‹ Contes et romans populairesChapitre 16 sur 57 · MON · texte numérisé non relu

MON

ILLUSTRE AMI SELSAM

Dans la soirée du 19 septembre 1855, j'allai voir mon ancien camarade d'université, l'illustre docteur Adrien Selsam, professeur de pathologie générale, chef de clinique, accoucheur de la grande-duchesse, etc., etc.

Je le trouvai seul dans son magnifique salon de la rue Bergstrasse, le coude sur une petite table de marbre noir, et les yeux plongés dans un globe de cristal, qui me parut contenir une eau de roche parfaitement limpide.

Malgré les rayons pourpres du crépuscule, entrant par trois hautes fenêtres ouvertes sur les jardins du palais, la figure maigre de mon ami Selsam, son nez en lame de rasoir, et son menton en galoche, empruntaient au globe des teintes blafardes effrayantes : on eût dit une tête de mort récemment coupée^ et le liseré rouge de sa robe de chambre complétait Fillusion.

Tout cela me siu^prit au point que je n'osai l'interrompre dans ses réflexions. J'allais même me retirer, quand un gros suisse, que j'avais trouvé ronflant dans Tantichambre^ s'avisa d'ouvrir un ceil et de crier d'une voix de Stentor :

« Monsieur le conseiller Théodore Eilian ! *

Selsam, exhalant un soupir, se tourna lentement vers moi, comme un automate, me tendit la main et me dit :

t Salve tiM, Théodore I Quomodo vales?

— Oplime^ Adrien, ■ lui répondis-je.

Puis élevant la voix :

« Que fais-tu donc là» mon ami ? Tu médites, je croie, sur la doctrine de Sangrado? •

Mais son regard prit \me expression si louche, que j'en fus tout étonné.

t Théodore, fit-il après un instant de si-

lence, ceci n'est point matière à plaisanterie : j'étudie. la maladie de ta respectable tante, dame Annah Wunderlich. Ce que tu m'en as dit avant-hier est grave : ces exaltations, ces extases, ces soubresauts, et surtout les expressions exagérées de la vénérable dame en parlant de la Création de Haydn, des oratorios de Hœndel et des symphonies de Beethoven, présagent une afifeclion dangereuse.

—Et tu prétends l'approfondir dans ce bocal d'eau fratcheî

— Précisément le plus fortuné hasard t'amène; je songeais à toi. »

Puis, m'indiquant un violon suspendu à la muraille :

t Voudrais -tu me jouer V Enlèvement au sérail^ de Mozart ? *

Cette invitation me parut tellement bizarre, que je me demandai si la tête de mon pauvre ami Selsam n'était pas en train de déménager, comme celle de ma tante ; mais lui, devinant ma pensée, reprit avec un sourire ironique :

< Rassure-toi, cher Théodore, rassure-toi ; mes facultés intellectuelles sont intactes : je suis sur la voie d'une grandOi d'une sublime découverte !

— ^Bon, cela sufllt. »

Et détachant le violon, je le considérai d'un œil d'envie. C'était un de ces fameux Lévenhaupt, que Frédéric II fit construire au nombre de douze, pour accompagner ses parties de flûte, — instruments parfaits, irrépt^hables, et que certains connaisseurs égalent aux Stradivarius.

Quoi qu'il en soit, à peine eus-jo appuyé l'archet sur ses cordes, que tout ce qu'on m'en avait dit me parut au-dessous de la réalité; et

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l'élégance de Tœuvre s^ajoutanl à l'extrême pureté des sons, je me crus transporté au septième ciel.

« 0 grand, grand maître 1 m'écriai-je, ô sublime mélodiste I Qui pourrait être insensible à tant de grâce, de vigueur et d'inspiration ! •

Mon chapeau était à terre, mes yeux clignotaient, mes genoux vacillaient; je ne me possédais plus : Selsam, le bocal et la maladie de ma tante n'existaient plus pour moi.

Enfin, au bout d'une heure, je m'éveillai comme d*un songe^ étendu sur le canapé du docteur Adrien, etm'e demandant ce qui venait de se passer.

Je vis Selsam , armé d'une forte loupe , en face de son globe. L'eau du bocal était devenue trouble ; des milliers d'infusoires s'y croisaient en tous sens.

c Eh bien, Selsam, lui demandai-je d'une voix affaiblie, es-tu content? •

Alors, la face rayonnante, il vint à moi , et^ me prenant les deux mains avec expression :

« Merci, merci, mon cher et digne -camarade, mille fois merci 1 s'écria-t-il. Tu viens de rendre à la science le plus grand service. »

J'étais ébahi.

c Gomment! en jouant \m air de musique , j'ai rendu un service à la science^ moi ?

— Oui, cher Théodore, et je ne te laisserai pas ignorer la part glorieuse que tu as prise à la solution du grand problème. Viens, suismoi; tu vas tout voir, tout comprendre. »

n alluma un candélabre, car la nuit était venue, puis il ouvrit une porte latérale et me fit signe de le suivre.

J'étais en proie à l'émotion la plus profonde; en traversant plusieurs pièces successives, je pensais qu'une révolution allait s'accomplir dans tout mon être; que j'allais recevoir la clef des mondes invisibles.

Le candélabre jetait sa lumière éclatante sur les meubles somptueux de la riche demeure ; les ornements, les tableaux, les tapis défilaient dans l'ombre; des têtes riantes, sortant de leurs cadres, nous regardaient passer; et la lumière, glissant de dorure en dorure, nous conduisit enfin au haut d'im large escalier à rampe de bronze.

Nous descendîmes dans une cour intérieure ; le bruit fuçttif de nos pas s'entendait au loin conune xm chuchotement mystérieux.

Dans la cour , je remarquai que l'air était calme; des étoiles sans nombre brillaient au ciel; plusieurs portes se présentaient sur notre passage, Selsam s'arrêta devant l'une d'elles, et, se tournant vers moi, me dit :

« Voici mon amphithéâtre. C'est ici que je travaille, que je dissèque* Ne t'émo lionne

pas... La nature ne lâche ses secrets qu'entre les mains de la mort ! •

J'eus peur : j'aurais voulu reculer, mais Adrien étant entré sans attendre ma réponsoi il fallut bien le suivre.

J'entrai donc, pâle d'émotion, et, sur une grande table de chêne, je vis un cadavre, — le cadavre d'un jeune homme, — - étendu, les mains serrées au corps, la tête rejetée en arrière, les yeux écarquillés, immobile comme une motte de terre.

Il avait un beau front. Sur le cdté gauche, une blessure profonde pénétrait dans les cavités de sa poitrine ; mais ce qui me fit le plus d'impression, ce n'est pas la vue de cette blessure, ni le caractère sombre de cette tête, c'est rimmobilité, le silence I

« Voilâ donc l'honunel me dis-je; inertie, repos éternel! »

Cette idée écrasante s'appesantissait sur moi, lorsque Selsam, posant le tranchant de son scalpel sur le corps inerte, me dit :

« Tout cela vit... tout cela bientôt va renaître!... Des milliers d'existences asservies par une même force vont reprendre leur indépendance. La seule chose qui ait cessé d'être dans ce corps, c'est la puissance du commandement, l'autorité qui imposait une direction imique â toutes ces vies individuelles: la volonté ! — Cette puissance était là. »

n frappa la tête qui rendit im son mat, comme s'il eût touché du bois.

J'étais saisi, et pourtant les paroles de Selsam me rassurèrent xm peu.

« Tout n'est donc pas anéanti , mo dis-je ; tant mieux 1... J'aime mieux vivre en détail que de ne pas vivre du tout.

— Oui, s'écria Selsam, qui semblait voir les pensées aller et venir dans mon front; oui, l'homme est immortel en détail; chacune des molécules qui le composent est impérissable ; elles vivent toutes I mais leur vie, leurs souffrances, se transmettent à l'âme qui les domine, consulte leura besoins et leur impose ses volontés. On a cherché le type du gouvernement le plus parfait; on a prétendu le trouver dans une ruche d'abeilles, dans un tas de fourmis : ce modèle idéal du gouvernement, le voilà.

En même temps il plongea son scalpel dans le cadavre et l'ouvrit complètement. J'en reculai d'horreur, mais lui ne parut pas même s'apercevoir de ce mouvement, et poursuivit avec calme :

t Voyons d'abord les moyens d'action et de transmission de l'âme. Tu vois ces milliers de fibres blanches qui se ramifient dans tout le corps : ce sont les nerfs, ce sont les grandes

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roules de ce vaste pays, où vont et viennent sans cesse des estafettes plus rapides que Téclair, portant aux extrémités les ordres de la molécule centrale, ou prévenant celle-ci des besoins et dea dangers qui afTectent ou menacent ses innombrables sujets. Alors tout marche, tout s'émeut, tout s'agite , tout se porte au but assigné par Tâme. Cependant chaque molécule a sa-tâche et sa nature propre; aiusi, Théodore, voici les organes de la respiration : les poumons; voici ceux de la circulation du sang: le cœur, les veines, les artères; voici ceux de la digestion : Testomac, les intestins. Eh bien, ne va pas croire qu'ils se composent des mêmes éléments, des mêmes êtres. NonI quand la décomposition arrive, les poumons produisent le genre d'insectes appelés douves^ qui se fixent, comme la sangsue, au moyen de deux pores: leur corps est long et filiforme. Les intestins produisent des lombrics formés d'anneaux charnus : ils sont cylindriques , roses, amincis aux extrémités et ne ressemblent en rien aux douves. Le cœur produit des fongus hématodes^ sorte de champignons rongeurs. — Ainsi de chaque organe.

« L'homme vivant est tout un univers soumis à une volonté!... Et sache bien que chacun de ces infiniment petits a son âme immortelle. L'Être suprême n'accorde pas de privilège d'immortalité; car tout, depuis l'atome jusqu'aux ensembles incommensurables de l'espace, tout est soumis à la justice absolue; jamais une molécule n'est hors de la place que lui assigne son mérite ; cela seul nous explique Tordre admirable du monde : de même que Thomme, parcelle de Thumanité, obéit forcément à Dieu, de même la molécule agit selon la volonté de Thomme vivant. Conçois -tu, maintenant, Théodore, la puissance inOnie de ce grand Être, dont la volonté agit sur nous comme notre âme agit sur notre chair et notre sang? La nature tout entière est la chair et le sang de Dieu ; il souffre par elle, il vit par elle, il pense par elle, il agit par elle : chacun de ses atomes est impérissable, car Dieu ne peut périr dans un seul de ses atomes.

— Mais où donc est la liberté? m'écriai-je; si je suis une molécule asservie, comment suis-je responsable de mes actes?

^La liberté est intacte, dit Selsam, caria molécule de ma chair peut se révolter contre tout mon être; c'est ce qui arrive, mais alors elle périt et mon organisme Télimine. Elle a été MLîe, elle a subi les conséquences de son acte. Moi aussi je suis libre; je puis me révolter contre les lois de Dieu, je puis abuser de mon pouvoir sur les êlres qui me composant, et par là même entraîner ma dissolution. Les

molécules redeviennent indépendantes , et mon âme perd son pouvoir! Ne sufTit-il pas de constater que nous soufl*ron8 par nos fautes, pour reconnaître-que nous en sommes responsables, et par conséquent libres? »

Je n'avais plus rien à répondre, et nous restions là, nous regardant Tun l'autre jusqu'au fond de Tâme.

• Tout cela, mon cher Selsam, lui dis-je enfin, me parait fort logique, ce sont des théories superbes; mais je ne comprends pas leur rapport avec Ion bocal, avec la maladie de ma tante, et Tair de musique que tu m'as fait jouer.

—Rien de plus simple, fit-il en souriant; tu ne peux pas ignorer que la vibration des sons imprime au sable amassé sur un tambour des mouvements rapides, et lui fait tracer des figures géométriques d'une régularité merveilleuse, ••

— Sans doute, mais.. .

—Mais, s'écria-t-il avec impatience, laissemoi finir I De même les sons agissent sur les molécules d'un liquide, d'où résultent des combinaisons infinies, avec cette différence toutefois, que ces molécules étant mobiles, les figures qui en résultent sont des êtres anim^ : c'est ce que les physiciens appellent la création équivoque. Or les sons, agissant sur le système nerveux, produisent un dégagement électrique, lequel agit à son tour sur les liquides eiifermés dans notre corps, d'où naissent des milliers et des milliards d'insectes qui attaquent l'organisme, et produisent une foule de maladies, telles que le tintouin, la surdité, la berlue, Tépilepsie, la catalepsie, l'idiotisme, le cauchemar, les convulsions, la danse de Saint-Guy, les spasmes de Tœsophage, la colique nerveuse, la coqueluche, les palpitations, et généralement cette infinité de maladies auxquelles les femmes qui s'adonnent à la musique sont particulièrement sujettes, et dont la nature est restée inconnue jusqu'à ce jour. En effet, les insectes en question, savoir : les myriapodes^ qui ont six pieds, sans ailes; les thysanoures^ qui ont l'abdomen garni, sur le côté, de fausses pattes, les parasites, dont les yeux sont lisses et la bouche en forme de suçoir ; les coléoptères^ qui possèdent des mandibules Irès-forles; les lépidopt^eSy qui ont deux filets roulés en spirale formant une langue; les névroptères^ les hyménoptères^ lesrtpiphores... tous ces milliards de rongeturs /^ répandent à l'intérieur de notre corps, cohime dans un vieux meuble vermoulu; ils y enfoncent leurs tenailles, leurs ongles, leurs pics, leurs râpes, leurs tarières et vous disloquent de fond en comble. C'est l'histoire du peuple

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romain énervé par le luxe asiatique : les bar- •bares le dévorent sans résistance I »

^elte description de Selsam m'avait fait dresser les cheveux sur la tête.

t Et tu crois, m'écriai-je, que la musique est cause de ces désastres.

— Incontestablement. Il suffît de voir les vieilles joueuses d'orgue, de piano ou de harpe pour en être convaincu. Ta malheureuse tante menace ruine ; je ne connais qu'un seul moyen de prévenir sa chute prochaine.

— Quoi moyen, Selsam? Qnoique je sois son héritier présomptif, ce serait un cas de conscience à se faire, que de ne pas essayer de la sauver I

— Oui, fit-il, je reconnais là ta délicatesse ordinaire : c'est l'affection et non l'intérêt qui te guide. Mais il est tard, Théodore, je viens d'entendre sonner minuit; reviens demain à dix heures du soir, j'aurai préparé l'unique remède qui puisse sauver dame Annah. Je veux que tu me doives son rétablissement; la cure sera radicale, je t'en donne ma parole académique.

— Sans doute, sans doute, mais ne pourraistu me dire...?

— A quoi bon? Demain tu sauras tout. Le sommeil me gagne. »

Nous traversâmes la cour ; il m'ouvrit la porte cochère donnant sur laBergstrasse.Nous nous serrâmes la main en nous souhaitant le bonsoir, et je regagnai ma chambre, perdu dans les plus trislos réflexions.

Il me fut impossible, cette nuit-là, de fermer l'œil ; je me creusais la tête pour savoir comment Selsam expulserait les ascarides de ma respectable tante Wunderlich.

Le lendemain, cette idée me poursuivit jusqu'au soir. J'allais, je venais, je m'interrogeais moi-même à haute voix, et les gens se retournaient dans la rue pour m'observer, tant mon agitation était grande.

En passant devant Tofûcine du pharmacien Koniam, je m'arrêtai plus d'une heure à lire les étiquettes innombrables de ses fioles et de ses bocaux : Assa fcetida, — Arsenic, — CMorc^ — Potassium^ — Baume de Cliiron, — Remède du Capucin^ — Remède de mademoiselle Sièfeiiy — de Fiaravenli, elc, etc., etc.

« Grand Dieu I me dis-je, faut-il avoir la main heureuse, pour sai.ir précisément la Qole qui nous guérira sans expulser la mole-

cule centrale! Faut-il avoir du courage pour s'ingérer de i'assafœtida, du remède duCapucin^ ou de Fiorovcnti, quand un simple morceau de pain ou de viande nous cause parfois une indigestion ! »

Et le soir, soupant en tête-à-tête avec ma bonne tante, je l'observai d'un œil plein de compassion.

« Hélas! pensais-je en moi-même, que dirais-tu, pauvre Annah Wunderlich, si tu savais que des milliards de bêtes féroces microscopiques s'acharnent à ta ruine, pendant que tu bois tranquillement une tasse de thé!

— Pourquoi me regardes tu donc ainsi, Théodore? me demanda-t-elle tout inquiète.

— Oh ! ce n'est rien... ce n'est rien...

— Si, je vois que tu me trouves mal aujourd'hui ; j'ai Tair soufTrant, n'est-ce pas?

— C'est vrai, vous êtes bien pâle. Je parie que vous avez encore reçu de la musique?

— Eh ! sans doute. J'ai reçu hier l'opéra du Grand Darius^ une œuvre sublime, une...

— J'en étais sûr. Vous avez passé la nuit à pianoter, à prendre des poses, à vous extasier, à jeter des « ah! » des « oh! parfait! merveilleux! divin! »

Elle devint pourpre.

« Qu'est-ce que cela signifie, Monsieur? Est-ce que je n'ai plus le droit...?

—Eh! je ne dis pas le contraire; mais c'est ridicule : vous vous ruinez le système nerveux, vous...

— Le système nerveux!... C'est vous qui devenez fou, qui ne savez ce que vous dites.

— Au nom du ciel, calmez-vous, ma tante! La colère dégage de l'électricité, laquelle produit à son tour des insectes par milliards...

—Des insectes! s'écria-t-elle en se levant comme un ressort; des insectes! Avez-vous déjà vu des insectes sur ma personne, malheureux? Comment, vous osez... Mais c'est infâme!... des insectes!... Louise!... Katel!... — Sortez, Monsieur!,..

— Mais ma tante...

— Sortez! sortez! Je vous déshérite! »

Elle criait, elle-hégayait , sou bonnet lui pendait sur l'oreille, c'était épouvantable.

• Voyons, voyons, m'écriai-je en me levant, ne nous fâchons pas ! Que diable, ma tante, je ne parle pas des insectes que. vous croyez.., je parle des myriapodes, des thysanoures, des coléoptères, des lépidoptères, des parasites, eiiûn de cette multitude innombrable de petits nionstres qui s'est logée dans votre corps et qui vous rouge! »

A CCS mots, ma tante Wunderlich tomba dans son fauteuil, les bras pondants, la têteinclinée sur la poitrine, et la face tellement pâle,

MON ILLUSTRE AMI SELSAM

L'un du bocal i^Ldit devenue (rouble. ( Pafe SI.}

qne le rouge qu'elle s'était mia sur les pommettes apparaissait comme des taches de sang.

Je ne fis qu'un saut de notre maison à l'hôtel de Selsam.

En entrant chez lui, j'étais, à ce qu'il parait, blême comme mi mort.

■ Mon ami... il y a une crise I... >

Hais je m'artélai, saisi de stupeur. Une nombreuse société se trouvait réunie chez Selsam: — C'était d'abord M. le conservateur du Musée archéologique, Daniel Brômer, avec sa grande perruque poudrée et son habit marron, la face pleine et les yeux i fleur de tête comme une grenouille; il tenait à la bouche une sorte de cornemuse gigantesque, et semblait en mon* Irni l'usage aux autres; — puis M. le maître de chapelle, Christian EofTer, en chapeau A

claque, accroupi dans un fauteuil et ses Ion* gués jambes allongées à perte de vue sous la tabl^ il faisait jouer, deseslongç doigts «seul, les clefs d'un autre instrument bizam en forme de tube, et ne leva pas même les yeux sur moi lorsque la porte s'ouvrit, tant cet examen absorbaitson attention ; — MU. Eaaper Marbach, prosecteur à l'hépilal Sainte- Catherine, et Rebstock, doyen de la Faculté des belles-lettres, tous deux en habit noir et cravate blanche, se trouvaient aussi là, l'un armé d'un immense plateau debronxe, l'autre ceint d'une aorte de tambour de bois des Iles à peau de bouc.

Ces gens graves assis autour du candélabre, les joues gonflées, la baguette en l'air, la physionomie méditative, me produisirent wa eERit

LE TRÊSOU DU VIEUX SEIGNEUR

Nom nom gOsilmet court lea mun comme des mïlblieun. (P;^e 2G.>

SI grotesque, que Je restai cloué sur le seuil, le cou tendu, la boache béante, comme en présence d'un rave.

Selsam, eans s'émouvoir, m'avança gravement un siège, et M. le conservateur du Husëe poursuivit ses explications :

• Ceci, Messieurs, dit-il, est le fameux buscatibia des Suisses : il a des sons terribles, qui se prolongent à travers les échos et dominent le fracas des torrents. Si H. le conseiller Théodore veut le prendre, je ne doute pas qu'il n'en tire des effets grandioses. *

n me remit cette corne de bœuf d'un air solennel; et, s'adressant au prosecteur Easper Marbach:

« Votre tambour, Monsieur, est ce que nous avons de plus admirable dans le genre : c'est

le karabo des Égyptiens et des Abyssins; les jongleurs s'en sei'veut pour faire danser tes serpents et les bayadëres.

— Est-ce cela T fit le prosecteur, en frappant un coup alternativement de la main droite et de la main gauche.

— Trè&-bienl... très-bien!... vous réussirez, ^ Et quant à H. le doyen, il n'aura qu'à donner un coup, de seconde en seconde, sur son plateau : le fameux tam-tam, dont les sons lugubres ressemblent aux glas du gros bourdon de notre càlhédrale. Ce sera d'un effet colossal, surtoutdans la silence de la nuit... — Avez-vous compris, Hessieursî

—Très-bien.

— Alors nous pouvons partir,

—Un instant, dit le docteur, il est nécessaire

MON ILLUSTRE AMI SBLSAM

d'instruire Théodore de notre détermination. •

Puis, s*adressant à moi :

« Mon cher ami^ ]a position de ta respectable tante exige un remède héroïque. Après y avoh* longtemps réfléchi, une idée lumineuse est venue m'éclairer. — Quel est son mal? C'est Taffadissement du système nerveux , c'est la débilité résultant de Tabus de la musique. — Eh bien, que faire en pareille circonstance?— Le plus rationnel est de fondre dans le même traitement le principe d'Hippocrate : Contraria contrariis curanturj et celui de notre immortel Hahnemann: Similia similibus curantur. — Qu'y a-t-il de plus contraire à la musique fade et sentimentale de nos opéras, que la musique sauvage des Hébreux, des Caraïbes et des Abyssins? — Rien. Donc, j'emprunte leurs instruments, j'exécute un air des Hottentots en présence de ta respectable tante , et le principe contraria contrariis est satisfait. D'autre part, qu*y a-t-il de plus semblable à la musique que la musique? —Evidemment, rien. Donc, le principe similia similibus est aussi satisfait. •

Cette idée me parut sublime.

c Selsam, m'écriai-je, tu es un homme de génie I Hippocrate a résumé la thèse, et Hahnemann Tantithèse de la médecine ; mais toi, tu viens de créer la synthèse : c*est une découverte grandiose !...

— Hé ! je le sais bien^ fit-il, mais laisse-moi finir. En conséquence je me suis adressé à M. le conservateur du Musée des Voyages, qui non-seulement consent à nous prêter le tamtam, le busca-tibia, le karabo de sa collection, mais veut bien encore nous offrir son concours et jouer du fifre, ce qui complétera notre improvisation harmonique d'une façon très-heureuse; •

Je m^inclinai profondément devant M. le conservateur, et lui exprimai toute ma gratitude. Il en parut touché et me dit :

« Monsieur le conseiller, je suis heureux de pouvoir vous rendre service, ainsi qu*à la respectable dame Annah Wunderlich, dont les nombreuses vertus sont obscurcies par cette exagération malheureuse des jouissances musicales, et l'abus des instruments à cordes. Puissions-nous réussir à la ramener aux goûts simples de nos pères !

— Oui, puissions-nous réussir! m'écriai-je.

— En route I Messieurs, dit Selsam, en route I •

Tout le monde descendit alors le grand escalier. Onze heures sonnaient ; la nuit était sombre, pas une étoile ne brillait au ciel ; un vent â'orage faisait crier les girouettes et balançait les réverbères. Nous nous glissions contre les murs comme des malfaiteurs, chacun

de nous tenant son instrument caché sous ses habits.

Arrivés à la porte de ma tante, j'introduisis délicatement la clef dans la serrure, et Selsam ayant allumé un rat-de-cave, nous entrâmes dans le vestibule en silence. Là, chacun prit son poste en face de la chambre à coucher, et, son instrument à la bouche, attendit le signal.

Tout cela s'était fait avec tant de prudence, que rien n'avait bougé dansla maison. Selsam entr'ouvrit même doucement la porte, puis, élevant la voix :

• Partez! t s'écria-t-il.

Et je soufilai dans ma corne de bœuf : le tam-tam, le fifre, le karabo, tout retentit à la fois.

Impossible de lendre TefTet de cette musique sauvage. On aurait dit que la voûte du vestibule allait s'écrouler.

Nous entendîmes un cri ; mais, bien loin de cesser, une sorte de rage nous saisit, et la grosse caisse, le tam-tam, de redoubler leur fracas, au point que moi-même je n'entendais plus les sons de ma trompe, dont le bruit domine cependant les roulements du tonnerre ; mais le tam-tam était encore plus fort : ses vibrations lentes et lugubres éveillaient en nous un sentiment de terreur inexprimable, comme à l'approche d'un festin de cannibales où l'on doit figurer en qualité de rôti; nos cheveux étaient debout sur nos têtes, comme des baguettes : — la trompette du Jugement dernier, sonnant le réveil des morts, ne produira pas un effet plus terrible I

Vingt fois Selsam nous avait crié d'arrêter ; nous étions sourds, une sorte de frénésie diabolique s'était emparée de nous.

Enfin^ épuisés, hors d'haleine et pouvant tout au plus nous tenir sur nos jambes, tant nous étions rendus de fatigue, il fallut bien cesser cet épouvantable vacarme.

Alors Selsam, levant le doigt, nous dit :

« Silence!... Écoutons! »

Mais nos oreilles bourdonnaient , il nous était impossible de percevoir le moindre bruit.

Au bout de quelques minutes, le docteur, inquiet, poussa la porte et pénétra dans la chambre pour voir l'effet de son remède.

Nous l'attendions avec impatience. Il ne revenait pas, et j'allais entrer à mon tour, quand il sortit extrêmement pâle et nous regarda d'un air étrange :

• Messieurs, dit-il, sortons!

— Mais quel est le résultat de l'expérience, Selsam? •

Je lui tenais le bras ; il se retourna brusquement et me répondit :

MON ILLUSTRE AMI SELSAM

• Eh bien... elle est morte I

—Morte ! m'écriai-je en reculant.

—Oui, la commotion électnque a été trop violente : elle a détruit les ascarides, mais elle a malheureusement foudroyé la molécule centrale. Du reste, cela ne prouve rien contre ma découverte, au contraire : — ta tante est morte guérie I »

Et il sortit.

Nous le suivîmes pâles de terreur. — Une fois dans la rue^ nous nous dispersâmes, les uns à droite, les autres à gauche, sans échanger une parole : le dénouement de l'aventure nous avait terrifiés !

Le lendemam, toute la ville apprit que dame Annah Wunderlich était morte subitement.

I^es voisins prétendirent avoir entendu des bruits étranges, terribles, inusités; mais comme il avait fait dans la nuit un très-grand orage, la police ne fit aucune recherche. D'ailleurs, le médecin appelé à constater le décès déclara que dame Annah était morte d'une attaque d'apoplexie foudroyante, en jouant le duo final du Grand Darius ; — on l'avait trouvée assise dans un fauteml, devant son piano !

Tout alla donc pour le mieux et nous ne fûmes pas inquiétés.

Envii*on six mois après cet événement , le docteur Selsam publia, sur le traitement des helminthes par la musique, un ouvrage qui obtint un succès incroyable. Le prince Hatto de Schlittenhof lui envoya la grande plaque du Vautour noir, et son Altesse la duchesse régnante daigna le féliciter en personne. On parle même de le nommer président de la Société scientifique, à la place du vieux Mathias Kobus. Bref, c'est un honune très-heureux !

Quant à moi, je me reprocherai toute ma vie d'avoir contribué â la mort de ma chère tante Annah Wunderlich, en soufilant pendant un quart d'heure dans cet abominable busca-tibia^ que le ciel confonde t II est vrai que je n'avais pas l'intention de lui nuire ; au contraire, j'espérais la débarrasser de ses ascarides, et lui permettre de vivre encore de longues années ; mais elle n'en est pas moins morte, l'excellente femme, et cela me navre le cœur.

Dieu m'est témoin que l'idée de foudroyer sa molécule centrale ne m'était jamais venue à l'esprit. Hélas ! je l'avoue â ma honte, j'aurais ri au nez de celui qui serait venu médire qu'avec un air de musique on pouvait tuer t mémo une simple mouche I t

FIN DE MON ILLUSTRE AMI SELSAM

LÀ PÊCHE MIRACULEUSE

LA

PÊCHE MIRACULEUSE

Un matin du mois de septembre 1850, le vieux peintre de marines, Andreusse Cappelmans, mon digne maître, etmoi« nous fumions tranquillement notre pipe à la fenêtre de son atelier, au dernier étage de la vieille maison qui forme le coin à droite de la rue des Brabançons, sur le pont de Leyde, et nous vidions un pot à*xU à notre santé réciproque.

J'avais alors dix-huit ans, la tête blonde et rose; Cappelmans approchait de la cinquantaine; son gros nez rouge prenait des teintes bleuâtres, ses tempes s^argentaient, ses petits yeux gris se plissaient, de grosses rides bridaient ses joues brunes; au lieu de la plume de coq qui faisait jadis sa gloire, il venait d'orner son feutre d'ime simple plume de corbeau.

Le temps était superbe. En face de nous se déroulait le vieux Rhin; quelques nuages blancs nageaient au-dessus dans Tazur : le port avec ses gros bateaux noirs, la voile pendante, dormait au-dessous, le soleil miroitait sur les flots bleuâtres et des centaines d'hirondelles fendaient l'air.

Nous étions là, rêveurs, Tâme noyée de sentiment; de grandes feuilles de vigne, encadrant la fenêtre, frissonnaient à la brise, un papillon 8*élevait, une volée de moineaux criards s'élançaient à Sja poursuite; plus bas, sur le toit de Téchoppe, un gros chat roux s'arrêtait et regardait en balançant la queue d'un air méditatif.

Rien de calme comme ce spectacle, et pourtant Cappelmans était triste, soucieux.

c Maître Andreusse, lui dis-je tout à coup, vous avez l'air de vous ennuyer?

Mi'est vrai, fit-il, je suis mélancolique comme un âne qu'on étrille.

—Pourquoi î Le travail va bien ; vous ave» plus de commandes que vous ne pouvez en remplir, et voici la kermesse qui vient dans une quinzaine. »

— J'ai fait un vilain rêve I

—Vous croyez aux rêves, maître Cappelmans?

—Je ne suis pas sûr que ce soit un rêve, Christian, car j'avais les yeux ouverts. •

Puis, vidant sa pipe au bord de la fenêtre :

• Tu n'es pas sans avoir entendu parler de mon vieux camarade. Van Marins, dit-il. Van Marins, le fameux peintre de marines, qui comprenait la mer comme Ruysdaêl comprenait la campagne. Van Ostade le village, Rembrandt les intérieurs sombres, Rubens les temples et les palais. Ah ! c'était un grand peintre; en face de ses tableaux, on ne disait pas : « C'est beau ! > On disait : « Que la mer est belle I... qu'elle est grande et terrible ! • — On ne voyait pas le pinceau de Van Marius aller et venir ; mais l'ombre de la main de Dieu s'étendre sur la toile. Oh I le génie. • . le génie... quel don sublime, Christian ! •

Cappelmans se tut, les lèvres serrées, le sourcil froncé, les larmes aux yeux.

Pour la première fois je le voyais ainsi; cela m*étonnait.

Au bout d'un instant, il reprit :

• Van Marius et moi, nous avions fait ensemble nos études à Utrecht, chez le vieux Ryssen; nous aimions les deux sœurs; nous passions ensefnble nos soirées à la taverne de la Cr»nout/te, comme deux frères. Plus tard, nous vînmes à Leyde, bras dessus bras dessous, -r- Van Marius n'avait qu'un défaut, il aimait le genièvre et le skidam plus que Vmk et lepor^*

LA PËGHE MIRACULEUSE.

Tu me rendras cette justice, Christian, que je ne me suis jamais grisé qu*avec de Vxle ; aussi, je me porte bien. Malheureusement, Van Marins se grisait avec du genièvre. Encore s'il n'en avait bu qu'à la taverne, mais il s'en faisait apporter jusque dans son atelier; il ne travaillait avec enthousiasme que lorsqu'il en avait une ou deux chopines dans Testomac et que les yeux lui sortaient de la tête. Alors il fallait le voir, il fallait l'entendre hurler, chanter et siffler. Tout en mugissant comme la mer, il brossait sa toile à tour de bras : chaque coup de pinceau soulevait une vague *, à chaque sifflement on voyait les nuages approcher, grossir, s'entasser. Tout à coup il prenait sa brosse au vermillon, et voilà que la foudre coulait du del noir sur les flots verts, comme un jet de plomb fondu... et dans le lointain, au-dessous de la voûte sombre, au loin, bien loin, on découvrait une barque, un cutter^ n'importe quoi, écrasé entre les ténèbres et l'écume... C'était épouvan table l —Quand Van Marins peignait des scènes plut calmes, il se faisait jouer de la clarinette par le vieil aveugle Coppélius, à raison de deux florins par jour; il coux>ait son genièvre avec de Vœle et mangeait des saucisses pour représenter des scènes champêtres. Tu conçois, Christian, qu'avec un régime pareil, il devait se détériorer le tempérament. Combien de fois ne lui ai -je pas dit : < Prends garde, Jan, prends garde, le genièvre te jouera un mauvais touri *

t Mais, bien loin de m'écouter, il entonnait im refrain bachique d'ime voix tonnante, et finissait toujours par imiter le chant du coq. C'était son plaisir favori d'imiter le chant du coq. Ainsi, par exemple, à la taverne, quand son verre était vide, au lieu de frapper sur la table comme tout le mondé pour prévenir la servante, il agitait les bras et lançait des ko-kori-kol jusqu'à ce qu'on eût rempli sa chope.

« Depuis longtemps Marins me parlait de son chef-d'œuvre : la Pêche miraculeuse. Il m'en avait fait voir les premières esquisses, et j'en étais émerveillé, lorsqu'un beau matin il disparut subitement de Leyde, et, depuis, personne n'a reçu de ses nouvelles. »

Ici, Cappelmans ralluma sa pipe d'un air rêveur et poursuivit :

« Hier soir, j'étais à la taverne du Cruchon (TOr^ en compagnie du docteur Roëmer, d'EisenlœCTel, et de cinq ou six vieux camarades. Vers dix heiu^s, je ne sais plus à quel propos, Roëmer se mit à déclamer contre les pommes de terre, déclarant que c'était le fléau du genre humain; que depuis la découverte des pommes de terre, les aborigènes de TAmériqûe, les Irlandais, les Suédois, les Hollandais, et géné-

ralement tous les peuples qui boivent beaucoup de spiritueux, au lieu de jouer comme autrefois leur rôle dans le monde, se trouvaient réduits à l'état de zéros. Il attribuait cette décadence à reau-4e«vie de pommes de terre, et tout en l'écoutant, — je ne sais par quelle évolution singulière de mon esprit, — le souvenir de Van Marins me revint en mémoire : ■ Pauvre vieux I me dis-je en moimême, que fait-il maintenant? A-t-il termmô son chef-d'œuvre? Pourquoi diable ne donnet-il pas de ses nouvelles ?

« Comme je réfléchissais à ces choses, le watchman Zélig entra dans la salle pour nous prévenir qu'il était temps de quitter la taverne : onze heures sonnaient. — Je rentre donc chez moi, la tête un peu lourde. Je me couche et je m'endors.

« Mais voilà qu'une heure après, Brigitte, la ravaudeuse en face, allume ses rideaux. Elle crie : • Au feu! » J'entends courir dans la rue, j'ouvre les yeux, et qu'est-ce que je vois? Un grand coq noir perché sur un chevalet au beau milieu de mon atelier.

« En moins d'une seconde, les rideaux de la vieille folle avaient flambé, puis s'étaient éteints d'eux-mêmes. Tout le monde s'en allait en riant... Mais le coq noir restait toujours à sa place, et comme la lune brillait entre les tours dé l'hôtel de ville, ce singulier animal m' apparaissait on ne peut mieux. Il avait de grands yeux jaunes cerclés de rouge, et se grattait la tête du bout de la patte.

« Je l'observais depuis au moins dix minutes, me demandant par où cet animal bizarre avait pu se glisser dans mon atelier, lorsque, relevant la tête, le voilà qui me dit :

€ Comment, Cappelmans, tu ne me reconnais pas? Je suis pourtant l'âme de ton ami Van Marius I

• —L'âme de Van Marius I m'écriai -je. Van Marius est donc mort?

• —Oui, répondit-il d'un air mélancoHque, c'est fini, mon pauvre vieux. J'ai voulu jouer la grande partie contre Hérode Van Gambrinus; nous avons bu deux jours et deux nuits sans désemparer. Le matin du troisième jour, comme la vieille Judith éteignait les chandelles, j'ai roulé sous la table I Maintenant, mon corps repose sur la colUne d'Osterhaffen, en face de la mer^ et je suis à la recherche d'un nouvel organisme... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit: je viens te demander un service, Cappelmans!

« — Un service! Parle.... Tout ce qu'un homme peut faire, je le ferai pour toil

• — A la bonne heure î reprit-il, à la bonne heure 1 j'étais sûi* que tu ne me refuserais pas.

LA PfiCHB MIRACULEUSE.

EU bien donc, voici la chose. Tu sauras, Andreusse, que j'étais allé à VAnse des Harengs^ tout exprès pour finir la Pêche miraculeuse. Malheureusement, la mort m'a surpris avant que j'aie pu mettre lip dernière main à cet ouvrage... Gambrinus Ta suspendu comme un Iropliée, au fond de sa taverne : cela me remplit d'amertume... Je ne serai content que lorsqu'il sera terminé, et je viens te prier de le finit. Tu me promets, n'est-ce pas, Cappelmans?

• —Sois tranquille, Jan, c'est ime affaire entendue.

• — Alors, bonsoir! •

« Et là-dessus, mon coq bat de Taile, et traverse Tune de mes vitres, avec un bruit sec, sans faire le moindre éclat. •

Après avoir terminé ce récit bizarre, Cappelmans déposa sa pipe sur le bord de la fenéire et vida sa chope d*un trait.

Nous restâmes longtemps silencieux , nous regardant l'un l'autre.

• Et vous croyez que ce coq noir était réellement l'âme de Van Marins? dis-je enfin au brave homme.

—Si je le crois! fit-il. C'est-à-dire que j'en suis sûr.

— Mais alors que pensez-vous faire, maître Andreusse?

— C*est bien simple; je vais partir pour Osterhaffen. Un honnête homme n'a qu'une parole : j'ai promis à Van Mariiis déterminer laPiche miraculeuse, et je la terminerai coûte que coûte. Dans une heure, Van Ëyckle borgne doit venir me prendre avec sa charrette. •

Puis s'arrêtant etme regardant d un œil fixe:

• Eh I fit-il, j'y songe... tu devrais m'accompagner, Christian ; c'est une magnifique occasion de voir VAnse des Harengs. Et puis, on ne sait ce qui peut arriver; je serais content de t'avoir près de moi.

— Je le voudrais bien, maître Andreusse; mais vous connaissez ma tante Catherine, elle ne consentira jamais.

—Ta tante Catherine... je vais lui signifier qu'il est indispensable pour ton instruction de voir un peu la côte. Qu'est-ce qu'un peintre de marines qui ne qudtte jamais les environs de Leyde, qui ne connaît que le petit port de Kalwyk? Allons donc, c'est absurde!:.. Tu viens avec moi, Christian, c'est entendu! •

Tout en parlant de la sorte, le digne homme passait sa large casaque rouge, et, méprenant ensuite par le bras, il m'enmnena gravement chez ma tante.

Je ne vous raconterai pas tous les pourparlers, toutes les objections, toutes les répUques de maître Cappclmaus pour décider ma tante

Catherine à me laisser partir avec lui. Le fait est qu'il finit par l'emporter, et que deux heures plus tard nous roulions vers Osterbafien.

Notre carriole, attelée d'un petit cheval du Zuyderzéeà grosse tête, les jambes courtes et poilues, le dos couvert d'une vieille peau de chien, courait depuis trois heures, de Leyde à VAnse des Harengs^ sans paraître avoir avancé d'un pouce.

Le soleil couchant projetait sur la plaine humide d'immenses reflets pourpres; les mares flamboyaient, et tout autour se dessinaient en noir les joncs, les roseaux et les prèles qui croissaient sur leurs rives.

Bientôt le jour disparut, et Cappelmans, sortant de ses rêveries, s'écria :

« Christian, enveloppe-toi Inen de ta casaque, rabats les bords de ton feutre, et fourre tes pieds sous la paille. — Hue... Barabas... hue donc! nous marchons comme des escar- \ gots. •

' En même temps il donnait l'accolade à sa cruche de skidam ; puis s'essuyant les lèvres du revers de la main, il me la présentait , disant :

« Bois un coup, de peur que le brouillard ne t'entre dans l'estomac. C'est un brouillard salé, tout ce qu'il y a de pire au monde. •

Je ciais devoir suivre l'avis de Cappelmans, et cette liqueur bienfaisante me mit aussitôt de bonne humeur.

« Cher Christian , reprit le vieux maître après un instant de silence , puisque nous voilà pour cinq ou six heures dans les brouillards, sans autre distraction que de fumer des pipes et d'entendre crier la charrette , causons dOsterhaffen. •

Alors le brave homme se mit à me faire la description de la taverne du Fot de Tabac^ la plus riche en bières fortes et en liqueurs spiritueuses de toute la Hollande.

• C'est dans la ruelle des Trois-Sabots qu'elle se trouve, me dit-il. On la reconnaît de loin à sa large toiture plate ; ses petites fenêtres carrées, à fleur de terre, donnent sur le port. En face s'élève un grand marronnier; à droite, le jeu de quilles longe un vieux mur couvert de mousse, et derrière, dans la basse-cour, vivent pêle-mêle des centaines d'oie^, de poules, de dindons et de canards, dont les cris perçants forment un concert tout à fait réjouissant.

• Quant à la grande salle de la taverne, elle n'a rien d*exlraordina're; mais là, sous les

LA PÊCHE MIRACULEUSE

poutres brunes du plafond^ au milieu d^un nuage de fumée bleuâtre, trône, dans un comptoir en forme de tonneau, le terrible Hérode Van Gambrinus, surnommé le Bacchus du Nord!

« Cet homme-là boit à lui seul deux mesures déporter; Ysele triple et le lambic passent dans son estomac comme dans un entonnoir de ferblanc ; il n'y a que le genièvre qui puisse l'assommer !

« Malheur au peintre qui met le pied dans cet enfer! — je te le dis, Christian, il vaudrait înieux qu'il n'eût jamais vu le jour. — Les jeunes servantes aux longues tresses blondes s'empressent de le servir, et Gambrinus lui tend ses larges mains velues, mais c^est pour lui voler son âme : le malheureux sort de là, 'comme les compagnons d^Ulysse sortirent de la caverne de Circé! •

Ayant dit ces choses d'un air grave, Cappelmans alluma sa pipe et se prit à fumer en silence.

Moi, j'étais devenu tout mélancolique^ une tristesse insurmontable pénétrait dans mon âme. n me semblait approcher d*un gouffre , et s'il m*eût été possible de sauter de la charrette, — que Dieu me le pardonne ! —j'aurais abandonné le vieux maître à son entreprise hasardeuse.

Ce qui me retint encore, c'est l'impossibilité de retourner à travers des marais inconnus, par une nuit sombre, n me fallut donc suivre le courant et subir le sort funeste que je prévoyais.

Vers dix heures, maître Andreusse s'endcrmit; sa téta se prit à ballotter contre mon épaule. Moi je tins bon encore plus d'une heure; mais enfin la fatigue ^e^lportaet je m'endormis à mon tour.

Je ne sais depuis combien de temps nous jouissions du repos, lorsque la charrette s'arrêta bnisquement, et que le voiturier s'écria : • Nous y sommes ! •

Cappelmans fit entendre une exclamation de surprise, tandis qu'un frisson me parcourait de la tête aux pieds.

Je vivrais mille ans^ que la taverne du Pot de Tabac, telle que je la vis alors^ avec ses petites fenêtres scintillantes et sa grande toiture qui s'abaisse à quelques pieds du sol, serait toujours présente à ma mémoire.

La nuit était profonde. La mer, à quelque cent pas derrière nous, mugissait, et par-dessus ses clameurs immenses, on entendait nasiller une cornepiuse.

Dans les ténèbres, on voyait danser des silhouettes grotesques aux vitres de la baraque. On aurait dit un jouet d'enfant, une lan-

terne magique, un mirliton posé là dans la nuit pour narguer la scène formidable.

L'allée fangeuse éclairée par ime lanterne de corne laissait entrevoir des figures étranges, avançant et reculant dans l'ombre comme des rats dans un égout. La ritournelle poursuivait toujours son train, et ce bruissement nasillard, le petit cheval de Yan Eyck, la tête basse, les pieds dans la boue; Cappelmans, qui serrait sa grosse houppelande sur ses épaules en grelottant; la lune, entourée de nuages, regardant à travers quelques crevasses lumineuses : tout confirmait mes appréhensions et me pénétrait d'une tristesse invincible.

Nous allions mettre pied à terre, çuand, du milieu des ombres, s'avadça brusquement un homme de haute stature, coiffé d'un large feutre, la barbe en pointe, Iç col rabattu sur le pourpoint de velours noirs, et la poitrine ornée d'une triple chaîne d'or, à la manière des anciens artistes flamands.

• C'est vous, Cappelmans? fit cet homme, dont le profil sévère se dessinait sur les petites vitres du bouge.

— Oui, maître ! répondit Andreusse tout stupéfait.

— Prenez garde ! reprit l'inconnu en levant le doigt ; prenez garde : le tueur d'âmes vous attend !

—Soyez tranquille ; Andreusse Cappelmans fera son devoir !

—C'est bien, vous êtes un homme : Tesprit des vieux maîtres est avec vous ! •

Ce disant, l'étranger s'enfonça dans les ténèbres, et Cappelmans, tout pâle, mais l'air ferme et résolu, descendit de la carriole.

Je le suivis plus troublé qu'il ne me serait possible de le dire.

De vagues rumeurs s'élevaient alors dé la taverne. On n'entendait plus la cornemuse.

Nous entrâmes dans la petite allée sombre, et bientôt maître Andreusse , qui marchait le premier , s'étant retourné , me dit à l'oreille :

« Attention, Christian ! »

En même temps il poussa la porte, et sous les jambons, les harengs et les andouilles suspendus aux poutres noires, j'aperçus ime centaine d'hommes assis autour de longues tables, rangées à la file; les ims accroupis conune des magots, les épaules arrondies; d'autres, les jambes écaiiées, le feutre sm* Toreille, le dos contre le mur, lançant au plafond des nuages de fumée tourbillonnante.

Ils avaient tous l'air de rire, les yeux à demi fermés, les joues bridées jusqu'aux oreilles, et semblaient plongés dans une sorte de béatitude profonde.

hA PÈCHB MÎRACULBV8S.

Notre cwriolc coartit depob trofi hnmi... (Pit» 300

K droite, une large cheminée flamboyante envoyait Bes traînées de Jiuniàre d'un bout de li salle à l'autre; de ce cAté, la vieille Judith, lujgue et Bêche comme un manche à. balai, la figure empourprée, agitait au milieu dee flammes une grande poêle où péLillaît une friture.

Mais ce gui me frappa surtout, ce fat Hérode Van Gambrinus lui-même, assis dans son comptoir, uu peu à gauche, tel que me l'avait dépeint maître Andreusse, les manches de §a chemise retroussées Jusqu'aux épaules sur ses bras velus, les coudes au milieu des chopes luisantes, les joues relevées par ses poings énormes, son épaisse tignasse rousse ébouriffée et sa longue barbe jaunâtre tombant à flots Bur BB poitrine. H i-egardait d'un œil léveur

la Pictis tniVofuIeiue, suspendue au fond de la taverne, juste au-dessus de la petite horloge de bois.

Je le considérais depuis quelques secondes, lorsque, au dehors, non lom de la ruelle des TroU-Sabots, la trompe du watchmann se fik entendre, et dans le même instant, la vieille Judith, agitant sa poêle, se prit à dire d'un Ion ironique :

• Minuit 1 Depuis douze jours le grand peintre Van Marius repose sur la colline d'Oster— haffen, et le vengeur n'arrive pas.

— Le voîcil... " s'écria Cappelmans en »'avançant au milieu de la salle.

Tous les yeux se fixèrent sur lui, et Gambrinus, ayant tourné la tête, se prit à sourire en se caressant la barbe.

LA PÊCHE UIRACULEDSB.

D< ngua rumBon ('flevaknl dt U UTerne. (Pige 31.)

• Cest toi, CappelmansT dit-ll d'uo ton gogaeaard. Je fattendais. Tu viens chercher la Pkhe miraeuUute}

— Oui, répondit maître Âadreusse, j'ai promis à Van Harïus de terminer son chef-d'œu- Tre; je le veux, et je l'aurai I

— Tn là veux et tu l'aurasl reprit l'autre; c'ett bientôt dit, camarade. Saia-tu que je l'ai gagné, moi, la cruche au poingî

— Je le Bais. Et c'est la cruche au poing que j'entendi le reprendre.

—Alors tu es bien décidé &jouer(afrrande partit?

— Ooi, j^ suis décidé. One le Dieu juste me soit en aide. Je tiendrai ma parole, ou je roulerai tons la table I •

Lm feaz de Gambrinus s'illuminèrent :

• Vous l'avez entendu, s'écria-t-îl en s'adressant aux buveurs, c'est lui qui me défle : qu'il soit Fait selon sa volonté! •

Puis se tournant vers maître Andreusse :

• Quel est ton juge T

—Mon juge est Christian Rebstock, • dît Gappelmans en me faisant signe d'approcher.

J'étais ému, j'avais peur.

Aussitôt l'un des assistants, Ignace Van den Brock, bourgmestre d'OsterhaiTen, coiffé d'une grande perruque de chiendent, tira de sa poche nn papier, et d'un ton de pédagogue il lut:

■ Le wôgt des biberons a droit an linge blanc, • au verie blanc, à la blanche chandelle : « qa'Qn le serve I •

Et une grande illle rousse vint déposer cei choses i ma droite.

• Quel est ton juge, à toi? demanda maître Andreusse.

—Adam Yan Rasimus. »

Cet Adam Van Rasimus, le nez fleuri, Téchine courbée et Tœil en coulisse, vint prendre place à côté de moi. On le servit de même.

Gela fait^Hérode, tendant sa large main par« dessus le comptoir à son adversaire, s'écria :

• N'emploies-tu ni sortilège ni màléûce? —Ni sortilège ni maléfice, répondit Cappel-

matis.

— Es-tu sans haine contre moi?

—Quand j'aurai vengé Fritz Coppélius, Tobie Vogel le paysagiste, Roômer, Nickel Brauer, Didorich Vinkelmann, Van Marius, tous peintres de mérite noyés par toi dans Yxle et le porter^ et dépouillés de leurs œuvres, alors je serai saus haine. •

. Hérode partit d^un immense éclat de rire ; et les bras étendus, ses larges épaules rejetées en arrière contre le mur :

t Je les ai vaincus la cruche au poing, 8*écria-t-il, honorablement et loyalement, comme je vais te vaincre toi-même. Leurs œuvres sont devenues mon bien légitime ; et quant à ta haine, je m'en moque et je passe outre. — Buvons! •

Alors, mes chers amis, commença une lutte telle qu^on n'en cite pas deux comparables, de mémoire d'homme, en Hollande, et dont il sera pailé dans les siècles des siècles, s'il plaît au Seigneur Dieu : le blanc et le noir étaient aux prises; les destins allaient s'accomplir 1

Une tonne d*œU fut déposée sur la table, et deux pots d'une pinte furent remplis jusqu'au bord. Hérode et maître Andreusse vidèrent chacun le leur d*un trait. Ainsi de suite de denu-heure en demi-heure, avec la régularité du tic-tac de Tborloge, jusqu'à ce que la tonne fût vide.

Après VxU on passa au porter^eidn porter au lambic.

Vous dire le nombre de barils de* bière forte qui furent vidés dans cette bataille mémorable me serait facile : le bourgmestre Van den Brock en a consigné le chiffre exact sur le registre de la commune d'Osterhaflen, pour renseignement des races futures; mais vous refuseriez de me croire, cela vous paraîtrait fabuleux.

Qu'il vous suffise de savoii* que la lutte dura deux jours et trois nuits. Cela ne s'était jamais vul

Pour la première fois, Hérode se trouvait en face d'un adversaire capable de lui tenir tête; aussi, la nouvelle s*en étant répandue dans le pays, tout le monde accourait à pied, à cheval, en charrette : c'était une véritable procession; et comme beaucoup ne voulaient pas s'en re-

tourner avant la fin de la lutte , il se trouva qu^à partir du deuxième jour, la taverne ne désemplit pas une seconde; à peine pouvait-on se mouvoir, et le bourgmestre était forcé de frapper sur la table avec sa canne et de crier: t Faites place t • pour qu'on laissât passer les garçons de cave apportant les barils sur leurs épaules .

Pendant ce temps- là , maître Andreusse et Gambrinus continuaient de vider leurs pintes avec une régularité merveilleuse.

Parfois, récapitulant dans mon esprit le nombre de moos qulls avaient bus, je croyais faire un rêve et je regardais Gappelmans le cœur serré d'inquiétude ; mais lui, clignant de l'œil, s*écriait aussitôt en riant :

• Eh bien, Christian, ça marche 1 Bois donc un coup pour te rafraîchir. •

Alors je restais confondu.

t L'&me de Van Marins est en lui, me disais* je; c'est elle qui le soutient! •

Quant à Gambrinus, sa petite pipe de vieux buis aux lèvres, le coude sur le comptoir et la joue dans la main, il fumait tranquillement, comme un honnête bourgeois qui vide sa chope le soir, en songeant aux afifaires de la journée.

C'était inconcevable. Les plus rudes buveurs eux-mêmes n^ comprenaient rien.

Le matin du troisième jour, avant d^éteindre les chandelles, voyant que la lutte menaçait de se prolonger indéfiniment, le bourgmestre dit à Judith d'apporter le fil et l'aiguille pour la première épreuve.

Aussitôt il se fit un grand tumulte ; tout le monde se rapprochait pour mieux voir.

D'après les règles de la grande partie^ celui des deux combattants qni sort victorieux de cette preuve a le droit de choisir la boisson qui lui convient, et de l'imposer à son adversaire.

Hérode avait déposé sa pipe sur le comptoir. Il prit le fil et Taiguille que lui présentait Van den Brock, et, soulevant sa lourde masse, les yeux écarquillés , le bras haut , il ajusta ; mais, soit que sa main fût réellement aloui-die, ou que le vacillement des chandelles lui troublât la vue, il fut obligé de s'y reprendre à deux fois , ce qui parut faire une grande impression sur les assistants, car ils se regardèrent entre eux tout stupéfaits.

• A votre tour, Cappelmans ! • dit le bourgmestre.

Alors maître Andreusse se levant, prit l'aiguille, et du premier coup il passa le fil.

Des applaudissements frénétiques édatérent dans la salle ; on aurait dit que la baraque allait s'écrouler.

LA PÈCHE MIRACULEUSE

Je regardai Gambrinus : sa large figure charnue était bouffie de sang, ses joues tremblaient.

Au bout d'une minute, le silence étant rétabli, Yan den Brock frappa trois coups sur la table et 8*ëcria d'un ton solennel :

t Maître Cappelmans, vous êtes glorieux en Bacchus !... Quelle est votre boisson?

—Du skidamt répondit maître Andreusse, du vieux sHdamI Tout ce qu'il y a de plus vieux et de plus fort I •

Ces mots produisirent im effet surprenant sur le tavernier.

« NonI noni s'écria-t-il ; de la bière, toujours de la bière : pas de skidam. •

Il s*était levé tout pâle.

t J'en suis fâché, dit le bourgmestre d'un ton bref ; mais les règles sont formelles : qu'on apporte ce que veut Cappelmans. •

Alors Gambrinus se rassit comme un malheureux qui vient d'entendre prononcer sa condamnation à mort, et l'on apporta du skidam de Tan XXÏI, que nous goûtâmes. Van Rasimus et moi, afin de prévenir toute fraude ou mélange.

Les verres furent remplis et la lutte continua.

Toute la population d'Osterhaffense pressait aux fenêtres.

On avait éteint les chandelles. Il faisait grand

jour.

A mesure que la lutte approchait du dénoûment fatal, le silence devenait plus grand. Les buveurs, debout sur les tables, sur les bancs, les chaises, les tonnes vides, regardaient

attentifs.

Cappelmans s'était fait servir une andouille et mangeait de bon appétit ; mais Gambrinus ne se ressemblait plus à lui-même; le skidam le stupéfiait! Sa large face cramoisie se couvrait de sueur, ses oreilles prenaient des teintes violettes , ses paupières s'abaissaient , s'abaissaient. Parfois un tressaillement nerveux lui faisait relever la tôle; alors, les yeux tout grands ouverts, la lèvre pendante, il regardait d'un air hébété ces figures silencieuses pressées les unes contre les autres ; puis il prenait sa cruche à deux mains et buvait en ràlant.

Je n'ai rien vu de plus horrible en ma vie.

Tout le monde comprenait que la défaite du tavernier était certaine.

• n est perdu I se disait-on. Lui qui se croyait invincible, il a trouvé son maître ; encore une ou deux cruches, et tout sera fini ! »

Cependant quelques-uns prétendaient le contraire ; ils affirmaient qu'Hérode pouvait tenir encore trois ou quatre heures, et Van Rasimus offrait même de parier une tonne d'«te, qu'il

ne roulerait sous la table que vers le coucher du soleil; lorsqu'une circonstance, en appircnce insignifiante, vint précipiter le dénoûment.

Il était près de midi.

Le garçon de cave Nickel Spitz emplissait les cruches pour la quatrième fois.

La grande Judith, après avoir essayé de mettre de Teau dans le skidam^ venait de sortir tout en larmes; on l'entendait pousser des gémissements lugubres dans la chambre voisine.

Hérode sommeillait.

Tout à coup la vieille horloge se mit à grincer d'une façon bizarre, les douze coups sonnèrent au milieu du silence ;• puis le petit coq de bois, perché sur le cadran, battit (fes ailes et fit entendre un koko^ri-ko prolongé.

Alors, mes chers amis, ceux qui se trouvaient dans la salle furent témoins d'une scène épouvantable.

Au chant du coq, le tavernier s'était levé de toute sa hauteur, comme poussé par un ressort invisible.

Je n'oublierai jamais cette bouche entr'ouverte, ces yeux hagards, cette tête livide de terreur.

Je le vois encore étendre les mains pour repousser l'affreuse image. Je l'entends qui s'écrie d'une voix strangulée :

• Le coq! ôh! le coq!... •

n veut fuir... mais ses jambes fléchissent !.. et le terrible Hérode Van Gambrinus tombe comme un bœuf sous le coup de l'assommoir, aux pieds de maître Andreusse Cappelmans.

Le lendemain, vers six heures du matin, Cappelmans et moi nous quittions Osterhaffeu , emportant la Pèche miraçuitust.

Notre rentrée à Leydefutun véritable triomphe; toute la ville, prévenue de la victoire de maître Andreusse, nous attendait dans les rues, sur les places : on aurait dit un dimanche de kermesse; mais cela ne parut faire aucune impression sur l'esprit de Cappelmans. Il n'avait pas ouvert la bouche tout le long de la route, et semblait préoccupé.

A peine arrivé chez lui, son premier soin fut de consigner sa porte :

• Christian, me dit le brave homme en se débarrassant de sa grosse houppelande, j'ai besoin d'être seul ; retourne chez ta tante et tâche de travailler. Quand le tableau sera fini, j'enverrai Kobus te prévenir. •

Il m'embrassa de bon cœur et me poussa doucement dehors.

Ce fut un beau jour, lorsque, environ six

LA PÈCHE MIRACULEUSE

semaines plus tard , maître Andreusse vint me prendre lui-même chez dame Catherine et me conduisit dans son atelier.

La Fiche miraculeiLse était suspendue contre le mur, en face des deux hautes fenêtres. * Dieu, quelle œuvre sublime! Est-il possible qu'il soit donné à Tbomme de produire de telles choses!... Cappelmans avait mis là tout son cœur et tout son génie : l'âme de Van Marins devait être satisfaite.

Je serais reslé jusqu'au soir, muet d'admira-

tion^devant cette toile incomparable, si levieui maître, me frappant tout à coup sur Tépaule, ne m'avait dit d'un ton grave :

c Tu trouves cela beau, n'est-ce pas, Chris, tian? Eh bien. Van Marins avait encore one douzaine de chefs-d'œuvre pareils dans la tête. Malheureusement, il aimait trop Vœle triple et le skidam; son estomac Ta perdu ! C'est notre défaut, à nous autres Hollandais. Tu es jeune, que cela te serve de leçon; — le sensualisme est Tennemi des .grandes choses 1 •

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