‹ Contes et romans alsaciensChapitre 48 sur 62 · ID · texte numérisé non relu

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(le la ville essayeront d'abord de tout enlever à la baïonnette, ils seront à l'avant-garde le premier mois; mais ensuite , comme les grandsAllemands avanceront toujours en bon ordre, et que M. Gradus n'aura d'encouragements que pour les riches, gare au deuxième semestre ; les pauvres externes se décourageront, ils ne travailleront plus que tout juste pour éviter les pensums.

Oh ! braves camarades : Moreau , Desplanches, Engelhard, Chassard, comme je vous vois là, calmes, impassibles sous le feu roulant des mauvaises plaisanteries du professeur (îradus, qui vous appelle cagnards, malgré vos efforts, et vous relègue au bout de la classe, en établissant même une ligne de démarcation entre vous et les autres. Avec quel air de dédain vous le regardez, pendant qu'il va, vient, le nez en l'air, essuyant les verres de ses lunettes, riant et faisant l'homme d'importance, parce qu'il est bachelier !

Oui, tout cela je le vois, j'y suis!... Et puis j'entends l'éternelle rengaine latine qui recommence ... 11 y a de quoi vous endormir encore au bout de trente ans.

Moi, dans mon petit coin, je regardais, et je pensais à ne pas me laisser enterrer par les Allemands; j'avais de l'avance sur eux en l'ommençanl, à cause des leçons de M. le curé Hugues; mais ils étaient si grands, si âpres au travail , que chaque jour ils gagnaient du terrain , avalant de la nomenclature , des verbes, des adverbes, du rudiment avec une conscience terrible; leurs parents ne pouvaient pas se plaindre d'eux, ils gagnaient bien leur argent !

Mais quelle triste méthode d'enseignement, quelle sécheresse, quelle aridité !... Au lieu de commencer par des lectures faciles, que le professeur expliquerait lui-même à ses élèves, dont il leur donnerait le sens d'abord et dont il analyserait ensuite les mots et les phrases, forcer des enfants pendant quatre grandes années, avant la rhétorique, à réciter des kyrielles de mots et de règles abstraites, n'y a-til pas de quoi stupéfier l'espèce humaine? Est-ce que, dès le premier jour, un homme raisonnable, après avoir fait réciter les leçons quelques minutes, n'aurait pas dû passer aux devoirs et dire, par exemple :

a Mes amis, je viens de regarder vos versions; elles sont bien mauvaises, parce que vous ne savez pas vous y prendre; vous traduisez un mot après l'autre; et cela ne peut pas réussir. Pour faire une bonne version , il faut d'abord voir celui qui parle; un soldat, im paysan, un savant parlent tout autrement

sur le même sujet, parce qu'ils ont d'autres idées ; et, quand on se rend compte de la personne qui parle, on prévoit ce qu'elle va dire.

0 Ensuite, il faut tâcher de découvrir le sujet, la question dont il s'agit, parce que celui qui ne s'inquiète pas de la question traduit au hasard et risque de faire des contre-sens énormes.

« Eh bien! ces deux choses ne se découvrent pas dans la première phrase ni dans la seconde; elles se découvrent dans toute la page. 11 faut donc commencer par lire le latin d'un bout à l'autre, en cherchant au dictionnaire les mots qu'on ne connaît pas encore; et puis, seulement après avoir saisi de son mieux le sens général de la version, on commence à traduire chaque phrase séparément, et ces phrases doivent se rapporter à l'ensemble. »

Il me semble qu'un véritable professeur aurait dû parler de la sorte à des enfants, et ijue cette méthode de s'attacher au sens général, plutôt qu'à chaque mot en particulier, aurait été plus simple et même plus scientifique. Mais, hélas! voici un spécimen des règles que M. Gradus nous donnait pour traduire le latin :

« Cherchez le sujet, le verbe et l'attribut, et puis faites votre construction. Le sujet répond à la question qu'est-ce qui? Le régime direct répond à la question gui ou quoi? Le sujet est au nominatif, le régime direct à l'accusatif. Les verbes actifs et les verbes déponents ont des régimes directs; les verbes passifs n'en ont pas. »

Est-ce qu'un enfant peut comprendre cela? « Le sujet est au nominalif et le régime direct à l'accusatif '» Voilà de belles raisons pour développer le jugement de la jeunesse ; avec des raisons pareilles, les plus grands imbéciles peuvent se passer de réfléchir et de raisonner ! un nm à la place d'un us, un is à la place d'un iljus font toute )eur science ! Mais pourquoi un ns plutôt qu'un wu, un ibus plutôt qu'un is? Pourquoi? Pourquoi?... C'est ce qu'il faudrait expliquer!

J'en reviens à mon histoire, car à quoi bon raisonner avec des gens qui ne veulent pas entendre ? Ne faut-il pas , pour le bon ordre, que nos enfants fassent d'abord leurs sept ou huit ans de prison dans un collège, pour s'y façonner à la servitude du corps et de l'espiit? Qu'est-ce que deviendrait le monde, si ces enfants, devenus des hommes, entraient dans la vie avec le sentiment de la justice et de la liberté? Ce serait l'abomination do la

LES ANNEES DE COLLEGE

désolation prédite par les prophètes. Ah! Bonaparte savait bien ce qu'il faisait, en rétablissant dans noire Université les méthodes inventées par les jésuites !

Qu'on se figure l'ennui, le dégoût des enfants aux prises avec un enseignement pareil.

Dans cette position désolante, je fis la connaissance d'un camarade, Charles Hoffman, surnommé Goberlot, le fils du plus riche banquier de Sàarstadt. Son père, homme trèsdévot, l'ayant surpris à lire Tartuffe, l'avait fait enfermer au collège, pour le punir de ce grand crime.

Hoberlot partageait toutes mes idées, et dès ce temps, au milieu de nos misères, nous commencions à nous inquiéter du bon Dieu, et à nous demander comment il pouvait se faire que, sachant tout d'avance, il nous avait envoyés dans un collège où l'ennui nous portail à maudire tout le monde, et par suite à nous faire damner, chose contraire à sa justice. Oui, voilà ce qui nous étonnait!

Tous les jours de promenade, les jeudis et les dimanches, Goberlot et moi nous avions de longues conversations sur ce chapitre; je lui demandais:

« Pourquoi M. Gradus esl-il si bête, et Canard si injuste? Pourquoi M. Laperche, le professeur de quatrième, est-il si grave, puisque tout le monde dit qu'il n'a pas quatre idées dans la tête? Pourquoi M. Perrot, le professeur de rhétorique , doué d'un plus grand savoir, est-il boiteu.x et fort laid? Pourquoi souffrons-nous de la sottise des autres, nous qui ne pouvons pas résister? Cela me paraît contraire à la justice du bon Dieu. »

Et Goberlot me répondait :

0 C'est pour notre salut! Si tous ces êtres n'étaient pas si injustes, nous n'aurions aucun mérite , et nous ne gagnerions jamais le Paradis ; le bon Dieu veut nous faire gagner le Paradis.

— Et les professeurs, il ne veut donc pas leur faire gagner le Paradis, Goberlot? Il veut qu'ils aillent en enfer!

— Ah! je ne sais pas.... Peut-être bien, puisqu'il estjuste. »

Ces jours-là nous traversions la ville en rang, deu.v à deu.x, sous la surveillance du maître d'étude, M. Wolframm, et nous sortions tantôt par la porte des Vosges, tantôt par celle de France ; mais le temps était déjà gris, pluvieux en cette saison de l'année, et les promenades ne pouvaient aller loin, sans s'expo.ser aux averses d'automne.

A peine sur les glacis, tous les yeux des nou-

veaux se tournaient vers les cimes lointaines des montagnes.

a Vois-tu là-bas, disait l'un, cette petite chapelle blanche sur une roche, au milieu des sapins? C'est Dâbo ; c'est là que nous demeurons. B

Et l'autre :

« Vois-tu l'Altenberg, entre ces deux montagnes? Derrière est Richepierre. »

Oh ! que votre cœur galopait en ce moment, et comme on se représentait bien le village, la vieille maison, les bons parents !. . Comme on aurait pleuré, sans la crainte d'exciter le rire des camarades ! Et l'on continuait tristement son chemin jusqu'à la lisière des bois ; plus de verdure, plus d'oiseaux : le silence, les grands arbres levant leurs branches dépouillées à perte de vue, les sentiers couverts de feuilles mortes.

L'hiver, l'hiver approche; les nuages gris se plient et se déplient lentement; quelques gouttes commencent à tomber, il faut retourner en ville. On arrive tout essoufflés sur le seuil de la vieille capucinière ; et le père Van den Berg cherche sa clef, pendant qu'on crie dehors : « Ouvrez! ouvrez!... » en tapant à la porte, et que l'averse commence. Enfin il arrive, il ouvre, et l'on se précipite sous la voûte, trempés comme des canards. Voilà nos promenades d'automne.

Et puis, au bout de six semaines, l'hiver est là. Dans une seule nuit, tout est devenu blanc: les toits, les cours, les maisons, les remparts, la montagne et la plaine, aussi loin que peut s'étendre la vue.

Dieu du ciel, quelle existence ! La neige qui tombe, et tombe toujours, le vent qui souffle, les girouettes qui crient , les grands corridors humides et pleins de boue!... Ah! quelle différence avec les bons hivers de la maison, au coin du feu, — le bonnet sur les oreilles, les pieds bien secs, — où la bonne mère vous disait :

a Ne sors pas, Jean-Paul, tu pourrais attraper un rhume, tu pourrais avoir des engelures! »

Ah ! Canard, Miston et le père Dominique se moquaient bien de nos engelures; ils se moquaient bien du fils d'un petit notaire de village, qui ne donne que quarante sous aux domestiques !

C'est là qu'on prenait des leçons de philosophie pratique et de physique expérimentale. Pas de feu dans le dortoir; les grandes fenêtres, couvertes de givre depuis novembre jusqu'à la fin de février, laissent passer la bise , impossible de s'endormir à cause du froid; on

DK MAITRE NABLtiT.

se recoqnille dans la petite couchette, la couverture sur la tète, les xDieds dans les mains; enfin, à force de sommeil , et le lit s'étant un peu réchauffa, on s'endort.

Mais la cloche du père Van den Berg vous réveille. Oh ! misère, misère!... Je ne crois pas qu'il y ait rien de pire pour un enfant qui dort si bien, que d'être réveillé avant le jour, dans une salle immense où tout gèle, où passent des courants d'air glacé , et d'être forcé de s'habiller, de cirer ses souliers, de casser la glace du lavabo pour se laver ; et tout grelottant, mal essuyé, h cause de l'onglée et des engelures qui vous gercent les mains, de descendre ces grands escaliers froids, espérant au moins pouvoir se réchauffer ;\ la salle d'étude, et de trouver là les grands, déjà barbus, qui forment cercle autour du poêle, se serrant, riant entre eux, et dont pas un n'a le bon cœnr de vous faire place et de vous dire: «Avance, petit, sèche-toi, chaufTe-toi ! »

Non, pas un seul. Pauvre nature humaine, que tu es loin de la perfection, et qu'on a besoin de te bonifier! Malheureusement personne ne s'occupe de cela dans nos collèges ; le grec et le latin prennent tout le temps des professeurs. Un petit cours de morale et d'humanité trouverait pourtant bien là sa place; mais la grande affaire est de bâcler des bacheliers, qui deviendront ensuite ce qu'ils pourront.

Enfin, quand le maître d'étude était airivè, quand il était installé dans sa chaire, et qu'il bâillait lui-même comme un malheureux , était-il possible qu'un enfant eût l'envie d'étudier, alors qu'il dormait les yeux ouveris'.'

Non, je l'ai moi-même éprouvé bien des fois, la bonne volonté ne suffit pas, il faut encore le pouvoir. Les enfants ont besoin de dormir plus que les grandes personnes ; qu'on fasse lever les grands, soit, mais qu'on donne aux petits au moins une heure de sommeil en plus ; c'est le bon sens qui l'indique.

a Vous ne savez pas votre leçon, monsieur Nablot, vous avez dormi à l'étude; vous serez privé de sortie jeudi prochain, et vous copierez vingt fois le verbe dormh'! »

Pourquoi pas cent fois, imbécile? Dire à un enfant, parce qu'il ne sait pas sa leçon : « Tu recommenceras vingt fois la même corvée, comme un cheval aveugle qui tourne sa meule! » n'est-ce pas vouloir l'abrutir à toute force? Je le demande aux gens raisonnables.

Voilà pourtant les punitions qu'on infligeait de mon temps au collège.

Après cela, les jeudis et les dimanches matin, nous avions, sous forme de récréation,

l'explication des mystères de notre sainte religion catholique, apostolique et romaine.

En sortant de l'instruction religieuse, on avait la permission de courir dans les corridors; puis au bout d'une heure on dînait. Un des grands, dans la chaire du réfectoire, nous lisait à haute voix les voyages des pères Jésuites en Chine, ou d'autres histoires semblables, qu'il fallait écouter avec recueillement, car, le repas fini, M. le Principal interrogeait toujours quelques élèves sur ce qu'on venait de lire, et, faute de pouvoir répondre, vous étiez privé de vin au dîner suivant.

Il est possible que je me trompe ; mais, en réfléchissant depuis à ces lectures, j'ai toujours pensé qu'on les avait établies pour empêcher les élèves de faire attention à la mauvaise nourriture et à l'eau rougie qu'on nous servait au collège. Oui, cela me semble le plus clair du profit qu'on pouvait en tirer.

Pendant les grands froids, M. Rufin , après avoir soupe, faisait venir dans sa chambre Lien chaude quelques-uns des petits : les Poitevin, les Vaugiro, les Henriot, tous fils de gens bien posés et recommandés particulièrement. Mais mon pauvre ami Goberlot et moi nous restions dans le corridor; on ne nous invitait pas, et pourtant nous étions aussi jeunes et nous avions aussi froid que les autres.

Enfin, nous n'eu sommes pas morts tout de même; au contraire, après les cinq ou six premières grandes gelées, ayant supporté la chose en battant de la semelle et souillant dans nos mains courageusement, nous étions devenus tout rouges et hardis; et quand il y avait bataille de pelotes de neige avec les externes, c'est nous qu'ils craignaient le plus, car nous seuls, lorsqu'ils fonçaient sur les internes, nous soutenions la charge, en criant aux autres qui se sauvaient :

« En avant!... en avant! b

A la maison, malgré tous les bons soins de ma mère, J'avais toujours eu des rhumes; mais, depuis cet hiver, je n'ai plus su ce que c'était qu'un rhume; encore aujourd'hui, quand je tousse pour essayer mon creux, les vitres en tremblent.

« llum !... huui !... Ça va bien.... ça va très-bien !... »

Tout est affaire d'habitude. La seule chose à laquelle je n'ai jamais pu m'habituer, c'est l'injustice.

Les mois de janvier, février et mars se passèrent ainsi. Les conjugaisons, les déclinaisons, les règles du rudiment allaient leur train en classe, les non-sens elles contre-sens

LES ANNEES DE COLLEGE

Faisant l'homme d'importance, parce qii'i\ est bachelier, (p. ib].

aussi dans les version?, agréablement entremêlés de barbarismes et de solécismes dan? les thèmeo.

Et les beaux jours revenaient! La neige fondait; de tous les côtés, pendant les longues heures d'étude, nous entendions les tas de neige glisser et tomber du haut des toits dans la cour, compie des coups de tonnerre. On balayait la neige fondante en grands tas boueux, le longdesmurs; le froid se dissipait, le soleilj le beau solt-il pénétrait dans tous les recoins, et l'on sentait celte bonne chaleur éloigner tout doucement l'humidité du dortoir.

On voyait d'en haut les arbres du rempart, les grands tilleuls se couvrir de verdure tendre, où bientôt allaient bourdonner les han-

netons ; et les moineaux, aussi piteux que nous en hiver et voltigeant jusqu'à nos pieds dans la neige, pour saisir une mie de pain, les pauvres moineaux se remettaient à crier, à s'agacer, à se poursuivre.

Eatin, c'était le printemps; tout le monde, Canard lui-même, vous paraissait moins laid; on se regardait comme attendris; et les vacances de Pâques approchaient!

On composait deux fois par semaine. Les grands Allemands étaient les plus forts ; ils voulaient enjamber la classe et passer tout de suite en cinquième; ils en avaient le droit, ayant toujours bien travaillé !

Après eux j'étais le premier, à cause de ma bonne mémoire ; même ce que je ne comprenais pas, faute d'explications, je le retenais, et

DK MAITRE NABLOT.

Ahl ah! ahl Valete studia I (p. 49).

malgré tout je passais avant les Poitevin, les Henriot et les Vaugiro.

Mon ami Goberlot et moi, nous avions d'heureuses dispositions, c'est M. Gradus qui le disait; mais nous étions indisciplinés, incorrigibles, ennemis de la société, amoureux de la solitude, raisonneurs, querelleurs, batailleurs et récalcitrants.

Voilà nos notes.

Nous avions eu plus de pensums et de salle d'arrêt à nous deux, que toute la classe ensemble. Que voulez-vous? chacun a sa manière de voir ! Si l'on nous avait demandé nos notes sur M. Gradus, elles n'auraient pas été fameuses non plus, et peut-être aurions-nous eu de meilleures raisons que lui pour motiver notre jugement.

Enfin de jour en jour les vacances approchaient; et maintenant que j'y pense, il me semble entendre quatre ou cinq de nos anciens, le grand Léman d'Abrecheville, Barabino, du Harberg, et Limon, le fils du brasseur, qui chantent, en se promenant bras dessus bras dessous, dans les corridors, le chant des vacances, qu'ils avaient appris de leurs anciens, et qui passait de génération en génération au collège de Sâarstadt. Je le fredonne moi-même, et j'en ai les larmes aux yeux :

Ahl ah! ah!

Valete studia!

Omnia jam tœdia Vertantur in gaudia?

Vale, magister mi. . . .

LES ANNKES DE COLLÈGE

Oui, oui, si le teirps du corége parait à quelques-uns le plus beau de la vie, c'est sans doute qu'ils ne se souviennent que de l'approche des vacances.

Faisons comme eux, pour un instant.

L'hiver est passé, les compositions sont finies; nous sommes au commencement d'avril, après la fête des Rameaux, au temps de Pâques. De tous les côtés les parents viennent nous chercher; un grand nombre d'élèves sont déjà paitis. Mon père m'a écrit la veille qu'il arriveia me prendre, et je suis à l'étude du malin. De temps en temps la porte s'ouvre; on appelle tantôt l'un, tantôt l'autre des camarades, qui se lève tout pâle, ferme son pupitre et sort; les parents sont là, qui l'attendent dans la cour.

Chaque fois que la porte s'ouvre, mon cœnr bat : — C'est moi qu'on va nommer ! — Non, c'est un autre.

Tout à coup le nom de Jean- Paul Nablot retentit; je me lève, je saute par-dessus la table, je sors en trébuchant, et mon père me reçoit dans ses bras. \ <,

Je pleure, et lui s'essuie les yeux.

« Eh bien, Jean-Paul, j'arrive de chez le principal ; tes compositions sont bonnes, tu as de la mémoire, mais lu ne travailles pas assez. Tu aimes la solitude, tu raisonnes. ...Tu veux donc me donner duchagiin? »

Et mes sanglots redoublent.

« .liions.... allons..., dit-il, tu travailleras mieux apiès les vacances.... \'iens.... ne parlons plus de çà. »

Nous SOI tons.

Le père Van den Berg regarde ; il nous laisse passer.... Dieu du ciel! je suis dehors!.... Tout est oublié Le vieux char à bancs est là devant la porte; i.ons sommes dessus, et nous voilà roulant au grand trot sur le pavé jusqu'à la porte des Vosges. Bientôt Grisette galope dans le chemin sablonneux qui mène à Richepierre. Je suis redevenu gai.

Mon père, voyant mes joues rouges, mes yeux brillants, ne s'inquiète plus de mon amour pour la solitude; il pense sans doute :

a Le principal se trompe. Que le garçon aime la solitude tu non, cela ne lui fait ni chaud ni froid. »

Al bout d'une heure, nous avons traversé ]\- s-e, et tout eu g;(lù(iant dans le bois de Bi ville, .'^ous la \oàle iies i. êtres, des chênes et des bouleaux, déjà tout couverts de bour- •'enns, je lui raconte les mille injustices qu'on i'a laites; car dans mon idée les maîtres "élude et les professeurs m'en veulent.

Le bon père m'ccoule; il a ban dis choses

à redite sur tout cela; dans le fond, l'excellent homme voit la situation ; il ne me donne pas tout à fait tort, et après m'avoir longtemps écoulé, non sans une sorte d'attendrissement, il me répond :

a Tout cela, mon enfant, c'est possible, je te crois! Mais nous ne sommes pas riches, nous faisons de grands sacrifices pour loi, lâche d'en profiter et ne t'inquiète pas des injustices; l'essentiel est de ne pas en commettre soi-même, de remplir ses devoirs et de s'élever par son courage, sa persévérance et son travail. Aujourd'hui seulement, tu commences à voir les difficulté? de la vie; tout ceci n'est rien, c'est une petite expérience. Plus tard, lorsqu'il s'agira de te créer une position, au milieu de ces millions d'êtres qui tous sérieront les rangs et voudront t'empêcher d'entrer, c'est alors que les véritables obstacles se piésenleiont. Ainsi, calme-toi, ne t'indigne pas inutilement. Tu te portes bien, la première épreuve est passée, cela suffit provisoirement. Ton premier but doit être de te faire recevoir bachelier, car ce titre est exigé pour entrer dans n'importe quelle carrière; ne pense qu'a cela, et travaille en conséquence. »

Ainsi me parlait ce brave homme, et je comprenais qu'il avait raison ; j'étais résolu .i suivre ses bons conseils', pour lui faire plaisad'abord, ainsi qu'à ma mère, et puis pour ennuyer ceux qui cherchaient à me mettre des bâtons dans les rones.

Deux heures après noire départ de Sâarstadt, nous étions arrivés au pied de la côte rocheuse qui monte à Richepierre; la voiture se ralentissait, le cheval soufflait. «Hue!» criait mon père. Moi, pensif, je revoyais enfin le vieux village, tout ému de mes souvenirs d'enfance et du bonheur d'embrasser bientôt ceux que j'aimais.

Enfin la première maison en haut de la côte parait; le cheval se remet à trotter, et nous descendons la grande rue bordée de granges, de fumiers et de hangars.

La mère nous attendait sous le vestibule} les frères et soeurs regardaient :

« Hé!... le voilà voilà Jean-Paul! »

El tous les voisins, les voisines se penchaient aux fenêtres.

Avant que la voiture fût artêtée, j'étais a terre, et j'embrassais la bonne mère avec enthousiasme ; elle ne pouvait reltnir ses larmes. Les frères et sœurs, pendus à mon cou, poussaient de grands cris; et c'est ainsi que nous entrâmes pêle-mêle dans la grande chambre, où nous attendait le dîner.

Uu'est-ce que je peux vous dire encore ? Ces

DR MAITRR NART.OT.

quiiizo jours de vacances passèrent commi^ une minulo.

Tous les ancieiisramnrailes d'école venaient nie voir. Gourdier et l)al)sei',eii passant matin et soir, les pieds nus, la poitrine débraillée, leur fayot sur l'épaule, s'ari étaient, relevant d'un mouvement de tète leurs grands clievenx pendant sur la figure, et me regardaient en sik^nce.

« Bonjour, Gourdier, » dis-je un jour à celui que M. Magnus proclamait aulrelois le meilleur de ses élèves.

Un éclair passa dans ses yeux bruns?

« Bonjour, » dit-il brusquement, en reprenant fa charge, le manche de la hachette audessous et grimpant au fori.

J'étais devenu moins fier, mais lui n'oubliait pas que je l'avais appelé mendiant; il ne me [ ardonnait pas.

Peut-être pensait-il qu'avec un peu d'argent il aurait aussi pu continuer ses études, et se révnl!ait-il en lui-même d'être arrêté. .Te n'en ?ais rien ; cela se peut, car il avait de l'ambition à l'école, et n'ayant pas d'huile dans la lampe à la maison pour étudier ses h çons, il tenait son livre à la bouche du fournean, la léle entre les genoux pO''r lire; quand il venait le matin à l'école, ses yeux étaient tout i-ouges.Je crois donc qu'il m'en voulait d'avoir plus de bonheur que lui et de pouvoir étudier à mon aise.

M. le curé vint aussi diner une ou deux fois à la maison pendant ces vacances; il me posa des questions et parut sa,tisfait, surtout de mes progrès en histoire sainte.

Puis il fallut riparlir et rentrer en classe chez M. Giadus ; ce fut une grande tristesse.

' La plus grande plaie des petits r olléges en ce temps, c'était le trafic des livres auquel se li\ raient les principau.x.

Ces industriels ne se contentaient pas des bénéfices qu'ils faisaient sur la pension des élèves ; ils recevaient tous les ans et quelquefois tous les six mois d'énormes paijuets de grammaires françaises, grecques et latines, de d rtionnaires, d'jiistoires saintes ou romaines d un nouveau modèle , que les professeurs Edoptaient aussitôt, pour procurer à leur supérieur l'écoulement de sa marchandise.

Les anciennes grammaires, les anciennes avilhmétiqnes, les anciens rudiments étaient mis au panier; après Lliornond, ou prenait

-\i él et Chapsal; après Xoél et Chap.-al, en pi-enait l'urnouf; ainsi de suite.

Il arriva de la sorte que pour faire gasner quatre sous au principal, uiu! foule d'élevés ne surent jamais leur grammaire, ni leur rudiment, moineau bout de cinq on six années d'études, parce qu'on leur en avait fait étudier d'autres tous les ans.

,Ie ne crois p.-ts que, dans n'importe quel eoininerce, l'avidité du hicie se soit niouirée plus éhontée; sons prétexte de perfectionner les méthodes d'enseignement, les élèves n'apprenaient jamais rien à fond.

C'est ce qui nous arriva dès cette année; avant Pâques, nous avions eu le rudiment de I.homond, sa grammaire et son catéchisme historique; M. Gradus nous lit prendre à la rentrée ceux d'uu monsieur qui raffinait sur Lhomond; il fallut apprendre par cœur — toujours par cœur I — de nouvelles règles, de nouveaux exemples, de nouveaux temps primitifs, et cœtera,etc;Etera. Ceux qui croyaient savoir quelque chose, parce qu'ils s'étaient fourré des mots dans la tête, ne savaient plus rien; il fallait recommencer la même cnose avec d'autres mots, arrangés d'une autre manière; et pour ma i)art, je l'avoue, ces deux grammaires n'ont pas cessé de se faire la guerre dans ma cervelle jusqu'à la fin de mes classes ; je n'ai jamais su à laquelle m'en rapporter. Mais le princ-ipal avait gagné deux ou trois frarxs sur chaque élève, les parents en avaient dépensé quinze ou vingt, l'airaire était dans le sac.

Les grands Allemands ayant enjambé la classe de M. Gradus, après Pâques, une nouvelle fournée d'internes et d'externes, les plus forts de la septième, vinrent les remplacer : Masse, Marchai, les frères Martin, Baudouin, Moll, etc.

Cette fois, nous étions tous à peu près du iiiêine âge, chose fort heureuse, car l'intelligence d'un garçon de quinze ans n'est pas celle d'un enfant de dix à douze ans; le professeur qui parle à l'un ne peut se faire entendie de l'autre; les petits sont toujours sacrifiés.

Ce qui me revient de ce temps, c'est une chose qui m'intrigua beaucoup les premiers jours. Nos fenêtres, en été, re.staient ouvertes, à cause de la chaleur accablante qui régnait entre les murs du vieux cloître, et tout en récitant nos conjugaisons, nos fables de Lafontaine, nous entendions une grande voix s'élever d'in.-lant en instant et pousser un cri mélancolique, avec des intonations bizarres :

« KcA... i .. 'i. . 'i'?... Kc(i...'i... i... 'i'f... Kai... i... ï... i'!... »

LES ANNEES DE COLLEGE

De deux à quatre heures, nous l'entendions retentir au moins cent fois, et je me disais :

M -Mon Dieu! qu'est-ce que cela peut être? Quelle espèce d'oiseau pousse ce cri? »

Eh bien, c'était du grec! C'était le cri de M. Laperche, professeur de quatrième, enseignant à ses élèves, dans la petite salle voisine, le grec qu'il ne savait pas. J'ai vu cela plus tard, après être entré dans sa classe. Il se promenait gravement, sur ses jambes de héron, mesurant en quelque sorte chacun de ses pas, et suivant, dans une traduction interlinéaire, la leçon de l'élève qui récitait; et, quand l'élève s'arrêtait embarrassé par un mot, M. Laperche, pour toute explication, d'un ton grave et la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, poussait'son cri : o Kai... ï... ï?... Ka'i... ï... ï...ï?...B qui signifie en grec : «Et?... et?...» Cela soit dit pour les dames qui ne savent pas le grec.

Ce cri solitaire, dans cette grande cour où la chaleur de juin tombait en nappes d'or au milieu des ombres, ce cri mélancolique, prolongé, monotone, vous faisait dormir à la longue. Tous mes pauvres camarades et moi, penchés sur la vieille table, nous nous regardions d'un œil vague, les paupières à demi closes, en nous donnant toutes les peines du monde pour résister à notre accablement. Et, taudis que l'un de nous récitait sa page de nomenclature ; tandis que M. Gradus, assis, les jambes croisées, bâillait dans sa main, ou bien essuyait les verres de ses lunettes, en rêvant à quelque soirée en ville, à quelque bonne partie de campagne, sans s'inquiéter plus de la nomenclature que du Grand Turc, nous tous, à force d'entendre ce cri: « Kai... ï... ï... Kai... ï... ï?... » qui revenait aussi régulièrement que la goutte d'eau du pèreBridaine, pour marquer l'Eternité, nous sentions notre tête se pencher, se pencher tout doucement, jusqu'à ce que notre nez fût sur le livre. Alors nous étions heureux... oui, bien heureux... Nous dormions!...

Mais cela ne durait pas longtemps. Au bout de quelques iiiinutes, la voix aigi-e de M. Giadus, cent fois plus terrible que la trompette du i jugement dernier, se mettait à crier : a Mon- 1 sieur SchelUei-... monsieur Nablot... vous me copierez dix fois le verbe c/o/wi'/-. Levez-vous... récitez votre leçon ! »

Et l'on se levait; on commençait à réciter : «.Afjricola, laboureur; asinus, âne... » etc.

Toute cette nomenclature, je l'ai pour ainsi dire encore devant les yeux, avec ses lâches ■i'encre et de graisse. Elle ne m'a jamais servi

à ^rand'chose, mais elle m'a terriblement ennuyé à cette époque.

Et quand je pense que l'année suivante il fallut recommencer le même métier chez un autre professeur! C'est pourtant épouvantable' de tuer le temps des élèves d'une façon aussi ridicule, et de leur faire prendre en grippe, pour toute la vie, ce qu'on est chaigé de leur enseigner.

Combien de choses utiles on aurait pu nous apprendre à la place de tous ces mots creux, combien de bons principes on aurait pu nous donner , par l'étude raisonnée des langues mortes ou vivantes !

Car tout cela n'était pas sérieux, c'était de la routine pure. On parlait de développer notre mémoire, mais la mémoire a bien autre chose à faire que de retenir des mots, des conjugaisons, des règles abstraites; les règles ne font pas la langue, pas plus que la rhétorique ne fait l'éloquence , et que la philosophie des écoles ne fait le bon sens; les mots ne sont que des mots, ils ne remplacent rien, les idées moins que le reste.

Avec tous ces mots, ces règles, ces exercices de mémoire, nous serions devenus stupides, sans les promenades du jeudi et du dimanche, réellement très - agréables aux environs de Sàarstadt.

Quel bonheur de respirer le grand air!

Nous allions vers la Scierie, la bonne Fontaine, ou les Baraques, à l'ombre des hêtres ou des sapins.

On s'arrêtait au premier village; les fils de familles riches, pourvus d'argent, se faisaient servir de la crème, des fraises, du beurre liais, du miel, de bonnes omelettes au lard. On ne leur défendait que le vin, parce que ces jeunes messieurs auraient pu se griser, et que la faute en serait retombée sur le malheureux maître d'étude. Ils ne pouvaient donc boire que de la bière.

Mon ami Goberlot et moi, n'ayant pas le sou, nous allions nous promener au loin, sous bois, courant comme des chevreuils dans les sentiers perdus , et grimpant sur les plus grands arbres de la forêt, au risque de nous casser le cou. Et lorsque, arrivés tout eu haut, nous ne voyions plus que l'immensité du ciel au-dessus de nous, et sous nospieds la mer du feuillage, alors, n'entendant plus aucun bruit, nous commencions nos discussions sur l'Eternel, bien contents de ne plus voir ni M. Gradus, ni M. A\'olframm, ni Canard, ni la salle d'étude, enfin heureux comme des oiseaux dans l'air.

Cela durait jusqu'au moment où les autres.

DE MAITRE NABLOT

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,'iyanl lini de se goberger, se réunissaient au coin du bois, et tous eusemble pouî^saienl uu grand cri : «Hé! hohé! » qui se prolongeait dans les échos de la montagne et montait jusqu'à nous.

A cet appel, jetant un dernier regaid sur le beau soleil couchant, nous descendions et nous regagnions le village, bien ennuyés de n'avoir pu continuer de nous balancer jusqu'à la nuit noire, au milieu des étoiles.

En nous voyant revenir, tout le collège criait :

« Voilà les déserteurs!... Les voilà!,.. »

Et le maître d'étude nous condamnait aux arrêts, pour avoir quitté la promenade et retardé le départ; maiscelanous était bien égal, nous avions couru dans les halliers, nous avions respiré le grand air, nos yeux s'étaient plongés par delà les forêts, dans les perspectives bleuâtres de la Lorraine et de l'Alsace, nous avions une provision de bonheur pour plusieurs jours.

A peine rentrés dans notre nid à rats, on nous conduisait en prison, tandis que les autres, qui s'étaient déjà repus pendant la promenade , allaient au réfectoire; Goberlot et moi, qui n'avions rien mangé depuis midi, nous ne recevions que du pain sec.

Franchement, il nous fallait un bon caractère pour ne pas prendre l'espèce humaine en grippe. Mais Goberlot, élevé par un père trèsdévot, au milieu d'une société de curés et de jésuites, qui dînaient deux ou trois fois par semaine à la maison, et conduisaient ainsi la famille au paradis, mon ami Goberlot, les yeux plissés et malins, avait appris à voir dès l'enfance les choses au comique.

Moi, le Seigneur Dieu m'avait créé philosophe, et je me contentais de mépriser tous les eues injustes.

Les choses allèrent de la sorte jusqu'aux compositions de fin d'année. Mes notes ne valaient pas mieux qu'avant Pâques, mais j'étais le pi-emier de la sixième; je traduisais, et je récitais mieux mes leçons que les autres.

Le désir d'humilier les richards de notre classe, comme Gourdier m'avait humilié moimême dans le temps, me faisait travailler avec une ardeur extraordinaire. Il m'arriva même quelquefois de me faire priver de sortie le jeudi et le dimanche, pour repasser mes matières pendant que les autres se promenaient.

Après les compositions d'août, qui devaient compter pour deux, il ne me restait que la peau et les os; mais, ayant fait voir aux grands la copie de mes thèmes et de mes versions, tous m'assurèrent que j'emporterais

plusieurs premiers prix. J'y comptais donc, et, dans ma joie, je l'avais même écrit à mon père.

Depuis une qulLzaine, les vieux corridors retentissaient encore une fois du chant des vacances, lors([u'enliu le grand jour do la distribution arriva : les portes s'encombrèrent de parents, d'amis, de conseillers municipaux, d'autorités civiles et militaires eu grande tenue; grands tricornes, gilets rouges, bonnets alsaciens, habits noirs, chapeaux ronds, shakos, robes de soie se mirent à défiler sous le vestibule du vieux cloître, montant à la salle de distribution, magnifiquement décorée de guirlandes, sa belle inscription latine sur la grande porte, et son estrade au fond, avec la table chargée de livres et de couronnes.

Nous étions en rangs dans la cour, lorsque mon père accourut me dire tout joyeux que la mère était venue pour me couronner. Il m'embrassait, et je n'avais pas la force de lui répondre, tant mon émotion était grande.

Quelques instants après, tout le monde étant placé, nous traversions cette foule magnifique, et nous prenions place sur les deux côtés de l'estrade, tandis que la musique du 8' cuirassiers, avec sa grosse caisse, ses fifres, son chapeau chinois, ses trompettes et ses clarinettes, faisait trembler les vities et jouait une marche triomphale qui nous traversait jusqu'à la moelle des os.

Ensuite de quoi, M. le maire, son écharpe en sautoir, prononça quelques paroles sur l'heureuse réunion ; puis M. Wilhelm, professeur de la classe industrielle, lut un discours sur l'origine des connaissances humaines depuis l'invention de la forge par Tubalcaïn, allant des Hébreux aux Phéniciens, aux Grecs, aux Romains, aux barbares Mérovingiens; aux Carlovingiens, un peu moins bornés que les Mérovingiens ; aux Arabes , aux ■Turcs, etc., etc.

Les dames en suaient à grosses gouttes; on aurait bien voulu lui crier: « Halte!.. . halte!... n mais dans une assemblée pareille cela ne convenait pas; il fallut attendre qu'il s'arrêtât de lui-même ; et cela durait déjà depuis au moins une heure, quand on le vit enfin tourner son dernier feuillet, ce qui fit pousser à toute la salle un long soupir de soulagement. Mais il n'avait pas encore fini, et dit avec finesse qu'il n'entamerait pas le chapitre des découvertes modernes, poui ménager la modestie de ses contemporains et particulièrement celle de S. M. Louis-Philippe. 11 lui fallut encore un bon quart d'heure pour expliquer cela, de sorte que la désolation vous

LES ANNÉES DE COLLEGE

gagnait de nouveau, qunnd à la fin des lins il s'afsit en faisant un gnn J salut, au milieu des aiiplaudissements de toute l'assemblée.

Aussitôt après M- Laperclie se mit à proclamer lesnoms des vainqueur.'--,en commeiiçant l)ien entendu par les philosophes. C'était sa S[iécialité et son triomphe. M. Laperche jouissait d'une haute taille, ijui peimettait de le voir de loin, et d'une voi.\ onctueuse etreleulissante, quoique un peu nasillarde , qu'il exerçait tous les jours avec son grec.

Je bouillonnais à Lappel de tous ces noms; le feu de l'espérance me sortait par les joues. Tous les camarades, du reste, étaient dans le même état; nous ne pouvions attendre notre tour; mais comme, entre chaque proclamation, pendant que !e vainqueur descendait dans la salle se faire couronner par ses parents, l'orche.stre jouait un petit air, cela prenait du temps, et, sur les trois heures seulement, le tour de notre classe arriva.

J'avais déjà distingué mon père et ma mère, assis l'un à côté de l'autre, au milieu de la foule brillante qui nous regardait, lorsqu^.• M. Laperche se iuit à proclamer les pri.x de la sixième, et qu'au lieu de mon nom, comme je m'}' attendais, j'i niendis ceux de MM. Poitevin, Henriot et Vaugiio, tous protégés de M. Gradus. Moi, je n'avais que des accessits!

J'en étais devenu pâle comme un mort.

i A la fin, cependant, pour le prix de mé-

moire, qu'on no pouvait pas me refuser, — parce que j'avais toujours le mieux su mes leçons, — pour le prix de mémoire, je fus nommé le pren^.ier.

Je me ranimai d'un coup, et je couius, ivre de bonheui-, me faire couronner par mon pèr^j et ma mère, qui m'embrasïèrenttous deux i-u pleurant. Puis, je revins; et, quelques minutes après, la disiribulion des prix étan; terminée, la foule s'écoula lentement, roulant sur l'escalier de bois avec un grand biuit sourd.

Je descendis; la réfloxion m'était revenue, je frémissais en moi-même. Sous la porte, dans le vestibule, je trouvai mon père seul; il m'avait attendu, tet m'embrassa de nouveau avec effusion, en me disant :

« Je suis content de toi, Jean-Paul, trèsconte. it; tu m'as donné toute la satisfaction que je pouvais espérer... Arrive!... la mère nous attend à l'Abondance, les effets sont déjà sur la voiture ; nous allons partir tout de suite. »

Je îe suivis tout pensif. 'Vers dix heures, nous entrions à Hichepierre; pendant toute la roule, malgré la satisfaction de mes parents.

je n'avais pas dit un mot; î injustice qu'on venait de me faire me stupéfiai', je ne pouvais pas y croire, cela me paraissait quelque chose d'horrible !

Je vous ai raconté ma première année de collège. Les quatre années suivantes ressemblèrent à celle-là d'une façon déplorable ; après M. Gradus, vint M. Laurent; apiès M. Lauiv-nt, M. Laperche; après M. Laperche, M. Damiens ; après M. Damiens, M. Fischer. Après le de ] iris i/hi!<triOti:i lioma', le Corndius Nepos, le Sclcctxè jjrof(inis,\e Virgilii Eclogx, le de Senectute, les Géorgiques, les Odes à'Hûlac.e, Mxcenas atavis , etc.; sans parler de la Chrestovmthie grecque, des Fai/es d'Esope, de la Ciiropédie de Xenophon, du premier livre de V Iliade; du rudiment, du rudiment, du rudiment; des temps primitifs et des temps primitifs; de la grammaire et de la grammaire ; des règles et des règles; le tout sans explications! — Et puis de la physique sans instruments, de la chimie sans laboratoire, de Ihisloire naturelle sans collections, de l'histoire sans critique; enfin des mots, d^smots, toujours des mots!

Faut-il s'étonner que tant de gens n'aient que des mots dans la tète'.' Un ne nous apprend que cela dix ans de suite. C'est la mémoire mise à la place du raisonnement; c'est la formule, la régie sacro-sainte, posée sur l'imelligence, comme une cage sur un oiseau.

Bienheureux quand, dans un de nos pauvres collé^'es municipaux, se rencontre un professeur qui ramène 1rs esprits au sens du vrai, et s'etforce de faire comprendre à ses élèves que la beauté d'une œuvre littéraire ne résulte pas de l'arrangement des mots, mais de la justesse des pensées, de la profondeur des ^entimeuts et de la vérité des observations; cet homme , avec des sujets médiocres, fait des élèves remarquables, en vertu du proverbe que dans le royaume drs aveugles les borgnes sont rois.

J'avais commencé mes éludes jeune, plein d'ardeur et d'illusions, et, cinq ans après, le rudiment m'avait abruti ; l'encombrement des piots de chimie, de géographie, de physique, de latin, de grec, de mythologie, de i,o;ns propres, de dates, de règles, et même d'allemand, que nou.> enseignait aussi M. Laperche, d'api es la même méthode que sou grec, cel

DE MAITRE NABLOT

onlassement était devenu tel que je n'y compruuais plus rien inoi-même.

Je prenais les mots poar des choses. Après avoir récité la liste des corps simples , je croyais les connaître; après avoir réjiété mut à mot un chapitre de physii]ne,je me figurais (Mre aussi savant qu'Ampère, Arago, Gay- Lussac, etc., sans avoir jamais rien vu, rien expérimenté.

Pour le grec et le latin, c'était dilTérenl; quand on me parlait de !a beauté d'une ode d'Horace, d'un chant d'Homère, d'un discours de Démosthènes, je me figurais qu'on voulait se moquer de moi ; que rien n'était plus ennuyeux ; que tous ces gens-là radotaient, qu'ils cousaient des mots les uns au bout des autres, d'après les règles de la syntaxe, comme M. Gradus ; tt Bossuet, GornVille, Racine, Boileau me produisaient le même effet; leurs chefs-d'œuvre me faisaient suer à grosses gouttes! Tous mes cauiarades avaient la même façon de voir; mais nous voulions ctie reçus bacheliers, et nous prenions la mine de gens convaincus. L'ennui, le découragement nous avaient saisis ; et voilà ce qu'on appelle développer dans la jeunesse le sentiment du beau, le goût de la littérature, le cidte des anciens.

Bref, on nous avait rendus stupides; et, puisque nous en sommes sur ce chapitre, je soutiens que bien des jeunes gens sortent de leur collège dans le même état; qu'ils ont perdu le sens commun, et qu'il leur faut deux ou trois ans poui se remettre, quand ils se remettent, car beaucoup n'en reviennent jamais, et ceux-là restent des machines toute l"ur vie; après avoir eu l'opinion de leur professeur, ils ont l'opinion de leur gazette; ils s'appellent entre eux gens sérieux, rai.-onnables; ils condamnent tout mouvement vers le progrès, et ne connaissent absolument que leurs formules; tout ce qui dérange leurs fornuiles est détestable; ils ne veulent pas en entendre parier, ils le repoussent et le proscrivent.

Le pire, c'est qu'un grand nombre, outre le sens commun, ont aussi perdu le sentiment de la dignité naturelle à l'homme. Je ne parle pas des vices que l'ennui profond engendre dans les établissements fermés, je parle du sentiment de ia justice et de la liberté; je parle du courage nécessaire pour soutenir son droit envers et contre tous ; je parle de la bassesse de caractère qui succède à la fierté native de tout être bien coiiforu:é ; oui, l'affaissement des caractères résulte aussi de ce svsteme d'instruction.

I^a quatrième année de mes études, étant en seconde, il arriva pendant l'hiver quelque chose de bien singulier.

J'avais alors quinze ans; j'étais malade depuis quelques mois, malade d'ennui, pâle, les yeux creux, maigre comme un clou ; de grands cheveux bruns me retombaient sur le front, quelque léger duvet commençait à paraître sur mes joues et mes lèvres; je m'allàissais. 11 me fallait toute la vitalité ijue j'avais puisée autrefois dans l'existence heureuse de la famille, en pleins champs, pour me soutenir encore un peu; et, pendant les réciéai ions, je restais toujours à moitié couciié sur le banc, derrière mon pupitre, regardant avec indifférence lesj-eux des autres élèves.

Je voyais tout en noir.

Mon ami Goberlot, l'année d'avant, était parti pour Fribourg, d'oii le pauvre garçon devait revenir bien changé par les Jésuites. Mais cela ne regarde pas mon histoire,, et je ne veux pas dire de mal d'un vieux camarade.

" Quel malheur d'être venu dans ce monde ! Quel tas de Canard, de Gradus et de Laperche nous environnent! Quelle quantité de mensonges on vous fait avaler pour des véi'iies! Dieu du ciel ! faut-il que, sans savoir ni com- '' ment ni pourquoi, nous soyons condamnés à ces galères? »

C'est à ce genre d'idées peu consolantes que je me livrais depuis quelque temps. Je tremblais, je pleurais pour rien; j'étais devenu comme une femme, et pourtant je ne connaissais aucun vice. C'est à force d'avoir avalé du rudiment, de la nomenclature et des injustices, que je me trouvais dans cet état.

Or, vous saurez que, en ce temps de crise, trois ou quatre grands gaillards de dix-huit k vingt ans avaient pris l'habitude de molester les petits et même de les Ijatlre, lorsqu'i s n'acceptaient pas leurs vexations d'un air de bonne humeur; c'étaient des fils de famille qui se livraient à ces distractions, au lieu de préparer leur baccalauréat; mais les professeurs leur donnant des leçons particulières, ils étaient sûrs d'arriver tout de même.

Le maître d'étude Bastion fermait les yeux sur ces choses, les tyrans de nos récréations avaient donc beau jeu.

Le plus acharné de ces mauvais drôles était M. Charles Balet, le fils de l'avocat Balet, de Sanebùurg, un fainéant, un ivrogne, une nullité dont tes vices n'ont fait que s'accioîire de jour en jour, jusqu'à l'époque où, s'étant ruiné de lond en comble, il devint chaudronnier ambulant, menant son une pelé par la bride. Tout le paj^s a vu cela.

LES ANNEES DE COLLEGE

Kal.

Kai...

ï... i... lï...

Mais alors c'était un riche; i! faisait des farces et ne se refusait rien, en fait d'insolences et de brutalités, sur les petits qui ne pouvaient pas lui résister.

Un soir donc, pendant les grands froids de janvier, tous les élèves étaient réunis dans la salle d'étude ; les uns jouaient à la main chaude, aux billes, etc.; d'autres causaient autour du poêle, quand tout à coup un immense éclat de rire retentit.

M. Charles Balet venait de faire une farce à l'un des petits, Lucien Marchai, un bon petit garçon de onze <i douze ans, bien doux, bien tranquille, et mémo un peu rêveur, comme il arrive aux enfants éloignés pour la première fois de leurs parents.

M. Balet venait de lui tirer brusquement la

chemise, par un trou du pantalon ; c'est de là que venait la joie des autres.

Le petit Marchai, tout rouge de honte, se dépêchait de rentrer sa chemise ; mais Charles Balet, encouragé par son triomphe, la retirait aussitôt à grandes secousses, de sorte que l'ouverture du pantalon s'élargissait toujours, et que Marchai, au milieu du cercle des rieurs, et trop faible pour se défendre , se mit à pleurer.

Moi, derrière mon pupitre, j'avais regardé cela; je sentais mes joues trembler.

Depuis longtemps j'en voulais à ce tyran, qui n'avait pourlant jamais osé m'attaquer, devinant sans doute, quoique beaucoup plus grand et plus fort que moi, qu'il pourrait bien risquer quelque chose et recevoir des égrali-

DE MAITRE NABLOT

Au secours!... on m'étrangle I... [p. 58).

gnures, ce qui n'entrait pas dans son caractère.

De mon côté, me sentant beaucoup plus faible, j'hésitais; mais, aux sanglots de Marchai, l'indignation l'emporta.

« Dis donc, Balet, m'écriai-je en élevant la voix, lâche de cesser tes mauvaises plaisanteries; je te défends de tourmenter les petite. »

Le gueux se retourna stupéfait de mon audace ; il me regarda de haut en bas, surpris de voir qu'un nabot , comme il m'appelait , osât porter atteinte à son autorité.

Tous les autres, non moins étonnés , s'étaient tus, regardant. . écoutant.

Je sortis leutement de ma place derrière la table, devinant qu'il allait falloir livrer ba-

taille, et résolu de faire payer cher sa victoire au grand lâche que je détestais.

Il était devenu- d'abord tout rouge, et puis pâle.

« Tu me défends, toi ! dit-il en ricanant; tu me défends?

— Oui, lui répondis-je froidement et les dents serrées, je te défends de battre les petits! »

Alors il leva la main; mais aussitôt la colère amassée dans mon cœur eut sa satisfaction, et d'un bond je lui sautai au cou comme un chat, les ongles plantés derrière ses oreilles.

Il fit entendre un cri terrible.

En même temps, tous les camarades, surtout les petits, transportés d'enthousiasme en voyant le tyran attaqué, me crièrent :

LES ANNÉES DE COLLÈGE

« Courage, Nablot.... courage! »

Je n'avais pas besoin d'encouragements!

Le grand Balet me fiappait des deux poings à la figure, et le sang me jaillissait du nez, mais je no làcliais pas prise; je me cramponnais, mes ongles entraient dans sa chair de plus en plus, et je riais comme joyeux, en lançant au bandit des coups de pied dans les jambes, avec une rage qui le fit bienlôt crier:

0 Au secours!... On m'élrangle!... »

Personne ne bougeait.

«. Ah! grand lâche, lui dis-je en redoublant, tu as peur! »

Et le frémissement d'enthousiasme, les cris de «Cour-nge, Nablot!» furent tels que le maître d'étude entendit du corridor, et M. le Principal de sa chambre au fond.

Tout à coup la porte s'ouvrit ; M. Rufin, M. Bastien, Canard et Miston parurent à l'entrée de la salle.

Balet, se voyant secouru , redoublait ses coups de poing; mais il chancelait, il suiToquait, il pleurait, quand de tous les côtés à la fois je fus saisi et arraché de son cou sanglant.

« Monsieur Nablot, je vous chasse ! me criait le Principal, je vous chasse!... Dans votre position.... maltraiter M. Balet.... c'est abominable!... »

Je n'écoutais rien. Et pendantque lesautres me tiraient par les bras et le collet de l'uniforme pour m'entraîner, regardant le tyran d'un œil sauvage, je lui dis en riant :

« Ça t'apprendra, grand lâche, à battre les petits.... Attention à toi !... »

Et comme il me menaçait encore , me voyant retenu, d'un mouvement terrible je me dégageai de toutes les mains, et, boadissant, je lui crachai à la figure.

Alors le Principal indigné me fit saisir et porter au cachot.

Les vitres de la prison étaient cassées, il ne restait que les barreau.x. Le vent, le fioid, la pluie et la neige entraient tour à tour dans cette petite pièce, étroite et sombre, où se glissait rarement un rayon de soleil. On me mit là sur des dalles, et je ne bougeai pas pendantquatre heures; le sangà la un s'était gelé sur ma figure. J'entendis sonner la cloche pour aller au réfectoire, puis pour la récréation, puis pour le coucher.

Tout le moude était aulit depuis une heure, il gelait à pierres fendre, quand un pas lointain glissa dans le corridor, une clef entra dans la serrure; M. le Piiiicipal lui-même s'était souvenu de moi. (Canard, Miïton, le père Dominique, le père \'an den Berg m'avaient ou-

blié, ou peut-être pensaient-ils que j'étais indigne de vivre, ayant osé battre M. Balet, le fils du premier avocat de Sarreboarg.

M. Rufin tenait sa bougie , qu'il abritait d'une m lin; il me dit : a Levez-vous.... allez vous coucher.... J'ai fait prévenir votre père, il viendra vous prendre demain. »

Je me levai s-ans répondre, et, montant le grand escalier sombre, je me lavai la figure en passant à l'aiguière, et puis j'allai me mettre au lit, moitié content, moitié inquiet.

Les paroles du Principal me revenaient à l'esprit : « Dans votre position, battre M. Balet!... B Je me demandais ce que cela voulait dire.

Il était dix heures, et la cloche sonnait pour la dernière étude avant midi, lorsque je m'éveillai dans le grand dortoir désert, les fenêtres toutes blanches de givre. Les camarades me voyant dormir comme un bienheureux, la figure toute bleue de coups, ne m'avaient pas réveillé, et le maître d'étude, M. Bastien, pensant que j'étais chassé du collège, ne s'était pas non plus occupé de moi.

Je me levai ; et tout en m'habillanl, assis sur le lit, égayé par le jour clair et blanc de l'hiver, par la satisfaction d'avoir battu celui que je détestais, je me mis à siffler comme un merle. J'étais las du collège, et, quoi qu'il put m'arriyer, rien ne pouvait être pire que cette existence de prisonnier; c'est du moins ce que je pensais.

« Tu seras clerc de ton père, me disais-je, tu travailleras dans l'étude, en attendant l'âge de l'engager. »

Mes idées s'éclaircissaient, et je prenais g.iiement mon parti de tout, quand, au fond de la grande salle, parut M. Canard, en cravate de couleur et petite calotte sur l'oreille, qui me cria d'un air narquois :

« Eh bien, monsieur Nablot, vous ne voulez donc pas nous quitter'?... Votre papa est en bas, qui vous attend. »

Comme je croyais tout terminé avec ce collège, je lui répondis, en imitant son accent nasillard :

a Tout de suite... monsieur Canard... tout de suite !... »

Ce qui l'offensa gravement.

a Monsieur Nablot, dit-il, qui vous apermii de me contrefaire'? Vous êtes un malhonnête...

— Et vous, monsieur Canard, vous êtes un honune injuste : von» m'avez donné de la mie pendant quatre ans, parce que mon père ne vous giaissuit pa.s assez la patte. »

DE MAITRE NABLOT

Alors il devint tout rouge, et comme il restait là, ne sachant que l't'pondre, je passai devant lui lentement et je descendis l'escalier.

En bas, dans l'antichambre de M, le Principal, j'entendis la voix de mon poie,et je frappai.

tt Entrez ! »

Mon père était là, debout.

En me voyant entrer la figure toute machurée, l'excellent homnie,fort triste, comme on pense, ne put s'empêcher, malgré le chagrin que je venais de lui donner, de m'embrasser avec attendrissement.

a Mon pauvre enfant, dit-il, comment as-tu pu maltraiter un de tes camarades? Ce n'e.st pourtant pas ton caractère.

— Monsieur Nablot, dit le principal, vous vous faites illusion sur Jean-Paul; c'est un caractère intraitable, un mauvais cœur.

— Le grand Balet a trois ans de plus que moi, dis-je alors; il bat tous les petits depuis longtemps ; je lui ai défendu de continuer, et c'est lui qui a commencé ; qu'on demande à tout le monde : il a commencé.

— M. Billec est à l'infirmerie ; vous l'avez battu d'une façon indigne, il a les jambes toutes noires. Vous avez voulu l'étrangler... Vous êtes un caractère violent.

— Je n'ai jamais fait de peine à personne, répondis-je ; mais je ne me laisserai pas battre. Le grand Balet me croyait plus faible, il s'est trompé. Tous les camarades m'ontdonné raison; qu'on leur demande ce qui s'est passé; ce sont eux qu'il faut interroger, et non pas le grand Balet, ni M. Bastien. qui n'était pas là. Qu'on fasse venir les petits... qu'on les interroge... on verra !... »

11 y eut un instant de silence, et mon père, profondément ému, me dit :

a Ecoute, Jean-Paul, je viens d'intercéder pour toi. C'est une honte... une grande honte d'être chassé du collège ; cela vous suit touie la vie !... Je viens de supplier M. le Piincipal de t'eTcuser ; il s'est laissé fléchir, mais à une condition, c'est que tu feras des excuses à M. Balet, un de tes anciens... un. . .

— Jamais! iépondis-jebrusquement,non!...

Quand j'ai raison, je ne fais pas d'excuses... ce serait une bassesse... Tu m'as toujours dit qu'il valait mieux tout supporter que de faire des bassesses !

— Vous Penlendez ? » dit le Principal.

Mon père était devenu tout pâle. Il me regarda quelques secondes, les yeux pleins de larmes.

« Oh ! Jean-Paul !... b fit-il tout bas.

Puis, se tournant vers M. Hiilin,il dit d'une voix un peu enrouée :

« Je les ferai pour lui, monsieur le Principal, si vous voulez bien le permettre... »

Alors, entendant cela, je pris ma casquette sur 1,1 chaise, et je sortis le cœur déchiré. Le Principal me cria de la chambre :

« Reiournez à votre place à la salle d'étude; en considération de l'honnête homme dont vous êtes le fils, je veux bien vous recevoir encore. »

Je m'arrêtai deux secondes dans l'antichambre, me demandant si j'accepterais. Jamais je n'ai réfléchi plus vite; les idées me passaient par la tête comme des éclairs ; l'aff'ection que je portais à mon père me décida.

«J'irai jusqu'à la fin de l'année, mo dis-je, et puis ce sera fini; j'en ai bien assez ! »

Et d'un pas plus lent, traversant la cour, j'entrai dans la salle d'étude.

Tous les yeux se levèrent.

Je passai près du poêle, j'enjambai mou pupitre et je m'assis à ma place.

M. Bastien s'approcha doucement; comme il allait me parler, je lui dis à voix basse :

((Je suis revenu par ordre de M. le Principal. »

Au même instant, mon père et M. Rufin passaient dans la cour, devant les fenêtres, sans s'arrêter. Le maître d'étude retourna s'asseoir dans sa chaire, et je me mis tranqui Ilement à faire mon devoir, jusqu'à l'heure où la cloche annonça le dîner.

Tout alla comme à l'ordinaire, personne ne me parla de ce qui s'était passé.

Huit jours après,le grand Balet revint aussi s'asseoir à sa place. Quelquefois, en levant les yeux par hasard, je le voyais qui m'ob.-ervait; aussitôt il regardait ailleurs. 11 vexait encore les petits, mais le prestige de sa force était tombé, quelques autres grands prenaient la défense des faibles.

Quant à moi, j'étais devenu encore plus sombre qu'avant ; une chose m'humiliait, c'est que mon père eût fait des excuses; en pensant à cela, tout mou sang se retournait, cela me paraissait contre nali.re, et, puisqu'il faut dire toute ma pensée, je lui en voulais...

Les choses allèrent ainsi jusqu'à la fin de l'année. Les camarades se tenaient en quelque sorte éloignés de moi ; je me souciais aussi fort peu de leur amitié ; depuis le départ de Goherlot,je n'avais plus d'aCI'ection particulière au collège. L'étude m'ennuyait de plus en plus. Enfin, les vacances levinrent comme

LES ANNEES DE COLLÈGE

d'habitude. Je n'obtins pas un seul prix ; cette fois, le dégoût était complet, et j'étais bien décidé à ne plus revenir.

Cette année-là, les vacances furent tiiste?.

Je ne voulais plus retourner au collège, et je n'osais le dire à mes parents, sachant combien cela leur ferait de peine.

Au lieu de me promener comme autrefois dans les vallons et les bois, si beaux en automne ; au lieu de me baigner à l'ombre des hêtres et de pêcher à la main sous les roches, ce qui me rafraîchissait le sang et ranimait toujours mes forces, je restais tout rêveur à la maison.

Notre jardin en pente ; ses petits murs tapissés d'espaliers ; sa gloriette couverte de vigne vierge, de pois d'Espagne et de chèvrefeuille ; ses grands massifs de groseilliers et de framboisiers, où ma mère et Babelô faisaient la cueillette ; hs grosses poires dorées et les magnifiques pommes rouges courbant sous leur poids les bi'anches des vieux arbres, tout cela ne me disait plus rien.

J'entendais les cris de joie de mes frères et sœurs dans la rue, au passage des hautes voitures de regain, sans même regarder à la fenêtre; et durant de longues journées je me tenais assis à l'étude auprès de M. Pierion, un bon vieux clerc, grave, sérieux, un peu maniaque, comme tous les gens de bureau, aimant à tout mettre en ordre; sa plume à droite, près de l'écritoire, sa grosse tabatière d'écorce de bouleau à gauche, sous la main, pour n'avoir jamais à chercher et penser le moins possible.

Je voyais des files de cinq et six paysans, hommes et fenimi's, en robes crasseuses, jupons de laine, sarraux bleus, l'air soucieux, l'œil louche, se regardant en dessous, venir se disputer chez nous sur leurs contrats de vente ou de fermage, cherchant à su tromper les uns les autres par des détours ridicules, se grattant la tignasse, ou niellant la main sur l'estomac pour attester leur bonne foi; et mon père, forcé de leur expliquer longuement, de point eu point, d'abord ce qu'ils voulaient, car ils ne le savaient pas toujours, et puis ce qu'ils pouvaient faire d'après la loi, car ils n'en savaient rien du tout et se croyaient tout permis, même de convenir entre eux de choses contraires à l'ordre public.

Ces mauvaises intentions se voyaient comme peintes sur leurs figures, dans leurs paroles et leurs gestes. Je m'en indignais. Le père aussi quelquefois avait peine à se contenir; mais il devenait vieux, il avaitde grandes charges à supporter pour linslruction de ses enfants, et bien souvent, quand tous ces êtres de mauvaise foi n'avaient pu s'entendre et que tout semblait rompu, il reprenait l'aiTaire depuis le commencement avec une patience admirable, et finissait, à force de bon sens, de justice et de droiture, par les accorder et rédiger son acte.

Voilà l'existence du notaire de village ! On se figure qu'il n'a pas besoin d'en savoir autant que ceux des villes, c'est une grande erreur. Dans les villes, on trouve des avocats, des avoués, des géomètres, des architectes, des experts de toute sorte, capables de vous éclairer et de vous aider au besoin ; à la campagne, le notaire fait tout lui seul, il tire tout de son propre fonds; et puis dans les villes chacun sait ce qu'il veut, comment il le veut, à quelles conditions il se soumet; et le plus souvent les paysans n'en savent rien dutoul; ils se croient plus malins que les autres it marchent hardiment d'après cette bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes, sans prévoir les conséquences dangereuses de leurs finesses.

Dans les villes aussi, les contractants savent parler, s'expliquer, dire clairement leurs intentions, qu'il suffit d'écrire dans les formes [irescrites par la loi : au village, le notaire est forcé de tout débrouiller, dans l'esprit de ses clients d'abord, ensuite sur le papiei-. Il est eu quelque sorte le tuteur ou le fléau du pays; il conserve l'avoir des familles ou il les ruine; c'est quelque chose de leriible, surtout avec ce principe « que nul n'est censé ignorer la loi », lorsque pas un paysan sur mille n'en connaii le premier mot.

Et je me permets de dire à cette occasion que, du moment qu'on écrit un tel principe dans la loi, parce qu'il est indispensable au gouvernement des peuples, on devnit au moins trouver autre chose que des affiches pour faire connaître les nouvelles lois ; les aflichos sont bonnes pour ceux qui savent lire I Si l'on tient à ces affiches, on devrait apprendre à lire aux enfants, sans cela ce principe n'est pas seulement une fiction, c'est un mensonge, une imposture, un moyen détourné de livrer la masse à la rapacité d'une foule d'égoïstes. Et si l'on ne veut pas que les gens sachent lire, — taril y a des richards, des nobles et des prêtres qui out cette idée

DF MAITRE NABLOT

til

dans notre pays, — eh bien alors, qu'on fasse publier les lois au prône, par les curés ; cela serait au moins aussi utile que les mandements des évoques sur le gras et le maigre, et cela ne nuirait pas à la religion : l'ignorance amène la misère, et la misère amène tous les vices.

Le spectacle de tout le travail que faisait mon père pour nous élever, en restant honnête homme, me donnait beaucoup à réfléchir, et la carrière du notariat me paraissait de plus en plus difficile.

« C'est bien la peine, me disais-je souvent, de tant étudier pour en arriver là ! »

Vers la fin des vacances, l'idée de retourner au collège m'accablait, et j'étais d'autant plus à plaindre que le courage de refuser franchement me manquait. Non, je n'osais faire un tel chagrin à ceux qui m'aimaient et mettaient en moi leurs plus chères espérances.

Cela se présenta pourtant la veille du départ; l'aveu m'échappa sans y penser.

C'était le matin, avant l'arrivée de notre vieux clerc; j'occupais déjà ma place ordinaire à l'étude, le coude au bord de la fenêtre, et je rêvais tristement.

Le père, en train d'écrire un acte qu'il avait étudié la veille jusqu'à minuit, ne faisait pas attention à moi ; il était absorbé, quand tout à coup je m'écriai :

« Plutôt que de retourner au collège, j'aimerais mieux me jeter à la rivière ! »

Le pauvrehommese relournabrusquement; il me regarda quelques secondes, et puis, élevant la voix, une voix frémissante de douleur, il dit :

« Voilà donc la récompense de mon travail depuis tant d'années 1... Voilà mon espérance qui s'en va!... Voilà ce qu'il me faut entendre de l'enfant en qui j'avais mis toute ma confiance!... Je l'ai trop aimé!... »

Il jeta sa plume comme désespéré.

« Oui, je l'ai trop aimé !... J'ai peut-être fait tort à ses frères... C'est ma punition. »

Il se mit à marcher avec agitation ; chacune de ses paroles me perçait le cœur : il avait raison, je ne répondais pas à son atléction, j'en étais indigne.

« Que veux-tu faire? dit-il en se rasseyant désolé. Dans ce monde, il faut faire quelque chose pour vivre.

— Tout ce que tu voudras, lui répondis-je ; fais-moi cordonnier, boulanger, tailleur, tout, j'accepte tout, plutôt que de me remettre au latin. »

La mère entrait dans ce moment, et le père lui dit d'un ac:ent étrange :

Cl Tiens, voilà Jean-Paul qui ne veut plus continuer ses classes.

— Non, m'ècriai-je, c'est assez ! Je ne peux jIus supporter toutes ces injustices. Je ne veux plus être forcé de demander pardon à des i^harles Balet ! »

Mon pauvre père était devenu tout pâle.

« Mais ce n'est pas toi, Jean-Paul, fit-il au bout d'un instant, qui as demandé pardon.... C'est moi!...

— Et pourquoi l'as-tu fait? lui dis-je, car cette grande humiliation m'était restée sur le cœur, et l'idée de retourneroù je l'avais subie m'ôtait toute retenue.

— Tu veux le savoir? dit le père d'une voix tremblante, eh bien, je vais te le dire.... J'ai faitcela pour toi.... pour te permettre de continuer tes études et ne pas briser ta carrière.... Si l'on l'avait renvoyé, je n'aurais pu, faute d'argent, te placer dans un autre collège.... A Saarstadt, M. le Principal me fait crédit.... »

Il voulut continuer, mais les larmes lui coupèient la voix.

« Il fallait bien aussi penser à tes frères et sœurs, dit-il en se reprenant.... Je ne pouvais pas tout faire pour toi, et rien pour les autres. Je ne suis pas riche, et vous êtes cinq!... »

II allait de long en large, sanglotant dans son mouchoir. Moi, je baissais la tête.

« C'est convenu depuis longtemps avec le Principal, reprit-il. A la fin de la deuxième année, comme je demandais un délai pour le payement du second semestre, que je n'avais pu réaliser, ayant placé ta sœur Marie-Reine à Molsheim et ton fi'ère Jean-Jacques à Saverne, M. Rufln me dit: — Je connais votre position.... vous êtes chargé d'une nombreuse famille — Votre fils est un peu turbulent, mais il a de l'intelligence et travaille bien.... Ce serait dommage de l'arrêter au milieu de ses études. Ne vous tourmentez pas.... J'attendrai ! »

Il se remit à pleurer, en disant :

« Eh bien, les choses ont toujours marché depuis sur le même pied.... Je n'ai jamais donné que des à-compte. Gela m'a permis de placer aussi ton frère Jean-Philippe et ta sœur Marie-Louise.... Je suis en retard de plusieurs semestres mais M. le Principal

attend.... Je lai paye les intérêts.... il ne me presse pas tiop. — Je ne voulais pas te le dire.... Je voulais porter l'humiliation tout seul.... Voilà pourquoi j'ai demandé pardon à ce grand vaurien qui t'avait battu ! »

Alors, entendant cela, je me levai en lui criant :

LES ANNEES DE COLLEGE

« Mou père, pardonne-moi !.. . Je ferai toujours ce que tu voudras.... Je ne te demanderai jamais plus rien ! »

11 me reçut dans ses bras et me dit, en me regardant avec un attendrissement inexprimable :

« Courage, mon enfant, courage!... Tu pourras être bien plus malheuieux que tu ne l'es maintenant ; mais souviens-toi que le seul malheur qu'il faille redouter, le seul irrépaiable, c'est de ne pas remplir son devoir. Je te pardonne de bon cœur. Va demander aussi pardon à ta mère, car elle ne savait, rien non plus, et tu m'as forcé de raconter devant elle que nous devons à un étranger le bienfait de ton éducation. »

Je me mis à genoux devant ma mère, qui pleurait la tôle penchée dans sa main ; elle m'embrassa, et comme nous ne pouvions arrê er nos larmes, le père dit :

« Pierron va venir !... Entrons dansla salle à manger. »

Nous sorlîmes.

« A quelle heure partons-nous, mon père? dis-je en m'essuyant les yeux.

— .aussitôt après déjeuner, Jean-Paul. J'ai prévenu Nicolas d'atteler le cheval ; à quatre h'Hires, il faut que je sois de retour, car les Didier viendront ce soir signer leur acte ; c'est convenu, Pierron va le mettre au net.

— Et tes effets sont prêts, dit la bonne mère, j'ai tout arrangé dans la malle. »

Alors, quoiqu'il pîu arriver, et quand même mon dégoût aurait été encore dix fois jikis grand, je me serais regardé comme un gueux de faire la moindre objection .

Au contraire, j'avais hàle de me remettre au travail et d'en finir avec mes deux dernières années de collège, mais bravement, sans compter sur les prix, et décidé seulement aies mériter.

Yl

Celle année-là, j'obtins une petite chambre pour moi tout seul, donnant comme presque toutes les autres sur la cour intérieure, une ancienne cellule de capucin, blanchie à la chaux, avec un petit lit, une cliaise, une table en bois de sapin.

J'avais seize ans, j'entrais dans la classe des grands. Enfin j'étais mieux ; je pouvais travailler un peu le soir et rêver à mes leçons, cela me fit plaisir.

Et puis, j'appris à connaître un professeur

digne de ce nom. car tous les autres, dans notre collège, n'étaient, à proprement parler, que des routinier.s, faisant leur métier d'instruire la jeunesse, comme on fabrique des chaussures, toujours sur les mênn's formes, ce qui ne demande pas beaucoup de réflexion.

Depuis mon arrivée à Saarsiadt, j'avais vu .M. Perrot traverser la cour malin et soir, clopin-clopant, le chapeau i-ur la nuque, pour se rendre à sa classe. Il n'avait pas l'élégance de M. Gradns, ni la majesté de M. Laperche; il boitait des deux jambes, s'appuyant sur un bâton et galopant quelquefois d'une façon assez risible ; ses épaules étaient inégales, ses lèvres grosses, son front haut et chauve. Des lunettes en cuivre ballottaient sur son nez un peu mou et aplati ; ses habits, toujours mal fagotés, dansaient sur son dos; en somme, on ne pouvait voir d'être plus indifférent à la mode .

Mais M. Perrot avait d'abord quelque chose qui manquait à ses confrères; il savait le grec, le latin et le français à fond ; c'était un lettré dans toute la force du terme; et, de plus, il avait le rare talent de communiquer sou savoir à ses élèves.

Je n'oublierai jamais la première classe de rhétorique qu'il nous fit, et l'étonnemeiit que j'éprouvai lorsque, au lieu de commencer par la correction grammaticale de nos devoirs de vacances, il mit tranquillement ce tas de paperasses dans sa poche de derrière, en nous disant :

n C'est bon !... c'est de l'histoire ancienne... Passons à de nouveaux exercices. »

Nous étions assis à quinze, dans la giande salle d'étude alors déserte, tournant le dos aux fenêtres du fond, et lui s'assit en face de nous, sur une chaise, près du poêle ; il relira une de ses bottines, qui le gênait; il regarda, se gratta, remit la bottine d'un air rêveur et puis nous dit :

« Messieurs, vous prendrez des notes. Vous rédigerez mon cours, c'est la seule manière de bien fixer les choses dans la mémoiie. Vous réserverez de gi-andes marges dans vos cahiers de rédaction, et sur ces marges vous écrir-ez l'entête des chapitres, avec les indications principales de la matière qui s'y trouve traitée.

« .Ainsi, d'un coup d'cpil, en parcour'anl ces entêtes, il vous sera facile de vous rappeler l'ensemble du chapitre, et si les détails ne vous reviennent pas tout de suite, vous n'aurez qu'a relir-e le développement en regard.

« La rhétorique rr'est qu'une collection j d'observations faites par des philosophes et

DE MAITRE NARLOT.

des ciitiques, sur les œuvres oratoires ou lilti^rairos qui de l3ur temps avaient obtenu le plii.s de succès.

« Ct's philosophes et ces critiques, au nombre desquels se trouvent Aristote, Longin, Denys d'IIalicarnasse, Oui"tilien, etc., ont tiré des règles de ces observations, concluant de ce qu'un tel moyen avait réussi souvent, qu'il devait toujours réussir dans les mêmes circonstances.

« C'est le recueil de ces règles qu'on appelle rhétorique.

« Mais remanjuez bien, messieurs, que les œuvres avaient précédé les règles. Ce ne sont pas les règles qui ont produit les chefs-d'œuvre, ce sont au contraire les chefs-d'œuvre qui ont dicié les règles.

« Donc, pour savoi: si les règles sont bonnes, fondées sur des observations exactes, et déduites avec rigueur de ces observations, nous lecommencerons le travail que les critiques ont du faire.

« D'abord, pour les différents genres oratoires : démonstratif, délibératif et judiciaire, nous lirons les discours de Démosthènes, cie Cicéron, de Pline le Jeune, quelques harangues tirées de Tite Live, de Salluste, de Tacite, etc.

a Pour les productions du genre dramatique, nous lirons Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane chez les Grecs, Térence et Plante chez les Latins, avec une ou deux tragédies de Sénèque.

a Nous verrons si la règle des trois unités: de tenifs, de lieu, d'action, a tovijours été bien observée.

« Enfin pour tous les genres nous ferons la même étude ; alors notre rhétorique sera solide.

a Mais vous comprenez que ce travail ne peut se faire par écrit, car ce serait beaucoup trop lent, nous n'aurions pas vu le quart de nos auteurs à la fin de l'année. Nous traduirons donc verbalement tous les jours quelques pages d'un ouvrage; chacun de vous à son tour lira, les autres suivront ; si quelque difficulté se présente, je vous éclaircirai la question, et vous en prendrez note.

« Nous embrasserons ainsi, dans un an, non-seulement les auteurs e.xigés pour l'examen du baccalauréat es lettres, ce qui serait peu de chose, mais la littérature de deux g-ands peuples, représentée par leurs œuvres monumentales.

« Si nous voyons que le temps nous manque vers la fin de l'année, eh bitii ! tous les jours, après neuf heures, lorsque les en-

fants iront dormir, nous autres nous pouisuivrons nos études jusqu'à minuit s'd le faut.

« Profilez bien du temps, messieurs. 0"''i"' à moi, je n'épargnerai rien pour vnus fairi' une bonne classe de i-hétorique, qui voi s servira toujours, quelle que soit la cariière que vous embrassiez par la suite, car, quoique liien peu d'entre vous soient destinés à devenir des auteurs, des poètes ou des écrivains en titre, vous aurez toujours besoin de savoir juger d'une production littéraire quelconque; cela contribuera d'abord au développementde votre intelligence, ensuite aux jouissances sérieuses et durables de voire vie.»

Ainsi parla cet honnête homme, avec une simplicité qui me surprit; jusqu'alors je n'avais vu que des faiseurs d'embarras, de pauvres sires, très-fiers de leur science grammaticale, tandis que M. Perret parlait de lire tous les principaux auteurs grecs et latins, conmie d'une chose toute simple. Cela me paraissait impossible, étant encroûté dans les difficultés de trois ou quatre rudiments, qui, bien loin de nous aider en quoi que ce soit, embrouillaient tout dans notre esprit; mais je reconnus bientôt qu'avec un vrai professeur tout devient facile.

Cette année de rélhorique et celle de philosophie qui suivit, fut le seul bon temps de ma jeunesse, le temps du i-éveil, après un long cauchemar, le temps où tout un monde d'idées parut éclore dans mon esprit, où la santé me revint, où le dégoût disparut.

M. l'errol aimait ses élèves! En hiver, pendant les récréations, quand le vent soufflait dans le vieux cloître, que la neige s'amassait aux vitres et que tout le monde grelottait dans les corridors, il arrivaitle soir sur ses pauvres jambes infirmes ; il se pendait aux épaules de deux grands et ranimait- le courage de tous, en chantant comme un véritable enfant : 0 Frère Jacques, dormez-vous? » ou bien: «Malbrouck s'en va-t-en guerre ! » Bientôt la vieille capucinière était ressuscitée, et l'on finissait par rire comme des bienheureux, jusqu'à l'heure où la cloche du père Van deu Berg nous envoy;iitau lit.

Eu classe, nous parlions de harangues, de discours, d'Athènes, de Rome. Nous comparions Démosthènes, le dialecticien terrible, à Cicéron, le pathétique; l'oraison funèbre des guerriers morts dans la guerre du Péloponèse, de Périclès, par Thucydide, à l'oraison funèbre du grand Condé, parCossuet. On bataillait, on se disputait. Tantôt Masse, tantôt Scheffler ou Noblet en chaii'e soutenaient l'attaque des

LES ANNEES DE COLLEGE

Je restais toujours rêveur à la maison (p. 60;.

camarades, sur la supériorité de tel ou tel chef-d'œuvre. M. Perrot, assis au milieu de la salle, ses grosses lunettes sur le front et le nez en l'air, excitait les uns et les autres; et quand par hasard l'un de nous trouvait un argument nouveau, une réplique décisive, il se levait comme transporté d'enthousiasme et galopait clopin-clopant devant les pupitres, en poussant des exclamations de joie.

A la fin, quand la cloche sonnait la sortie, l'excellent homme fermait la discussion, et toute la classe tomhait d'accord que ces anciens-là savaient écrire et parler. Les réfutations de Démosthènes et les péroraisons de Cicéron avaient surtout notre estime; et nous aurions été bien heureux de pouvoir assister à quelques-unes de ces fameuses discussions,

où tous les citoyens écoutaient d'un bout de la place à l'autre, et jusque sur les toits en terrasse, les terribles lutteurs aux prises pour ou contre la guerre à Philippe, les lois agraires, l'arrestation des Gracques et d'autres grandes mesures semblables.

La seconde partie de notre rhétorique, après Pâques, fut encore plus intéressante, car alors commencèrent nos lectures dramatiques; alors M. Perrot nous fit connaître le théâtre grec, bien autrement imposant que le nôtre, puisque c'était sous le ciel, en pleine nature, p^'udant les fêtes d'Eleusis ou les Panathénées, et devant lous les peuples accourus des îles Ioniennes, de la Crète et des colonies asiatiques, que se donnaient ces représentatious des Euménides, des Suppliantes, d'OEdipe

DE MAITRE NAIiLdT.

Je me mis à genoux devant ma mère (p. 62}.

roi, d'Hécube, etc., aux applaudissements de la foule immense. La voix des acteurs était portée au loin par des bouches de bronze; les chœurs, composés de jeunes filles vêtues de lin, chantaient dans les intermèdes l'espérance, l'enthousiasme, la terreur, quelquefois des invocations aux dieux infernaux, à la fatalité ; enfin tout était en scène, et l'émotion de la foule y jouait le premier rôle.

Quant aux comédies, elles se représentaient plus modestement sur l'Agora, la place du marché, où chacun pouvait aller rire à son aise.

C'est aussi là que se promenait Socrate, parmi les échoppes de tous métiers, apostrophant tantôt un savetier, tantôt un marchand de n^iarée, tantôt un surveillant de la halle, et

faisant rire le peuple à leurs dépens. Il élevait une concurrence dangereuse aux comédiens, nous dit M. Perrot, et c'est pourquoi tous les comédiens se liguèrent contre lui : le sophiste Anitus, l'oraleur politique Lycan, le misérable poète Mélitu?, avec lesquels un écrivain de génie comme Aristophane n'aurait jamais dû se mêler.

Nous apprîmes en même temps l'accentuation grecque, la mélopée de l'hexamètre et celle de l'ïambe, les dialectes ionien et dorien ; et tout cela sans difficultés, parce que le professeur ne nous enseignait que ce qu'il savait lui-même.

Nous eûmes encore le temps de lire quelques pasçagps de la Gueriv du Péloponèse par Thucydide, de celle de Massmiïsa par PolyLe,

LES ANNÉES DE COLLEGE

elle commencement des Annales de Tacite.

Pour nous familiariser avec le dialecte dorien. M. Perrot nous fît traduire deux ou trois idylles de Théocrite, mais dans une édition de Leipzig soigneusement expurgée. Nous aurions bien voulu connaître les vers restés en blanc ; nous étions à l'âge oii tout ce qu'on nous cachait prenait à nos yeux une importance extraordinaire.

Enfin, nos études avançaient; et, chose singulière, au lieu d'être dans les derniers, comme en seconde, j'étais devenu le premier de nolie classe. M. Perrol me reprochait bien quelques barbarismes et quelques soiécismes dans mes rédactions latines ; il trouvait bien des fautes de quantité dans les vers que je fibriquais à grands coups de dictionnaire, avec des bribes dn Gradus ad Parnassum, mais il soutenait quej'avaisplus le sentiment delà langue quaucun autre de mes camarades ; et quant au discours fiançais, je suis obligé de n'en rien dire, les autres me considéraient comme un petit Cicéron. Grâce à Dieu, j'avais assez de bon sens pour voir qu'ils se tiompaient.

Or, en ce temps-l.i, M. Perrot, qui lisait beaucoup les modernes, ayant oublié par hasard en classe un petit livre relié en maroquin rouge, je crus pour le coup tenir les idylles de Tiiéocrite, sans aucune rature, et le soir, dans ma petite chambre, à la chandelle, je lirai le volume de ma poche.

C'était une contrefaçon belge des Orientales et des Odes et Ballades de Victor Hugo, qui me rendirent fou d'enthousiasme. Je n'avais rien vu de pareil : ce style coloré, pour nous peindre les scènes de la vie d'Oi-ient, puis l'originalité, le pittoresque des tableaux du moyen âge, me tiraient les yeux de la tête.

Tout ce que j'avais lu jusqu'alors me paraissait fade auprès de cela, et le lendemain je m'en allais courant dans les corridors, et criant que Racine, Corneille et La Fontaiiie étaient de pauvres poêles; qu'ils n'avaient jamais eu d'inspiration, et qu'il fallait les mettre tous au rebut.

Le petit livre si- promenait de mains en mains, et tous les camarades adoptaient mon avis par acclamation.

Deux jours après, M. Perrot ayant longtemps cherché ses Orientales, se souvint de le:i avoir oubliées en classe, et s'adressant à moi :

a Monsieur Nablot, me dit-il, n'auriez-vous pas trouvé, par hasard, un petit volume relie en maroquin ? »

Je devins tout rouge, car il était entre les

mains de quelqu'un ; je ne savais pas de qui. tt Le voici! dit Schefller, Nablot me l'a prêté.

— C'est bon, dit M. Perrot en le recevant. Il est bien heureux que vous ayez vu presque tous vos auteurs, car vous ne ferez plus rien de naturel; vous allez voir jusqu'à la fin de l'année des giaours brillants de pierreries, des têtes plantées sur les aiguilles des minarets et causant entreelles comme des philosophes.... Je connais cela, s'éeria-i-il ; je suis désolé de ma négligence. Vous avez lu le livre, monsieur Nablot.... et vous autres?

— Oui, monsieur.

— Ah ! j'en étais sûr ! »

Et clopin-clopant à travers la salle, il poursuivit d'une voix criarde :

« A quoi tout celarime-t-il ? Est-ce que cela tient des Grecs?... Est-ce que cela tient des Latins"?... De quelle école est-ce? Je vous le demande. Voyons!... »

Comme nous ne répondions pas, il s'écria :

« Cela tient des barbares ! C'est un dévergondage d'imagination... quelque chose dans le genre des prophètes juifs : d'isaïe, d'Ezéchiel, de Jêrémie. Mais ceux-là, du moins, étaient pouilleux, ils mangeaient des sauterelles, ils logeaient dans des baleines, ils n'avaient ni feu ni lieu, ils attrapaient tous les jours quelque bon coup de soleil sur leur crâoe chauve ; leur exaspération et leurs fantaisies étranges s'expliquaient. Oui, à la rigueur, on comprend qu'avec leur manteau en poil de clièvre l'empli de vermine, jeûnant des quarante jours de suite et ne trouvant pas un verre d'eau à boire, ces personnages aient poussé des cris d'aigle, et qu'ils aient eu des visions dans le genre de l'Apocalypse!... Mais celui-ci n'a pas la moindre excuse; il est jeune, il se porte bien, il vit dans la meilleure société, il a fait toutes ses classes... Je n'y comprends rien !... »

Et s'arrètant :

0 Monsieur Nablot, vous trouvez cela beau ?

— Oui, monsieur.

— Et vous. Masse, Schefller... vous tous?

— Très- beau ! »

Alors M. Perrot s'indignanl nous dit :

0 A'ous êtes tous des ânes ■! C'est bien la peine de vous avoir enseigné les règles d'Aristote et de Ûoinlilien ! Vous aimez cela, monsieur Nablot? »

Il me ri'gardait, ouvrant de grands yeux.

« Oui, monsieur, lui répondis-je, non sans émotion.

DK MAITRE NABLOT.

— Pourquoi ?

— C'est nouveau... ça m'éblouit !...

— Ce n'est pas une raison, s'écria-t-il. Estce que si l'inspecteur venait, il se contenterait de cela? Que lui diriez-vous?

— .le lui dirais que si l'on avait toujours fait comme Homère, on n'aurait jamais vu Virgile.

— Asseyez-vous, dit M. Perrol.vons l'Iesun sophiste ! Nous allons relire ÏAr/ jjdéfif/iu' d'Horace, pour nous remettre tous dans le bon sens ; car ceci, messieurs, fit-il eu élevant son petit livre, c'est l'invasion des barbares; nous sommes envahis dans le Midi par les Numides et dans le Nord par les Scandinaves. Ces genslà n'ont pas les mêmes règles que nous ; ils n'ont pas même d'histoire. Nous, nous venons des Latins et, par les Latins, des Grecs, peuples pleins de bon sens et de simplicité. Tous ces romantiques bouleversent les traditions françaises. Je ne conteste ni leur talent, ni même leur génie ; ils nous ont emprunté la langue du seizième siècle, pour nous battre avec nos propres armes; mais les classiques auront leur Marins I... Espétons-!e... Espérons-le... Si cela n'arrivait pas, le génie national serait pt^rdu ! »

Ce bon M. Perrot sedésolait! Telle était alors l'influence de l'éducation classique sur les esprits les plus libéraux : ils ne comprenaient rien à la grande révolution littéraire, qui devait faire pour l'art ce que 8'J avait fait pour la politique.

Pendant la saison d'été, notre professeur nous accompagnait souvent à la promenade ; aijpuyé sur mon épaule et sur son bâton, il galopait comme un cabri ; la joie d'être au milieu de ses élèves le transformait, il devenait presque beau.

Le but ordinaire de la promenade était la sc'erie, et lorsque nous arrivions sous bois, à l'ombre des hêtres et des sapins, la vallée audessous de nous, avec ses grandes prairies à. perte de vue, toute jaune de pissenlits et la petite rivière au milieu, comme enfouie sous les hautes herbes, tout en galopant pour gagner la maison forestière, M. Perrot prononçait des harangues et lançait des apostrophes à la nature. Nous lui répondions de notre mieu.x ; les petits, autour de nous, écoutaient dans l'admiration, et le nouveau maître d'étude, Bastien, un ancien élève de M. Peirot, se mettait aussi de la partie.

Le chant d'une grive, le roucoulement d'une tioupe de ramiers sous la haute futaie, le cri d'un épervier à la cime des airs nous faisaient arrêter; et, le cou replié, nous regardions un

instant l'oiseau de proie tracer dans le ciel ses grands cercles en spirale. Ensuite, nous repartions dans le chemin sablonneux ; et lentement, après avoir passé le petit pont en dos d':\ne, où les femmes avec leurs charges de feuilles sèches, et leurs enfants avec leurs fagots, s'arrêtent pour respirer, un peu plus loin, au détour de la vallée, nous découvrions enfin l'auberge de la Scierie.

C'est dans cet endroit qtie notre professeiu' avait ses abeilles en pension, car c'était un amoureux d'abeilles, de culture, de jardinage et de tout ce qui se rapporte à la vie rustique.

Là, nous cassions une croûte de pain sous la tonnelle, nous buvions un verre de bière. M. Perrot faisait apporter du beurre, une assiette de miel, et nous nous regardions comme des philosophes, des gens au-dessus du vulgaire, des sages :

Lisant au front de ceux qu'un vain luxe environne, Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne I

Ainsi se passaient les dimanches et les jeudis dans ce bon temps.

Ouelle différence d'un professeur h un autre ! Et que de reconnaissance on devrait avoir pour l'homme instruit et sympathique qui vous a donné son âme entière, le fruit de son expérience et de son travail, pour développer eu vous quelques germes heureux, espérant pour toute récompense obtenir un souvenir... et peut-être un regret après sa mort. Oui, de pareils hommes existent dans nos petits collèges, et savez-vous ce qu'ils reçoivent pour vivre, etixetleur famille'? Dix-huit cents francs par an ! Je le demande à tous les gens de C(/3ur, n'est-ce pas une injustice révoltante 'POn voudrait chasser les capacités des collèges communaux, si nécessaires à l'instruction de la petite bourgeoisie, qu'on ne s'y prendrait pas autrement.

Au bout d'une heure ou deux de halte à la petite auberge, lorsque le soleil commençait à s'incliner derrière les montagnes, nous rentrions à Sàarstadt.

Pour en finir avec ma rhétorique, je vous dirai qu'à la fin de l'année j'obtins tous les premiers prix de notre classe.

Cette année-là, je m'en sou viens, M. le maire, dans son discours, parla du maréchal de Villar;, disant que tous ses triomphes ne lui avaient jamais fait autant de plaisir que les premiers prix remportés au collège. Il ci la le mot de Vauvenargues : « Que If^s premiers f ux de 1 aurore ne sont pas aussi doux que les pre-

LES ANNÉES DE COLLÈGE

miers sourires de la gloire. » Et je reconnus qu'il avait raison, quand ma mère, mes sœurs, mes frères, M. le curé Hugues, notre bonne vieille Babelô, enfin tous ceux que j'aimais, réunis devant noire porte, vinrent ni'embrasser avec des cris d'enthousiasme, en voyant le char à bancs couvert de couronnes. Ah ! le beau jour !...

Toutes ces vacances-là, je ne fis que galoper dans la montagne, tendre des réginglettes aux oiseaux, et pêcher à la main dans la rivière. Je n'étais plus malade ; je ne pensais plus à me faire cordonnier... Il n'y a rien de tel que le succès pour se bien porter et voir l'avenir en beau.

Bien des années se sont écoulées depuiscetle bisloire, et presque toutes les bonnes gensdont je parle dorment en paix dans la terre ; leur âme, comme disait M. Perret, recueillele fruit de leurs vertus.

Je le souhaite bien sincèrement pourM. Perrot, car c'élait un excellent homme ; mais d'après mon humble façon de voir, aujourd'hui que j'ai vingt-quatre ans de pratique noiariale, et que je connais un peu les atfyires de ce monde, au lieu de s'en tenir à des généralités, notre professeur aurait bien fait d'introduire dans son cours de philosophie l'étude de quelques lois positives tirées du code civil, du code pénal et du code de procédure, utiles à connaître pour défendre ses droits contre les intrigants qui trop souvent exploitent l'ignorance de la jeunesse.

Eufin,cela n'entrait pas dans le programme du baccalauréat es lettres, et malheureusement, après sept ans de collège, on sait une foule de choses qui ne vous serviront jamais à rien, et Ton ignore les plus nécessaires : M. Perrol suivait le programme.

La première fois que nous entrâmes dans sa classe de philosophie, il nous annonça joyeusement que, après nous avoir appris à parler, il allait nous apprendre à penser, chose qui dislingue l'homme de l'animal.

« Les animaux ne pensent pas ! s'écriait-il. i^es êtres bornés ne se demandent jamais : — (Jue suis-je? D'où viens-je 'i Que serai-je après ia vie ? — Ils ne savent pas même ce ijue c'est de vivre et de mourir ; et tous les jours, en piochant la terre, le plus pauvre paysan lève son regard mélancolique vers le ciel et se demande : — Oii'esl-ce que je deviendrai plus

tard, au cimetière du village, quand mes os vermoulus sel ont avec ceux de beaucoup d'autres, dans la baraque du fossoyeur ? Qu'est-ce qui m'arrivera' Qu'est-ce que deviendra mon âme? — Car nous avons une âme, le dernier malheureux sait qu'il a son âme, et qu'elle est immortelle! »

En parlant, M. Perrot se frappait la poitrine et criait :

« Elle est là... nous la sentons... Elle nous fait vivre... elle nous fait penser!... Est-ce qu'il existe un être humain assez abandonné du ciel pour ignorer l'existence de son âme et pour ne pas s'inquiéter de ce qu'elle deviendra? Notre âme est impérissable; on ne voit que des ossements dans la terre, l'âme s'est envolée, elle est dans les sphères célestes!... C'est une chose reconnue, prouvée par le consentement universel de tous les peuples, un bienfait de la philosophie et du christianisme.

a Les anciens Egyptiens, ne sachant pas qu'ils avaient une âme, faisaient embaumer leurs corps pour les conserver ; ils élevaient des pyramides pour les défendre de la destruction, ce qui montre bien que l'homme éprouve un grand besoin naturel de durer api'ès sa mort. Et cela continua de la sorte, pendant une longue suite de siècles, jusqu'à ce qu'enfin Platon, un véritable philosophe, découvrit l'âme. Tous les autres avant lui n'avaient vu que la matière ; ce génie sublime vit l'esprit, l'idée, l'âme immortelle !

« C'est la plus grande découverte que l'on ait faite depuis l'origine des lempshisloriques; elle a créé toutes les religions et toutes les sociétés modernes. Saint Augustin lui-même a reconnu que Platon était un des précurseurs du Christ, et cestavec justice, car Piiiton est le créateur de l'idéalisme, l'inventeur de l'immorlalilé de l'âme, dont Moïse et les plus grands génies de la Bible ne disent pas un ♦mot. Poureux,uu homme mort est bienmort; et tout au plus les prophètes sont-ils enlevés au ciel sur un char de feu, pour les empêcher de mourir.

« Depuis cette découverte, on n'embaume plus les corps ; on les méprise, ils sont voués à la pourriture.

« Autrefois, les monarques d'Orient seuls avaient l'espérance, moyennant leurs parfums et leurs pyramides, de subsister longtemps après la mort ; aujourd'hui, Je dernier paysan a celle consolation de savoir qu'il vivra par son âme immortelle; c'est ce qui le fait suer, travailler, souffrir sans se plaindre ; et s'il faut reconnaître que la religion seule lui con-

DE MAITRE NABLOT

fère cet avantape, il est jusle de reconnaître aussi que la philosophie en a en la première idée, une espèce de révélalion surnaturelle, dont Platon lui-même n'a peut-être pas vu toutes les conséquences.

tc Pas un journalier ne voudrait travailler la terre pour les autres, s'il n'avait pas une âme qui sera récompensée de ses peines ; pas un soldat ne voudrait se faire tuer pour défendre le bien des riches, s'il n'était pas sûr de revenir dans un monde meilleur.

« Et moi-même, mes chers élèves, croyezvous que je renoncerais à mes goûts naturels, et que je n'aimerais pas mieux mille fois aller voir mes abeilles, courir les bois, me livrer à la poésie, écrire dans un petit journal les fantaisies de mon imagination, que de venir m'enfermer ici, dans une salle obscure, froide en hiver, chaude en été... Croyez-vous que j'aurais sacrifié ma jeunesse pour une faible rétribution annuelle, si je n'étais [las sûr de jouir un jour du fruit de mon travail? .. Non! non! j'aurais fait toute autre chose.

« La conviction de l'immortalité de mon âme me soutient : toutes les injustices, toutes les abominations, toutes les hypociisies et les mensonges qui blessent souvent noire vue, ne peuvent nous révolter contre les autorités légitimes ; on se dit que c'est un mérite de plus de les supporter avec courage et de se soumettre à la volonté de Dieu, qui nous en récompensera largement.

« Oir, toute la civilisation repose sur ce principe : uque l'âme survità la destruction du « corps I »

« Cette conception admirable assure le bon ordre dans ce monde et la justice dans l'autre.

« Les philosophes matérialistes seuls nient l'existence de l'âme ; mais les matérialistes sont des êtres charnels, attachés aux faux biens de la terre ; des ambitieux rongés d"un esprit d'envie et de convoitise, qui voudraient retirer aux peuples malheureux leur unique consolation, pour les soulever contre la société. . « lis n'ont pas une seule preuve contre l'existence de l'âme, qui nous est attestée par le consentement universel et par le témoignage de notre propre conscience.

« Cela nous suflit! L'âme est un fait que chacun peut observer à son aise, en y pensant.

« Nous allons commencer notre philosophie par l'étude de l'âme, qui jouit de tiois facultés : la seusiliililé, l'intelligence et l'aciivité. »

Voilà, mot à mot, notre première leçon de philosophie, que je viens de copier dans un

vieux cahier resté au fond d'une armoire, avec ceux de mes études de droit.

Notre professeurn'api>orl;iit jamais la moindre preuve de ce qu'il avançait luuchantrexi.-tence et l'immortalité de l'âme, excepté «le consentement universel » et « le témoignage de la conscience ». Il y en a pourtant beaucoup d'autres, et de très-fortes, mais ce n'est pas dans la philosophie de M. Cousin qu'on les trouve.

Pour M. Perrot, la philosophie n'était qu'un exercice de rhétorique; celui qui parlait le mieux avait toujours raison ; et, comme il nous faisait discuter les uns contre les autres, nous nous poussions des arguments terribles. M. Perrot, lui-mèmo, étonné de notre force, galopait dans la salle, en criant :

« C'est ça!... A la bonne heure, Nablot! Répondez, Masse, si vous pouvez!... Bon!... bon! Fameux ! C'est admiralile ! — Et vous, Bloum, qu'avez-vous à dire? Ah! c'est étonnant! Je n'ai jamais eu de classe pareille Vous méritez tous de concourir à Paris; vous tiouvez des choses qu'on n'a jamais écrites nulle part. C'est tout neuf! »

La bonne opinion qu'il avait de nous nous exaltait; nous croyions tous être des Platon, des Socrate.

Après ça, je pense qu'il n'avait pas tort d'envisager la philosophie à ce point de vue; discuter sur des idées, sans présenter aucun fait positif à l'appui, c'est perdre son temps.

Enfin, cet exercice nous déliait la langue, et plusieurs de nos camarades sont devenus d'excellents avocats.

Je pourrais maintenant vous raconter la visite de M. Ozana, inspecteur venu de Paris, tout étonné de notre loquacité singulière, de notre ardeur à la discussion et de nos arguments nouveaux.

Il me semble le voir aller et vejiir tout rêveur, en se demandant sans doute s'il devait en croire ses oreilles. Je me souviens qu'il interrogea l'un de nous, dont la voix était plus timide et moins forte que les nôtres, et qu'il lui dit d'un ton de bonne humeur:

« Allons.... allons.... ce n'est pas mal. Vous allez terminer vos études ; quelle carrière voulez-vous suivre?

— Je voudrais devenir avocat, monsieur l'inspecteur. i

— .Avocat! fit-il. Alors, mon ami, il faut 1 faire comme vos camarades, il faut crier ; f quand on crie, on ne s'entend pas, et c'est un grand avantage qu'on se donne sur les autres. >■■.

M. l'inspecteur coin prenait quelle espièce d<'

LES AiNNEES DE COLLEGE

philosopher; nous étions ; il avait sans doute la même opinion que M. Perrot en matière philosophique, et finit par lui faire compliment sur sa méthode.

J'aurais bien encore à vous parler de mes examens du baccalauréat à Nancy, et rien iiP me serait plus l'acile que de vous démontrer combien ce système d'examens est absurde, puisqu'il laisse au hasard le choix des questions sur lesquelles chaque élève doit être interrogé, de sorte que si vous avez la main heureuse, si vous tombez par exemple sur l'explication de Virgile, de la Cyropédie, et puis en histoire sur le règne de Louis XIV, en géographie sur les détroits de l'Europe, en rhétorique sur quelque chose d'aussi difficile, votre examen est une dnerie dont un élève de quatrième se tirerait très-bien ; et, dans le cas contraire, si vous avez par exemple à expliquer les chœurs de Sophocle et lesprincipesde l'entendement du docteur Kant, de Kœnigsberg, vous êtes certainement refusé d'avance.

J'eus cet horrible malheur; tous mes camarades passèrent comme une lettre à la poste, et moi je fus renvoyé pour six semaines, à la fin des vacances.

Ah! sivousaviezvumadésolation, etcomme je pleurais en rentrant à la maison, après onze heures. J'avais fait la rcuteà pied deSâarstatlt à Richepierre. C'est mon père qui m'ouvrit. Il s'était levé bien vite, m'entendant frapper au volet et croyant apprendre la bonne nouvelle.

« Eh bien, fit-il, tu es reçu? »

Je ne pus lui répondre que par les plus amers sanglots.

Et puis, il fallut se remettre à travailler pendant les vacances. M. Perrotlevait les mains au ciel, en apprenant la funeste nouvelle; il me proclamait son meilleur élève et ne pouvait rien comprendre à cette catastrophe.

La seconde fois, je fus reçu avec la mention très bkn, le seul de tous les candidats. Ce n'était pourtant pas en six semaines que j'étais devenu, d'incapable, plus capable que les autres. Que voulez-vous, je n'avais pas eu de chance.

Pour des jeunes gens riches, ce'a ne signifie rien d'avoir delà chîince ou de ne pas en avoir; pour des pauvres, cela peut entraîner la perte de leur carrière.

Un ne doit jamais laisser au hasard seul la responsabilité de faits pareils, loi squ'il est possible de les éviter par une série de mesures plus sérieuses et mieux entendues. Les épreuves écrites et le concours me paraissent les meilleurs moyens, quoique moins oxpeditil's.

Plus j'avance, plus il me reste de cuoses a ilire; mais il faut se borner, dit la rhètoriqut , l't se garder contre les entraînements de la passion.

En conséquence, je me résume.

Ce n'est pas pour mon plaisir que je viens de vous raconter mes années de collège, c'est au contraire avec un grand sentiment d'amertume; mais je crois que, dans la triste position où nous sommes, tout bon citoyen a le devoir d'éclairer les représentants du pays de son expérience et des observations qu'il a pu recueillir sur une question aussi grave que l'instruction publique.

Les habitudes de l'esprit et du corps que l'on contracte dans sa jeunesse se conservent toute la vie; mettez un enfant dans la même altitude pendant sept ans, il n'en changera jamais. Or, l'instruction du collège nous donne à tous une attitude que je trouve mauvaise , en développant outre mesure notre mémoii'e, aux dépens de l'intelligence et de la volonté, elle tend à produire des fonctionnaires et non des hommes indépendants ; elle ôte toute initiative à l'individu, pour le sovimettre à la règle, en unmol elle fait des machines.

C'est la méthode des anciens collèges royaux, perfectionnée autrefois par les jésuites pour s'emparer de notre pays : perdre beaucoup de temps en choses inutiles, laisser ignorer celles qui pourraient émanciper rhomme, en lui fournissant par l'instruction des moyens d'existence assuiés.

D'après ce système, les caractères disparaissent; chacun ayant sa case marquée d'avance et ne sachant comment vivre au dehors, y reste et se soumet à tous les gouvernements qui se présentent. J'ai vu tomber depuis quarante ans Charles X, Louis-Philippe, la République de 48, Napoléon III, et le lendemain de ces catastrophes la machine allait son train comme avant; les ruines, les fusillades, les déportations, les injustices de toute sorte n'y faisaient rien ; chaque fonctionnaire restait tranquillement à son bureau, prenant note des nouvelles autorités, des nouveaux décrets, des nouvelles mesures, et se gardant bien do plaindre ceux qu'on enlevait !

Mais ce fameux système d'instruction ne produit pas seulement des fontionnaires qui acceptent tous les gouvernements, dans la crainte de perdre leurs places, il produit aussi les faiseurs de révolutions. L'Etat ne peut pas employer tous les bacheliers que l'Université fabrique chaque année, un grand nombre restent sur le pavé. Oue peuvent faire ces malheureux avec leur grec, leur latin et leur phi-

UE MAITRE NABLOT

M. Perrot pronoai;ait des harangues (p. G7).

lùsophie ? Rien du tout ! On n'en veut pour commis ni dans l'industrie ni dans le commerce ; ils sont déclassés, irrités, et naturellement trouvent tout mal.

Au lieu du grec et du latin, si on leur avait appris les langues vivantes, la comi-tabilité, la chimie, la mécanique, réconomie pcjlitique, la géografihie et le droit commercial, ces mêmes hommes iraient, comme les Allemands et les Anglais, chercher fortune dans tons les pays du monde, portant avec eux le nom français, et ne resteraient pas ici en masse pour tout critiquer et renverser !

Baucoup d'autres, les voyant réussir, suivraient leur exemple ; la grande, la terrible question du riche et du pauvre, qui semble grandir après chaque exécution sociale.

perdrait ses chefs les plus redoutables ; et, l'exemple une fois donné, qui sait si tout ne pourrait pas secahner et se régulariser avec du temps et de la justice? Les Anglais, qui émigrenl et colonisent, n'ont jamais de révolutions; cela mérite qu'on y refléchisse.

Je crois aussi que, pour avoir de bons maîtres dans nos coUegt^s nmnicipaux, il faudrait leur faire des positions sérieuses. C'est une honte pour notre nation de payer des prolesseurs comme des garçons de bureau, une grande honte!

En outre, il semble que nous avons tort de mettre une si grande distinction entre l'instruction primaire et l'instruction secondaire, et qu'on devrait au contraire développer l'instruclion primaire le plus possible, pour rap-

TZ

DE MAITRE NABLOT

procher le peuple de la bourgeoisie, effacer cette mauvaise idée de défiance el d'envie qui les sépare, et les décider a marcher ensemble. Napoléon III, pendant ses vingt années de règne, n'a eu qu'un but toujours fixe : diviser le peuple et la bourgeoisie! Il prenait toutes ses mesures en conséquence, et qu'on le sache bien, puisqu'on ferme les yeux là-dessus, il a

parfaitement réussi : c'est dans la division des deux grandes classes de la nation qu'a poussé et vécu le bonapartisme ! Il pourrait y repousser, pour notre honte et notre démenbrement définitifs, si les bourgeois ne se dépêchent pas d'effacer cette division, en instruisant le peuple, en l'élevant, en lui accordant tout ce qui est juste.

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UNE VEILLÉE AU VILLAGE

Le défilé de la Zinzell, dans les Vosges, s'étend de Dôsenheim, eu Alsace, à Wechem, en Lorraine

Je ne connais pas d'endroit plus verdoyant au monde : chênes, hêtres, sapins; lierres et chèvrefeuilles pendus aux rochers; sorbiers aux grappes rouges et grands bouleaux blancs l'iancés sur les précipices, tout moutonne à perte de vue, tout s'épanouit dans ce long couloir de six lieues.

Malin et soir les merles, les geais, les hautesgrives, les mésanges s'appellent et s'ébattent à travers ces colonnades feuillues, comme dans une immense volière. Au milieu de cette solitivle coule la 7àv7.9\\.

Uien de plus calme en apparence. Ou croirait que les petites maisons forestières reculées dans les anses de la montagne n'ont jatnais été visitées que par leurs hôtes paisildes : le vieux garde el ses chiens, la inéuagèro qui suspend son linge aux buissons du jardinet, les enfants qui gardent les chèvres ;iu milieu des rochers ; le pécheur qui se pro-

mène lentement derrière les saules vermoulus, son tiiet sur l'épaule.

Oui, tout paraît devoir être ainsi depuis l'origine des siècles, et pourtant c'est par cette porte ouverte au milieu des Vosges qu'ont passé tous les barbares du Nord, depuis les Tribocks jusqu'aux Prussiens de Bismarck, pour envahir et piller notre malheureux pays.

Or, pendant l'automne de 1848, la digue du moulin de la Kritzmiihle, qui se trouve au milieu du défilé, s'étant rompue par l'eflet des grandes pluies, on vint m'appeler, comme entrepreneur de travaux, pour la reconstruire. L'eau, lomliant dans un ravin profond, avait tout eatraiiié, la leire el les poutres. Il fallut s'entendre avec les riverains au-dessus et audessous du vieux moulin, creuser les prés, deierrer les roches, trouver de nouveaux matériaux.

Bref, je restai là six semaines, à chercher mes ouvriers au loin, puis à me mettre à l'œuvre.

UNE VEILLÉE AU VILLAGE

Et puis, il m aida [p. 75).

Le soir, j'allais me reposer à l'auberge du père Ykel.

Représentez-vous, parmi les chaumières qui longent l'antique couvent en ruiup, une vieille masure décrépite, avec grange, écurie et hangar. Au fond du hangar des filets sèchent, pendus aux poutres, des poules dorment la tête sous l'aile, des lapins courent dans l'omiire.

On entre dans la maison par la cuisine; l'escalier de bois monte à droite ; et la vieille salle d'auberge, à gauche, toute basse, est tellement encombrée de sa longue table, de ses bancs, de son armoire, de son fourneau et de son fauteuil à crémaillère, qu'on ne sait pas où se mettre.

Tous les soirs, en l'cvenant à la nuit close.

après avoir congédié mes ouvriers, je trouvais au bout de la table mon assiette de faïence et mon petit couvert d'étain, en face d'un énorme plat de fricassée de poulet, de civet d'écureuil ou de truites au bleu; la bouteille de vin blanc et la grosse miche de pain bis à colé.

J'étais le seigneur de la maison. Les autres, père, mère, enfants, y compris la jolie cuisinière Charlotte, mangeaient des pommes de terre en robe de chambre et du lait caillé.

Les enfants auraient bien aimé du civet ou de la truite ; chaque fois, ils se retournaient sur leur banc et lorgnaient du coin de l'œil mon écuelle, en se passant le revers de la maiiciie sous le petit nez humide. Je leur faitais signe de venir ; mais le père Ykel criait :

UNE VEILLÉE AU VILLAGE

« Halte ! » disant qu'ils mangeraient de l'écureuil et de la truite quaud ils sauraient en prendre eux-mêmes.

Cela me saignait le cœur; mais le vieux ne riait pas, il reslait iullexible.

Nous mangions donc en silence ; le feu pétilhiitj les fourchettes allaient et venaient; la lampe fumeuse éclairait les figures jeunes et vieilles, graves ou riantes, les yeux éteints par l'âge ou brillants de jeunesse. Elle éclairait aussi vaguement les écheveaux de chanvre eu train de sécher au plafond, et le grand chien de chai-se maigre, assis sur son derrière, le nez allongé vers mon écuelle, attendant un os, qu'il happait toujours au vol et croquait en deux coups de mâchoire.

Dehors, pas un bruit autre que le bourdonnement de la rivière; la nuit était si sombre | sous les roches, qu'on n'y voyait pas même miroiter les flaques d'eau en temps de pluie.

Pas un passant !

Personne ne sortait pour son plaisir; et notre repas fini, la nappe levée, le sommeil commençait à nous gagner, lorsque, dans le lointain, se faisait entendre un bruit de sabots le long des murs. C'était le vieux contrebandier Jean Hurel, surnommé le Manchot, qui venait avec sa casaque en peau de chèvre et son bâton ferré. Le pauvre homme avait perdu son bras gauche dans une rencontre avec les douaniers ; c'était une vieille histoire. Il s'asseyait dans un coin et bourrait sa pipe, pendant que Charlotte lui servait un verre d'eau-de-vie. '

Quelques instants après, venait le grand ■ Fix, en veste et pantalon de toile bleue, la barbe rousse, son large feutre aplati sur la nuque. On le disait mal noté par la gendarmerie, parce qu'il vendait du gibier à tous les hôtels de Saverne, de Haguenau et de Sarrebourg ; depuis trente ans la brigade le guettait, sans avoir jamais pu le prendre. Toute sa nichée d'enfants, sous les roches, roux, adroits et hardis comme lui, faisaient le même trafic ; la mère les aidiit ; c'était pire ^ que desrenards. Fix s'asseyait tranquillement, et prenait un, deux, trois verres d'eau-de-vie, | en rêvant à je ne sais (luoi. ;

Quelquefois d'autres aussi venaient : le maître d'école Jérôme, un grand vieillard osseux et voûté, l'air triste ; et puis des bûcherons : Jean-Claude Machette, Nicolas llochart, Laurent Bastien, de véritables tètes d'apôtres, graves, pensives et sévères, mais qui ne jouissaient pas non plus de la meilleure réputation, ayant l'habitude de vendre des petiis sapins aux lioublonnières d'Alsace et des

fagots de bois vert à tous ceux qui voulaient en acheter.

Ces gens soutenaient que le bois, le gibier et le poiî-son sont a tous ceux qui mettjnt la main dessus. Ils ne causaient pas beaucoup, étant rêveurs de leur nature, et durant de longs quarts d'heure on n'entendait que le rouet de la mère Catherine.

Mais un soir qu'il pleuvait à verse et que le vent se démenait sous les roches, tout à coup le [jère Ykel, se réveillant de sa méditation, s'éciia :

a Voilà le même temps que la nuit où les alliés ont passé.... Les gueux allaient à Wéchem, avec leurs chevaux, leurs voitures et leurs canons; les officiers criaient sur la route: a Par ici!.... par ici!....» car on ne voyait pas le bout de son nez; les flambeaux; de sapin s'éteignaient l'un après l'autre; ils se seraient tous perdus dans le bois. Quel vent et quelle p.uie il faisait !

— Oui, dit le Manchot au bout d'un instant, en attirant la lampe pour allumer sa pipe; seulement il avait neigé depuis quinze jours, et la neige fondante grossissait les rivières. »

A pi es cette réflexion, il se tut, le nez on l'air, lançant de grosses bouffées au plafond ; et comme la conversation allait en rester là, je lui demandai .

« Vous vous souvenez de cela, père Hurel? Il s'est pourtant passé pas mal de temps depuis 18141

— Si je me souviens des alliés, dit-il en clignant de l'œil, je crois bien ; ils m'ont coûté assez cher! J'étais justement à Sarrebiûck, avec ma charrette pleine de contrebande : du café, du sucre, du tabac ; j'attendais une bonne occasion pour traverser la dernière ligne. Dans ce temps-là, c'était encore la peine de faire le commerce, le sucre se vendait trois livres dix sous et le Saint- Domingue n'avait pas de prix.

« Nos derniers régiments arrivaient de Co- , blenlz. Ils avaient gardé le Rhin jusqu'au 1" janvier: un peloton par-ci, un peloton I par-là, dans les îles, au milieu du brouillard. ; « Les autres : Saxons, Bavarois, Russes, Prussiens, se réunissaient en masse à Francfort. Et voilà qu'on apprend du jour au lendemain que les Autrichiens ont passé par la Suisse et qu'ils tournent déjà les Vosges. Et ce même jour nous entendons à Sairebrûck le canon de Mayence ; les alliés se mettaient en marche de notre côté tous à la fois; les noires se repliaient sur la Sarre.

« 11 fallait voir ces files d'hommes, à pied,

UNE VEILLÉE AU VILLAGE

à cheval, presque tous malades ou ble?sés, arrivw'dans la boue jusqu'au ventre, criant, jurant, deniandant du pain, do IVau-de-vie, de tout!... Et la Sarre débordée, pleine de glaçons ; et les coups de canon qui se rapprochaient, il fallait les entendre !

« Nos soldats, en se retirant, avaient fait sauter le pont entre Saint-Jean et Sarrobriick ; ils avaient détruit tous les bateaux, pour empêcher les Kaiserlicks de traverser la rivière.

« C'était une fameuse idée !..,

« Mais voilà qu'au moment où les tii'ailleurs ennemis commençaient à se montrer de l'autre côté, tout h coup le général se met à jurer comme un diable : il venait d'apercevoir avec sa îunelte un bateau qu'on avait oublié dans un petit renfoncement, sous une touffe de saules. Nous n'avions pas de canon pour le détruire.... Si les Kaiserlicks le découvraient, rien ne pourrait les empêcher de traverser la Sarre pendant la nuit et de tomber comme des loups au milieu de nos bivacs !

« Comment faire pour le ravoir?

a Un lieutenant du 6» léger, nommé Bretonville, et trois vieux soldats se sacrifient; ils se jettent à la nage.

« Moi, je regardais les bras croisés. Un des soldats passe sous les glaçons.... Bon.... il descend du côté de Trêves!.... Un autre batlait de l'aile ; il tourne, et puis bonsoir ! ... Ldernier revenait, on lui tendait des perches. Le lieutenant seul traversait le courant.

« Alors je me dis: a Hurel, si ces gueux pas- « sent, ils pilleront ta charrette... Montre que « lu es Français ! » J'avais encore mes deux bras J'ôte mes souliers, ma blouse, ma veste, et me voilà parti ! Que! froid il faisait dans cette eau déneige!... vous ne pourrez jamais le croire. En levant le nez, je ne voyais que glaçons sur glaçons, comme des tuiles sur un toit ; et le vent soufflait, il vous aveuglait; le courant aussi était terriblement fort.

a La nuit venait, je ne voyais plus clair, quand j'entends, à cinq ou six brassées devant moi, quelqu'un me dire: «Courage, camarade !» et je vois le lieutenant, la main sur le bateau, pâle et bleu comme un mort; il n'avait plus la force de grimper dessus ; c'est moi qui lui donnai le coup d'épaule, et puis il m'aida, et nous n'eûmes rien de plus pressé que d'empoigner les rames et de revenir.

tt Les soldats du 6« criaient : « Vive le lieuten'mt Bretonville ! » Naturellement les Kaiserlicks, qui nous voyaient emmener le bateau, tiraient sur nous de toutes les fenêtres. Pif!... paf!... les balles sifflaient, l'eau sautait de tous les côtés ; mais les nôtres, embusqués le

long de la rivière, répondaient ferme et empêchaient les Allemands de sortir des maisons.

« En arrivant de l'autre côté, j'étais raide comme un glaçon. Je pris mes souliers, ma blouse, ma veste, et, sauf votre respect, j'entrai presque nu à l'auberge du Moiiion d'oi\ où le vieux Mériàne me prêta des habits. 11 fciUut un bon verre d'eau-de-vie pour me remettre. Dehors, la bataille continuait au milieu delà nuit.

« Vers dix heures, après m'être bien séché et réchauffé, comme j'allais sortir atteler mon cheval et me mettre en roule, le père Mériûne accourut me dire que les douaniers entouraient ma charrette : on m'avait dénoncé !

« Tout ce que j'avais de mieux à l'aire, c'était de filer par les chemins de traverse, abandonnant tout : le cheval, la voiture et le reste, car les gueux m'auraient encore empoigné par-dessus le marché et condamné à des amendes terribles ! Je partis donc, bien triste, comme vous pensez. J'étais ruiné; il ne me restait que ma maison, une vache, un cochon, ma femrne et cinq enfants.

« Lorsque j'arrivai au Graufthâl, les Cosaques, les Wurtembergeois, toute la mauvaise race remplissait la vallée. Ils étaient entrés par Dôseiiheim, et si le commandant Meunier, à Phalsbourg, avait eu seulement quinze cents hommes, il aurait pu les arrêter tous ici et les balayer à coups de canon, comme de la paille, mais il n'avait personne. Le vieux Paradis, quelques canonniers de marine, Desmaretz l'Egyptien, Desplanches le barbier et quinze ou vingt autres bons garçons faisaient seuls le service des pièces. Ils sortaient ramasser le bétail aux environs et rentraient bien vite. Par bonheur, le vieux Rochart avait emmené ma vache avec les autres, sous la roche de la Bande-Noire, sans ça j'aurais tout perdu. N'est-ce pas, Rochart?

— Oui, dit le bûcheron, mon père a sauvé le bétail de la commune ; mais ça n'a pas empêché les gens, en février et mars, de mourir comme des mouches, à cause du froid, de la ' faim, et de la grande maladie qui suivait les Kaiserlicks, avec des bandes de loups, pour manger les morts qu'on n'enterrait pas assez profond. Ça n'a pas empêché non plus les enfants venus les années suivantes de rester minables jusqu'à la fin de leurs jours.

« Et pendant la chère année, il a fallu changer la place du cimetière derrière l'église, parce que, à force d'avoir soufl'ert, tous les vieux s'en allaient. Nous u'avions plus rien, les Allemands avaient tout pris; ils avaient démonté jusqu'aux serrures, jusqu'aux gonds

UNE VEILLEE AU VILLAGE

des fenêtres. Les bêtes périssaient aussi faute de fourrage. On cuisait les orties et même les chardons pour légumes; sans bétail, on n'a pas d'engrais, la mauvaise herbe prend le dessus, il faut bien en vivre.

« Et plus on soullrait, plus les impôts augmentaient, pour rendre leurs biens aux émigrés ; plus la partie forestière devenait dure envers les pauvres. On n'osait plus ramasser les feuilles mortes, ni les glands, ni les faînes; on aurait dit que nos rois légitimes voulaient notre extermination et qu'ils s'entendaient avec les alliés pour nous détruire. Les processions, les expiations, les pèlerinages devaient tout remplacer, avec les miracles. Tous les curés faisaient des miracles : tous les saints de pierre et toutes les saintes de plâtre et de bois des environs versaient des larmes sur nos péchés et la grande rébellion de vingt-cinq ans. Les femmes, qui n'ont pas de bon sens, couraient voir ; la mienne voulut aussi faire comme les autres, mais elle se souvient encore de la raclée terrible qu'elle reçut en rentrant dans la baraque.

tt Naturellement, les missionnaires nous prêchaient l'abstinence, à nous autres pauvres diables qui n'avions que la peau et les os ; ils nous reprochaient notre gourmandise, avec

des figures luisantes de graisse Ah ! oui,

nous en avons vu de dures sous les Bourbons !... B

Alors, tout le monde se tut, rêvant à ces grands malheurs.

Dehors, la pluie redoublait, fouettant les petites vitres avec un grelottement bizarre ; et le vent s'engouffrant dans le défilé, entre les rochers et les bois, poussait des clameurs immenses.

« Ils étaient donc beaucoup, ces Kaiserlicks, pour nous avoir repoussés si loin ? » dis-je en regardant Hurel.

Et lui, levant la main au plafond, s'écria:

« Beaucoup!... Ils étaient par milliers de miJliasses ; avec des lances, des sabres, de longs pistolets pendus à la selle, des bonnets en peau d'ours ; et puis d'autres à pied, avee des fusils sans baguette, où la cartouche descendait toute seule, en toquant la crosse par terre, des bleus, des biancs, des gris, des verts, en schako, en casquette plate, est-ce que je sais, moi? Tenez, fit-il en montrant la vallée, il en passait tellement, qu'à la fin ils s'encombraient eux-mêmes, et que leurs officiers les faisaient coucher là, dans le grand pré, les uns contre les autres, depuis Dôscnheim jusqu'à Wéchem, et que vous n'auriez pas fait un pas sans marcher dessus, sur

ine longueur de trois lieues.

<c Et ces gens ne s'entendaient pas plus entre eux, en parlant, que les animaux de toute espèce, qui miaulent, qui gloussent, qui brament, qui hennissent, sans se comprendre. .Mais leurs rois s'entendaient pour les mener contre nous; eux, ils n'en savaient rien, les pauvres misérables; ils allaient en avant à coups de botte etde cravache. Jamais je n'aurais cru qu'il exislait tant de monde sur la terre... D'où venaient-ils?... d'où venaientils?... Voilà ce que je me demande.

— Oui, dit le Grand Fix, mais il en est resté pas mal à Brienne, à la Rothière, àChampaubert, à Montmirail !.. Si vous aviez été au 34* de ligne, vous enauriez vu des tas d'habits de toutes les couleurs, sur la neige et dans la boue, le long des chemins. Par exemple, il fallait marcher! Nous tombions tantôt sur les uns, tantôt sur les auires, en faisant douze à quinze lieuespar jour. Si le roi Joseph ne s'était pas sauvé, avec l'impératrice et le roi de Rome, et si Paris ne s'était pas rendu, nous aurions fini par les tourner tous et les prendre comme dans un filet.

— Bah! fitle vieux maître d'école en hochant la tête, toutes ces batailles ne signifiaient plus rien ; nous étions perdus d'avance, les traîtres nous avaient vendus... »

Ces paroles m'étonnèrent.

« De quels traîtres parlez-vous donc, maître Jérôme? lui dis-je.

— Hé! fit-il, des royalistes... Il n'y en a pas eu d'autres dans notre pays, depuis 89. »

Et comme je le regardais tout surpris:

« Est-ce que Dumouriez, qui voulait entraîner l'armée du Nord contre la Convention, et proclamer Louis-Philippe d'Orléans roi de France, n'était pas un royaliste? reprit-il en fixant sur moi ses gros yeux un peu troubles. Et les émigrés qui marchaient à l'avantgarde de Brunswick, en Champagne, et de ■Wurraser, en Alsace, est-ce que ce n'étaient pas des royali.stes? Et Pichegru, est-ce qu'il n'était pas royaliste, quand il traitait avec le prince de Condé, pour rétabhr le roi légitime, moyennant le titre de connétable, des majorats et des millions pour lui et les siens? Et Moreau, le grand Moreau ! est-ce qu'il n'avait pas été converti au royalisme par sa femme, avant d'aller prendre le commandement de l'armée russe devant Dresde ? Et Bûurmont, cet abominable scélérat, qui a fait manquer la campagne de Belgique, en prévenant Bliicher de l'approche de l'armée française, est-ce que ce n'était pas aussi un royaliste, un l/lanc, comme on disait dans ce temps-

l'iXE VKILLKE AU VILLAC. K.

Les traîtres nous avaient vendus {p. "7).

là? Est-ce que les Boui-bons ne l'ont pas

récompensé plus tard de sa belle conduite?... a Tous les Français qui ont porté les armes contre la France, tous ceu.x qui ont appelé l'ennemi chez nous depuis 89 et qui lui ont ouvert nos portes étaient des royalistes! Ces choses sont connues de tout le monde. Les royalistes mettent le roi au-dessus de la patrie, parce qu'avec un roi ils sont les maîtres ; ils ont les places, les honneurs, l'argent, les privilèges, eniin tout! Ils sont rois chacun dans leur ville, ou daus leur village. — S'il arrivait par hasard un roi patriote, qui mît l'intérêt de la nation avant celui des nobles et des prêtres, les royalistes seraient les premiers à le combattre; ils le traiteraient de Jarr.bin!. . A'ous devriez savoir cela mieux que

ir.oi, monsieur l'entrepreneur, puisque vous avez fait vos études. »

Ainsi parla le vieux maître d'école; et tous les autres lui donnaient raison.

Moi, je ne savais quoi répondïe.

A la fin, comme j'allais entamer le chapitre de 1815, le passage des deux empereurs etdu roi de Prusse, le père Jérôme, m'inlerrompant, dit en vidant les cendres de sa pipe au bord de la table :

« Vous êies bien à votre aise, monsieurrentrepreneur, pour causer jusqu'à demain ; mais nous, c'est autre chose, il faut rentrer à la maison... Ecoutez cette pluie, comme elle tombe! Hé ! Fix, Rochart, venez-vous?»

Il s'était levé, sa grosse tête chauve touchait les poutres de la baraque.

UNE VEILLEE AU VILLAGE

Hurel vida son verre, Fi.\ et Rocharl en firent autant, et tous les quatre ensemble sorlireiit p r la cuisine, où le père Ykel les suivit la lampe à la main; et, la porte à peine ouverte, la lumière tremblotante éclaira les quatre montagnards, qui se sauvaient dansée déluge, le dos rond, la main sur le feutre ou le bonnet.

Un coup de vent referma la porte ; toute la vieille masure en trembla, et Ykel, revenant les yeux plissés, dit :

Il Hé! hé! hé! vont-ils en recevoir avant d'arriver chez eux!... Allons, Catherine, il est temps de dormir... Si monsieur Ueutrepre-

neur veut encore rester...

— Non, père Ykel, je suis comme vous, j'ai sommeil.

— Eh bien, prenez la lampe; nous trouverons bien notre lit. c

Je montai le vieil escalier, écoutant le vent pleurer au dehors d'une façon lamentable. L'idée de toutes les misères humaines, de la guerre, delà peste, de la famine, de la trahison et de la bêtise me remplissait la tète; j'en étais vraiment désolé. Pourtant, une fois couché, le bonnet de coton sur les oreilles et la couverture sur l'épaule, je finis par m'endormir à la grâce de Dieu !

LE

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