors une foule de gens aux têtes rasées. J'ai deviné toutefois que ce doivent être ou des grands, ou des sol-
dais, qui pour cela se rasent la tête. Les manières du chancelier d'Etat m'ont semblé tout à fait étonnantes ; il m'a pris par la main et m'a poussé dans une petite chambre, en disant : « Assieds-
toi là, et si tu dis encore que tu es Je roi d'Espagne, je t'en enlèverai l'envie. » Mais moi, sachant que ce n'était rien de plus qu'une épreuve, j'ai répondu par un refus ; alors le chancelier m'a frappé deux fois d'un bâton dans le dos, si fort que j'en pensai crier; mais je me retins, me rappelant que c'est un usage de chevalerie pour la réception à un rang élevé; l'Espagne, en effet, a conservé jusqu'ici les usages de la chevalerie. Etant resté seul, je décidai de m'oceuper des affaires gouvernementales. J'ai découvert que la Chine et l'Espagne ne sont qu'une seule et même terre, et que c'est seulement par ignorance qu'on les considère comme des Etats différents. Je conseille à tous d'écrire exprès sur du papier « Espagne », il en
sortira « Chine ». Un fait, toutefois, m'a extrêmement affligé, qui doit se passer demain. Demain, Il à sept heures, aura lieu un événement effrayant : |( la terre s'asseoiera sur la lune. Le fameux chimiste anglais Wellington a écrit à ce propos. Je
MÉMOIRES d'0N FOU 217
l'avoue, j'ai éprouvé un serrement de cœur, quand je me suis représenté la délicatesse extraordinaire
et le peu de solidité de la June. La lune, en effet,
est faite habituellement à Hambourg, et est très mal faite. Je suis étonné que l'Angleterre n'y fasse
pas attention. Elle est faite par un tonnelier boiteux, et il est visible que l'imbécile ne possède aucune donnée sur la lune. 11 mélange une corde de résine et une partie d'huile d'olive; et, de là, sur toute la terre, une horreur telle qu'il faut se boucher le nez. Et de là aussi vient que la lune est un globe si fragile, que les gens n'y peuvent vivre, et que maintenant il n'y vit que des nez. Et voilà pourquoi nous ne pouvons pas apercevoir nos nez ; puisqu'ils sont tous dans la lune. Quand je me suis représenté que la terre est une chose pesante et quen s'asseyant, elle peut réduire nos nez en fa- \ rine, alors une telle anxiété s'est emparée de moi, qu'après avoir mis bas et souliers, je me suis hâté vers la salle du Conseil d'Etat, afin de donner ordre à la police d'empêcher la terre de s'asseoir sur la lune. Les grands rasés, dont je trouvai une
foule dans la salle du Conseil d'Etat, sont des gens fort sensés, et lorsque j'eus dît ; « Messieurs, sau-
vons la lune, car la terre veut s'asseoir dessus », aussitôt ils se précipitèrent pour exécuter mon désir royal, et un grand nombre grimpa sur un mur pour atteindre la lune; mais, à ce moment, entra le grand-chancelier. A sa vue, tous se sauvèrent. Moi seul je restai, comme roi. Mais le chancelier, à ma stupéfaction, me frappa d'un n et me chassa dans ma chambre. Les coutûmes nationales ont un tel pouvoir en Espagne l
Janvier de cette même année, qui a suivi fébruaire.
Jusqu'à présent je ne puis rien comprendre à cette terre d'Espagne. Les coutumes nationales et les étiquettes de la cour sont tout à fait étranges.
Je ne comprends pas, je ne comprends pas, décidément je n T y comprends rien du tout. Aujourd'hui, on m'a rasé la lête, sans s'occuper de mes cris que je ne voulais pas être moine. Mais je ne puis plus me souvenir de ce qui m'est arrivé, lorsqu'on a commencé à me verser de l'eau froide sur la têle. Je n'avais jamais éprouvé un tel enfer. J'étais prêt à devenir enragé, tellement qu'on pouvait avec peine me contenir. Je ne comprends
nullement le sens de cet usage étonnant. Usage stupide, insensé ! Je ne conçois pas l'inconséquence des rois, qui ne l'ont pas jusqu'à présent aboli. A en juger à toutes les apparences, je me demande si je ne serais pas tombé dans les mains de l'Inquisition, et si celui que j'ai pris pour le chancelier ne serait pas le grand Inquisiteur luimême. Seulement, je ne puis concevoir comment un roi peut être exposé à l'Inquisition. Cela, à la vérité, peut provenir de la France, et surtout de Polignac. Oh I cet animal de Polignac! Il a juré de me nuire jusqu'à ma mort. Et voilà qu'il me pourchasse et me persécute ; mais je sais, mon cher, que l'Anglais te conduit. L'Anglais est un grand politique. Il intrigue partout. Gela est connu enfin de toute la terre que lorsque l'Angleterre prise du tabac; alors la France éternue.
Le grand inquisiteur est venu aujourd'hui dans ma chambre, mais moi, qui avais entendu de loin ses pas, je m'étais caché sous une chaise. Ne me voyant pas, il commença à appeler. Il cria d'abord :
<r Popristchine! » Je ne répondis pas. Ensuite: « Akcentii Ivanov! conseiller titulairel noble! » Je me tus encore. — « Ferdinand VIII, roi d'Espagne! » — Je voulais avancer la tète, mais je pensai ensuite : « Non, frère, tu ne me prendras pas! nous te connaissons; tu nous verserais de nouveau de l'eau froide sur la tète. » Pourtant, il m'aperçut et me chassa de dessous la chaise avec son bâton; le maudit bâton frappe très fort. D'ailleurs, une découverte que je viens de faire m'a dédommagé de tout cela : j'ai reconnu que dans chaque coq il y a l'Espagne, qu'elle se trouve sous ses plumes, non loin de la queue. Le grand inquisiteur, cependant, m'a quitté furieux et me menaçant d'un châtiment. Mais j'ai méprisé complètement sa méchanceté impuissante, car je sais qu'il agit comme une machine, comme un instrument de l'Anglais.
Kl 34 Ms. de raéenn \vm$£ 349.
Non, je n'ai plus la force d'endurer cela. Dieu ! que font-ils de moi? Ils versent sur ma tète de l'eau froide I lis ne m'entendent pas, ne me voient !
pas, ne m'écoutent pas. Que leur ai-je fait? Pourquoi me persécutent-ils? Que veulent-ils d'un malheureux comme moi? Que puis-je leur donner? Je ne possède rien. Je suis à bout de forces, je ne puis endurer tous leurs supplices, la tête me brûle, et tout tourne devant moi. Sauvez-moi! Emportez-moi ! Donnez-moi un troïka (1) aux chevaux prompts comme la tempête! Assieds-toi, mon cocher; sonne, ma clochette; galopez, chevaux, et enlevez-moi hors de ce mondel Plus loin, plus loin, que rien, rien ne soit plus visible. Le ciel tourbillonne là-bas devant moi, une petite étoile brille au loin ; un bois flotte avec des arbres sombres et la lune; un brouillard bleu foncé s'étend sous mes pieds; une corde résonne dans le brouillard; d'un côté la mer, de l'autre l'Italie; et voici qu'apparaissent les isbas (2) russes. Est-ce ma maison qui bleuit au loin? Est-ce raa mère qui se tient devant la fenêtre? Mère, sauve ton pauvre fils! Verse une larme sur sa petite tête douloureuse! Regarde, comme on le torture!
(i) Attelage de trois chevaux de front.
(2) Chaumière de paysan.
presse sur ta poitrine ton pauvre orphelin! Il n'y a plus de place pour lui sur la terre! on le chasse! Mère, aie pitié de ton enfant malade!... Mais, a propos, savez-vous qu'une loupe a poussé sur le nez même du dey d'Alger?
LA
tGELEE
Histoire véritable, racontée par le Sacristain
de l'église de ...ski.
| Ma foi, cela commence à m'ennuyer de raconter. Qu'en pensez-vous? C'est véritablement assommant : raconte, et raconte encore, et pas moyen
I de rester tranquille. Enfin, soit, je vais vous
[ raconter quelque chose, mais soyez certains que c'est bien pour la dernière fois. Donc, vous avez
[ discuté sur ce sujet : que l'homme peut venir à bout, comme on dit, de l'esprit impur. Cela, assurément, est vrai ; et si on y réfléchit tant soit peu, on en trouve dans le monde plus d'un exemple. Pourtant, il vaut mieux ne pas le dire, car, quand
la force diabolique a le dessein arrêté de mystifier, alors elle mystifie; en vérité, elle mystifie bien. En voici une preuve : nous étions quatre en tout chez mon père ; j'étais encore benêt, j'avais alors onze ans... mais non, plus d'onze ans, car je
me souviens, comme- si c'était maintenant, qu'une fois que je courais à quatre pattes et commençais à aboyer, comme les chiens, mon père cria après moi, en secouant la tète : « Eh! Foma, Foma ! il est temps de te marier, et tu es encore niais comme un jeune mulet! »
Mon grand-père était encore vivant et, — - que les oreilles lui en tintent agréablement I — très solide sur ses jambes. Voilà qu'une fois, il s'avise... Mais à quoi me sert de vous raconter quelque chose? L'un, pendant une heure entière, tisonne dans le poêle, afin d'en retirer un charbon pour sa pipe ; l'autre, je ne sais pourquoi, vient de courir vers son magasin. Quoi, vraiment? Si encore on
vous forçait, mais c'est vous qui demandez...
Ecoutez, alors, écoutez !
Mon père, au commencement du printemps, alla en Grimée pour la vente du tabac; je me souviens qu'il en emmena deux ou trois charretées.
Le tabac se payait alors cher. Il prit avec lui un de mes frères, âgé de trois ans, pour l'habituer de bonne heure à faire le tchoumak (1); nous restâmes : mon grand-père, ma mère, moi, un frère, et encore un autre frère.
Mon grand-père commença à ensemencer un bachtane (2), le long même de la route, et à vivre dans un kouren (3) ; il nous garda avec lui pour chasser les moineaux et les pies de sa plantation. On ne peut dire que ce fût pénible pour nous : il 4 nous arrivait, il est vrai, de ne manger, toute une journée, que des concombres, des melons, des navets, des oignons, des pois, si bien qu'on eût • dit que des coqs nous chantaient dans le ventre, à certains moments. Pourtant, parfois, nous retirions quelque bénéfice : les passants étaient nombreux sur la route, chacun avait envie de se régaler d'un melon d'eau ou d'un melon ordinaire, et des
(1) On appelle tchoumaks les voituriers qui vont en Crimée pour le sel ou sur le Don pour le poisson.
(*) Le bachtane est une plantation spéciale de melons, pastèques, concombres et similaires.
(3) Un kouren est une cabane en chaume. Chez les Zaporoffues, le kouren était une division du camp militaire. Ici, c'est le premier sens qu'il faut prendre.
2*28 CONTES ET NOUVELLES, j
hameaux voisins, on nous apportait parfois en !
échange, des poules, des œufs, des dindes. Somme j
toute, la vie était bonne.
Mais ce qui était le plus agréable pour mon
grand-père, c'est que, chaque jour, passaient une J
cinquantaine de tchoumaks avec leurs voitures. {
A Les gens qui arrivent, vous savez, se mettent tou- j
jours à raconter, et alors, ouvre tes oreilles I Et pour mon grand-père, il ne s'en lassait pas, comme un homme affamé devant des galouchki (1). Une fois, il se trouva qu'il se rencontra avec de vieilles connaissances — qui ne connaissait pas mon grandpère? — et vous pouvez juger vous-mêmes ce qui arrive, quand de vieilles gens se trouvent ensemble : et patati, et patata, et ceci, et cela, et j telle chose, et telle autre ; et les souvenirs coulent ; on se rappelle tout ce qui arriva.
Une fois donc, — et je m'en souviens comme si cela se passait maintenant, — le soleil commençant déjà à tomber, mon grand-père vint au bachtane, pour enlever de dessus les melons les
(I) Les galouchki sont des boulettes de pâte cuite de forme oblongue.
feuilles dont il les protégeait durant le jour, de
peur que le soleil ne les brûlât.
Regarde, Ostap, dis-je à mon frère, voilà Gu'arrivent des tchoumaks.
— Où vois-tu des tchoumaks? demanda mon grand-père, en plaçant un guidon sur un superbe melon, pour que les garçons ne le mangeassent pas, par hasard.
Sur le chemin, en effet, passaient six charrettes, au-devant desquelles marchait un tchoumak aux moustaches d'un bleu noir. Arrivé à quelques pas, combien vous dire? peut-être dix, il s'arrêta.
Bonjour, Maxime ! C'est véritablement Dieu 'lui nous a ainsi amenés à nous rencontrer I
Mon grand-père cligna de l'œil.
Ah! salut! bonjour ! D'où Dieu vous amènet-il? Et tiens, voilà Boliatchka! bonjour, bonjour, frère 1 Quel diable ! Vous voilà tous ! Kroutotrystchenko ! et Petcheryzia ! et Kovelek I Et Stezko ! Salut! Ah ! ah! oh! oh!...
Et ils se mirent tous à s'embrasser.
On détela les bœufs et on les laissa paître dans l'herbe; les charrettes restèrent sur la route ; et
230 C C0NTFS ET NOUVELLES
les amis s'assirent tous en cercle devant le kouren. et allumèrent leurs pipes.
Après la collation, mon grand-père se mit à régaler ses hôtes de melons. Chacun, prenant son melon, l'éplucha proprement du couteau (car c'étaient tous de rusés compagnons, très dégrossis, et sachant comme on mange dans le monde, prêts à s'asseoir immédiatement à la table d'un pan (i). Cette opération faite, chacun fit un trou avec le doigt, but le jus qui coulait, coupa ensuite la chair en tranches et la mit dans sa
bouche.
Et pourquoi donc, garçons, dit mon grand-père, ètes-vous là, bouche bée ? Dansez, fils de chiens (2)1 Où est ton chalumeau, Ostap? A la Kozatchka [3) ! Poma, les poings aux hanches Allons! Comme cela! Hé! hop!
J'étais alors une petite mouvette. Maudite vieil Jesse ! Maintenant, je ne puis plus ; au milieu de tous les pas compliqués, mes jambes ne font qu0
(i) Seigneur polonais,
(2) Expression amicale, empreinte d'un peu de brus t|uerie, mais sans autre portée, en Russie.
(3) Danse nationale des Kosaks.
trébucher. Mon grand-père nous regarda longtemps, assis avec les tchoumaks. Je crois bien que ses jambes ne pouvaient rester en place et qu'il y éprouvait des élancements.
Regarde, Foma , dit Ostap, si le vieux barbon ne va pas se mettre à danser!
Que croyez-vous ? Il ne put achever ses paroles ; le vieux ne lui en laissa pas le temps. Il voulait, vous comprenez, se distinguer devant les tchoumaks.
Tenez, fils du diable! Est-ce ainsi qu'on danse? Voilà comme il faut danser 1 dit-il, sétant élevé sur les jambes, les mains tendues et frappant des talons.
Vraiment, il n'y avait rien à dire, il dansait comme s'il eût conduit la femme de Fhetman (1). Nous nous rangeâmes de côté, et le vieux se mit à tourner avec les jambes sur la place unie qui était le long des coucbes de melons. Mais quand il arriva vers le milieu et voulut s'amuser à tourner vite sur les pieds - voilà que ses jambes soudain ne marchent plus, et plus rien! Quelle affaire ! Il
l) Le grand chef des Ivosaks.
se redressa de nouveau, arriva jusqu'au milieu, et cela ne marcha plus I Et rien à y faire, cela n'allait plus, et décidément, cela n'allait plus! Les jambes semblaient en bois.
En voilà une place ensorcelée! Quelle machination sataniquel Sûrement, Rérode, l'ennemi du genre humain, s'en mêle !
Mais, comment se couvrir de honte devant les tchoumaks? Il s'élança de nouveau, et commença à danser en détail, doucement, très bien; mais au
U) — nonl il ne danse plus I Plus moyen 1
Ah 1 fourbe de Satan I Puisses-tu t'étrangler d'un melon pourri. Et en mourir à petits coups, fils de chien! Voyez quelle honte il a préparée pour ma vieillesse!
A ce moment, un éclat de rire retentit derrière
lui.
Il se retourna : plus de bachtane, plus de tchoumaks, rien ; par derrière, par devant, sur les côtés, la rase campagne.
— Eh ! en voilà bien une autre I
Use mitàclignerderœil; —la place, semblait-il, n'était pas complètement inconnue : sur le côté, un bois dont saillait une sorte de perche visible au
LA PLACE ENSORCELEE
loin dans le ciel. Quelle histoire ! C'était bien Je pigeonnier que le pope a dans son potager I De l'autre côté, quelque chose de grisâtre; il regarde; c'était l'enclos des meules de blé du greffier de volost (1). Où donc Pa entraîné la force impure I Ayant fait un grand détour, il se trouva dans un sentier. La lune avait disparu, une tache blanche brillait à sa place, à travers un nuage.
« Il y aura grand vent demain î » pensa mon grand-père.
Soudain, sur le côté du sentier, dans un trou, brilla une lueur.
Tiens!... Mon grand-père s'arrêta, mit ses mains au-dessus des yeux et regarda : la lueur s'éteignit; et, plus loin, à peu de distance, une autre s'alluma.
— Un trésor! s'écria mon grand-père, je parierais, Dieu sait quoi, que c'est un trésor!
Et il commença à cracher dans ses mains, afin de creuser; mais il réfléchit qu'il n'avait ni pioche ni pelle : « Eh ! c'est dommage! Car, — qui sait?
(5) La volost est une circonscription territoriale cônes pondant à peu près à notre canton.
le gazon vaut peut-être bien la peine d'être retourné, et peut-être se tient-il là, le pigeonneau! Rien à faire, sinon marquer la place, pour la retrouver ensuite. »
Ayant pris une branche d'arbre assez forte,
brisée apparemment par Forage, il la fixa sur le
trou où brillait la lueur, et reprit le sentier. Le
petit bois de chênes commença à s'éclaircir; une
haie apparut. « C'est bien cela ! ne le disais-je pas? pensa mon grand-père, que c'était le potager du
pope! Voilà l'entourage! Maintenant, il n'y a plus une verste (1) jusqu'au bachtane. »
Un peu tard, pourtant, il revint à la maison, et ne voulut pas manger de galouchki. Il réveilla seulement mon frère Ostap, lui demanda si les tchoumaks étaient partis, et s'enveloppa dans son touloupe (2). Et quand Ostap voulut lui demander : « Où donc, grand-père, les démons t'ont-ita emmené? » — « N'interroge pas, » répondit-il, s'enveloppant encore davantage, « ne m'interroge pas, Ostap, car tu en blanchirais ! »
(1) La verste est une mesure de longueur valant 1 kilomètre Ud7.
2) Petite souquenille.
LA PLACE ENSORCELEE' 4Ô0
Et il se mit à ronfler tellement fort que les moineaux, qui s'étaient glissés dans le bachtane, s'envolèrent de frayeur. Où prenait-il de dormir ainsi? On ne peut le dire, mais c'était un vieux rusé, et,
que Dieu lui donne le royaume céleste! -il savait toujours se tirer de tout. Une autre fois, il renifla une telle chanson, qu'on se mettait à se mordre les lèvres. . ■ •
Le lendemain, à peine le jour commença-t-il à tomber dans la campagne, que mon père revêtit une svitka (1), mit sa ceinture, prit sous son bras une pioche et une pelle, plaça son chapeau sur sa tète, but un gobelet de kvass fait avec des grains, essuya ses lèvres du pan de son habit et partit tout droit vers le potager du pope. Il attei-
irnit la haie et le petit bois de chênes. Au milieu des arbres serpentait le sentier qui conduisait dans la campagne : c'était bien le même, lui parut-il. Il entra dans la plaine — c'était bien la place de la veille ; voici le pigeonnier qui se dresse en l'air ; mais l'enclos n'est pas visible. « Non, ce n'est pas l'endroit; ce doit être plus loin; il faut,
(i) Pelisse de mouton.
apparemment, tourner vers l'enclos. Il retourna en arrière, et prit un autre chemin; — l'enclos apparut, mais plus de pigeonnier! Il revint de nouveau vers le pigeonnier, — l'enclos disparut. Il recourut vers l'enclos, — le pigeonnier s'éclipsa ; vers le pigeonnier, — l'enclos n'était plus là.
— Ah! maudit Satan, que n'as-lu attendu un moment I
La pluie tombait à verse.
Ayant enlevé ses souliers neufs et les ayant enveloppés dans son mouchoir, pour que la pluie ne les abîmât pas, il revi nt au galop, tel que le cheval amblier d'un Pan, Il entra dans le kouren, tout traversé par l'eau, se couvrit du touloupe et se mit à grommeler quelque chose entre ses lèvres et à caresser le diable de telles expressions, que je n'en avais pas encore entendu de pareilles. Je l'avoue, certainement, j'en aurais rougi, si cela s'était passé en plein jour.
Quand je me réveillai le lendemain, et que je regardai, je vis mon grand-père se diriger vers le bachtane, comme si rien n'était, et recouvrir les melons d'eau avec des feuilles de bardane. Après le repos, le vieux se mit à causer ; il tâcha d'ef-
frayer mon jeune frère, en le menaçant de l'échanger contre des poules, à la place d'un melon d'eau, puis, ayant dîné, il se fabriqua un sifflet et joua avec ; il nous donna ensuite pour nous amuser un melon, recourbé en trois, comme un serpent, qu'il
appelait melon de Turquie.
Maintenant je ne retrouve plus de semblables melons; il est vrai que les semences lui en venaient de loin.
Sur le soir, quand il fit nuit, mon grand-père alla avec sa pioche creuser une nouvelle couche pour des citrouilles tardives. Il commença à traverser doucement l'endroit ensorcelé, et ne put se retenir de dire entre ses dents : « Maudite place ! » et de colère il le frappa de sa pioche. Aussitôt, — autour de lui il voit la campagne : d'un côté le pi-
geonnier se dresse, et de l'autre l'enclos.
- Allons I parfait ! j'ai été bien avisé de prendre ma pioche. Et voilà le sentier ! Et ici le trou! Et voici la branche plantée! Et tiens, la lueur brille ! Il n'y a pas à s'y tromper !
Et doucement il s'avança, la pioche haute, comme s'il voulait en frapper la cabane, élevée près du bachtane, et s'arrêta devant le trou. La
lueur s'éteignit ; dans le trou gisait une pierre, recouverte d'herbe.
« Il faut soulever cette pierre! » pensa mon grand-
père ; et il se mit à creuser tout autour. Maudite grande pierre! Pourtant, en s'arc-boutant fortement des pieds sur le sol, il la poussa hors du trou.
Hou ! la vallée en résonna. « Va-t'en par là ! maintenant, l'affaire va aller plus vite! »
Ici, mon grand-père s'arrêta, tira sa tabatière, versa du tabac sur son poing, et s'apprêtait à le renifler, quand, tout à coup, au-dessus de sa tête, « tchii! » éternua quelqu'un, si fort que les arbres s'inclinèrent et que tout le visage de mon grandpère fut éclaboussé.
On se tourne de côté, au moins, quand on
veut éternuer ! grogna-t-il, en se frottant les yeux.
Il regarda alentour, — absolument rien !
Non, le diable sûrement n'aime pas le tabac l
continua-t-ii, en remettant sa tabatière dans sa
poitrine, et reprenant sa pioche :
C'est un imbécile, car jamais son aïeul ni son
père n'en humèrent de pareil !
Il se mit à creuser; le sol était tendre, et la pioche s'en retirait facilement. Quelque chose ré-
sonna; ayant rejeté la terre, il vit une marmite.
Ah! pigeonneau, te voilà donc! s*écria mon grand-père en glissant la pioche par-dessous.
Ah! pigeonneau, te voilà donc, piaula un bec d'oiseau, en frappant la marmite.
Mon grand-père s'écarta, en lâchant la pioche.
Ah! pigeonneau, te voilà donc! bèia une tête de mouton, au sommet d'un arbre.
— Ah ! pigeonneau, te voilà donc, grommela un ours, en sortant son museau, de derrière un arbre.
Un frisson traversa mon grand -père.
— Il est vraiment terrible de parler ici ! grognat-il en lui-même.
Vraiment terrible de parler ici! glapit le bec d'oiseau.
Terrible de parler ici ! bêla la tête de mouton.
Terrible de parler ici! grommela Tours.
Hein! fît mon grand-père; — et il s'en effraya lui-même.
— Hein! piaula le bec.
— Hein ! bêla le mouton.
— Houm I grommela l'ours
Plein de terreur, mon grand-père se retourna. Mon Dieu, quelle nuit! ni étoiles, ni lune ; alentour, des terres éboulées; sous les jambes, un trou sans fond ; au-dessus de sa tête est suspendue une montagne, et, semble-t-il, elle va lui tomber dessus! Mais ce qui étonne le plus mon grand-père, c'est qu'une figure très laide s'en détache et le regarde : hou! hou ! un nez, — comme un soufflet de forge ; des narines, — comme si Ton eût versé dans chacune un védro (1) d'eau 1 des lèvres, vraiment, comme deux troncs d'arbre ! des yeux rouges roulaient au-dessus, et, de plus, la langue s'avançait pour le harceler !
Le diable soit avec toi ! dit mon grand-père, en lâchant la marmite. Garde ton trésor ! Quelle horrible gueule !
Et déjà il s'élançait pour s'enfuir; mais il regarda et s'arrêta, en voyant que tout était redevenu comme auparavant.
— C'est la force impure quia voulu m 'effrayer!
Il revint de nouveau vers la marmite, — non!
elle est lourde! Que faire? On ne peut pourtant
(1) Mesure de la contenance de 1 2 litres 290.
pas la laisser là? Et, ayant rassemblé toutes ses forces, il la saisit avec les mains : v Allons ! d'un coup! d'un coup! encore! encore I » et il la retira du trou.
Ouf! je vais à présent prendre une prise de
tabac!
Il prit sa tabatière. Avant d'en verser, il regarda bien s'il n'y avait personne. Personne, lui semblat-il; mais voilà qu'il fut stupéfait en voyant le tronc d'un arbre haleter et respirer, des oreilles apparaître, des yeux rouges briller, des narines se gonfler, un nez se froncer et se préparera éternuer.
Non, je ne priserai pas de tabac ! pensa mon grand-père, en cachant sa tabatière; cela entrerait encore dans les yeux de Satan!
Il saisit au plus vite la marmite et se mit à courir, à perdre haleine; il sentait derrière lui quelqu'un lui frapper les jambes d'une baguette.
Aïe! aïe! criait mon grand-père, en courant de toutes ses forces; comme il atteignait le potager du pope, alors seulement il reprit un peu haleine.
Où donc le grand-père est-il tombé? pensionsnous en l'attendant trois heures durant. Déjà notre
mère était venue du hameau et avait apporté un . pot plein de galouchki chauds. Non, pas de grandpère ! Nous commençâmes à souper tout seuls.
Après le repas, la mère lava le pot et chercha des yeux où elle pourrait jeter la rinçure, car tout
alentour étaient des couches de melons; en regardant ainsi, elle vit juste en face d'elle une marmite. Le ciel était déjà sombre. Elle pensa qu'un garçon, pour faire une niche, l'avait cachée par derrière et la poussa.
Voilà juste ce qu'il me faut pour y jeter ma
rinçure! dit-elle; et elle y versa la rinçure chaude.
Aïe! cria une voix de basse. — On regarda :
c'était le grand-père. Qui s'en serait douté? « Ma foi, pensâmes-nous, il va être furieux I » Je l'avoue, quoique ce fût un peu coupable, pourtant, on se mit à rire, quand la tête blanche de mon grandpère apparut toute trempée de rinçures et couverte d'écorces de melons et de pastèques»
— Voyez I cette femme du diable! cria-t-i) en s'essuyant la tète' d'un pan de son vêtement ; comme elle m'a échaudé ! ainsi qu'un porc avant la Noël ! Allons, garçons, vous ne mangerez plus
maintenant que des boubliki (1). Vous irez, fils de chiens, en caftans dorés ! Regardez donc, regardez là, ce que je vous apporte ! Et il ouvrit la marmite. Que pensez-vous qu'il y eût dedans? Allons, dites un peu, après avoir bien réfléchi; donc? de l'or? Et justement ce n'était pas de l'or, mais des ordures, des saletés, et des choses qu'on a honte de nommer.
Mon grand-père cracha (2), jeta la marmite, et se lava ensuite les mains. Depuis ce temps, il fit, ainsi que nous, le serment de ne plus jamais écouter le diable.
Et n'y songez pas l nous disait-il parfois, tout ce que dit l'ennemi de Notre-Seigneur le Christ, tout cela est mensonge; le fils de chien I il n'y a pas en lui pour un kopek (3) de vérité !
Et parfois, quand le vieillard apercevait quelque chose d'insolite à la même place :
Eh! Allons ! compagnons, signez-vous 1 nous
(1) Gâteaux.
(2) Cracher est un signe de mépris, en Russie. Les Russes usent beaucoup de ce geste.
(3) Pièce de monnaie de cuivre valant fr. 025; c'est la centième partie du rouble .
criait-il, comme cela! parfait! ; et il se mettait à
placer des croix.
Quant à la place ensorcelée, où Ton ne pouvait danser, il l'entoura d'une haie et nous ordonna d'y jeter toutes les ordures, herbes et saletés, qu'on ôtait du bachtane.
Et voilà comme la force impure mystifi l'homme ! Je connais très bien cette terre : plus tard, des Kosaks voisins la louèrent à mon père, près du bachtane. C'est une terre excellente, et toujours y pousse une récolte abondante, presque miraculeuse. A l'endroit ensorcelé seul, jamais rien de bon n'a poussé. On l'ensemence comme il faut; mais ce qu'il en sort est impossible à expliquer : le melon d'eau — n'est pas un melon d'eau; la citrouille — n'est pas une citrouille; le concombre — n'est pas un concombre ; le diable seul sait ce que c'est.