‹ Contes et romans populairesChapitre 14 sur 57 · LE TISSERAND DE LA STEINBAGH · texte numérisé non relu

LE TISSERAND DE LA STEINBAGH

avant d'y mordre. — Et cela suffisait, j'étais toujours Tami de la maison, j'avais toujours mon coin à table. Oh ! le bon temps, les bonnes gens, le bon pays des Vosges I

— Mais pourquoi donc, maître Heinrich, avez-vous quitté ce beau pays, puisque vous Taimiez tant?

— Ouevo\ilez-vous,maltreChristian,rhomme n'est jamais heureux ; ma vue devenait trouble, ma main commençait à trembler : plus d'un lièvre m'avait échappé... Et puis il arrivait chaque jour de nouveaux gardes... On bâtissait de nouvelles maisons forestières... Il y avait plus de procès-verbaux dressés contre moi, qu'un âne ne peut en porter à l'audience. Les gendarmes s en mêlaient... On me cherchait partout... ma foi j'ai quitté la partie, j'ai repris le fil et la navette, et j'ai bien fait, je ne m'en repens pas, non^ je ne m'en repens pas! •

Le front du vieillard deviut sombre, il se leva et se prit à marcher lentement dans la petite chambre, les mains croisées sur le dos, les joues pâles et les yeux fixés devant lui. — Il me semblait voir un vieux loup édenté, la griffe usée, rêvant à la chasse en mangeant de la bouillie. De temps en temps, un tressaillement nerveux agitait ses lèvres; et les derniers rayons du jour, éparpillés sur le métier de tisserand, et la muraille décrépite, enluminée de vieilles gravures de Montbéliard, donnaient à cette scène je ne sais quelle physionomie mystérieuse.

Toutâcoupils'arrêtaetmeregardantenface :

c Eh bieni oui, fit-il brusquement^ oui, j'aurais mieux aimé périr au milieu des bois, sous la rosée du ciel, que de reprendre le métier; mais il y avait encore autre chose. »

n s'assit au bord de la petite fenêtre à vitraux de plomb, et regardant le soleil de ses yeux ternes :

• Un jour d'automne, en 1827 J'étais parti de Gérardmer, la carabine sur répaûle, vers onze heures du soir, pour me rendre à la Schlucht: c'est un lieu sauvage entre le Honeck et la Roche du Diable. On y voit tourbillonner tous les matins des couvées d'oiseaux de proie : des éperviers, des buses et quelquefois des aigles égarés dans les brouillards des Alpes ; mais comme les aigles repartent généralement au petit jour, il faut y être de grand matin pour pouvoir les tirer. On y trouve aussi des renards, des hérissons, des fouines, des belettes, et d'autres animaux qui se plaisent au fond des cavernes.

A deux heures du matin, j'étais sur le plateau, et je suivais un petit sentier qu'il faut bien connaître, car il longe les prrcipices; des masses de fougères humides cioisâout au bord

du roc, et, à trois cents pieds au-dessous, s'élèvent à peine les cimes des plus hauts sapins.

Mais à cette heure on ne voyait rien : la nuit était noire comme un four, quelques étoiles seulement brillaient au-dessus de l'abime.

J'entendais près de moi les cris aigus des fouines : ces animaux se poursuivent la nuit comme les rats ; par im beau clair de lune, on en voit quelquefois deux, trois, et plus, à la suite les uns des autres, monter les rochers aussi vite que s'ils couraient à terre.

En attendant le jour , je m'assis au pied d'un chêne, pour fumer une pipe. Le temps était si calmé que pas une feuille ne remuait, on aurait dit que tout était mort.

Gomme je me reposais là, depuis environ un quart d'heure, rêvant à toute sorte de choses^ il me sembla voir tout à coup, au fond du précipice, un éclair gli&ser sur le roc. « Que diable cela peut-il être? » me dis-je. Une minute après, l'éclair devint plus vif, une flamme embrassa de sa lumière pourpre plusieurs sapins, dont les ombres vacillèrent sur le torrent. Quelques figures noires se dessinèrent autour de la flamme, allant et venant comme des fourmis : — Des bohémiens campaient sur une roche plate , ils venaient d'allumer du feu pour préparer leur repas avant de se mettre en route.

Vous ne sauriez croire, maître Christian, combien cette halte au fond du précipice était belle! Les vieux arbres desséchés, les brindilles de lierre, les ronces et le chèvrefeuille pendus au rocher se découpaient à jour dans les airs ; mille étincelles volaient sur le torrent à perte de vue, et des lueurs ét:'anges dansaient sous la voûte* des grands sapins, comme la ronde des feux follets sur le Blokesberg.

De la hauteur où j'étais, il me semblait voir une peinture grande comme la main, — une peinture de fe^ et d'or, — sur le fond noir des ténèbres.

Longtemps je restai là tout pensif , me disant que les hommes ne sont au milieu des bois et des montagnes, que de pauvres insectes perdus dans la mouss( ; mille autres idées semblables me venaient à l'esprit.

A la fin, je me laissai glisser enti*e deux rochers, en m'accrochant aux broussailles, pour voir ces gens de plus près. Mais, coirme la pente devenait toujours plus rapide, je m'arrêtai de nouveau près d'un arbre, à mille pieds environ au-dessus des bohémiens.

Je reconnus alors une* vieille , assise près d'une chaudière. La flamme l^clairait de profil; elle tenait ses genoux pointus entre ses grands bras maigres^ et regardait dans lamar-

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