ETC., ETC
Une vieille futaille écartelée et vermoulue recevait l'eau des gouttières du voisinage, et la laissait fuir dans l'herbe. Des milliers d'atomes aux ailes gazeuses, des cousins , des éphémères tourbillonnaient sur cette mare verdâtre; et,* quand un rayon de soleil y tombait par hasard entre les toits, on y voyait pulluler la vie comme une poussière d'or ; deux grenouilles énormes montraient alors leur nez
camard à la surface, traînant leurs longues jambes filandreuses sur les lentilles d'eau, et se gorgeant des insectes qui s'engouffraient dans leur goitre par milliards.
Enfin, au fond du cloaque s'avançait en visière un toit de planches humides et moisies, sur lequel un gros chat roux venait faire sa promenade, écoutant les moineaux s'ébattre dans les arbres, bâillant, fléchissant les reins et détirant ses griffes d'un air mélancolique.
J'avais souvent contemplé ce coin du monde avec une sorte de terreur.
t Tout vit , tout pullule, tout se dévore î m'étais-je dit. Qnelle est. la source de ce flot intarissable d'existences, depuis l'atome tourbillonnant dans un rayon de soleil, jusqu'à l'étoile perdue dans les profondeurs de l'infini?... Quel principe pourrait nous rendre compte de cette prodigalité sans bornes, iucessante, éternelle, de la cause première? »
Et, le front entre les mains, je me plongeais dans les abîmes de Tinconnu.
Or, un soir du mois de juin, vers onze heures, comme je rêvais de la sorte, accoudé sur la traverse de ma fenêtre, il me sembla voir une forme vague se glisser au pied de la muraille, puis une porte s'ouvrir, et quelqu'un traverser les ronces pour se rendre sous le toit.
Tout cela s'accomplissait dans l'oinbre des masures environnantes ; c'était peut-être une illusion de mes sens. Mais le lendemain, dés cinq heures, ayant regardé dans le cloaque, je vis en effet un grand gaillard s'avancer du fond de l'échoppe, et, les bras croisés sur la poitrine, se mettre à m'observer moi-même.
Il était si long, si maigre, ses habits étaient si délabrés, son chapeau tellement criblé de trous, que je ne doutai pas que c#ne fût un bandit, caché là le jour pour se soustraire à la police, et sortant la nuit de son repaire, pour dévaliser et même pour égorger les gens.
Mais jugez de ma stupeur, quand cet homme, levant son chapeau, me cria :
« Hé! bonjour, Christian, bonjour I ■
Comme je restais immobile, la bouche béante, il traversa le clos, ouvrit la porte, et s'avança dans la rue déserte.
Je remarquai seulement alors qu'il portait une grosse trique, et je me félicitai de ne pas l'entretenir en tête-à-tête.
D'où cet individu pouvait-il me connaître?,.. Que me voulait-il?
Arrivé devant ma fenêtre, il leva ses longs bras maigres d'un air pathétique :
«t Descends, Christian, s'écria-t-il, descends que je t'embrasse... ah! ne me laisse pas languir I »
LE CABALISTE HANS WEINLAND
On pense bien que je ne fus pas trop pressé de répondre à son invilation. Alors il se prit à rire, me montrant de magnifiques dents bianclies sous sa moustache roussâtre, puis il me dit :
* Tu ne reconnais donc pas ton professeur de métaphysique, Hans Weinland?... Faut-il que je te fasse voir son passe-port?
— Hans Weinland I... est-ce possible?...
Hans Weinland avec ces joues creuses, ces yeux caves!... Hans Weinland sous ces guenilles I... »
Cependant, après un coup d'œil plus attentif, je le reconnus; un sentiment de pitié inexprimable me saisit :
« Comment! c'est vous, mon cher professeur!
—Moi-même! Descends, Christian, nous causerons plus à Taise. »
Je n'hésitai plus à descendre ; la dame Genti n était pas encore levée, je tirai le verrou moimême, et Hans Weinland me pressa sur son coeur avec effusion.
9, Ah! cher maître! m'écriai-je les yeux pleins de larmes, dans quel état je vous retrouve !
— Bah! bah! fit-il, je me porte bien, c'est l'essentiel.
— Mais vous allez mon ter dans ma chambre . . changer cThabits. ..
— A quoi bon?... Je me trouve charmant comme cela.... eh! eh! eh!
— Vous avez faim, peut-être?...
—Du tout, Christian, du tout. Je me suis nourri longtemps, chez Flicoteau, de têtes de lapin et de pieds de coq ; c'était un genre de noviciat que m'imposait le dieu Famine. Aujourd'hui, mes preuves sont faites, mon estomac atrophié n'est plus qu'un mythe; il ne me demande plus rien, sachant d'avance que ses réclamations seraient inutiles ; je ne mange plus, je fume de temps en temps une pipe, voilà tout. Le vieux fakir d'Eilora me porterait envie! »
Et comme je le regardais d'un air de doute :
« Cela t'é tonne? reprit-il; mais sache que l'initiation aux mystères de Milhras nous impose ces petites épreuves, avant de nous investir d'une puissance formidable. »
Tout en causant ainsi, il m'entraînait vers le Jaidin-des-Plantes. On venait d'ouvrir la grille, et la sentinelle, nous voyant approcher, parut tellement étonnée de la physionomie de mon pauvre maître, qu'elle fit mine im instant de nous interdire le passage; mais Hans Weinland ne parut même pas s'apercevoir de ce geste, et poursuivit tranquillement son chemin.
Le jardin était encore solitaire. En passant
près de la cage aux serpents, Hans, me la montrant avec sa triiiue, murmura :
• De jolis petits animaux,Christian ; j'ai toujours eu de la prédilection pour ce genre do reptiles ; ils ne se laissent pas marcher sur la queue sans mordre. »
Puis, tournant à droite, il me précéda dans !e labyrinthe qui monte au cèdre du Liban.
« Arrêtons-nous ici, lui dis-je,au pied de cet arbre,
— Non, montons jusqu'au belvédère, ou y voit de plus loin ; j'aime tant voir Paris et respirer le frais, qu'il m'arrive très-souvent do passer des heures à cet observatoire. C'est même ce qui me retient dans ton quartier. Quo veux-tu, Christian! chacun a ses petites fiiiblesses. »
Nous étions arrivés à la lanterne, et Hans Weinland avait pris place sur Tune des deux grosses pierres fossiles, qui sont appuyées contre le tertre. Moi, je restai debout devant lui.
« Eh bien, Christian, reprit-il, que fais-îu maintenant? Tu suis les cours de la Sorbonne et du Collège de France, n'est-ce pas? Eh! (b! eh ! ça t'amuse toujours, la métaphysique?
— Mon Dieu... pas trop.
— Eh! je m'en doutais... je m'en doutais. Mais aussi quels cours ! quels cours! — L'un s'en tient à la forme^ et se croit idéaliste, car le beau, le beau idéal est dans la forme... eh ! eh ! eh I — L'autre parle de substance ; pour lui, la substance est une idée première; comprendstu cela, Christian , la substance une idée première? Faut-il être bêle !
« Le plus fort est un garçon qui ne manque pas d'un certain mérite ; il s'est fait un petit système bourgeois, avec des morceaux ramassés à droite et à gauche, absolument comme on confectionne un habit de polichinelle ; aussi les Français, qui sont très-forts en métaphysique, l'ont surnommé le Platon mo'dernel »
Et Hans Weinland, allongeant ses longues jambes de sauterelle, partit d'un éclat de rire nerveux; puis, redevenu calme subitement, il poursuivit :
« Ah! mon pauvre Christian! mon pauvre Christian! que sont devenues les grandes écoles d'Albert le Grand, de Raymond Lullo, de Roger Bacon, d'Arnaud de Villeneuve, do Paracelse?— Qu'est devenu le microcosme f Quo sont devenus les trois principes : intellectuel, céleste , élémentaire ? les applicationr des Patrice Tricasse, des Coclès, des André Cornu, des Goglénius, des Jean de Hûgen, des Moldénàles, des Savonarole et de Unit d'autres? et les expériences curieuses des Glaser, des Le Sage, des Le Vigoureux?
vk
—Mais, cher maître, ce sont des empoisonneurs I m'écriai-je.
— Des empoisonneurs?... Ce sont les plus grands astrologues des temps modernes, les seuls héritiers de la kabbale! Les vrais, les seuls empoisonneurs sont tous ces charlatans qui tiennent école de sophisme et d'ignorance. Ne sais-tu pas que tous les secrets de la kabbale commencent à trouver leurs applications? La pression de la vapeur, le principe de l'éleclricité, les décompositions chimiques, à qui fautil attribuer ces admirables découvertes, sinon aux astrologues? — Et nos psychologues, nos métaphysiciens, eux, qu'ont-ils découvert d'utile, d'applicable , de vrai , pour traiter les autres d'ignorants et s'attribuer le titre de sages? Mais laissons cela, ma bile s'échauffe. »
Et sa figure, impassible jusque-là, prit une expression de férocité sauvage.
■ Il faut que tu partes, Christian, s'écria-t-il biiisquement, il faut que tu retournes à Tubingue.
—Pourquoi ?
—Parce que l'heure de la vengeance est proche.
— Quelle vengeance?
— La mienne.
—De qui voulez-vous tirer vengeance?
—De tout le monde!... Ah I Ton s'est moqué de moi... on a conspué Maha-Dévi... on Ta repoussé des écoles... on m'a traité de fou... de visionnaire... on a renié le dieu bleu, pour adorer le dieu jaune... Eh bienl malheur à cette race de sensualistesl »
Et, se levant, il embrassa la ville immense du regard, ses yeux gris s'illuminèrent, il sourit.
Quelques bateaux descendaient lentement la Seine; le jardin verdoyait; les voitures de roulage, les chargements de vin, les charretées de légumes, les troupeaux de bieufs, de moutons, de pourceaux, soulevaient la poussière des i*outes dans les profondeurs de Thorizon. La ville bourdonnait comme une ruche; jamais spectacle plus splendide et plus grandiose ne s était offert à mes regards.
« Paris ! ville antique, ville sublime, s'écria Weinland avec una ironie poignante ; Paris idéal, Paris sentimental, ouvre tes larges mâchoires : voici Tenir, par tous les points de Thorizon, du liquide et du solide pour renouveler tes esprits animaux. Mange, bois, chante et ne t'inquiète pas du reste ; la France entière s'épuise pour te nourrir.
« Elle pioche du matin au soir, cette spirituelle nation, pour te faire des loisirs agréables. Que le manque-t-il? Elle t'envoie ses vins généreux, ses troupeaux, ses primeurs des quati-e Faisons, ses belles jeunes HUes rayonnantes de
jeunesse, ses hardis jeunes hommes, et ne te demande en échange que des révolutions et des gazettes.
« Cher Paris! centre des lumières, de la civilisation, etc., etc., etc.; Paris!... terre promise du paradoxe , Jérusalem céleste des Philistins, Sodome intellectuelle, capitale générale du sensualisme et du dieu jaune!... sois fier de tes destinées : tu tousses : le sol Iremble! tu te remues : le monde frissonne ! tu bâilles : l'Europe s'endort! Qu'est-ce que Vesprit auprès de la force matérielle incarnée? Rien!... Tu braves les puissances invisibles, tu les bafoues; mais, attends, attends, un des fils de Maha-Dévi et de la déesse Kâli va te donner une leçon de métaphysique ! ■
Ainsi s'exprimait Hans Weinland avec une animation croissante. Je ne doutais pas que la misère n'eût détraqué sa cervelle.
Que pouvait faire un pauvre diable, sans feu ni lieu, contre la ville de Paris?
Après ces menaces, redevenu calme tout à coup, et voyant quelques promeneurs monter le labyrinthe, il me fit signe de le suivre, et nous sortîmes du jardin.
t Christian , reprit- il en marchant, j'ai quelque chose à te demander.
-Quoi?
—Tu connais ma retraite... là, je te dirai tout. Mais il faut que tu me jures sur l'honneur d'accomplir mes ordres de point en point.
—Je le veux bien ; à une condition cependant, c'est que...
—Oh ! sois tranquille, cela ne peut intéresser
ta conscience.
— Alors je vous le promets.
— Cela suffit. •
Nous étions arrivés devant le clos; il en poussa la porte et nous entrâmes.
Il me serait difficile de rendre le sentiment d'horreur qui me pénétra, lorsque, après avoir traversé les hautes herbes du repaire, je découvris sous l'échoppe une quantité d'ossements amoncelés dans l'ombre.
J'aurais voulu fuir, mais Ilans Weinland m'observait.
«Assieds-toi là! » fit-il d'un accent impérieux, en m'indiquant une grosse pierre, entre les piliers du toit.
J'obéis.
Lui, sortant alors de sa poche une petite pipe de terre, la bourra de je ne sais quelle substance jaunâtre, et se prit à l'aspirer lentement; il s'assit en face de moi, les jambes étendues, sa grosse tiîque entre les genoux.
t Christian, murmura- t-il, tandis qu'une contraction musculaire indéfinissable creusait les rides de ses joues, et relevait obliquement
LE CABALISTE HANS WEINLAND
868 narines, écoute-moi bien ; pour que tu puisses remplir mes intentions, il est indispensable que je t'explique un de nos mystères.!
n se tut^ Tœil sombre, le front plissé, les lèvtes tellement serrées,qu*on n'en voyait plus les bords.
« Oui, reprit-il d'un accent sourd, il faut que tu connaisses un des mystères de MithrasI — Ce qu'il y a de plus étrange dans ce monde, Tois-tu, Christian, c'est que Tune des moitiés du globe soit en pleine lumière, et l'autre dans les ténèbres ; il en résulte que la moitié des êtres animés dort, pendant que l'autre veille. Or, la nature qui ne fait rien d'inutile, la nature qui simpliQe tout, et sait obtenir ainsi la variété infinie dans Tunité absolue, la nature, ayant décidé que tout être vivant resterait assoupi lamoitié du temps, adécidé par là même qu'une seule Ame suffirait pour deux corps. Cette âme se transporte donc de l'un à l'autre hémisphère, aussi vite que la pensée, et développe tour à tour deux existences. Tandis que l'âme est aux antipodes, l'être dort; ses facultés divaguent, la matière repose. Lorsque l'âme revient prendre la direction des organes, aussitôt l'être s'éveille ; la matière est forcée d'obéir à l'esprit.
• Je n'ai pas besoin de t'en dire davantage. Cela n'entre pas dans tes cours de philosophie ; car il est connu que tes professeurs sont trèssavants sans rien comprendre; mais cela t'explique les idées étranges qui souvent assiègent ton cerveau, la singularité de tes rêves, la connaissance intuitive des mondes que tu n'as jamais vus, et mille autres phénomènes de ce genre. Ce qu'on nomme catalepsies, évanouissements, extases, lucidité magnétique, bref, l'ensemble des phénomènes du sommeil sous (outes ses formes, découle de la même loi. H'as-tu compris, Christian ?
— Très-bien, c'est une découverte sublime I
—C'est le moindre des mystères de Mithras, lit-il avec un sourire bizarre, c'est le premier degré d'initiation. Hais écoute les conséquences du principe, en ce qui me concerne : — l'âme qui m'anime appartient également à l'un des sectateurs de Maha-Dévi, habitant au pied du Mont-Abuji, dans la province de Sirohi, sur les frontières méridionales du Joundpour: c'est un Agori, ou, si tu l'aimes mieux, un Aghorapanti, célèbre par ses aiistérités, ses meurtres et sa sainteté. Il est initié comme moi, du troisième degré. Quand il dort, je veille ; quand il veille, je dors. — M'as-tu compris?
—Oui, répondis-je en frissonnant.
— £h bien ! voici ce que je te demande : il faut que mon âme séjourne deux jours consé-
cutivement à Déesa, dans la caverne de la déesse Eâli. Je le veux ! Dans ce but, mon corps doit rester inerte. Ce que je fume en ce moment est de l'opium... Déjà mes paupières s'appesantissent... tout à l'heure... mon âme va me quitter... Si je m'éveille. .. avant le temps fixé... entends-tu... qu'à l'instant même tu me donnes une nouvelle dose d'opium... Tu... tu me l'as juré... malheur si... »
Il n'eut pas le temps de finir, et tomba subitement dans une torpeur profonde.
Je retendis, la tête à l'ombre, les pieds dans l'herbe. Sa respiration, tour à tour rapide et lente, me donnait le frisson; et le mystère que cet homme venait de me révéler, la certitude que son âme avait franchi des espaces immenses en moins d'une seconde, m'inspiraient une sorte de crainte mystérieuse, comme si tout ce monde inconnu se fût ouvert à mes regards. Je me sentais pâlir ; mes doigts s'agitaient et tressaillaient sans que je le voulusse ; le fluide vital me pénétrait jusqu'à la pointe des cheveux.
Ajoutez la chaleur du midi concentrée entre ces vieilles masures, les émanations putrides de la mare voisine, le coassement des deux grenouilles, qui commençaient leur duo mélancolique dans la fange verdâlre, le bourdonnement immense des insectes dansant leur ronde éternelle, et vous comprendrez les impressions sinistres qui se succédèrent dans mon esprit jusqu'au soir.
Je regardais parfois la face pâlede Weinland, toute couverte de moiteur, et je ne sais quel effroi subit me saisissait alors. Il me semblait être complice d'un crime épouvantable, eti malgré ma promesse, je secouais violemment le corps du dormeur, qui restait inerte ou s'inclinait dans un autre sens. Parfois sa respiration prenait des accents bizarres, et s'échappait en sifdant, comme un rir^nement diabolique.
Durant ces longues heures, il m'arriva de songer aussi aux mystères de Mithras. Je me disais que sans doute le premier degré d'initiation devait comprendre la vie animale ; le second, l'essence et les fonctions de l'âme ; le troisième. Dieu! Mais quel homme pouvait avoir l'audace de fixer son regard sur la force incréée, et l'orgueil de l'expliquer î
Le temps se consumait dans ces méditations ; ce n'est qu'à la chute du jour, lorsque l'horloge de Saint-Étiénne-du-Mont eut sonné huit heures, que je montai chez moi prendre quelques heures de repos.
Je ne doutais plus alors que le sommeil léthargique de Hans Weinland ne poursuivit tranquillement sou cours jusqu'au lendemain.
LE CABALISTE HANS WEINLAND
En effet, le jour suivant, vers six heures du matin, étant allé le voir, je le trouvai dans la même attitude; sa respiration me parut même régularisée.
Que vous dirai-je, mes chers amis? ce jour encore et la nuit suivante se passèrent dans les mêmes rêveries, dans les mêmes anxiétés que la veille.
A la fin du second jour, vers six heures du soir, ne me sentant plus de fatigue et d'inanition, je courus au cloître Saint-Benoît prendre un peu de nourriture. Je restai chez maltreOber, mon restaurateur, jusque vers sept heures.
Eu revenant de là, par la rue Clovis, il me sembla tout à coup être suivi, et, regardant derrière moi, je fus tout étonné de ne voir personne.
Quoique le jour fût à son déclin, une chaleur accablante pesait sur la ville silencieuse; pas une porte ouverte n'aspirait la première fraîcheur de la nuit ; pas une figure n'apparaissait au loin sur le pavé; pas un mouvement, pas un bruit ne tmliisî ait la vie dans le vaste quartier du Jardin-des-Plantes.
Ayant hâté le pas, je me trouvai bientôt à la porte du clos, où j'appuyai la main ; elle s'ouvrit sans bruit, et j'allais m'avancer dans riierbe, quand Hans Weinland, plus pâle que la mort, bondit à ma rencontre, en me criant :
« Sauve-toi, Christian! sauve-toi I... »
Et ses deux mains me repoussaient ; sa face contractée, fes yeux vitreux, le frémissement deses lèvres, trahissaientla plus grande terreur.
Je fus rejeté dans la rue.
• Viens!;., viens!... me criait-il. Cache-toili La veuve Genti, accourue sur le seuil de sa
maison, poussait des cris perçants, croyant feans doute que Weinland voulait me dévaliser; mais lui, l'écartant du coude, et se jetant dans Tallée avec moi, partit d'un éclat de rire diabolique :
• Hé! hé! hé!... la vieille... la vieille payera pour toi... Monte , Christian .. bien vite!... Le monstre ei^t déjà dans la rue... je le sens! »
Et je montais quatre à quatre, comme si le spectre de la mort eût étendu ses griffes sur moi. Je volais, je m'enlevais par bonds. La porte de ma chambre s'ouvrit et se ferma sur nous, et je tombai dans mon fauteuil comme
foudroyé.
t Mon Dieii! mon Dieu! m'écriai-je, les mains croisées sur ma figure, qu'y a-t-il? Tout ceci est horrible I
— U y a, dit Weinland froidement, il y a que j'arrive de loin : six mille lieues en deux jours. Ebl eh! eh! j'arrive des bords du Gange,
Christian, et je ramène de là-bas un jolicompagnon. Ecoute, écoute o^ qui se passe dehors.»
Alors, prêtant l'oreille, j entendis une foule de monde descendre la rue Copeau en courant, puis des clameurs confuses.
Mes yeux rencontrèrent en ce moment ceux de Hans : une joie sombre, infernale, les illuminait.
• C'est le choléra bleu 1 fit-il à voix basse, le terrible choléra bleu! »
Puis s*animant tout à coup :
« Des cimes du mont Abuji, s'écria-t-il, pardessus les verts panaches des palmiei-s, des grenadiers, des tamarins, au fond de la gorge où se traîne le vieux Gange, je l'ai vu flotter lentement sur un cadavre, parmi les vautours. Je lui ai fait signe... il est venu... le voilà qui se met à l'œuvre : regarde 1 »
Une sorte de fascination me fit jeter les yeui dans la rue : — un homme du peuple, les épaules nues, les cheveux crépus, emportait, en courant, une femme, la tête renversée, les jambes pendantes, les bras rétombant inertes. Lorsqu'il passa sous ma fenêtre, suivi d'un grand nombre de personnes, je vis que la figure de cette malheureuse avait des teintes bleuâtres.
Elle était toute jeune ; le choléra venait de la foudroyer !
Je me retournai, frissonnant des pieds à la têle ; Hans Weinland avait disparu I
Ce même jour, sans prendre le temps de faire ma malle, et n'ayant que la précaution d'emporter l'argent nécessaire, je courus aux Messageries, rue Notre-Dame-des-Victoires.
Une diligence allait partir pour Strasbourg'. J'y montai, comme un noyé se jette sur la planche de salut.
Nous partîmes.
On riait, on chantait; personne ne savait encore Tinvasion du choléra en France.
Moi, me penchant à la portière, de relais en relais, je demandais :
« Le choléra n'est pas ici? »
Et chacun de rire.
• Le pauvre garçon est fou ! • disaient mes compagnons de voyage.
Ils faisaient des gorges chaudes.
Mais lorsque, trois jours après, j'eus le bonheur de me jeter dans les bras de mon oncle Zacharias, et qu'à moitié fou de terreur, je lui racontai ces événements étranges, il m'écouta gravement et me dit :
« Cher Christian, tu as bien fait de venir, oui, tu as très-bien fait. Regarde le journal : douze cents personnes ont déjà péri; c'est une chose épouvantable! »
FIN DU CABALISTE HANS WEINLAND
LE REQUIEM DU CORDEAU
LE
REQUIEM DU CORBEAU
Mon oncle Zacharîas est le plus curieux original que j'aie rencontré de ma vie. Figurezvous un petit homme, gros, court, replet, le teint coloré, la ventre en outre et le nez en fleur : c'est le portrait de mon oncle Zacharias. Le digne homme était chauve comme un genou. Il portait d'habitude de grosses lunettes rondes, et se coiiTait d'un petit bonnet de soie noire, qui ne lui couvrait guère que le sommet de la tête et la nuque.
Ce cher oncle aimait à rire ; il aimait aussi la dinde farcie, le pâté de foie gras et le vieux johannisberg ; mais ce qu'il préférait à tout au monde, c'était la musique. Zacharias Mûller était né musicien par la grâce de Dieu, comme d'autres naissent Français ou Russes; il jouait de tous les instruments avec une facilité merveilleuse. On ne pouvait comprendre, à voir son air de bonhomie naïve, que tant de gaieté, de verve et d'entrain pussent animer un tel pei-sonnage.
Ainsi Dieu fit le rossignol, gourmand, curieux et chanteur : mon oncle était rossignol.
On rinvitait à toutes les noces, à toutes les fêtes, à tous les baptêmes, à tous les enterrements : t Maître Zacharias, lui disait-on, il nous faut un Hopscr^^ un Alléluia, un Requiem pour tel jour. » Et lui répondait simplement: • Vous l'aurez. ■ Alors il se mettait à l'œuvre, il sifflait devant son pupitre, il fumait des pipes; et tout en lançant une pluie de notes sur son papier, il battait la mesure du pied gauche.
L'oncle Zacharias et moi, nous habitions une vieille maison de la rue des Minnxsingers à Bingen ; il en occupait le rez-de-chaussée,
* Hopttr, sauteuse.
un vérllable magasin de bric-à-brac, encombré de vieux meubles et d'instruments de musique ; moi, je couchais dans la chambre audessus, et toutes les autres pièces restaient inoccupées. . ^ , ,
Juste en face d^ notre maison habitait le docteur Hâselnoss. te soir, lorsqu'il faisaitnuit dans ma petite chambre, et que les fenêtres du docteur s'illuminaient, il me semblait, à force de regarder, que sa lampe s'avançait, s'avançait . et finalement me touchait leg yeux. Et je voyais en même temps la silhouette de Hâselnoss s'agiter çur 'le mur d'une façon bizarre, avec sa tête de rat coifi*ée d'un tricorne, sa petite queue sautillant à droite et à gauche,songrand habit à larges basques, et sa mince personne plantée sur deux jambes grêles. Je distinguais aussi, dans les profondeurs de la chambre, des vitrines remplies d'animaux étrangers, de pierres luisantes , et do profil, le dos de ses livres, brillant par leurs dorures, et rangés en bataille sur les rayons d'une bibliothèque.
Le docteur Hâselnoss était, après mon oncle Zacharias, le personnage le plus original de la ville. Sa servante Orchel se vantait de ne faire la lessive que tous les six mois, et je la croirais volontiers, car les chemises du docteur étaient marquées de taches jaui:es, ce qui p: cuvait la quantité de linge enfermée dans ses armoires. Mais la particularité la plus intéressante du caractère de Hâselnoss, c'est que ni chien ni chat qui franchissait le seuil de sa maison ne reparaissait plus jamais; Dieu sait ce qu il en faisait ! La rumeur publique l'accusait même de porter dans Tune de ses poches de derrière un morceau de lard, pour attirer ces pauvres bêtes ; aussi lorsqu'il sortait le
LE HEOUIEM- DU CORBEAU
Ziehariu se mit m fiiclion dtmère tt porte. CPage U.)
matin pour aller voir ses malades , et qu'il passait, trottant menu, devant la maison de mon oncle, je ne pouvais m'empécher de coneidérer avec une vague terreur les grandes basques de son habit flottant à, droite et à gauche.
Telles sont les plus vives impresâions damon enfance; m&iscequimecharmele plus dans ces loiotains Souvenirs, ce qui, par-dessus tout, se retrace à mon esprit quand je rave k cette chère petite ville de Singen, c'est le corbeau Hans, voltigeant par les rues, pillant l'étalage des bouchers, saisissant tous les papiers au vol, pénétrant dans les maisons, et que tout le monde admirait, choyait, appelait : • Haos I ■ pai ci, • Hans I • par là.
Singulier animal, «n vérité; un jour il était
arrivé es ville l'aile cassée ; le docteur Hftselnoss lui avait remis son aile, et tout le monde l'avait adopté. L'un lui donnait de la viande, l'autre du fromage. Hans appartenait à toute la ville, Hans était sous la protection de la foi pubhque.
Quej'aimaisceHans, malgré ses grands coups de bec ! Il me semble le voir encore sauter à deux pattes dans la neige, tourner légèrement la tête, et vous regarder du coin de son œil noir, d'un air moqueur. Quelque chose tombait-il de votre poche, un krentzer, une clef, n'importe quoi, Hans s'en saisissait et Vemportait dans les combles de l'église. C'est là qu'il avait établi son magasin, c'est là qu'il cachait le fruit de sea rapines ; car Hans était malheureusement un oiseau voleur.
LB REQUIEM DU COIMiEAU.
Au troisième coDp, la reDétre du docteur g'ouvrit. (Piga 61.)
Du reste, l'ODCle Zachanas ne pouvait souf' frir ce HaDB ; il traitait les habitants de Bingen d'imbéciles, de s'attacher à un semblable auU mal ; et cet homme si calme, si doux, perdait toute espèce de mesure, quand par hasard ses yeux rencoDtraient le corbeau planaiit devant nos fenêtres.
Or, par une belle soirée d'octobre, l'oncle Zacharias paraissait encore plus joyeux que d'habitude, il n'avait pas vu Hansde toute la journée. Les fenêtres étaient ouvertes, un gai soleil pénétrait dans la cbambre ;aulom, l'automne répandait ses belles teintes de rouille, gui se détachent avec taat de spleudeur sur le vert somhra des sapins. L'oncle Zacharias, renversé dans son large fauteuil, fumait tranquillement sa pipe, et moi, je le regardais, me
demandant ce qui le faisait sourire en lui-mdme, car sa bonne grosse Qgiu^ rayonnait d'una satisfaction indicible.
< Cher Tobie, me dit-il en tançant au plafond une longue spirale de fumée, tu ne saurais croire quelle douce quiétude j'éprouve en ce moment. Depuis bien des années, je ne me suis pas senti mieux disposé pour entrepreudi-e une grande œuvre, une couvre dans le genre de la Création de Haydn. Le del semble s'ouvrir devant moi, j'entends les anges et les séraphins entonner leur hymne céleste, je pourrais en noter toutes les voix. 0 la belle composition, Tobie, la belle composition!... Si tu pouvais entendre la basse des douze apùtres , c'est magnifique , magnifique. Le soprano du petit Raphaël perce les nuages, on
LE REQUIBM DU CORBEAU
(lirait la trompette du jugement tlernier ; les petits anges battent de l'aile en riant, et les saintes pleurent d'une manière vraiment harmonieuse. Chut!... Voici le Veni Creator^ \a basse colossale s'avance ; la terre s'ébranle, Dieu va paraître I »
£t maître Zacharias penchait la tête, il semblait écouter de toute son âme, de grosses larmes roulaient dans ses yeux : « Bene, Raphaël, beiiCy * murmurait-il. Mais comme mon oncle se plongeait ainsi dans l'extase, que sa figure, son regard, son attitude, que tout en lui exprimait un ravissement céleste, voilà Hans qui s'abat tout à coup sur notre fenêtre en poussant un couac épouvantable. Je vis l'oncle Zacharias pâlir ; il regarda vers la fenêtre d'un œil effaré, la bouche ouverte, la main étendue dans l'attitude de la stupeur.
Le corbeau s'était posé sur la traverse de la fenêtre. Non, je ne crois pas avoir jamais vu de physionomie plus railleuse ; son grand bec se retournait légèrement de travers, et son œil brillait comme une perle. Il fit entendre un second couac ironique, et se mit à peigner son aile de deux ou trois coups de bec.
iMon oncle ne souillait mot, il était comme pétrifié.
Hans reprit son vol, et maître ZachaHas, se tournant vers moi, me regarda quelques secondes.
« L'as-tu reconnu? me dit-il.
-—Qui donc ?
— Le diable!...
— Le diable I... Vous voulez rire? »
Mais loncle Zacharias ne daigna point me répondre, et tomba dans une méditation profonde.
Depuis ce jour, maître Zacharias perdit toute sa bonne humeur. Il essaya d'abord d'écrire Fa grande symphonie des Séraphins, mais n'ayanlpasréussi,ildevintfortmélancolique;iI s'élendait tout au large dans son fauteuil, les yeux au plafond, et ne faisait plus que rêver à 1 harmonie céleste. Quand je lui représentais que nous étions à bout d'argent, et qu'il ne ferait pas mal d'écrire une valse, un hopser^ ou toule autre chose, pour nous remettre à flot :
• Une valse I.... un hopsevL... s'écriait-il, qu'est-ce que cela?... Si tu me parlais de ma grande symphonie, à la bonne heure ; mais une valse ! Tiens, Tobie, lu perds la tête, tu ne sais ce que lu dis. »
Puis il reprenait d'un ton plus calme :
« Tobie, crois-moi, dès que j'aurai terminé ma grande œuvre, nous pourrons nous croiser les bras et dormir sur les deux oreilles. C'est rali.ha et Uoméga de Tharnionie. Notre réputation sera faite I II y a longtemps que j'aurais
terminé ce chef-d'œuvre; une seule chose m'en empêche, c'est le corbeau !
— Le corbeau 1... mais, cher oncle, en quoi ce corbeau peut-il vous empêcher d'écrire, je vous le demande ? n'est-ce pas un oiseau comme tous les autres ?
—Un oiseau comme tous les autres I miir« murait mon onde indigné ; Tobie, je le vois, tu conspires avec mes ennemis !... Cependant, que n'ai-je pas fait pour toi? Ne t'ai-je pas élevé comme mon propre enfant ? N'ai-je pas remplacé ton père et ta mère ? Ne t'ai-je pas appris à jouer de la clarinette ? Ah ! Tobie, Tobie, c*est bien mal ! >
Il disait cela d'un ton si convaincu que je finissais par le croire ; et je maudissais dans mon cœur ce Hans, qui troublait l'inspiration de mon onde. « Sans lui^ me disais-je, notre fortune serait faite !... » Et je me prenais à douter si le corbeau n'était pas le diable en personne.
Quelquefois l'oncle Zacharias essayait d'écrire; mais par une fatalité curieuse et presque incroyable, Hans se montrait toujours au plus beau moment, ou bien on entendait son cri rauque. Alors le pauvre homme jetait sa plume avec désespoir, et s'il avait eu des cheveux, il se les serait arrachés à pleines poignées, tant son exaspération était grande. Les choses en vinrentau point quemaitreZacharias emprunta le fusil du boulanger Râzer, une vieille pa/raque toute rouillée, et se mit en faction derrière la porte, pour guetter le maudit animal. Mais alors Hans, rusé comme le diable, n'apparaissait plus ; et <iès que mon oncle, gi*elottant de froid, car on était en hiver, dès que mon oncle venait se chaufi'er les mains, aussitôt Hans jetait son cri devant la maison. Maître Zacharias courait bien vite dans la rue... Hans venait de disparaître !
C'était une véritable comédie, toute la ville en parlait. Mes camarades d'école se moquaient de mon oncle, ce qui me força de livrer plus d'une bataille sur la petite place. Je le défendais à outrance, et je revenais chaque soir avec un œil poché ou le nez meurtri. Alors il me regardait tout ému et me disait :
t Cher enfant , prends courage. Bientôt tu n'auras plus besoin de te donner tant do peine I »
Et il se mettait à me peindre avec enthousiasme l'œuvre grandiose qu'il méditait. C'était vraiment superbe ; tout était en ordre : d'abord l'ouverture des apôtres, puis le chœur des séraphins en mi bémol, puis le Feni Crra/or grondant au milieu des éclairs et du tonnerre!... « Mais, ajoutait mon oncle, il faut que le ^orbeau meure. C'est le corbeau qui est caube de
LE REQUIEM DU CORBEAU
tout le mal; vois-tu, Tobie^ sanslui, ma grande symphonie serait faite depuis longtemps, et nous pourrions vivre de nos rentes. •
Un soir, revenant entre chien et loup de la petite place, je rencontrai Hans. 11 avait neigé, la lune brillait par-dessus les toits^ et je ne sais quelle vague inquiétude s'empara de mon cœur à la vue du corbeau. En arrivant à la porte de notre maison, je fus tout étonné de la trouver ouverte ; quelques lueurs se jouaient sur les vitres, comme le reflet d'un feu qui s'éteint. J'entre, j'appelle, pas de réponse I Mais qu'on se figure ma surprise, lorsqu'au reflet de la flamme je vis mon oncle, le nez bleu, les oreilles violettes, étendu tout au large dans son fauteuil, le vieux fusil de notre voisin entre les jambes et les souliers chargés de neige.
Le pauvre homme était allé à la chasse du corbeau. « Oncle Zacharias, m'écriai -je, dormez-vous? » 11 entr'ouvrit les yeux, et me fixant d'un regard assoupi :
« Tobie, dit-il, je l'ai couché en joue plus de viogt fois, et toujours il disparaissait comme uoe ombre, au moment où j'allais presser la détente. •
Ayant dit ces mots, il retomba dans une torpeur profonde. J'avais beau le secouer, il ne bougeait plus I Alors, saisi de crainte, je courus chercher Hàselnoss. En levant le marteau de la porte, mon cœur battait avec une force incroyable, et quand le coup retentit au fond du vestibule, mes genoux fléchirent. La rue était déserte, quelques flocons de neige voltigeaient autour de moi, je frissonnais. Au troisième coup, la fenêtre du docteur s'ouvrit, et la tête de Hàselnoss, en bonnet de coton, s*incliua au dehors, t Qui est là? fit-il d'une voix grêle. — Monsieur le docteur, venez vite chez maître Zacharias, il est bien malade.
— Hé 1 fit Hàselnoss, le temps do passer un habit et j'arrive. »
La fenêtre se referma. J'attendis encore un grand quaiH d'heure, regardant la rue déserte, écoutant crier les girouettes sur leurs aiguilles Touillées, et dans le lointain un chien de ferme aboyer à la lune. Enfin, des passe firent entendre ; lentement, lentement, quelqu'un descendit l'escalier. On introduisit une clef dans la sermi'e, et Hàselnoss, enveloppé dans une grande houppelande grise, une petite lanterne en forme de bougeoir à la main, parut sur le seuil.
. Prr f flt-îl, quelfroid î j'aibien faitde m'envelopper.
—Oui, répondis-je, depuis vingt mmutes je grelotte.
—Je me suis dépêché pour ne pas te faire attendre. •
Une minute après nous entrions dans la chambre de mon oncle.*
• Hé I bonsoir^ maître Zacharias, dit le docteurHâselnossleplustranquillementdumonde, en soufflant sa lanterne ; comment vous portez-vous! Il parait que nous avons un petit rhume de cerveau ! »
A celte voix l'oncle Zacharias parut s'éveiller.
« Monsieur le docteur, dit-il, je vais vous raconter la chose depuis le commencement.
— C'est inutile, fit Hàselnoss en s'asseyanl en face de lui sur xm vieux bahut, je sais ce'a mieux que vous ; je connais le principe et les conséquences, la cause et les effets : vous détestez Hans, et Hans vous déleste ; vous le poursuivez avec UH fusil, et Hans vient se percher sur votre fenêtre, pour se moquer de vous. Hé î hé I hé ! c'est tout simple, le corbeau n'aime pas le chant du rossignol, et le rossignol ne peut soufirir le cri du corbeau. »
Ainsi parla Hàselnoss, en puisant une prise dans sa petite tabatière ; puis il se croisa les jambes, secoua les plis de son jabot, et se mit à sourire en fixant maître Zacharias de ses petits yeux malins.
Mon oncle était ébalii.
« Ecoutez, reprit Hàselnoss, cela ne doit pas vous surprendi-e, chaque jour on voit des faits semblables. Les sympathies et les antipathies gouvernent notre pauvre monde. Vous entrez dans une taverne, dans une brasserie, n'importe où, vous remarquez deux joueurs à table, et sans les connaître vous faites aussitôt des vœux pour l'un ou pour l'autre. Quelle raison avez- vous de préférer Tun à Tautre? Aucune. Hé ! hé I hé I là-dessus, les savants bâtissent des systèmes à perte de vue, au lieu de dire tout bonnement : voici un chat, voici une souris; je tiens pour la souris, parce que nous sommes de la même famille, parce qu'avant d'être Hàselnoss, docteur en médecine, j'ai été rat , écureuil ou mulot , et qu'en conséquence... •
Mais il ne termina point sa phrase, car au même instant le chat de mon oncle étant venu par hasard à passer près de lui, le docteur le saisit à la tignasse et le fit disparaître dans sa grande poche, avec une rapidité foudit)yante. L'oncle Zacharias et moi nous nous regardàm<îs tout stupéfaits.
c Que voulez- vous faire de mon chat? • dii enfin Toncle.
LE REQUIEM DU CORBEAU
Ilâselnoss, au lîeu de répondre, sourît d'un air contraint et balbutia :
« Maître Zacharias, je veux vous guérir.
—Rendez-moi d'abord mon chat.
— Si vous me forcez à rendre ce chat, ditHâselDossJe vous abandonne à votre triste sort ; vous n'aurez plus une minute de repos, vous ne pourrez plus écrire une note, et vous maigrirez de jour en jour.
— Mais, au nom du ciel I reprit mon oncle, qu'est-ce qu'il vous a donc fait, ce pauvre animal?
— Ce qu'il m'a fait, répondit le docteur, dont les traits se contractèrent, ce qu'il m*a fait !... Sachez que nous sommes en guerre depuis l'origine des siècles ! Sachez que ce chat résume en lui la quintessence d'un chardon qui m'a étouffé quand j'étais violette, d'un houx qui m'a fait ombre quand j'étais buisson, d'un brochet qui m'a mangé quand j'étais carpe, et d'un épervier qui m'a dévoré quand j'étais souris ! •
Je crus que Hâselnoss perdait la tête ; mais Toncle Zacharias, fermant les yeux, répondit après un long silence :
« Je vous comprends, docteur Hâselnoss, je vous comprends ; vous pourriez bien n'avoir pas tort I... Guérissez-moi, et je vous donne mon chat. »
Les yeux du docteur scintillèrent.
« A la bonne heure I s'écria-t-il ; maintenant je vais vous guérir. »
Il tira de sa trousse un canif, et prit sur Tâtre un petit morceau de bois, qu'il fendit avec dextérité. Mon oncle et moi nous le regardions faire. Après avoir fendu ce morceau de bois, il se mit à le creuser, puis il détacha de son portefeuille une petite lanière de parchemin fort mince, et l'ayant ajustée entre les deux lames de bois, il l'appliqua contre ses lèvres en souriant.
La figure de mon oncle s'épanouit.
« Docteur Hâselnoss, s'écria-t-il, vous êtes un homme rare, un homme vraiment supérieur, \m homme...
—Je le sais, interrompit Hâselnoss,je le sais. Mais éteignez la lumière, que pas un charbon ne brille dans l'ombre ! »
Et tandis que j'exécutais son ordre, il ouvrit la fenêtre tout au large. La nuit était glaciale. Au-dessus des toits apparaissait la lune calme et limpide. L*éclat éblouissant de la neige et l'obscurité de la chambre formaient un contraste étrange. Je voyais l'ombre démon oncle et celle de Hâselnoss se découper sur le devant «Je la fenêtre; mille impressions confuses m'a. fiitaienl à la fois. L'oncle Zacharias élernua, la uîiiiu de Hâselnoss b'élendit avec impatience
pour lui commander de se taire ; puis le silence devint solennel.
Tout à coup un sifflement aigu traversa l'espace. « Pie-wite I pie-wîte ! » Après ce cri tout redevint silencieux. J'entendais mon cœur galopper. Au bout d'un instant le même sifliement se fit entendre : « Pie-wlte I pie-wlte ! • Je reconnus alors que c'était le docteur qui le produisait avec son appeau. Cette remarque me rendit un peu de courage, et je fis attention aux moindres circonstances des choses qui se passaient autour de moi.
L'oncle Zacharias, à demi courbé, regardait la lune. HâseUioss se tenait immobile , une main à la fenêtre et l'autre au sifflet.
Il se passa bien deux ou trois minutes; puis tout à coup le vol d'un oiseau fendit l'air.
« Oh I » murmura mon oncle.
• ChutI • fit Hâselnoss, et le « pie-wlte • se répéta plusieurs fois avec des modulations étranges et précipitées. Deux fois l'oiseau effleura les fenêtres de son vol rapide, inquiet. L'oncle Zacharias fit un geste pour prendre son fusil, mais Hâselnoss lui saisit le poignet en murmurant : c Êles-vous fou î » Alors mon oncle se contint; et le docteur redoubla ses coups de sifflet avec tant d'art, imitant le cri de la pie-grièche prise au piège, que Hans, tourbillonnant à droite et à- gauche, finit par entrer dans notre chambre, attiré sans doute par une curiosité singulière qui lui troublait la cervelle. J'entendis ses deux pattes tomber lourdement sur le plancher. L'oncle Zacharias jeta un cri et s'élança sur Toiseau, qui s'échappa de ses mains.
• Maladroit ! • s'écria Hâselnoss en fermant la fenêtre.
11 était temps, Hans planait aux poutres du plafond. Après avoir fait cinq ou six tours, il se cogna contre une vitre avec tant de force, qu'il glissa tout étourdi le long de la fenêtre, cherchant à s'accrocher des ongles aux traverses. Hâselnoss alluma bien vite la chandelle, et je vis alors le pauvre Hans entre les mains de mon oncle, qui lui serrait le cou avec un enthousiasme frénétique en disant :
t Ha ! ha I ha ! je te tiens, je te tiens ! »
Hâselnossl'accompagnait de ses édatsde rire.
« Hé ! hé 1 hé ! vous êtes content, maître Zacharias, vous êtes content ? »
Jamais je n'ai vu de scène plus efifrayanle. La figure de mon oncle était cramoisie. Le pauvre corbeau allongeait les pattes, battait des ailes comme un grand papillon de nuit, et le frisson de la mort ébouriffait ses plumes.
Ce spectacle me fit horreur, je courus rje cacher au fond de la chambre.
LE REQUIEM DU CORBEAU
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Le premier moment d^indignation passé, loncle Zacharias redevint lui-même, t Tobie, s'écria-t-il, le diable a rendu ses comptes, je lui pardonne. Tiens-moi ce Hans devant les yeux. Ah I je me sens revivre ! Maintenant , silence, écoutez ! »
Et maître Zacharias, le front inspiré, s assit gravement au clavecin. Moi, j'étais en face de lui, je tenais le corbeau par le bec ; derrière, Hâseinoss levait la chandelle ; et Ton ne pouvait voir de tableau plus bizarre que ces trois figures : Hans, Toncle Zacharias et Hâseinoss, sous les poutres hautes et vermoulues du plafond. Je les vois encore, éclairées par la lumière tremblotante, ainsi que nos vieux meubles, dont les ombres vacillaient contre la muraille décrépite.
Aux premiers accords, mon oncle parut se transformer*, ses grands yeux bleus brillèrent d'enthousiasme; il ne jouait pas devant nous, mais dans une cathédrale, devant une assemblée immense, pour Dieu lui-même !
Quel chant sublime ! tour à tour sombre, pathétique, déchirant et résigné ; puis tout à coup, au milieu des sanglots, Tespérance déployant ses ailes d^or et d*azur. Oh ! Dieu, est-il possible de concevoir de' si gi'andes choses I
C'était un Requiem , et durant ime heure, rinspiration n'abandonna point une seconde Toncle Zacharias.
Hâselooàs ne riait plus. Insensiblement sa figure railleuse avait pris une expression indéfinissable. Je crus qull s'attendrissait; mais bientôt je le vis faire des mouvements nerveux, serrer le poing, et je m'aperçus que quelque choâe se débattait dans les basques de son habit.
Ouand mon oncle, épuisé par tant d'émotions, s'appuya le front au bord du clavecin, le doctem* tira dé sa grande poche le chat, qu'il avait étranglé.
« Hé ! hé I hé I fit-il, bonsoir, maître Zacharias, bonsoir. Nous avons chacun notre gibier; hé ! hé I hé 1 vous avez fait un Requiem pour le corbeau Hans, il s*agit maintenant de faire un AUeluia pour votre chat. — Bonsoir I... ■
Mon oncle était tellement abattu , qu*il se contenta de saluer le docteur d'un mouvement de tête , en me faisant signe de le reconduire.
Or, cette nuit même, mourut le grand-duc Yéri-Péter, deuxième du nom, et comme Hâseinoss traversait la rue, j'entendis les cloches de la cathédrale se mettre lentement en branle. En rentrant dans la chambre, je vis Toncle Zacharias debout. .
« Tobie, me dit-il d'ime voix grave, va te coucher, mon enfant, va te coucher; il faut que j'écrive tout cela cette nuit, de crainte d'oublier. »
Je me hâtai d'obéir, et je n'ai jamais mieux dormi.
Le lendemain, vers neuf heures, je fus réveillé par im grand tumulte. Toute la ville était en l'air, on ne parlait que de la mort du grand-duc.
Maître Zacharias fut appelé au château. On lui commanda le Requiem de Yéri-Péter H, œuvre qui lui valut enfin la place de maître de chapelle, qu'il ambitionnait depuis si longtemps. Ce Requiem n'était autre que celui de Hans. Aussi l'oncle Zacharias, devenu un grand personnage, depuis qu'il avait cinq cents tha- 1ers à dépenser par an, me disait souvent à l'oreille :
t Hé 1 neveu, si l'on savait que c'est pour le corbeau que j'ai composé mon fameux Requiem^ nous pourrions encore aller jouer de la clarinette aux fêtes de village. Ah! ah ! ah I » et le gros ventre de mon oncle galopait d'aise.
Ainsi vont les choses de ce monde.