UNE
NUIT DANS LES BOIS
Mon digne oncle Bernard Hertzog, le chroniqueur, coiffé de son grand chapeau à cornes el de sa perruque grise, le bâton de montagnard à pointe de fer au poing, descendait un soir le sentier de Luppersberg, saluant chaque paysage d'une exclamation enthousiaste.
L'âge n'avait pu refroidir en lui l'amour de la science; il poursuivait encore à soixante ans son Histoire des antiquités d'Alsace, et ne se per. mettait la description d'une ruine, d'une pierre, d'un débris quelconque du vieux temps, qu'après l'avoir visité cent fois et contemplé sous toutes ses faces.
« Quand on a eu le bonheur, disait-il, de naître dans les Vosges, entre le Haut Bar, le Nideck et le Geierstein, on ne devrait jamais songer aux voyages. Où trouver de plus belles forêts, des hêtres et des sapins plus vieux, des vallées plus riantes, des rochers plus sauvages, un pays plus pittoresque et plus riche en souvenirs mémorables ? C'est ici que combattirent jadis les hauts et puissants seigneurs de Lutzelslein, du Dagsberg, de Leiningen, de Fénétrange, ces géants bardés de fer ! C'est ici que se sont donnés les grands coups d'épée du moyen âge, entre les fils aines de l'Église et le Saint-Empire. Qu'est-ce que nos guerres, auprès de ces terribles batailles où Ton s'attaquait corps à corps, où l'on se martelait avec des haches d'armes, où l'on s'introduisait le poignard par les yeux du casque? Voilà du courage, voilà des faits héroïques dignes d'ét^re
transmis à la postérité I Mais nos jeunes gens veulent du nouveau, ils ne se contentent plus de leur pays ; ils font des tours d'Allemagne, des tours de France... Que sais-je? Ils abandonnent les études sérieuses pour le commerce , les arts, l'industrie , comme s'il n^y avait pas eu jadis du commerce, de l'industrie et des arts, et bien plus curieux, bien plus instructifs que de nos jours : voyez la ligue anséatique, voyez les marines de Venise, de Gènes et du Levant, voyez les manufactui*es des FJandres, les arts de Florence, de Home, d'Anvers ! Mais non, tout est mis à l'écart, on se glorifie de son ignorance, et l'on néglige surtout l'étude de noire bonne vieille Alsace. Franchement, Théodore, franchement, tous ces touristes ressemblent aux maris jeunes et volages, qui délaissent une bonne et honnête femme pour courir après des laiderons! t
Et Bernard Hertzog hochait la tête, ses gros yeux devenaient tout ronds, comme s'il eût contemplé les ruines de Babylone.
Son attachement aux us et coutumes d'autrefois lui faisait conserver, depuis quarante ans, l'habit de peluche à grandes basques, la culotte de velours, les bas de soie noirs et les souliei^ à boucles d*argent. Il se serait cru dés* honoré d'adopter le pantalon à la mode, il aurait cru commettre une profanation s'il eût coupé sa vénérable queue de rat.
Le digne chroniqueur allait donc â Haslach, le 3 juillet i835| examiner de ses propres yeux
un petit Mercure gaulois déterré lécemment dans le vieux cloître des Augustins.
n marchait d'un pas assez leste, par une chaleur accablante; les montagnes succédaient aux montagnes, les vallées s'engrenaient dans les vallées, le sentier montait, descendait, tournait à droite, puis à gauche, et maître Hertzog s*étonnait, depuis une heure, de ne pas voir apparaître le clocher du village.
Le fait est qu'il avait appuyé sur la droite en partant de Saverne, et qu'il s'enfonçait dans les bois du Dagsberg avec une ardeur toute juvénile. Il devait, de ce train, aboutir en cinq ou six heures à Phrâmond, à huit lieues de là. Mais la nuit ct)mmencait à se faire et le sentier n'offrait déjà plus, sous les grands arbres, qu'une trace imperceptible.
C'est un spectacle mélancolique que la venue du soir dans les montagnes : les ombres s'allongent au fond des vallées, le soleil retire un à un ses rayons du feuillage sombre, le silence grandit de seconde en secçude. On regarde derrière soi : les massifs prennent à vos yeux des proportions colossales. Une grive, à la cime du plus haut sapin, salue le jour qui va disparaître, puis tout se tait. Vous entendez les feuilles mortes bruire sous vos pas, et tout au loin, bien loin, une chute d'eau qui remplit la vallée silencieuse de son bourdonnement monotone.
Bernard Hertzog était haletant, la sueur coulait de son échine, ses jambes commençaient à se roidir.
« Que le diable soit du Mercure gaulois! se disait-il; je devrais être, à cette heure, tranquillement assis dans mon fauteuil. La vieille Berbel me servirait une tasse de café bien chaud, selon sa louable habitude, et je terminerais mon chapitre des armes de Nideck. Au lieu de cela, je m'enfonce dans les ornières, je trébuche, je me perds et je finirai par me casser le cou. Boni ne l'ai-je pas dit? Voilà que je me cogne contre un arbre 1 Que les cinq cent mille diables emportent ce Mercure, et l'architecte Hâas qui m'écrit de venir le voir, et ceux qui l'ont déterré ! — Vous verrez que ce fameux Mercure ne sera qu'une vieille pierre fruste, dont personne ne découvre le nez ni les jambes, quelque chose d'informe, comme ce petit Hésus de l'année dernière à Marienlhal. Ohl les architectes... les architectes!... ils voient des antiquités partout. Heureusement je n'avais pas mes lunettes, elles seraient aplaties ; mais je vais être forcé de dormir dans les broussailles. Quel chemin! des trous de tous les côtés, des fondrières, des rochers! »
Dans un de ces moments oCi le brave homme.
épuisé de fatigue, faisait halte pourreprendie haleine, il crut entendre le grincement d'une scierie au fond de la vallée. On ne saurait se peindre sa joie lorsqu'il ne conserva plus de doute sur la réalité du fait.
« Que le ciel soit loué ! s'écria-t-il en se remettant à descendre clopin-clopant, je vais donc pouvoir me reposer. Oh I ceci me servira de leçon. La Providence a eu pitié de mon rhumatisme. Vieux fou ! m'exposer à coucher dans les bois à mon âge; c'était pour me ruiner la santé, pour m'exterminer le tempérament. Ah! je m'en souviendrai, je m'en souviendrai longtemps! »
Au bout d'un quart d'heure, le bruit de l'eau qui tombait de l'écluse devint plus distinct, puis une lumière perça le feuillage.
Maître Bernard se trouvait alors sur la lisière du bois; il découvrit, au-dessus des bruyères, un étang qui suivait la vallée tortueuse à perte de vue, et, tout en face de lui, Téchafaudage de l'usine, avec ses longues poutres noires allant et venant dans l'ombre comme une araignée gigantesque.
11 traversa le pont de bois en dos d'âne audessus de l'écluse mugissante, et regarda par la petite fenêtre dans la hutte du ségare.
Imaginez un réduit obscur adossé contre une roche en demi- voûte. Au fond de cette cavité naturelle, la sciure de bois brûlait à petit feu; sur le devant, la toiture en planches, chargée de lourdes pierres, descendait obliquement à trois pieds du sol; dans un coin à gauche, se trouvait une caisse rempUe de bruyères; quelques blocs de chêne, une hache, un banc massif et d'autres ustensiles se perdaient dans l'ombre. L'odeur résineuse du sapin en combustion imprégnait l'air aux alentours, et la fumée rougeâtre suivait une fissure du rocher.
Tandis que le bonhomme contemplait ces choses, le ségare sortant de la scierie l'aperçut et lui cria :
• Hé ! qui est là?
—Pardon... pardon... dit mon digne oncle tout surpris, un voyageur égaré.
— Hé! interrompit l'autre, Dieu me pardonne, c'est maître Bernard de Saverne. Soyez le bienvenu, maître Bernard!... Vous ne me reconnaissez donc pas?
—Mon Dieu non... au milieu de cette nuit profonde.
— Parbleu, c'est juste... je suis Christian... Vous savez, Christian... qui vous apporte votre provision de tabac de contrebande tous les quinze jours!... Mais, entrez... entrez... nous allons faire de la lumière. »
Ils passèrent alors, en se courbant, sous la petite porte basse, et le ségare ayant allumé
DNE NUIT DANS LES DOIS
une branche de pin, la Scha dans un piquet fendu servant de candélabre. Une lumière blanche comme le reflet de la lune aux froides nuits d'hiver éclaira la hutte, fouillant ses recoinsjusqu'à la cime du toit.
Ce Christian, en manches de chemise, la poitrine nue, le pantalon de toile grise serré autour des reins, avait Tair assez bonhomme; sa barbe jaune lui descendait en pointe jusqu'à la ceinture; sa tête large et musculeuse était couronnée d'une chevelure roussi hérissée; ses yeux gris exprimaient la franchise.
a Asseyez-vous, maître, dit-il en roulant un bloc de chêne devant la cheminée. Avez- vous faim?
*-Hé I mon garçon, tu sais que le grand air creuse Testomac.
—Bon, vous tombez bien... tant mieux.. • j'ai des pommes de terre à votre service ; elles sont magnifiques. »
A ce mot de pommes de terre, Toncle Bernard ne put réprimer une grimace : il se rappelait les bons soupers de Berbel, et faisait un triste retour sur les choses de ce bas monde.
Christian n*eut pas Tair de s'en apercevoir; il tira cinq ou six pommes de terre d*un sac et les jeta dans la cendre, ayant grand soin de les couvrir ; puis s*asseyant au bord de Tâtre, les jambes étendues, il alluma sa pipe.
« Mais dites donc, maître^ reprit-il, comment étes-vous ce soir à six lieues de Saverne, dans la gorge du Nideck?
—Dans la gorge du Nideck ! s'écria le brave homme en bondissant.
—Sans doute, vous pouvez voir les ruines d*ici, à deux bonnes portées de carabine. »
Maître Bernard ayant regardé, reconnut effectivement les ruines du Nideck, telles qu'il les avait décrites au chapitre xxiv* de son Histoire des antiquités d'AlsacCy avec leurs hautes tours é ventrées à la base et dominant l'abîme de la cascade.
« Et moi qui croyais être tout près de Haslachî » fit-il d'un air stupéfait.
Le ségare partit d'un immense éclat de rire.
• Aux environs d'Haslach? vous en êtes à plus de deux lieues. Je vois ce que c'est, vous avez mal pris à Tembranchement du vieux chêne : au lieu d'aller à gauche, vous avez tourné à droite. Il faut ouvrir l'œil au milieu des bois; quand on se trompe d'une ligne au départ, ça fait des lieues à la fin. Hé! hé! hé!»
Bernard Hertzog, à celte révélation, parut consterné.
« Six lieues de Saverne, murmurait-il, six lieues de montagnes ! £t dire qu'il faudra encore en faire deux autres demain, ça fera huit.
— Bahl je vous servirai de guide jusqu'à la
route, dans la vallée. Vous arriverez à Haslach de bonne heure. Et puis, songez que vous avez encore de la chance.
—De la chance... tu veux rire, Christian!
—Eh oui, de la chance. Vous auriez fort bien pu passer la nuit dans les bois. Si Torage, qui s'avance du côté du Schnéeberg, vous avait surpris en route, c'est alors que vous auriez pu vous plaindre : la pluie sur le dos et le tonnerre tapant à droite, à gauche, comme un aveugle. Tandis que vous allez avoir un bon lit, fit-il en indiquant la caisse; vous dormirez là comme une souche^ et demain, à la fraîcheur, nous partirons; vos jambes seront dégourdies, vous arriverez tranquillement.
— Tu es un bon enfant, Christian, répondit Bernard Jes larmes aux yeux. Tiens, passe-moi une de tes pommes de terre, que je me couche ensuite. C'est la fatigue qui me pèse le plus. Je n'ai pas faim, une seule pomme de terre bien chaude me suffira.
— En voici deux, farineuses comme des châ* taignes. ffoûtez-moi ça, maître, prenez un petit verre de kirschenwasser et puis étendez* vous. Moi, je vais me remettre à Ton vrage ; il faut que je fasse encore quinze planches ce soir. •
Christian se leva, posa la bouteille de kirschenwasser au rebord de la fenêtre et sortit. Le mouvement de la scie, un instant suspendu , reprit aussitôt sa marche au bruit tumultueux des flots.
Quant à maître Hertzog, tout étonné de se voir* dans celte solitude lointaine, entre les ruines du Nideck et du Dagsberg, il rêva longtemps à la route qu'il lui faudrait faire encore pour regagner ses pénales. Puis, suivant le cours de ses méditations habituelles, il se prit à repasser les chroniques, les légendes, les histoires plus ou moins fabuleuses, héroïques ou barbares des anciens maîtres du pays. Il remonta jusqu'aux Triboques,serappelantClovis, Chilpéric,Théodoric, Dagobert, la lutte furieuse de Bruneliaut et de Frédégonde, etc., etc. Il vit passer tous ces êtres féroces devant ses yeux. Le vague murmure des arbres, l'aspect sombre des rochers, favorisaient cette singulière évocation. Tous les personnages de la chronique se trouvaient là sur leur théâtre : entre Tour.s le sanglier et le loup.
Enfin, n'en pouvant plus, le bonhomme suspendit son feutre à Tun des crocs de la muraille et s*êtendit sur les bruyères. Le grillon chantait dans sa couche odorante, quelques étincelles couraient sur la cendre tiède ; insensiblement ses paupières s'appesantirent... il s'endormit profondément.
UNE NUIT DANS LES BOIS
Maître Bernard Herizog dormait depuis deux bonnes heures, et le bouillonnement de l'eau, tombant de la digue, interrompait seul ses ronflements sonores, quand tout à coup une voix gutturale, s'élevant au milieu du silence, s'écria :
« Droctufle! Droctuflel as-tu donc tout oublié?»
I/accent de cette voix était si poignant, que maître Bernard, réveillé en sursaut, sentit ses cheveux se dresser d'horreur. Il s'appuya sur les coudes et regarda, les yeux écarquillés. La hutle était noire comme un four. Il écouta : plus un souffle, plus un soupir; seulement au loin, bien loin, par delà les ruines, un tintement sonore se faisait entendre dans la montagne.
Bernard, le cou tendu, exhala un profond soupir, puis au bout d'une minute il se prit à bégayer :
« Qui est là? Que me voulez- vous? »
Personne ne répondit.
« C'est un rêve, se dit-il en se laissant retomber dans la caisse. Je me serai couché sur le cœur. Les rêves, les cauchemars ne signilient rien... absolument rien I »
Mais il terminait à peine ces réflexions judicieuses, que la môme voix, s'élevant de nouveau, s'écria :
«Droctufle!... Droctufle!... souviens-toi! ■
Pour le coup, mattre Hertzog sentit la peur
Î grimper le long de son échine : il essaya de se ever pour fuir, mais l'épouvante le fit retomber dans la caisse; et, tandis que son esprit troublé ne voyait plus autour de lui que fantômes, apparitions surnaturelles, un coup de vent furieux, s'engoufTrant tout à coup dans la cheminée, remplit la hutte de mille sifflements lugubres.
Puis le silence s'étant rétabli, le cri : « Droctufle!.. Droctufle!.. • retentit pour la troisième
fois.
Et comme inaitre Bernard, ne se possédant plus, cherchait à fuir, le nez contre la muraille, et ne pouvait sortir de sa caisse, la voix poursuivit, en psalmodiant, avec des repos et des accents bizarres :
« La reine Faileube, épouse de notre seigneur Chilpéric... la reine Faileube, ayant su que Septimanie... que Septimanie, la gouvernante des jeunes princes, avait conspiré la mort du roi... — la reine Faileube dit à son
seigneur : a Seigneur, la vipère attend votre sommeil pour vous mordre au cœur... Elle a conspiré votre mort avec Sinnégisile et Gallomagus... Elle a empoisonné son mari, votre fidèle Jovius, pour vivre avec Droctufle... Que votre colère soit sur elle comme la foudre, et votre vengeance comme une épée sanglante!» Et Chilpéric, ayant assemblé son conseil au château de Nideck, dit : « Nous avons réchauffé la vipère... elle a conspiré notre mort... qn^elle soit coupée en trois morceaux!... Que Droctufle, Sinnégisile et Gallomagus périssent avec elle! que les corbeaux se réjouissent !...■ Et les leudes dirent : «Ainsi soit-il... La colère de Chilpéric est un abîme où tombent ses ennemis! » Alors Septimanie étant amenée pour l'aveu, un cercle de fer comprima ses tempes, et les yeux jaillirent de sa tête, et sa bouche sanglante murmura : « Seigneur, j'ai péché contre vous... Droctufle, Gallomagus et Sinnégisile ont aussi péché! ■ Et, la nuit suivante, une guirlande de morts se balançait aux tours du Nideck... Les oiseaux des ténèbres se réjouissaient!... — Droctuflel... que n'ai- je pas fait pour toi?... Je te voulais roi... roi d'AuEtrasie... et tu m'as oubliée!... »
La voix gutturale se tut, et mon oncle Bernard, plus mort que vif, exhalant un soupir plein de terreur, murmura :
« Seigneur Dieu!... ayez pitié d'un pauvre chroniqueur qui n'a jamais fait de mal... ne le laissez pas mourir sans absolution... loin des secours de notre sainte Église! »
La grande caisse de bruyères, à chacun de ses efforts pour s'échapper, semblait s'approfondir. Le pauvre homme s'imaginait descendre dans un gouffre, quand, fort heureusement, Christian reparut en s'écriant :
« Eh bien, maître Bernard, que vous avais-je dit? Voici l'orage. »
En même temps, la hutte se remplit d'une vive lumière, et mon digne oncle, qui se trouvait en face de la porte, vit toute la vallée illuminée, avec ses innombrables sapins pressés sur les pentes de la gorge comme Therbe des champs, ses rochers entassés pêle-mêle dans l'abîme, le torrent roulant à perte de vue ses flots bleus sur les cailloux du ravin, et les tours du Nideck debout à quinze cents pieds dans les airs.
Puis les ténèbres grandirent. C'était le pre. mier éclair.
Dans cet instant rapide, il vit aussi une figure repliée sur .elle-même au fond de la hutte, mais sans pouvoir se rendre compte de ce que c'était.
De larges gouttes commençaient à tomber sur le toit. Christian alluma une ételle, et
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UNE NUIT DANS LES BOIS
voyant maître Bernard les doigts cramponnés au bord de la caisse, la face pâle et toute baignée de sueur :
• MailreBernard,8'écria-t-il,qu'avez-vous? »
Mais lui, sans répondre, indiqua du doigt la figure accroupie dans l'ombre : c'était une vieille, mais si vieille, si jaune, le nez si crochu, les joues si ratatinées, les doigts si maigres, les jambes si grêles, qu'on eût dit une vieille chouette déplumée. Elle n'avait plus qu'une mèche de cheveux gris sur la nuque, le reste de sa tête était chauve comme un œuf. Sa robe de toile filandreuse recouvrait un petit squelette concassé. Elle était aveugle, et l'expression de son front indiquait la rêverie éternelle.
Christian , au geste de mon oncle , ayant tourné la tête, dit simplement :
« C'est la vieille I>mengarde, l'ancienne diseuse de légendes. Elle attend pour mourir que la grande tour s'écroule dans la cascade.»
L'oncle Bernard, stupéfait, regarda le ségare : il n'avait pas l'air de plaisanter, au contraire, il paraissait fort grave.
a Voyons, fit le brave honmie, tu veux rire, Christian ?
—Rire! Dieu m'en garde! Telle que vous la voyez, cette vieille sait tout : l'âme des ruines est en elle!... Du temps des anciens maîtres de ces châteaux, elle vivait déjà! »
Pour le coup, l'oncle Bernard faillit tomber à la renverse.
« Mais tu n'y songes pas, s'écria-t-il, le château de Nideck est démoli depuis mille ans]
—Eh bien, quand il y aurait deux mille ans, fit le ségare en se signant devant un nouvel éclair, qu'est-ce que ça prouve? Puisque l'àme des ruines est en elle!... Il y a cent huit aos qu'Irmengarde vit avec cette âme, qui était avant chez la vieille Edith d'Haslach; avant Edith, elle était chez une autre...
—Et tu crois cela?
—Si je le crois ! C'est aussi sûr, maître Bernard, que le soleil reviendra dans trois heures. La mort, c'est la nuit ; la vie, c'est le jour. Après la nuit vient le jour, après le jour la Quit, ainsi de suite. Et le soleil, c'est l'âme du ciel^ la grande âme; et les âmes des saints sont comme des étoiles qui brillent dans la nuit^ et qui reviennent toujours. »
Bernard Hertzog ne dit plus rien; mais, s'étant levé, il se prit à considérer avec défiance la vieille, assise au fond d'une niche taillée dans le roc. Il aperçut, au-dessus de cette niche^ de grossières sculptures représentant trois arbres entrelacés, ce qui formait une sorte de couronne ; et, plus bas, trois crapauds sculptés dans le granit.
Trois arbres sont les armes des Triboques (drayen bûchen); trois crapauds, les armes franques mérovingiennes.
Qu'on juge de la surprise du vieux chroniqueur; à l'épouvante succédait, dans son espri', la convoitise.
« Voici le plus antique monument de la race franque dans les Gaules, pensait-il, et cette vieille ressemble à quelque reine déchue, oubliée là par les siècles. Mais comment emporter la niche? •
11 devint tout rêveur.
On entendait alors, au fond des bois, le galop rapide d'un troupeau de gros bétail , de sourds mugissements. La pluie redoublait; les éclairs, comme une volée d'oiseaux effarouchés dans les ténèbres, se touchaient du bout de Faite, l'un n'attendait pas l'autre, et les roulements du tonnerre se succédaient avec une fureur épouvantable.
Bientôt l'orage plana sur la gorge du Nideck, et les détonations, répercutées par les échos des rochers, prirent alors des proportions vraiment grandioses : on aurait dit que les montagnes s'écroulaient les unes sur les autres.
A chaque nouveau coup, l'oncle Bernard baissait instinctivement la tête, croyant avoir reçu la foudre sur la nuque.
« Le premier Triboque qui se bâtit une hutte n'était pas un sot, pensait-il; ce devait être un homme de grand sens, il prévoyait les variations de la température ! Que deviendrions-nous à celte heure, et par un temps semblable, sous le ciel? Nous serions bien à plaindre ! L'invention de ce Triboque vaut bien celle des machines à vapeur ; on aurait dû conserver son nom. •
Le digne homme terminait à peine ces réflexions, lorsqu'une jeune fille de quinze ans au plus, coiffée d'un immense chapeau de paille en parapluie, la jupe de laine blanche toute ruisselante et ses petits pieds nus couverts de sable, s'avança sur le seuil et dit en se signant :
« Que le Seigneur vous bénisse I
--Amen/ • répondit Christian d'un accent solennel.
Cette jeune fille offrait le type Scandinave le plus pur : des couleurs roses sur un visage plus pâle que la neige, de longues tresses flottantes si fines et si blanches, que la nuance paille la plus affaiblie en donnerait â peine l'idée. Elle était haute et svelte, et son regard d'azur avait un charme inexprimable.
Maître Bernard resta quelques instants en extase, et le ségare, s'approchant de la jeune fille, lui dit avec douceur :
LiNK NUIT DANS LES BOIS.
Elle travcrsi rapidfnicnt la prairie lu
« Soyez la bienvenue, Fuidrade. Irmengarde dort toujours... Quel lempsl.. l'orage ne vat-il pas se dissiper!
— Oui, le vent l'emporte vers la plaine; la pluie finira avant le jour. •
Puis, sans regarder maître Bernard, elle alla s'asseoir près de la vieille, qui parut se ranimer :
■ Fuidrade, dit-elle, la grande tour eat encore debout T
— Ouil .
La vieille courba la tête, et ses lèvres s'agitèrent.
Après les derniers coupa de foudre, une pluîe battante s'était mise à tomber. On n'entendait p!us dans la vallée ténébreuse que ce clapotement immense, continu, de l'averse; le rou-
lement des flots débordés dans le ravin; puis d'instants en instants, quand la pluie semblait se ralentir, de nouvelles ondées, plus rapides, plus impétueuses.
Au fond de la hutte, personne ne disait mot; on écoutait... on se sentait heureux d'avoir un abri.
Dans l'intervalle de deui averses, le tintement sonore que l'oncle Bernard avait entendu dans la montagne, au moment de son réveil, passa lentement sous la petite fenêtre de la hutte, et presque aussitôt une grosse léte cornue, plaquée de taches noires et blanches, la tête d'une superbe génisse, s'avança sous la porte.
« Hé ! c'est Waldine, s'écria Christian en riant; elle vous cherche, Fuidrade I •
UNE NUI*^ DANS LES DOIS
Buvu 1 mtmt, fll-elle. IPïgi: S3.)
La bonne béta, calma et paisible, aprëB avoir regardé quelques secondes, s'avaaça jusqu'au milieu de l'âtre et vint flairer taTieille Irmengaide.
• Va-t'en, disait Fuldrade, ra-t'en avec les autres. •
Et la génisse, obéissante, retourna jusque SOI le senil de la scierie. Hais l'eau qui tombait par torrents parut la faire réfléchir ; elle resta là, spectatrice du déluge, balançant la qoeue et mugissant d'un air mélancolique.
Au bout de vingt minutes, le temps s'éclairdt, le jour commençait àpoindre, et Waldine, se décidant enfin, sortit giavement comme elle était venue.
L'air frais pénétrait dans la hutte avec les mille parfums du lierre, de lamousse, du chè-
vrefeuille, ranimés par la pluie. Les oiseaux ' des bois, le rouge-gorge, la grive, le merle, s'égosillaient sous le feuillage humide: c'étaient des frissons d'amour, des frémissements d'ailes à vous épanouir le cœur.
Alors maître Bernard, sortant de sa râverie; fit quatre pas au dehors, leva les yeux et vit quelques nuages blancs voguer en caravanes vaporeuses dans le ciel désert. Il vit aussi sur la c6le opposée tout le troupeau de bœufs, de vaches et de génisses abrités sous la roche creuse:lesuns, majestueusement étendus, les genoux ployés, I'cbH endormi, les autres,lecou tendu, mugissantd'une voix solennelle. Quelques jeunes bé tes contemplaient tes festons de chèvrefeuille pendus au graui>, et semblaieutenaspirerlesparfumsavec bonheur.
UNE NUIT DANS LES BOIS
Toutes ces formes diverse?, toutes ces attitudes se détachaient vigoureusement sur le ■fond rougedlre de la pierre ; et la voûte immeuse de la caverne, toute chargée de sapins et de chênes aux larges racines incrustées dans le roc, donnait à ce tableau un air de grandeur magistrale.
• Eh bi( tiau, voici 1
Puis s'a(
. Fuldff lard de la i Je ne puis riez-vous p
Fuldradi cbéne, dac regarda ms
■ Aiiend
Elle Irav l'eau des g pieds, en gi che de la g vèrent con toutes l'un elle se mit vache blao'
piëresdemi-closeB,etsembIaitbienheureusede saprérérence.
Quand le cuveau fut plein, Fuidrade s'empressa de revenir, et le présentant à maître Bernard :
• Buvez à même, ât-elle en souriant, le lait chaud se prend ainsi dans la montagne. •
Ce que S t le bonhomme, eu la remerciant mille fois, et vantant la qualité supérieure de ce lait écumeu^f, aiomalique, formé des plantes sauvages du Schnéeberg.
Fuidrade paraissait contente de ses éloges ; et Christian, quf venait de mettre sa blouse, debout derrière eux, le bâion à la main, attendit la Ile de ses compliments pour s'écrier :
• En route, maître, en route I... Nous avons de l'eau maintenant, la roue de la scie va tourner six semaines sans s'arrêierj il faut que je sois de retijui* pour neuf heui'ea. •
Et ils partirent, suivant le sentier sablonneux qui longe la cAte.
• Adieu, dit maître Bernard à la jeune fille, en se retournant tout ému, que le ciel vous rende heureuse! ■
Elle inclina do::cement la tête sans répondre, et, les ayant suivis du regard jusqu'au détour de la vallée, elle rentra dans la boitte et fut s'asseoir à cûtè de la vieille.
Le lendemain, vers six heures du soir, Bernard Hertzog, de retour à Saveme, était assis devant son bureau, et consignait, au chapitre des antiquités du Dagsberg, sa découverte des armes mérovingiennes dans la hutte du ségare du Nideck.
Plus tard, il démontra que les mots Triboei, Tribocci, Trihunci, Tnbochi et Triboques, se rapportent tous au même peuple et dérivent des mots germains rfrayen bûclien, qui signifient trois hêtres. Il en cita comme preuve évidente les trois arbres et les trois crapauds du Nideck, dont nos rois ont fait dans la suite Ut trois fleurs de Us.
Tous les antiquaires d'.llsace lui envièrent cette magnifique découverte ; son nom ne fut plus invoqué sur les deux rives du Rhin que précédé des titres: dodus, doclissimus , entdilus Dernordus... chose qui le gonfiait d'aise et lui faisait prendre une physionomie presque solennelle.
Maintenant, mes chers amis, si vous êtes curieux de savoir ce qu'est devenue la vieille Irmengarde, ouvrez le tome II des Aiinala archéologiquti de Bernard Hertzog, et vous trouverez à la date du 16 juillet 1836 la note suivante :
• La vieille diseuse de légendes Irmengarde, surnommée l'Ame des ruines, est morfe la nijit dernière, dans la hutte du séyare Christian.
> Chose «tonnante, à la même heure, et, pour ainsi dire, à la même minute, la grande tour du Nideck s'est écroulée dans la cas* cade.
• Ainsi disparaît le plus antique monument de l'architecture mérovingienne, dont l'historien Schlosser a dît : etc., etc., etc. >
UN t) VUE NUIT DANS LliS BOIS.
LA
REINE DES ABEILLES
. En allant de Motiers- Travers à Boudry, vers Neufchâtel, — dit le jeune professeur de botanique , — vous suivez une route encaissée entre deux murailles de rochers d'une élévation prodigieuse ; elles atteignent jusqu'à cinq et six cents pieds de hauteur à pic , et sont tapissées de plantes sauvages , de basilic des montagnes {thymus alpinus), de fougères (polypodium) y de brimbelles (vitis idœa), de lierre terrestre et autres végétations grimpantes d'un
effet admirable.
• Le chemin serpente dans ce défilé : il monte, descend, tourne, se ralentit ou se précipite , selon les mille sinuosités du terrain. Des roches grises le dominent en demi-voûte; d'autres s'écartent et vous laissent voir des lointains bleuâtres, des profondeurs sombres et mélancoliques, des pans de sapins à perte de vue.
« Derrière tout cela coule la Reuss. qui bondit en cascades , se traîne sous les halliers, écume, fume et tonne dans les abîmes ; les échos vous apportent le tumulte et le mugissement de ses flots , comme un bourdonnement immense, continu.
• Depuis mon départ de Tubingue, le temps avait toujours été beau ; mais , comme j'atteignais le sommet de cet escalier gigantesque, à deux lieues environ du petit village de Noirsaigue, tout à coup je vis passer au-dessus de ma têlB de grands nuages grisâtres, qui bientôt envahirent tout le défilé. Quoiqu'il ne fût encore que deux heures de l'après-midi, le ciel devint sombre comme à l'approche des ténèbres, et je prévis un orage épouvantable.
t Portant alors mes regards en tous sens pour chercher un abri, j'aperçus , par une des larges embrasures qui vous ouvrent la perspective des Alpes, sur la pente qui s'incline vers le lac, un antique chalet tout gris, tout moisi, avec ses petites vitres rondes, sa toiture en auvent chargée de larges pierres, son escaUer exté-
rieur à rampe sculptée et son balcon eu corbeille, où les jeunes filles de la Suisse suspendent leurs blanches chemises et leurs petites jupes coquelicot.
« A gauche de cette construction , un vaste rucher, posé sur des poutrelles en balcon, for* mait saillie au-dessus de la vallée.
« Vous pensez bien que , sans perdre une minute, je me mis à bondir dans les bruyères pour gagner ce refuge , et bien m'en prit : j^en ouvrais à peine la porte, que Touragan se déchaînait au dehors avec une fureur terrible ; chaque coup de vent semblait devoir enlever la baraque , mais ses fondements étaient solides, et la sécurité des braves gens qui m'accueillirent me rassura complètement sur de pareilles éventualités.
« Là vivaient Walter Young , sa femme Catherine, et leur fille unique , la petite Rœsel.
• Je restai trois jours chez eux ; car le vent, qui tomba vers minuit , avait amassé tant de brumes dans la vallée de Neufchâtel, que notre montagne en était littéralement noyée ; on no pouvait faire vingt pas hors du chalet sans se perdre. Chaque matin, en me voyant prendre mon bâton et boucler mon sac, les braves gens s'écriaient :
« — Seigneur Dieu î qu'allez- vous faire, monsieur Hennétius ? Gardez- vous bien de partir : vous n'arriveriez nulle part. Au nom du ciel, restez parmi nous. »
« Et Young, ouvrant la porte, s'écriait :
« — Voyez, Monsieur I ne faudrait-il pas être las de vivre, pour se hasarder dans les rochers ? La sainte colombe elle-même ne retrouverait pas son arche au milieu d'un pareil brouillard. ■
a Un simple coUp d'œil sur la côte suffisait pour me décider à remettre mon bâton derrière la porte.
• Walter Young était un homme du vieux
LA RBINE DES ABEILLES
temps. 11 approchait de la soixantaine. Sa large tête avait une expression calme et bienveillante : c'était une vraie tête d*apôtre. Safeumie, coiffée d'un grand bonnet de taffetas noir, p&le et rêveuse, offrait un caractère analogue^
« Ces deiix silhouettes , se découpant sur les petites vitres à mailles de plomb du chalet, réveillaient en moi de lointains souvenirs, comme ces peintures d'Albert Durer, dont la vue seule nous reporte à la vie croyante, aux mœurs patriarcales du XV* siècle. Les longues poutres brunes de la salle, la table de sapin, les chaises de frêne à dossier plat percé d'un cœur, les gobelets d'étain , l'étagère couverte d'antiques vaisselles fleuronnées , le Christ de vieux buis sur ébène et l'horloge vermoulue , avec ses poids sans nombre et son cadran de faïence, complétaient l'illusion.
« Mais ime figure autrement touchante était celle de leur fille, la petite Rœsel. lime semble la voir encore avec sa toque de crin à grands rubans de moire, son fin corsage serré d'un gros flot bleu retombant sur les genoux, ses petites mains blanches croisées dans l'attitude de la rêverie, ses longues tresses blondes : — toute cette nature svelte, gracieuse, aérienne, — oui, je vois Rœsel assise dans, le grand fauteuil de cuir, contre le rideau bleu de l'alcôve, souriant tout bas, écoutant et rêvant.
« Dès mon arrivée , sa douce figure m'avait ému , et je m'étais demandé d'où venait son air souffrant et inêlancolique. Pourquoi fléchissait-elle son beau front pâle ? pourquoi ne levait elle jamais les yeux? Hélas! la pauvre enfant était aveugle de naissance.
« Jamais elle n'avait vu l'immense paysage du lac , sa nappe d'azur qui se fond avec tant d'harmonie dans le ciel , les barques de pêcheurs qui le sillonnent, les cimes boisées qui le dominent et se l'eflëtent en tremblotant dans ses ondes ; les roches moussues , les plantes alpestres si vertes , si vivaces, si splendides de couleur ; ni le soleil couchant derrière les glaciers, ni les grandes ombres du soir couvrant les vallons, ni les genêts d'or, ni les bruyères sans fin, rien ! Elle n'avait rien vu de ce qu'on voyait chaque jour des fenêtres du chalet.
« Quelle amère et triste ironie ! me disais-je en face des petites vitres rondes , — plongeant un regard dans la brume et pressentant le retour du soleil, — quelle poignante ironie du sort ! Être aveugle ici I en face de cette sublime nature, de cette grandeur sans bornes 1 être aveugle I ... 0 mon Dieu, qui peut juger tes décrets impénétrables I qui peut contester la juclice de tes sévérités, même lorsqu'elles, s'appesantissent sur l'innocence! Mais être aveugle en présence de tes œuvres les plus
grandes ! Quel crime la pauvre enfant a-t-elle pu commettre, pour mériter de telles rigueurs?»
c Et je rêvais à ces choses.
« Je me demandais aussi quelles compensations la miséricorde divine pouvait accorder à sa créature, après l'avoir privée du plus grand de ses bienfaits. Et, n'en trouvant aucune , je doutais de sa puissance.
c L'homme présomptueux, a dit le roi-poéte, « ose se glorifier dans sa science et juger l'É- « ternel ! mais sa sagesse n'est que folie, et c ses lumières ne sont que ténèbres. »
c En ce jour, un grand mystère de ia, nature devait m'être révélé, sans doute pour humihermon orgueil, et m'apprendre que rien n'est impossible à Dieu ; qu'il ne tient qu'à lui de multipUer nos sens et d'en gratifier ceux qui lui plaisent.... »
Ici le jeune professeur puisa dans sa tabatière d'écaillé une légère prise, qu'il aspira délicatement de sa narine gauche, les yeux levés au plafond d'un air contemplatif; puis, au bout de quelques secondes, il poursuivit en ces termes :
« Ne vous est-il pas arrivé quelquefois, mes chères dames, lorsque vous parcouriez la campagne aux beaux jours d'été, — surtout après un court orage, alors que l'air tiède, les blanches vapeurs, et les mille parfums des plantes vous pénétraient et. vous réchauffaient ; quels feuillage des grandes allées solitaires, des berceaux, des buissons, se penchait vers vous, comme pour vous saisir et vous embrasser ; que les petites fleurs, les pâquerettes, les vergismeinnicht, lès vôliibilis à l'ombre des charmilles, sur le frais gazon, et les mousses du sentier levaient leur capuche et vous suivaient d'un long... long regard, — ne vous est-il pas arrivé d'éprouver une langueur indicible, de soupirer sans cause apparente, de répandre même des larmes et de vous demander : « Mon Dieu.... mon Dieu.... d'où vient que tant d'amour me pénètre? D'où vient que mes genoux fléchissent ? D'où vient que je pleure ? »
c D'où cela venait. Mesdames? Mais de la vie, de l'amour des milliers d'êtres qui vous entouraient, qui se penchaient vers vous, qui vous appelaient, qui s'élançaient pour vous retenir et murmuraient tout bas: c Je t'aime! je t'aime ! reste ! oh ! ne me quitte pas ! •
• Cela venait de ces mille petites mains, de ces mille soupirs, de ces mille regards, de ces mille baisers de l'air, du feuillage, de la brise, de la lumière, de toute celte création immense, de cette vie universelle, de cette âme multiple, infinie, répandue dans le ciel, sur la terre et dans les ondes.
t Voilà, Mesdames, ce qui vous faisait U:m-
bler, soupirer et vous asseoir au revers du sentier le visage incliné sur les genoux, san-* glotant et ne sachant sur qui répandre ce trop • plein de sentiment qui débordaitde votre cœur. Oui, telle était la cause de votre émotion profonde.
« Mais, à cette heure, imaginez Tenthousiasme recueilli, le sentiment religieux d'un étrequiseraittoujoursdans une pareille extase. Fût-il aveugle, sourd, misérable, abandonné de tous, croyez-vous qu'il aurait rien à nous envier? que sa destinée ne serait pas infiniment plus belle que la nôtre? Pour moi, je n'en doute pas.
« Sans doute, me direz -vous, mais c'est impossible ; Tâme humaine succomberait sous le poids d'une félicité pareille. Et d'ailleurs, d'où lui viendrait-elle? Quels organes pourraient lui transmettre partout et toujours le sentiment de la vie universelle ? »
c Je l'ignore, Mesdames; cependant, écoutez et jugez.
« Le jour même de mon arrivée au chalet, j'avais fait une remarque singulière, c'est que la jeune aveugle s'inquiétait surtout des abeilles. Tandis que le vent soufflait au dehors, Rœsel, le front penché dans ses mains, semblait fort attentive :
« — Père, dit-elle, je crois qu'au fond du rucher, la troisième ruche à droite est encore ouverte. Allez voir, l'orage vient du nord; toutes les abeilles sont rentrées, vous pouvez fermer la ruche, d
« Et le vieillard, étant sorti par une porte latérale, vint dire :
«—C'est bien... j'ai fermé, mon enfant. • « Puis, une demi-heure après, la jeune &lle, 86 réveillant de nouveau comme d'un rêve, murmura :
• — Il n'y a plus d'abeilles dehors, mais sous le toit du rucher, quelques-unes attendent; elles sont de la sixième ruche, près de la porte. Allez leur ouvrir, mon père. »
« Et le vieux sortit aussitôt. Il resta plus d'un quart d'heure ; puis il revint prévenir sa fille que tout était en ordre^ que les abeilles venaient de rentrer. L'enfant inclina la tête et répondit :
•—C'est bon. »
« Alors elle parut s'assoupir.
« Moi, debout près du fourneau, je me perdais dans un abîme de méditations: comment la pauvi-e aveugle pouvait-elle savoir que dans telle ou telle ruche toutes les abeilles n'étaient pas rentrées? que telle autre ruche était ouverte ? Cela me paraissait inconcevable ; mais, arrivé d'une heure au plus, je ne me croyais pas le droit d'interroger mes hôtes sur leur
fille: il est pénible d'entretenir les gens d'un sujet qui les affecte.
« Je supposai que Young cédait aux observations de son enfant, pour lui faire croire qu'elle rendait des services, que sa prévoyance préservait les abeilles d'une foule d'accidents. Cette idée me parut la plus simple; je n'y réfléchis pas davantage.
« Nous soupâmes vers sept heures, de lait et de fromage ; et, la nuit venue, Young me conduisit dans une assez vaste chambre au premier, meublée d'un lit et de quelques chaises, et toute boisée de sapin, comme cela se rencontre dans la plus grande partie des chalets de la Suisse. Vous n'êtes séparé de vos voisins que par des cloisons ; chaque pas, chaque parole retentit à vos oreilles.
« Cette nuit-là, je m'endormis aux sifflements de la rafale^ et aux grelottements des vitres fouettées par la pluie.
• Le lendemain, le vent était tombé ; nous étions plongés dans la brume. En m'éveillant, je vis mes petites vitres toutes blanches, ouatées de brouillard. Ayant ouvert ma fenêtre, la vallée m'apparutcomme une immense étuve; quelques flèches de sapins dessinaient seules leur profil à la cime des airs, dans cet amas de vapeurs : au-dessous, les nuages s'accumulaient par couches régiflières jusqu'à la surface du lac : tout était calme^ immobile, silencieux.
« En descendant à la salle, je trouvai mes hôtes assis autour de la table, en train de dô« jeûner.
•—Nous vous attendons ! s'écria Young d'un accent joyeux.
« — Pardonnez-nous, dit la mère, c'est notre heure de déjeuner.
• — Oh I c'est bien... .c'est bien.... je vous remercie de ne pas faire attention à ma paresse. •
« PiOesel paraissait plus gaie que la veille; de plus fraîches couleurs animaient ses joues.
« — Le vent est tombé, dit-elle; tout s'est bien passé.
«—Faut-il ouvrir le rucher? demanda Young.
• — Non... non... les abeilles se perdraient dans le brouillard. Et puis, tout est trempé d'eau : les ronces et les mousses en ^ont pleines; il s'en noierait beaucoup au moindre coup de vent. Attendons !... Ah ! je le sais bien, elles s'ennuient, elles voudraient travailler. De manger leur miel au lieu d'eu recueillir, ça les tour* mente, mais je ne veux pas en perdre. Demain^ nous verrons.»
• Les deux vieillards écoutaient d'un air grave.
a Vers neuf heures, la jeune aveugle voulut visiter ses abeilles; Young et Catherine la sui-
LA REINE DES ABEILLES
virent ; je fis comme eux, par un sentiment de curiosité bien naturelle.
• Nous traversâmes la cuisine, dont la porte s'ouvrait sur une étroite terrasse en plein air. Au-dessus de cette terrasse s*élevait le toit du rucher; il était de chaume, et de son rebord tombaient un magnifique chèvrefeuille et quelques festons de vigne sauvage. Les ruches^se pressaient surtrois rayons.
« Bœsel allait de l'une à l'autre, les caressant de la main et murmurant :
« — Un peu de patience.... un peu de patience.... Il fait trop de brume ce matin... Oh I les avares, qui se plaignent ! •
« Et Ton entendait à l'intérieur un vague bourdonnement, qui grossissait jusqu'à ce qu'elle fût passée.
• Cela me rendit plus attentif; je pressentais là-dessous un étrange myslère. Mais quelle ne futpasmasurprise, une fois rentrédanslasalle, d'entendre la jeune aveugle s'écrier d'un accent mélancolique :
«—Non, mon père, j'aime mieux ne pas voir aujourd'hui , que de perdre mes yeux. Je chanterai, je ferai quelque chose pour ne pas m'ennuyer ; mais lesabeilles ne sortiront pas. »
«Tandis qu'elle parlaitde lasorte, je regardais WalterYoung, qui Jetçint un coup d'œil dehors par les petites vitres, répondit simplement :
«—Tuas raison, mon enfant, oui, je crois que tu as raison. D'ailleurs tu ne verrais pas grand'chose, la vallée est toute blanche. Bah I ce n'est pas la peine d*y voir. »
« Et comme je restais tout stupéfait, l'enfant
reprit :
«—Ah ! la belle journée que nous avons eue avant-hier. Qni jamais aurait cru que l'orage du lacnousamèneraittantdebrouillard ? Maintenant, il faut replier ses ailes et se traîner comme une pauvre chenille I »
« Puis, après quelques instants de silence :
« — Que j'étais heureuse sous les grands sapinsdu Grindelwald ! . .. comme la miellée pleuvait du ciel i... 11 en tombait de toutes les branches... Quelle récolte nous avons faite, mon Dieu, quelle récolte!... Et que Tair était doux sur les bords du lac, dans les gras pâturages du Tannemath , et la mousse verdoyante, et l'herbe embaumée! Je chantais, je riais; la cire, le miel remplissaient nos cellules. Quel bonheur d'être partout, de tout voir,- de bourdonner au fond des bois, sur la montagne, dans les vallons ! »
« Il y eut un nouveau silence ; moi, la bouche béante, les yeux écarquillés, j'écoutais de toutes mes oreilles, n^ sachant que penser ni que dire.
c; — Et quand laverse est venue, flt-elle en
souriant, avons-nous eu peur! Et ce grand coup de tonnerre nous a-t-il effrayées! Un gros bourdon, tapi sous la même fougère que moi fermait les yeux à chaque éclair ; une cigale s'abritait sous ses grandes ailes vertes, et de pauvres petits grillons grimpaient sur une haute pivoine, pour se sauver du déluge. Mais ce qa'il y avait de plus tenible, c'était ce nid de fauvettes, tout près de nous, dans les broussailles; la mère voltigeait à droite, à gauche, et les petits ouvraient leur large bec jaune jusqu'au gosier. Avons-nous eu peur! Seigneur Dieu, avons-nous eu peur ! Ah ! je m'en souviendrai longtemps ! Grâce au ciel , un coup de vent nous emporta sur la côte. Adieu, paniers, les vendanges sont faites ! Il ne faut pas espérer sortir de sitôt. »
« A ces descriptions si vraies de la nature, il ne me fut pas possible de conserver un doute.
€ L'aveugle voit, me dis-je, elle voit par des milliers d'yeux; le rucher, c'est sa vie, son âme: chaque abeille en emporte une parcelle dans les espaces, puis revient attirée par des milliers de fils invisibles. Elle pénètre dans le» fleurs, dans les mousses, elle s'enivre de leurs parfums; à l'heure où brille le soleil, elle est partout : sur la côte, dans les vallons, dans les forêts, aussi loin que s'étend sa sphère d'attrac tion. >
a Et je restai confondu de ce magnétisme étrange, criant en moi-même :
« Honneur, gloire, honneur à la puissance, à la sagesse, à la bonté infinies de l'Etemel!... A lui, rien d'impossible. Chaque jour, chaque instantdelavienousrévèlentsamagnificencelB
« Comme je me perdais dans ces méditations enthousiastes, Roesel m'interpella doucement avec un doux sourire :
« — Monsieur Tétranger? fit-elle.
a — Quoi donc, mon enfant?
Q — Vous voilà bien étonné, et vous n'êtes pas le premier : le recteur Hegel, de Neufchâtel, et d'autres voyageurs sont venus tout exprès pour me voir; ils me croyaient aveugle. Vous l'avez cru aussi, n'est-ce pas?
« — Il est vrai, ma chère enfant, et je remercie le Seigneur de m'être trompé.
a — Ohl fit-elle, j'entends que vous êtes bon... oui, je l'entends à votre voix. Quand le soleil viendra, j'ouvrirai mes yeux pour vous regarder, et quand vous partirez, je vous accompagnerai jusqu'au bas de la côte. »
a Alors, partant d'un naïf éclat de rire:
« — Oui, je vous ferai de la musique aux oreilles, dit-elle, et je me poserai sur votre joue. Mais prenez garde, il ne faut pas essayer de me prendre , sans cela je vous piquerais. Promettez-moi de ne pas vous fâcher.
LA REINE DES ABEILLES
« — Je vous le promets, répondis -je les larmes aux yeux, et je vous promets aussi de ne plus tuer d'abeilles, ni d'insectes d'aucune sorte, à moins qu'ils ne soient malfaisants.
« — Ce sont les yeux du Seigneur, murmura-t-elle; je n*ai, moi, que mes pauvres abeilles pourvoir; mais lui, il a toutes les ruches , toutes les fourmilières , toutes les feuilles des bois, tous les brins d'herbe; il vit, il sent, il aime, il souffre, il fait du bien par toutes ces choses. 0 monsieur Hennélius, que vous avez raison de ne pas faire souffrir le bon Dieu, qui nous aime tant I d
« Jamais je n avais été plus ému, plus attendri; ce n'est qu au bout d'une minute qu'il me fut possible de demander encore :
« — Ainsi, ma chère enfant, vous voyez par vos abeilles; comment cela peut-il se faire?
« — Je ne sais, monsieur Hennétius , cela vient peut-être de ce que je les aime beaucoup. Toute petite, elles m'ont adoptée; jamais elles ne m'ont fait de mal. Dans les premiers temps, seule au fond du rucher, j'aimais à les entendre bourdonner des heures entières. Je ne voyais rien encore, tout était noir autour de moi, mais insensiblement le jour est venu : j'ai vu d'abord un peu le soleil, quand il faisait bien chaud; puis, un peu mieux; puis la grande lumière. Je commençais à sortir 'de moi; mon esprit s'en allait avec les abeilles. Je voyais la montagne, les rochers, le lac, les fleurs, les mousses, et le soir, toute seule, jypensais. Quand on parlait de ceci, de cela, de myrtilles, de mûres, de bruyères , je me disais : « Je connais ces choses, elles sont noires, brunes, vertes. • Je les voyais dans mon esprit; et chaque jour je les connaissais mieux parmes chères abeilles. Aussi je les aime bien, allez! monsieur Hennétius. Si vous saviez, quand il faut leur prendre du miel ou de la cire, comme cela me fait de la peine!
a — Je vous crois, mon enfant, je vous crois.p
a Mon ravissement à celte découverte merveilleuse n'avait plus de bornes.
a Durant deux jours encore, Hœsel m'entretint de ses impressions ; elle connaissait toutes les fleurs, toutes les plantes alpestres, et me lit la description d'un grand nombre qui n'ont pas encore reçu de noms de la science, et qui ne se trouvent sans doute que sur des hauteurs inaccessibles.
o Souvent la pauvre jeune fille s'attendrissait en parlant de ses chères amies les petites fleurs.
« — Combien de fois, disait-elle> ne m'est-il pas arrivé de causer des heures entières avec un petit genêt d'or, ou bien avec un tendre vergis-fntinnicht aux gros yeux bleus, et de |
prendre part à leurs chagrins ! Tous voudraient s'en aller, voltiger; tous se plaignent de dessécher sur la terre, et d'être forcés d'attendre des jours et des semaines une goutte de rosée pour les rafi aichir. »
a Et là-dessus, Rœsél se prenait à me faire de longues histoires de ces conversations sans fin : c'était merveilleux ! rien qu'à Tentendre on se serait épris d'amour pour une églantinc, ou de vive sympathie, de compassion profonde pour les sentiments d'une violette, pour ses malheurs et ses souffrances comprimées.
a Que vous dirai-je encore, mes chères dames? Il est pénible de quitter un sujet où l'âme a tant d'effluves mystérieuses et la rêverie tant de marge; mais tout dans ce bas monde doit finir, même les plus douces rêveries.
«Le troisième jour, de grand matin, une brise légère se mit à rouler doucement les brumes du lac. De ma fenêtre je voyais le rouleau grossir de seconde en seconde; et la brise poussait, poussait toujours, découvrant tantôt un coin d*azur, tantôt le clocher d'un hameau, quelques cimes verdoyantes, puis un pan de sapins, un vallon. L'immense masse flottante montait, montait vers nous. A dix heures elle nous avait dépassés. Le gros nuage , debout sur les crêtes arides de Chasseron , nous menaçait encore ; mais un dernier effort du vent le fît s'incliner sur l'autre pente, et disparaître dans les gorges de Sainte-Croix.
a Alors celte puissante nature des Alpes m'apparut comme rajeunie; les bruyères, les hauts sapins, les vieux châtaigniers trempés de rosée brillaientd'une santé plus vigoureuse; ils avaient quelque chose de joyeux, de riant et de grave à la fois. On sentait la main de Dieu dans tout cela, son éternité.
« Je descendis tout rêveur. Rœsel était déjà dans le rucher; Young, en entr'ouvrant la porte, me la fit voir assise à l'ombre de la vigne sauvage, le front penché, comme assoupie.
« — Prenez garde, me dit-il, ne l'éveillez pasi Son esprit est ailleurs. Elle dort, elle voyage : elle est heureuse! »
aLesabeilles, par milliards, tourbillonnaient comme un flot d'or au-dessus de l'abîme.
a Je regardai quelques secondes ce spectacle merveilleux, priant tout bas le Seigneur de continuer son amour à la pauvre enfant.
ce Puis, me retournant :
a — Maître Young, il est temps de partir, v
a Lui-même alors boucla mon sac sur mes épaules et me remit mon bâton. La mère Caîherine me regardait d'un œil attendit. Ils m'accompagnèrent tous deux sur le seuil du chalet.
« — Allons, me dit Walter en me serrant la main, bon voyage I etpensezquelquefois ùnous.
LA REINE DES ABEILLES
La petite RcC3«l m'iicconipagiiii iusqu'ui bu de U cdu. (Pa£e 83 )
■ -— Je ne tous oublierai jamais, répondisje tout mélancolique; puissiez-vous obtenir ilu ciel le bonheur que tous méritez I
• — Ainsi soit-il, monsieur Hennélius, dit la bonne mère Catherine, ainsi soit-ill Bon voyage. Portez-Tous bien. •
■ Je m'éloignai. Ils restèrent sur la 'terrasse jusqu'à ce que j'eusse atteint la route. Trois fois je me retournai agitant mon feutre; eux levaient la main. Braves gensi Pourquoi n'en rencontre- t-on pas de pareils tous les jours?
• La petite Rœsel m'accompagna jusqu'au pied de la côte, comme elle me l'avait promis. Longtemps , longtemps sa douce musique
égaya les fatigues de mon chemin; il me semblait la reconnaître dans chacune des abeilles gui venaient bourdonner à mes oreilles, et je croyais l'entendre me dire d'un air moqueur, avec sa petite voix grêle: • Bon courage, monsieur Hennëtius, bon courage! N'est-ce pas qu'il fait bien chaud I Voyons, faut-il que je vous embrasse? Hé I hé! hél N'ayez pas peur; vous savez bien que nous sommes bons amis. • > Ce n'est qu'au fond de la vallée qu'elle prit enfin congé de moi, lorsque le grand murmure du lac couvrit son doux bourdonnement.
Mais sa pensée me suivit tout le long du voyage, et je crois qu'elle ne me quittera jamais. ■
FIN DE LA REINE DES ABEILLES