‹ Contes et poésiesChapitre 1 sur 30 · LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET

BOULEVARD SAINT-Ginil AIN , N* 77

Ah ! si la Muse était tant soit peu fée, Chanter, vraiment, serait emploi des dieux ; Point ne pourrait le plus petit Orphée La bouche ouvrir, qu'on ne vît de tous lieux Courir les gens. Oui, nous ferions merveille, £t sous nos pas la foule toute oreille

Ramasserait les miettes de nos vers.

Il n'en va point ainsi. Pour ceux qu'attire La Muse au fond de ses bosquets déserts, Les temps sont durs ; de l'aveu de la lyre, Ce charme a fui qui lui livrait les cœurs.

Dans mes loisirs J'ai donc à la légère Rimé ceci, ne comptant point ou guère Que mes accords offriront des douceurs Vous agréant. Pas moins ne m'en enchante Un art divin; car si les vers pour vous N'ont plus d'attraits, pour celui qui les chante II leur en reste encore , et des plus doux. I)e frais atours et fleurs de poésie Ces miens récits parer à ma façon.

Dans ses sentiers suivre la fantaisie, Chemin faisant répéter sa chanson.

Amours décents prendre pour camarades, Les égayer à mes propos divers.

Trouver parfois , au beau détour d'un vers.

Un joli mot qui me fait des œillades.

N'est-ce plaisir ? Quand pousse ses roulades Le rossignol au sein des bois aimés.

Demande- 1- il si ses voisins charmés

L'écouteront en ces vertes demeures î

Ainsi que lui^ pour moi seul, à mes heures,

Je vais chantant, mais très-bas toutefois.

Plus haut qu'un conte il n'est sûr à ma voix

De se lancer ; aussi bien se tient-elle

A ces récits. Même il se peut parfois

Qu'en mon chant simple une note rappelle

Quelque vieux maître ; et plût à Dieu, vraiment,

Que cela fût, car cela serait charme.

Depuis longtemps il n'est rire ni larme

Qui soient nouveaux sous notre firmament.

Redite, hélas ! et regazouillement.

C'est tout notre œuvre, et qui rime s'expose

A faire ouïr des sons déjà connus ;

Heureux encor, parmi les tard venus.

Ceux dont le chant ressemble à quelque chose.

SAVITRI.

TIRÉ DU SANSCRIT

L'Inde me plaît , non pas que j'aie encore De mes yeux vu ce rivage enchanteur :

Mais on sait lire et même, sauf erreur, On a du lieu déchiffré maint auteur.

En ce pays des perles, de l'aurore, Des frais lotus et du parler divin,

lia poésie a l'horreur du mesquin.

De mon cerveau si je lire à grand'peine, Tant bien que mal, quelques cents vers ici.

C'est déjà trop ; la muse hors d'haleine Demande grâce et le public aussi.

Dans l'Inde seule ils se font par cent mille Ces mêmes vers, bien plus, on les y lit.

Quels beaux slocas marchant tous à la fîle I J'en sais d'une aune et qui ne font un pli.

Dans ce pays que nul donc ne s'étonne Si j'ai regret de ne pouvoir aller; Mais j'ai juré, c'est pour me consoler. Que si jamais je faisais à personne, Et de mon chef, quelque léger récit.

Non pas sévère et froid comme l'histoire, Un peu moins vrai, mais aussi bon à croire.

D'y mettre au moins mon héros ; le voici :

Or, mon héros était une héroïne, Princesse en plus, belle comme le jour.

Grands yeux, front pur, taille souple et divine ;

SAVITRI.

Un morceau tel affriandait Tamour.

Qui le croirait ? à l'entour de la belle Aucun galant ne vint papillonner.

En fait d'amour, si Ton en veut donner, Il ne faut point paraître une immortelle ; Le respect nuit. Tous s'étaient écartés, Se rabattant sur de moindres beautés.

Un certain jour, le roi qui n'avait qu'elle Pour tout espoir de sa noble maison, Lui dit : < Ma fille, il est, je crois, saison Qu'à prendre époux chez nous on se prépare :

Un père, hélas ! ce n'est point un avare Qui tient pour lui son trésor enfermé ; Après l'avoir tant soigné, tant aimé.

Un beau matin il faut qu'il s'en sépare.

Les filles sont, dès qu'elles ont vingt ans, De beaux fruits mûrs à la branche pendants.

Celui d'entr'eux qu'on oublie et qu'on passe Perd de son prix ; il se ride, il jaunit.

S'il t'arrivait une telle disgrâce,

Mon déplaisir en serait infini.

En ton cas donc, ma fille, avec prudence

Il serait bon d'aider la Providence,

El cet époux qui doit ton cœur toucher

Ne venant point, il faut l'aller chercher.

Dès ai^ourd'hui je te donne une escorte ;

Explore tout, les palais et les bois.

11 s'est caché, ce gendre de mon choix ;

Mais, par le diantre I il faudra bien qu'il sorte

Et qu'il épouse ou qu'il dise pourquoi.

J'en donne ici ma parole de roi,

Et, qui plus est, je te promets, ma fille.

Quand à la fin tu l'auras déterré.

S'il est aimable et de bonne femille,

De l'accueillir et de l'avoir à gré. »

A ces mots pleins de sens et de tendresse,

Très-prudemment se garda la princesse

De feindre honte ou de se récrier.

Le changement de lieu plalt au bel âge;

C'est naturel ; puis pour un tel voyage

J'en connais peu qui se feraient prier

SAVITRI. U

Le célibat n'est pas du goût des filles ;

Point n'est pour lui qu'elles sont si gentilles ;

Tant de vertus, de grâces et d'attraits

Ont pour l'hymen été créés exprès.

Nous le voyons, du moment qu'il s'éveille,

C'est dans leur cœur que Uamour fait merveille ;

Il le choisit pour trône et pour séjour.

Je ne dis point qu'elles sont sans faiblesse ;

Pourquoi mentir ? c'est une maladresse :

Sur ce point donc je tiens ma plume court.

Eve est leur mère après tout, et la dame

A dans son temps commis un gros péché.

Il nous en cuit : toutefois dans mon âme

Je lui pardonne et me sens très-touché ;

Car elle aimait ; chose au monde n'est telle

Pour racheter le crime le plus lourd.

Le cœur coupable à la flamme immortelle

Redevient pur : c'est l'œuvre de l'amour.

Si n'eût aimé, jamais Eve au pauvre homme

Eût-elle offert là moitié de sa pomme ?

Si n'eût aimé, se fût-elle à ses pas

Avec courage attachée ici-bas.

Soumise et douce, humble, sans plainte aucune, Partageant tout, la mauvaise fortune, La table maigre et le lit un peu dur ; Et puis, venus le temps de l'âge mûr Et les langueurs à sa suite traînées.

Choyant l'époux de ses jeunes années, D'un même amour, jusqu'au dernier instant, Sur son vieux cœur pressant ce cœur fidèle?

Elle aimait donc; et mainte demoiselle, Je le suppose, en voudrait faire autant.

C'est pour le mieux : la nature fort sage Ne donna point aux filles sans raison (Soit de modeste ou de grande maison), Le goût d'entrer de bonne heure en ménage.

D'ailleurs, pourvu qu'un mari soit bien né, D'humeur facile, élégant, bien tourné.

Jeune surtout, pointbourru, point volage.

D'une âme noble avec un beau visage.

D'un regard tendre avec un cœur aimant, A votre gré, n'est-ce un objet charmant?

SAVITRT. 13

Au bord des deux lorsque vint, pâle et blonde, L'Aube en riant ouvrir la porte au Jour, Elle aperçut la princesse et son monde Qui sans délai s'éloignaient de la cour, Non pas au trot pourtant, car la monture . Était peu leste ; un superbe éléphant.

La trompe au vent, grave et pesant d'allure.

Sur son dos brun portait la belle enfant.

Laissons-la donc cheminer de la sorte Tout doucement où son destin la porte.

C'est, m'est avis, pour la fille d'un roi Courir un peu beaucoup à l'aventure.

Que dis-je? un cœur n'est-ce boussole sûre?

Cœur de vingt ans surtout qui, bel et droit, Marche à son but; lui se tromper d'endroit!

Vous plaisantez. J'en ai donc l'espérance.

Tout ira bien. Si c'était un laidron, Je craindrais fort qu'elle n'eût du guignon, Mais belle fille a toujours bonne chance.

Un mois passa, puis deux, puis bientôt trois;

Notre bon père était sur les épines;

Il ne mangeait. Dans le palais des rois

Déjà chômaient marmitons et cuisines :

Nul courtisan n'aurait été si sot.

Son roi jeûnant, de manger un morceau.

SAVITRI. 15

Or, un beau soir, non pas tard, mais à Theure

Où le soleil vers l'horizon penchant

De tons plus chauds colore le couchant,

Le bon vieillard avait en sa demeure

Pour ses conseils fait un sage venir.

Ce sage-là connaissait l'avenir,

Petit talent de bonne compagnie

Qu'il exerçait à son risque et pour rien,

Pauvre d'ailleurs et fort homme de bien.

Le prince alors de sa fille chérie

Contait le cas, sans omettre un seul point,

Ni la beauté, ni l'âge mariable ;

Après venaient la disette incroyable

Des prétendants, et la recherche au loin,

Puis les trois mois et sa peine infinie.

Il n'avait pas fini sa litanie.

Qu'il entendit un aller, un venir De pas pressés : n'y pouvant plus tenir, (Bien que ce fût contraire à l'étiquette) Notre bon roi plantait là son prophète

Et s'élançait, quand dans le même temps Il vit s'ouvrir la porte à deux battants.

Et Saviu*! (la dame ainsi s'appelle) Parut au seuil; le père triomphant Dans ses deux bras reçut sa chère enfant.

Le mouvement, le grand air, de labelle Allait encor les attraits rehaussant; Un feu plus vif éclairait sa prunelle, Plus vite aussi la jeune demoiselle Sous fine peau sentait courir son sang. ■ As-tu perdu ta peine et ton voyage? > Lui demanda le vieux prince aussitAt.

Mais Savitri, d'un air modeste et sage, Pencha la tête et ne répondit mot.

Notre bon prince à la clarté baissante Du jour fuyant, la voyant roi^issante, • A tout compris, car pour vieux que l'on soit, On sait encore à ne s'y tromper guère Ces effets-là sur le bout de son doigt.

« Quel est son nom, sa patrie et son père?

SAVITRI. 17

Reprit alors le monarque en émoi.

Parle, voyons, aurais-tu peur de moi?

— C'est Satjavan, mon père, qu'il s'appelle :

Je ne sais point d'alliance plus belle.

Car dans ce choix par mon cœur débattu.

Je ne songeai qu'à sa seule vertu.

A d'autre charme évitant de me rendre,

De celui-là je n'ai su me défendre.

Oui, je le crois, si le ciel par erreur

L'eût créé laid, mais laid à faire peur.

Mon cœur de même aurait pu s'en éprendre.

Mais il est beau, rien n'y manque; un seul point

Se trouve à dire ; encor la chose est mince,

C'est moins que rien : il est pauvre, et n'a point

A me donner une seule province.

Pourtant son père autrefois était prince ;

Mais devenu plus faible en ses vieux ans.

Il fut chassé par des voisins puissants.

Sans nul recours en ce péril extrême

Il se sauva dans les bois, emportant

Son fils enfant et plus cher que lui-même.

A son destin le vieillard se prêtant

Défriche un champ, bâtit une chaumière, Et des brebis fait pattre aux alentours.

Lui mon, son fils demeura sans secours; Seul et déchu de sa grandeur première.

Au fond des bois il voit couler ses jours.

Triste est ce sort, mais fût-il dix fois pire, Qui le voudrait changer pour un empire?

Lorsqu'on est pauvre f t de deuil entouré»

Et sans patrie, et qu'un cœur de son gré Se donne à nous, cela veut beaucoup dire. >

Uuand la princesse eut ce beau discours fait :

> Est-il donc "vrai, demanda le bon sire,

Qu'il soit au monde un homme aussi parfait?

— Très-vrai, seigneur, lui repartit le sage.

Et Savitri n'a pas tout dit encor :

C'est un modèle, une perle, un cœur d'or;

Jamais Brahma ne fît plus bel ouvrée.

Et cependant, si j'étais écoulé.

Pour bon qu'il fût, il n'aurait point ta fille.

Non qu'à regret je voie en ta famille

SAVITRI. 19

Entrer Famour avec la pauvreté :

Ahl c'est un mal plus grand qu'il faut qu'on craigne! Mal sans remède ici- bas. Mon cœur saigne A te le dire. Hélas! il doit mourir, Ce bel objet de sa jeune tendresse.

Ton fiancé tu le verras partir Non vieux, mais bien en sa fleur de jeunesse, . Car il n'a plus sans répit ni recours

A vivre en tout que deux ans moins trois jours. »

On eût soudain vu pâlir la princesse

A ce discours. Retenant ses sanglots.

Au sage alors elle dit, le cœur gros :

« Comment! la mort, d'abandon serait cause?

Ah ! la vieillesse est de mauvais conseil !

Moi j'ai vingt ans, mais dans un cas pareil

J'ai résolu déjà tout autre chose.

Si Satjavan me doit être arraché.

Qu'une heure au moins il ait connu la joie

Mise en réserve à ceux que le ciel choie.

L'amour d'un cœur à lui seul attaché

Dans un nœud saint, et le trésor caché Des soins charmants et des chastes tendresses. Oui savoura de pareilles ivresses Peut sans regret marcher vers le trépas.

De Sa^avan que l'flme soit suivie D'un tel amour en partant dici-bas.

Aimer, c'est là tout le gain de la vie; ■ Ah ! souffrez donc qu'il ne le perde pas 1 »

L'Amour toujours fut mattre en rhétorique Comme en tous arts. Ce discours sans réplique Et de deux pleurs ou trois accompagné, A sur-le-champ le pauvre roi gagné.

Alors, d'un air h la fois triste et tendre, 11 répondit : < Je voudrais que mon gendre Fût plus durable au moins, sinon meilleur; Hais cependant je tiendrai ma parole.

Bien que pour loi ton père se désole, Ma pauvre enfant, fais au gré de ton cœur. ■ Le bon vieillard, qui n'avait de sa vie A Savitri jamais refusé rien,

SAVITRI. 21

Comme toujours lui passa son envie.

Si me lisez, ô vous, pères de bien !

Que la leçon vous instruise et vous serve.

Car je n'ai pas un seul conte en réserve

Où ce point-là soit si bien établi :

Céder toujours c'est un très-mauvais pli.

On vient d'abord d'une voix caressante

A son papa demander un bijou,

Puis une robe, un chapeau ; n'est-ce tout ?

Plus on obtient, plus on devient pressante.

Pompons, colliers, bracelets, maint chiffon

Vers le logis arrive au pas de course ;

Le père voit défiler de sa bourse

Les beaux écus. D'abord il dira non :

Un non n'est rien s'il ne sait tenir bon.

Mais le temps passe, et voici la cohorte

Des prétendants qui s'arrête à la porte,

Faisant d'aimer tous plus ou moins semblant ;

Des courts, des longs, de moyenne mesure,

Les uns sans biens, les autres étalant

Quelque trésor, et plusieurs leur figure.

Un jeune cœur en ce tohu-bohu,

Me dira-t-on, ne sait auquel entendre.

Mais non, le choix ne se fait point attendre ;

Et notre cœur a fort bien entendu.

A cet égard, je ne m'abuse guère,

Quand fille en tient, c'est pour un pauvre hère ;

Rien ne prévaut ; son cœur s'est là buté ;

Il n'en démord, c'est un cœur entêté.

Après rubans, chaînes d'or et dentelle,

De guerre lasse enfin il faudra bien

A votre enfant passer la bagatelle

D'un mari gueux, mal en point, ou vaurien.

SAVITRI. 23

D'un pas agile, et d'oreille en oreille, Pendant la nuit la nouvelle a trotté.

Le fait est rare et je m'en émerveille ; C'est en dormant qu'on aura caqueté.

Toujours est-il qu'à la prochaine aurore, Lorsqu'au palais chacun ronflait encore,

De tous cAtés débouchaient assiégeants, Non point armés, mais portant marchandises, Échantillons, prospectus : c'étaient gens De tous métiers comme de toutes mises, Passementiers, modistes, bijoutiers.

Nul ne plaignait ni ses pas ni sa peine.

Les fournisseurs sont de bons lévriers Chassant à noce ; un trousseau c'est aubaine. Mais ce jour-là, ce fut un fait exprès ; Le vent, hélas ! n'était pas à l'emplette ; De débit point, et la perte fut nette.

Pauvres marchands I nul ne couvrit ses frais. Atours, trousseau, nous n'en avonS que faire, Et notre noce est assez triste affaire ; Nous ne voulons achats ni beaux apprêts.

■ De mes trésors ni de mon haut parage, Dit Savitri, qu'il n'ait jamais soupçon.

En fait d'aimer, je crois que l'avantage Aux pauvres gens revient ; et pourquoi non ?

Leur cœur se donne avec moins de partage.

Le nôtre donc sera tout notre apport. »

SAVITRI. • 25

Voici qu'on part. On voyage, on arrive.

En vers pompeux et faits avec effort, De Satjavan la surprise un peu vive Je ne dirai ; devant un tel transport Ma plume à moi tourne bride bien vite.

Pauvre garçon I il vfvait en ermite, A ses agneaux consacrant tous ses soins, Rivalisant avec eux d'innocence.

Loin des humains, et n'ayant connaissance D'aucune chose, et d'amour encor moins.

Il sentait bien, car il n'était de marbre, Par-ci par-là comme un trouble secret.

Aucune femme encor dans sa forêt N'avait le pied mis de mémoire d'arbre. C'était désir, mais désir sans objet.

Lorsqu'au printemps, sous la jeune feuillée.

D'oiseaux jasaient une troupe éveillée.

Becquée au bec ou brin d'herbe, empressés.

Vaquant au soin de leur petit ménage.

Il s'attristait et rêvait davantage....

Les nids sont faits pour donner des pensers.

Mais quand chez lui passa notre princesse,

Pour Apsara, je, veux dire déesse, n vous la prit, l'adorant aussitôt; Depuis ce jour il fut bien plus dévot.

Et lorsque enfin il vil son immortelle Pour tout de bon sous son chaume arriver, \ l'admirer il se mit de plus belle ; El se tâtait, croyant toujours rêver.

Tant de trésors, de grâces inconnues, Moitié si belle et qui tombait des nues!...

Mais j'oubliais, j'ai dit que sur ces points Dans mon récit je sautais à pieds joints.

La Joie, hélas I est de si court passage.

Elle est si peu coutumière ici-bas!... • Nul n'a le temps d'apprendre son langage.

Je le comprends, mais ne le parle pas.

Dès qu'on eut fait un bout de connaissance.

On s'épousa; ce fut le premier soin.

Hâter la noce en cette circonstance L'amour pouvait, l'amour n'y manqua point.

SAVITRI. 27

Quand Savitri se vît reine et maîtresse De ce logis si pauvre, avec adresse A toute chose elle eut bientôt pourvu.

Même on prétend qu'elle se mit en tête De Tembellir. Or, à pareille fête Ce toit obscur ne s'était jamais vu. C'étaient partout guirlandes ou trophée, Feuillage, fleurs ; ces murs tristes et laids Sont décorés ; sous cette main de fée Le chaume prit un faux air de palais.

Chez elle, au gré de toute femme éprise, Un petit doigt d'élégance est requise ; Elle s'y plaît et fait des alentours, Frais et riants, un cadre à ses amours.

Pour Satjavan, époux n'était sur terre Plus dorloté ; c'étaient à chaque instant Surprises, soins ; et lui se laissait faire, Payant sa dette en bon amour comptant.

Le premier mois que l'on passe en ménage Est très-friand et porte un nom fort doux.

Sur ses cadets que Talné s'avantage,

Ce n'est pas juste, amants, qu'en dites-vous ?

Il aurait seul et la fleur et la crème ?

Moi j'en réserve aussi pour les derniers;

Et toute lune, en fût-il des milliers,

Me serait miel auprès de ce que j'aime.

Notre mari pensait ainsi que moi.

Toi seule, hélas ! bien qu'aussi tu te plaises

En ce bonheur, ton cœur n'y prend ses aises

Comme l'on fait quand on se sent chez soi,

Savitri ! Chaque heure, on le devine.

En s'enfuyant y plantait une épine.

Ton jeune époux avait bien dans tes yeux

Surpris parfois quelques larmes furtives.

Pour les sécher, il faisait de son mieux ;

Propos charmants et caresses plus vives.

Regards plus doux, y perdaient leur latin.

Désespéré, Satjavan à la fin

Se dit un jour : « Quand la femme est heureuse,

Elle serait parfois d'humeur pleureuse?

SAVITRI. 29

A ce défaut l'autre sexe est porté ?

Qu'en sais-je, moi qui l'ai peu fréquenté ? »

— Oui, tu pleurais ; pour ne donner d'alarmes, C'était bien bas : une fleur, un beau soir.

Un mot, un rien t'était sujet de larmes.

« Encore un an, il ne pourra plus voir Ni le soleil, ni moi, ni nulle chose.... »

Et tout ton cœur se brisait à cela.

Ma pauvre enfant, toujours l'amour repose Sur un roseau ; n'en sommes nous tous là ?

— Oui, mais du moins vous gardez, l'ignorance De l'heure où doit la mort frapper son coup : Entre roseaux qui s'aiment, l'espérance D'être brisé le premier, c'est beaucoup !

Aimant, pleurant, le Temps toujours avance ; C'est un vieillard, mais un vieillard pressé. Deux ans vraiment, c'est peu quand on y pense Deux ans d'amour, ah ! c'est si tôt passé 1 Pour nos époux ils ont fui comme un rêve ; Nous y voilà.... le jour fatal se lève.

C'était le temps où les arbres jaunis Semblent pleurer leur feuillage et leurs nids. Quand la verdure et les chants, tout expire.

Vous auriez dit, voyant les doux rayons Du jour glisser sur les derniers gazons, Comme un mourant qui veut encor sourire.

Sa^javan donc, levé de bon matin, Vers la forêt se mettait en chemin :

Il Y ferait sa charge de ramée ; Le bois pour lors manquait à la maison.

Mais Savilri, qui d'étrange façon.

Et non sans cause, avait l'âme alarmée.

Le voulut suivre. A son désir d'abord L'autre s'oppose, et fortement proteste Qu'il ira seul. Un froid brouillard encor réouvrait les bois ; la rosée est fUneste A. la santé : Savitri ce matin S'enrhumerait, il en était certain.

' Moi, te laisser me suivre, à Dieu ne plaise I > La dame, hélas ! n'avait, bonne ou mauvaise.

Nulle raison dont couvrir son dessein.

San6 contester sur ce point davantage,

SAVITRI. 31

Mais, je le veux ! s'écria- t-elle enfin.

Un je le veux dans un jeune ménage, C'est grave au moins. L'époux fut interdit ; Car entre amants ce mot n'est pas d'usage ^ L'amour l'évite et ne l'a jamais dit.

Ils partent donc, chacun à ses pensées,

Et se taisant pour la première fois.

Notre jeune homme, arrivé flans le bois, A peine avait deux branches ramassées.

Que s'arrêtant, le regard assombri, « J'ai froid, dit-il, et j'ai la tête prise. » Puis se couchant auprès de Savitri, Dans sa douleur au pied d'un arbre assise, n s'endormit sous le regard chéri.

Du fond des bois dépouillés de leur omfire, Sortit alors comme une forme sombre.

Ce n'était tigre égaré, ni chacal En course ; hélas ! c'était le dieu fatal.

Et qui toujours vient trop tôt. Sa rencontre Sème partout le deuil et la terreur.

Adieu plaisirs, bonheur, quand il se montre ; Car on le sait sans oreille et sans cœur.

Ce qu'il abat, la terre en est jonchée; Vertu, grandeur, tout passe par ses mains ; Rien ne l'arrête, et des pauvres humains Il ne se gène à faire ample fauchée.

Même l'Amour ne trouva grâce encor ; Il y perdait ses pleurs et sa prière.

Or, ce dieu-là, l'Inde qui le révère L'appelle Yama : son domaine est la mort.

Au bord du Gange ayant besogne grande, Plus que n'en peut même un dieu dépécher, Il s'adjoignit un beau jour une bande D'aides de camp ; point ne les faut prêcher.

Oui, ce canton de la machine ronde.

Vous l'arpentez, messieurs de l'autre monde. Moissonnant tout sur les pas du Destin.

Le plus souvent lorsqu'il sait que la proie

SAVITRT. 33

N'est que morceau mince, menu fretin, Yama n'y passe en personne ; il envoie Quelqu'un des siens. Mais comme ce matin Il s'agissait après tout d'une altesse.

Quoique déchue, il crut par politesse Devoir aller lui-même. Un peu d'égard Se doit au rang. « Il se fait déjà tard.

Dépêchons-nous, j*en ai d'autres à prendre.

— Quoi I pas un jour, une heure, un seul moment? Jusqtfà demain si tu pouvais attendre ?

— C'est aujourd'hui, c'est de suite, à l'instant Qu'il me le faut. — Arrête, dieu puissant !

Je n'ai pas eu le temps de bien lui dire Ce qu'en mon cœur je tenais renfermé Pour lui d'amour. Veux-tu donc qu'il expire Sans avoir su comme il était aimé?

— Ils s'aiment tous au moment où j'arrive; Mon aspect rend leur tendresse plus vive. »

Mais sur-le-champ, d'un ton plus radouci.

Le dieu reprit : « Sais-tu qu'à mes oreilles

De tes vertus il revient des merveilles î Écoute bien; pour te montrer qu'aussi J'estime fort un mérite si rare, Je veux l'offrir un don sans être avare.

De mes morts seuls me déclarant jaloui, J'excepterai les jours de ton époux :

Oté cela, fais ton choix, qu'il soit digne De la vertu ; c'est pour te consoler Ce que j'en dis et par faveur insigne.

Mais hâtons-nous, c'est déjà trop parler.

— grand Yama! mon choix sera fait vite; Il Test déjà dans mon cœur, mais j'hésite A l'exprimer. Quand je songe h ce don, Dieu de la mort, si tu t'allais dédire!...

— Courage, enfant, dis toujours; allons donc.

— Accorde-moi dans ton terrible empire • D'accompagner Satjavan, el mes vœux

Seront comblés. Seigneur, prends-nous tous deux; Du même coup que la main me délivre ; Emmène-moi ; qu'ai-je affaire de vivre Sans son amour, qui m'est tout ici-bas?

— Hé bien! parlons, dit le dieu du trépas; >

SAVIÏRI. 35

Et puis soudain s'arrête et se ravise :

« Non, reprit-il, je ne veux pas qu'on dise

Qu'un bel amour ne m'a jamais touché.

N'y comptez plus. Pût-elle aussi charmante

Que Savitri, de la Mort nulle amante

A l'avenir n'aura si bon marché.

Je te le rends, et de plus j'abandonne

Sur lui mes droits et sur toi, pour cent ans.

Cent ans, vraiment, n'est-ce rien qu'on vous donne ?

Aimez-vous donc, vous en avez le temps. »

Si vous l'avez jusqu'au bout écoutée, Vous trouverez mon histoire écourtée.

Il se pourrait, et je ne dis pas non.

Restèrent-ils toiyours dans leur chaumière ?

Je n'en sais rien; ils auraient eu raison.

L'amour au bois garde sa fleur première; Toujours printemps, point d'arrière-saison.

S'ils ont choisi de plus riches pénates, Nous l'ignorons; ils n'auraient pas eu tort»

Quoi d'étonnant au pauvre jonc des nattes

De préférer lambris d'ivoire et d'or?

Des beaux palais je ne suis point l'apôtre ; Le confortable a cependant son prix ; 11 a du bon, et môme un cœur épris A ses douceurs se rend tout comme un autre.

Fauteuils profonds, chauds tapis, c'est charmant. Auriez-vous vu là dedans rien qui nuise?

Je crois qu'au fond l'Amour, quoi qu'il en dise, N'a jamais fait li d'un bon logement.

Mais taisons-nous, car, remarque profonde, Les gens heureux, qui donc en parle au monde? J'ai mes raisons d'ailleurs pour finir là :

Cent ans d'amour ! comment conter cela?

làjijil

TIRÉ DU SANSCRIT

De rinde encore! A son ami lecteur Un grand courage il faut que Ton suppose.

Passe une fois, mais nous doubler la dose !

— Ah ! soyez donc indulgent ; un auteur En vain se met en quatre pour vous plaire ; Vous agréer n'est pas petite affaire.

Hoi qui joyeux et suant sang et eau, De ce pays portais un fruit nouveau, Nouveau pour vous, je n'en fais point mystère. Ce même fruit, voici quelques cents ans Que l'Inde entière y mord à belles dents.

— Il sera frais ! — On y verrait encore Briller pourtant les larmes de l'Aurore.

Sur sa peau fine et de ton velouté Glisse un rayon d'immortelle beauté ; C'est grAce pure et fraîcheur sans pareille.

Je vous offrais l'honneur de ma corbeille, Et je pensais par là m'achalander;

Je vous traitais en nouvelle pratique.

N'en parlons plus : à quelque autre boutique Tout de ce pas allez en marchander, Fruits boursouflés de plantes mal venues, Nés sans soleil, mais que l'on porte aux nues.

— Diable! mon cher, que sera donc le tien?

Montre-le-nous; cela n'engage à rien.

— Ayant changé de ciel et de corbeille, 11 a perdu de sa couleur vermeille ; Bien que l'aveu coûte, je vous le dois.

Ce doux produit d'une terre étrangère Eût demandé quelque main plus légère; Un peu de fleur est restée à mes doigts, Même beaucoup, il vous y faut attendre; C'est le déchet. — Je vois que tu sais venjire. Ton fruit si beau ne serait que rebut?

Tu ne parlais ainsi vers le début.

— Voyager nuit à cette marchandise.

En voulez- vous ou non? — Quelle sottise!

Un fruit flétri. — Vous m'en diriez merci; Quoique flétri, si votre lèvre y touche, Il pourrait bien vous laisser bonne bouche.

— Donne-le donc I — Le voilà, goûtez-y.

Un roi chassait; mais avant toute chose, Dépeignez-le, ce roi, s'écrîra-t-on.

Quand je dis roi, tout d'abord on suppose, Sur ce nom-là, qu'il s'agit d'un barbon ; A mon héros c'est faire un tort immense.

Lui qui n'avait pas de poil au menton.

Par le décrire il faut que je commence.

Il était beau, mais non comme le jour, Le jour c'est vieui, je dirai donc l'aurore, C'est bien plus jeune : il n'avait point encore Vingt ans; c'était un frère de l'Amour.

Or, on est beau de plus d'une manière.

Je reconnais deux beautés : la première Consiste aux traits; la ligne et le contour En font les frais. Seule, elle est fort sévère Et touche peu ; c'est un marbre glacé Ob de l'Amour la main n'a point passé; Rien n'a monté du cœur vers le visage.

L'autre, et cela je le dis entre nous, Vient droit de l'âme et d'Amour est l'ouvrage. Elle est tout charme ; un penser vague et doux Laisse en maint lieu trace de son passage; Le front s'édaire; on dirait que les yeux Nagent baignés d'une molle lumière.

De ces beautés jsi prendrais la dernière ; Mais mon héros les avait toutes deux.

11 aimait donc? me dira-t-on surprise.

— Mon prince aimer 1 Ah ! madame, et comment? En aimer une ou bien deux seulement, N'aurait été que petite entreprise.

Il en aimait trois cents éperdument.

Et leur livrait son âme tout entière ; Trois cents beautés qu'il tenait en volière.

Oiseaux charmants qui n'avaient nuit et jour Pour tout emploi qu'à gazouiller d'amour.

D'ailleurs dans l'Inde, ainsi le veut l'usage, Toujours un prince aime à cœur que veux-tu ; Mais pour cela pas un n'en est moins sage.

Et bien à tort se plaindrait la vertu.

C'était besoin d'aimer et non pas vice.

Songez, vingt ans ! les siens n'étaient sonnés. S'il avait eu mon prince à son service Cent mille cœurs, il les aurait donnés.

N'en ayant qu'un, à ses trois cents épouses Il le gardait; sans faire de jalouses Il partageait son unique gâteau.

Vraiment les parts en étaient encor belles.

Vous pensez bien que ces dames entre elles N'en perdaient pas le plus petit morceau.

Il cliassait donc. — Quoi I des goûts ^i saurages Avec un cœur si tendre! il se pourrait ?

Dépareiller tant de jolis ménages 1

— S'il fut chasseur, j'en ai bien du regret.

i Ah ! quant à moi, si l'aveugle fortune

Plaçait jamais quelque sceptre en ma main, Je ne voudrais molester bête aucune.

Un animal, au fond, c'est un prochain.

ÉÉ

Dans la forêt c'était un grand tapage :

Chevaux et chiens, piqueurs, tout l'équipage, n arriva qu'un chevreuil effaré Ou quelque biche entra dans le fourré :

Chasseurs lassés, lévriers hors d'haleine, Piste perdue et le roi fort en peine.

A quel propos? Dans la forêt vraiment Il ne manquait gibier pour le moment ; Mais Douchmanta (c'est ainsi qu'on le nomme) Quoiqu'il fût prince, était encore un homme.

On sait qu'en chasse ainsi qu'en nos amours (Le cœur humain est fait d'étrange sorte).

Ce qui nous fuit nous le voulons toujours.

De ses chasseurs dans l'ardeur qui l'emporte Le jeune roi se trouva séparé, Et dans le bois bel et bien égaré.

En tout ceci, pour moi je le suppose, La Providence était pour quelque chose ; D'agir sans elle on est fort empêché.

Elle a partout son petit doigt caché, Et mon récit va prouver, et de reste.

Qu'à cette affaire elle mit les deux mains.

Le roi courait; il était jeune et leste; Puis se trouver ainsi par les chemins Sans suite aucune, avait un charme étrange.

Il se sentait si libre ! Au bord du Gange, Et même ailleurs, toujours la royauté Traîne après elle un affreux esclavage.

Il n'est métier sans son mauvais côté; Triste est celui de roi ; quel avantage Pourra jamais valoir la liberté?

Après trotter une heure et davantage

rç

Il s'arrêta. Le toit d'un ermitage S'entrevoyait à travers le feuillage.

Mettant pour lors pied à terre en ces lieux, • Notre héros entrait dans le bocage, Quand tout à coup le noble personnage Gomme ébloui mit la main sur ses yeux.

Il avait vu.... Quoique fort jeune d'âge, Le roi, de soi cela se comprend bien, N'était garçon sortant de son village, Naïf et neuf, ne sachant rien de rien.

Il connaissait toutes les belles choses.

Palais, beaux-arts, les femmes et les roses.

Rien ne prenait ses sens à l'imprévu.

Soyez-en sûr.... — Eh ! qu'avait-il donc vu? — Il avait vu.... Je ne me voudrais faire Avec personne une^mauvaise affaire.

Pour ce qui suit, 6 beau sexe enchanteur I Quoi 1 tu pourrais en vouloir à l'auteur !

Ah ! n'entre pas en de fausses alarmes.

Je songerais à ravaler tes charmes î Plutôt laisser, ils me tiennent au cœur.

Et conte et vers et toute l'entreprise.

D'ailleurs ma plume est plume bien apprise, Et seulement à son devoir cédant, N'écrit ceci qu'à son corps défendant.

De la beauté soit présente ou passée, Quand on mettrait ensemble en sa pensée Tous les attraits pour en prendre la fleur, Oui, même Hélène avant le séducteur, Avant l'époux, et toute jeune fille, Le front timide et de pudeur paré, Vénus aussi dans son berceau nacré, Perle charmante entr'ouvrant sa coquille , Toute modeste, ignorant ses beautés.

N'ayant encor fait la moindre toilette, Mais échangeant, d'humeur déjà coquette, Entrfe cieux, rive et flots à ses côtés, Comme entre amants, des regards enchantés; En y joignant le printemps et l'aurore, Rayons du ciel, fleurs des champs, plus encore. Tout eût pâli devant l'objet oflert A nos regards dans cet endroit désert.

Èà\

C'était un ange, une forme céleste,

Mais cependant du sexe féminin.

Quels yeux 1 quel front ! quelle taille I et le reste !

Elle était seule au milieu d'un jardin.

En ce moment notre belle déesse

De sa main même arrosait quelques fleurs,

Et partageant entre elles sa tendresse.

En prenait soin comme de jeunes sœurs.

Notre héros, qui l'avait entrevue,

De prime abord n'en soutint pas la vue.

— A tant d'attraits pourquoi fermer les yeux?

— S'il les ferma, le roi ne tarda guère A les rouvrir; bien plus, mon curieux Là ne s'en tint, et comme à la lumière Un papillon s'empresse un soir d'été.

Il s'approcha de la jeune beauté.

Quand celle-ci, toute à son arrosage, Levant les yeux aperçut l'inconnu.

Elle poussa d'un air fort ingénu

Un petit cri de fauvette sauvage.

Était-ce peur? Peur d'un joli garçon I

Vous plaisantez , c'était plutôt surprise ;

Car de tel air et de semblable mise

Il n'en courait beaucoup en ce canton.

Le prince aussi perdit un peu la tête;

n ne savait que lui dire vraiment.

Garçon d'esprit, il se trouvait si béte î

Il se serait battu dans ce moment.

Jamais pourtant, à ce que dit l'histoire,

Ne se troublait notre roi pour si peu,

Et deux beaux yeux, cent même, on le peut croire,

Ne rétonnaient ; il était fait au feu.

Mais cette fois il faut qu'il s'en console

Bon gré mal gré ; de toute autre façon

Allait la chose, et l'Amour à l'école

Le renvoyait comme un petit garçon.

Après rougir, se troubler et se taire, La causerie obtint son tour aussi ; Et ce semblant d'énigme et de mystère Aux yeux du roi fut bien vite éclairci.

Sakountala, c'était la jeune fille.

Depuis l'enfance habitait dans ce lieu, En tout n'ayant qu'un père pour famille, Vieillard très-fort occupé du bon Dieu.

Ce père, où donc avait-il la cervelle?

Mettre en un bois des objets aussi beaux!

Voulait-il donc pour cette demoiselle Prendre un mari chez les petits oiseaux?

Je vous dirai que touchant l'hyménée, Notre homme avait sa manière de voir.

Tous les maris sont par la destinée Distribués à qui les doit avoir.

Lui donc, aimant son enfant d'amour tendre.

Laissait au ciel le soin de la pourvoir.

Et de pied ferme il attendait son gendre.

Jusqu'à présent pourtant à l'horizon.

Ni du couchant, hélas 1 ni de l'aurore.

Cet astre-là ne voulait poindre encore.

Sa fille était dans sa prime saison ; Elle n'avait que quinze ans tout à l'heure.

jl|ji|i!.i • Il n était donc péril en la demeure;

lll'iii Rien ne pressait. Le cœur avec les sens

De compagnie à cet âge sommeille, Somme léger et qu'une mouche éveille.

Notre bonhomme au moins sur une oreille Pouvait dormir encor deux ou trois ans.

La jeune fille et la rose vermeille

(Un grand poète ou deux Font prétendu),

Dès qu'elles sont à leur tige ravies,

Sans nul retour auraient leur prix perdu.

Oui, ces messieurs nous les disent flétries,

Blasphème affreux qui m'indigne à bon droit.

Méfiez-vous de la race chantante ;

L'occasion, quelque rime tentante,

Peut la mener plus loin que l'on ne croit.

Le ciel a fait, du moins je le suppose,

Pour qu'on les cueille et la vierge et la rose.

Car juin passé, nulle sur son buisson

Ne veut rester; ce ne sont fleurs d'automne.

S'il faut cueillir la femme en sa saison.

N'est à cela quelque main d'amant bonne?

Je dis amant; mais comprenez mari.

Nous avons donc laissé dans le bocage Nos jeunes gens, comme je l'ai décrit, S'abandonnant à leur doux babillage, lisse disaienl....c'étaientdes mots charmants, Sinon très-neufs, mais depuis six mille ans (Il se pourrait que ce fût davantage) Qu'il est éclos, ce ravissant langage Ne défleurit aux lèvres des amants.

Sakountala, qui n'avait de sa vie.

Ni beaux ni laids, jamais vu de garçons, Pour le premier était toute ravie.

Ses yeux déjà l'ont dit de cent façons.

Et de ce cœur tout neuf, mais non sauvage, L'Amour lui-même allait à l'abordage; En un moment il le fit prisonnier.

Pour Douchmanta cette même aventure Prenait vraiment une étrange tournure. Depuis longtemps ne sait-il son métier?

En fait d'aimer n'est-il point passé maître?

Oui, mais l'Amour de tout temps fut un traître ;

Il a foison de dards en son carquois;

Car ce dieu-là fait flèche de tout bois.

Il faut pourtant savoir que ses blessures '

Le plus souvent ne sont qu'égratignures

A fleur de peau. Pour les cœurs ici-bas,

Il n'a, dit-on, vraiment qu'un trait qui vaille.

Mais celui-là point ne faut qu'on s'en raille,

Il a parfois amené le trépas.

Soit qu'à raison on l'aime ou le haïsse.

De la blessure on ne peut l'arracher.

Or, cette flèche, ô prince encor novice !

L'Amour venait dé te la décocher.

— Que voulait-il, ce jeune personnage?

De loin, mon cher, nous le voyons venir.

Trois cents moitiés déjà dans son ménage.

C'est compte rond, ne s'y peut-il tenir?

— Ce qu'il voulait, le savait-il lui-même ?

Sentir qu'on est près d'un objet charmant, Qui nous sourit et peut-être nous aime, Et s'enivrer de ce bonheur suprême,

L!ii^rl,B.\'|

N'élait-ce assez pour le premier moment?

Mais dès demain nous pom'voirons au reste.

— Je ne passe outre. Ah! poëte, tout doux, Ce demain-là ne serait-il modeste?

— Mes vers et moi pour qui nous prenez-vous?

Nulle âme ici n'est au mal entraînée,

Et notre cœur est plus pur que le jour.

D'ailleurs ma muse (elle est un peu bornée) Sans la vertu ne comprend pas l'amour.

Toujours est-il que chez notre volage

Une beai|té nouvelle avait le pas.

Tout un essaim d'amours quittaient la cage

Et s'envolaient ; on ne les retint pas.

D'un seul congé délogeaient trois cents flammes.

Plier bagage il vous fallait, mesdames;

Un seul regard détrônait vos appas.

-- Votre roi mène une affreuse conduite I — Affreuse ou non, j'en ai les pleurs aux yeux,

Car du passé Ton n'est pas sitôt quitte.

Vilain moment que celui des adieux 1 Des deux côtés la peine est fort cruelle.

Croyez-vous donc que Ton soit infidèle-»

Pour son plaisir et de gatté de cœur?

Des deux amants c'est celui qui délaisse Auquel surtout l'amour qui s'éteint laisse En expirant sa pointe de douleur.

Savoir qu'on est l'innocence en personne, Et d'autre part sentir d'affreux remords !

C'est votre faute, objets qu'on abandonne, Et c'est de vous que viennent tous les torts. Avoir osé vous poser en idoles.

Et nous causer quelques ivresses folles, Laissant penser qu'il n'était sous les cieux Rien de plus doux qu'un regard de vos yeux I Cela mérite une vengeance insigne.

Nous faire ainsi jouer le rôle indigne D*un idolâtre encençant de faux dieux 1

Mais Douchmanta n'était homme, qn le pense,

A se tenir tous œs beaux discours-là.

Il faisait bien; pour moi je l'en dispense, n ne voyait de finesse à cela.

Le raisonner sur de tels points sans doute Ne sert de rien; le pauvre cœur humain, Tant tiraillé, fait souvent fausse route; Laissé tout seul, il va droit son chemin.

Celui du prince en sa belle équipée, Vous le voyez, ne se gênait beaucoup :

Comme la béte à son mattre échappée, Il galopait la bride sur le cou.

Vous me direz : ce jeune homme et sa belle Feront-ils donc, Tun de l'autre enchanté.

De ce bosquet leur demeure éternelle?

Très-volontiers le couple y fût resté, Si ne venant, le bonhomme de père De but en blanc n'eût rompu l'entretien.

— Gronda-t-il fort, ce grand homme de bien?

— Ah! cher lecteur, tu ne le connais guère.

Surpris de voir un jeune homme e^i ce lieu.

II raccueillit, Tembrassa, lui fit fête,

Reconnaissant en ce doux têtè-à-tête

Visiblement le doigt sacré de Dieu.

Il ignorait parler au roi son naattre ;

Mais lui trouvant bon ton et Tair ouvert,

A l'étranger crut sans se compromettre

Pouvoir offrir le vivre et le couvert.

C'est arrangé ; notre héros s'installe,

Et le voilà jusqu'à la fin du jour

Filant aux pieds de sa gentille Omphale

La passion et le parfait amour.

A cet emploi volontiers on s'adonne ;

Quand on est jeune, ah! quel charmant métier!

Sans marchander, de bon gré je vous donne

Tous les amours pour l'amour filandier.

Sakountala, vraiment, était aux anges,

Et dans son cœur neuf aux douceurs d'aimer

Que de secrets et surprises étranges !

Il s'éclairait en se laissant charmer.

Et la. nature jaux fêtes de cette âme

Avait sa part : plus purs étaient les deux,

Plus chauds les airs, les oiseaux chantaient mieux.

Il lui semblait qu'un rayon de sa flamme

Eût éclairé déjà les alentours.

Ce n'était plus l'astre de tous les jours;

Un bien plus beau luisait. L'enfant ravie

En souriant saluait chaque fleur,

Et se sentait comme une folle envie

De tout presser ce jour-là sur son cœur

Le lendemain, dans les formes d'usage.

Et déclinant ses dignités et nom,

On demanda la belle en mariage :

Pensez un peu s'il fut répondu non !

D'un roi puissant devenir le beau-père!

Mais c'est un rêve, et nous n'y croyons point.

A ce parti le pauvre solitaire

N'avait jamais songé ni près ni loin.

Il consentit pour hâter cette affaire

A célébrer la noce sans éclat.

Je ne crois pas qu'il parlât de contrat.

Sakountala, d'un si beau mariage

Ne comprenait qu'un côté seulement :

Qu'était-ce, un roi? Dans ce grand personnage

La pauvre enfant ne voyait qu'un amant.

A votre avis fallait-il davantage ?

Deux jours après ils s'épousaient dûment.

— Ils avaient donc un prêtre à leur service?

— Souvent un père a rempli cet ofQce.

Quel patriarche en usait autrement?

Par un beau jour et d'une âme ravie, De garçon jeune à vierge dans sa fleur, S'entredonner son amour pour la vie, Jurer un oui des lèvres et du cœur; Puis un vieillard d'une voix attendrie.

Au nom du ciel bénissant ce serment ; Ainsi reçu, dites-moi, je vous prie,

Que trouvez-vous qu'il manque au sacrement?

D'un tel hymen qui peut prévoir les suites?

Époux d'un jour, jeunes âmes séduites.

De ne changer ne jurez vos grands dieux.

Il s'en est vu que votre état dégrise; Et la liqueur que vous trouviez exquise Est un vin aigre avant d'être un vin vieux.

Mais d'y goûter pourtant je vous conseille, Car malgré tout elle n'a sa pareille.

Cette liqueur, au feu des premiers jours; Un doux parfum au fond du cœur en reste.

Ne pût-on boire à la coupe céleste Qu'une gorgée, ah! buvez-y toujours. Nos deux époux ne s'en faisaient pas faute.

Et mon conseil leur venait fort à point; Ils s'enivraient; l'ivresse côte à côte, A frais conununs, ne leur déplaisait point.

Un bon grand mois écoulé, las d'attendre, Notre vieillard qui déjà pour son gendre S'inquiétait, à la fin lui parla.

Lui rappelant les besoins de l'empire, Puis ses sujets, puis ceci, puis cela.

Cinquante fois il revint à son dire;

> L'autre était sourd de cette oreille-là.

C'était cas grave, et lorsque la prudence

Intervenant prit part à ce débat,

Le roi maudit de bon cœur sa présence ;

Mais force fut qu'enfin il lui cédât.

Il fallut voir alors la belle transe

Et les hélas de l'une et l'autre part.

C'était d'amour la première traverse :

Soupirs, sanglots et les larmes à verse

Ne manquaient point au moment du départ.

Las! se quitter, encor qu'il en déplaise,

Pour deux grands jours.. . — Deux jours, rien que cela

— Vous en parlez vraiment fort à votre aise ;

N'auriez-vous donc jamais passé par là?

Comment! deux jours demeurer sans entendre

La voix chérie? A tout cœur vraiment tendre

L'absence, hélas! fait un mauvais parti :

Rien n'est le dire, il faut l'avoir senti»

En s'éloignant le roi fit la promesse

De dépêcher une escorte en ces lieux Pour ramener la nouvelle princesse.

Bien plus encore : au moment des adieux Il lui laissa, ce n'était qu'en otage, Un anneau d'or qu'il portait à son doigt, Et que jamais le roi quitter ne doit, Car cet anneau fait tout le personnage; C'est son écharpe à lui, son cordon bleu.

Par ce moyen, songez- y donc un peu.

Un autre eût pu rassembler le jour même Vassaux et flotte, armée et cour suprême.

Paire la guerre et lever des impôts.

Un tel danger de la part de la belle (Elle n'était avare ni cruelle) N'effrayait guère ; on était en repos.

De Douchmanta, le lecteur le devine.

Ceci n'était qu'une attention fine.

Grâce à l'anneau de son royal époux.

Dans ses États la nouvelle venue Avec respect eût été reconnue .

D'honneurs pour elle il était fort jaloux .

Ah! quand un cœur a rencontré sa reine,

Il voudrait voir devant la souveraine Tout l'univers tomber à deux genoux.

Le roi partit ; il n'avait à sa suite Qu'un rêve aimable, et cet hôte divin Jusqu'au logis lui faisait la conduite.

Un vieil auteur que j'aime et que je cite A dit en vers et dans un bon latin :

Lorsque poursuit le chigrin au front triste Un pauvre diable, il n'en perd point la piste ; Si celui-ci met sa bête au galop.

Voici que l'autre est en selle aussitôt.

Bien installé, sans fagon, à sa guise.

Derrière l'homme et piquant des talons.

Pensers d'amour, je ne vous le déguise.

Sont aussi gens à ne pas lâcher prise.

Mais pour ceux-là ce sont doux compagnons ; Je leur permets de vous seryir d'escorte.

Notre roi donc galopait de la sorte,

Ne jetant point de regard de côté,

Droit devant lui, comme un fou, ventre à terre,

Quand un passant, c'était involontaire.

Légèrement fut du cheval heurté.

Or, des passants la nature est diverse.

Il s'en est vu qu'on pousse et qu'on renverse

Sans rien risquer; dans leur premier émoi

Ils vous diront : Monsieur, excusez-moi.

Ceux-là ce sont passants de bonne pâte ;

Mais il en est d'un tout autre acabit.

Évitez-les quand vous avez grand'hâte.

Tant seulement effleurer leur habit.

C'est leur manquer; ce procédé les blesse.

Les saints là-bas sont gens de cette espèce ; Il ne faut pas leur marcher sur le pied.

Précisément le heurté de mon conte En était un; il ne faisait quartier.

On ne pouvait le toucher à bon compte.

Avec le ciel étant du dernier mieux.

Il le chargeait du soin de sa rancune.

A mon héros il ne fit grâce aucune.

L'apostrophant de son ton furieux ;

« Ah ! je t'y prends, monarque sans cervelle !

Y penses-tu? Quoi! heurter un dévot!

Il t'en cuira. Ce matin chez ta belle

En étourdi tu laissas ton anneau.

Des jours passés je t'ôte la mémoire ;

Le souvenir ne te sera rendu

Qu'avec ta bague. » Alors, nous dit l'histoire,

Il planta là le roi tout éperdu.

Mais à propos, maintenant que j'y songe, Faire oublier est peut-être un bienfait; Sur le passé donner un coup d'épongé En bien des cas serait d'un bon effet.... Quoi ! me ravir le plus cher de moi-même !

Amer.ou doux, ômon passé! je t'aime.

Toi seul m'es tout; hélas I le présent fuit.

Qu'il pleure ou rie au moment qu'il s'éveille. Un souvenir a douceur nonpareille.

Sans ses hiers c'est peu qu'un aujourd'hui; A ne les perdre il est donc bien qu'on veille. La mémoire est le coffret parfumé

OÙ tient notre âme un trésor enfermé ;

Encore émue, en hâte elle y dépose

Joie et douleur, amour et toute chose.

Cendres, hélas! mais cendres de grand prix.

Ce coffret-là, jusqu'à cette occurrence,

Par des voleurs n'avait point été pris ;

Vous le pouviez, non sans quelque assurance,

Porter sur vous en voyage lointain .

(De quoi peut-on répondre dans ce monde?)

Un méchant saint, que le ciel le confonde I

L'enlève au prince en moins d'un tour de main

« De notre roi n*a-t-on point de nouvelles ?

— Aucune encor. — Qu'est-il donc arrivé?

C'est nous laisser en des craintes mortelles , Je n'en dors point. — Et moi j'en ai rêvé. »

De tels discours volaient de bouche en bouche . Un roi perdu, c'est vraiment un peu louche.

Qu'un roi s'en aille ou meure, je l'admets,

Gela s'est vu : jamais, au grand jamais,

Il ne s'en perd. Quelque bijou s'égare,

Un prince point. En un cas si bizarre

On ne savait à quel saint se vouer.

Même comment sans honte l'avouer?

A ses voisins c'était prêter à rire.

Déjà l'alarme était dans tout l'empire ;

Les ordres vont, la police est sur pied.

Elle explora jusqu'aux moindres ruelles,

Jardins, réduits, tous lieux où près des belles

Roi de vingt ans pouvait s'être oublié.

A le chercher, en des transes cruelles,

Elle épuisa grands et petits moyens.

Le tout en vain : du roi point de nouvelles.

Chacun déjà donnait sa langue aux chiens.

Vieux courtisans, dans cette grave affaire,

N'avîez-vous donc nul reproche à vous faire? *

Quoi I nous voyons un unique berger

De plusieurs cents de moutons se charger ;

Et chaque soir, sans qu'un d'entre eux s'attarde.

Tous bien comptés il les rend au bercail ;

Et VOUS, Messieurs, le ciel pour seul travail, Un pauvre agneau de roi vous donne en garde, Voilà qu'au bois le laissez par mégarde !

Qui sait? le loup Ta peut-être mangé.

De le trouver plus d'espérance aucune.

Maint peuple aurait le cas vfte arrangé, Prenant quelque autre, et plutôt dix fois qu'une.

A l'évidence à contre-cœur rendy.

On y songeait, quand un jour sur la place.

Au grand galop, en simple habit de chasse, Passa soudain ce prince archiperdu, Devant le nez d'un chacun qui s'étonne , En beau plein jour, à la face des cieux.

A tour de bras on se frottait les yeux.

C'était bien lui, le monarque en personne.

Frais et gaillard, dispos et bien portant, Même plus beau, disait-on, qu'en partant.

Il est certain que la presse fut grande^ Au débotter. Après l'avoir toisé, Tâté, revu, l'on s'empresse, on demande.

De questions c'était un feu croisé :

D'où venait-il? — Il se donnait au diable

S'il le savait. — Ce n'était pas croyable :

Rester absent un mois sans savoir où I

De le presser aucun ne fut si fou.

Qui ne tient point sa langue dans sa poche

Auprès des rois est un homme perdu .

Chacun pensa, penser n'est défendu :

Quelque amourette est pour l'instant sous roche.

Mais au logis un mauvais son de cloche

Ceci rendit. Il n'est point de moitié,

Pût-elle un ange, à qui pareille absence

N'eût donné prise à gronder d'importance.

Femme à huis clos est-elle sans pitié?

Je ne dis pas ; lorsque l'amour s'en mêle,

Après l'orage on revoit le beau temps.

Mais dans l'abord une rude querelle

Reçut le prince et lui montra les dents.

Ce fut un bruit, des hauts cris, et ces dames

Sur tous les tons lui chantaient trois cents gammes.

On fit la moue, on prit Tair refrogné, Accommodant le tout de quelques larmes. Puis on revint, voyant qu'en fait de charmes Notre coureur avait plutôt gagné.

Qu'était-ce donc? Ayant perdu des belles Le souvenir, il les trouvait nouvelles.

Y découvrant des millions d'attraits, Il refaisait, plus aimable auprès d'elles, Son ancien rôle, et sur de nouveaux frais.

Le moindre charme avait sa grâce exquise ; Nul n'échappait, même le plus petit.

La nouveauté, sauce en amour requise.

Mettait le cœur du prince en appétit.

Dans ce cœur-là^ Sakountala chérie, A mon regret, ton passage fut court.

Sans que besoin soit de sorcellerie.

Vite oublié s'est vu parfois l'amour, Jamais pourtant à ce point, que je sache.

Le plus souvent après rompre une attache , Notre âme souffre où la chaîne a porté,

Longtemps encor. Quand*notre ardeur succombe D'un souvenir qui de nous n'est hanté?

Autour des cœurs qui vous servent de tombe Vous retournez errer à certains jours, Ghers revenants, ô défuntes amours 1

C'est au palais qu'on en contait de belles ; Chacun tout bas s'en disait des nouvelles.

Le roi faisait de jolis quiproquos; Il commettait bévue à tout propos.

Nos courtisans blanchis dans les offices Voyaient rayer leurs états de services ; Des gens nouveaux prenaient le pas sur eux. Qui ne se fût arraché les cheveux?

Secours promis, récompenses et dettes, D'un pied léger allaient aux oubliettes ; Le roi semblait être du ciel tombé, Et du passé ne sachant A ni B.

Un beau matin voici qu'à l'improviste

Tout frais des bois nous débarque un vieillard, Bâton en main et de mine fort triste.

Auprès du prince il Voulait sans retard Être introduit. S'il faut que je le dise, Il n*était seul ; une femme de mise Assez modeste accompagnait ses pas.

Qu'un charme y fût, on ne le savait pas ; Un long grand voile entourait sa personne .

Moi, sans la voir, pour belle je la donne :

Les voiles sont des receleurs d'appas.

Vous pensez bien que ce couple rustique Dans le palais ne put entrer tout droit ; De libre accès n'est jamais cet endroit Aux pauvres gens. De plus d'un domestique Il leur fallut quelque affront essuyer ; On les laissait gémir et supplier.

Ils s'y prenaient de toutes les manières.

Et firent tant par leurs pleurs et prières, Qu'un cœur moins dur qui passait près de là En fut touché jusqu'à s'offrir d'escorte

A leur servir. Dieu lui rende cela !

Par cent déjpurs, par mainte et mainte porte Ce guide aimable à bon port les conduit; Devant le roi le couple est introduit.

Or, ce jour-là notre jeune et beau sire

Précisément avait fort bien dîné.

— Un roi ! je crois que cela va sans dire.

Mais il avait le tout assaisonné

D'un bon vieux vin qui le portait à rire ;

Il s'amusa, comme bien vous pensez.

LE ROI

Que me veut donc ce grave personnage ?

LE VIEILLARD

Ce que je veux, ô monarcjue volage I Mon seul aspect doit te le dire assez.

LE ROI

De mes deux yeux, vieillard, je t'envisage; Ton seul aspect ne me dit rien du tout.

LE VIEILLARD

Auriez-vous donc oublié le beau-père, L'épouse aussi qui vous était si chère?

LE ROI

Vraiment, ton conte est à dormir debout.

Beau-père, épouse, et toute la famille.

Jusqu'à présent me sont gens inconnus.

Ahl retournez d'où vous êtes venus.

LE VIEILLARD

Vous le niez ? Sakountala ma fille N'est votre femme ?

LE ROI

Eh quoi ! Sakountala ?

Je n'en ai point qui porte ce nom-là.

LE YIEUiLARD.

Mais c'est trop fort ! c'est moi, moi que voilà Qui vous unis.

LE ROI

Conte-nous cette histoire.

LE VIEILLARD

Quoi! vous raillez? Ah! je ne le puis croire. Parmi vos pleurs n'en fût-il qu'un de vrai.... Car vous pleuriez en nous quittant vous-même.. . .

LE ROI

Si j'ai pleuré, ces pleurs sans peine extrême Se sont séchés.

LE VIEILLARD

Hélas! il y paraît.

N'est-ce pas moi qui dans notre forêt Vous accueillis, si j'ai bonne mémoire?

Dans ces bosquets, pendant un mois fêté, Vous paraissiez sensible à la beauté.

LE ROI

D'accord, mon cher, ceci tourne à ma gloire.

Comment ! chez toi je fus si bien traité ?

Quand tout cela n'aurait eu lieu qu'en songe, C'est très-flatteur. Dis-moi donc à ton tour De quoi je puis t'obliger en retour; Je le ferai de grand cœur, sans mensonge.

LE VIEILLARD

Sire, et c'est vous qui me le demandez 1

LE ROI

Mais oui, parbleu! c*est moi qui le demande.

De quel démon ces gens sont possédés !

Bien que d'un roi la puissance soit grande, Il n'est point né sorcier.

LE VIEILLARD

Vos torts passés Faire oublier par un amour fidèle A cette enfant, et demeurer près d'elle, Serait-ce trop ï

LE ROI

C'est déjà bien assez !

Mais avant tout, ta fille est donc jolie?

LE VIEILLARD

Hélas I ses pleurs l'auront un peu pâlie ; Puis son état....*

LE ROI

Son état ! Que dis tu ?

LE VIEILLARD

Vous n'avez point deviné ma pensée ?

J'entends par là sa grossesse avancée.

LE ROI

Grosse? L'échec est grave à sa vertu.

Et sa beauté n'en est point compromise ?

Sans sourciller, comme il vous dit cela I N'es-tu pas fou, bonhomme à tête grise, De m'amener femme en cet état-là ?

LE VIEILLARD

En cet état c'est vous qui l'avez mise.

LE ROI

Sans le savoir j'aurais eu cet honneur ?

LE VIEILLARD

Ah! réparez votre indigne conduite.

Peut-être alors la pauvre enfant séduite (Car rien encor n'a détaché son cœur) Pardonnerait à l'auteur de sa peine .

Depuis cinq mois vous attendant toujours, Sa vie, hélas! dans le deuil elle traîne.

Du souvenir de ses courtes amours Elle repatt depuis lors sa tristesse; Moi seul je sais combien elle a pleuré.

Si vous vouliez éprouver sa tendresse.

Seigneur, l'épreuve a déjà trop duré.

LS ROI

Je n'y songeais ; mais en ce qui me touche, Elle pourrait encor durer longtemps, Sois-en certain.

LE VIEILLARD

Quoi ! c'est de votre bouche Le dernier mot ?

LE ROI

Le dernier.

LE VIEILLARD, à Sakountala.

Tu l'entends ?

Devant ces yeux dont tu t'es laissé prendre, Dévoile-toi sans davantage attendre, Ma pauvre enfant. Il n'est point de rocher

Qu'un tel aspect ne parvint à toucher.

LE ROI

Peste, vieillard, la belle créature I Je suis touché, très-touché, je t'assure.

Où cachais-tu cet objet précieux ?

C'est de ta part une faute très-grande.

Paire à ton roi tort de deux si beaux yeux 1 Gela mérite au moins que l'on te pende.

Le voilà donc cet accueil réservé A votre épouse 1 Aux jours de nos tendresses Je me Tétais tout autremeift rêvé.

Vous me faisiez de si belles promesses!

Ainsi que moi je vous croyais charmé ; Car notre cœur facilement suppose.

Dans un objet qui nous est toute chose.

Le même amour dont il est enflammé.

De cet amour ne me rendez victime ;

SAKODNTALA. 81

Sakountala n*a commis d'autre crime, Si c'en est un, que d'avoir trop aimé.

Est-il de ceux qu'un amant ne pardonne ?

Puis notre enfant....

LE ROI

Notre ? vous êtes bonne !

Vous y tenez ? C'est moi qui l'ai commis, Ce doux péché dont on vous voit si ronde ?

Péché ! j'ai cru qu'il nous était permis....

LE ROI

Ma chère enfant, tu te moques du monde.

Ici pourtant je te fais mes aveux :

De très-grand cœur j'eusse été le coupable, Ne l'être pas, ce n'est point pardonnable ; D'être innocent, j'enrage et je m'en veux.

Mais je le suis, bien que je m'en repente.

Vers tes beaux yeux je me sens une pente; N'espère point cependant pour cela Que je prendrai ton enfant sur mon compte.

Comment , seigneur, n'avez-vous point de honte ? Vous ne parliez, certes, de ce ton-là, Vous le savez, lorsqu'au milieu des larmes L'anneau royal me laissiez au départ.

LE ROI

Quoi ! mon anneau ! je l'aurais autre part Été chercher ; mais vos mains ont des charmes Dont s'embellit jusqu'à l'objet rendu.

Où donc est-il ?

Hélas 1 je l'ai perdu.

Pardonnez-moi. La semaine dernière, Quand je prenais un bain à la rivière, Il me sera, je crois, du doigt glissé.

LE ROI

Oh I c'est trop fort ! Vous avez donc pensé Qu'à votre gré vous m'en feriez accroire.

Et là-dessus bâtissez une histoire ?

Ton père ici, toi-même avec tes pleurs, Vous m'en contez de toutes les couleurs.

Un mot sans plus : j'aime très-fort les belles. C'est là mon faible, et je ne nierai pas Que l'on pourrait au feu de deux prunelles Me mener loin ; oui, j'irais de ce pas Où me voudraient entraîner tes appas.

Mais je suis roi, cela me désespère.

Le ciel, hélas ! à mes vœux trop sévère, Jusqu'à présent ne m'a d'enfant donné.

Ce bâtard-là serait mon premier-né ?

J'en conviens donc, tu me plais et me touches. Retourne vite au fond de tes forêts ;

En tout loisir fais-y d'abord tes couches, Ma belle enfant, et nous verrons après. »

Sans dire un mot, de la riche demeure Nos pauvres gens s'éloignèrent sur l'heure, Le cœur gonflé ; leurs pleurs coulaient à flots. La jeune femme était vraiment hors d'elle, Et sous le voile où se cachait la belle.

On eût ouï le bruit sourd des sanglots.

Notre monarque oublia cette affaire.

De ces gens-là n'entendant plus parler.

Us étaient fous, c'est une chose claire.

A leur sujet nous irions-nous troubler ?

Croit-on vraiment qu'un roi n'ait rien à faire 1 Aimer, chasser laisse peu de loisir.

Je m'en rapporte à la gent couronnée :

Tant s'amuser, ce n'est pas tout plaisir.

Il s'écoula quelque trois quarts d'année.

Ou guère moins, lorsqu'à haute clameur

Un beau matin le prince en sa présence Vit amener, sous forme de pêcheur, Un pauvre diable. A son air d'innocence Ne vous fiez, c'est un hardi voleur.

Les gens du roi, non sans grande surprise, De cet anneau l'ont rencontré nanti.

Qu'en faisait-il à son doigt? Qu'il le dise ; A ce témoin qu'il donne un démenti.

Cet honune en vain jurait d'un ton sincère Qu'en un poisson soi-disant de rivière, Et qu'il avait dans ses filets péché.

Ledit objet s'était trouvé caché.

Auprès de gens qui n'y voulaient entendre.

Ce conte-là n'avait point, de succès.

Tous d'un avis le voulaient mener pendre, Quitte plus tard à revoir le procès.

Au retrouver de sa bague, on peut croire Que du bon roi grand fut l'étonnement.

Tout le passé lui revint en mémoire Comme un éclair. Doux et triste moment 1

Sakountala, ton image charmante

Put la première au poste à revenir ;

Grâces, douceur, et charmes d'une amante

De se presser tous à son souvenir.

Son cœur n'y tint lorsqu'aux larmes versées

Il resongea, puis au dernier départ,

Toutes douleurs par sori amour causées.

Cette voix triste et ce pleurant regard.

Bien qu'après coup, déchiraient sa pauvre âme,

Il se traitait de méchant et d'infâme.

Et s'était pris lui-même en telle horreur

Qu'à se tuer il songeait ; de douleur

On l'eût dit fou. Bientôt même, je gage,

Il le serait tout de bon devenu,

Si quelque espoir ne fût alors venu

Fort à propos ranimer son courage.

Morne et muet, sur son cheval d'un bond Le roi s'élance, et l'animal l'emporte ; Bien moins rapide eût été l'aquilon. — Pauvre garçon, sans suite, et de la sorte

OÙ courait-il? — Quoi I vous le demandez ?

Il retournait vers la forêt ombreuse Où, folâtrant sous une étoile heureuse, L'Amour naguère avait ses pas guidés.

Aux alentours il cherche en vain.... personne! Ces bois charmants avaient été quittés.

Avril lui-même y tressait sa couronne ; Mais pour le roi, c'étaient lieux dévastés.

Il revit tout, chaume, grotte sauvage Qui lui prêtaient jadis leurs doux abris , . Et ce bosquet où la divine image Se découvrit à ses regards surpris.

De ses amours c'étaient partout débris ! . . . Même il crut voir au détour d'un bocage La trace encor fraîche des pas chéris.

En mille endroits de nouvelles tristesses .

Semblaient surgir où son cœur fut charmé.

Si vous perdez l'objet de vos tendresses, Fuyez les lieux où vous avez aimé 1

Quand il revînt de ce triste voyage

Ce fut Tair sombre et le front soucieux.

Le revoyant avec un tel visage,

Les courtisans ouvraient tous de grands yeur.

Plus d'un se dit : « L'amour et le bel âge

Ramèneront la joie à la maison. »

Mais mon héros attrapa bien son monde,

Lorsqu'il parut en sa douleur profonde

Vouloir bientôt s'enfoncer tout de bon.

Chacun alors, sans se le faire dire,

Se mit au pas. Au milieu d'un sourire .

On en voyait qui s'arrêtaient tout court.

Jamais le deuil ne fut si fort de mise ;

Les pleurs surtout étaient très-bien en cour ;

Les provoquer semblait bonne entreprise.

A cet effet, entre autres procédés.

Les gens du fin fond de leur souvenance

Vous exhumaient quelque déshéritance,

Procès perdus et tous leurs décédés.

Qui n'eût alors retrouvé quelque larme

Qu'il n'avait point achevé de pleurer?

Quand on l'avait, soudain, comme d'un charme

Devant le prince on s'en allait parer.

Oui, les plaisirs chômaient où leur empire Avait soumis les cœurs; plus de franc rire, Plus de chansons. Adieu les fins repas.

Le triste roi de céans a la mine D'avoir choisi pour sortir d'ici-bas.

Sans que pourtant son secret se devine, Un laid chemin, celui du désespoir.

Son pauvre cœur était tendu de noir. Il ne prenait de goût à rien au monde, Et s'il mangeait, c'était du bout des dents.

Son seul plaisir en sa douleur profonde Etait parfois dans les bois, à la ronde, De promener sa peine et ses vingt ans.

Car la nature est vraiment souveraine Contre nos maux qu'elle calme et guérit.

La retrouvant toujours belle et sereine, Le cœur s'apaise; encore endolori, Jl se rentr'ouvre aux douceurs de ses charmes : Ainsi l'enfant qui jetait cris et larmes Se tait devant sa mère qui sourit.

Pendant trois ans il fut donc au régime De la nature et des pleurs, notre roi.

Dans les forêts sa compagnie intime Il vînt chercher. Les hôtes de l'endroit N'y redoutaient ni guet-apens ni crime.

Ce n'était plus ce chasseur d'autrefois; C'est en ami qu'il faisait sa tournée.

Biches et daims sous l'ombrage des bois Pouvaient dormir la grasse matinée.

Or, un beau jour que de sa cour suivi Le prince allait rêvant selon l'usage, Du bel aspect d'un lieu vraiment sauvage Le hasard fit que son cœur fut ravi.

Je dis hasard, mais je faux; de lui plaire Ces lieux avaient les meilleures raisons.

C'était désert tout pur : quelques buissons En des rochers, plus un tronc séculaire Qui, foudroyé, dominait cet endroit.

A son courant de tristesse ordinaire Avait reçu mon héros du surcroît.

Plusieurs courriers envoyés par ce prince, Notes en poche et bon signalement, Sans rapporter espoir tant soit peu mince, Tous de retour étaient pour le moment.

Il trouva donc cette place de teinte Bien assortie à celle de son cœur.

Et s'arrêtait, lorsque par une plainte Notre roi fut distrait de sa douleur.

Sous un rocher il aperçut tout proche Un pauvre enfant qui s'affligeait très-fort ; Le cœur touché, le roi de lui s'approche.

Hélas ! depuis qu'il avait, grâce au sort, Peut-être un fils trottant de par le monde, Sans être ému d'une façon profonde n ne pouvait rencontrer un bambin.

Mais celui-là c'était un chérubin ; 11 avait bien trois ans et quelque chose.

Son beau visage humide encore et rose Semble une fleur sous les pleurs du matin On le console et le voilà qui cause.

Il raconta qu'il s'était égaré Tout en jouant, mais que sa peine amère Croissait surtout au penser de sa mère,; Qu'elle l'aurait déjà cherché, pleuré, Car il était son seul bien. « Et ton père? »

Lui demanda le roi. — « Je n'en ai point. »

Enfant sans père était un cas étrange :

Il ne fut pas insisté sur ce point.

« Mais en revanche, ajouta le bel ange, J'ai mon aïeul; le ciel me l'a gardé.

Il est tout vieux, tout tremblant, tout ridé. S'il était beau comme toi de visage.

J'aurais moins peur quand je ne suis pas sage . » Et dans ce train d'innocent babillage Notre marmot amusait prince et cour, Lorsqu'une femme en ce moment accourt, En grand émoi, pleurante, échevelée.

Mais toute belle encor que désolée.

A son aspect le roi s'arrêta court, Confus, sans voix ; une pâleur mortelle

Couvrit ses traits, car enfin c'était elle !... — Elle I mais qui? — Comment I Sakountala.

Elle n'eut d'yeux d'abord, s'il faut le dire, Que pour son fils, et ses pleurs en sourire S'étaient changés, quand tout à coup voilà Que s'approchant, elle voit le roi là.

Jeter un cri, rougissante et légère.

Fuir, emportant son enfant dans ses bras.

Sans dire un mot, d'un instant fut l'affaire. Si notre roi s'élança sur ses pas.

Quoique tremblant, cependant d'un pied leste, Si, le fuyant, cet objet adoré Se vit rejoindre, et pas à contre-gré.

Je n'en dis rien, cela se sait de reste.

L'amant pria, jura, gémit, pleura.

Entremêlant doux regard et mot tendre.

Que le pardon ne se fît guère attendre, Qui n'a jamais aimé ne le croira.

Vous, dont le cœur a déjà fait ses preuves.

Vous le croirez; ce ne sont choses neuves Que ces façons d'agir chez les amants.

L'offensé même y trouve de grands charmes;

Ce n'est pas lui qui regrette les larmes Dont il paya de semblables moments.

On habitait la prochaine chaumière Qu'un bois cachait en sa sombre épaisseur , Ayant, hélas I déserté la première Depuis longtemps pour des raisons de cœur.

Lorsque le sort qui brouilla leurs étoiles, De deux amants remet la barque à flot, Quel doux zéphyr alors renflant leurs voiles, Comme autrefois, les caresse aussitôt !

Avant d'avoir l'absence ressentie, Ce qu'elle coûte, ils ne le savaient pas ; Mais leur tendresse, une fois avertie, Se garderait de s'éloigner d'un pas.

De nos époux le cœur revint au gîte Pour n'en sortir ; après ce beau retour Pensez un peu s'il ressaisit de suite, Sans hésiter, le fil de son amour.

Dans ses palais notre reine étonnée, Par son mari fut en pompe menée ;

La joie alors y reprit ses honneurs.

Sakountala goûta le rang suprême, Et sur son front le nouveau diadème Fut plus léger qu'un chaperon de fleurs.

A mi-chemin, ô lecteur de mon âme!

Si tu n'as pas cru devoir me planter, Un mot encore avant de nous quitter.

Je ne veux pas que jamais sur leur flamme L'ombre d'un doute il te puisse resler.

Avant que n'eût la reine en sa demeure Un pied posé, le héros de mes chants, Par un motif délicat, fit sur l'heure A ses beautés donner la clef des champs.

De doux oiseaux cette troupe envolée, Non sans regrets et soupirs infinis, A tire-d'aile et tout d'une volée. Alla bientôt s abattre en d'autres nids.

Elle put donc notre épouse au cœur tendre, Ne trouvant point de femmes en ces lieux.

Penser encor que le roi pour s'éprendre

Avait vraiment attendu ses beaux yeux.

Le don charmant que Ton fait de soi-même Est défloré , si celle qui vous aime Sait ne l'avoir que de seconde main.

En fait d'aimer la primeur est exquise ; Mais toute femme, alors qu'elle est éprise, A la tromper vous ouvre le chemin .

Rien n'est d'ailleurs si vrai que ce mensonge : Quand la jeunesse, en quête d'un beau songe,^ Dans les plaisirs se jette à cœur perdu, Brûler parfois pour d'insignes coquettes Un grain d'encens, ce n'est point défendu.

C'est en passant par bien des amourettes Que l'on arrive à l'amour sous les cieux.

Jeunes beautés, lorsqu'aux pieds de vos charmes Un tendre amant vient déposer les armes, Jusqu'à ce jour vous attestant ses dieux Qu'il n'aima point, croyez-le sur parole.

Tout le passé n'était qu'ivresse folle.

Essai d'aimer, sens un moment surpris,

Désirs cherchant leur véritable reine, Et de ce cœur cent fois pris et dépris Un amour vrai vous réservait Fétrenne.

Page 1