LA MAISON
V ERCKMANN-CHATRIAN vO
19 de l'ime aniv«r»Ile, moiungnciir le ebjne? ilPtit S.)
Au bon temps de la jeunease, dit Théodorcj quand le ciel parait plue bleu, le feuillage plus vert, l'eau des torrents plus fougueusa et •plus sonore , celle des lacs plus calme et plus limpide ; quand tout se revêt de grflces mystérieuses Il nos regards, quand tout chante dans
notre cœur et nous parle d'amour, d'art, de poésie; à cet fige heureux, je parcourais seul les grands bois de Hundsrûck.
Alors, je ne savais pas raisonner mes impressions, j'acceptais le bonheur sous toutes ses formes sans le discuter ; tout était doua
de vie, de sentiment pour moi : la pierre, Tarbre, la mousse, les fleurs. Et si quelque vieux chêne, au détour du chemin, m'avait adressé tout à coup la parole, je n*en aurais pas été trop surpris : « Monseigneur le chêne, me serais-je écrié , Théodore Richter, peintre de paysage à Dusseldorf, vous salue. Il voit avec plaisir que vous avez daigné rompre votre long silence en sa faveur. Causons de la sublime nature, notre mère à tous; vous devez avoir fait provision d'idées sur cette matière importante ; que pensez-vous de Fâme universelle, monseigneur le chêne ? »
Tels étaient ma foi naïve, ma confiance, mon enthousiasme ; et quant au reste, le Seigneur Dieu m'avait favorisé d'une de ces constitutions sèches, vigoureuses et sobres, qui bravent impunément la fatigue et les priva-
tlODS.
J'allais de bourgade en bourgade, de maison forestière en maison forestière, chantant, sifflant, observant au hasard^ sans but déterminé, conduit par la fantaisie, cherchant toujours une retraite plus lointaine, plus profonde, plus touffue, où nul bruit, nul murmure autre que celui du ciel et des bois ne pût arriver.
Or, un matin, j'avais quitté bien avant le jour rhôtellerie du Cygne ^ à Pirmasens, pour me rendre, par les cimes boisées du Rothalps, au hameau de Wolfthal. Le garçon était venu m'éveiller à deux heures, selon mon ordre, car, vers la fin du mois d'août, il est bon de voyager la nuit; passé neuf heures, les chaleurs du jour, concentrées au fond des gorges, deviennent insupportables.
Me voilà donc en route dans la nuit, ma petite veste de chasse serrée aux hanches, le sac bouclé aux épaules et le bâton au poing. J'allais d'un bon pas ; aux vignes succédaient les vignes , aux chenevières les chenevières, puis apparut le bois de sapins, où descendait le sentier sombre; la lune pâle au-dessus, y traçait d'un côté son immense sillon de lumière.
L'animation de la marche, le silence profond de la solitude, le gazouillement d'un oiseau effarouché dans 1 ombre, le passage rapide, sur les feuilles, d'un écureuil matinal allant Imïre à la source voisine; les étoiles tremblotant entre les hautes cimes, le murmure lointain des eaux dans les vallées ; les instants de halte où l'on reprend haleine, où Ton écoute, où l'on allume sa pipe; puis encore le départ, la voix du torrent qui grossit et qui nous annonce qu'il va falloir passer sur un ♦.ronc d'arbre , ou sauter de pierre en pierre dans l^écume; les premiers sifflements de la grive s'écriant de la flèche du plus haut
sapin : t Là-bas^ tout là-bas, je vois une lueur, le jour arrive I • et enfin le pâle crépuscule, le premier reflet pourpre de l'horizon, où se, découpe le sombre profil des taillis : ces mille iôipressions du voyage me conduisirent insensiblement à la naissance du jour.
Vers cinq heures, je débouchais de l'autre côté du Rothalps , à trois lieues de Pirmasens, dans une gorge étroite, sinueuse, qu'on devrait appeler la gorge des bergeronnettes, car ce petit oiseau gris d'ardoise, à tête noire et longue queue blanche, y abonde.
Je me rappellerai toujours le sentiment de fraîcheur et de ravissement que me fit épiouver la vue de cette retraite. Au fond , un petit torrent, limpide comme le cristal, galopait sur les cailloux verdàtres ; à droite, le long de la côte , grimpait à perte de vue une forêt de bouleaux; et à gauche, sous les sombres pyramides d'une sapinière, passait le chemin sablonneux aux ornières profondes, aux quartiers de roc froissés et argentés par les roues pesantes des chariots montagnards. Je m'étais dit souvent, entre Creuznack et Pirmasens, que les petits bœufs au front crépu, à la lèvre baveuse, la nuque courbée sous le joug, l'œil hagard, traînant les troncs énormes du chêne et du hêtre, avaient dû sentir leur échine massive ployer bien des fois, poiir tracer des sillons pareils dans le granit.
Au-dessous du chemin commençaient les bruyères, et les genêts chargés de boutons d'or, puis, plus bas, quelques ronces, puis les flèches d'eau, puis le cresson frais, touffu, verdoyant.
Ceux qui, durant leur jeunesse, ont eu le bonheur de rencontrer un site pareil en pleine forêt, à l'heure où la nature sort de son bain de rosée et se drape de soleil , où la lumière s'éparpille dans le feuillage, et plonge ses lames d'or au fond des fourrés les plus impénétrables; où la mousse, le chèvrefeuille, loutes les plantes grimpantes fument dans l'ombre et confondent leurs parfums sous le dôme des hautes futaies; où les mésanges bleues et vertes tourbillonnent autour des branches^ à la recherche des pucerons; où la grive, le bouvreuil et le merle descendent aa ruisseau et boivent en se rengorgeant, les ailes palpitantes étendues sur l'écume des petites cascades; où les geais pillards traversent par bandes la cime des arbres, s'appelant et se dirigeant à la file vers les cerisiers sauvages ; à l'heure, enfin, où tout s'anime, où tout célèbre l'amour, la vie, la lumière : ceux-là seuls comprendront mon extase.
Je m'assis sur la raeSne d^in vieus.chéne moussu, le bâton entre les genoux, et cturant
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une heure je m'abaadoimaî comme un enfant à des râveries sans fin.
I»ntAt étendu, le coude dans la mousse, les paupières closes , j'écoutaÏB l'immense murmura, les bruits étranges, indëânissables de la vie universelle. Le bourdonnement d'une guêpe matinale, le frôlement d'ailes d'un grillon interrompaient seuls de loin en loin cette rêverie sans bornes.
Tantôt j'entr'ouvrais les yeux, et je voyais au-dessus de moi les rameaux du cbéne découpant leurs festons dans le ciel. Quelque chose s'agitait dans le sombre feuillage : c'était un écureuil ébouriffé tournoyant autour des branclies , épiant de ses petits yeux noirs en tous sens; ou bien un pivert, ses grandes pattes jaunes cramponnées à l'écorce vermoulue, attaquant le vieil arbre de ses coups de pic redoublés, ou tel autre merveilleux spectacle de ce genre.
Puis je refermais les yeux tout ébloui, et je revoyais ces choses au fond de mon Âme , comme dans un miroir.
Au loin, bien loin, une biche bramait, appelant son faon, et je me la représentais sous les hautes ramures du Rothalps, bondissant, écoutant, flairant la brise. "
Plus le jour montait, plus le bourdonnement des insectes grandissait; la voix mélancolique d'un coucou, répétant aux échos ses deux notes éternelles, marquait en quelque sorte la mesure de l'immense concert.
Au milieji de ces rêveries, une note aiguë, faiblement modulée, lointaine, frappait sans cesse mes oreilles. Dés mon arrivée, j'avais entendu cette note sans y faire attention, mais du moment que je l'eus distinguée parmi les mille autres rumeurs de la forêt, je me dis : ■ C'est le sifQet d'un chasseur à la pipée; sa hutte n'est pas loin, il doit y avoir près d'ici quelque maison forestière. • Et me levant, je regardai les cimes environnantes. Rien n'apparaissait à droite : aussi loin que pouvaient s'étendre mes regards, rien que des gorges, des vallons, des ravins, des crêtes feuillues enchevêtrées les unes dans les autres ; mais à gauche, vers le sommet de la côte, je découvris bientôt un toit en auvent, dont les petites lucarnes en tabatière et la blanche cheminée scintillaient entre les flèches innombrables des sapins. Il y avait bien une demi-heure de marche pour arriver M, ce qui ne m'empêcha pas de m'écrier :
« Seigneur Dieu, soyez béni de vos grâces t •
Car ce n'est pas une petite affaire, au milieu
des bois, de savoir où l'on pourra s'asseoir en
face d'une miche de pain et d'un cruchon de
kirscheawaBser. Je rebouclai donc mon sac et |
je repartis tout joyeux, suivant le sentier qui m'avait l'air de conduire au gîte.
Durant quelques instants encoi pipeur continua ses appels entho tout à coup il se tut. Vers sepl petits oiseaux ont terminé leur :
tin; le jour, de plus en plus an couvre l'ennemi derrière l'épaii sa hutte : il est temps de lever le Tout en marchant, je me disa regrettant de ne pas m'étre mis i tôt, quand à cinquante ou soixani droite, et tout au fond d'une < doyanta, m'apparut le pipeur, i garde forestier, grand, sec, maigi petite blouse bleUe, la grosse gibi en sautoir, la plaque d'argent su et la petite casquette pointue, à vi sur l'oreille. Il était eu train de guettes, et je ne vis d'abord que s voûté , ses longues jambes sèchei à hautes guêtres de toile bise, doi d'os se perdaient bous sa blouse ; :
s'étant retourné, j'aperçus son p un vrai profil de vieux chien de gris recouvert de flasques paupièi pendantes à grosses moustaches sourcils blancs, un honnête pr grave, un peu rêveur, un peu mais sa grosse nuque gris argei sais quel scintillement du regard orbites, corrigeaient ce que cette avait de trop débonnaire au prem si son gros dos vous paraissait i les épaules attenantes étaient telle qu'on ne pouvait s'empêcher d' un certain respect pour le vieux f Il allait à droite , à gauche , sa de rien, tantôt en pleine lumière l'ombre du feuillage, allongeant courbant, en&u comme chez lui.
dais de bas en haut, debout dai appuyé sur mon b&ton, et je m< eAt.été beau à peindre sous la hai mineuse. On pose toujours plus c village, le coude sur la table, le ve mais dans la sohtude des bois, croit seul , bien seul , c'est aloj vraiment soi-même.
Après avoir levé ses gluaux, il le soigneusement dans une toile ci genou en terre , il se mit à enfllei ges, ses rouge s- gorge s, ses bou merles et ses grives par le bec, le en haut et les plus gros en bas, guirlande. De temps en temps, chapelet, pour voir si tout était.ei sant les plumes et retournant les i
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;factioii visible,sansdoutâparamour létrie et de la belle distributiOQ des Eûân, après avoir biea arraDgé sa de becs-fins, il entr'ouvrit ea gibeplongea le tout au fond ; puis, se . regarda la hanleur du Boleil, fit in mouTemenl d'épaules le sac sur !t ramaEsant un gros bâton de houx es de lui, ii descendit vers le seuUer. sulement il m'aperçut, et d'abord sa t un caractère d'observation en rapses fonctions de garde ; mais ÎDStin- Bon front se dérida, et ses yeux gris int la bienveillance, ria-t-il en français, avec un accent comiç[ue, bonjour, monsieur; com- 9 portez-vous ce matiul Ça marchee vous voulez?
>, oui, pas trop mal, lui répondis-je
hé I hé I fit le brave homme, tous çais: j'ai vu ça tout de suite, ant la main à sa petite casquette, par familier aux vieux soldats :
ce pas que vous êtes Français ?
lout à fait. Je suis de DuaseldorQ'.
de Dusaeldorfr. C'est égal, fit-il en Je dialecte de la vieille Allemf^ne, l'air d'un bon enfant loutde mâme.s losant la main sur l'épaule avec hon-
iez-vous pas du feu â me prêter î J'ai 1 briquet à la maison , et je ne serais d'allumer ma pipe.
plaisir, monsieur, u jmis la pierre, le briquet, l'amadou .
) dessous sa blouse une petite pipe oire, et la serrant entre ses lèvres,
faire du feu.
êtes en roule de grand malin, re-
j'arrive de Pirmasens,
i trois bonnes lieues d'ici Pirmasens-,
parti vers trois heures.
lu heures, mais je me suis arrêté
liée là-bas.
oui, près des sources du Vellerst.
idiscrélion, vous allez ?
je vais partout... Je me promène...
I êtes entrepreneur de coupes î je suis peintre.
tre... Âb I bon... Un fameux élat, on 1 trois et quatre écus par jour, à se les mains dans les poches. H est des peinttes dans ce pays ; j'en ai u trois depuis trente ans. C'est un Tenez, monsieiu:; merci, ça va bien.n
Il lançait de grosses bouffées en l'air, et reprenait son bâton appuyé contre un arine.
Nous poursuivîmes notre route ensemble vers la maison forestière, lui le dos courbé, allongeant ses grandes jambes ; moi derrière, rêvant au bonheur d'avoir découvert un gîte. Le soleil ardent arrivait alors de tous côtés, la montée était rude. Parfois d'immenses perspectives s'ouvraient sur la gauche : des vallées engrenées les unes dans les autres, des gorges profondes , des lointains bleu&tre*, allant en pente jusqu'aux rives du Rhin; et, par delà, les plaines poudreuses s'étendaut à rinfini et se confondant avec le cipl.
■ Quel magnifique paysl > m'éci-iai-je en face d'un de ces tableaux grandioses.
Nous étions au sommet de la côte, plongés dans les bruyères jusqu'au ventre ; des milliards d'insectes tourbillonnaient autour de nous.
Le vieux garde, à mon exclamation, s'arréla, et, ses yeux perçants étendus dans l'espace, il répondit gravement :
• Ça, c'est vrai, monsieur, j'ai le plus beau ânage de toute la montague jusqu'à Neustadt. , Tous ceux qui viennent voir le pays, H. le garde général lui-même, disent que c'est beau. Tenez, regardez là-bas, le JU>BseT qui descend entre les rochers, regardez cette ligne blanche, c'est de l'écume. Il faut voir ça de près, msnsieur, il faut entendre ce bruit au moment de la fonte des neiges , vers la fin d'avril, c'est beau comme le tonnerre dans U montagne, par un grand orage. Et puis, regardez là-baut, cette côte fleurie de bruyères et de genêts ; c'est le Valdhom I maintenaot les fleurs commencent à tomber, mais au printemps vous diriez un bouquet qui monte dam lé ciel. Et le Birckenstein donc, si vous aimez les curiosités, il ne faut pas l'oublier non plus; tous les gens instruits, comme il en arrive un ou deux par an, ne manquent jamais de h promener là pour lire de vieilles inscriptions sur les pierres.
— C'est donc une ruine ï
— Oui, un vieux pan de mur sur une roche, entouré d'orties et de broussailles ; un vrai nid de hiboux. Moi, j'aime mieux le Losser, le Krapenfelz, le Valdhorn ; mais comme disent les Français, â chacun «es goûts et ses couleurs. Nous avons de tout ici, de la haute, de la moyenne et de la basse futaie, des taillis ^ des broussailles, des rochers, des cavernes, des torrents, des rivières...
—Vous n'avez pas de lacsî dis-je au brave homme.
— Des lacs I fit-il comme étonné, si, nous en avons un derrière le Losser, im vrai \as d'une
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lieue de tour, sombre, profond, au milieu des rochers et des hautes sapinières du Veierschloss; on rappelle le lac des ComUS'Sau^ vages.i^
Et, le front inclinéy il parut réfléchir quelques secondes, puis tout à coup, secouant la téta, et sans ajouter un mot, il se remit en route, n me sembla que le vieux garde, tout à rheure si glorieux de ses montagnes, venait d'entrer dans un ordre d'idées mélancoliques. Je le suivais tout méditatif. Lui, courbé, Tair pensif, appuyé sur son grand bâton de houx, allongeait tellement le pas, que ses longues jambes paraissaient se fendre sous sa blouse jusqu'au milieu du dos.
Le maison forestière commençait alors à so découvrir entre les arbres, au milieu d'une prairie verdoyante, à mi-côte : on voyait, tout au fond de la vallée, la rivière suivre les ondulations de la montagne, plus haut dans l'intérieur delà gorge, ime quantité d'arbres fruitiers» quelques champs de labour, un petit jardin entouré d'un mur de pierres sèches, et enfin sur une terrasse, adossée contre le bois, la maison du vieux garde, une maison blanche, un peu décrépite, ayant trois fenêtres et la porte au rez-de-chaussée, quatre au-dessus à petites vitres hexagones, et quatre autres en mansardes, dans la haute toiture de tuiles brunes.
Vers le bois, dans notre direction, la maison soutenait une vieille galerie vermoulue à balustrade sculptée; Tescalier extérieur en retour appuyé au mur. Il y avait des deux côtés un treillage de lattis, où grimpaient des lianes de chèvrefeuille et de vigne, dont le feuillage s'inclinait au berceau sous la saillie du toit. A travers cette verdure miroitaient les petites vitres noires dans l'ombre. Sur le mur du potager se promenait un coq au milieu de ses poules; sur le toit moussu tourbillonnaient une volée de pigeons; dans la rivière nageaient une flottille de canards ; et du seuil de la vieille demeure se découvraient toute la gorge en pente, toute la vallée, et les sombres lisières des forêts à perte de vue.
Un peu plus loin, adossée contre le bâtiment, apparaissait de profil la grange, avec son gerbier et sa porte cochère ; au milieu de la porte était cloué un épervler floconneux, dont le duvet s^envolait à chaque souffle de la brise : cela parait éloigner les oiseaux pillards, et surtout les moineaux, êtres intelligents qui comprennent fort bien la valeur des signes.
Plus loin encore, sur la même ligne, l'étable et les réduits à porc formaient une suite de petites constructions en pente. La fontaine, avec son auge verdâtre se trouvait à droite
de la maison, derrière le four en
Rien de calme, de paisible conmie cette demeure perdue dans la soUtude des montagnes; son aspect seul vous touchait plus qu'il n'est possible de le dire ; on aurait voulu passer là le reste de ses jours.
Deux vieux chiens de chasse, l'un terrier à jambes torses, gras, roux, le nez rond, les oreilles larges et traînantes; l'autre, chien courant haut sur pattes, également roux, sec, musculeux, les côtes en saillie, accouraient à notre rencontre. Une jeune fille étendait du iinge sur la balustrade, et, voyant les chiens partir, elle levait les yeux.
Le vieux garde soiu*iait en pressant le pas.
c Vous êtes chez vous? lui dis-je.
— Oui, c'est ma maison.
— Pourrais-je casser une croûte et prendre un verre de vin à votre table?
— Hé I cela va sans dire ; si les gardes forestiers renvoyaient les voyageurs au milieu des bois, à quelle auberge iraient-ils î Vous êtes le bienvenu, monsieur, v
Nous atteignions alors la porte en treillis du petit jardin ; les chiens bondissaient autour de nous, et la jeune fille, du haut de son balcon, levait la main pour nous saluer. Au bout du jardin, une seconde porte nous fit entrer dans la cour, et le garde, se retournant, me dit d'un accent joyeux :
« Vous êtes maintenant chez FrantzHoneck, garde- chasse du grand-duc Ludwig; entrez dans la salle, le temps de déposer mon sac et d'ôter mes guêtres, et je suis à vous, v
Nous traversions une petite aUée. Tout en parlant, le brave homme poussait la porte d'une salle basse, carrée, blanchie à la chaux, et garnie tout autour de chaises en hêtre, le dos plat percé d'un cœur. Une haute armoire de noyer , à ferrures luisantes et pieds en forme de boule; au fond, une vieille horloge de Nuremberg; dans un coin à droite, le fourneau # de fonte en pyramide, et près des petites fenêties ombreuses, une table de sapin, les jambes en X, complétaient l'ameublement de cette pièce. Sur la table se trouvaient déjà une miche de pain et deux gobelets.
« Asseyez- vous, mettez- vous à votre aise, répéta le vieux garde, je reviens tout de suite. »
Et il s'éloigna.
Je l'entendis entrer dans la chambre voisine. Quant à moi, heureux de trouver un si bon gtte, je commençai par me débarrasser de mon sac. Les chiens rôdaient sous les bancs et la table.
• Lolse 1 Lolsel » criait le vieux Frantz.
J'entendais ses gros souliers rouler sui* le plancher ; la jeune fille passait devant les fe-
LA MAISON FORBSTIËRE.
nétres, et sa jolie figure rose et blonde écartait la verdure pour regarder à Tintérieur. Je la saluai, elle rougit et se retira bien vite.
« Lolse, répétait le vieux.
—Me voilà I me voilà ! grand-père, » répondit-elle d'une voix douce en traversant l'allée.
Alors j'entendis toute la* conversation.
« n y a un voyageur, un brave garçon, qui déjeune ici. Tu vas tirer une cruche de vin blanc et tu mettras deux assiettes.
— Oui, grand-père.
— Va chercher ma camisole de laine et mes sabots. Les grives ont bien donné ce matin, et les mésanges aussi ; c'est pour Thôtel du Cygne^ à Pirmasens. Quand Easper reviendra, tu le feras entrer.
— n est sur la côte à garder les bêtes, grandpère; faut-il rappeler?
— Non ; il sera temps dans une heure. » Chaque parole m'arrivait comme dans un
timbre. Dehors, les chiens aboyaient, les poules caquetaient, les feuilles frissonnaient aux petites vitres : tout était Imnière, fraîcheur, verdure.
Je déposai mon sac sur la table, et je m'assis en songeant au bonheur de vivre là, sans autre souci que le travail de chaque jour. « Quelle existence, me disais-je, comme on respire ici, comme le cœur s'ouvre, comme la poitrine se dilate I Ce vieux Frantz est aussi solide qu*un chêne, malgré ses soixante-dix ans. Et que sa petite-fille est joUe! »
J'avais à peine eu le temps de me dire ces choses, que le vieillard, dans sa camisole de tricot et ses grands sabots fourrés, rentrait tout riant et s'écriait :
« Me voilà I l'ouvrage est fini pour ce matin. J'étais en route avant vous, monsieur; à quatre heures , j'avais fait mon tour dans les coupes. Maintenant, nous allons nous reposer, boire un coup et fumer encore une pipe : tou- * jours des pipes ! mais dites donc, si vous aviez besoin de changer, je vous conduirais dans ma chambre.
— Merci, père Frantz, lui répondis-je ; je n'ai besoin de rien, quo de me rafraîchir un peu. »
Ce nom de père Frantz parut charmer le brave homme; ses joues se phssèreut.
t C'est vrai que je m'appelle Frantz, dit-il, et que je pourrais être votre père et même votre grand-père. Sans vous interroger, quel âge avez-vous ?
— Vingt-deux ans bientôL
— Vingt-deux ans I A vingt-deux ans je faisais ma première campagne, contre le généra) répubUcain Custine; d'un seul trait il nous passa siu: le ventre et tomba sur Mayence.
Alors nous entrâmes dans la montagne. Oit nous envoya Hoche, Eléber et Marceau, et, finalement, on nous mit en quatre départements, et nous partîmes tous ensemble, bras dessus bras dessous, conquérir l'Italie. Nous étions devenus Français, sans savoir comment ni pourquoi. •
Le vieux garde se prit à rira dans sa barbe, ses yeux clignotèrent, et, regardant au-dessus de la porte où se trouvaient suspendus trois fusils :
t Ça I fit-il en désignant un mousqueton de cavalier, tout en haut contrôle plafond, c'est comme qui dirait ma première maîtresse; nous nous sommes promenés ensemble depuis... »
Mais en ce moment la petite Lolse entrait, tenant d'une main la cruche de vin blanc, et de l'autre un fromage de pays, sur une belle assiette de faïence à grandes fleurs rouges. Le père Frantz se tut , pensant peut-étie qu'il n'était pas convenable de parler, devant sa petite-fille , de ses anciennes maitresses.
Lolse pouvait avoir seize ans; elle était blonde comme un épi d'or, assez grande et très-bien prise de taille. Elle avait le front haut, les yeux bleus, le nez droit, légèrement relevé par le bout, le narines délicates, les lèvres en cœur, humides et. fraîches comme deux cerises jumelles, l'air naïf et timide. Elle portait la robe de toile bleue à raies blanches, soutenue par deux bretelles, suivant la mode du Hundsrûck. Ses manches de chemise ne lui descendaient guère que jusqu'aux coudes, et laissaient à découvert ses bras ronds, un peu hâlés par le grand air. On ne pouvait voir de créature plus douce, plus simple, plus naïve ; et je me persuade que les ingénues de Berlin , de Vienne ou d'ailleurs , auraient mieux compris leurs rôles en la regardant.
Le père Frantz, assis au bout de la table, semblait tout fier. Lolse déposa devant nous la cruche et l'assiette sans rien dire. Moi, je me taisais, tout rêveur. Loîse, étant sortie, revint avec deux serviettes bien blanches et deux couteaux. Puis elle voulut s'en aller, mais le vieux garde, élevant la voix, lui dit:
« Reste, Lolse; reste donc ; on dirait que ce monsieur te fait peur. C'est pourtant un brave garçon. Hé I comment vous appelez-vous?
Je n'ai pas encore eu l'idée de vous le demander.
— Je m'appelle Théodore Richter.
— Eh bien ! monsieur Théodore, si le cœur vous en dit, prenez un couteau et mangeoi^ •
En même temps il entamait le fromage, et
Lolse allait s'asseoir timidement près du fourneau, jetant un regard furtif de notre côté.
« Oui, c'est un peintre, reprit le père Honeck en mangeant de bon appétit. Et maintenant je me rappelle qu'il y avait au régiment, au 6« dragons^ un nommé Pfersdorf, un capitaine^ qui peignait aussi. Il peignait des batailles : les balles sifflaient, les boulets ronflaient, et lui. il peignait tranquillement. Et quand on criait : « En avant! • Pfersdorf mettait son papier dans un grand tuyau de fer-blanc, il empoignait son sabre et montait à cheval. J'ai vu ca, moi. C'était un Alsacien des environs de Wissembourg. Je crois qu'il est devenu capitaine de gendarmerie plus tard; mais il y a longtemps, c'est comme un rêve. A votre santé, monsieur Théodore.
— A la vôtre, père Frantz.
— Si vous voulez nous faire voir de votre peinture, reprit le vieux garde, ça nous fera grand plaisir; n'est-ce pas, Lolse?
— Oh ! oui, grand-père, dit la jeime fille, je n'en ai jamais vu. »
Depuis quelques instants, Tidée de rester à la maison forestière et d'en étudier les environs me trottait en tête, mais je ne savais comment entamer cstte question délicate : l'occasion s'oflrait d'elle-même.
• Hé I père Franlz, m'écriai-je, je ne demande pas mieux ; mais, je vous en préviens, je n'ai pas grand'chose, je n'ai .que des projets, des esquisses; il me faudrait quinze jours, trois semaines pour mettre tout cela au net. Ce n^est pas de la peinture, c'est du dessin.
— N'importe, montrez-moi toujours ce que vous avez.
— Bon, bon, avec plaisir. »
Je débouclai mon sac.
• Vous allez voir les environs de Pirmasens; mais qu'est-ce que les environs de Pirmasens auprès de vos montagnes ? Votre Yaldhorn, votre Erapenfelz, voilà ce que je voudrais peindre, voilà des sites, voilà des paysages ! >
Le père Honeck d'abord ne dit rien. II prit gravement le dessin que je lui présentais : la haute ville, le temple neuf, sur un fond de montagnes. J'avais coloré cela de quelques teintes à la gouache.
Le digne homme, après avoir regardé quelques instants, le sourcil haut, les joues tendues par la contemplation, en choisissant son jour dans une éclaircie de la petite fenêtre, dit gravement :
« Ça, monsieur, c'est joliment beau. A la bonne heure I à la bonne heure 1 •
Et il me regarda comme attendri.
• Oui, ça ressemble, c'est bien fait, on re-
connaît tout. Lolse, arrive ici ; regarde-moi ça. Tiens, regarde de ce côté; n'est-ce pas tout à fait la vieille halle, avec la vieille fruitière Catherine au coin? Et ça la maison d*» l'épicier Froêlig ; et ça le devant de l'église; et ça la devantage du boulanger Spieg? Enfin, tout, tout y est : il n'a rien oublié. Oes montagnes bleues derrière, c'est l'Altenberg; il me semble que je le vois. A la bonne heure 1 •
Lolse, penchée sur l'épaule du brave homme, semblait émerveillée ; elle ne disait rien, mais quand le vieux garde lui demanda:
« Qu'est-ce que tu penses de ça, Lolse ?
— Je pense comme vous, grand-père, fitelle tout bas, c'est bien beau !
— Oui, s'écria le brave homme en relevant la tête et me regardant en face, je n'aurais jamais cru ça de vous; je pensais : Ce garçon-là se promène pour prendre l'air. Maintenant, je vois que vous savez quelque chose. Mais des maisons, des églises, c'est plus facile à peindre que des bois, voyez-vous. A votre place, je ne ferais que des maisons. Puisque vous avez attrapé la chose^ je continuerais toujours ; c'est plus sûr. •
Alors, riant de la naïveté du bonhomme, je lui remis une petite toile que j'avais terminée à Hornbach, représentant un lever de soleil, sur la lisière du Hôwald. Si le dessin l'avait frappé, cette fois il parut en extase. Et ce n'est qu'au bout d'un instant que, levant les yeux, il me dit :
t Vous avez fait ça ? c'est comme un miracle, un vrai miracle : on voit le soleil derrière les arbres^ on voit les arbres et on reconnaît si ce sont des bouleaux, des hêtres ou des chênes. Ça, monsieur Théodore,. si vous l'avez fait, je vous respecte.
— Et si je vous proposais, père Frantz, lui dis-je, de rester ici quelques jours, en payant bien entendu, pour aller observer les environs et les peindre, est-ce que vous me mettriez à la porte? »
Une vive rougeur passa sur les joues du brave homme.
« Écoutez, dit-il, vous êtes un bon enfant, vous avez besoin de voir ce pays, le plus beau pays de la montagne,et j e me regarderais comme un gueux de vous refuser. Vous mangerez avec nous ce que nous aurons : des œufs, du lait, du fromage, de temps en temps un lièvre; vous aurez la chambre de M. le garde général, qui ne viendra pas cette année ; mais, quant au reste, vous comprenez que je ne peux pas recevoir d'argent de vous.
— Pourquoi cela? •
^NoUy non, cela ne se peut pas; si vous étiez lentrepreneur Rebstock, le marchand de
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La nuisoD fareslière. (Ptce 8.)
bois Evig, ou tout autre personnage de ce genre, A la bonne heure.
—Pourtant, père Frantt...
— Hé! non, je ne veux pas recevoir un sou. D'ailleurs, Je ne suis pas aubergiste, mais... •
Ici le brave homme parut hésiter.
> Hais, fiuil, vous pourriet peut-âtre... Je n'ose pas vous demander ça ; c'est trop 1
— Voyons, de quoi s*agil-ilî « ' B tourna les yeux vers Lolse, en rougissant de plus en plus, et finit par me dire :
< Celte enfant-là, monsieur Théodore, est.ce qne ça serait bien difficile à peindre? >
Lolse, à ces mots, perdit contenance.
. Ahl grand-père, balbutia-t-elle.
— Halte 1 s'écria le bonhomme , le bras étendu, n'allei pas croire que je vous la 4s-
mande en grand; non, noa, sur un petit papier, tenez, grand comme la main. Ecoute, Loïse, dans trente ou quarante ans, quand ta seras toute grise, ça te ferait joliment plaisir de te revoir eo jeune 1111e. Moi, je ne vous cache pas, monsieur Théodore, que si je me revoyais en dragon, le casque sur l'oieille et le sabre au côté, avec mon petit habit vert et mes grosses bottes, ça me flatterait beaucoup.
— Comment, père Honeck, il ne s'agit qne décela? m'écriai-je; parbleu, c'est tout ainK plel
—Vous accepte! î
—Si j'accepte I non-seulemoit je peândi^ mademoiselle Loïse sur une belle toile, mais je veux vous peindre aussi vous-mémedsns ce fauteuil, votre fusil entre les genoux,- ros
LA MAISON FOR]|STIÈRE'
■ (}«'«»•« que tu pensa de ta, LOIse?! (Pi(e7.}
grandes guêtres aux jambes et vos gros soulien terrés aux pieds; Mademoiselle Lolse. debout, appuyée sur le dos du fauteuil, et, pour que la chose soitcomplëte, dous mettrons ce geùUard'là dans le tableau. •
J'indiquais le chien courant étendu eur le plancher, le museau entre les pattes et les paupières closeS'
Le vieux garde me regardait les yeux humides.
^'a Je savais bien que vous éties un brave garçon, dit-il après un instant de silence. Ça me fera plaisir d'être avec ma petile^Ue, au moine elle me verra toujours comme je suis. Et si plus tard elle se marie et qu'il y ait despetits eDiànt8,ellepourraleurdire: aÇa,c'estlegrandpère Frantz ; le voilà comme 11 était. •
Lolse, en ce moment, sortit; le vieux garde, tournant la tête vers la porte, voulut la rappeler, mais il avait b voix enrouée et se tut. Quelques instants après, ayant toussé deux ou trois fois dans sa main, il reprit en me mon< trant le chien :
I Ça; monsieur Théodore, c'est un bon chien courant, je ne dis pas le contraire, il a du nés et du jarret; mais ou eu trouve d'aussi bons. SI la chose vous était tgale, nous mettrions l'autre dans le tableau. »
II lança un coup de silQet, le basset bondit de l'alite dans la salle; l'autre chien s'était aussi levé; tous deux vinrent, la queue frétillante, poser la tête sur les genoux de leur maître.
c Ce sont tous les deux de bonnes bêles, dit*
il en les caressant; oui, Fox a de bonnes qualités; il tient encore solidement la piste, mal* gré son grand âge; je lui ferais tort en disant le contraire. Mais, si vous voulez voir une béte rare, regardez Waldine : elle a le nez aussi fin et plus fin encore que Tautre; elle est docile, elle ne se lasse jamais, elle a tout ce qu'un bon chien de chasse doit avoir. Mais tout cela n^est rien, monsieur Théodore, ce qu'il faut considérer dans les animaux, c'est le bon sens, c'est Tesprit naturel.
— Ciomment, le bon sens?
— Oui, c'est le principal dans les animaux, conmie chez les gens. Quand un chien se laisse tromper par les malices d'un renard ou d'un lièvre, quand il suit son nez comme un aveugle, quand il n'a pas le jugement de reconnaître un crochet, une fausse voie ou toute autre ruse pareille; quand il ne profite pas de son expérience et qu'il commet toujours les mêmes fautes, alors vous pouvez avoir un bon chien, mais c'est toujours une béte. Tenez, vous croyez peut-être que Waldine nous entend sans nous comprendre? Eh bien I vous auriez tort de le croire; si j'en disais du msd, au lieu de remuer la queue et de nous regarder d'un air joyeux, elle s'en irait bien vite, et il faudrait siffler plus d'une fois pour la faire revenir. Fox, au contraire, resterait là tranquillement et remuerait la queue, comme si je lui faisais des compliments; pourvu que je lie crie pas, il est toujours content. C'est pour vous dire, monsieur Théodore, que sîl y a des hommes et même des femmes assez bêtes, il y a des bêtes très-raisonnables. Et voilà pourquoi, si cela vous était égal, j'aimerais mieux avoir Waldine près de moi que Fox dans le tableau; car les vrais chasseurs, en la voS^t, penseraient : a Ce vieux garde-là se connaissait en chiens; il savait choisir, entre les bons et les meilleurs, ce qu'il y avait de mieux; il ne devait pas revenir souvent la gibecière vide. 3 Ce qui naturellement me serait plus agréable que de savoir d'avance qu'ils penseraient le contraire.
—Soyez tranquille, papa Frantz, lui dis-je, nous les mettrons tous les deux.
— Non, ce serait trop d'ouvrage, un bon chien suifflt, deux tiendraient trop de place ; il en faut ausai pour Loïse et pour moi. Mais nous causerons de tout cela plus tard ; venez, nous allons voir votre chambre. •
Je repris mon sac, et nous sortîmes pour monter à la galerie; le linge y était encore étendu au soleil. Deux portes donnaient sur rè balcon ; nous passâmes devant la preinière , en écartant les touffes de lierre qui s'épanouissaient à travers la balustrade , et
le père Honeck ouvrit la porte du fond.
On ne saurait se figurer mon bonheur en songeant que j'allais passer quinze jours, un inois, toute la belle saison peut-être, au milieu de cette nature verdoyante, loin du tracas et des soucis de la ville.
Les contrevents de la chambre que le vieux garde venait d'ouvrir étaient fermés depuis le départ du garde général, à la fin de l'automne précédent. Je ne sais quelle bonne odeur de fruits mûrs imprégnait l'air , le fruitier était sans doute au-dessus. Le père Honeck entra, et poussant le contrevent dans le feuillage qui tapissait le mur extérieur :
« Voilà , monsieur Théodore , s'écria- t-il, regardez. »
Le jour tamisé par la verdure entrant alors, je vis une pièce assez vaste et haute , dont les deux fenêtres s'ouvraient directement sur la vallée , à la cime des airs. Aussi, malgré le feuillage, la 'lumière des hautes régions y péii|ëtrait dans tout son éclat, découpant sur le mur les festons de la vigne, et du chèvrefeuille. Entre les deux fenêtres se trouvait une de ces antiques commodes de chêne sculpté, à ventre rebondi et cuivres ciselés, comme il s'en rencontre fréquemment dans les plus humbles hameaux , depuis la grande dispersion des objets d'art en 1792. Â droite, au fond d'une sorte d'alcôve, s'élevait le lit à trois * étages de paillasses. Quatre chaises du même style que la commode occupaient l'embrasure des petites fenêtres ; et à gauche, dans un vieux cadre noir, se voyait une gravure de Frédéric n, le tricorne penché sur l'épaule et la canne à la main , dans l'attitude d'un caporal sehlague. Il y avait sur la commode ime carafe et deux verres de Bohême.
t Hé I je vais me trouver ici comme un roi, papa Frantz, m'écriai-je transporté d'enthousiasme.
— Vous êtes content?
— Si je suis content I mais à moins d'être un prince, on ne trouve jamais mieux nulle part. Om, oui, je suis content, très-content, jamais je ne me suis vu aussi bien. Je suis tout à fait au septième ciel! — m'écriai-je en me plaçant à l'une des fenêtres, et plongeant les yeux de la cour au jardin, du jardin au verger, du verger à la prairie , à la rivière , à l'infini. — Quelle vue! Ah I que je vais hUm travailler, que je vais bien respirer, que p vais m'en donner de vos bois, de vos vallons, de vos montagnes. Seigneur Dieu I Et quand je pense que je n'aurai qu'un pas à faire pour être au milieu de ces mousses , de ces bruyères, dans l'ombre de ces arbres... Papa Frantx, il faut que je vous embrasse.
LA MAISON FORBSTIÈRE.
-«Allons , allons , dit le brave homme, tant mieux que cela vous convienne; mais regardez si rien ne vous manque.
—Que voulez-vous qu'il me manque? Est-ce que tout n'a pas Tair d'avoir été fait pour moi? est-ce que... Ah! un instant... attendez. . .
— Hé I je le disais bien.
—Diable ! ce n*est pas facile à trouver ici. —Quoi donc?
— Un chevalet.
—Ou est-ce que c'est?
— Une sorte de pupitre pour poser mes tableaux.
—Je n*en ai j îmais vu, dit le brave homme inquiet.
—Après ça, père Frantz , à la rigueur on peut s'en passer ; seulement ce n'est pas commode.
— Si je savais... si j'en avais vu... peutêtre...
—Je vais vous donner une idée de la chose.» Alors ouvrant mon sac^ en quatre coups de crayon je lui dessinai un chevalet. Le vieux garde comprit aussitôt,.
«Ce n'est que çal fit- il en riant; soyez
tranquille, vous en aurez un demain matin.
Je suis un peu menuisier, monsieur Théodore,
un peu charpentier , un peu tourneur, je sais
un peu de tout ; il faut ça quand on vit dans
les bois. La petite m'a donné plus d'une fois
de l'ouvrage. Laissez-moi faire, je vais prendre
ma scie et mon rabot^ vous m'aiderez, nous
arrangerons tout ensemble.
— Bon, c'est entendu. »
Et, plein d'ardeur, je me mis à déballer
mes couleurs , mes pinceaux , ma palette, ex*
pliquant au brave homme l'emploi de toutes
ces choses, qui lui paraissaient merveilleuses,
et dont il attendait avec impatience que je fisse
usage. Je déroulai aussi ma toile, afin de fixer
les proportions du tableau qu'il s'agissait
d'entreprendre; le père Honeck se chargea
d'en faire le châssis.
Tous ces détails et ces explications nous prirent bien deiwc heures. Nous étions encore là, causant, discutant, arrêtant nos mesures, lorsque le son d'une corne nous annonça le retour du petit Kasper.
a Hé I le temps ne dure pas avec vous, dit le vieux garde en se levant. Voici déjà midi; les bêtes arrivent. Descendons, et aussitôt après dîné nous commencerons notre travail.
— En route ? » lui répondis-je.
Et nous sortîmes tout joyeux.
Au moment où le père Honeck et moi nous reparûmes sur la vieille galerie , il était midi juste ; une chaleur accablante régnait dans la montagne. C'est l'heure où tout ce qui vit et respire cherche l'ombre : le bétail.au pied des grands arbres , les genoux ployés sous le poitrail, les paupières closes; les fauves dans leurs cavernes humides ; les oiseaux au plus épais du feuillage. Alors tout se tait, les insectes seuls bourdonnent par milliards sur les côtes arides, parmi les ronces et les bruyères, et cet inunense murmure semble encore grandir le silence.
Le petit Kasper,— ses cheveux jaunes épars sur le front comme une touffe de gazon, la figure couleur de pain d'épice , ses petits bras secs et noirs sortant jusqu'aux coudes d'une toute petite veste de toile autrefois teinte en bleu, et ses pantalons de toile grise filandreux tombant en franges le long de ses jambes , — le petit Kasper, les pieds nus, le nez en l'air, arrivait fièrement, soufllant dans sa corne; et derrière lui cinq ou six chèvres la mamelle traînante, im vieux bouc et trois biquets suivaient au pas dans le sentier poudreux. Ils semblaient devoir être grillés par le soleil, et cependant Kasper se faisait un plaisir de prolonger ses notes d'une seule haleine, jusqu'au fond des abîmes.
« Hél Kasper, lui cria le vieux garde du haut de l'escalier, commence par faire rentrer tes chèvres, après ça tu feras de la musique jusqu'au soir si tu veux. »
Le petit pâtre ne dit rien ; il s'essuya le nez du revers de la main, ouvrit le treillis de la cour, et m'observant du coin de l'œil, il laissa défiler ses chèvres , qui s'empressèrent d'aller cabrioler en chevrotant à la porte de Télable. Alors le père Frantz me regardant avec un sourire, me dit :
« Ces enfants, il faut toujours crier contre eux! »
Et nous descendîmes l'escalier; puis, ayant tourné le coin, nous entrâmes dans la salle sombre et fraîche à cause du feuillage qui voilait les fenêtres. Lolse venait de déployer une petite nappe blanche à filets rouges au bout de la table. Au milieu de la nappe était ime pe« tite soupière et trois assiettes autour. Je ne pus m'empêcher d'éprouver une certaine sa* tisfaction en songeant que Loise dînerait avec nou8#
LA MAISON FORESTIÈRE
« n faut de Fair quand on dîne, dit le vieux garde en ouvrant les croisées; j'aime encore mieux avoir un peu chaud que de ne pouvoir pas respirer à mon aise. Asseyez^ vous là, monsieur Théodore , maintenant que vous êtes des nôtres, ce sera votre place. »
Je m'assis contre le mur. Presque aussitôt Lolse parut avec une carafe d'eau limpide, toute couverte de gouttelettes scintillantes, et la cruche de vin blanc.
En déposant ces objets sur la table, elle leva BUT moi un timide regard, et voyant que je la regardais, elle rougit jusqu'aux oreUles.Moi. par un effet sympathique étrange, je me sentis tout ému.
« Eh bieni Lolse, qu'est-ce que nous aurons à dîner? demanda Je père Honeck.
— Tu sais bien, grand-père, qu'il n'y a pas fle viande à la maison, répondit Lolse d'une voix tremblante; j'ai fait une omelette.
— ^Une omelette, et il n'y a pas de lard ?
—Si, il y a du lard.
— Bon, bon; aussi je pensais... Enfin, monsieur Théodore, voilà; une autre fois nous aurons un lièvre ou des légumes, une autre fois...
—Hé ! père Frantz, allez-vous me prendre pour un gourmand, à cette heure?
— ^Non. Je ne suis pas gourmand non plus^ mais les bons morceaux ne me font pas peur. 9
Il découvrit la soupière , et l'odeur d'une excellente soupe à la crème se répandit dans la salle. Et la soupe étant servie, nous mangeâmes de bon appétit, le vieux Frantz et moi.
« Quelle fameuse soupe I m'écriai-je en déposant la cuiller.
-r-Oui, oui, elle n'est pas mauvaise, fit le bonhomme en se passant la langue sur les moustaches. »
Lolse, quelques instants après, étant sortie prendre l'omelette, il se pencha vers moi et me dit tout bas :
« Elle fait les souoes à la crème aussi bien et mieux que la mère Grédel de l'auberge du Cygne; c'est une véritable bénédiction. Mais, voyez- vous, monsieur Théodore, il ne faut pas flatter la jeunesse ; la flatterie vous enfle le cœur d'une fausse gloire, comme dit le pasteur Baumgarten de Pirmasens, et c'est la pure vérité, il faut toujours.. . »
Lolse rentrait, il se tut. Après l'omelette, nous eûmes du fromage pour dessert, et un bon coup de vin par là-dessus terminale repas.
a J'ai bien dîné, dit le garde en se levant, et vous, monsieur Théodore ?
^Parfaitement, on ne peut mieux, papa Frantz.
—Eh bien donc, allumons une pipe. Ka^er, Kasper, arrive ici I »
Le petit Kasper apparut, la tignasse ébourifTée, sur le seuil de la cuisine.
« Ecoute, lui dit le brave homme; tu vas partir tout de suite pour Pirmasens. Tai promis des grives et des becs-fins à l'hôtel du Cygne. Mais ce soir, à six heures, tu seras de retour. »
Le bambin ne répondit pas. Us entrèrent ensemble dans la chambre voisine, et quelques instants après Kasper traversait Tallée» tenant à la main le chapelet de mésanges et de rouges-gorges, que maître Frantz avait pris le matin. Il gagna le sentier en bondissant comme un cabri. Le père Honeck et moi nous le regardâmes en riant, jusqu'à ce qu'il eût atteint le bois.
« Ce geux-là, dit le garde, n'aime qu'à courir, n n'a pas de plus grand bonheur que d'être sur les quatre chemins. Hé ! hé 1 hé I »
Puis il entra dans la cuisine, alluma sa pipe, et ressortit en s'écriant :
« A l'ouvrage f »
n était près d'une heure , les ombres commençaient à s'étendre dans la cour, les deux chiens dormaient sur le pas de la porte, les poules le long des murs, sous la treille.
Nous tournâmes la cour de la maison : ,^e vis en passant Lolse, derrière les petites vitres de la cuisine, qui lavait nos assiettes sur l'évier, et je ne pus m'empêcher de lui faire un petit signe de tète amical. Le vieux garde marchait devant moi. Sous l'escalier de la vieille galerie s'ouvrait une sorte de caveau, où l'on descendait par trois marches. Au milieu se trouvait une de ces tables massives dont se servent les menuisiers pour leur travail ; le long des miu^ pendaient des scies, des rabots, des maillets et d'autres ustensiles du métier.
Le père Frantz se débarrassa de sa camisole, retroussa ses manches, et, prenant une planche de sapin, il retendit sur la table en disant :
c Je crois que celle-ci fera notre affaire. Donnez -moi les mesures, monsieur Théodore. »
Alors nous nous mimes à l'œuvre.
Et voilà, mes chers amis, comment, en l'aa de grâce 1839, pendant les plus beaux jours du mois d'août, je me vis installé chez le vieux garde Frantz Honeck, au milieu des immenses forêts du Rothalps.
LA MAISON FORESTIÈRE
Encore aujourd'hui je me rappelle avec bonheur les premiers temps de mon séjour à la maison forestière. Le père Honeck venait m'éveiller de grand matin.
« Allons I monsieur Théodore, me disait-il en posant la lanterne sur la commode, le jour approche, il est temps de se lever. >
Moi, détirant mes bras et mes reins, je bégayais :
« Ah f père Frantz, ah f si vous saviez comme j'ai sommeil I
—Sommeil, à votre âge I Bah I bah I vous m'avez dit Tautre jour de ne pas vous écouter, que tout cela n'était que des plaisanteries. Voyons, levez-vous ; il fait un temps superbe. •
Alors, prenant mon courage à deux mains, je sautais de mon lit, je tirais mes pantalons, je me passais une poignée d'eau sur la figure, et, tout grelottant, je me penchais dans le treillis pour jeter un coup d'œil sur la montagne.
La rosée tombait en abondance, produisant au loin sur le feuillage son immense et doux murmure; tout était gris^ vague, confus. Le vieux garde venait de descendre, laissant sa lanterne sur la commode. Je m'habillais, je mettais mes grosses bottes de cuir roux, pour marcher dans la pluie, et, cinq minutes après, Waldine et Fox grimpaient quatre à quatre l'escalier de la galerie, et me sautaient aux jambes, la queue frétillante, comme pour me dire :
c Dépéche-toi, dépéche-toi : le maître t'attend I V
fit je m'enfonçais mon grand feutre sur les oreilles, je me glissais devant la petite chambre de Loïse, je descendais dans la cour^ où * maître Honeck, debout sôus le hangar, la ca* rabine en bandoulière, me disait :
c Vous voilà? bon, enroule? »
Il ouvrait le treillis du jardin, et nous prenions le sentier qui conduit au Grindenyald. Nous allions d'un bon pas, le père Frantz en avant, le dos courbé, les jambes solides conune à vingt ans ; moi, derrière, la tète encore un peu lourde, les yeux ensommeillés ; mais bientôt la fraîcheur matinale, le mouvement, la satisfaction d'avoir vaincu ma paresse dissipaient toutes ces impressions fâcheuses. Au bout de quelques minutes, je me sentais d'un calme, d'une vigueur incroyables, j'aurai3 fait qaix2ze lieues sans fatigue. Oh! la marche de
nuit, la solitude des bois, la fraîcheur, le parfum des grands sapins et des mille plantes sauvages, que tout cela vous donne de force, que tout cela vous éclaircit les idées et active en vous les ressorts de la vie 1
Combien d'âmes aspirions-nous dans cette longue descente du Grinderwald, d'âmes de fleurs, de lierre, de ronces, de mousses? Je n'en sais rien. Mais toutes ces âmes fraîches, . jeunes, imbues de rosée, venaientseréchauffer près de notre cœur, conune autour d'un foyer l'hiver; elles se disaient mille choses qu'il me serait impossible de rendre, et qui me montaient à l'esprit en vagues aspirations poêtiques; puis elles s'envolaient une à une de notre bouche en famée bleuâtre, et allaient se perdre dans le feuillage avec un doux murmure.
Oui! le père Honeck, avait raison de m'éveiller, et de me forcer à le suivre ; ce sont encore les plus beaux souvenirs de ma vie.
Et nous ne disions rien, nous marchions livrés à nos impressions, sans éprouver le besoin de nous les commmiiquer ; nous allions vers les coupes lointaines du Grinderwald , parmi les populations des bois.
Avez-vous entendu, mes chers amis, de ' grand matin, la hache du bûcheron frapper le chêne en cadence ? Avez-vous entendu au loin, bien loin^ sur la côte, ces coups secs qui se prolongent dans les échos silencieux? Puis les craquements de l'arbre qui s'incline, le cri : a Hé 1 oh hé I là-bas ! Attention ! » Le froissement des feuilles, et le choc sourd du géant qui vient de mesurer la terre, en écrasant les broussailles? Vous est-il arrivé de voir briller, sqixs la ramée sombre, le feu du charbonnier, enveloppant les bruyères, les mousses et jusqu'à la cime des plus hauts sapins de son auréole pourpre; puis, resserrant ses zones lumineuses, jusqu'à n'être plus qu'une étincelle, pour se développer encore? Et la noire silhouette de l'homme des bois, accroupi près de la flamme, son large feutre aplati sur le dos, fumant son bout de pipe et retournant ses pommes de terre sous la cendi'e, l'avezvous aperçue derrière les taillis? Eh bien, c'est au milieu de ce monde perdu dans les vastes forêts du Rothalps que le père Honeck et moi nous allions tous les jours.
Souvent il nous arrivait de rencontrer, au détour du sentier, le sabotier Frantz Sépel, de Rheinthal, Nickel Biger, le charron de Pirmasens, Hans Aden, le menuisier Mayer Fischer, le charpentier, venant chercher eux-mêmes dans les coupes leurs poutres, leurs solives, leurs cœurs de chêne; ou quelques autres braves gens : colporteurs, facteun^ marchands
LA MAISON PORESTIÊRE
d'amadou, chrétiens ou juife , toujours en route pour les choses de leur métier. Alors c'étaient de petites haltes ; on se donnait une poignée de main, on allumait une pipe, on se demandait des nouvelles de la mère Orchel et du père Kasper de tel ou tel village, et dont on n'avait plus entendu parler depuis deux ou trois ans. « Est-il mort? — Se porte-t-il encore bien? — Il doit se faire vieux ? — Et la petite Grédel, qui s'est mariée l'année dernière , comment va son ménage? — L'homme est-il aussi bon ouvrier qu'on le disait?... »
On parlait des coupes prochaines, du prix des blés, de la navette, du bétail, rien n'était indifférent au pèreHoneck; c'est tout simple, quand on n'a que le Messager boiteux, de Silbermann, à lire les douze mois de Tannée, il faut bien se rafraîchir la mémoire par autre chose.
Grâce à ces course^ matinales, au bout de trois semaines je connaissais le pays à fond : les rochers, les torrents, les ravins^ les coupes, les charbonnières, les vieux chemins de schlitte^ bref tous les points de vue de la montagne, sauf pourtant celui du lae des Comtes-Sauvages, dont le vieux garde ne voulait pas entendre parler.
Je me rappellerai toujours qu'un matin, comme nous allions au Grinderwald, la fantaisie me prit pour la vingtième fois d'interroger le père Frantz sur ce fameux lac.
t Ah ça! papa Honeck, m'écriai-je tout à coup, et le lac des Comtes-Sauvages? Quand donc irons-nous le voir? »
n marchait en avant et se retourna lentement ; après m'avoir observé quelques secondes d'un air étrange, il étendit la main vers le nord et me dit d'un ton rude :
« Le lac est là, monsieur Théodore, entre ces trois grands pics; vous pouvez y aller si cela vous fait plaisir.
—Comment, vous ne voulez pas me servir de guide?
—Vous servir de guide pour aller au lac des Comtes-Sauvages? non, noni Chacun est libre de faire ce qui lui plaît. Je ne vous empêche pas d'y aller, puisque le diable vous pousse ; mais Frantz Honeck n'aime pas ce côté-là de la montagne. >
Ainsi s'était exprimé le vieillard d'un ton mystérieux qui me donnait beaucoup à penser ; mon désir de voir le lac des Comtes-Sauvages n'avait fait que s'en accroître; une sorte de déférence pour l'avis de mon hôte m'empêchant d'y aller, j'attendais une occasion
favorable.
Mais pour en revenir à nos courses au Grinderwald, après notre grand tour, nous
rentrions à la maison forestière , vers sept ou huit hetires. Loïse avait mis la nappe ; l'omelette au lard et la cruche de vin blanc nous attendaient au bout de la table. On s'asseyait de bon cœur, on mangeait de bon appétit, on buvait un bon coup, puis on allumait une pipe et Ion s'accoudait sur la fenêtre, pour voir lo petit Kasper ouvrir Tétable en faisant claquer son fouet, et grimper la côte, suivi de sa longue file de vaches et de chèvres. On re« gardait les belles bêtes défiler lentement par la porte de la cour, puis tourner la tête, et prolonger leurs mugissements mélancoliques jusqu'au fond des abîmes. C'était encore un bon quart d'heure de la journée, une de ces scènes champêtres calmes et douces, dont le souvenir vous revient avec bonheur.
J'allais aussi quelquefois seul, le matin, sur la lisière du Hôwald, au bord du Losser, dessiner une roche, un bouquet de chênes, un coin de forêt, ou sur la montagne en face, étudier de plus larges perspectives. Jamais je n'ai travaillé plus ni mieux de ma vie.
Tout cela n'empêchait pas notre portrait d'avancer et même de prendre une assez belle tournure ; mais Dieu sait que ce n'était pas la faute du père Honeck. Autant le brave homme se montrait simple, conciliant et modeste pour tout ce qui concernait son état : l'évaluation d'une coupe , l'estimation d'un arbre, le tracé d'un sentier dans les bois, choses qu'il connaissait à fond et dont il ne se vantait jamais, autant il se croyait fort en peinture.
11 me semble encore le voir, assis dans son bel uniforme vert à passe-poil jaune, sa petite casquette pointue inclinée sur l'oreille, bien boutonné, bien brossé, bien solennel, la carabine entre les genoux, la poire à poudre, le sac à plomb d'un côté , la gibecière de l'autre, et ses grosses moustaches grises retroussées; puis, derrière lui, Loïse, rouge comme un coquelicot, ses beaux cheveux blonds coiffés de la petite toque de crins noirs à gros œillets rouges et paillettes d'or, le petit fichu de soie bleu de ciel croisé sur le sein, et ses jolis bras nus potelés appuyés sur le dossier du fauteuil.
J'avais eu beau prier le père Honeck de mettre sa camisole brune de tous les jours, de se tenir moins roide, de se pencher un peu plus selon son habitude, et de prendre une physionomie moins sévère, mes recommandations restaient inutiles.
c Je suis garde-chef, monsieur Théodore, disait-il gravement; sauf votre respect, je me mépriserais moi-même, si je ne portais pas mon uniforme; on dirait : « Voilà un vieux braconnier, un vieux chasseur en contravention, un homme qui n'avait pas de rang dans
LA MAISON PORESTIÈRB.
les forestiers f » Ça, c*est contraire à mon opinion, j'aimerais mieux ne pas être peint du tout, que de n'avoir pas mon grade dans le tableau. Je sais bien que le vert est plus difficile à peindre que le reste ; mais, pourvu qu'on voie mon grade, c'est le principal.
— Vous êtes dans Terreur, père Frantz, le vert n'est pas plus diliicile à peindre que le jaune, le brun ou le noir.
—Alors raison de plus , s'écriait-il d'un ton ferme, si ça n'est pas plus difficile, pourquoi mettre ma vieille souquenille au lieu de mon frac?»
J'agis rencontré la même résistance chez lui pour l'attitude.
• Un garde, me disait-il, un vrai garde doit être droit comme au port d'armes; s'il se penche à droite ou à gauche, chacun pense : € Ça, c'est un cagnard , un homme qui remplit mal son service. • Vous comprenez bien^ monsieur Théodore, qu'un homme comme moi, qui n'a rien à se reprocher, ne peut pas souffrir qu'on pense cela de lui. Dans le temps, quand j'étais au 6« dragons, je me serais battu plutôt mille fois, que de laisser dire de pareilles choses sur mon compte, à plus forte raison de les laisser peindre, car on oublie les morts , et les peintres ça reste. Si je me penche un peu quand je marche, c'est l'âge qui en est cause et l'habitude de grimper des montagnes; mais, grâce à Dieu, je peux encore me tenir droit devant mes supérieurs. »
Imi)ossible de le détacher de ses idées sur ce chapitre; la moindre observation contraire le rendait aussitôt sombre, il se croyait offensé dans sa dignité personnelle. Outre cela, le père Honeck, d'habitude si calme pour tout le reste, ne pouvait se tenir dix minutes tranquille ; une curiosité singulière le poussait à venir voir mon ouvrage. Il inventait dans ce but mille prétextes :
c Maintenant, monsieur Théodore, s'écriaitil tout à coup, fumons une pipe, hein? »
Ou bien :
• Si nous buvions un petit coup, monsieur Théodore, ça nous reposerait ; il fait joliment chaud cette après-midi. »
Et , sans attendre la réponse, il se levait et venait se planter derrière moi, disant :
• Hé ! hé I tenez, vous mettez un peu trop de rouge, ou un peu trop de gris de ce côté ; je n'ai pas le nez aussi rouge ni les joues. Il y en a quelques-uns qui, dans le temps, ont voulu me faire du tort, en répandant le bruit que je buvais trop ; cela, c'est tout ce qu'on peut inventer de pire contre un homme ; si je les avais connus; j'aurais été capable de leur
tordre le cou. Oui , il y a trop de rouge sur le nez.
—Mais soyez donc tranquille, père Frantz, ce n'est pas pour rester, c'est pour le fond, nous couvrirons cette teinte , seulement, au nom du ciel, soyez un peu plus calme.
— Oh! grand-père, murmurait Loïse tout émue, je t'en prie, écoute M. Théodore.
—Allons! allons! puisqu'on va couvrir le rouge, c'est bon, je n'ai plus rien à dire. Tiens-toi donc tranquille , Loïse. Ce gueux de chien ne fait que remuer ; si cela vous gêne, monsieur Théodore, je vais lui donner une danse^ pour lui apprendre à se tenir en repos?
— Non, non, tout est bien ; tournez-vous un peu vers la lumière , c'est cela. Maintenant, ne bougez pas; encore un quart d'heure de patience et Je n'aurai plus besoin de vous jusqu'à demain. »
Malgré toutes ces contrariétés, le portrait avançait, les personnages ressortaient de mieux en mieux ; j'avais surtout un jour admirable : cette belle lumière tamisée par la verdure. Le feuillage à droite, la petite fenêtre à mailles de plomb, la douce figure dfi Loïse, ses bras'ronds, ses petites mains potelées, son costume de la montagne si frais, si pittoresque, et la figure brune, ridée du vieux garde à l'œil gris, perçant, sous les épais sourcils blancs^ tout cela s'harmonisait très-bien dans cette lumière ombreuse.
Et puis j'y mettais du mien, je peignais un peu de mon cœur, de mon amour, de mon enthousiasme, de ma vie en plein air, de mon admiration pour la montagne, de mon existence calme, recueillie au milieu de la forêt; il y avait de tout cela dans ce tableau, le plus complet, le mieux senti que j'eusse fait jusqu'alors.
Plus l'ouvrage avançait, plus aussi le bon père Honeck m'accordait de son estime, de son affection. Souvent, en rentrant de mes courses vers le soir, je le trouvais dans ma chambre, à se contempler avec une sorte d'extase.
• Ah ! vous voilà , monsieur Théodore , disait-il, je suis en train de me regarder.
—Et cela vous convient-il un peu plus?
Êtes-vous content?
— ^Monsieur Théodore, est-ce que vous avez besoin de l'avis d'xm pauvre vieux comme moi? Vous êtes un peintre, et moi je suis un vieux garde qui ne sait rien. Je vois bien maintenant que vous avez eu raison de mettre du gris, du rouge, du brun et de tout ce qu'il fallait. Vous êtes un vrai peintre. Ça, voyezvous, quoique ce soit le portrait de Frantz Honeck et de sa petite-fille Loïse, ça ne devrait
LA MAISON FORESTIERE
( Je luis (trdc-cbcf, nonsltar Ttriodare. > (Piga 11,)
pa> rester dans la maison d'an pauvre forestier, ça devrait aller dans un chÂtean, je vous le dis.
Oh t përeFrantz, vous vous enthousiasmes
trop.
—Non, monsieur Théodore, non; ce n'est pas la première fois que je vois de la peinture ; j'en ai vu dans tous les pays : en France, en Allemagne, en Italie, dans les Flandres; seulement alors j'étais jeune, je ne faisais guère attention à ces choses. Uaintenant, cela me revient. Je me rappelle que jes peintures des Flamands me plaisaient beaucoup plus que les autres ; au moins elles représentaient des choses de notre temps : des kermesses, des combats de coqs, des chasses, des danses au Tlllage, des hourgmestres ; on voyait la mai-
son, le bout de haie, avec le linge de la ménagère étendu au soleil, le pigeonnier, le jeu de quilles, le cheval gris qui m&che sa jùtance à la porte 'de l'auberge, le chamin''qui tourne, les femmes en train de faire rouir le chanvre: cela vous réjouissait le cœur. Quel dommage que ces gens- là n'aient pas connu la montagnel comme ils auraient peint les rochers, les vallons, les bois, les torrents, les sentierst mais ils n'avaient que des moulins à vent et des mares à canards sous les yeux, et pard, par-là quelques vaches dans im carré de prairie, avec un vieux saule creux et un ruisseau à grenouilles au bord de la route.
Et en Italie, monsieur Théodore, ils ne ^• gnent que des saints et des saintes, le petit enbnt Jésus dans la crèche et l'Ane auprti.
LA MAISON FORESTIËRE
PBiUt plus fuD quart d'beiiTs Boa rasUma (ikndeui. (Piga 18.)
(Test toujours beau , mais on finit tout de mSme par en aTOir assez. Ce qu'il y a de pire, c'est que dans une église tous voyez sainte Catherine et sainte Madeleine avec des cheveux blonds, et dans une autre avec des cheveux noiis ou bruns, de sorte qu'on ne reconnaît jamais la véritable. •
Ainsi parlait le vieux garde, d'un ton de conviction qui ma charmait; son jugement avait autant de poids A mes yeux que celui du docteur SverbeckdeTubingue, le plus fameux critiç[ue en matière d'art de toute l'Allemagne. Mais c'est surtout l'opinion de Lolse que j'aurais voulu connaître ; je n'osais la lui demander et pourtant j'en avais un désir extrême.
* Voyez le bon sens de cette petite, me dit UD jour le père Frantz : hier matin, en reve-
nant du Grinderwald, je révais tout le long de la route à notre portrait, et je me denumâais comment un pen de vert, de jaune ou de rouge sur du gris, peut représenter des personnes tellement bien, qu'on croirait les voir longtemps encore après qu'elles sont mortes. Plus je rêvais A cela, moins je comprenais la chose. £n ouvrant la cour, je vois Lolse en train de donner A manger aux poules. •: Héi Loîse, que je lui dis, fais-moi le plaisir, si tu peux, de me dire pourquoi notre portrait est plus beau que celui de sainte Catherine, de l'église de Pirmaseas 1 — Mon Dieu, grand-père, c'est parcequlleatvivant. — Vivant? — Hôl ouïr ce n'est pas votre figura ni la mienne que M. Théodore a voulu peindre, ni les feuilles de vigne à la fenêtre, ni le jour derrièi-e, c'est
LA MAISON FORESTIÈRE
notre esprit. » Comprenez-vous cette finesse? 8*écriale bonhomme; elle avait deviné la chose du premier coup. Hé ! hé! hé! il n'y a plus d'enfants ! il n'y a plus d'enfants. »
Et le père Frantz se mit à rire. Moi, j'étais heureux ; enfin , je savais ce que pensait
Loïse.
Le vieux garde ne se doutait pas de mon afTection croissante pour sa petite-fille; et moimême, m'en rendais-je bien compte? Je n'en sais rien. Toujours est-il que l'image de Loïse se confondait chaque jour de plus en plus avec celles des êtres qui m'étaient le plus cbers au monde. A la maison, je ne pouvais entendre son pas furtif, le frôlement de sa robe sur la vieille galerie, ses allées et ses venues dans la cour, sans prêter Toreille. Dehors, à la campagne, Loïse était là, je la voyais marcher devant moi dans le sentier ; sa taille giacieuse, sa blonde chevelure, sa démarche légère m*appai'aissaient au loin dans Tombre des taillis. Et le soir, quand^ hâtant le pas, le toit de la maison forestière se découvrait à travers le feuillage, ce n'était pas le père Honeck que je voyais d'abord, c'était encore Loïse sur la galerie, dans le jardin, ou bien à la plus haute lucarne du grenier, liant les folles brindilles du lierre et du chèvrefeuille.
« Hé! monsieur Théodore, avez- vous trouvé de beaux paysages? me criait-elle de sa douce voix. Êtes- vous content de votre course d'aujourd'hui?
—Oui, Loïse, oui, je suis heureux, bien heureux, tout est beau dans la montagne I •
J'aurais bien voulu pouvoir en dire davantage, mais le regard si calme, si limpide, si bienveillant de la petite-fille du vieux garde m'inspirait peut-être encore plus de respect que d'amour.
Pourtant, im soir que nous étions sur la vieille galerie à regarder le soleil d'automne, ce beau soleil rouge comme du feu, s'incliner dans les gorges lointaines, et que tous deux, immobiles et rêveurs, nous nous taisions en face de ce grand spectacle, tout à coup, et comme malgré moi, je m'écriai d'une voix frémissante :
• Oh! mon Dieu, mon Dieu, pourquoi ne puis- je rester ici toujours? Pourquoi faut-il quitter ce pays? »
Loïse me regarda toute surprise.
c Vous voulez partir, monsieur Théodore? fit-elle, tandis qu'une légère teinte rose colorait son front.
—Oui, Loïse, oui, il le faut! On m'attend là-bas, àDusseldorf... et puis... le tableau est fini! B
Ma voix tremblait. Loïse, qui m'avait re-
gardé, baissa la tête sans répondre. Après un long silence, elle murmura comme se pariant à elle-même :
« Mon Dieu!... je n*avais jamais pensé à cela! •
Durant plus d'un quart d'heure, nous restâmes silencieux, accoudés au bord du balcon et n'osant levant les yeux. J'entendais une voix intérieure me crier : t Parle... parle donc... dis-lui que tu l'aimes I > Mais une autre voix plus forte me disait : • Non, Théodore, ne fais pas cel^... rappelle-toi l'hospitalité du père Honeck... songe que le vieillard t'a traité comme son propre fils... Ce que tu promettrais à Lolse, tu n'es pas sûr de pouvoir le tenir. •
Et comme j'écoutais ces deux voix, ne sachant à quoi me résoudre, le petit Easper apparut à la lisière de la forêt, suivi de sa longue file de chèvres; alors Loïse, se levant comme au sortir d'un rêve, me dit :
• Voici sept heures, monsieur Théodore, le père ne peut plus tarder à rentrer; il faut que j'aille voir à la cuisine. »
Elle descendit l'escalier le front penché, l'air rêveur. Moi, j'entrai dans ma chambre, et la tête entre les mains, au bord de la fenêtre, je réfléchis à ce qui venait de se passer, jusqu'à ce que la voix joyeuse du père Honeck se fit entendre :
« Hé I monsieur Théodore, criait-il, descendez donc , la nappe est mise. »
Alors je descendis me mettre à table. Le père Frantz avait abattu ce jour-là un supejrbe coq de bruyères et se proposait de le porter luimême au garde général à Pirmasens. 11 nous raconta qu'en revenant des chaumes , une harde de sangliers avaient déboulé sur sa route, et qu'il irait un de ces quatre matins leur rendre visite, pour me faire goûter de la hure au vin blanc. Tout cela le mettait en joie, et il but même un coup de plus qu'à son ordinaire. Puis, se passant la main sur les moustaches :
« Enfant, dit-il à Loïse, la nuit est belle, allons-nous asseoir sur le banc dehors, et chantons le cantique :
Seigneur Dieu, père des bons coeurs. »
Loïse rougit et dit qu'elle ne se sentait pas bien disposée à chanter.
t Bah ! fit le brave homme en la prenant par le bras, il faut s'y mettre, et ça viendra tout seul. Monsieur Théodore, vous n'avez pas encore entendu chanter Loïse, elle a une voix, une voix... enfin, venez, je n^en dis pas plus. >
Nous sortîmes.
LA MAISON FORESTIÈRE
Le petit Easper était en train de se couper un manche do fouet dans la haie du jardin. Nous n«u9 asBlmes sur le vieux banc de pierre moussu, contre le feuillage, etle père Uoneck, d'une Toix grave, commença :
f Seigneur Dien , pire dea bons cœnrt. i
Ladoucevoixde Loise,E'étevant doucement après ta sienne, monta vers les cieux d'uu élan si juste, que toutes les fibres de mon cœur eQ' tressaillirent.
Cette vois grave et forte et cette voiï si pure avaient des accords tellement parfaits, que je ne mesouvienspaBd'avoirentendu quelque chose de plus beau; c'était comme un lierre dont les festons s'enlacent avec grâce jusqu'à la cime d'un vieux chêne du Grinderwald. Et puis 'la nuit était splendide; les bandes pourpres du couchant s'étendaient d'mie vallée à l'autre, une faible brise agitait le feuillage. Moijgrave, recueilli, j'écoutais, et à la âa, entraîné par une force intérieure, ma vois finit par s'unir à celles du vieux garde et de sa petile-fiUe. Cette nult-là, lefeigneur, en nous écoutant, dut être satisfait de ses enfants et se dire : ■ S'il y en a beaucoup de cette espèce, nous ne recommencerons pas de sit6t le déluge. •
Le petit Easper, étendu dans une broussaille voisine, allongeait le con, et, ses grands yeux bruns écarquillés, nous regardait d'un air d'extase. Quand nous eilmes uni, le père Honeck s'étant écrié :
• Eh bien 1 Easper, que penses-tu de cela !*
Le petit, pour toute réponse, s'essuya la joue du revers de la main.
Jamais cette belle soirée ne s'efi^cera de ma ménaoire ; nous restâmes là tous trois à chanter, à causer du tableau, à parler de chasse, de courses lointaines, de beaiu paysages, jusque vers dix heures.
Les étoiles brillaient par milliards, quand enfin le vieux garde, se levant, dit :
« Demain, à trois heures, il faut que je sois en route pour tirmasens. Allons nous coucher. Bonsoir, monsieur Théodore.
— Bonsoir, père Frantz-, bonsoir, mademoiselle Lolse. ■
Et je montai l'escalier, remerciant le Seigneur de ses grâces infinies.
Une fois seul dans ma chambre, lorsque je me pris à rêver aux événements de ce jour,
une mélancolie douce et profonde s'empara de mon flme. Je n'éprouvais nulle envie de dormir, et je m'assis, le coude au bord de la fenêtre, la tête sous les larges feuilles de vigne qu'argentait la lune.
Tous les bruits de la maison forestière expiraient un à un, le vieux garde se mettait au lit, les chiens s'arrangeaient dans leur niche, le silence, le grand silence arrivait, à peine interrompu par le vague murmure de la brise, et moi je pensais:
■ Dans quelques jours, tu seras, le sac au dos et le bâton à la main, sur le seuil de cette maison ; Lolse te dira de si ■ Adieu, monsieur Théodore, ai Honeck t'accompagnera cent p jusqu'à l'embranchement de 1 il te serrera la main en s'écri allons, il faut nous quitter; je i
un bon voyage, monsieur Théodore, que le ciel vous conduise! • Et tout sera fini; ces jours de bonheur, de calma et d'amour, ne seront plus qu'un rêve. •
Et, songeant à ces choses, mon cœur se gonflait.
«Ah ! si tu pouvais vivre de tes œuvres, me disais-je, ou si ta tante Catherine te faisait une bonne pension, tu saurais bien à quoi te décider. Mais, en cetétat,ilfautquetu partes, ' et, puisque ta voix tremble chaque fois que tu parles à Loïse, il faut éviter d'être seul avec elle, afin que le père Frantz, en pensant à toi, se dise toujours : « C'était un brave garçon, un honnête homme ! ■ Et que toi-même tu penses la même chose sur ton propre compte. •
Je résolus alors d'aller le lendemain au lac des Comtes-Sauvages, dès que le père Honeck serait en route pour Pirmasens, et je me couchai vers onze heures, satisfait d'avoir pris ces résolutions.
Mais d'autres événements devaient s'accomplir en cette nuit, des événements étranges et tels qu'ils ne s'effaceront jamais de ma mémoire.
Les savants pensent qu'il n'est rien en ce monde qui ne tombe sous nos sens, et les mêmes hommes, à l'heure de la mort, regardent dans l'ombre d'un air effrayé, comme s'ils voyaient quelque chose de terrible, et leurs yeux fout peur à voir; alors chacun so dit : > Qu'est'ce qu'ils regardent ainsi T 11 y a donc d'autres êtres parmi nous qui vont et viennent, et que les mourants seuls aperçoivent? »
La mouche, tant qu'elle voltige au soleil, ne voit point l'araiguée qui la guette dans sa toile; elle ne la voit qu'au moment où, prise entre ses pattes velues, il est trop tard. Hais
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que peut-on affinner sur un pareil sujet? Ces êtres existent-ils, ou n'existent-ils pas? c^est ce que nous saurons un jour; le plus tard possible sera le mieux.
Moi, je me borne à raconter ce que j'ai vu, estimant qu'il ne faut rien ajouter ni retrancher en pareille matière, de peur d'avoir à s*en repentir.
Je dormais donc depuis une heure environ, quand les aboiements plaintifs de Waldine et de Fox m'éveillèrent en sursaut. Je me levai sur le coude, prêtant Toreille. La lune était magnifique^ et juste en face de ma fenêtre ; le treillis, avec ses feuilles et ses grappes^ se découpait sur s(m disque étincelant en ombres noires, ainsi que les petites vitres hexagones, et, plus loin, cinq ou six flèches de sapin en vignette.
Au sortir du sommeil, cet effet d'ombres et de lumière éblouissante me parut merveilleux ; mais les aboiements des chiens avaient quelque chose de lugubre : c'étaient des hurlements 4 plein gosier, lents, prolongés, partant des tons les plus bas, pour s'élever jusqu'aux notes les plus aiguës.
Je me rappelai aussitôt que Spitz, le vieux chien de ma tante Catherine, avait gémi de la sorte durant toute l'agonie de mon pauvi\?. oncle Mathias, et ce souvenir me glaça le sang.
Bientôt les sourds mugissements des vaches, le nasillement des chèvres et les grognements des pourceaux, levant du groin les volettes de leurs réduits, se confondirent avec la plainte des chiens dans un tumulte épouvantable. Puis le père Honeck bondit de son lit, la fenêtre au-dessous s'ouvrit brusquement, et le tic-tac sec, rapide^ d^un fusil qu'on arme, frappa mon oreille. Je m'attendais à entendre un coup de feu retentir dans la nuit, et cette attente me donnait froid ; mais les chiens continuaient de hurler, les bestiaux de mugir sans interruption; et finalement^ comme je sentais le sang se retirer lentement de mes joues, la voix forte du vieux garde s'éleva, criant d'un ton rude :
« Fox, Waldine, vous tairez-vous à la fin ! »
Ce fut un soulagement pour mon cœur d'entendre cette voix ; et , le dirai-je , les craintes superstitieuses qui s'étaient emparées de mon •âme se dissipèrent; il me sembla que les influences mauvaises étaient en fuite, et je me levai plein de courage.
De la vieille galerie j'aperçus aussitôt, sous les vifs rayons de la lune, le père Honeck^ son fuCil à la main^ debout devant le petit mur de la cour. U était en simple pantalon, la tête haute, ses cheveux gris éboiiriffés, et semblait écouter quelque chose.
Je descendis Tescalier à la hâte.
<K Au nom du ciel 1 père Frantz, qu'est-ce que tout cela? m'écriai-je à voix basse*
—Hé I fit-il sans tourner la tête et le bras étendu vers la gorge du Losser, c'est le gueux qui passe avec sa bande. Ecoutez là-bas 1 >
Je prêtai l'oreille; pas un bruit autre que le grondement lointain de la rivière ne s'entendait dans la montagne. Cela m'étonna.
« Mais, père Frantz, repris-je après un instant de silence, je n'entends rian. »
Alors le vieux garde ^ comme au sortir d'un rêve, se retourna tout pâle , et , ses yeux gris fixés sur les miens, il dit d'un air étrange :
« C'est un loup I Oui... c'est le vieux loup.du Veiôrschloss avec ses louveteaux. Tous les ans, ce gueux-là vient rôder autour de la maison. Les chiens l'ont senti... ils ont eu peur ! •
Et, s'approchant des chiens, il leur passa la main sur la tête pour les calmer, disant :*
« Allons , allons , Waldine, couchez- vous... la maudite bête est déjà loin... elle ne veut pas revenir. »
Les chiens tout tremblants se serraient aiuc jambes de leur maître; le nasi^ement des chèvres et le beuglement du bét^ commençaient à se calmer.
Le père Honeck, s'étant relevé, désarma son fusil, et me dit en s'effbrçant de sourire :
c Je suis sûr que vous avez eu peur, monsieur Théodore ? D'entendre la nuit des chiens hurler à la mort, ça produit toujours un drôle d'effet; mille idées vous passent par la tête. Que voulez-vous, les chiens sont comme les gens, quand ils deviennent vieux ils radotent, un pauvre loup maigre les effraye ; au lieu de tomber dessus, ils crient comme des aveugles, et se sauveraient volontiers par le trou de la grange. Enfin, enfin, les voilà tranquilles, on n'entend plus rien à l'écurie. Allons nous coucher, et tâchons de nous rendormir. •
Ce disant, le père Frantz ouvrit sa porte, et moi, tout frémissant encore, je remontai dans ma chambre.
Tout ce que je venais de voir et d'entendre ne me paraissait pas naturel : le ton du vieux garde, sa pâleur, l'expression singulière de ses yeux gris en me parlant de loups et de louveteaux, tout cela me semblait équivoque. J'étais agacé jusqu'au bout des ner&. Etait-ce le froid de la rosée, Tinterruption de mon sommeil, ou toute autre cause qui m'avait mis dans cet état de surexcitation ? je n'en sais rien ; mais, pour la première fois, des idées de puissances invisibles, d'êtres surnaturels, me traversèrent l'esprit.
Bref, je me couchai et m'envelo^ai de ma couverture jusqu'aux oreilles; puis, les yeux
tout grands ouverts, je me pris à regarder vers les petites vitres, songeant à ces choses. La iune avait dépassé la fenêtre, elle éclairait la côte et la sapinière au-dessous. Tout en rêvant, j'écoutais le grondement sourd des chiens se ranimer de seconde en secondé, comme un bruit d'orage gui s'éloigne : ces animaux frémissaient comme moi.
Enfin tout se tut, et, l'esprit frappé de lassitude par ces événements étranges, je m'endormis profondément.
n faisait grand jour lorsque je m'éveillai ', les poules caquetaient dans la cour, les chiens galopaient sur la côte , tout était calme, paisible, autour de la maison forestière. Je m'habillai tranquillement et je descendis dans la grande salle. Là , le père Honeck, en camisole de laine, se promenait de long en large d'un air soucieux. Les assiettes fleuronnées, le fromage d'Emmental, la cruche de vin blanc, brillaient sur la nappe à petits filets rouges au bout de la table.
• Encore ici, père Honeck I m'écriai-je tout étonné , je vous croyais en route pour Pirmasens.
— Kasper est allé porter le coq là-bas, monsieur Théodore , » me répondit le brave homme.
Pois, au bout d'un instant, quand nous fi!lme8 assis, il ajouta :
c D faut que je reste, Lolse est un peu malade ; elle ne se lèvera pas aujoiu*d'hui. »
Les événements de la nuit me revinrent aussitôt à l'esprit; je me rappelai que Lolse n'était pas sortie pendant notre grande alerte, et cela me parut étrange. J aurais bien voulu parler de ces choses au père Frantz; mais, jusqu'à la fin du déjeuner, le vieux garde resta rêveur, il me sembla moins communicatif qu'à l'ordinaire; évidemment il me cachait quelque chose, je ne crus pas convenable de l'interroger.
c Allons, allons, ce ne sera rien, père Honeck, dis- je en me levant après le rejpas.
— ^Espérons que ce ne sera rien, fit-il d'un ton grave. Sortez-vous aujourd'hui, monsieur Théodore ?
— Oui, je vais dessiner la Roche aux Grives, dans le Hôwald.
— Bon, allez,. dit-il, comme heureux d'être débarrassé de moi. Si vous avez faim à midi, TOUS descendrez à la scierie des Trois-Uétres^
et vous casserez une croûte avec le vieux Reinhart. »
J'inclinai la tête et je sortis. Quelques instants après je suivais le sentier du Hôv^ald, mon carton sous le bras.
c n est temps que tu partes, me disais-je fort triste. Le portrait est fini, la petite est malade, le père Frantz a des secrets, tu deviens une gêne pour eux. Tout a son terme dans ce bas monde ; on t'a fait bon accueil, on t'a bien hébergé, tu dois être satisfait. Maintenant, adieu, monsieur Théodore, portez-vous bien! •
J'étais désolé.
L'image de Lolse, cette douce figure blonde et rose, me tenait au cœur. Le ton un peu sec du vieux garde, en me parlant de sa petitefille, me donnait aussi beaucoup à penser. Lolse était-elle réellement malade, ou le père Honeck se doutait-il de mon affection pour elle ? Que d'idées je me forgeais sur ce mystère ! J'allais au hasard: \me éclaircie lointaine dans les taillis, le profil d'un vieil arbre, la silhouette grise de quelque roche pourrie, rongée de mousse ou couverte de lierre, m'arrêtait; j'aurais voulu travailler, emporter de la montagne un dernier souvenir, mais je n'avais de goût à rien : l'image blonde seule me préoccupait.
Vers trois heures, le temps devint brumeux ; jusqu'alors je n'avais vu les grands bois que drapés de soleil; une pluie fine, bleuâtre, se mit à tomber. Je descendis à la scierie, et le vieux ségare, étendant la 'main, s*écria:
c Voilà l'automne, monsieur Théodore; encore six semaines ou deux mois, et nous aurons l'hiver. Je le sens déjà dans mes vieux osl •
Longtemps debout sous le toit de l'échoppe, nous regardâmes la pluie rayer l'air et les arbres s'estomper dans la brume ; mais, la pluie continuant toujours, Reinhart dut me prêter sa' grande casaque de laine grise, pour retourner chez mon hôte.
En grimpant le sentier, où l'eau ruisselait en abondance, je pris la résolution définitive d'avertir le père Honeck que j'allais reprendre le chemin de Dusseldorf.
Vers six heures, j'approchais de la maison forestière, et j'apercevais de loin le vieux garde qui m'attendait sur le seuil. Il leva la main et panlt content de me revoir; mais ce ne fut qu'un éclair, et sa figure reprit aussitôt iine expression sérieuse.
t Âvez-vous des habits pour changer^ monsieur Théodore ? me dit-il dans la cour.
— Oui, j'ai tout ce qu'il faut.
LA MAISON l^ORESTIÊRE.
— Eh bien I montez, je vous attends, la table est mise.
—C'est bieû; j'arrive dans cinq minutes. » n rentra dans Tallée; je grimpai l'escalier de la vieille galerie, et, m'étant changé des pieds à la tête, je redescendis m'asseoir à table. Ciomme le temps était sombre, Frantz Honeck venait d'allumer la lampe. Nous soupâmes en tête-à-téte sans échanger une parole, lui, rêveur, les yeux fixés dans son assiette, moi, gêné de ce silence, auquel notre manière d'être ordinaire ne m'avait pas habitué.
Cela dura près d'une demi-heure; la vieille horloge de Nuremberg, par son tic-tac monotone, et le grand murmure de la pluie sur le feuillage au dehors^ semblaient allonger les minutes à l'infini, en vous forçant de les compter par millièmes de seconde. Cette soirée ne s'effacera jamais de ma mémoire. Comment annoncer au garde mon prochain départ? C'était tout simple, je n'avais qu'à dire : « Père Honeck, je pars demain. * Oui, mais que penserait-il d*une résolution si subite? Ne pourrait-il pas l'attribuer au mécontentement que me faisait éprouver sa tristesse, à l'ennui de ne plus voir LoIse> peut-être mémo à la découverte du secret qu'il voulait jne cacher ? Que sais-je? Dans l'incertitude, tout vous arrête.
Je regardais le vieux garde, qui fronçait ses sourcils blancs et ne paraissait guère songer à moi. Cependant, comme il reculait s'a chaise et prenait da pipe au bord de la fenêtre, ce qu'il faisait toujours après le souper, tout à coup, élevant la voix, je lui dis :
« Père Frantz, voici la pluie ; elle peut durer quelques jours... Le portrait est fini... ma tante Catherine m'attend à Dusseldorf... Ma foi, j'aime autant vous l'annoncer tout de suite : demain, je parsl •
Alors lui, fixant son œil gris sur moi, me regarda jusqu'au fond de l'âme, et, au bout de quelques secondes, il répondit : : *
t Oui... oui... je m'attendais à cela... Vous aUéz partir... et vous emporterez une mauvaise idée de Frantz Honeck et de sa petite-fille.
— Une mauvaise idée! mais je n'ai jamais trouvé nulle part, maître Frantz, une hospitalité comme la vôtre, aussi franche, aussi cordiale, aussi...
— ^Bon, bon, ce n'est pas cela que j'entends. Il ne faut pas vous cacher de moi, mojisieur Théodore, vous avez ime figure trop honnête pour cacher vos pensées aux autres. J'ai vu la nuit dernière, et je vois encore maintenant dans vos yeux, que vous avez deviné quelque ' chos^ : vous soupçonnez Frantz Honeck de vous cacher des secrets. »
Je ne pus m'empêcher de rougir, et lui, tout en bourrant sa pipe, ajouta :
« Eh bien! vous ne dites pas non, vous voyez bien que j'avais raison. Mais il ne sera pas dit qu'un honnête garçon comme vous, un honune de cœur, un vrai peintre, quittera cette maison avec de mauvais soupçons sur notre compte. Non, non, cela ne peut pas aller, vous saurez tout : vous saurez pourquoi j'ai refusé de vous conduire au lac des Comtes- Sauvages, pourquoi les chiens hurlaient à la mort la nuit dernière... pourquoi LùIse est malade... enfin touti J'ai réfléchi; depuis ce matin je pense à cela. Ce n'est pas au premier venu qu'on va confier des choses de la famille, des choses saintes, je dis des choses de la religion et de l'honneur ; non, il faut connaître, il faut aimer et estimer les gens pour en venir là.
— Maître Honeck, votre estime et votre amitié me touchent beaucoup, mais si vous voyez le moindre inconvénient...
— Non, il n'y en a pas, il n'y en aurait que si vous étiez un gueux. Écoutez, monsieur Théodore, je vais descendre à la cave chercher une cruche de vin, et, puisque vous voulez partir, eh bien! nous boirons un bon coup ensemble. •
Et, sans attendre ma réponse, il descendit à la cave.
On peut s'imaginer mon étonnement; le ton grave du père Frantz m'annonçait de sérieuses confidences. La scène étrange de la nuit précédente, ces hurlements lugubres des chiens, l'indisposition de Lolse, le refus du vieux garde de me conduire au lac des Comtes- Sauvages, comment tout cela pouvait-il s'expliquer? Quelle histoire mystérieuse pouvait rendre compte de faits si disparates ? Je l'avoue, toutes ces choses avaient surexcité ma curiosité au plus haut point.
Lorsque le père Honeck reparut dans la salle, sa figure était transfigurée, son air préoccupé depuis la veille , avait fait place à une sorte d'exaltation, n déposa la cruche sur la table , puis s'asseyant et remplissant les verres :
« Bourrez d'abord votre pipe, me dit-il, ce sera long; mais, quand on se quitte pour longtemps et peut-être pour toujours, on ne regrette pas une nuit passée ensemble. A votre santé, monsieur Théodore.
— A la vôtre, maître Frantz. ■
Nous bûmes. Le vieux garde , se penchant dans la fenêtre, regarda dehors : la nui^pc venue, la pluie avait cessé, et l'on n'entendait plus que le clapotement régulier des gouttes d'eau glissant et tombant d'ime feuille sur
l'autre. Il revint ensuite s'asseoir d*un air rêveur, et commença en ces termes :
oL Vous saurez qu'il y a quatre cents ans vivait dans ce pays une famille de loups. Quand je dis de loups, j'entends de gens farouches, qui n'aimaient que la chasse et la guerre, et qui. se figuraient que les plantes, les animaux et les hommes avaient été créés pour être mangés par eux. On appelait ces gens les Comtes- Sauvages, et dans nos ancienne« chartes forestières, ils n'ont pas d^autre nom. Eux-mêmes se prétendaient de la vieille souche des rois Burckar de Souabe. 1 Vous dire s'ils avaient raison, je n'en sais rien ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils étaient tous velus, trapus et larges des épaules; qu'ils avaient tous, de père en flls^ le front bas et plat, les yeux jaunes, le nez en griffe, la bouche très-grande garnie de dents blanches, solides et bien plantées, et le menton massif couvert d'une barbe fauve, qui leur montait jusqu'aux tempes. Leurs bras étaient si longs, ainsi que leurs mains, qu'ils pouvaient dénouer leurs jarretières sans se baisser, et cela leur donnait un grand avantage pour manier le sabre, la hache ou tout autre instrument de mort dont ils se servaient volontiers.
Du reste^ il faut être juste, on n'a jamais vu sur les deux rives du Rhin, de Strasbourg à Cologne et^lus loin encore , de meilleurs cavaUers et de plus fameux chasseurs que ces Comtes-Sauvages : ils passaient les jours et les nuits à cheval, soit à poursuivre le cerf, soit à piller, à voler, à brûler et à saccager les petits châteaux, les couvents, les églises et les bourgades des environs.
Cette espèce de brigands nobles s'était nichée, depuis les temps de Jésus-Christ, dans une forteresse bâtie sur le roc vif, au bord du lac qui porte leur nom ; les moindres blocs de cette forteresse avaient au moins dix pieds en tous sens ; les herbes poussaient entre à Utson, et même les arbustes, comme le houx, là ronce et l'épine blanche. On aurait dit une ligne de rochers ; mais derrière ce feuillage s'ouvraient des fentes, par lesquelles les archers lançaient leurs flèches sur les passants, comme les chasseurs à l'affût abattent un pauvre lièvre sans défiance.
Un large fossé , rempli par les eaux du lac, entourait ces murs, et au-dessus se dressaient quatre hautes tours carrées où se balançaient, au bout de longues barres de fer, les malheureux paysans qui s'étaient permis de braconner sur les terres des Comtes-Sauvages.
Naturellement , les corbeaux, les chouettes 01 les éperviers se plaisaient beaucoup dans UQ endroit où la chair ne manquait jamais, j
On en voyait dans tous les trous du Veierschloss, se grattant la nuque de la patte, ou se nettoyant les plumes en attendant l'heure du déjeuner, ou rangés à la file, le cou dans les épaules et le bec encore rouge, en train de sommeiller et de digérer après le repas, sur les cordons des remparts. Le soir, leurs cris sinistres remplissaient la vallée, avec les chansons des reîters, comme autour d'une bonne ferme les cris des moineaux se mêlent au tic-tac des batteurs eç grange, après les moissons.
Voilà, monsieur Théodore , la manière dont vivaient ces Burckar, en société des gueux qu'ils avaient rassemblés pour accomplir leurs mauvais coups : cela menaçait de durer toujours. Heureusement, lorsque la misère est trop grande parmi les hommes, le Seigneur du ciel vient à leur secours, par des moyens que de pareils bandits ne peuvent pas se figurer.
Le dernier de ces Burckar s'appelait Vittikâb; il ressemblait à tous les autres par la figure, la couleur de la barbe, la longueur des bras, l'amour de l'or, de l'argent, de la chasse, des chevaux et des chiens.
Et puisque nous en sommes là, je vous dirai que les Comtes-Sauvages avaient obtenu, par le croisement du chien de berger, du danois et du loup, une race de chiens tellement bons pour la chasse, tellement hardis, tellement infatigables, qu'on n'en a jamais vu de pareils. C'étaient des chiens-loups, maigres, musculeux, l'oreille droite, les yeux dorés, les mâchoires solides comme des crampons de fer; ils avaient la queue traînante, les jarrets en équerre comme toutes les bêtes fauves, les griffes noires. Dans toute la vénerie ancienne on parle de ces chiens ; on voudrait en ressusciter l'espèce, car, pour l'attaque du sanglier, elle manque toujours; mais c'est une race perdue , on a beau faire, elle ne reviendra jamais.
Vittikâb avait donc les mêmes goûts et le même caractère que les autres Burckar : c'était le plus grand chasseur et le plus grand pillard de son temps. Je me rappelle avoir vu dans mon enfance un vieil Almanach où l'on représentait son pillage de Landau. Toutes les maisons étaient en feu, les gens grimpaient sur les toits et levaient les mains au ciel; on jetait les paillasses par les fenêtres ; les Trabans, au bout de la rue, avaient deux ou trois enfants enfilés dans leurs lances comme des grenouilles; ça vous faisait dresser les cheveux sur la tête. Quand on pense que des honmies ont pu faire des choses pareilles, il y a de quoi frémir. En bas on lisait : « Grand pillage de Lan'
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ir Dlea, pèrt det bou ecmrt. (Fi|e IB.)
dan, année 1409. • Et sur une autre page on TOjJdt la portrait de VIttikÂb, farouche, une espèce de pot de fer sur la tête, avec un bec qui lui descendait depuis le front j uaqn'au bas du nez. Rien qu'i le toît, on pensait : Celoi-ci méritait d'être écorché Tif; c'était le plus grand gueux de la terre. •
En ce moment, le père Frantz, devenu p&le d'indignation , alluma gravement sa pipe à la chandelle ; il avait les paupières baissées, et attendait que le tabac fût bien allumé; ime pensée triste assombrissait son front. Moi, je le regardais tout rêveur. Enfin, 11 remit la chandelle au milieu de la table et poursuivit :
< Maintenant, je suis forcé de vous dire que, dans le nombre des gens de Vittik&b, était mon sept ou huitième grand-père. Gela me
fait de la peine chaque fois que j'y pense; j'aimerais mieux descendre d'un de ces mH^ rables paysans qui, pendant dos siècles, i^ soufi'ert les injustices et les barbaries de gueui pareils; car cela m'attendrirait sur le sort de mes ancêtres, au lieu que je suis forcé d'en rougir. Comme je ne peux rien y clianger, je considère cela comme une punition de moa orgueil, ei j'étais capable d'eu avoir; mats vous savez bien, monsieur Théodore, queje n'eu ai pas, et que je tiens seulement à l'bonneur de mon grade , conuna tout homme doit y tenir, lorsqu'il l'a mérité.
Ge Honeck donc était grand venenr da Veierscbloss. Si voua passez demain près du lac des Comtes-Sauvages, vous vertei la ruines du ch&teau ; c'est un grand tas de dé-
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- HA I e'ct> le (ueux au) puw wcc n binde. (PiCf t0.i
combres qui couvrent au moins trois arpents de bruyères. Deux tours sont encore debout vers la montagne. Entre les deux tours, on voit l'arc de la porte, et au-dessus de la porte, & droite, près de la faute d'où sortait une des poutres du poat-levis, reste une fenêtre ronde. Cest là que demeurait Zaphéri Honeck, dans une espèce de voûte au-dessus du corps-degai-de. On ne peut plus y monter, parce que l'escalier en est tombé; mais, dans ma jeu* nesse, je me rappelle bien que mon grand-père Gottiieb m'a conduit là, pour me raconter cette histoire.
De la Voûte, Zapbéri voyait d'un côté la montagne en face, et de l'autre il pouvait regarder dans la première cour du Velerschloss; car il T avait deux cours entourées de hautes
murailles, et sombres comme des citernes. Dans la première, le veneur voyait toutes les niches des chiens barckars à la fila; un escalier à droite qui menait aux appartements du Comte-Sauvage; à gauche un escalier pareil, qui montait h la galerie des relters ; et au fond, les cuisines, la boucherie et la buanderie. Dans la seconde cour, où l'on entrait par uoa grande porte enchère, se ti-ouvaient les écurlei et le bûcher. Vous pourrez visiter cela demain, et vous reconnaîtrez que c'était solidement bitti.
Uoneck venait coucher dans cette voûte, et le reste du temps, il courait la montagne. Je ne sais pas s'il prenait part aux expéditions /^ VittikAb, mais il ne devait pas êir» meilleur que les autres, d'autant plus que le Comte-
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Sauvage Taimait beaucoup : il ne partait jamais pour lâchasse sans lui; ils couraient ensemble dans les bois comme le vent ; ils s^entendaient aussi bien l'un que Tautre aux ruses et aux détours du gibier. On n*a jamais trouvé d'homme pour sonner du cor comme ce Honeck, excepté Vittikâb, dont la trompe était trois fois plus grande, et dont le souffle déchirait presque Tairain. Quand ils sonnaient ensemble la fanfare, on les entendait des cimes de Hôwald à celles du Steinberg ; les vieux bois en tremblaient.
Honeck avait quelque chose de joyeux dans le caractère, mais Vitlikâb était toujours sombre comme la nuit; ses yeux jaunes semblaient chercher quelque chose à tuer; il ne riait jamais. Chaque soir, dans son ennui, il faisait monter Honeck dans sa caverne entourée de haches d'armes, d'épées à deux mains, de vieux bois de cerf, de défenses extraordinaires clouées au mur, et, lui montrait la table, il disait :
• Mange, bois, ton maître te rordonné I » Et le veneur, qui ne demandait pas inieux,
s'asseyait devant le plat de venaison ; il mangeait de bon appétit, et buvaitàgrands gobelets le vin des moines, comme disait le comte. C'était le vin du pillage de Marmoutier. Ils se grisaient ensemble. Honeck portait le vin comme une outre ; il avait les joues et le nez cramoisis. Vittikâb, plus il buvait, plus il devenait pâle, plus les pensées sombres abaissaient ses sourcils fauves, plus il éprouvait le besoin de détruire. Alors quelquefois, à la nuit dose, quand au dehors les hiboux par milliers babillaient entre eux côté à côte le long des corniches, secouant leurs ailes et faisant claquer leur bec tout bas, le Comte-Sauvage regardait, face à face, durant des demi-heures son ami Honeck sans cligner de l'œil, les lèvres serrées et le nez courbé d'un air terrible. Et quand l'autre y pensait le moins, il s'écriait tout à coup : 1
* Pourquoi ris-tu, mauvais gueux? »
Honeck, comme tous les vieux chasseurs,
fermait l'œil gauche sans le vouloir ; c'était un tic, il ne pouvait s'en empêcher.
« Je ne ris pas, monseigneur, disait-il.
— Et moi je dis que tu ris , hurlait le Burckar.
— Puisque vous le voulez, je ris, faisait Honeck; mais c'est plus fort que moi.
—Pourquoi ris-tu? répétait le comte furieux.
— Je pensais à la chasse, et...
—Tu mens... tu pensais... tu pensais à quelque chose d'autre...
— ^A quoi diable voulez-vous que je pense?
s'écriait Zaphéri. Si vous me disiez seulement une bonne fois à quoi vous voulez que je pense, je vous répéterais toujours la même chose, et vous seriez content. >
Ces paroles calmaient Vittikâb quand il avait encore une lueur de bon sens, mais d'autres fois sa fureur augmentait ; ses yeux jaunes avaient des reflets d'or, au lieu d*être pleins de sang ; alors il n'était que temps pour Honeck de se sauver ; car, lorsqu'il avait cette figure, le Burckar essayait toujours d'assommer son veneur. Aussi, sans perdre une minute et sans dire bonsoir, au premier éclair que celui-ci voyait dans les yeux de son maître, il courait à la porte, le comte le suivait comme un loup enragé, bégayant : c Arrête I arrête... ou je te fais pendre ! * Mais Zaphéri ne l'écoutait plus ; il dégringolait de l'escalier comme un voleur. Les chiens hurlaient dans la cour, les reiters sortaient du corps-de-garde pour voir, et le comte, au grand air, se calmait aussitôt ; les hurlements des chiens le réveillaient de son ivresse, il rentrait en trébuchant et nasillant des paroles confuses.
Honeck grimpait dans sa voûte et poussait les deux gros verrous de la porte de chêne, puis il s'étendait sur une peau d'ours pour cuver son vin.
C'est ainsi que les deux ivrognes passaient tous les jours et les nuits que fait le Seigneur. Cela se renouvelait régulièrement tous les soirs, à moins que, pendant le souper, on entendit dehors se démener un grand orage; c'étaient les plus beaux temps pour Vittikâb : il écoutait avec bonheur le tonnerre gronder dans les gorges dû Hôwald ; et lorsque la pluie, le vent, la^grêle se battaient ensemble dans l'air, lorsque le lac tout entier, blanc d'écume, se dressait aux remparts du Veierschloss , lorsque tous les oiseaux des créneaux, arrachés de leurs trous, partaient dans les ténèbres comme des feuilles mortes raflées par l'ouragan, le Comte-Sauvage se levait brusquement et criait : • En route ! *
Et ils descendaient, Honeck et lui, chancelants, appuyés l'un sur l'autre ; ils sellaient des chevaux. Les reiters, qui les avaient vus descendre, s'étaient dépêchés d^abaisseï le pont ; ils partaient ensemble comme la foudre, se mêler aux bruits, aux hurlements. Alors, Vittikâb riait au milieu du fracas des arbres renversés et de la pluie battante; il riait comme on grince des dents. Puis, revenant au petit jour, à travers les bourgades lointaines, il disait au veneur :
« Honeck, ce matin je vais pouvoir dormir un peu. Ça ne m'était pas arrivé depuis longtemps. »
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Et les pauvres gens des villages forestiers, les bûcherons, les charbonniers,-— souvent sans travail et sans pain, le toit de chaume percé par la pluie, la femme et les enfants ' grelottant de froid, — tout hagards sur le seuil de leurs misérables baraques, voyant passer le terrible Burckar^ les joues plus tirées et les yeux plus enfoncés que les leurs, se disaient entre eux :
c Un si grand seigneur, un homme si puissant, qui possède tous les biens de la terre, dont les greniers ploient sous le blé, dont les caves sont pleines d'or, comment peut-il avoir Tair si misérable?... Ahl si nous étions à sa place... si nous avions la centième partie de ses biens, et seulement les miettes de sa table, c'est nous qui serions heureux!... c'est nous qui bénirions le Seigneur 1 »
Oui... oui... c'est facile à dire : «Nous serions heureux ! s seulement il faudrait voir le fond de Tâme des autres, avant de vouloir être à leur place. Les moineaux ont aussi froid et faim chaque hiver, ils crient d une manière pitoyable et demandent à manger ; mais au printemps comme ils redeviennent gais, comme ils se poursuivent de branche en branche, comme ils chantent I A quoi me sert d'avoir toujours printemps, si je ne jouis de rien T A quoi me sert d'avoir la plus belle prairie de la montagne, si la rosée du ciel ne descend jamais dessus et si les herbes se dessèchent ? A quoi me sert d*étre le plus fort, le plus puissant, le plus riche, si jamais un regard de tendresse ne vient me réchauffer le cœur , et si jamais le souvenir d'une bonne action ne me remue les entrailles? Chacun sent bien où son bât le blesse, mais il ne porte pas le fardeau des autres... Avant de vouloir en changer, il faudrait essayer un peu. >
Le vieux garde, en cet endroit, digna de l'œil en souriant ; il remplit nos verres. > Â votre santé, monsieur Théodore.
— A la vôtre, père Frantz.
— Vous croyez peut-être, reprit-il, que c'est le remords de ses meurtres, de ses incendies, de ses pillages qui rendait le Burckar si misérable ? Eh bien , au contraire, il regrettait de ne pas en avoir fait assez I Ce qui le rendait si furieux contre le genre humain, ce brigand, vous allez le savoir ; et vous verrez s'il n'y a pas une providence sur la terre, vous verrez si les pauvres honnêtes n'ont pas de meilleures raisons d'être réjouis, que les gens riches et prospères en apparence, mais qu'un ver ronge intérieurement.
Vingt ans avant, du temps que Yittikâb en avait trente, il s'était marié avec une fille de la noble famille de Lichtcnberg, appelée Dur- |
soula. Le Comte-Sauvage aimait cette jeune fenune, belle et plus instruite que lui des choses de notre sainte religion; et il Técoutait quelquefois, lorsqu'elle lui demandait de remettre \me redevance à des misérables, au lieu de les faire pendre. Il agissait de la sorte dans l'espérance de voir bientôt naître d'elle un rejeton de la noble race des Burckar, lequel aurait aussi des droits sur le Lichtenberg, parce qu'Oursoula était fille unique : ces idées adoucissaient son caractère.
Mais, quand arriva l'enfant, figm*ez-vous sa rage de voir un véritable monstre, un être hideux, qui ne ressemblait à rien des hommes. Au lieu de se dire que cela provenait de la férocité des Burckar, qui, de père en fils, s'étaient conduits comme des loups, et de se soumettre à la justice du Seigneur, il arracha l'enfant à sa mère poiur l'étrangler. Cette jeune femme, qui malgré tout aimait la pauvre créature, car vous savez, monsieur Théodore, que le cœur des mères est ainsi fait, qu'elles aiment leurs enfants en proportion de leur faiblesse, de leurs défauts et de leurs infirmités : — c'est l'Éternel: qui l'a voulu dans sa pitié pour des êtres aussi faibles que les petits enfants ; il a voulu que l'amour fût aussi grand que le besoin, et nous devons le bénir à cause de sa bonté infinie, puisque cet amour de mère, il l'a tiré de lui-même. — Eh bien I cette pauvre mère se jeta sur le bras du Comte- Sauvage en gémissant tellement, en le suppUant si fort, avec tant de larmes et des paroles si touchantes, que lui> le plus grand monstre de sa race, se sentit presque attendri ; il éprouva quelque chose en faveur de la misérable créature. Malgré cela il repoussa sa femme et se sauva dans sa caverne, à l'autre bout de la galerie. Et conune il courait derrière la balustrade, voyant tous les veneurs, tous les piqueurs et les reiters au-dessous, dans la cour, avec leurs trompes et leurs cors de chasse, qui attendaient la naissance du jeune Burckar, pour le saluer d'une fanfare de guerre, comme ses nobles ancêtres, il leur cria d'une voix terrible :
c Le Burckar est mort I Que Goête arrive, et que les autres s'en aillent au diable! » Puis il entra dans son repaire.
Le Qoètz qu'il avait fait appeler était un vieux chasseur de cinquante ans encore robuste, et qui l'avait élevé, lui Yittikâb. C'était le plus dévoué serviteur de sa maison. Dans les derniers temps, cet homme ayant voulu tuer le sanglier acculé, en s'agenouillaut, le couteau ferme au genou, et criant : Yildsaû! selon la coutume, avait manqué la gorgis,'' et l'animal furieux^ par tm coup de boutoir sous
la hanche, rav'\it rendu boiteux pour le res tant de ses jours. Il était rude de caractère et de figure, ce qui ne Tempéchait pas d'avoir assez bon cœur tout de même.
Deux minutes après il entrait chez le Comte- Sauvage, qui, lui montrant le monstre étendu sur la table, s'écria :
• Tiens... regarde ça... c'est un Burckar I »
L'autre recula, et le comte, riant comme un renard le cou pris dans un piège, dit :
t C'est le sang de tes maîtres... D'abord l'idée m'est venue de l'extermifler,.. mais le sang des Burckar mérite plus de considération. Écoute, vieux, te voilà boiteux, tu ne peux plus marcher, tu montes difficilement à cheval; eh bien I tu vas prendre ce descendant de Yirimar, tu te cacheras avec lui dans la tour des Martres, et vous vivrez ensemble. Peut-être qu'il finira par embellir avec l'âge. » Et comme Goêtz voulait faire une observa « tion :
« J*ai honte de mon sang, dit Vittikâb, il faut que je le cache; je ne puis compter que sur toi. Si tu me refuses, je jetterai le monstre au lac; mais ensuite malheur à toi si je me repens.
— C'est bon, répondit Goêtz, j'obéirai. »
Le jour même, on fit courir le bruit qu'on enterrait l'enfant. Goêtz et Vittikâb descendirent dans le caveau de Yirimar le premier des Burckar, avec un petit cercueil, et suivis d'une vingtaine de relters portant des torches. On enferma le cercueil dans le tombeau de Yirimar; ^ puis Goêtz se retira dans la tour des Martres avec le monstre; et Hatvine, la nourrice de Yittikâb , une vieille pillarde toute grise, qui suivait les expéditions sur une mule, pour panser les blessés et surveiller le butin, Hatvine fut chargée de porter la pâture à ces deux êtres abandonnés. Chaque matin, elle sortait de la cuisine et grimpait là-haut avec une grande casserole : elle prenait l'escalier de la galerie , et montait à la tour des Martres, la plus haute du Yeierschloss.
La mère, qui nuit et jour criait, pleurait, sanglotait pour revoir son fils, finit par en mourir de chagrin; et les femmes de Lichtenberg qui l'avaient suivie pour la servir, disparurent sans qu'on ait su ce qu'elles étaient devenues. Seulement, la sage-femme Lisbeth de Pirmasens, qui avait accouché la comtesse, fut dévorée par deux gros chiens danois, im soir qu'elle était descendue dans la cour. Ces deux chiens, qu'on ne lâchait jamais, à cause de leur férocité, que pour la grande attaque de la louve sur ses petits, ou dû solitaire, cette nuit-là se promenaient par hasard; ils dévorèrent la sage-femme, et ce fut tout.
Yittikâb, après ces événements étranges, ne se possédait plus de fureur; il en voulait à tout le monde et surtout aux enfants. C'est alors qu'il entreprit ses grandes guerres de Trêves, de Lutzelstein, de Schirmeck, de Landau. Tout le Hundsrùck, l'Alsace et les Yosges retentirent de ces événements épouvantables, et le souvenir s'en est transmis à travers quatre siècles, pour démontrer jusqu'où peut aller la cruauté des hommes sans foi, ni religion, ni honneur. Les animaux féroces, si Ton pouvait écrire ce qu'ils font, n'auraient pas d'histoire aussi terrible. Mais que voulez-vous? Otez de notre cœur la crainte de Dieu, l'amoar de nos semblables, enseignés par l'Evangile, et tous, tant que nous sommes, nous ne connaîtrons plus que nos intérêts, nos ambitions et nos haines : nous serons pires que les bêtes, ayant plus de moyens de nous nuire et de nous déchirer.
A la fin de ces guerres, qui durèrent huit ans, Yittikâb revint au Yeierschloss tout pâle, au lieu d'être rouge comme autrefois , et tout sombre, au lieu d'être bon vivant avec son capitaine Jacobus, son lieutenant Kraft et sa vieille nourrice Hatvine. H ne pouvait plus supporter que Honeck, parce qu'ils chassaient et buvaient ensemble.
Toujours il ruminait quelque chose : tantôt d'aller massacrer le monstre, tantôt d'aller le prendre malgré sa laideur, et de le proclamer Burckar, en extermmant tous ceux qui ne le trouveraient pas beau ; car de penser que les Géroldsek, las Dagsbourg, les Lutzelstein, ses proches cousins, tous sauvages comme lui, chassant, guerroyant; cherchant à se détruire les ims les autres, de penser que des i>arents qu'il aurait voulu voir en enfer, hériteraient un jour de ses biens, qu'ils partageraient entre eux ses forêts, ses chiens, ses chevaux et l'or entassé depuis tant de siècles par les Burckar dans les caveaux du Yeierschloss, de penser que cela devait arriver tôt ou tard, des flammes rouges lui passaient devant les yeux : il frémissait des pieds à la tête, et se promenait de long en large sur ses galeries, les yeoi écarquillés, sa barbe rousse ébouriflée, l'air sombre et rêveur, conmie un tigre derrière ]» barreaux de sa cage.
• Conmient sortir de là?.*, ^mment sortir delà?... 9
Plus il y pensait, moins ilen voyait le moyen* 11 aurait voulu tout brûler, le Yeierschloss et les bois; mais la terre restait toujours, l'or et les décombres ; ses cousins pouvaient rebâtir. « Comment faire I » Il se grisait pour s'ou^ vrir Jes idées, puis, à la nuit, on le voyait s'accrocher aux balustrades, de ses longuei
mains poilues, et grimper Tescalier de la tour des Martres. Il allait voir si le monstre, que le vieux Goëtz avait baptisé du nom de Hâsoum, finissait par ressembler à un homme; mais il en redescendait toujours plus rempli d*horreur.
La vieille Hatvine seule et Goêtz connaissaient le secret; on se doutait bien au Veierschloss que des choses mystérieuses se passaient là-haut; mais personne ne se serait hasardé d'aller y voir; si par malheur Vittikâb vous avait rencontré sur l'escalier, il vous aurait fendu la tête jusqu'au menton.
Ces choses durèrent en cet état douze ans, pendant lesquels eurent lieu de nouvelles expéditions contre les châteaux de Triefels, du Haut-Barr, de Fénétrange et beaucoup d autres^ car, dans ces temps sauvages, tous les seigneurs de la ligne des Vosges et du Mon^-Tonnerre étaient en guerre perpétuelle; pour un relter tué, mille autres se présentaient: les paysans payaient toujours; mais quand ils avaient tout perdu, quand ils n'avaient plus ni feu ni lieu, Tidée de se faire relter et d'abandonner pèi*e, mère, femme, enfants; de ne plus songer qu*à soi, de boire, de chanter, de se goberger, de piller, de brûler, de saccager et de pendre, au lieu d'être brûl^, saccagé et pendu soi-même^ cette idée du diable finissait par leur venir, et voilà pourquoi les reitersne manquaient jamais. Pour rester honnête homme, il fallait un grand courage.
Vittikâb réussissait dans toutes ses entreprises, mais à quoi bon ? Regardait-il fièrement ses vieux chênes et ses hêtres en revenant de la chasse ? aussitôt il pensait : « Mes cousins auront de belles forêts ! » Ses vassaux, par centaines , arrivaient-ils avec leurs charrettes de blé, d'orge, d'avoine, de foin, de* poules, d'œufs, de beurre, au temps des redevances ? au lieu d'être content, il se disait à lui-même : « Mes cousins seront riches ! • Avait-il fait une bonne campagne, le chemin était-il couvert de ses mules, pliant sous le poids de Tor et de l'argent pillé dans les églises, dans les couvents et les bourgades d'Alsace ou de Lorraine? il ne chantait pas avec son grand capitaine Jacobus et ses relters joyeux; seul derrière et tout pâle , il s'écriait entre ses dents : « C'est encore pour les Géroldsek et les Dagsbourg que je viens dé risquer ma peau; je remplis les caves de Virimar, ils les videront I 9 Ainsi de suite; plus il vieillissait, plus la plaie s'envenimait.
Et puis, de temps en temps, surtout le soir, après le départ de Honeck, une idée terrible lui passait par la tête. U se rappelait tout à coup que pendant Tincendie de Landau ,
comme un vieux forgeron tout chauve s'échappait de la rue des Troîs-Lances, traînant son petit-fils dans une paillasse , pour le sauver du carnage, il les avait fait jeter tous deux dans la flamme, et que ce vieUlard, debout au milieu du brasier, tenant l'enfant des deux mains en l'air, pour le préserver aussi longtemps que possible, s'écriait :
c Burckar sans entrailles, Burckar sans cœur et sans pitié, tu auras besoin d'entrailles et de pitié, et tu n'en trouveras point. Exterminateur d'enfants, tu demanderas des enfants et tu n'en auras point... Sois maudit comme Hérodef *
n revoyait cela dans l'ombre : cette figure de vieillard, ces yeux étincelants ; il entendait cette voix, et malgré l'ivresse du vin, il bégayait : « Tu mens !... tu mens !... j'aurai des enfants I » Et le vieux semblait lui répondre : « C'est toi qui mens! tu n'en auras point; tu n'auras que des monstres ! >
Ce rêve ne l'empêchait pas de penser toujours : « Je suis encore jeune, je peux me marier, je peux choisir une femme de noble sang, de sang pur, qui rafraîchisse le sang brûlé des Burckar, et je peux avoir des enfants. »
Or il advint, au bout de la douzième année, un événement qui le fit réfléchir encore plus que tout le reste. C'était au commencement de l'automne; on lui avait annoncé, la veille de ce jour, que des marchands de Flandre allaient passer dans les défilés de Hôwald, ' avec un grand nombre de mules chargées d'argent et d'étoffes de soie ; et tout aussitôt le gueux, à la tête de ses relters, commandés par le capitaine Jacobus et le lieutenant Kraft, était allé s'embusquer au fond de la vallée des Roches, à cinq ou six lieues du Velerschloss.
Les marchands tardèrent longtemps de venir ; enfin ils parurent vers onze heures ou minuit. Alors Vittikâb et les autres, poussant leur cri de bataille : « WUdsaû/ • se précipitèrent en avant. Mais quelle ne fut pas leur surprise d'entendre, au lieu des gémissements et des cris de grâce, un autre cri de guerre, celui des (reiersteiu : « Haslach!» retentir en face d'eux, dans une autre gorge ! C'était le terrible bossu du Geierstein. le fameux brigand Bockel, qui, prévenu comme Vittikâb du passage des marchands, venait lui disputer la proie.
Ce Bockel , vraiment monstrueux par la voûte de ses épaules musculeuses et sa figure de sanglier, ne lâchait pas facilement c^ qu'il avait cru tenir. Il était tout aussi résolu que le Comte-Sauvage, tout aussi vigoureux, il avait
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à peu près le même nombre d'hommes. Leur indignation à tous deux, lorsqu'ils virent qu'au lieu de prendre, il s'agissait de gagner le butin, ne connut plus de bornes. Le clair de lune, au milieu de la vallée, était magnifique. Sans s'être dit un mot, sans parler de s'entendre ni de partager, les îurckar et les Geierstein, comme deux troupes de vautours, fondirent l'un sur l'autre; et durant un quart d'heure, on n'entendit que le bruit des masses d'armes frappant les cuirasses et les casques, comme les marteaux l'enclume, les cris de rage des blessés, les apostrophes haletantes des chefs^ qui s'étaient saisis pour se renverser. On ne vit bientôt plus que des relters dans la prairie, des chevaux débandés, partant ventre à terre, la crinière droite, dans toutes les directions, et le reilet des lames, des haches et des cuirasses entassées les unes sur les autres dans la vallée.
Les marchands, pendant ce temps, filaient aussi vite que possible et tâchaient de gagner la plaine. Vittikâb et le bossu, voyant cela, en frémissaient d'indignation. Us étaient alors aux prises. Vittikâb, avec sa latte, cherchait le défaut de l'armure et ne le trouvait pas ; c'était une cotte de mailles; il finit par saisir Bockel à la gorge pour l'étrangler, mais celuici, dans le même instant, lui donnait de sa hache un tel coup sur la tête, que le pot de fer à bec d'aigle en fut broyé , et que sans l'épaisseur de son crâne, Vittikâb eût enfin obtenu la récompense de ses crimes : il tomba de cheval comme mort. Le bossu aurait bien voulu l'achever, car depuis longtemps il maudissait le Comte-Sauvage, qui lui volait, disait-il, ses meilleiires affaires ; malheureusement le capitaine Jacobus venait de remporter des avantages sur les Geierstein, il en avait tué trois, Kraft deux ; Bockel vit que sa troupe était diminuée , il jugea prudent de battre en retraite. Les Burckar restèrent maîtres du champ de bataille ; mais les marchands avaient gagné le large. C'est ainsi que se termina cette rencontre.
On rapporta Vittikâb sur une mule au Veierschloss; la vieille Hatvine lui rasa la tête pour s'assurer qu'elle n'était pas fêlée ; le sang lui sortait du nez, de la bouche et des oreUles; il en perdait beaucoup, et c'est ce qui le sauva sans doute, sans parler des onguents de Hatviue at de ses herbages. Enfin il en échappa cette fois encore, mais durant trois mois il ne put monter à cheval, parce que chaque pas du trot lui répondait dans la tête. Il on voulait terriblement à Bockel, qui, de son côté, regrettait de n'en avoir pas fini d'un seul coup avec son plus rude adversaire.
Voilà ce qui rendit le Comte-Sauvage encore plus sombre qu'auparavant. «Je me fais vieux, se disait-il; dans le temps, j' aurais paré le coup de hache, j'aurais trouvé le défaut de la cotte plus vite au-dessous du gorgerin, j'aurais trouvé quelque chose... Je vieillis I •
Et puis , il songeait que si le coup de hache avait été plus fort d'une idée, il lui aurait fendu la tête, et que c'en eût été fait de tous les Burckar présents et futiirs. Ses cheveux repoussèrent, mais on remarqua qm*ils^étai^t devenus blancs d'un côté; sa barbe grisonnait, ses yeux se creusaient ; c'était le commencement de la fin ; lui-même le comprenait, elle vieux vin des moines lui semblait amer.
Un soir qu'il se grisait comme d'habitude avec son veneur, — lequel ne disait mot et ne faisait que lever le coude, en clignant de l'œil de temps en temps, — Vittikâb , froid, sombre et rêveur, écoutait un hibou qui, dans la meurtrière voisine, jetait son cri de seconde en seconde au milieu du silence. Tout à coup, sortant de son rêve, il dit :
« Demain, au petit jour, tu .selleras deux chevaux et ne os partirons ensemble, tu entends ?
—Pour la chasse? demanda Honeck.
— Non, pour aller voir les Roterick au Bhkenstein, de l'autre côté du Losser. »
Après ces paroles il se tut , et Honeck, incUnant la tête, dit :
« C'est bon, monseigneur, c'est bon ! •
Mais il ne comprenait pas l'idée du Comte- Sauvage, car les barons de Roterick étaient ennemis des Burckar depuis des siècles, et jusqu'alors Vittikâb, bien loin d'aller les voir, les traitait avec mépris et même se moquait d'eux en4oute occasion.
Vous saurez, monsieur Théodore, que les Roterick appartenaient à la vieille noblesse d'Allemagne. Ils étaient plus nobles et plus courageux dans le fond que les Burckar, mais pauvres et ruinés, parce que tous les honnêtes gens du monde sont ruinés tôt ou tard par les filous, lorsqu'ils se montrent trop confiants, trop généreux , et qu'ils ne se tiennent pas en garde. Ceux-ci, depuis les premiers temps, avaient toujours été trompés et volés par les Burckar, sans jamais avoir été battus par eux. Us avaient défendu notre sainte religion contre les Sarrasins, et la mère patrie contre les Turcs, les Espagnols et les Italiens. Ils avaient suivi les croisades à la conquête du saint sépulcre, et les empereurs, toutes les fois qQ^ s'était agi de venger l'honneur, ou de défendre les droits de la vieille race contre n'importe qui.
Les Burckar, pendant ce temps, restaient
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dans leurs montagnes; ils faisaient main basse sur tout ce qui leur convenait, et les Roterick, au retour de leurs campagnes lointaines, trouvaient toujours que ces gueux leur avaient pris un coin de bois, une vallée, un étang, ou quelques villages. Cela les indignait , on contestait , on bataillait ; mais comme au retour de la guerre on est affaibli, comme l'argent manque et les hommes aussi, les Roterick ne pouvaient soutenir leurs droits jusqu'au bout, et les Burckar finissaient par rester maîtres de ce qu'ils s'étaient adjugé eux-mêmes. Ils appelaient cela de la finesse ; les voleurs et les filous sont habiles à ce compte; il leur suffit de n'avoir ni cœur, ni honneur, ni justice, et d'exploiter le cœur, rhonneur et la justice des autres.
G*est ainsi que les Roterick s'étaient vu dépouiller de fond en comble ; et les Burckar^ qui les craignaient toujours, ne pouvant s'en débarrasser loyalement, avaient même fini par brûler leur château de Birkenstein.
D'après tout cela, chacimpeut se figurer les sentiments du dernier Roterick pour le dernier Burckar : il ne l'appelait que le bandit. Yittikâb, de son côté, traitait l'autre à^Armléder et de va-nu-pieds, parce qu'il était vraiment pauvre, et que son antique castel , défoncé du côté de la montagne, — où s'étendait, en guise de remparts, une rangée de palissades, — n'ayant plus à l'intérieur qu'une écurie et son grenier à foin , quatre vaches, . une vieille bique et deux chiens maigres, avec une tourelle où roucoulaient des pigeons, présentait plutôt l'aspect d'une misérable ferme incendiée que d'une noble résidence.
Hais tout cela n'empêchait pas Roterick de rester fier, comme s'il eût commandé deux mille reiters, et lorsqu'il chevauchait sa vieille hique, l'épée sur la cuisse , de regarder Vittik&b du haut de sa grandeur d'im air superbe. Il vivait misérablement, c'est vrai, avec sa fille Vulfhild et son vieil écuyer Péters; les redevances d'un pauvre village et la chasse dans les bruyères suffisaient à peine aux besoins de sa famille ; mais autant le sang des Comtes -Sauvages était aigri, brûlé, vicié, autant celui des Roterick était riche, noble et florissant ; dans toute l'Allemagne , on disait : • Roterick^ beau sang! Burckar , sang de loup/ » Vittikâb le savait bien; il réfléchissait depuis longtemps sur ce chapitre , et avait pris la résolution , — pour avoir des enfants à face humaine, — de se marier avee Vulfhild, et d'accorder au vieux baron toutes les satisfactions et dédommagements qu'il pourrait exiger.
U ne dit rien provisoirement de ces choses, et partit le lendemain de bonne heure avec
Honeck pour Birkenstein. Roterick, en casaque de cuir roux, grand, maigre, sec, l'œil gris, la tête blanche comme neige, mais encore droit et ferme malgré son grand âge, Roterick était justement sur la porte du vieux burg, dont l'arc se découpait sur le ciel, l'autre côté des murailles étant tombé ; il regardait fièrement ses bruyères, lorsque le Burckar et son veneur parurent. D'abord son indignation ne connut pas de frein. Il leur intima Tordre de ne pas approcher, et Is vieux Péters accourut avec une longue hallebarde; mais, Vittikâb s'étant présenté comme voulant réparer les injustices de ses ancêtres, et former avec les Roterick une alliance indissoluble , le vieux noble , étonné d'un langage si nouveau, leur permit de mettre pied à terre dans la cour.
Puis Vittikâb et lui entrèrent dans la salle d'armes, seule pièce encore intacte du Birkenstein, et s'entretinrent pendant deux longues heures.
Dieu sait ce que le Comte-Sauvage promit au vieillard I II lui promit sans doute tout ce qu'il aurait exigé, s'il eût été fort et capable de réclamer ses droits les armes à la main : la reconstruction de son château, la restitution de ses domaines, de ses écuries, de sa meute. Gela devait être, car à l'issue de cette conférence, ils étaient réconciliés. Vittikâb, acompagoé du baron, alla voir Vulfhild, qui vivait dans une tour moussue à faire des tapisseries, en société de deux vieilles. Malgré l'air sinistre du Burckar, malgré sa tignasse moitié rousse et moitié grise, la fille de Roterick consentit à devenir châtelaine du Veierschloss, et permit au Comte-Sauvage de baiser ses longues mains blanches.
Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en revenant de là, Vittikâb, qui galopait à toute bride près de son veneur, semblait rajeuni de vingt ans ; ses joues pâles avaient repri'S des couleurs, il riait tout haut, et s'écriait d'une voix d'aigle en se retournant :
« Zaphéri, ça va bien. Nous aurons des enfants, cette fois... devrais enfants... Nous les dresserons à la chasse, hé I hé! hé! Ce seront de solides Burckar; ils auront les bras longs et poilus, mais ce seront des hommes I
— Je vous crois, monseigneur, répondit l'autre, sans rien comprendie à ces paroles. Tout ce que monseigneur veut, il le peut; personne ne saurait dire le contraire.
— Oui, faisait Vittikâb, la vieille race des Burckar n'est pas morte. Les Géroldsek et les Dagsbourg ne mettront pas les mains dans l'or de Virimar jusqu'aux coudes, ils ne chasseront pas notre gibier, ils ne monteront pas nos chevaux 1 §
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• àoi% maudit comnw titndu. ■ ,P3tc.29.|
Et, se dressant sur ses étriei-s à plein vol, les deux bras en l'air et sa longue figure jaune animée d'enthousiasme, il jetait des cris de triomphe qui retentissaient dans tous les bois d'alentour.
Honeck ne l'avait vu qu'une fois si joyeux : c'est à l'assaut de Landau, quand il grimpait aux murs et se dressait dessus en abattant les lances à coups de haclic, comme l'herbe des champs. Il était terrible à voir dans sa joie.
Mais lorsqu'ils approchèrent du VeierschlosB, le Burckar devint plus grave, eaus cesser d'être content; il emboucha sa trompe pour avertir les relters d'abaisser le pont-levis. Et, le pont étant baissa, tous deux entrèrent au pas.
Dans la cour se trouvaient le capitaitae J&-
cobus, le lieutenant Kraft et bon nombre de | trabans. VittikAb,avantdemettrepieditene, dit à tout ce monde d'une voix nette et brève : ^
• Je vous fais savoir que moi, VittifcAl), , Comte-Sauvage et seigneur du Veierschloss. et la noble demoiselle Vuiniild, de Boterick, nous Eommes âancés à partir d'aujonrdtiiii, et que le mariage aura lieu dans trois semaines. Je yeux que tout le monde soit content, comme un jour de victoire au partage du butin. Le vin ne nous muiguera pas. Celui qui ne serait pas content, vBriterait d'être peadu, et celui qui se permettrait de redi^ quelpe chose à tout cela , c'est à moi qu'il aurait affaire. Réjouissez-vous donc, je le veux I »■
11 lança sur tout ce monde stundftùt un regard étincelanE, puis il grimpa l'oRiarifif jlè^
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galeries au milieu des cris de : • Vive le Comte-Sauv^elvive VulfMldl * ce qui se lait toujours depuis les siècles des jiècles, pour flagorner ceux qui sont les maîtres. •
Ici le père Franlz fit une nouvelle pause; il vida les cendres de sa pipe, et la mit refroidir au bord de la fenêtre. Puis, au bout de quelques secondes, me regardant avec douceur :
■ MonsieurThéodore, dit-il, je suis sOr que vous n'avez jamais fait répandre une larme à qui que ce soit. Jù puis en dire autant pour mon propre compte, quoique mes cheveux soient blancs et que monlieure soit proche. Voilà pou^uoi nous sommes là tranquilles et caliDOS un milieu de la nuit; voilà pourquoi jieb'ne nous trouble; nous avons mis notre confiance en Uieu. L'esprit des ténèbres a beau
rôder autour de nous, il ne peut entrer dans notre cœur, il ne peut nous inspirer des pensées mauvaises, nous voyons les choses simplement, clairement, telles que le Seigneur les a faites dans sa s&gessd, et rien ne nous effiraye. Si la mort en ce moment ouvrait la porte et me dieait : c Franti Honeck, il est temps I (je la regarderais en face et je me lèverais : < Laisse-moi seulement une seconde, lui dirais-je, pour embrasser ma petite Loïse, et puis Je te suivrai aveo conâance. i Oui, quoique la mort soit quelque chose de terrible, et qu'elle n'arrive qu'au miUeu des transes les plus cruelles, j'espère pouvoir parler de la sorte à ma dernière heure. Et j'ose dire que c'est la récompense de ma vie.
Mais, monsieur Théodore, il n'en est pas da
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même pour tout le monde. Si l'esprit des ténèbres ae peut rien sur l'honnête homme, il peut tout sur le cœur des gueux. C'est une maison ouverte pour lui tout au large, portes, fenêtres et lucarnes ; il y entre, il en sort, il s'y asseoit, il s'y couche, il s'y promène, il y rêve, 11 y dort: c'est son auberge, sou lieu de plaisance et sa demeure. Aussi, quand un gueux TOUS regarde, vous voyez derrière ces deux vitres noires, l'être hideux qui va et vient, qui s'arrête, qui vous observe et vous épie, pour chercher le moyen de vous nuire et de TOUS perdre; qui rit ou s'indigne, selon qu'il espère vous tromper, ou qu'il se sent découvert. La âgure des grands scélérats est comme le miroir du monstre abominable. Le pire de tout cela, c'est qu'une fois bien établi dans la baraque, l'esprit du mal n'est jamais content; le maître de la maison a beau se débattre, il a beau crier grAce et dire : « Je ne veux pas I * du moment qu'il s'est laissé lier au pied du lit comme un lAcbe, il faut qu'il obéisse.
Or, tel était justement le cas de Vittikâb. commis contre le genre humain Qtats qu'un homine peut commetjtait un, le plus grand de tous, bI il reculait depuis longtemps ; le il arrive toujours en pareille t, le diable devait finir par pren-
, dès le retour du Comte-Sauvage, loss jusqu'à minuit retentît de , de chansons & boire, de diquetis :»mmeune véritable taverne. Six Des avaient été défoncées au milieu chacun allait y puiser & pleine le remplissait de vin, la bouche ne un entonnoir.
blentAt plus dans tous les coins, ■ampes, sur les marches des escales vieilles galeries, derrière les , partout, que des retters, des trareneurs et des piqueurs étendus : sacs à droite et à gauche, les tées, laEaca pourpre, la lèvre peulorceau de cruche au poing, ivrest ainsi qu'on célébrait les flanittikAb d'une manière digne de
avait SD cela, le terrible bossu que la pdne d'accourir, de faire ùatQes du pont-Ievis à coups de M)uperla gorge à tous ces ivrognes.
1 n'aurait eu la force de se lever et
HarkobrOner sans se griser, etZaphérlHoneck moins que tous les autres, car il avait dépassé de beaucoup sa mesure, qui pourtant était bien raisonnable. Malheureusement Bockelne fut prévenu que plus tard, quatre ou cinq jours après.
Or, tandis que ces choses se passaient aux étages inférieurs du Veierschloss, Goëte, le gardien de Hâsoum, devenu très-vieux et recoquillé dans sa tour des Martres, comme un escargot da^ sa coquille, se demandait : • Que se pasee-t-il donc au château? Quelle joie ex* traordinalre éprouvent donc nos gens? Avonsnous gagné quelque bataille et fait un gros butin? » H,t le vieillard écoutait, rêvait et ne savait que penser. Depuis vingt ans U avait appris à connaître tous les bruits de la forteresse, du sommet des tours jusqu'au fond des caves ; U connaissait chaque son de trompe, soit pour le réveil, soit pour le repas ou pour la retraite : c'était son horloge. C'est ainsi qu'il mesurait le temps. Il distinguait les pas de la sentinelle sur l'avancée, le passage des gens dans les cours, sur les galeries on le long des escaliers ; U connaissait, par la finesse extrême de sod ouïe, chaque famille de corneilles ou de hiboux sous la saillie des corniches, l'endroit qu'elles préféraient à leur départ du matin, les troua où elles nichaient et le nombre de leurs petits. Et cette finesse de l'ouïe augmentait d'autant plus que depuis quatre ou cinq ans sa vue baissait, et qu'il n'avait plus la ressource, comme autrefois, de se promener derrière les créneaux à la nuit et de distinguer au loin, bien loin dans les montagnes, les gorges, les vallons, les cimes, les bouquets d'arbres qu'il avait vus de près dans des temps plus heureux, les sentiersqu'il avait parcourus, les sources oiï il avait étanché sa soif.
Ooètz alors était tout chauve, à peine lui restait-il deux flocons de cheveux , blancs comme neige, autour des oreilles; ses traits s'étaient ratatinés, l'éclat de là grande lumière l'avait forcé de cligner des yeux, et maintenant ses paupières étaient toujours à demi fermées. Ses mains, autrefois musculeuses, étaient bibles et sillonnées de grosses veines bleuitres; ses genoux tremblaient ; il parlait lentement, n'ayant que cinq ou six paroles & échanger par jour avec Hatvine, et de loin en loin quelques-unes avec Vittikâb, lorsque le Comte- Sauvage montait sijr la plate-forme.
Mais il s'était attaché de plus en plus au monstreHàsoum ; il l'aimait comme son propre
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yre être, pensait-il, descendant de tant d'illustres chefs et d^une race fameuse, ton père a honte de toi ; mais je Vaime, car tu n'es pas méchant ! ... Tu es fort, et si l'esprit te manque, cela vient peut-être de ce que le vieux Qoëiz n'en a pas beaucoup, et n'a pu t'en donner. Tu ne parles pas^ c'est vrai... ta langue est morte, mais tes yeux parlent, et ils me disent que tu m'aimes !... Ah I je t'aime bien aussi, mais je me fais vieux, et quand Goêtz ne sera plus là, que deviendras-tu, pauvre cher enfant de mes maîtres? Que deviendras-tu? QueferatK)nde toi! >
Ce pauvre vieux s'attendrissait, une larme coulait sur sa joue; il redescendait le cœur navré; et lui, qui jadis ne valait guère mieux que les Burckar, lui qui plus d'une fois avait trempé ses mains dans le sang à Trêves, à Lutzelstein, à Landau, et qui n'avait jamais songé peut-être à Dieu, dans le temps de sa force, il priait alors, appelait la bénédiction du ciel sur Hâsoum.
Donc ce soir-là, Goêtz se disait : « Pourquoi chantent-ils ? Quelque chose d'étrange se passe, et Hatvine, ce matiu, en m'apportant à déjeuner, ne m'a rien dit. » Elle n'avait rien pu lui dire le matin, parce que Yittikâb et Honeck n'étaient pas encore de retour; mais cette circonstance l'inquiétait.
Cepeudantla nuit était venue; tous les bruits du Veierschloss expiraient un à un; le silence grandissait partout dans l'air, sur la plateforme et dans les cours. Quelques braises brillaient encore sous la cendre, au fond delà petite cheminée en ogive, et Goêtz, assis près de là, le dos au mur, sa large tête chauve inclinée, les paupières closes, s'assoupissait.
• Enfin, vers onze heures, le son de la trompe du Wachtmeister passa sur le lac comme un soupir , les échos du Hôwald s'éveillèrent une seconde pour répondre, et tout se tut. Goêtz allait se lever, pour tâcher de prendre un peu de repos, lorsque tout à coup en allumant sa torche, il prêta l'oreille : au loin s'entendait un bruit presque imperceptible. • C'est Vittikdb, murmura le vieillard; il arrive I » En effet, quelques instants après, des pas gravirent l'escalier du haut et traversèrent rapidement la plate-forme. La porte s*ouvrit, c'était le comte, le bec de son casque retourné sur la nuque, les épaules voûtées sous sa casaque de cuir roux, et le poignard suspendu par deux chaînettes en triangle sur la cuisse.
« Où est Hâsoum ? demanda-t-il d'abord.
^-11 dort, monseigneur, répondit Goêtz en indiquant le plancher au-dessus.
— C'est bon. »
Et Yittikâb, se retournant, jeta un regard
tout autour de la terrasse, ce qu'il n'avait jamais fait, puis il entra, tira le verrou et, montrant le banc près de la table de chêne :
• Assieds-toi là, flt-il au vieillard d'un ton rude.
Goêtz obéit tout saisi ; car, pour la première fois depuis vingt ans, Vittikâb n'était pas ivre, n était calme, froid et sombre.
Que se Jassa-t-il alors entre le vieux chasseur et le Comte-Sauvage? quelles paroles furent échangées entre eux, quels oi'dres donnés, quelles promesses faites ? Dieu le sait I mais ce dut être grave, car une heure environ après, ils ressortirent ensemble sur la plateforme, le Burckar pâle comme la mort, le nez recourbé sur les lèvres, le menton serré ; Goêtz la tête nue, ses deux touffes de cheveux hérissées, les yeux gonflés de larmes. Ils traversèrent ainsi les larges dalles de la terrasse. La lune brillait dans les profondeurs du ciel bleuâtre, découpant les lourdes sculptures de la balustrade sur Tablme. A l'angle du {;rand escalier, au-dessus de la cour ténébreuse, Yittikâb, un pied sur la marche inférieure, la main sur le manche de son poignard, se retourna et dit d'un ton bref et sourd :
• Tu m'as entendu ? •
— Yous serez obéi, monseigneur, » répondit le vieillard du même accent mystérieux.
Le Comte-Sauvage alors descendit, et Goêtz, appuyé sur le coin de la haute balustrade, le regarda quelques secondes d'un œil terne; puis, quand il eut disparu, levant les deux mains au-dessus de son crâne chauve, d'un geste de désespoir inexprimable, il rentra dans la tour en gémissant tout bas, et poussant de petits cris plaintifs, qu'il s'efforçait en vain d'étouffer pour ne pas éveiller Hâsoum ; mais il ne pouvait les retenir, et tremblait comme une feuille des pieds à la tête. Heureusement le pauvre être qu'il gardait avait le sommeil profond : tout le jour il se donnait du mouvement, grimpant de poutre en poutre jusqu'au toit d'ardoises de la tour des Martres, haute de cent vingt pieds, et regardant par les étroites meui'trières la plaine et la montagne, le lac, les vallées verdoyantes et les bois. C'était là toute sa vie. Il dormait bien : Goêtz put sangloter et gémir à son aise.
Yous pensez bien, monsieur Théodore, qu'au milieu des grands préparatifs qui se faisaient alors pour les noces de Yittikâb, personne ne s'inquiéta de Goêtz, et que tout cela se passa complètement sous silence. Mais celui qui voit tout y avait assisté à la conférence du Comte-Sauvage et du vieux chasseur; il commençait à se lasser de toutes ces choses ; l'heure était proche I
Ai
Dès le lendemain, Vittikâb fit partir une trentaine de relters dans toutes les directions du HundsrUck : les uns pour réunir à la hâte les ouvriers charpentiers, menuisiers, forgerons de cinquante villages; les autres pour convoquer les marchands d'étoffes, les cuisiniers et pâtissiers célèbres de tous les pays, jusqu'à Strasbourg, Spire et Mayence; d'autres portant les invitations aux margraves, landgraves, burgraves, comtes et barons des lignes du Rhin, de la Meuse et de la Moselle.
Le fameux architecte Jérôme de*Spire arriva deux jours après; il entreprit d'élever d'immenses arcades au-dessus de la grande cour, qui devait servir de salle à manger à cette fête de Balthazar, et dès lors les voûtes du Veierschlûss, ses corridors et ses galeries, au lieu du son des trompes, du hennissement des chevaux, des aboiements de la meute et du frémissement des armes, n'entendirent plus que le bruit cadencé de la scie, de la hache et du marteau.
Les forêts d*alentour^ remplies de bûcherons, retentirent jour et nuit du craquement des grands sapins et des chênes tombant les uns sur les autres, et du grincement des chariots attelés de trois paires de bœufs, et presque écrasés sous le poids de ces masses énormes.
Alors on vit des échafaudages sans nombre se dresser autour des remparts, le triangle des chèvres se découper dans le ciel à la cime des tours, avec leurs câbles et leurs poulies, élevant les poutres sur les plates-formes; et des fourmilières d'ouvriers se cramponnant aux leviers, tournant les crics, équarrissant les troncs et taillant des mortaises.
Le vieil architecte Jérôme, debout au pied de Tescalier, avec sa longue barbe jaune en pointe, sa tête chauve, sa robe de velours noir â larges manches, ses règles, ses équerres et ses compas, traçait du matin au soir des lignes rouges et noires sur un parchemin ; les reiters, autour de lui, regardaient par-dessus son épaule sans rien y comprendre ; et les maîtres ouvriers, à la file, venaient recevoir ses ordres et les porter dans tous les coins du bâtiment.
Les assises furent bientôt établies, et les arcades ne tardèrent point à s'arrondir sous le ciel.
Mais, au milieu de cette grande activité, lliomme le plus occupé peut-être était Zaphéri Honeck; car si les Comtes-Sauvages voulaient se montrer somptueux en constructions, décorations et festins, ils se faisaient bien plus gloire encore de leurs grandes chasses, étant les plus fameux chasseurs de la vieille Allemagne.
Or, maître Honeck, comme premier veneur
du Burckar, était chargé de cette partie de la fête. Le comte avait mis à sa disposition les écuries et toute la meute. Mais pour employer tout cela d'une manière grandiose et digne de la solennité présente, ce n'était pas une petite affaire, monsieur Théodore ; il fallait les talents naturels et Texpérience consommée d'un homme tel que Zaphéri, connaissant le pays à fond, Tart d'organiser des cavalcades, d'établir les relais, de harder les chiens et de déterrer le gibier.
Honeck était à la hauteur d'une pareille mission, il ne craignait pas les regards des grands seigneurs , tous chasseurs de premier ordre , qui devaient assister à là fête , et jeter leur œil sévère sur tout ce qui s'y passerait, afin de blâmer le plus possible, d'approuver peu, et de rapporter dans leurs châteaux lointains une opinion d'autant meilleure d'euxmêmes, qu'ils auraient trouvé plus à reprendre chez les autres. Non, il ne redoutait pas cela; car c'était le plus habile veneur de son temps, malgré ses habitudes dlvrognerie et sa gourmandise singulière.
Sans perdre une minute, il réunit autour de lui ses piqueurs et leur partagea la montagne, afin que chacun pût relever les pistes à fond, et qu'aucune partie des forêts ne fût oubliée; il leur recommanda de s'attacher aux bardes, troupeaux de sangliers et nichées de loups, en négligeant les bêtes isolées : t Car, leur dit-il, de lancer deux cents chevaux et trois cents chiens sur une seule piste, c'est comme si l'on jetait les filets du haut des tours dans le lac, sur un seill poisson; il faut qu'au moins chaque chasseur ait l'espoir de donner un coup de pieu I » Il leur ordonna de rapporter les fumées, et de bien observer les biisées et autres marques, telles que celle des vieux cerfs aiguisant leurs andouillers aux arbres. Bref, il n'omit aucun détail de sa profession, et se mit lui-même en route tous les matins, pour repasser les pistes, que tous les soirs ses veneurs lui signalaient dans leure rapports.
Ainsi s'avançait l'époque de la fête.
Souvent, à la nuit , Honeck, harassé de fa* tigue et couveii; de vase jusqu'aux aisselles, — car il descendait dans les marais du Losser, où s'abreuve volontiers le gibier de ces bois, —souvent, en rentrant ainsi, grave et distrait par ses occupations, il entendait Vittikâb lui crier :
« Hé I Zaphéri... Zaphéri, tu passes comme une flèche ; arrive donc I »
Alors, se retournant et voyant le comte lui sourire, il levait sa toque à pliime d'épervier, et se rapprochait en faisant bonne mine.
Vittikâb, depuis sa visite au vieux Goêtz,
n'était plus le même homme ; il riait quelquefois et se frottait les mains d'un air de satisfaction intérieure. Ceux qui Tavaient vu jadis ne le reconnaissaient plus; au lieu de cette face pâle, préoccupée, ils voyaient maintenant une figure calme, reposée et même joyeuse. Les ouvriers, auxquels il avait fait peur les premiers jours, se disaient entre eux: « Comme on se trompe , pourtant I c'est le meilleur seigneur, le plus humain que nous ayons rencontré. II a des égards pour le pauvre monde. Il ne faut pas juger les gens au premier coup d'oeil. » Et tous les soirs, après le travail, ils chantaient en chœur de longues complaintes, commençant toujours par Tamour et finissant par la peste, la famine et la guerre. Vittikâb, redevenu joyeux , les écoutait avec plaisir du haut de sa galerie, et quelquefois, aux heures de travail, il leur faisait verser du vin, pour les encourager.
Donc assez souvent le comte, voyant passer son veneur à la nuit, lui criait :
• Honeck ! •
Celui-ci montait; et le Burckar, lui montrant les arcades, disait :
• Ça marche... tout va bien! «
Puis, le prenant par le bra9, il lui faisait voir les riches étoffés des Flandres , les ornements d'or et d'argent de toute sorte, entassés dans une grande salle et qui devaient être placés au dernier jour. Honeck, qui ne songeait qu'à ses pistes, répondait : t Ah f ... Oh I. .. Oui, monseigneur... c'est beau... c'est magnifique! • jusqu^à ce que Vittikâb lé mit sur le chapitre de ses chasses, en s'écriant :
• Eh bien ! et notre chasse... tu ne me dis rien ! Es-tu content? •
Honeck aussitôt s'épanouissait et répondait :
« Oui, monseigneur... oui... je crois que ça marchera bien.
— Bon, bon, faisait Vittikâb, c'est tout ce que je veux savoir; je n'ai pas le temps de m'occuper de cela; je compte sur toi. •
Au lieu de se fâcher, de commander d'un ton sauvage» il était devenu tout à fait bon vivant, et, dans le fait, il avait lieu de l'être, puisque tout lui venait à souhait, et que ce qu'il voulait semblait se faire de soi-même.
Cependant le jour du mariage approchait; tous les grands travaux de charpente étaient terminés, et l'on commençait les travaux de décoration.
Jamais on n'avait vu un si bel automne que cette année-là; le soleil brillait toujours; à peine quelques légers nuages traversaient-ils l'azur immense au-dessus des vallées. Des femmes et des enfants, appelés des villages d'alentour , apportaient du feuillage et de la
mousse au châtesoi, pour eu revêtir les murailles ; car la couleur verte est toujours la plus belle, c'est eelle qui repose le plus nos regards, et voilà pourquoi le Seigneur en a revêtu toute la terre»
Au-dessttB des arcades, les ouvriers étendaient de la soie et suspendaient des étendards; d'autres dressaient les tables au-dessous. La grande porte, le pont-levis et toute cette façade des remparts étaient revêtus de sapins , dont les cimes atteignaient presque à la hauteur des créneaux. Le sinistre Veierschloss n'avait jamais offert un pareil coup d'œil ; il devenait comme Vittikâb, souriant et joyeux : le nid de répervier se tapissait de mousse, comme celui de la fauvette.
Mais à quoi servent toutes les décorations du monde, lorsque le Seigneur est las de nous et qu'il s'est dit en lui-même : « H faut que cela finisse ! v «
Deux jours avant le mariage , un matin que maître Zaphéri Honeck venait de passer sa gibecière pour se mettre en quête, la porte de sa niche au-dessus du corps-de-garde s'ouvrit, et le second veneur, Easper Rébock, entra. Rébock avait passé la nuit dehors ; on pensait qu'une harde l'avait conduit au diable derrière le Hôwald ou le Gaisenberg. C'était un vrai chasseur, et tous les vrais chasseurs ressemblent aux chiens de chasse, qui ne lâchent une piste qu*à la dernière extrémité; souvent ils passent deux ou trois nuits dehors avec une croûte de pain dans leur sac; et pour les chiens de chasse, ils ne reviennent qu'au bout de huit jours, lorsqu'on les croit perdus, ou mangés par les loups. Enfin Rébock entra, couvert de vase desséchée jusque par -dessus les épaules.
c Te voilà, dit Honeck, impatient de partir ; tu as suivi une piste et tu viens me faire ton rapport; c'est bon, c'est bon^ nous causerons de cela ce soir.
—C'est vrai, maître Honeck, répondit l'autre, je viens vous parler d'une piste , mais d'une piste tellement extraordinaire, que je n'en ai jamais vu de pareille. »
Il ouvrit son sac et déposa sur la table un gazon couvert de mousse, où se trouvait marquée très-bien une patte longue, étroite^ avec quatre griffes sur le devant, et une autre sur le côté. Du premier coup d'œil Honeck vit que c'était quelque chose d'étrange; mais il n'en dit rien, et, prenant le gazon, il se rapprocha du soupirail pour mieux voir au jour. Rébock, appuyé sur son piou, regardait. Longtemps Honeck examina l'empreinte , fronçant les sourcils et serrant les lèvres. Enfin il dit :
• Oui, ça peut être du nouveau. D'abord j'ai '
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cru que Blac ou Spitz t'avaient fait une farce, mais ils ne sont pas assez malins pour figurer de cette manière les doigt», les griffes et les joints. C'est bien la trace d'une béte. Ce serait celle d'un ours des Alpet, si toutes les griffes étaient sur la même ligne; mais, pour dire la vérité, Rébock, je ne vois pas maintenant ce que c'est. »
Et regardant le veneur, dont la figure s'épanouissait de satisfaction :
• Où diable as-tu trouvé ça? fit-il. "Voyons, asseyons-nous une minute et raconte-moi la chose. »
Ils s'assirent au coin de la table, l'oreiUe sur le poing, et Rébock, tout glorieux d'avoir découvert une piste que maître Honeck ne connaissait pas, entra dans les plus grands détails sur sa rencontre étonnante. H dit que la veille au matin, vers neuf ou dix heures, étant à la piste d'une harde,il avait découvert cette trace sous un pommier sauvage, et qu'aussitôt, soupçonnant nne plaisanterie de ses camarades, il s'était agenouillé pour voir la chose à fond, ce qui Favait convaincu qu'il s'agissait d'un animal extraordinaire. Qu'alors, abandonnant la poursuite des cerfs, il s'était mis à suivre cette nouvelle piste, qui, des hauteurs du Eirschberg, descendait aux marais du Losser, et finissait par se perdre dans la vase. Que, dans son ardeur, il n'avait pu se résoudre à reculer et s'était avancé jusqu'au grand saule du bord de la rivière; mais que là, perdant ses bottes et sentant la terre descendre sous ses pieds, il avait dû revenir et faire le tour des marais, pour reprendre la piste à la sortie. Malheureusement, comme les marais du Losser ont trois bonnes lieues de tour, et qu'on ne peut marcher vite lorsqu'on cherche une trace dans les joncs et dans les roseaux, cette course avait pris cinq heures à Rébock, et ce n'est que de l'autre côté, dans les bruyères de Hasenbrûck , qu'il avait eu le bonheur de retrouver sa piste, montant à la roche des Trois-Épis.
Une circonstance qui surprit surtout Honeck, c'est que le veneur ajouta qu'ayant rencontré sur sa route \m feu de bûcherons, il avait remarqué que l'animal, au lieu dé fuir comme toutes les bétes des bois, s'était arrêté dans les environs, qu'il en avait fait le tour, que ses longues pattes étaient partout marquées dans le sable, avec les grosses semelles et les sabots des bûcherons, et que finalement il s'était même arrêté à deux pas du brasier, chose facile à reconnaître à la profondeur des empreintes.
. t Es-tu sûr , demanda Honeck, que le feu blrûlaitî
— J'ai posé la main sur la cendre, répondit Rébock, elle était chaude, et, comme l'animal devait être arrivé longtemps avant moi, le feu brûlait et fumait sans doute encore lorsqu'il s'est arrêté.
—C'est étrange, s'écria Honeck, tout à fait étrange I »
Et, il avait bien raison de s'étonner, car les plus terribles animaux des bois ont peur da feu; celui-ci donc devait être plus terrible que les autres.
Enfin Rébock dit qu'en suivant toujours cette piste, il était arrivé vers sept heures du soir sur le plateau de la roche des Trois-Épis, et, qu'après de longues recherches dans les ronces, il avait découvert la retraite de l'animal, laquelle n'était qu'une véritable caverne, basse et profonde, sous les rochers. Il n'avait osé se hasarder d'y entrer, disant que, d'après les griffes de la bête, il aurait été déchiré tout de suite si par malheur elle s'était trouvée dans son trou, ce que maître Zaphéri comprit très-bien.
Voilà ce que raconta Rébock, et l'on peut s'imaginer si maître Honeck, à la veille de sa grande chasse, fut content d'apprendre une pareille nouvelle.
c C'est bon, dit-il en se levant, c'est trèsbon. Je vais voir tout cela. Tu ne diras rien à personne de ces choses. Rébock. Si c'est une bête de haute vénerie comme l'ours, le sanglier ou le cerf, nous donnerons dessus. Hais il faut laisser au comte le plaisir de la surprise ; il faut que tout le monde soit étonné, que tous les margraves, burgraves et landgraves aient le nez long d'une aune, et qu'on raconte jusqu'en Suisse que nous avons du gibier qu'on ne trouve nulle part ailleurs.
— Soyez tranquille, maître Honeck, répondit Rébock, vous savez que je ne dis jamais rien ; pourvu que mes chefs soient contents, je ne m'iuquiète pas du reste, v
Aloi*s il alla prendre quelques heures de repos, et Zaphéri se mit tout de suite en route. Il resta dehors toute la journée. Ce n'est qu'à la nuit close, entre huit et neuf heures, qu'il débouchait du bois et s'avançait vers le Yeierschloss.
Non-seulement il avait reconnu l'exactitude du rapport de Rébock, mais lui-même venait de découvrir une foule de nouvelles preuves que l'animal différait de» autres animaux de la montagne par ses haltes, ses retraites, ses ruses, ses habitudes et ses instincts. Quel était cet être? D'où venait-il! Comment n'avait-on jamais su qu'il vivait dans le Hôwald? Comment avait-il pu, pendant plusieurs années, exercer ses ravages et satisfaire sa voracité
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sûr tous les animaux des bois, sans laisser le moindre indice de sa présence ? Voilà ce qui confondait le veneur, voilà ce qu'il ne pouvait concevoir.
Mais le principal pour lui était de pouvoir lancer la meute sur cette béte, et d'émerveiller tous les hôtes de Yittikàb par quelque chose d'extraordinaire, t Quelle chasse nous allons avoir, se disait-il, quelle chasse ! Quinze hardes!... douze troupeaux de sangliers, six nichées de loups, des renards et des lièvres tant qu'on en voudra, et cette béte, cette béte étonnante, unique dans son espèce, cette béte dont personne n'a jamais entendu parler. Ah! le comte a bien raison d'être content, car tout lui vient en« dormant; il n'a qu'à souhaiter une jeune femme noble, et elle arrive; il n*a qu'à vouloir une grande chasse, et tous les animaux des bois se font un véritable plaisir de 86 montrer, pour qu'on puisse sonner le départ. •
Ainsi raisonnait Honeck, en s'approchant à grands pas du Yeierschloss. H voyait de loin la grande porte ouverte et la cour éclairée de torches; plusieurs grands personnages, les comtes de Simmeringen, de Lœtenbach et de Triefels , venaient déjà d'arriver avec leurs suites nombreuses, et les gens du château étaient en l'air, pour les conduire à leurs appartements préparés d'avance, et leur offrir les rafraîchissements convenables, selon la recommandation de ViUikâb.
C'est au milieu de ce mouvement que Zaphéri tioneck put entrer par la poterne de l'avancée, se ghsser dans la cuisine, manger un morceau sur le pouce et boire un bon coup, avant de monter dormir dans sa niche et se préparer aux fatigues du lendemain.
Maintenant, monsieur Théodore, il faut vous figurer l'étonnement des margraves, landgraves et burgraves de la plaine et de la montagne, lorsqu'ils apprirent que le Comte- Sauvage allait se marier avec une Roterick. Ce n^est pas seulement parce qu'il était vieux, gris, et veuf depuis vingt ans, parce qu'il n'aimait que le pillage et la chasse, et qu'il s'enivrait régulièrement tous les jours, qu'on s'émerveillait ainsi ; c'est surtout à cause de Vulfhild, car les Roterick étaient ennemis des Burckar depuis des siècles, et ces deux races semblaient irréconciliables.
Mais Vittikâb, dans son orgueil, se moquait de ces choses; il était sûi d'avance que tout le monde viendrait à ses noces ; les uns par curiosité, les autres par amour de la bonne chère et des bons vins ; les autres pour assister à la grande chasse, et tous pour pouvoir dire un jour ; t Nous avons été de ces festins gran-
dioses et de ces fêtes de Balthazar ; on n'en avait jamais vu de pareils , on n'en verra jamais dans la suite des temps I •
n ne se trompait pas.
Quand on apprit les inunenses travaux qui se faisaient au Yeierschloss, la convocation des architectes, des marchands d'or, de velours et de soie, et celle des plus fameux cuisiniers de la vieille Allemagne^ chaeim se mit en route avec femmes, enfants et valets en grand équipage , le faucon au poing et les grands lévriers à côté. Tous les sentiers du Hundsrûck voyaient défiler ces cavalcades ; et les pauvres gens de la montagne suivaient dans leurs guenilles comme en pèlerinage, espérant altrapper les miettes de la table.
Tel était l'état des choses au dernier jour, lorsque maître Zaphéri Honeck revenait de la roche des Trois-Épis. Ce jour-là, Jérôme de Spire avait promis que tout serait terminé le lendemain : le dernier coup dé marteau donné, la dernière cheville posée.
Vous avez entendu raconter, monsieur Théodore, que le prince des ténèbres, voulant acheter l'âme du prieur de Sempach, lui promit un jour de bâtir une cathédrale aussi magnifique que celle de Cologne dans une seule nuit, et que toutes ses légions de diables accoururent se niettre à l'œuvre : les uns, pas plus grands que des escarbots et des grillons, avec leurs vrilles et leurs tarières ; les autres, hauts comme des tours, avec leurs haches, leurs scies et leurs truelles; d'autres, plus grands encore, portant sur leurs épaules les roches et les poutres ; de sorte que le lendemain la flèche perçait les nuages et qu'il ne manquait qu'une chose à l'édifice : le crucifix I... ce qui sauva l'âme du prieur.
Figurez-vous ce travail et quel bruit il devait faire, pendant qu'on entassait les pierres, qu'on joignait les poutres et qu'on enfonçait tous les clous : on entendait le vacarme jusqu'à Rotterdam, en Hollande.
Eh bien I c'était presque la même chose au Yeierschloss. Honeck, dans sa niche au-dessus du corps-de-garde, ne pouvait fermer l'œil; il avait beau se tourner et se retourner sur sa peau d'ours, le sommeil ne venait pas, d'abord à cause de ce bruit épouvantable, ensuite parce que mille idées étranges lui passaient par la tête, et qu'il ne savait ni pourquoi ni comment elles lui venaient.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que dans la vie, quand un grand danger nous menace , nous sommes tourmentés, inquiets et comme hors de nous. Plusieurs pensent qu'alors les âmes de nos amis ou de nos parents morts se promènent autour de nous et cherchent à nous
LA MAISON FORESTIERE
C'est le dernier Burckâi. |Pi(e 53.)
avertir; ils pourraient bien n'avoir pas tout à fait tort; mais nous ne le saurons pour sûr queptus tard, lorsque nous aeronsnous-mëines au nombre de ces Âmes errantes.
Enfin Houeck n'avait pas une minute de repos; toujours l'idée de l'animal étrange qu'il avait poursuivi lui revenait; tantât il voyait sa piste dans les marais du Losser, tautàt sous les bruyères du Uâwald, tantôt près des ronces de la rocbe des Trois-Epis, à deux pas de la caverne; et, d'après cette piste, il cherchait à se faire une idée de la force et de la grandeur de l'animal. Puis il se demandait comment il n'avait, jamais remarqué cette trace, lui qui depuis trente ans avait vu mille fois toutes les pistes ie la forêt, et qui d'un coup d'œil reconnaissait le passage d'un écureuil sur les feuilles
desséchées I • Il faut donc que cette bétesoil sortie de dessous terre, se disait-il, qu'elle ût passé la mer, ou qu'on l'ait chassée de la Poîc^ne et de plus loin encore. ■
En songeant à la surprise du comte, il éprouvait une grande joie, et pourtant quelque chose lui serrait le cœur; alors il se levait, et, les deux coudes au bord de sa lucarne, entourée d'une guirlande de feuillage comme toutei les autres, ilregardaitdans la cour ténébreuse, respirant l'odeur des feuilles et des fleurs qui couvraient les murs et le pavé, comme aux processions de la Fête-Dieu. 11 voyait confluftment dans l'ombre des groupes d'ouviien pendus aux échelles le long des rampes et dei galeries, attachant les étendards, les banmÈw et les guirlandes. I^es torches^ courant dut
LA MAISON FOUIiSTIERK.
Le PJre et le Fili. (Pige t*.)
J'immeDso édifice comme des mouches de Saint-Jean, éclairaient ce monde en l'air de leurs lueurs rapides, puis s'ëicignaient.
La cour, avec ses arcades hautes de cent cloquante pieds, ressemhiait aune véritable cathédrale; les moindres bruits s'entendaient d'un bout à l'autre. lérfime de Spire, au milieu, donnait ses ordres et pressait l'ouvrage. Et comme Honeck, pensif, regardait de la sorte, il aperçut tout à coup le vieil architecte suiune haute échelle mince comme un fil, éclairé d'en bas par une torche et projetant son ombre anguleuse jusqu'au sommet de la voûte. Il lui semhla voh- le prince des téaèbres, avec sa loDgue barbe de bouc dans cette ombre effilée. Mais au même instant U vit au-dessus , au somiBet de ia plus Iiau'e arcade, un point
noir, gros comme une puce, laissant pendre un fil dans le vide, et il entendit le vieux Jérdme crier de sa voix grêle :
• Lâchel • Le fil descendit; puis une voix lointaine et faible comme un soupir demanda du haut des airs :
■ Eocore?
— Non, assez, « flt Jéréme en redescendant son échelle.
Honeck comprit qu'on venait de placer la grande lampe au milieu de la voûte.
11 allait se retirer, quand l'entrée du caveau de Virimar, en face, s'illumina de rc âge; une vingtaine de reliera en sortirent deu.{ à deux, et montèrent aux galeries, avec dd grands paniers, où tes coupes d'or eurichies de perles, les wiedercom cl les vasesd'argciit, qui àev aient
LA MAISON FORESTIÈRE
servir aux festins, étaient entassés péle-méle.
?Iatvine, un trousseau de clefs à la ceinture et a torche haute, marchait devant. Zaphéri, accablé de fatigue, regardait ces choses comme en rêve.
Enfin le jour grisâtre parut, les bruits cessèrent un à un ; les ouvriers avaient terminé leur œuvre, et le vieux Jérôme s'était retiré. Alors le veneur se recoucha pour essayer encore de prendre un peu de repos , et cette fois il s*endormit comme une souche.
Or, il dormait ainsi depuis longtemps, et le soleil perçait de ses lames d*or les bannières innombrables, les drapeaux et les étendards de la grande cour, quand tout à coup le son éclatant des trompes, des cors et des trompettes, retentit comme le tonnerre sous la porte et l'éveilla en sursaut. Il se di^essa sur le coude, prêtant Toreille : des deux côtés de la voûte, dans la cour, sur le pont, les glacis et les chemins couverts, s'élevaient de vagues rumeurs semblables au bruit de la mer ; et dans ce grand murmure s'entendaient des frémissements d*armes, des hennissements, des voix chuchotantes. Honeck comprit aussitôt que les fêtes étaient conâmencées.
Use leva tout pâle, et, se penchant sous les guirlandes de sa lucarne, le plus éblouissant spectacle s'offrit à ses regards : tout autour des galeries, le long des rampes et des balustrades, on ne voyait que des têtes penchées les unes derrière les autres; en bas, à droite, étaient les reiters ; à gauche, les trabans, au fond et tout en haut d'une estrade, Vittikâb sur son trône.
Les cuirasses des reiters et leurs casques étincelaient conune des miroirs ; à leur tête, en face du trône, était le capitaine Jacobus : son panache immense touchait presque les bannières, son manteau écarlate couvrait la croupe de son cheval , on aurait dit qu'il avait dix pieds de haut.
Tous les reiters avaient leurs grandes lattes droites serrées à la cuisse. Les trabans avec leurs cottes de mailles, leurs espèces de capuches à tête de loup avançant sur le front, tenaient leur masse à l'épaule ; Eraft , vêtu comme eux d'une cotte, et d'un casque de cuir seulement, faisait face au trône comme Jacobus et semblait aussi grand, aussi fier, aussi terrible que son compagnon.
Entre les reiters et les trabans, depuis la grande perte d'entrée jusqu'au haut des marches du trône, s'étendait un tapis de peaux d'animaux : ours, loups, sangliers, blaireaux, cerfs, chevreuils, renards; on en voyait de toute espèce, c'était quelque chose de magnifique ! Les Burckar seuls pouvaient avoir un
pareil tapis, car il en faut des fourrures pour couvrir deux cents pas de dalles en longueur, sur trente de large. Honeck lui-même en fut étonné. Mais, ce qui le frappa surtout d'admiration, ce ne furent ni les reiters, ni les trabans, ni Kraft, ni les mille bannières, ni la foule des galeries, ni les guirlandes, ni ce beau tapis dont il connaissait cependant tout le prix, ce fut Vittikâb lui-même assis sur son trône.
Figurez-vous, njonsieur Théodore, une espèce de dieu sauvage, solide, trapu, le cou dans les épaules, plein de force, de grandeur et d'ari'ogance; une sorte de joie farouche dans les yeux et qui semble dire : « Le Dieu teriible, c'est moi! » Figurez-vous un être pareil, avec sa tête de loup, assis au haut de vingt-cinq marches en pointe, dans un fauteuil de fer massif, forgé du temps de Jésus- Christ, et revêtu des habits d'Hérode, la barbe étalée sur la poitrine, et la couronne des Comtes-Sauvages sur sa tignasse rousse. Voilà justement la mine de Vittikâb.
Il avait mis les habits de cérémonie de son arrière grand-père Zweitibolt, des habits tellement vieux qu'ils étaient roides comme du carton, et qu'on en voyait à peine le velours rouge sous les broderies d'or : des sortes d'épaulettes lui tombaient jusqu'au-dessous des coudes; sa cuirasse d'argent s'avançait en dos de carpe entre les deux épaulettes, sur cette cuirasse cliquetaient de grosses chaînes d'or, une sorte de jupe en peau de sangUer lui couvrait les cuisses, et ses sandales étaient lacées par des courroies brodées jusqu'au genou. D tenait une masse d'armes à gros diamants, en forme de sceptre; sa couronne étincelait sur son front comme les étoiles du ciel, et l'on aurait cru, tant tout cela semblait respectaUe et riche, que Zweitibolt lui-même venait de ressusciter et de se remettre dans son fauteuil de fer, pour s'entendre saluer Comte-Sauvage par ses peuples.
Honeck, en le voyant au-dessus de toutes ces cuirasses, de ces casques, de ces lattes, de ces épées, de ces haches; au milieu de ces bannières, de ces étendards, de ces banderoles flottantes, de ces guirlandes et de ces centaines de seigneurs et de hautes dames venus de si loin et qui se penchaient sur les balustrades pour le contempler et l'envier, Honeck, en le voyant ainsi, se disait en lui-même : * Oui, les Burckar sont grands, ils sont forts!... oui, ils sont au-dessus des autres seigneurs, comme les chênes au-dessus des bouleaux! » Et il éprouvait pour son maître une vénération qu'il n'avait jamais eue; il se serait pres^ que mis à l'adorer sans honte.
LA MAISON FORESTifiRE.
Quant il eut vu ces choses dans leur ensemble, promenant ses yeux éblouis sur la foule, il reconnut de loin plusieurs de ses confrères, les veneurs de Triefelz, du Haut- Bar, du Géroldseck, et d'autres encore, venus à la suite de leurs maîtres et tapissant les antiques murailles au haut des gradins, les uns vêtus de rouge et de noir^ les autres de vert et de jaune, la trompe en sautoir et la toque^. blanche ou bleue, à plume de héron sur Toreille. Cela lui faisait plaisir de reconnaître quelques figures dans cette foule innombrable. 11 admirait aussi les hautes dames de Steinbourg, du Réthal^ du Reinstein, dont les hauts bonnets en pointe, garnis de dentelles, se dressaient au loin dans les galeries, parmi les toques de mille couleurs, les plumets et les casques. On ne pouvait se lasser de voir la richesse de tous ces costumes.
Et comme le veneur , depuis une demiheure, restait en extase^ tout à coup le majordome Érhard, vêtu d'une longue jaquette de peluche gris argenté, une petite canne d'ivoire à la main et suivi d*un véritable suisse, la hallebarde sur l'épaule, s*avança gravement entre les relters et les trabans, jusque sur les marches du trône, et là, se retournant, il leva sa canne d*un air majestueux. Aussitôt les trompes et les cors retentirent, et du fond de la voûte on vît s'avancer un seigneur tenant sa^Mame par la main, une dame dont la robe était si longue qu'il fallait un enfant pour la relever derrière et l'empêcher de traîner. Dès qu'ils furent au pied du trône, les trompes se turent, et le majordome cria d'une voix aussi claire que celle des grues qui traversent les brouillards en automne :
c Le haut et puissant margrave Von Romelstein et sa noble épouse. »
Alors Yittikâb descendit trois marches, pendant que les autres montaient et que Jacobus et Kraft, à droite et à gauche, penchaient^ l'un sa latte et l'autre sa masse d'armes d'un geste magnifique. Vittikâb tout glorieux sourit, puis les trompes sonnèrent de nouveau ; le seigneur, la dame et l'enfant, redescendirent et passèrent dans la galerie à droite.
Les choses continuèrent ainsi durant trois grandes heures; de minute en minute les trompettes sonnaient^ un seigneur avec sa dame s'avançaient, le majordome criait les noms et les titres, et Vittikâb descendait deux, trois ou quatre marches, selon la dignité des gens. Les trompettes recommençaient : cela n'en finissait plus.
Malgré la beauté de cette cérémonie et la grandeur du coup d'œil, il faisait tellement chaud, et les airs de trompette revenaient si
souvent avec les révérences et les saints, qu'on finissait par en avoir assez.
« Maintenant, pensait Honeck, s'il faut que cela dure jusqu'au soir, jeboirais bien un coup pour attendre, v
n s'était dit cela plus de cent fois, lorsque de grandes clameurs s'élevèrent au-dessus , sur les glacis et la lisière du bois, où campaient les pauvres gens attendant les miettes du festin :
• Vive Rotherick! vive Vulfhildl vive la bonne demoiselle ! »
Ces cris se rapprochaient, les échos du Hôwald les prolongeaient au loin> Bientôt on entendit le trot d'une cavalcade et le cri de la sentinelle de l'avancée; le tumulte grandissait de seconde en seconde.
Honeck, impatient, se pencha' jusqu'à micorps sous les guirlandes de sa lucarne, et presque au même instant le roulement du trot gronda sur le pont; puis un bruit de roues, puis le froissement des fers sur le pavé se firent entendre, et les trompettes éclatèrent sous la voûte.
De grandes rumeurs s'étendaient alors sut les galeries, sur les rampes, dans tout l'immense édifice; tout le monde se levait et se penchait pour voir entrer la fiancée.
Mais Honeck ne faisait pas attention à ces 'choses, n regardait au-dessous, quand les deux premiers trompettes parurent, marchant au pas et sonnant, les joues gonflées jusqu'au bout du nez; puis, après les trompettes, dé-l bouchèrent une longue file de chevaux blancs caparaçonnés de brocart d'or, et précédant un dais de pourpre, que le veneur reconnut pour avoir été pris douze ans avant par les Burckar au pillage de Trêves : c'était celui de l'évêqué Werner ; quatre bouquets de plumes d'autruche le garnissaient aux coins, les franges descendaient d'un pied, et les hampes étaient d'argent massif.
Là-dessous, sur un char m^nifique, trônait Vulfhild.
Enfin^ la cavalcade entra, conduite par le vieux Rotherick, dont l'armure et le haut cimier rouge avaient quelque chose de noble. On peut s'imaginer quels cris de : « Vive Rotherick I vive Vulfhild I vivent les Burckar I » retentirent dans la cour. Les arcades devaient être solides pour ne pas en trembler; l'antique forteresse en bourdonnait comme un tambour, et des nuées de corneilles, de hiboux , effarouchés à la cime des airs, croisaient l'ombre tourbillonnante de leurs ailes sur les tentures de soie y sur les étendards , les bannières^ et remplissaient le ciel de cris confusi
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Vittikâb s'était levé, le triomphe éclatait dans ses yeux et sur sa face ; sa barbe s*ébouriffait d'orgueil. Il descendit de son trône, allongeant le pas comme un loup à la chasse, sans regarder personne, sans répondre aux saints des épées abaissant autour de lui leurs éclairs. En une seconde il fut près du char, et ses deux grands bras, d*OLl tombaient ses manches de brocart, s'allongèrent sous le dais; il souleva Vulfhild, comme un cygne, dans ses longues mains poilues , et la déposa légèrement à terre.
Alors toute rassemblée put la voir, grande, svelte etfière, vêtue d'une robe de velours vert sombre^ la hure de sanglier des Burckar brodée en argent sur son corsage, et sa magnifique chevelure rousse, — tordue en grosses tresses sur sa nuque blanche comme la neige, — traversée d'une flèche d'or. Tout le monde put admirer les chaînes de perles retombant par grappes sur son sein bien arrondi, son front large et haut, son nez en bec d'aigle, ses yeux gris, fendus jusqu'aux tempes, ses lèvres minces et son menton carré. C'était bien la femme qu'il fallait au Comte-Sauvage.
Vittikâb, sans rien dire, souriait; il conduisit Vulfhild au haut de son trône, à travers le fracas des applaudissements, des hennissements des chevaux, des hurlements lointains^ de la meute, des cris de chouettes et d'éperviers. Il la fit asseoir sur un siège à gauche de son fauteuil, et debout, la main sur l'épaule de la jeune fille, qui semblait fière d'être sous sa griffe, il s'écria d'une voix nette, comme la foudre éclatant dans l'orage :
• Voici la femme du quarantième Burckar, Vittikûb, Comte-Sauvage, burgrave du Veierschloss, margrave du Hôwald et du Hosser : malheur à qui la regarde et Tenvie I v
Puis il s'assit brusquement d'un air farouche, et l'assemblée fut agitée comme les feuilles des bois après un coup de vent. On pensait que le comte venait de porter un défi, mais personne ne dit rien; et douze trabans, la tête de loup sur le front, la peau retombant jusqu'au bas des reins, sur la croupe de leurs chevaux, la poitrine cuirassée de cuir de bœuf, les jambes et les bras nus, s'avancèrent jusqu'au pied du trône. Ils tenaient des trompes droites, évasées, longues de six pieds, le fanon rouge flottantjusqu'aubasdes étriers;et, faisant face à la foule, ils se mirent à sonner l'air de Virimar, un air qui remontait aux temps où les premiers Burckar étaient descendus dans les marais du Losser, un air tellement sauvage et terrible que les cheveux vous en dressaient sur la tête : c'était comme qui dirait la MarzciUaise des Comtes-Sauvages I on ne le sonnait
qu'au couronnement et au mariage desBuickar, ou pendant les grandes batailles. Quand on le sonnait, les blessés se relevaient et recommençaient à se battre : il y avait de quoi vous donner la chair de poule.
Honeck, aux premières notes de cet air, devint tout pâle; il ne l'avait entendu que deux fois, au premier mariage de Vittikâb, et au cinquième assaut de la Tour des PendxiSj à Lutzelstein. Il lui semblait y être encore ! Cet air lui rappelait le vieux temps, la gloire de ses maîtres; et des milliers de pensées lui traversaient l'esprit à mesure qu'il l'écoutait, des pensées aussi nombreuses que les mouches, les abeilles, les frelons et les hannetons qui bourdonnent sur la prairie aux premiers jours du printemps : il frémissait jusqu'au bout des ongles sans savoir pourquoi.
Ce qu'il éprouvait, tous les vieux bandits du Veierschloss l'éprouvaient également. Les autres, au contraire, burgraves et mai'graves, se rappelant avoir entendu autour de leurs forteresses, ou sur les champs de bataille, cette musique barbare, semblable aux hurlements des loups, se sentaient froids et devenaient rêveurs.
Quand l'air cessa, le silence fut grand. Vittikâb et Vulfhild se levèrent alors et, redescendant du trône , ils s'avancèrent d'un pas solemiel entre la haie des reiters et celle des trabans ; les portes des deux galeries de côté s'étaient ouvertes en même temps, et tous les seigneurs, nobles dames, barons, margraves, burgraves, en sortaient et suivaient le Comte- Sauvage, dans Tordre de leur noblesse. Tout le cortège défila sous les yeux de Honeck, re* montant le grand escalier qui menait à la salle du festin.
Maître Zaphéri, lorsque les derniers de ces nobles personnages eurent disparu, resta longtemps encore méditatif, les coudes au bord de sa lucarne, croyant entendre l'air de Virimar, se rappelant le premier mariage de son maître et l'assaut de Lutzelstein. Toutes les scènes de ces temps écoulés lui revenaient à l'esprit. Audessous de lui, dans la cour, le silence, après tout ce bruit, grandissait de minute en minute ; les gens se retiraient, les reiters et les trabans conduisaient leurs chevaux aux écuries.
En ce moment Honeck, se réveillant comme d'un rêve, allait se retirer, il levait un dernier regard sur les hautes arcades, quand, à travers une sorte de soupirail qu'on avait levé pour donner de l'air, tout au haut de la plateforme, il aperçut une tête blanche et pâle, inclinée dans la baie d^une ogive. Celte figure lointaine, Vue par l'ouverture du dôme et se
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dessinant sur le ciel, avait quelque chose de si bizarre, que le veneur s'arrêta pour mieux regarder. Il reconnut alors le vieux Gcêtz, mais tellement défait , les joues si creuses, l'œil si cave, qu'il en fut tout saisi.
« Mon Dieu, se dit-il, que le pauvre diable se fait vieux I Et pourtant Hatvine disait toujours qu'il se conservait frais et vermeil, malgré son grand âge. Ce que c^est pourtant que de nous : un si brave chasseur, un homme si solide, et qui courait il y a vingt ans encore les bois comme un cerf! Allons, Honeck, dans quinze ou vingt ans, voilà pourtant comme tu seras : une vieille choueite déplumée et clouée sur une porte de grange vaut tout autant. »
Zaphéri avait raison : Goëtz était devenu vieux, bien vieux, depuis la dernière visite de Vittikâb. n y a des semaines qui comptent pour dés années.
Cependant la vue du vieux chasseur avait rappelé subitement à Honeck que la chasse aurait lieu le lendemain ; et songeant que tous les nobles personnages qu*il venait de voir,* le jugeraient dans cette occasion solennelle, il fut rempli d'un grand trouble, résultant des craintes qu'il éprouvait de ne pas justifier toute la confiance de son maître , et de l'enthousiasme qui lui faisait espérer en même temps de la dépasser, c Quel bonheur, se ditil , que nous ayons un animal extraordinaire à poursuivre I Après tant et de si grandes cérémonies^ il nous fallait quelque chose de mieux que des sangliers, des chevreuils et des cerfs; il nous fallait une bête rare, unique, qu'on n'eût jamais rencontrée sur la hgne des Vosges et du Hundsrûck. Eh bien ! saint Hubert nous l'envoie I s
Au lieu de perdre son temps à se goberger avec ses confrères de Triefels, de Géroldseck et de Bamberg^ comme il n*am*ait pas manqué de le faire en toute autre occasion , il courut réunir ses veneurs, pour barder les chiens et choisir les relais^ dans la direction du Losser et de la roche des Trois-Épis. Et tandis que ^out le lon^ des galeries du Veierschloss tintaient les verres y les hanaps et les larges coupes ; que les chansons à boire et les éclats de rire retentissaient sous les voûtes profondes, et que tous les hôtes du Comte-Sauvage, ainsi que les relters, les trabans et autres gens de service se livraient à la joie du festin, lui ne voyait T|ue la responsabilité de sa chasse , et prenait toutes ses mesures en conséquence. Il y passa le restant du jour et même une partie de la nuit; mais alors tout était en ordre et le triomphe du Burcliar assuré 1 »
En cet endroit du récit, le père Frantz reprit haleine; et moi, qui l'écou tais, le coude allongé
sur la table, les yeux rêveurs, perdu dans les lointains souvenirs d'un autre âge. je tournai la tête vers la petite vitre où tremblotait la vigne. L'horizon au-dessus du bois commençait à pâlir. Le garde ouvrit la fenêtre, et l'air de la nuit entra rafraîchir notre sang. Nous écoutâmes ; les oiseaux dormaient encore^ et la petite fontaine de la cour remplissait seule le silence de son bruissement monotone.
• Le jour s'approche, dis-je au père Frantz qui regardait la côte.
— Oui, fit-il en étendant le bras; si nous étions là-haut, nous le verrions monter dans les brouillards de la Suisse, derrière le Schwartzw.ald , mais avant une heure il ne brillera pas dans nos vallées. »
Puis se rasseyant, il poursuivit :
c C'est le lendemain matin qu'il aurait fallu voir la grande cour du Veierschloss, avant le départ de la chasse ; ces longues files de chevaux, les plus beaux de l'Allemagne, grands, élancés, des animaux choisis jusqu'enPologne, et dont le moindre coûtait son pesant d'argent au Comte-Sauvage ; il fallait les voir attachés à la file aux anneaux de la muraille^ depuis le fond de la cour jusque devant la grande porte, hennissant, faisant sonner leurs fers sur les dalles, regardant les uns par-dessus les autres avec impatience^ et relevant la tête par brusques saccades. C'était un noble coup d'œil.
Et les chiens burckai^s, accouplés et bardés en grappes de six, huit et dix, — ces bétes teriibles^ au poil fauve , à la large tête plate, aux yeux jaunes, à l'échiné longue, à la queue traînante, de vrais loups bâillant jusqu'au fond du gosier, fléchissant les reins, sortant les grifTes , et poussant de petits hurlements mélancoliques et sinistres, — il fallait les voir I Derrière eux se trouvaient les veneurs, habillés de cuir, leurs jambes nerveuses serrées dans des guêtres à boutons d'os, le feutre à plume de héron sur la nuque, la trompe à double cercle d'or en sautoir, les laisses entortillées autour du poing jusqu'au coude, et le fouet en nerf de bœuf dans l'autre main, prêts à fi'apper.
Plus loin, les piqueursdes margraves, bmgraves, landgraves, tous de fiers gaillards, solides comme des chênes, habillés magnifiquement à la livrée de leurs maîtres, tenaient en bride des chevaux de toute beauté, car, en ce temps, c'était l'amour-propre des seigneurs de se surpasser par la noblesse de leurs chevaux, n fallait être bien connaisseur pour dire : « Celui-ci vaut mieux que celui-là ; » car tous étaient choisis parmi les plus beaux, les plus forts et les plus agiles. Quelques haquenées à grandes selles de velours broché d'or, atten*
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daient aussi les dames qui devaient être de la chasse. Et de minute en minute Timpatience grandissait, les chevaux piétinaient plus fort, les chiens tiraient leurs longes et pleuraient d'un ton lamentable. Quelques coups de fouet^ sifflant dans Tair , imposaient silence une seconde à tous ces bruits, mais aussitôt après ils recommençaient plus forts.
^oneck se promenait de long en large , ses gros favoris roux ébouriffés, regardant à chaque minute la galerie. Le tressaillement de ses sourcils semblait dire : « Allons I allons... viendront-ils? La rosée est essuyée, le soleil monte, les chiens n'auront pas de nez, il se fait tard. » Puis , s'adressant aux veneurs, il se fâchait :
• Yokel, raccourcis donc tes longes ; faut-il que je te dise encore que plus tes longes sont longues, moins tu peux retenir tes chiens?... Kasper , est-ce que c'est une manière de porter sa trompe sur l'épaule droite?... Si tu crois te distinguer par ce moyen, tu as tort. »
Et, se remettant à marcher, il bredouillait des paroles confuses.
Mais enfin, vers sept heures, la haute porte de la grande salle s'ouvrit à deux battants, et tous les invités, seigneurs et nobles dames, en costume de chasse, défilèrent sur la galerie, Vittikâb en tête. Seul de tout ce monde , le Comte-Sauvage avait conservé l'ancien costume de chasse : la veste de cuir épais, la jupe de daim^ les jambes nues ; il avait aussi repris son casque de fer, le bec retourné sur la nuque. Et quant au reste, il semblait joyeux, le vin perlait dans ses grosses moustaches fauves. A sa droite s*avançait la belle Vulfhild, relevant la tête comme un aigle blanc; lui, Vittikâb, avec ses larges épaules , son coa ramassé, ressemblait à un vieux lammergeyer ' qui rit en lui-même en s'élançant de son rocher, et qui croit déjà sentir une proie saigner sous ses grifTes. Il n'avait pu s'empêcher de se griser un peu, mais pas tout à fait.
Derrière lui tout était or et soie, à la nouvelle mode du temps; car le luxe grandissait de jour en jour, et plus d'un petit seigneur vendait son coin de terre pour aller à la cour en beaux habits : on aurait eu honte du Comte- Sauvage, s'il n'avait pas été le Comte-Sauvage, seigneur du Veierschloss^ du Hôwald et du Losser.
Comme il descendait le grand escalier, regardant ses chiens et ses chevaux par-dessus la rampe, il s'écria :
• Honeckl
—Monseigneur? répondit le veneur en s'a-
• Aigl« d«f AlpM.
vançant^ la tête découverte et les plumes de son feutre balayant les marches.
— Eh bien I fit-il d'un ton de bonne humeur, qu'est-ce que tu nous promets? Tu n'as pas manqué de te rappeler que nous chassons aujourd'hui devant les plus fameux chasseurs du Schwartzwald , des Ardennes et des Vosges, nos rivaux et nos maîtres? •
n disait cela par galanterie, regardant quelques margraves et burgraves forestiers, tels que Hatto le vieux, de Triefels, Lazarus Schwendi du Haut-Landsberg, et d'autres qui se faisaient gloire de la chasse, et qui furent vraiment flattés de ce compliment dans la bouche d'un Burckar. Honeck, penché, ne disait encore rien ; Vittikâb reprit :
t Oui, nous allons avoir des juges cette fois. Parle donc ; peux-tu nous promettre un gibier digne d'eux et de nous ? >
Alors Honeck, se relevant, répondit gravement :
t Monseigneur, j'ose vous le promettre ; la chasse sera belle : saint Hubert nous envoie un gibier digne des Burckar et de leurs nobles hôtes. >
n ne voulut pas en dire davantage, pour laisser à tous le plaisir de la surprise. Aussi tous crurent qu'il s'agissait de quelque sanglier énorme, et Vittikâb souriant dit :
« A la bonne heure î Puisqu'il en est ainsi , tu vas sonner toi-même le départ; ce sera ta récompense. Allons, messeigneurs, à cheval ! >
Tous les invités se répandirent aussitôt dans la cour, les uns aidant leurs dames à se mettre en selle, les autres sautant à cheval. Puis chacun prit sa place : Rotherick et Vulfhild en première ligne, Vittikâb, devant, pour conduire la chasse, Honeck, à cheval, de côté, pour laisser passer la cavalcade, les veneurs, derrière, avec les chiens.
Quand maître Zaphéri vit tout en ordre, il emboucha sa trompe et sonna le départ, comme lui seul, ou Vittikâb, savait le sonner: le Veierschloss et les montagnes d'alentour en retentissaient comme une cloche* et les échos lointains y répondaient. La cavalcade partit au milieu des hurlements de la meute.
Mais alors on vit quelque chose d'étrange, quelque chose, monsieur Théodore, qui dut bien faire réfléchir lés assistants, car c'était un signe, et le Seigneur du ciel ne marque de tels signes. que dans les grandes occasions; il avait décidé que le Burckar serait puni en ce jour, et voulut marquer d'avance un signe de sa colère , afin que chacun y réfléchit plus tard, et sût que tout vient de Dieu et que hen n'arrive par hasard.
Or, conmie Vittikâb, le meilleur cavalier ob
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temps, et qui toute sa vie n'avait fait que mouler des chevaux presque indomptés, allait passer le pont, tout à coup son cheval s'arrêta. D'abord cela le surprit, car c'était un excellent cheval, qu^il avait monté bien des fois., et choisi lui-même pour cette chasse. C'est pourquoi il voulut le porter en avant avec douceur, mais le cheval ne bougeait pas. Alors le comte donna de Téperon, mais le cheval se cabra, cherchant à le désarçonner; et toute la cavalcade arrêtée recula pour éviter les ruades. Vittikâb devint tout pâle d'indignation, et, de sa main de fer relevant la bête sur les jarrets, il \m força de se dresser debout , de sorte que le casque du comte tinta trois fois contre les dents de la herse; puis courbé sur le cou du cheval comme un loup qu'il était, le Burckar enfonça ses éperons avec tant de force, que l'animal furieux, la crinière droite, les naseaux frissonnants, partit comme la foudre ; et tous les autres suivirent de même.
Ceux qui se trouvaient sous la porte, entre les baies du corps-de-garde, ne virent que des croupes en l'air, des queues flottantes, des fers martelant le pavé, et de longues robes se tordant sur les côtés comme des étendards. Cela ne dura qu'une seconde entre les murs de l'avancée, mais ce fut une vision terrible, et longtemps encore, à travers les hurlements des chiens et le grondement de la trompe de Honeck, ce roulement du galop s'entendit au loin, comme le bruit de cent marteaux fi*appaut Tenclume.
Enfin Honeck, à son tout*, lança son cheval, et les autres veneurs suivirent à pied, entraînés par leurs chiens.
Une fois hors des glacis, la cavalcade monta directement la côte du Galsenberg en face, pour gagner les bois. Rébock, le second veneur, galopait à côté, ayant reçu l'ordre de poster les chasseurs autour de la retraite de Tanimal, et de donner trois coups de trompe, lorsque tous les postes seraient établis, pour avertir Honeck de lâcher les chiens.
Zaphéri conduisait la meute par le fond de la vallée à gauche ; en longeant le lac, il devMt gagner le défilé des Sureaux, puis les marais du Losser, d'où partait la piste vers le plateau des Trois-Épis.
Le temps était magnifique, pas un nuage ne traversait le ciel immense; les vieux chênes que l'automne commençait à brunir, et les hauts sapins formaient autour du lac une large couronne verdoyante et se peignaient dans ses abîmes bleuâtres, comme les fleurs des prés, la mousse et les herbes, dans une source d'eau vive qu'elles couvrent et abritent contre le vent. Les jappements d'impatience de la meute
s'entendaient d'une lieue. Honeck, tout en galopant, se retournait pour voir la cavalcade; elle flottait au-dessus des bruyères et des broussailles, comme une banderole aux mille couleurs : c'était admirable I mais au bout de deux minutes elle disparut sous bois. Alors le veneur suivit la meute de plus près^ en criant :
• Tout va bien I tout va bien ! Dans une ou deux heures, on verra de belles choses. Allons, taisez-vous, braillards I un peu de patience, vous aurez le temps de hurler; ceux qui crient le plus fort ne donnent pas le meilleur coup de dents. »
Et les chiens redoublaient leurs cris^ à mesure qu'on s'enfonçait dans le ravin bordé de rochers» à pic.
C'est cela qu'un peintre devrait voir, monsieur Théodore, une meute partant pour la chasse, une grande meute de chiens-loups attachés par six, huit et dix, le nez en l'air^ se bousculant, grimpant les uns sur les autres pour aller plus vite, criant d'une voix plaintive. Les premiers qui sautent le ruisseau traînant lo6 derniers, qui tournent trois et quatre fois dans l'eau tes pattes en l'air, sans perdre un cpup de gueule, tant l'impatience de la chasse les possède; et^ lès veneurs qui résistent toujours, en s'affermissant sur leurs jambes à chaque pas, car s'ils tombaient, les chiens les traîneraient au galop sans regarder en arrière ; et les rochers, les broussailles, la lumière tremblotant sur tout cela... .Oui, c'est quelque chose à voir, je vous en réponds. Et le contentement des veneurs, la joie de marcher, de courir, l'espoir d'arriver les premiers, de se distinguer : tout cela^ c'est à peindre aussi.
Honeck n'avait jamai-s eu meilleure confiance. Mais quand, au bout d'une heure, la lumière commença d'entrer dans le défilé, et que les chiens^ arrivant dans les roseaux du Losser, sentirent la piste, il eut des craintes véritables, car d'un seul coup les jappements se changèrent en aboiements si sauvages, si plaintifs et si furieux, qu'on ne pouvait les comparer qu'aux hurlements des loups affamés, lorsque assis dans la neige, le nez entre les pattes et les flancs creux, ils s'appellent d'une montagne à l'autre peur attaquer les étables. Et ce n'est pas étonnant, car ces chiens burckars avaient du sang de loup en eux comme leur maître, et par moments ils redevenaient loups tout à fait, soit par la manière de chasser, soit par celle de s'asseoir, de s'étendre ou de hurler.
Honeck donc, en entendant ce chant de mort, eut peur que l'animal, averti d'avance
I,A MAISON FORESTIÈRE
Hlsoum! IllsouDi! Ostmoll iPa|c SS.)
et de trâs-loio, ne franchit l'enceinte avant qne les chasseurs ne fussent postés.
■ Le diable vous étrangle 1 s'écriait-il. A-t-on jamais vu quelque chose de pareil 1 Voulezvous bien vous taire, imbéciles d'animaux 1 Ne voyez-vous pas que la bête va détaler t >
Mais il avait beau crier, les chiens burckars, la tête ea l'air, regardant le ciel, les yeux mélancoliques, n'en continuèrent pas moins leur chant lugiïbre. Zaphèri, dans cette extrémité, eut un trait qui montre le vrai chasseur. Comme il ne pouvait frapper les chiens, de peur de les faire crier encore plus fort, il partit ventre à terre devant eux, en criant aux veneurs :
« Tenez ferme 1 •
Alora les chiens, croyant qu'il couiiait sur
la bâte, se turent et se mirent à tirer sur lenn laisses avec une fureur incroyable. Dans le même instant, les trois coups de trompe de Rébock retentirent au haut de la montagne, et^oneck, tout joyeux de voir que les chiens donneraient avec ensemble, les fit découpler aussitôt. En deux secondes, il n'y en avait plus un dans la vallée. Tous h droite, àgaa* che, lé long des roches, dans les bruyèi'es et les ronces, à trois ou quatre cents pieds sur la cAte, le nez à terre, se gUssaient, coulaient, bondissaient, se bousculaient et marchaient sur la piste.
« Pourvu que l'animal ne soit pas sorti de l'enceinte, avant que les postes n'aient éti pris 1 ■ cria Houeck.
Tous les veneurs pensaient la même cboM
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tb virent Hji k comte Uncj sur le loiUec da lie .
Zaphéri, pour voir reusemble de la chasse, et 8*as8urer que les relais donneraient à propos, piqua tout droit sor la rodie plate qui domine ce p&té de montagnes. Un quart d'heure après, il attachait son cheval au pied de la roche, à une broHssaille, et grimpait sur le plateau, en s'accrochant des pieds et des mains. Lorsqu'il arriva, embrassant l'immense horizon bleu&tre du regard, avec toutes les cimes inférieures, les vallées verdoyantes, les rochers et les pics, et la plaiae du Pfûatinat sur sa gauche à perte de vue, en un coup d'œil il reconnut tpus tes postes et l'état de la chasse.
Les premiers chiens Uchés avaient déjà dépassé la caverne des Trois-Épis, preuve que l'animal ne s'y trouvait plus. Mais avant de pnndre nn parti, le veneur attendit encore
quelques instants; il voyait A deux outrait mille mètres sur sa droite, la longue file des chiens burckars, remontant et suivant toutes lec sinuosités de ta piste aves leur nez, comme vous pourriez, monsieur Théodore, suivre une ligne sur le papier avec votre crayon ; pas un ne suivait l'autre sans avoir fait le tour du crochet, ce qui montre les bons chiens, qui ne sa fient qu'à eux-mêmes. Et c'est ainsi qu'ils arrivèrent l'un après l'autre à la caverne de la béte et qu'ils y entrèrent, puis en repartirent, pour galoper avec une nouvelle ardeur sur l'autre versant de la montagne.
' Honeck, ne conservant plus de doute sur le départ de l'animal, emboucha sa trompe pear annoncer l'événement à la chasse. A peine avait-il sonné, que la trompe de Vittikâb lui
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répondait du fond de Tablme, et qu'aussitôt 11 vit le Comte-Sauvage déboucher de son poste ventre à terre, sur les pas du chien qui tenait la tête de la meute. Deux ou trois autres vieux chasseurs, Hatto de Triefels,Lazarus Schwendi, Elias RouÎDfacher, suivaient le comte à toute bride ; puis Vulfhild partit à son tour comme \m aigle les ailes déployées, sa longue robe flottant derrière elle, et, successivement, tous les autres arrivèrent.
Honeck alors, voyant la meute lancée hors de Tenceinte, sonna le départ du premier relais, et la chasse se fit avec plus d'ensemble; soixante chiens en avant et cinquante chevaux en arrière. C'était un merveilleux spectacle.
Après avoir contemplé un instant la chasse, et s'être dit que Vittikâb, son maître, était toujours le premier chasseur de la vieille Allemagne, que d'un regard il reconnaissait^ mieux que n'importe lequel les fausses sorties des véritables, et savait serrer la bête de *ptu8 près, l'attention de Honeck se porta naturellement sur l'animal poursuivi parla meute, et c'est alors qu'il fut vraiment confondu de ses ruses étranges, de ses ressources, et de ses allures difTèrentes de toutes cellesades autres gibiers du Hôwald.
D'abord, il reconnut que jamais cet animal ne se découvrait, qu'il se tenait toujours sous bois^ et plutôt à la lisière que dans l'intérieur, pour voir l'ennemi venir de plus loin. Cela lui fut facile à reconnaître, car de seconde en seconde, il voyait des files de chiens entrer dans la forêt, puis en sortir, sans jamais s'écarter des lisières, et des files de cavaliers arriver ensuite dans les mêmes directions. En outre, il se convainquit que la bête, lorsqu'elle se voyait trop pressée, se dérobait à la poursuite en grimpant sur un arbre, car parfois les chiens arrivaient en masse, comme sûrs de la piste, puis tout à coup ils s'arrêtaient, tournaient en hurlant, le nez en l'air, et finissaient par revenir sur leurs propres traces.
Au bout de deux grandes heures, après beaucoup de détours, la chasse partit tout à coup comme lèvent, Vittikâb en tête, vers les cimes inférieures touchant la plaine. Alors, le son des trompes s'afiaiblit de plus en plus, et finit par se perdre dans l'immensité; seulement, à de grands intervalles, le chant de la trompe du Comte-Sauvage s'entendait encore, passant dans les airs comme im souille de la brise. En ce moment, la chasse était à plus de trois Ueues derrière le Losser; deux relais placés sur le Gaïsenberg n'avaient pu donner.
Le jour devenait de plus en plus ardent, et Honeck, sur sa roche, ne voyant plus rien,
allait redescendre, quand au loin, bien loin, le son plus fort de la trompe du comte, qu'il aurait reconnu entre mille, le retint II écouta, regardant avec une attention extrême : la voix des chiens remontait confusément les échos ; puis, subitement à ime demi-heue de la roche, Vittikâb parut seul, filant sur la lisière des forêts comme un éclair. Il sonnait, sonnait d'un soufUe puissant et net qui faisait frissonner les bois. Quelques autres trompes, plus éloignées, commençaient aussi à s'entendre; toute la chasse revenait après un immense circuit.
« Je parierais, se dit le veneur, que Vittikâb est seul sur la vraie piste ; quoique le diable lui-même n*y reconnaisse rien, je me fierais a lui. •
Et, ce qui le réjouit beaucoup alors, ce qui fit tressaillir son cœur, c'est que la voix du vieux Tobie, un grand gueulard, le meilleur nez et la meilleure voix de la meute, c'est que la voix de ToMe se mit à frapper les échos à temps égaux, et qu5 de seconde en seconde, à cet appel, se mêlait le grondement de la trompe, d'où Ton pouvait reconnaître que le comte, appuyait le vieux limier.
En effet, quelques instants après, Zaphéri les vit passer l'un derrière l'autre à deux mille ' mètres sous la roche; seulement Tobie n'était pas seul, plus de cent chiens galopaient avec lui tellement serrés qu'on aurait cru, de cette hauteur, pouvoir les couvrir de la main. Ils ne firent que traverser la gorge des Hérons. - Une minute après, le vieux Hatto, puis Rouffacher, puis quelques autres seigneurs, enfin Vulfhild, traversèrent aussi le défilé. A la tête d'une seconde bande était le vieux Rotherick, reconnaissable à sa haute taille et aux plumes rouges de sa toque.
« Ha 1 ha 1 se dit Honeck, la chasse va con* tinuer par ici. •
Et il devint de plus en plus attentif. Gomme il regardait, ne songeant plus à la chaleur, tout à coup, près de lui, dans la brèche du rocher pleine de broussailles, la voix haletante de Rébock l'appela :
• Maître Honeck I •
Alors lui, se retournant :
a Tiens, c'est toi, Rébock I fit-il.
—Oui, c'est moi ; je viens d'attacher mon cheval près du vôtre. Quel animal, maître Zaphéri, quel animal nous avons lancé I C'est celui-là qui peut se vanter de conduire les gens par le nez. Dieu du ciel, nous a-t-il fait courir I
—Oui, oui, répondit brusquement le grand veneur, j'ai tout vu. C'est égal, c'est une belle chasse; moi, je ne pouvais pas êtie de la par-
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tie*, mais, quand on voit chasser le Comte- Sauvage, on est fier tout de même d'avoir un pareil maître. *
— Ça, c'est vrai, maître Honeck; seulement, voyez- vous, nous avons à craindre de ne pas forcer la bête.
—Eh bien ! eh bien I on la forcera demain ; ce qu'on a tout de suite ne vaut pas la peine qu'on le ramasse. Mais taisons-nous ; maintenant ça recommence par ici : Écoute f »
La trompe de Vittikâb grondait comme le tonnerre dans la vallée. Honeck se pencha; il ne vit pas le comte, mais toute la meute qui se dirigeait comme une flèche vers une gorge profonde, à cinq ou six cents pas sur la gauche du plateau : c'est la gorge du Pot-de-Fer; on l'appelle ainsi, parce qu'elle se termine en cul-de-sac par une roche noire de cent pieds, debout au fond et creusée en forme de pot. La gorge elle-même, en fer à cheval, est bordée des deux côtés par des rochers à pic. Honeck, en voyant les chiens partis dans cette direction, fit entendre un cri :
t Nous la tenons... Elle est entrée dans le Pot-de-Fer !
—Maître Honeck, dit Rébock, je voudrais bien le croire ; mais, sauf votre respect, elle est trop maligne pour ça.
— C'est une bête étrangère qui ne connaît pas encore le pays , s'écria Zaphéri , » en redescendant la brèche.
Rébock le suivit à moitié convaincu. Au pied du plateau, ils remontèrent à cheval, et, longeant la crête, cinq minutes après ils arrivaient à cinquante pas du précipice. Honeck, qui ne se possédait plus de joie, sautant à terre et jetant la bride à l'autre, s'écria :
« Eh bien I eh bien I tu l'entends f... la bataille est déjà commencée... Est-ce que j'avais raison ? •
Et, sans attendre la réponse, il courut à travers les broussailles, tandis que Rébock mettait aussi pied à terre, et se dépêchait d'attacher les chevaux au tronc d'un petit hêtre. Cela fait, il rejoignit Honeck en courant. ^ ÎJn grand bourdonnement de voix et de cris arrivait au-dessus du Pot-de-Fer; il était facile de reconnaître aux hurlements, aux claquements des mâchoires, aux bruissements de toute sorte qui s'élevaient de l'abîme, que toute la meute donnait à la fois, et que la bête résistait avec rage.
Les deux veneurs, frémissant d'enthousiasme, s'avancèrent jusqu'au bord du précipice et s'inclinèrent pour voir ce qui se passait en bas ; mais à peine eurent-ils regardé qu'ils devinrent tout pâles. C'est qu'ils voyaient une chose qu'on n'avait jamais vue avant eux,
monsieur Théodore, et plaise à Dieu qu'on n'en voie jamais de semblable par la suite des temps!
Et d'abord figu'rez-vous cet imm ense enton noir large de cent pieds, profond de soixante, avec ses rochers à pic^ luisants comme du bronze, où coule une eau plus froide que là glace, été comme hiver. Au-dessus le soleil chauffe les Bruyères, les insectes tourbillonnent par milliards, on sent la vie et la chaleur qui vous arrivent de tous côtés; mais, dans l'intérieur de cette espèce de bastion, le soleU. ne luit qu'en plein midi. Quand vous regardez au fond, vous voyez d'abord cinq ou cix vieux houx qui veulent toute la chaleur pour eux, et s'étendent les branches en avant pour l'empêcher de descendre. Plus bas, à travers leurs feuilles, vous découvrez un tas de roches tranchantes, entre lesquelles coule un fldet d'eau sur des cailloux noirs.
Le Seigneur n'a rien mis là-dedans pour l'agrément des yeux ; il n'y a ni mousse, ni verdure , ni rien : c'est un véritable coupegorge. On y prend quelquefois de jeunes loups et déjeunes renards, mais jamais des vieux; parce qu'une fois qu'ils ont eu le bonheur d'en sortir, l'idée ne leur vient plus d'y rentrer.
La seule chose un peu curieuse qu'on y trouve, c'est un trou rond, en forme de porte, à dix ou douze pieds au-dessus du ruisseau, et juste au milieu de la roche noire du fond. D'où vient ce trou ? Je n'en sais rien; c'est une chose naturelle, comme on en voit tant d'autres, et qui semble avoir été faite par les hommes. Quelques gros quartiers de roc audessous vous aident à y monter, mais à quoi bon ? n n'y a pas quatre pieds de profondeur.
Eh bien, à cinquante ou soixante mètres sur leur gauche, Rébock et Honeck virent dans cette espèce déniche un être poilu comme un ours, haut de six pieds, et qui n'était ni homme ni bête ; car s'il avait deux jambes comme nous , des jambes sèches un peu cagneuses, il avait aussi des gpiffes; s'il avait des bras, il avait aussi des mains longues d'une aune ; s'il avait une tête d'homme, avec des yeux en face, il avait aussi des oreilles de loup, un nez plat, la lèvre fendue au milieu, laissant voir d'énormes dents blanches ; et, de plus, il avait une telle abondance de cheveux jaunâtres, qu'ils lui tombaient tout autour de de ses grosses épaules comme une crinière. Et, si cet être était naturellement horrible à voir, on peut se figurer sa mine lorsqu'il se battait contre les chiens burckars, faisant tourbillonner avec une foroB terrible, une branche énorme arrachée au tronc d'un vieux diêne tombé en travers du précipice, roulant
ses yeux, retroussant ses lèvres pour montrer les dents, et hurlant d'une voix aussi lugubre que les vents d'Mver sur le Erapenfelz. Oui, on peut comprendre la stupéfaction des deux veneurs devant un pareil spectacle.
Quant aux chiens burckars, on peut aussi se figurer leur fureur; car vous saurez que plus les chiens sont étonnés de voir un être affreux, plus aussi, quand ils Tattaquent, leur acharnement est terrible ; à force d'avoir peur, ils deviennent sauvages, et c'est pour cela qu'ils ne reculaient pas devant ce monstre.
C'était une bataille épouvantable, ime véritable bataille de la fosse aux lions, dont parlent les saintes Écritures. Les chiens faisaient des sauts de quinze pieds, tantôt séparés, tantôt tous ensemble, par-dessus les quartiers de roc pour attraper la niche, on ne voyait que leurs gueules en Tair, pleines d'écume; puis ils retombaieilt au-dessous, les reins cassés, la tête aplatie, ou traînant la patte avec des hurlements qui s'entendaient d'une demilieue. Quelques-uns I étendus le long du ruisseau, tournaient un peu la tête pour lapper quelques gouttes d'eau; d'autres se sauvaient en regardant derrière eux d'un air de fureur, sans avoir le courage de revenir ; d'autres, en retard, accouraient la gueule ouverte jusqu'aux oreilles, et, sans reprendre haleine, ils entraient dans la masse pour bondir, mordre et retomber.
Le monstre, lui, poussait des hoquets comme un bûcheron à l'ouvrage ; on ne voyait que ses deux longs bras velus en l'air, sa grosse tête au-dessous, sa crinière sautant sur le dos à chaque coup, et ses jambes, déchirées et saignantes, écartées pour bien tenir l'équilibre.
Le bruit dans cette gorge étroite, les hurlements et les plaintes, formaient comme un seul mugissement qui vous rendait sourd ; et les chauves-souris , les chouettes , tous les oiseaux de nuit qui se retirent par centaines aux approches du jour dans les crevasses du Potde-Fer, effrayés de ce vacarme, montaient, tourbillonnaient , effarés à la grande lumière du soleil , puis replongeaient éblouis dans \er, ténèbres.
Honeck remarqua quelques vieux chiens qui se glissaient le long de la roche, au lieu de venir en face , surtout le vieux Tobie qui, d'habitude, prenait le sanglier à l'oreille ; il le vit trois ou quatre fois fléchir les reins comme pour bondir , puis, jugeant que la distance était encore trop grande, se rapprocher un peu plus, les yeux luisants comme deux chandelles ; il s'en réjouissait et en frémissait à la fois; car, de voir le monstre assommer
ses meilleurs chiens et de ne pas savoir si c'était un homme ou un animal, la sueur loi coulait le. long des tempes, mais il n'osait souhaiter sa mort.
Or, au milieu de ce grand tumnlte, la trompe de Vittikâb se fit enfin entendre; il entrait dans l'autre tournant de la gorge, et le son prolongé de l'airain, grandissant au fond de l'abîme, couvrait déjà les autres bruits, comme le roulement du tonnerre celui des torrents, de la pluie et des vents. Bientôt même le galop de son cheval sur les cailloux s'entendit avec les mugissements de 'la trompe ; mais au plus fort de ce terrible hallali, et comme il frappait déjà la roche en £ace, un son bref et rauque traversa le précipice, et tout se tut : on n'entendit plus que les hurlements de la bataille.
Honeck et Rébock se retournèrent, et qu'estce qu'ils virent? Vittikâb, au coude de la gorge, pâle comme la mort, rejeté en arrière, la bouche béante, les yeux écarquillés, se retenant des deux mains à la bride, et son cheval debout, la crinière droite, les jarrets repliés et la croupe presque contre terre. La figure du Comte-Sauvage, cette figure terrible, exprimait tellement bien l'épouvante, que les deux veneurs crurent voir une espèce de revenant, et tous deux sentirent un fiisson leur passer sur le corps.
Au même instant , l'animal poussait un cri de détresse épouvantable ; on aurait dit qu'il appelait Viltikâb à son secours, mais il était trop tard : Tobie avait fini par se rapprocher assez , il venait de lui sauter à la gorge , et te monstre, roulant de sa niche, tombait au milieu des chiens ; on ne voyait déjà plus que ses grands bras se relever en tremblotant au-dessus de toutes ces gueules dévorantes ; puis ils s'affaissèrent, et Tcyi n'entendit plus que les grondements sourds de la curée et le claquement des mâchoires .
Alors un cri terrible, un vrai cri d'aigle qui voit dénicher ses petits, retentit dans l'abtme, et Vittikâb, sa hache d'armes levée, tombasor cette masse de chiens, comme un lion sur une bande de loups, assommant, broyant, écrasant tout avec une fureur extraordinaire. En une seconde il fut couvert de sang et d'éclaboussures de cervelles, et se penchant tout à coup du haut de la selle, il saisit l'animal par sa crinière, et le releva comme une guenille au bout de son long bras, en criant d'une voix étranglée :
t Hâsoum ! Hâsoum I C'est moi I *
Hais ce n'était plus qu'un corps sans vie, pendant et saignant, la gorge ouverte, ses grandes jambes en pointe inanimées. Et quand
il l'eut regardé et qu'il le vit mort, Vittikàb poussant un sanglot lugubre, retendit devant lui en travers de la selle et partit ventre à terre.
En ce moment^ Honeck et Rébock se regardèrent; ils étaient si défaits et si pâles qu'ils se firent peur Tun à l'autre.
« Au cbâteaul * dit Honeck en grelottant.
Ils coururent à leurs chevaux et sautèrent en selle; puis, coupant au court, ils descendirent à toute bride la côte des bruyères vers le Yeierschloss.
En atteignant la base de la montagne, ils virent déjà le comte lancé sur le sentier du lac^ tenant toujours le corps en travers de sa selle^ tandis que lui, courbé, le nez en griffe, les lèvres serrées et le casque pendu sur le dos , il regardait entre les oreilles de son cheval, et glissait comme le vent sur les bruyères. Loin, bien loin derrière lui, arrivaient les autres, seigneurs et nobles dames ; les longues robes et les panaches flottaient à la file; ils avaient vu passer le Comte-Sauvage devant eux : la consternation était partout,
Justement à la même heure, le capitaine Jacobus se promenait sur l'avancée. On devait donner au retour de la chasse un grand repas de fiançailles dans la cour du Yeierschloss; de grandes tables, couvertes de nappes magnifiques et de toute Targenterie pillée par les Burckar depuis mille ans, allaient d'un bout à Tautre. Ces fêtes ennuyaient le capitaine, il pensait que bientôt une jeune femme serait maltresse au château et qu'elle regarderait les vieux reiters du haut de sa grandeur; cette idée ne pouvait lui convenir, et depuis la veille il songeait à se mettre au service de Jean- Georges, comte Palatin, n se promenait de long en large, les mains sur le dos, en rêvant à cela, lorsqu'il découvrit dans la vallée, où commençaient à s'étendre les ombres de la côte, toute cette longue file de cavaliers tournant autour du lac au milieu d'un nuage de poussière.
• Allons, se dit-il , voilà déjà la chasse qui revient ; les noces vont commencer. *
n descendit prévenir le vacfUmeisUr ; et l'on avait à peine eu le temps de baisser le pont, que Vittikàb entrait comme la foudre, en criant : « Goôtz 1 qu'on aille chercher Goêtzl • d'une voix tellement éclatante, qu'on aurait dit le cri de guerre des Burckar.
Toutes les galeries et les escaliers se couvrirent de reiters et de trabans, comme pour soutenir un assaut; ils virent le comte sauter de son cheval, et déposer le corps de la béte sur la table d'honneuri au milieu des fleurs et
des vases d'or et d'argent. Sa figure était si défaite qu'on le reconnaissait à peine.
Deux ou trois reiters grimpant aussitôt à la tour des Martres chercher Goètz ; en même temps Honeck, Rébock, Hatto le vieux, Lazarus Schwendi, Yulfhild, Rotherick et cinquante autres s'engouffraient sous la porte. En un instant, toute la cour fut pleine de tumulte, de cris, de frémissements d'armes et de hennissements, qui se prolongeaient au loin sous toutes les voûtes du Yeierschloss.
Vittikàb , devant la table, jeta son casque à côté du corps de la bête; puis ses cheveux roux grisonnants collés sur le front, les mâchoires serrées, les yeux hors de la tête et les moustaches hérissées, il se mit à regarder les genSj qui tous penchés, à pied, à cheval, observaient le monstre, et le voyant la bouche pleine d'écume, la gorge d.échirée, ses oreilles de loup et sa grosse crinière rousse remplies de sang, frissonnaient en eux-mêmes et se demandaient d'où pouvait venir un être pareil.
Le comte, pâle, ne semblait pas faire attention à ces choses; il regardait sans voir, ses lèvres tremblaient. Mais lorsque des pas retentirent enfin sur le grand escalier, il se retourna brusquement; et comme le vieux Goêtz,penché sur la balustrade, les yeux écarquillés à la vue de la bête, restait immobile, saisi d'horreur, il lui cria :
t Tu n'as pas fait ce que je t'avais dit, GoôU !
— Monseigneur, je n'ai pas pu, répondit le vieillard, c'était plus fort que moL.. Je l'ai lâché!... J'ai pensé que le Seigneur aurait pitié de la pauvre créature : faites de moi ce qu'il vous plairai
— Il avait des entrailles, lui, dit alors le comte. Oui, le serviteur avait des entrailles, et le père n'en avait pas! •
Et voyant les gens étonnés, il sgouta d'une voix rauque, en montrant la béte :
«G'estmonfils !... G'estledemier Burckar!... Vingt ans je l'ai caché dans la tour des Martres. J'avais honte de lui. J'ai voulu le faire tuer. Je suis monté dire ça au vieux; il m'a prié, il s'est traîné sur les genoux. J'étais sourd! Le vieux Avait plus d'entrailles que le père, il Ta lâché! Il
En disant cela, le Burckar était comme fou ; tout le monde pâlissait.
t Écoutez^ reprit-il, c'était ma honte ; je pensais : « Il a ;des oreilles de loup; les Burckar ne sont donc plus des hommes, ce sont des animaux féroces, il faut que je le cache I » C'est le matlre, là-haut, qui a fait ça pour me punir! Vingt ans j'ai rêvé d'avoir des
enfants. J'ai massacré ceux des autres par envie, par jalousie. Ça me crevait le cœur de laisser périr la vieille race. Enfin j*ai pensé à Rolherick, tu sais, Rotherick, je suis allé te voir, j'ai ri ; si j'avais pu, je t'aurais étranglé, carje suisun Burckar, moi, je te hais toi et tous les tiens; mais j'ai ri, j'ai tout promis,tout donné : il me fallait ton beau sang. Je voulais des enfants à face humaine, de vrais enfants. Alors, j'ai dit de tuer l'autre I »
En parlant il s'animait de plus en plus; sa voix sourde devenait claire,
« C'est effrayant, dit-il, comme se parlant à lui-même, un père ordonner la mort de son enfant par orgueil. Ahl que je sois maudit, maudit dans les siècles des siècles t Oui, c'est effrayant. Avez-vous entendu raconter des histoires pareilles? — cria-t-il; — non, vous n'en avez pas entendu, il n'y a jamais rien eu de pareil depuis le commencement du monde. C'est le vieux de Landau qui est cause de tout. Ah! le misérable, sije pouvais le voir encore brûler I
Et criant de plus fort en plus fort :
t Le prêtre n'a pas menti! » dit-il.
Personne ne comprit ce qu'il voulait dire avec son vieux de Landau et son prêtre; Honeck seul se le rappela : la figure du vieillard qui traînait son petit-fils dans une paillasse, lui passa devant les yeux comme un éclair , et l'image de Tévêque Vemer aussi, maudissant le Burckar et criant sur les marches de la cathédrale, les mains étendues : « Soyez maudits I Que la vengeance d'en haut descende sur vous, car vous n'êtes pas des hommes, vous êtes des monstres I ■ Tout cela Honeck le vit en souvenir , et il comprit les paroles de Vittikâb.
Le Comte-Sauvage, lui, continuait de parler, et même il avait fini par sangloter; c'était affreux de voir un pareil homme sangloter ; plus d'un détournait la tête avec épouvante, mais il ne faisait plus attention à rien.
« C'est égal, criait-il, les hommes sont des lâches, ils sont cause de ce qui nous arrive ; ils nous ont laissés tout faire, voler, brûler, au lieu de se lever en masse, et de nous traquer comme des bêtes féroces. Oui, vous êtes des lâches, soyez tous maudits avec nous, misérables; si vous n'aviez pas été des lâches, nous n'en serions pas où nous en sommes. Mais celui-ci, qu'est-ce qu'il a fait pour être dévoré par les chiens? Ou'est-ce qu'il pouvait faire enfermé dans la tour? Pourquoi le maître d'en haut n'a-t-il pas eu pitié de la pauvre créature ? »
Et se jetant sur le monstre, les bras étendus, il 8d prit à fondre en larmes en criant :
« Oh ! mon pauvre enfant, tu payes pour les crimes de tes pères, tu payes pour moi, pour Rouch, pour Virimar, pour toute notre race maudite; est-ce juste? Non, non! C'est sur nous, les monstres, les vrais monstres, qne devait tomber la foudre. •
Longtemps il sanglota; c'était à vous fendre l'âme. Un grand nombre de reîters, voyant leur chef, cet homme si dur, si sauvage, pleurer conmie un enfant, s'en allaient, ne pouvant voir cela. Mais lui, se levant tout à coup et regardant la foule consternée, s'écria :
« J'ai pleuré? Vittikâb pleure! Ohl sije pouvais vous exterminer tous, pour le faire revivre un seul jour, je ne pleurerais pas I i
Ses yeux jaunes étincelèrent; tous les assistants eurent froide Puis, passant son bras sur sa face, il dit :
« Ah ! si vous l'aviez vu se battre I c'était un Burckar, un vrai Burckar : seul contre tous! Alors je l'ai reconnu.. . alors mes entrailles ont frémi... J'étais fier... oui, fier de lui... Sije pouvais le faire revivre... il serait votre maître! »
Et levant les deux mains :
• Rouch, Virimar, Zweitibold, vous tous, les anciens, ne viendi'ez-vous pas le réveiller? Laisserez-vous périr la vieille race? » cria-t-il d'une voix tellement forte, qu'on devait Tentendre de l'autre côté du lac.
Et le silence grandissait^ personne ne bougeait; on regardait, on écoutait, on croyait que les vieux brigands, les vieux pillards, les hommes terribles allaient sortir des caveaux, pour venir réveiller le monstre. Mais, au bout d'une minute, Vittikâb, baissant la tête, regarda Hâsoum quelques secondes et dit tout bas :
« C'est fini ! Voilà comment finissent les grandes races guerrières... elles finissent par des monstres ! Les autres, les renards, les Géroldseck, les Dagsbourg, peuvent venir maintenant se partager nos dépouilles, tout ce que nous avons conquis depuis mille ans 5 Qs ^ peuvent venir, ils n'entendront plus le cri de guerre des loups, qui les faisait trembler : tout est fini ! »
Puis, s'adressant à ses hommes :
«Trabans et reîters, leur dit-il en promenant sur eux ses yeux jaunes, prenez tout; cet or, cet argent, les trésors entassés dans le caveau de Virimar, tout cela est à vous, je vous le donne, emportez-le : que tout ce qui vient du pillage retourne au pillage ! »
Et, ses deux grands bras levés au-dessus de sa tête :
« Et maintenant, s'écria-t-il, que les vent? pleurent, que les oiseaux de nuit gémissent,
LA MAISON FORESTIÈRE
que les torrents se déchaînent, que toutes les voix da ciel et de la terre racontent de siècle en siècle cette lamentable histoire I Et que les pauvres gens, le soir au coin du feu, entendant ces choses, se disent tout bas : « Voici la grande chasse du Comte-Sauvage qui traverse la montagne ; voici que les trompes résonnent, que les chevaux hennissent et que les chiens burckars courent sur la trace de Hâsoum I » Qu'ils écoutent, et qu'ils se rappellent que làhaut est le maître, et que sans lui tout n*est rien ! ■
Alors il prit le monstre dans ses bras, et, l'embrassant avec fureur, il monta le grand escalier, au milieu du silence. Tous les assistants le virent traverser la galerie et disparaître dans sa caverne.
Aussitôt après, les trabans et les relters se précipitèrent sur Targenterie des tables; on enfonça les portes du caveau de Virimar, on chargea les chevaux, et Ton s'enfuit pêle-mêle. Margraves, burgraves, comtes, barons, veneurs et piqueurs, la vieille Hatvine elle-même sur sa mule, et Goôtz , s'en allèrent de ce lieu maudit. Au bout d'une heure, le Veierschloss était presque abandonné comme aujourd'hui. Honeck seul n'avait rien voulu preadre et restait dans la cour, attachant les chiens qui revenaient l'un après l'autre dans leurs niches par habitude ; il se faisait de terribles reproches sur ce qui venait d'arriver, s'attribuant tout le malheur, et se maudissant luimême d'avoir eu l'idée de chasser un animal extraordinaire. Il aimait Vittikâb, et regardait sa porte au miUeu de ces pensées désolantes.
Enfin, n'y tenant plus, il monta pour lui parler. Il entra et vit le Comte-Sauvage étendu sur son fils. Longtemps il regarda sans oser élever la voix. Vittikâb ne bougeait pas ; ce n'est qu'une demi-heure plus tard , qu'entendant Honeck remuer, il se releva, la figure trempée de larmes, et lui dit :
« Qu'est-ce que tu viens faire idl
—Maître, gardez-moi avec vous.
— ^Va-t'en, lui répondit le Burckar.
— Maître, dit Honeck, tous les autres sont partis ; il ne reste plus que moi pour vous servir.
— ^Je n'ai plus besoin qu'on me serve ! » répondit le comte en ouvrant la porte , et poussant le veneur dehors.
Honeck l'entendit refermer les verroux, et redescendit. U vit encore deux chiens qui venaient d'arriver , et les attacha dans leurs niches^ puis il monta dans sa chambre, prit son bâton et s'en alla. Il pensait obtenir facilement du service che7 quelque seigneur forestier, car ses talents pour la chasse étaient
connus dans tout le Hunds?ûck; mais son cœur éclatait en quittant ce vieux château des Burckar, où s'était passée sa jeunesse, et où tous ses ancêtres, de père en fils, avaient vécu depuis mille ans.
Il marchait au hasard, sans tourner la tête.
Enfin , à la nuit close, passant près du 6alsenberg, il voulut voir encore les vieilles tours qull avait saluées tant de fois de sa trompe, en venant du Hôwald. Il se mit donc à grimper à droite, au-dessus du lac, et, dans cette montée, il trouva en travers du chemiî e corps d'un reiter; ses camarades l'avaient assassiné pour avoir sa part de butin, ce qui dut arriver à plusieurs autres en cette nuit. Le veneur enjamba le corps et poursuivit sa route. Au haut de la côte, au milieu des bruyères, il s'assit sur une roche , et resta là bien avant dans la nuit, le bâton entre les genoux, ne pouvant se décider à descendre sur l'autre pente. La lune mélancolique montait dans l'azur sombre, le silence grandissait dans la montagne, et lui ne bougeait pas.
« Jlegarde, Honeck, regarde, se disait-il, voilà ton vieux nid. Maintenant tu t'en vas, et qui sait si tu pourras jamais le revoir! *
Il se désolait d'être cause de si grands malheurs sans l'avoir voulu ; les lai-mes lui coulaient sans bruit dans les moustaches. Il avait alors quarante ans, et si c'est tenible d'arracher un arbre à cet âge , pour le transplanter ailleurs, combien les racines du cœur de l'homme sont plus profondes I On peut dire qu'elles tiennent à toutes les pierres de la maison où nous avons été élevés ; voilà pourquoi, monsieur Théodore, les pauvres misérables tiennent tant à leur chaumière. Le Seigneur a fait cela dans sa sagesse comme tout le reste.
Or, taudis que Honeck se désolait en silence, tout à coup le feu se déclara dans le Veierschloss, d'abord dans le grenier à foin de la cavalerie burckare et dans le bûcher au fond de la seconde cour , des masses de fumée noire semée d'étincelles s'en élevèrent en colonnes sombres, et comme le temps était trèscalme, cette fumée s'arrondit sous la voûte du ciel en nuages. Puis les vieilles poutres et les bardeaux desséchés de Tan tique forteresse prirent feu comme de la paille, et bientôt la flamme, gagnant de proche en proche, grimpa le long des hautes tours , qu'elle finit par envelopper complètement. Le lac au-dessous reflétait cette épouvantable catastrophe et les ombres des milUers d'oiseaux de nuit s'enfuyant à tire-d'aile du vieux burg, à travers les éclairs de l'incendie.
Honeck comprit tout de suite que Vittikâb
LA MAISON FORESTIERE
. (PiwaM.)
avait mis le feu lui>même, et ne bougea point, sachant qu'il ne pouvait rien foire ni rien empêcher. Il regardait , muet d'épouvante. Mais ce qoi finît par lui déchirer le cœur, ce furent les hminissements des chevaux restés aux écuries, et les hurlements plaintifs des chiens qu'il avait attachés lui-même dans leurs niches : ils arrivaient à lui par-dessus le lac, comme des pleurs sans fin, et l'on pouvait se figurer leurs aouffï^nces à la chaleur toujours cn^ssante de cette fournaise.
Boneck en devint fou I il resta fou Dieu sait combien de temps. Ce qu'il y a de sûr, c'est que de pauvres bûcherons de Lembach le recueillirent, et qu'à la suite des temps, ayant recouvré la raison, et reconnaissant les grands enseignements de ces choses, il ne voulut pas
i«âevenir le valet â*an seigneur, et se fit b&cberon à Hématt, aux environs de Pirmasou; il prit une vie simple et laborieuse, épousait fille d'un bûcheron comme lui , et en eut des enfants.
Je descends de ce Eoneck.
Comme il avait sans doute do grandes lantea à expier , mais pas assez grandes pour que let descendante eussent le sort de ceux duBurckar son maître, notre âunille fut affligée seulement d'une sorte d'infirmité passagère : tom les automnes, l'un de nous tombe dans no sommeil profond qui dure de deux & trou jours ; cela correspond à l'époque de I& grande chasse où périt Hisoum et de l'iacendle da Veierschloss.
Zt si vous voulez savoir le fond de tout celi,
LA MAISON FORKSTIËRE.
le poul ma lirni m Iranblant lur le frimt de li Janiic BSk. [Paie 58.)
moDsieur Théodore, je tous dirai que le Comte-Sauvage revient alors en punition de ses crimes, et qu'il recommence, dans le HAwald, la chasse de son fils Hâsoum. Cette chasse part du Veierschloss, et elle descend dans la plaine du Palatinat; elle fait le tour du HundsrQck, en comprenant le Mont-Tonnerre; elle gagne les Vosges par Bitcbe, Lutzelstein et Lutzelbourg; elle descend jusqu'au Jura et finit par venir e'ablmer dans le lac.
Mais ce qu'il 7 a de plus extraordinaire, c'est que, tout le long de la route, le Burckar entraîne avec lui dea Ames des descendants de ses anciens serriteurs. Gela vous surprend conmia un coup de veut, votre esprit est rM6 d'un seul coup, votre corps reste endormi, et T<ms voilà parti, bondissant par-d«;8u> Les ro-
chers, les broussailles, les rivières, à la suite des terribles chiens burckars, soufilant dan«' des trompes à vous crever les joues, et criant : • Hallali I Hallali! • comme de véritsbl^Hnpossédés. Vous voyez passer tant do lacs, de mbntagnes, de pics, de rivières, vous avez tant d'éblouissements durant ces deux ou trois jours d^absence, qu'au réveil tout cela vous semble un rêve I
Voilà ce qm m'est arnvA pendant mon enfance, et voltà ce qui maintenant arrive à Lolse; si vous la voyiez, elle est là, les mains jointes, blanche comme de la cire : vous diries une sainte dans sa niche. Il ne convient pas que vous la voyiez; non, vous êtes ttop jeune, sans cela je vous la montrerais, et vous prieriez eu vouB>méme, car ce sommeil ressemble
LA MAISON FORESTIERS
à la mort. Le Burckar est venu prendre son âme la nuit dernière, au moment où les chiens hurlaient si fort... Où sont-ils maintenant?... sur les cimes du Jura, dans les gorges des Vosges, au fond du Schwartz-Wald î Qui pourrait le dire? •
Le père Frantz se tut ; et comme je le regardais, stupéfait de cette étrange histoire :
« Tai tenu, monsieur Théodore, dit-il, à TOUS raconter ces choses, car vous auriez pu faire des suppositions injustes à notre égard ; vous auriez pu croire que je vous cachais des actions mauvaises, que je me défiais de vous.
— Ah I père Honeck, m*écriai-je, jamais...
— Non, flt-il, avant tout la franchise: voyezvous, les mystères sontpour les gueux; quand on n'a rien à se reprocher, on peut tout dire.
— Eh bien! vous avez raison, père Frantz, lui répondis-je, et je vous remercie de votre confiance. Votre histoire renferme un grand enseignement : elle prouve que si les hommes se perfectionnent et deviennent meilleurs par le travail et la probité^ ils peuvent aussi descendre dans l'échelle des. êtres, par le développement des instincts animaux I Ceux qui se figurent qu*il suffit d'échapper à la justice humaine, ou d'être plus fort qu'elle , pour commettre impunément tous les crimes, feraient bien d'y réfléchir. »
Le vieux garde se leva sans répondre.
Le jour était venu dans l'intervalle, le petit jour trempé de fraîche rosée, et tout embaumé du parfum des bois. Nous sortîmes respirer le bon air du matin. Les oiseaux s'égosillaient autour de la maison forestière, le soleil montait entre les cimes des sapins.
« Est-ce que vous voulez toujours partir, monsieur Théodore? me demanda le père Honeck.
— Oui; si je pouvais rester ici, père Frantz, je serais le plus heureux des hommes ; mais il faut que je travaille, que je gagne ma vie... J'ai maintenant ma provision d'idées, je vais me remettre à l'ouvrage. Ah I si j'étais riche!...
-^Eh bien donc, allez vous reposer quelques heures ; je ne serai pas î&dïé non plus de taire xm petit somme. Tt
Il entra dans sa chambre, et moi je grimpai dans la mienne. Deux ou trois heures après le brave homme poussait ma porte^ et me voyant les yeux tout grands ouverts :
— Eh bien ! fit-il en souriant , ôtes-vous reposé?
— Oui» père Frantz, il me semble même ^e j'ai d^i^i, mais je n'en suis pas bien sûr.
— Allons, allons, dit-il d'un ton de bonne humeur, tout est pour le mieux. •
Et prenant mon sac par la courroie, il ajouta :
« Nous aUons casser une croûte ensemble et vider un verre de vin ; ensuite je vous reconduirai jusqu'aux Trois-Fontaines. »
En traversant la petite galerie couverte de chèvre-feuille, j'éprouvais un véritable serrement de cœur de ne pas donner un bon souhait à Lo!se ; le père Frantz s'en aperçut sans doute, car, s'arrêtant près de la porte, il me dit :
« Attendez ^ln peu, attendez I •
n entra, puis revint au bout d'une seconde et me fit signe d'approcher.
« Vous voilà maintenant sur votre départ, dit -il tout bas; venez!. . puisque vous partez, c'est tout naturel que vous la voyiez. »
Je m'approchai du Ut, et je vis Loîse endormie sous ses petits rideaux bleus, telle que me l'avait dépeinte le vieux garde. Elle me parut plus belle que je ne saurais le dire, et je compris alors combien je l'aimais. Au bout d'un instant, le vieillard, qui restait près de moi, contemplatif, murmui*a :
aQuandon pense quesonespritest ailleurs... c'est étrange pourtant I •
Et me regardant les larmes aux yeux :
« Si son âme était ici, fit-il, Loîse vous souhaiterait un bon voyage, et vous l'embrasseriez, n'est-ce pas?... Embrassez-la donc, il n'y a pas de mal. •
Je posai mes lèvres en tremblant sur le front de la jeune fille, et puis, grave, recueilU, le cœur plein de tristesse et d'amour, je suivis le vieillard, et pour la dernière fois je descendis l'escalier de la vieille galerie.
Après le déjeimer, le père Frantz me reconduisit jusqu'aux Trois-Fontaines. Nous étions bien émus en nous séparant.
« Bon voyage, monsieur Théodore, me dit le vieux garde en me serrant la main. Pensez quelquefois à nous. Et si vous revenez dans le Hundsrûck, n'oubUez pas la maison du père Frantz. »
Pour toute réponse, je jetai mes bras au cou du vieillard, et je l'embrassai longuement, fortement, comme on s'embrassc quand on se quitte pour toujours. Puis, sans dire une parole, car mon cœur éclatait, je pris le sentier des TroiS'Fontaines, et je m'enfonçai dans la sapinière. Mais après cinq minutes de marche, me voyant seul et songeant à tout ce que je venais d'abandonner : à cette vie paisible au milieu des bois, au bon vieux père Honeck, à Lolse, à ma chère petite Lois#, je ne pus me défendre de répandre deslarmes.
FIN DE LA MAISON FORESTIÈRE
iES
BOHÉMIENS
Pendant les grandes chaleurs de Tétè do 1849; Christian Wagner, garde-champétre A Hirschland, dans la Bavière rhénane, revenait un soir du Tannevtrald en longeant les bois, n pouvait bien être huit heures, la nuit commençait. Au loin dans la plaine, derrière les vergers, on voyait s'allumer les feux du village; les hautes grives se taisaient, les chouettes se mettaient en route.
C'est le bon moment pour les gardes-champétres, car on ne va pas secouer le poirier de son voisin en plein jour, et ceux qui veulent déterrer les navets ou les pommes de terre des autres ont Thabitude d'attendre que le soleil se couche, et de partir avant que la lune se lève.
Il faisait donc à peu près nuit, et Christian, les genoux plies, les reins allongés comme un vieux renard en quête, une main sur son chapeau à claque et l'autre sur la garde de son briquet, s'avançait tout doucement, tout doucement, flairant la brise, regardant à droite et à gauche et prêtant l'oreille.
Rien ne bougeait ; une bonne odeur de myrtilles et de mûres sauvages remplissait Tair tiède. De temps en temps un petit bruit sec
dans la haute futaie annonçait qu'une brindille desséchée par la grande chaleur venait de tomber, puis tout redevenait calme. Seulement^ du côté de Hirschland, des clameurs lointaines et le son d'une corne marquaient l'heure où rentre le bétail.
Tout cela finit par s'éteindre, et comme l'église tintait la demie, Christian allait reprendre le sentier du village entre les blés, quand regardant par hasard dans la gorge des Bouleaux, il vit au fond une grande flamme qui grimpait aux roches. C'était quelque chose de magnifique; les sapins autour semblaient beaucoup plus verts, les rochers plus rouges, et l'eau du ruisseau des Trois-Fontaines, coulant sous les ronces, brillait comme de Tor. Les étoiles regardaient par-dessus la montagne ; quelques figures noires s'agitaient autour de la flamme.
Wagner resta quelques instants comme émerveillé. Mais un garde-champêtre ne doit pas se laisser attendrir par de tels spectacles, il doit savoir pourquoi les gens font du feu sur la lisière des bois, et, s'il les trouve en contravention, il doit verbaliser.
C'est pourquoi Christian, au lieu de suivre sa première idée, entra dans l'anse des Bouleaux, en se tenant à Tintérieur de la forêt. A mesure qu'u 'Tprochait du feu, des voix joyeuses s'élevaient et s'abaissaient, riaient et chuchotaient; on aurait dit une bande de geais dans les cerisiers. Cela ne ressemblait pas à la langue du pays, et finalement, lorsque le garde se glissa derrière un grand chêne; > *Tente ou quarante pas de la Roche- Creuse, ju^es de sa surprise en voyant assis près du feu des ^us étrangers à la commune, des bohémieSé en grand nombre, venus de je ne sais où : des hommes, des femmes, des filles et des garçons, tous crépus, tous couverts de guenilles abominables.
Us étaient là, sur leur derrière, riant et jacassant entre eux, les uns un morceau de casquette sur l'oreille, les autres la tête nue. Les femmes avaient des sacs en grosse toile sur le dos, et dans leurs sacs, un, deux, et même trois enfants , qui regardaient avec leurs yeux noirs et brillants, comme des nichées de pies.
Les filles étaient aussi belles qu'il soit possible de se les figurer, bien faites de corps, les seins ronds, les bras minces^ les pieds nus et pas trop petits; elles n'avaient qu'une jupe trouée et quelques loques qui leur pendaient sous les bras. Ces créatures ne se gênaient pas pour s'asseoir dans l'herbe, les jambes sortant de leurs guenilles jusqu'aux genoux ; mais on leur pardonnait cela tout de même, à cause de leur innocence , de leurs grands yeux fendus en amande, de leurs dents blanches, et de leurs magnifiques cheveux noirs tordus sur la nuque en gros paquets, comme des queues de cheval.
Les garçons, malgré leurs grosses lèvres, avaient aussi bonne mine, et riaient de bon cœur. Les filles mangeaient des poires, les vieilles fumaient des pipes, et les hommesi étendus sur le dos, sifilaient comme des bouvreuils^ ou bien s'égayaient en eux-mêmes.
Le feu tourbillonnait là-dessus, éclairant le cresson des fontaines, les joncs, l'intérieur des taillis, et tout le tour de la gorge sombre.
Mais ce qui attira surtout l'attention de Christian, ce fut un vieux bohémien assis contre la roche, en pleine lumière. Il avait des cheveux crépus, blancs comme la neige, et la figure couleur de brique tellement ridée, qu'on distinguait à peine son nez, ses yeux, ses lèvres bleues et ses sourcils. On ne voyait que ride sur ride, comme une toile d'araignée très-fine, très^lélicate, mais remplie de crasse. Il ne bougeait pas et rêvassait; le long de ses
reins tombaient une sorte de couverture en poil de chèvre et d'autres vieux habits pour lui tenir chaud; une vieille, presque aussi renfrognée que lui, soulevait les braises avec une branche de bois vert, de sorte qu'il se dorlotait à la flamme comme un lézard au soleil.
Ces gens possédaient un trombone, oeux cymbales fêlées, une clarinette et une grosse caisscj avec une espèce de brouette où l'on traînait sans doute le vieux ; c'était tout leur bien 1 mais cela ne les rendait pas plus tristes : on voyait qu'ils se moquaient du tiers et du quart.
« Ah 1 les^eux , se disait Christian en lui« même; voyez, voyez ces filles qui mangoït des poires... je voudrais bien savoir où elles les ont prises; et ces grands flandrins qui mettent du bois au feu tant et plus, ils ne s'inquiètent pas d'où ça vient ; tout leur est bon, pourvu que çachauflTe... Attendez... attendez... je vais venir. »
Aussitôt il sortit de derrière son arbre et s'avança. Le silence s'établit autour du feu ; chacun le regardait, jusqu'aux petits. Le vieux seul continuait à rêvasser.
• Ah ça! vous autres, s'écria le garde, qui est-ce qui vous a permis d'allumer la forêt... Et d'où viennent ces poires? »
Personne ne répondit.
* t Vous avez l'air de ne pas comprendre, vous faites les sourds; mais il faudra bien marcher, bandits, s'écria Christian. De quel pays êtes-vous? Qu'est-ce que vous venez faire ici î Vous venez ravager nos jardins, n'est-ce pas? enlever les prunes, les poires, en attendant la saison du raisin? Nous connaissons cela depuis longtemps; nous connaissons votre espèce : vous êtes des loirs qui ne sont bons à rien qu'à détruire, à voler, à piller I Me répondrez-vous à la fin, tas de gueux, ou faudra-t-il que j'aille chercher la moitié du village ? »
Ainsi s'exprima Christian Wagner; mais personne ne disait mot, et comme il pâlissait de colère, le vieux ouvrit ses yeux jaunes lentement ; c'est à peine s'il pouvait soulever ses paupières ridées , et d'une voix forte il s'écria comme en rêve :
« Qui vient de parler ? Est-ce encore un de ceux qui disent : « Les fruits de la terre sont à nous ?» Oh ! Mahadi, jusqu'à quand supporteras-tu ces fourmis orgueilleuses ? Est-ce toi, gratteur de terre, qui fais pousser ces arbres et qui les couvres de feuilles?
• —Oui, c'est moi, dit Christian stupéfait de l'audace d'un pareil gueux, qui ne craignait pas d'apostropher l'autorité publique; .'Mii|
LES BOHEMIENS
c^est nous gui les avons plantés, c'est nous gui les avons couverts de fruits.
— Vous! v'îit le vieux avec un sourire étrange, ils étaient avant et seront encore après vous ; votre ombre ne sera plus sur la terre depuis des milliers de lunes, gu*ils monteront encore au ciel : les ombres passent, les ombres passent, la fin est proche I o
n finit par dire ces mots à voix basse , comme en songe.
Christian Wagner restait toujours là, regardant ce monde gui ne semblait pas effrayé , et gui l'observait même avec une sorte de calme. Alors il vit bien gu'un seul homme ne pourrait pas les emmener tous, et, sans ajouter un mot, il remonta la gorge pour aller au village chercher main-forte. De temps en temps il se retournait , pensant gue ces bohémiens seraient bien capables de s'enfuir ; mais ils ne bougeaient pas, et deux ou trois d'entre eux se levèrent pour aller prendre de nouvelles brassées de branches sèches et les jeter au feu.
Tout en courant, Christian réfléchissait aux paroles du vieux :
« Ahl les arbres poussent tout seuls... ahl les fruits sont à tout le monde, vieux gueux I se disait-il. Ahl c'est ainsi gue tu attagues Tordre public en paroles ; attends, je vais te dresser un procès-verbal soigné, chague mot sera dedans , et M. le procureur va t'arranger, toi et toute ta bande. «
Puis il se demandait à lui-même :
c Les ombres passent... les ombres passent I Qu'est-ce gue ça veut dire? Est-ce gue ça n'attaque pas le préfet, ça, et le maire et tout le payst Les ombres passent... On t'en fera voir des ombres, à la prison communale... Et la fin est proche... La fin de guoi? *
L'idée lui vint alors gue le vieux voulait parler de la fin du monde, car depuis guelgue teaips on Usait dans la gazette gu'une étoile devait toucher la terre avec sa gueue ; on appelait cela la comète , et c'était le savant docteur Zacharias Piper, de Colmar, gui prédisait ces choses.
i Est-ce gue le vieux voudrait parler de la comëteT se disait-il. C'est bien possible. Dans tous les cas , un garde-champétre ne connaît que son devoir. •
Il entrait alors dans la grande rue de Hirschland, pleine de fumiers, de charrettes et de fagots s'avançant des hangars , de sorte gu'on risque de se casser une jambe, après huit heures, au mUieu de la place, car les seules lumières du village sont les étoiles, et quelques lampes à l'intérieur des maisons.
Christian connaissait tous les détours de la rue. En passant, il entra chez le maître d'école
Zacharias Mutz, gui soupait justement avec un pot de lait caillé et des pommes de terre en robe de chambre.
• Zacharias, venez vite, lui dit-iL
—Qu'est-ce gui se passe?
—Arrivez I je n'ai pas le temps de vous raconter ça ; prenez un bâton, une pioche, n'importe guoi. •
Son air affairé surprit le père Mutz, gui se dépécha de mettre un tricorne et de le suivre. Un peu plus loin^ il entra chez Jacob Frœlich, le vigneron, membre du conseil municipal, et lui dit la même chose; puis chez Claude Bastian, le forestier; puis chez cing ou six autres, tous gens sérieux, dévoués à la propriété communale et pères de famille. Us le suivirent, les uns avec des goiurdins, les autres avec des fourches, se doutant bien gu'il s'agissait d'une affaire grave.
Les femmes sortaient aussi, regardant dans Tombre ; plusieurs envoyaient leurs garçons pour voir ce gue c'était; mais ils se joignaient à la troupe et ne revenaient plus. Et c'est ainsi gue le garde-champétre, accompagné d'une foule de monde, et de la moitié des chiens de Hirschland, aboyant, vous passant entre les jambes, atteignit la maison de M. le maire Hans Lœrich^ sur la petite place, au coin de la fontaine, juste en face de la vieille halle.
« Restez ici^ dit-il en ouvrant la porte de l'allée, je vais revenir. •
Il entra seul dans la salle ; mais plusieurs se tenaient au fond du vestibule, allongeant le cou pour entendre. Le pèro Lœrich, homme de cinguante ans environ, possédait du bien : des terres delabour, des prairies et des vignes; ses greniers abondaient en grains, en paille, en fourrage, ses caves en vins vieux et nouveaux, ses écuries en bétail de toute sorte. C'est pour vous dire gu'il tenait à la conservation de la propriété, et gu'U pardonnait plutôt à guelgu'un de dire gu'il n'y a pas de bon Dieu, gue de passer à travers une haie.
C'était, du reste, un homme solide, le front large, les cheveux bruns, le nez court, la bon-* che bien endentée. Il avait la main rude, la hanche musculeuse, le mollet rond et portait la culotte à l'ancienne mode.
Sa femme Bével, grande, sèche, osseuse, un peu rousse, faisait le ménage ; elle cuisait pour toute la maison, et n'était pas embarrassée de décharger seule une voiture de foin. — Lœrich et elle ne pensaient gu*à gagner , à gagner, à gagner...
Bével levait la nappe lorsgue Christian Wagner entra. •^
Le père Lœrich, après souper, sommeillait contre la boite de la vieille horloge.
t Qu'est-ce qu'il y a, Christian î dit-il en s'éveillant,
— n y a, monsieur le maire, qu'un tas de gueux sont en train de faire un grand feu au Réethâl, et qu'ils risquent d'allumer la forêt.
— La forêt communale?
— Oui, la forêt communale. •
Lœrich frémit.
« Et qui ça?
— Des bohémiens.
—Des bohémiens 1 II faut les assommer.
—Justement, je pensais aussi qu'il fallait les assommer, mais j'étais seul. Je leur ai fait les sommations, ils n'ont pas voulu venir.
— Ah! ils n'ont pas voulu venir I Bon... bon... nous allons les chercher. Kasper, Yéri, s'écria-t-il en ouvrant la porte de la cuisine, prenez vos bâtons.
— Il y a déjà du monde dehors, monsieur le maire.
—C'est bon, nous allons voir ça. Âhl ils ne veulent pas venir! »
Hans Lœrich mit un tricot de laine, pour être plus à son aise, il tira sur ses oreilles son bonnet de loutre , et saisit dans un coin ime grosse trique d'épine noire ; ses deux garçons de labour remirent leurs blouses, et puis, tous ensemble, le maire, ses garçons, le gardechampêtre, le maître d'école, Claude Bastian le forestier, FroëUch le vigneron, sortant de l'allée, traversèrent le village d'un bon pas.
La grande nouvelle s'était déjà répandue dans tout Hirschland ; les femmes se tenaient sur les portes, criant :
« Assommez-les I 3
Plusieurs, en apprenant que les zigeiners mangeaient des poires, auraient déjà voulu les voir pendus aux arbres. Pas un ne se rappelait ces paroles du Sauveur : « J'avais faim, et vous m'avez donné à manger; j'avais soif, et vous m'avez donné à boire; ce que vous avez fait pour moi, faites-le pour le moindre de vos frères, et mon Père vous le rendra au centuple I » Non, pas un des habitants de Hirschland ne se rappelait ces belles paroles ; c'étaient de mauvais chrétiens, des cœurs durs : l'amour de la propriété les rendait plus féroces que des sauvages.
En grimpant le chemin creux qui mène au Réethâl, derrière le village, Christian Wagner se mit à raconter les choses en détail. — Le père Lœrich ralentit le pas pour souftter, et dit :
« Écoutez bien, vous autres; si ces gueux
veulent faire de la résistance, nous les assommerons ; mais s'ils marchent de bonne volonté, nous les pousserons devant nous, comme un troupeau de chèvres. Kasper sera sur la droite du talus, Yéri sur la gauche, et les autres derrière. Puisque le vieux est si vieux qu'il pourrait rendre le dernier soupir entre nos mains, il faut se défier, ce serait une vilaine affaire ; on nous le ferait payer pour bon. Ainsi prenez garde. — Nous les amènerons tous au village, et nous les enfermerons dans la halle ; les fenêtres sont garnies de barreaux, ils ne s'échapperont pas de là, j'en réponds. Et demain je réunirai le conseil, municipal, pour délibérer sur ce qu'il faut faire de cette vermine. Nous ne pouvons pas les garder toujours; la place en prison manque souvent pour les autres gueux du pays, surtout pendant les récoltes. »
Tous les assistants trouvèrent que H. le maire avait raison. Et quelques instants après la troupe, débouchant au haut de la côte, à l'embranchement des deux chênes, découvrait les bohémiens à deux cents pas au-dessous, contre les rochers. Ils avaient toujours du feu. Quelques-uns dormaient étendus sur la mousse ; mais aux aboiements des chiens, tous se levèrent. T/ne vieille prit un tison de sapin qui flamboyait, et ses grands cheveux gris déroulés sur le dos^ son bras maigre en l'air, ses guenilles pendant le long de ses jambes sèches et brunes , elle s'avança hardiment avec une mine terrible, i
Il ne s'était pas passé deux secondes, que les trois chiens^ le grand gris de fer à queue traînante, et les deux autres bruns à tête de loup, dansaient autour d'elle aussi haut que la flamme; ils aboyaient d'une voix épouvantable, qui se prolongeait au loin dans les échos du Réethâl : toute la forêt semblait se réveiller.
Mais la vieille, son tison en l'air, n'avait pas peur ; et quand le père Lœrich parut le premier, étendant sa longue main jaune, elle s'écria :
a Viens-tu nourrir tes chiens avec la chair des vieillards et des enfants 1 »
Elle dit cela, la figure tellement bouleversée par l'indignation , que Lœrich s'arrêta stupéfait.
« Non, dit-il, ne crains rien , vieille, seulement il faut que vous veniez avec nous. •
Et se tournant vers Frœlich et Bàstian :
« Rappelez .donc vos chiens, s'écria-t-il; est-ce que c'est une manière de parler aux gens, de leur envoyer des chiens? »
Deux coups de sifflet rappelèrent ces animaux, qui grondaient sourdement; et lx)ute la troupe, armée de fourches et de bâtons, ap-
parut alors autour des bohémiens. Les paysans contemplaient ces gens d'un air étonné, principalement le vieux, qu'une jeune femme soutenait debout contre la roche, en face de la flamme. Deux jeunes zigeiners étaient allés prendre la brouette pour retendre dessus.
Ceux gui venaient pour assommer ces malheureux semblaient graves ; les deux garçons de labour du père Lœrich ne pouvaient détacher leurs regards des filles, qui les regariaient aussi avec leurs yeux noirs.
A la fin, le maître d'école Zacharias Mutz, qui s'était essuyé le front avec son mouchoir à carreaux, et replaçait son grand tricorne sur son chef à demi chauve, dit d'un ton grave :
a Ceci vous représente les histoires de la Bible, sans vouloir faire tort aux Saintes Écritures, bien entendu. Tenez , voilà le père Isaac, aux trois quarts aveugle, et bien capable de bénir Jacob au lieu d*Ésaû. Voici Rachel et Lia; elles n'ont pas de bracelets d'or, et leur père n'a pas de troupeaux ; mais c'est la même chose, puisqu'ils agrippent tout ce qu'ils trouvent, et que les troupeaux du premier venu sont leurs troupeaux, v
Comme il disait cela, la mine de Lœrich changea brusquement, et 8*adresàan*t à la vieille :
• Ah I ça, lui dit-il, d'où venez-vous, et où allez- vous? Article premier.
— Nous venons de Fréeland, près de Neustadt, répondit-elle, et nous allons en Alsace pour la saison des foires.
— Bon... Vous êtes donc partis tdut votre yilkige ensemble ?
— Oui, fit-elle, nous avons pris toutes nos provisions pour la route.
— Ah I ah I vos provisions, c'est votre trombone et vos clarinettes, dit le maire, oui... oui... et les pommes de terre des autres, et tout ce qui vous tombe sous la patte 1 nous ne vivons plus au temps d'Adam, vieille; c'est bon pour écrire dans le Messager boiteux^ ça. Allons, allons, il faut marcher. >
Alors le vieux d'une voix triste dit :
« Maire, tu ferais mieux de nous laisser suivre notre chemin. L'oiseau du ciel est bien libre d'aller où il veut, pourquoi ne le serionsnous pas?
— Vous allez marcher devant nous, s'écria Lœrich ; on ne brûle pas le bois de la commune comme de la paille, et Ton ne ravage pas les fruits de nos arbres sans qu'il en coûte quelque chose. Les hommes ne sont pas des oiseaux. Allons ! en route I »
Le vieux bohémien ne dit plus rien, il s'étendit sur la brouette; les femmes mirent sur lui quelques vieilles guenilles pour l'empê-
cher d'avoir froid. Puis un des leurs, un vigoureux garçon aux grands yeux noirs, à l'épaisse chevelure bleuâtre retombant sur son cou binin, le nez aquilin et les lèvres chenues, l'enleva comme une plume, marchant au milieu de la bande.
Easper et Yéri se tenaient sur les côtés du talus avec des branches de pin allumées; derrière arrivaient 1^ garden^hampétre , le maire et les autres.
Les bohémiens, femmes, garçons et filles, marchaient entre eux, portant les uns leurs enfants, les autres leur clarinette, leur trombone, leur cor de chasse. — Rien de beau comme cette troupe de gens s'avançant droits et fiers, les épaules nues^ les reins cambrés, les seins couleur de bronze, sous la lumière blanche de la résine.
Les deux garçons de Lœrich se retournaient à chaque instant, pour lancer un coup d'œil sur les deux plus belles filles de la bande : c'étaient deux filles de même taille, minces, légères et bien formées. De temps en temps ils se regardaient aussi l'un l'autre avec une expression étrange.
Les vieilles bohémiennes, tout en marchant, les pieds nus et gris dans la poussière, leurs vieilles guenilles relevées d'une main sur la hanche, continuaient à fumer leur pipe. Que leur faisait à elles de dormir ici ou là, sur la lisière d'un bois ou dans une halle ? Elles en avaient vu bien d'autres I Les petits aussi semblaient bien paisibles, pas un n'avait envie de pleurer; et tout en marchant, la tête hors du sac, ils regardaient les belles flammes de pin qui flottaient près d'eux, au revers du sentier, répandant leur poussière d'or dans les ténèbres.
C'est ainsi qu'on arriva sur les dix heures à Hirschland.
Tout le village était en l'air pour voir entrer ces gens. Toutes les fenêtres étaient garnies de figures; personne n'avait voulu se coucher avant l'arrivée des zigeiners, et l'on peut dire que le père Lœrich, Bastian, Zacharias Mutz, et les autres firent une entrée vraiment triomphante.
Tout le long de la rue,— tandis que le reflet des torches passait sur la façade des hangars, des vieilles masures décrépites, le long des toits en auvent et des petites palissades qm longent les jardins , — Tair bourdonnait de mille voix confuses :
c Les voilai... les voilà f ce sont eux... Ah! qu'ils ont l'air sauvage. Dieu du ciel, quels bandits ! >
Les filles se penchaient à leurs petites fenêtres entourées de vigne; les chiens sau-
LES BOHEMIENS
Uoncch en dcTiol fou. [Page S0.|
t^eat des niches en Becouaot leur chatoe, et tous les enrants, en sabots, roulaient derrière la bande. '
Les zigeiners s'avançaient sans regarder ni i droite ni à gauche, la tête haute et le pas Terme. Devant la maison du maire ou fit halte, car Hans Lœrich voulait montrer ces gens à sa femme; on n'en voyait pas tous les jours de pareils.
La mère Bével s'avança sur le seuil, et joignant les mains au-dessus de sa tête, elle s'écria :
I Jésus, Maria, Joseph I >
En regardant le vieux dans sa brouette, elle ne puts'empëcher de direà sonhommegui ri&it :
• Ça, Hans, c'est un vieux singe. >
On reprit ensuite le chemin de la halle. H. le
maire, tirant la clef de sa poche, ouvrit h grande porte à deux battants et s'écria :
■ Allons , allons , vous aures de la place id. U fait chand, vous pouvez laisser les fenêtres ouvertes ; les barreaux sont solides, •
Alors les bohémiens, deux à deux, trois à trois, gravirent tes marches extérieures et entrèrent dans la halle. Le grand beau garçon poussa doucement la brouette de marche en marche, jusque sur la plate-forme, pots iJ entra gravement é. son tour. Après guoi,Haiu Lœrich referma, mit la barre et dit d'un tm joyeux, en se retournant vers la foule :
■ Qu'on aille se coucher maintenant; nooi les tenons I »
Tout le monde aussitôt sa dispersa, causant de ces événements extraordlnairet.
LES BOHEMIENS
Or durant tont ce jour- il avait &it trèschaud, et vers le soir, au oomeDt où l'on ramenait lee bohémieQE, de petits coups de vent tiède répandaient les mille odeora de la forêt sur la plaine. C'est toujours un signe d'orage, surtout quand les arbres MssoDQent, gue les feuilles s'agitent , et que les hautes grives se taisent avant les dernières lueurs du crftpuscule.
Ualgré cela, comme les nuages s'élevuent eu Lorraine, et qu'ils avaient du chemin à
faire pour dépasser les cimes du Réeberg, l'orage ne s'étendit sur Uirschland qu'entre minuit et une heure, lorsque tout le monde dormait.
Depuis quelques instants Hans Lœrich , couché près de sa femme au fond de l'alcôve, entendait à travers son sommeil un grincement bizarre. C'était la porte de l'allée donnant sur la cour , que l'on avait oublié de fermer : le vent la balançait doucement. Ce bruit contiauel , au milieu du silence, éveilla Iq maire.
■ Bével, dit-il, tu n'entends rien?
—Si, c'est la porte de l'allée; il fait du vent.
—On devrait pourtant fermer les portes quand on va se coucher , dit Lœrich de n^auvaise humeur. >
LES BOHÉMIENS
Il se leva, mît ses sabots et sortit.
Dehors, la chaleur était accablante; il regarda du haut des marches , le ciel était noir comme de Tencre, à peine voyait-on les quelques palissades blanches du jardin en face.
• C'est un orage terrible, pensa le maire, pourvu qu'il n'y ait pas de grêle I »
Alors , tout soucieux , il referma la porte de l'allée, tira le verrou, puis, rentrant dans la chambre , il ouvrit une fenêtre pour voir jusqu'où s'étendait l'orage de l'autre côté de Hirschland. Mais à peine avait-il poussé le volet, qu'un éclair bleuâtre remplit les ténèbres , éclairant le hangar à gauche avec ses mille brindilles de paille entre les poutres, la niche du chien Waldmann , la porte de la grange et le petit trou en bas pour laisser passer les chats.
Dans cette seconde, Lœrich vit le coq et trois poules réfugiés dans la niche du chien ; Waldmann, le cou dans ses épaules velues, ^s grosses moustaches ébouriffées, ne disait rien ; il aurait pu les étrangler d'un coup de mâchoire, mais il frissonnait pour lui-même.
Voilà ce que vit M. le maire ; puis le tonnerre gronda, les petites vitres grelotèrent, et Bével, assise sur son lit, s'écria :
■ Hans, qu'est-ce que c'est ?
—Un orage, dit Lœrich, un grand orage. »
il allongeait le bras pour ramener le volet, quand im second éclair partit. Cette fois, le maire, qui regardait vers la rue, fut témoin d'un spectacle étrange : tout au haut de la côte, derrière le village, les bohémiens remontaient le sentier de la Roche-Creuse, chassant devant eux une longue file de chèvres et de pourceaux. Les femmes, qui se tenaient derrière , avaient autour des épaules des chapelets d'oies, de poules, de canards, liés par les pattes. On ne pouvait rien voii de plus terrible que cette bande de gueux, sous les éclairs qui se découpaient en zigzag; ils avaient l'air de se moquer du ciel et de la terre.
Hans Lœrich comprit tout de suite que ces bandits .avaient ouvert la halle, qu'ils s'étaient glissés dans les étables et dans les cours pour tout ravager, et que maintenant ils se sauvaient au diable.
Cela le rendit d'abord muet d'indignation; mais ensuite, recouvrant la voix, il se mit à crier de toutes ses forces dans la nuit :
« Au voleur I au voleur I d
Tout le village fut réveillé. Cinq ou six vieux et vieilles se penchaient déjà hors de leurs petites fenêtres, en cornette et en bonnet de coton, se demandant : « Seigneur Dieul qu'est-ce que c'est f • quand un éclair blanc
comme la neige déchira Ip ciel dans ses pro- * fondeurs infinies , ime détonation épouvantable ébranla la maison ; puis tout devint noir et silencieux.
Lœrich ne voyait plus, il n'entendait plus et se disait :
« Le tonnerre est tombé sur moi; je suis sourd et aveugle ! »
Il ouvrait les yeux , étendait ses mains tremblantes et criait d'une voix terrible :
• Bével I Bével 1 »
Et comme il allait ainsi, tâtonnant, un cri aigu, semblable au nasillement d'une clarinette où l'on souille de toutes ses forces, frappa son oreille. Il reconnut la voix de Bével, et ce cri lui produisit l'effet de la plus douce musique.
« Âhl Dieu soit loué, pensa-t-il, je ne suis pas encore sourd 1 »
Presque aussitôt un point rouge s'oflrït à sa vue dans les ténèbres; sa grande femme s'avançait de la cuisine, tenant une chandelle allumée.
« Ni aveugle non plus I t fit-il en se laissant tomber sur une chaise contre le mur.
La vieille horloge allait toujours son train : — tic- tac... tic- tac 1 — On ne pouvait rien entendre de plus calme, de plus paisible.
Dehors, c'était le bruit du déluge, Teau tombait à torrents, des pas couraient dans les mares, des. volets battaient les murs et des gens criaient :
a Le tonnerre est tombé !... le tonnerre est tombé I...
—Hans, dit la femme, tu n'entends pas?... On frappe à la porte, on crie : t Monsieur le maire 1 • Le feu est peut-être quelque part, i
Cette idée réveilla Lœrich ; il se redressa, mit sa culotte et dit à Bével :
t Ouvre, c'est Christian Wagner, je reconnais sa voix. »
Bével sortit dans l'allée. Les deux garçons de labour descendaient l'escalier. Un grand nombre de personnes, Christian Wagner es tête, entrèrent trempées comme des canards, et Lœrich demanda :
& Le feu est quelque part ?
—Non, dit le garde-champêtre en secouant son feutre, on ne voit rien, mais le tonnerre est tombé*
—Où?
—Sur le vieux saule, à droite du moulin.
— Âh I fit Lœrich, tant mieux. Maintenant il ne faut pas perdre de temps. Vous, savez que les bohémiens ont emmené nos bêtes ; il faut se dépêcher de courir après.
— Oui, nous le savons déjà, dit Christian; plus de cinquante garçons sont dehors avec
LES BOHÂHISNS.
des fourches et des pioches. Mais où courir dans la nuit?
— Du câté de la Roche-Creuse, s'écria Lœrich, je les ai vus là-bas, comme j'ouvrais la fenâtre... je les ai tus dans l'orage. ■
Tout le monde allait sortir, lorsque Zacbalias Muts,le maître d'école,— sa longue figure jaune toute défaite, et son grand tricoma penché sur la nuque, laissant couler l'eau le long de son échine comme d'une gouttière, — entra tenant une lanterne éteinte. 11 grelotait et son menton tremblotait d'épouvante. Après avoir posé sa lanterne sur la table, il leva sa grande main sèche, les doigts ëcarquillés, ouvrant la bouche jusqu'aux oreilles, comme pour parler; mais sa langue s'agitait sans produire aucun son.
Il barrait le passage, et derrière lui le forgeron Klipfel, le vieux bet^r Péters, et Hatbias Zàan, le secrétaire de la mairie, se tenaient dans l'ombre, où l'on ne distinguait que leur pâleur.
■ Eh bien I s'écria Lœrich, dtez-vous donc de là; TOUS voyez bien que nous sortons. >,
Alors te vieux maître d'école, faisant un effort, dit :
' L'orage n'est rien, monsieur le maire, ni les éclairs, ni le tonnerre; c'est la pensée du Seigneur qu'il iiiut considérer en ceci, c'est l'esprit des ténèbres qu'il Unit craindre. •
LoBrich, se rappelant aussitAt la peur qu'il avait eue d'être sourd et aveugle, répondit d'un ton plus calme :
• Sa quoi parlez-vous donc, ^charias?
Nous ne sommes pas des impies, nous savons bien que Dieu fait ces orages.
— Monsieur le maire, reprit le maître d'école, vous n'ignorez pas, — n6n plus que vous autres, membres du conseil municipal et dignitaires de cette commune, — qu'autrefois le Seigneur, indigné contre le roi d'Egypte, qui voulait retenir les fils d'Israël, envoya sur son peuple dix plaies consistant principalement en sauterelles, en grenouilles, en puces et autres insectes de toute sorte; et que finalement l'ange exterminateur tua tous les aînés du pays, sans épargner ceux des animaux , ni le propre fils de Pharaon. Vous savez ces choses I Eh bien I ce qui s'accomplit alors arrive encore aujourd'hui : cet orage est un signe de la colère du ciel, parce que noua avons enfermé les bohémiens dans la haUe. .
Lœrich, en entendant cela, bien loin de se soumettre, entra dans une violente colère :
« Est-ce donc là, s'écria-t-il, ce que vous enseignez à nos enfants? Est-ce que ces zigeiners sont les fils de Dieuî Otez<vous...
fltez-vous de mon chemin... Vous me faites honte I >
Il sortit, et tous les assistants le suivirent, Zacharias Mutz resta seul derrière avec sa lanterne éteinte.
Tout le village partit à la poursuite des bohémiens, Hans Lœrich en téta. Mais c'est en cette nuit que la droite du Seigneur, étendue sur les zigeiners , fut visible pour tout le monde.
L'orage , après avoir dépassé Hirschland, montait dans les bois du Heethâl, et là fauchait les arbres à coups d'éclairs, avec un bruit terrible. Le vallon au-dessous en devenait tout bleu de seconde en seconde, ell'on voyait les herbes, les haies, les sillons, les chemins, et tout au loin la rivière, comme peints dans le feu du ciel.
Si l'avarice n'avait pas possédé les membres du conseil municipal, ils auraient reconnu les signes de la volonté du Seigneur dans ces choses; mais on peut dire qu'ils étaient sourds et aveuglas , car tous couraient ensemble , criant d'une voix furieuse :
■ Assommons-les I... Exterminons-les !...>
Ils levaient leurs triques et montraient de loin leurs fourches aux zigeiners, qui se sauvaient d'autaut plus vile : les femmes avaient retroussé leurs robes, les enfants galopaient comme des écureuils; les plus petits, dans leurs sacs, regardaient en allongeant le cou, les garçons chassaient les bétes, et Je vieux lui-même, malgré ses ridas innombrables et son air de patriarche, avait rattrapé ses jambes et les allongeait comme des échasses.
Hans Lœrich, voyant ses plus belles chèvres et plusieurs de ses brebis dans leur troupeau, bégayait :
• Il fjut tous tes noyer dans la Lauter... Dépéchons-nous I »
Au lieu de prendre le sentier qui tourne dans les bruyères, il traversait les blés, les avoines, la na . court, et
la moitié de E sans con-
sidérer la perb
On sifflait l animaux,
effrayés parle , restaient
tranquillemen niches, et
cela fut cause que les zigeiners arrivèrent sains et saufs au bord de la Lauter, et qu'ils la traversèrent un à un sur le grand sapin qui sert de passerelle , à l'embrauchement des Troii-Foniaines.
La rivière, grossie par l'orage, touchait déjà l'arbre en bouillonnant, malgré cela les femmes, avec leur nichée d'enfants sur le dos, n'avaient pas peur; allas faisaient même défiler les chèvres, pendant que les garçons portaient les brebis en travers des épaules , et
LES BOHÉMIENS
poussaient les béliers à grands coups de pieds dans les reins.
• Attendez... attendez, brigands, criait le maire, nous arrivons... nous arrivons I... malheur à vous I »
Il était le premier du village, à cent cinquante pas de la rivière, lorsque le dernier bohémien , ce grand beau garçon qui traînait encore la veille le vieux dans une brouette, passait sur le sapin.— Lœrich criait d'une voix terrible :
c Arrivez... arrivez... nous les tenons I... »
Malheureusement Teau, qui descendait du Réeberg comme dans un entonnoir, grossissait toujours la Lauter. Le bohémien, en arrivant de Tautre côté, se retourna ; M. le maire crut qu'il voulait se défendre, mais il se baissa tranquillement, souleva l'arbre que portait déjà la rivière , et se mit à rire en le poussant dans le courant.
Tous ses camarades, hommes et femmes, se retournaient sur la côte en face d'un air moqueur, et le vieux levait la main, faisant signe à Lœrich d'arriver.
Dans ce moment, la colère de l'adjoint, du garde-champétre et de tous les gens du village, ne connut plus de bornes ; mais Hans Lœrich, plus furieux que tous les autres, se. rappelant^que dans cet endroit la Lauter n'a pas plus de quatre pieds de profondeur,— sans réfléchir que la pluie qui venait de tomber l'avait fait monter beaucoup , — Lœrich entra hardiment, criant comme un possédé :
« Arrivez! ne craignez rien... nous allons les échiner I... *
En parlant de la sorte, il s'avançait toujours, et tout à coup il descendit jusque par-dessus la tète ; puis il remonta les jambes en l'air , et redescendit encore en tournant deux ou trois fois. — L'orage tonnait, les bohémiens se sauvaient, les gens de Hirschland élevaient des cris jusqu'au ciel :
c Monsieur le maire se noie I... monsieur le maire se noie!... »
Quel spectacle pour tous ces gens, de voir leur maire s'en aller dans l'eau conune le roi Pharaon, tantôt les jambes en haut et tantôt en bas, sous les éclairs du ciel ! C'est alors que chacun comprit la sagesse de M. l'instituteur Zacharias Mutz.
Tout le monde croyait M. le maire perdu, quand, par le plus grand des bonheurs, il rencontra le sapin qui s'était arrêté à cinquante pas plus bas, et l'embrassa comme son meilleur ami. Le Seigneur, ayant sans doute reconnu que Hans Lœrich n'était pas aussi coupable que le roi d'Egypte, — et voulant d'ailleurs proportionner la peine i la dignité d'un simple maire de village bavarois, qui ne se peut comparer à celle d'un monarque, — au lieu de le noyer tout à fait, l'avait seulement averti.
La bonté de l'Etemel nous fait croire que les choses ont dû se passer ainsi. Quoi qu'il en soit , tous les habitants de Hirschland coururent tendre des bâtons à M. le maire, qui fat repéché de la sorte, tellement malade, qu on dut le ramener au village dans la propre brouette du vieux zigeiner, abandonnée sur la rive.
. Plusieurs essayèrent de remettre le sapin à sa place et de continuer la poursuite , mais ils ne purent y réussir.
M. le maire Hans Lœrich fut malade une quinzaine de jours. On apprit le lendemain que les bohémiens avaient passé la frontière avec leur butin, et qu'ils se trouvaient en Alsace, du côté de Soultz.
Depuis ce temps, les zigeiners sont vus d'un mauvais OBil à Hirschland ; le pays admire la sagesse de M. l'instituteur Zacharias Mutz, qui prévoyait ces choses, et les gens ne manquent pas d'aller le consulter dans les afEaires graves de la vie.
Heureux celui qui possède la connaissance des Saintes Écritures, et qui sait en faire une application judicieuse !
FIN DBS BOHÉMIENS.
LE VIOLON DU PENDO
LE VIOLON DU PENDU
Karl Hâfltz avait passé six ans sur la méthode du contre-point ; il avait étudié Haydn, Gluck, Mozart, Beethowen, Rossini ; il jouissait d'une santé florissante, et d'une fortune honnête qui lui permettait de suivre sa vocation artistique ; en un mot, il possédait tout ce qu'il faut pour composer de grande et belle musique , excepté la petite cho&d indispensable : — rinspiration.
Chaque jour, plein d'une noble ardeur, il portait à son digne maître Albertus Eilian de longues partitions très-fortçs d'harmonie, mais dont chaque phrase revenait à Pierre, à Jacques, à Christophe.
Maître Albertus, assis dans son grand fauteuil, les pieds sur les chenets, le coude au coin de la table, tout en fumant sa pipe, se mettait à biffer l'une après Tautre les singulières découvertes de son élève. Karl en pleurait de rage, il se fâchait, il contestait; mais le vieux maître ouvrait tranquillement un de ses innombrables cahiers et, le doigt sur le passage, disait : • Regarde, garçon ! » Alors Earl baissait la tète et désespérait de Tavenir.
Mais un beau matin qu'il avait présenté sous son nom, à maître Albertus , une fantaisie de Baccherini variée de Viotti, le bonhomme jusqu'alors impassible se fâcha.
• Karl, s'écria-t-il , est-ce que tu me prends pour un âne? Crois-tu que je ne m'aperçoive pas de tes indignes larcins ? Ceci est vraiment trop fort 1 1
Et le voyant consterné de son apostrophe :
« Ecoute, lui dit-il, je veux bien admettre que tu sois dupe de ta mémoire, et que tu prennes tes souvenirs pour des inventions , mais décidément tu deviens trop gras, tu bois du vin trop généreux, et surtout unequantité de chopes trop indéterminée. Voilà ce qui ferme les avenues de ton intelligence. Il fautmaigrir I
— Maigrir I
— Oui!... ou renoncer à la musique. La science ne te manque pas, mais les idées, et c'est tout simple : si tu passais ta vie à enduire les cordes de ton violon d'une couche de graisse, comment pourraient- elles vibrer ?•
Ces paroles de maître Albertus furent un trait de lumière pour Hâfitz :
« Quand je devrais me rendre étique, s'écriai*il, je ne reculerai devant aucun sacrifice.
Puisque la matière opprime mon âme, je maigrirai! •
Sa physionomie exprimait en ce moment tant d'héroïsme, que maître Albertus en fut vraiment touché ; il embrassa son cher élève et lui souhaita bonne chance.
Dès le jour suivant Karl Hâfitz, le sac au dos et le bâton à la main, quittait l'hôtel des Trois Pigeons et la brasserie du Roi Gambrinus^ pour entreprendre un long voyage.
n se dirigea vers la Suisse.
Malheureusement, au bout de six semaines son embonpoint était considérablement réduit, et l'inspiration ne venait pas davantage.
« Est-il possible d'être plus malheureux que moi? se disait-il. Ni le jefkne, ni la bonne chère, ni Peau, ni le vin, ni la bière, ne peuvent monter mon esprit au diapason du sublime. Qu'ai- je donc fait pour mériter un si triste sort? Tandis qu'une foule d'ignorants produisent des œuvres remarquables, moi, avec toute ma science, tout mon travail, tout mon courage, je n'arrive à rien. Ahl le ciel n'est pas juste, non, il n'est pas juste I •
Tout en raisonnant de la sorte , il suivait la route de Bruck àFribourg; la nuit approchait,il traînait la semelle et se sentait tomber de fatigue.
En ce moment il aperçut, au clair de lune, une vieille masure embusquée au revers du chemin, la toiture rampante, la porte disjointe, les petites vitres effondrées, la cheminée en ruines. De hautes orties etdes ronces croissaient autour, et la lucarne du pignon dominait à peine les bruyères du plateau, où soufidait un vent à décorner des bœufs.
Karl aperçut en même temps, à travers la brume, la branche de sapin flottant au-dessus de la porte.
« Allons, se dit-il, l'auberge n'est pas belle, elle est même un peu sinistre, mais il ne faut pas juger des choses sur l'apparence. »
Et, sans hésiter, il frappa la porte de son bâton.
« Qui est là?... que voulez- vous? fit une voix rude de l'intérieur.
— Un abri et du pain.
— Ah! ha! bon... bon!... »
La porte s'ouvrit brusquement, et Karl se^ vit en présence d'un homme robuste, la face carrée, les yeux gris, les épaules couvertes
LE VIOLON DU PENDU
d'une houppelande percée aux coudes, une hachette à la main.
Derrière ce personnage brillait le feu de Tàtre, éclairant l'entrée d'une soupente, les marches d'un escalier de bois, les murailles décrépites; et, sous Taile de la flamme, se tenait accroupie une jeune fille pâle, vêtue d'une pauvre robe de cotonnade brune à petits points blancs. Elle regardait vers la porte avec tme sorte d'effroi ; ses yeux noirs avaient une expression de tristesse et d'égarement indéfinissable.
Karl vit tout cela d'un coup d'œil, et serra instinctivement son bâton.
t Eh bien!... entrez donc, dit l'homme, il ûe fait pas un temps à tenir les gens dehors. »
Aloi*s lui, songeant qu'il serait maladroit d'avoir l'air effrayé , s'avança jusqu'au milieu de la baraque et s'assit sur un escabeau devant l'âtre.
a Donnez-moi votre bâton et votre sac^ » dit. l'homme.
Pour le coup, l'élève de maître Albertus tressaillit jusqu'à la moelle des os ; mais le sac était débouclé, le bâton posé dans un coin, et l'hôte assis tranquillement près du foyer, avant qu'il fût revenu de sa surprise.
Celte circonstance luirenditun peu de calme.
t Herr wirth^^ dit-il en souriant, je ne serais pas fâché de souper.
—Que désire monsieur à souper? fit l'autre gravement.
—Une omelette au lard, une cruche de vin, du fromage.
—Hé ! hé ! hé I Monsieur est pourvu d'un excellent appétit... mais nos provisions sont épuisées.
— Vous n'avez pas de fromage î
—Non.
—Pas de beurre, pas de pain, pas de lait?
—Non.
— Mais, grand Dieu ! qu'avez-vous donc ?
— Des pommes de tenre cuites sous la cendre. »
Au même instant Karl aperçut dans l'ombre, sur les marches de l'escalier, tout un régiment de poules : blanches, noires, rousses, endormies, les unes la tête sous l'aile, les autres le cou dans les épaules; il y en avait même une grande, sèche, maigre, hagarde, qui se peignait et se plumait avec nonchalance.
€- Mais, dit Hâfitz, la main étendue; vous devez avoir des œufs?
— Nous les avons portés ce matin au marché de Bruck.
— Oh! mais alors, coûte que coûte, mettez ¥uie poule à la broche I •
â f'IoDtieur Taubergifte.
A peine eut-il prononcé ces mots, que la fille pâle, les cheveux épars, s'élança devant l'escalier, s'écriant :
« Qu'on ne touche pas à mes poules... qu'on ne touche pas à mes poules... Hol hol hol qu'on laisse vivre les êtres du bon Dieu 1 »
L'aspect de cette malheureuse créature avait quelque chose de si terrible , que Hâfitz s'empressa de répondre :
c Non, non, qu'on ne tue pas les poules. Voyons les pommes de terre. Je me voue aui pommes de terre. Je ne vous quitte plus! A cette heure, ma vocation se dessine clairement. C'est ici que je reste, trois mois, six mois, enfin le temps nécessaire pour devenir maigre comme un fakir I »
n s'exprimait avec une animation singulière, et l'hôte criait à la jeune fille pâle :
« Génovéva !... Génovéva!... regarde... F EsprU le possède... c'est comme l'autre!... »
La bise redoublait dehors ; le feu tourbillonnait sur l'âtre et tordait au plafond des masses de fumée grisâtre. Les poules, au reflet de la flamme, semblaient danser sur les planchettes de l'escalier, tandis que la folle chantait d'une voix perçante un viçil air bizarre , et que la bûche de bois vert , pleurant au milieu de la flamme, l'accompagnait de ses soupirs plaintifs.
Hâfitz comprit qu'il était tombé dans le repaire du sorcier Hecker; il dévora une douzaine de pommes de terre, leva la grande cruche rouge pleine d'eau , et but à longs traits. Alors le calme rentra dans son âme; il s'aperçut que la fille était partie, et que l'homme seul restait en face de l'âtre.
c Herr wirth, reprit-il, menez-moi dormir. »
L'aubergiste, allumant alors une lampe, monta lentement l'escalier vermoulu ; il souleva une lourde trappe de sa tête grise et conduisit Karl au grenier, sous le chaume.
c Voilà votre lit, dit-il en déposant la lampe à terre , dormez bien et surtout prenez garde au feu!... »
Puis il descendit;, et Hâfitz resta seul, les reins courbés, devant une grande paillasse recouverte d'un large sac de plumes.
Il rêvait depuis quelques secondes, et se demandait s'il serait prudent de dormir , car la physionomie du vieux lui paraissait bien sinistre, lorsque, songeant à ses yeux gris clair, à' sa bouche bleuâtre entourée de grosses rides, à son Iront large, osseux, à scm teint jaune, tout à coup il se rappela que sur la Golgenberg se trouvaient trois pendus, et que l'un d'eux ressemblait singulièrement à son hôte... qu'il avait aussi les yeux^ 4ves, les coudes percés, et que le gros orteil de son pied
LB VIOLON DU PENDU
gauche sortait du soulier crevassé par la*pluie.
n se rappela de plus que ce misérable, appelé Melchior^ avait fait jadis de la musique, et qu*on l'avait pendu pour avoir assommé avec sa cruche l'aubergiste du Mouton (for y qui lui réclamait un petit écu de convention.
La musique de ce pauvre diable Tavait autrefois profondément ému. Elle était fantasque, et rélève de maître Albertus enviait le bohème; mais en ce moment, revoyant la figure du gibet, ses haillons agités par le vent des nuits , et les corbeaux volant tout autour avec de grandes clameurs, il se sentit frissonner ; et sa peur augmenta beaucoup, lorsqu'il découvrit, au fond de la* soupente, contre la muraille, un violon surmonté de deux palmes flétries.
Alors il aurait voulu fuir, mais dans le même instant la voix rude de Thôte frappa son oreille :
• Éteignez donc la lumière I criait -il. Couchez-vous, je vous ai dit de prendre garde au feu ! ■
Ces paroles glacèrent Karl d'épouvante, il s'étendit sur la grande paillasse et soufila la lumière. Tout devint silencieux.
Or, malgré sa résolution de ne pas fermer Tœil, à force d'entendre le vent gémir, les oiseaux de nuit s'appeler dans les ténèbres, les souris trotter sur le plancher vermoulu , vers une heiu^e du matin, Hâûtz dormait profondément, quand un sanglot amer, poignant, douloureux , l'éveilla en sursaut. Une sueur . froide couvrit sa face.
n regarda et vit dans l'angle du tdit un homme accroupi : c'était Melchior le pendu I Ses cheveux noirs tombaient sur ses reins décharnés, sa poitrine et son cou étaient nus. On aurait dit, tant il était maigre, le squelette d'une immense sauterelle : un beau rayon de lune, entrant par la petite lucarne, l'éclairait doucement d'une lueur bleuâtre^ et tout autour pendaient de longues toiles d'araignée.
Hâfltz , silencieux, les yeux tout grands ouverts, la bouche béante, regardait cet être bizarre, comme on regarde la mort debout derrière les rideaux de son lit, quand la grande heure est proche.
Tout à coup le squelette étendit sa longue main sèche et saisit le violon à la muraille ; il l'appuya contre son épaule, puis, après un instant de silence, il se prit à jouer.
Il y avait dans sa musique, il y avait des notes funèbres comme le bruit de la terre croulant sur le cercueil d'un être bien aimé, solennelles comme la foudre des cascades traînée par les échos de la montagne, majestueuses comme les grands coups de vent
d'automne au milieu des forêts sonores, et parfois tristes... tristes comme l'incurable désespoir. — Puis, au milieu de ces sanglots, se jouait un chant léger, suave ,^ argentin, comme celui d'une bande de gais chardonnerets voltigeant sur les buissons fleuris. Ces trilles gracieux tourbillonnaient avec un ineffable frémissement d'insouciance et de bonheur, pour s'envoler tout à coup, effarouchés par la valse, folle, palpitante, éperdue : — amour, joie, désespoir, tout chantait, tout pleurait, ruisselait pêle-mêle sous l'archet vibrant I
Et Earl^ malgré sa terreur inexprimable, étendait lés bras et criait :
«0 grand... grand... grand artiste 1... 0 génie sublimel... Oh 1 que je plains votre triste sort... Être pendu I... pour avoir tué cette brute d'aubergiste, qui ne connaissait pas une note de musique.. . Errei:^. dans les bois au clair de lune... N'avoir plus de corps et un si beau talent... Ohl Dieu I... •
Mais comme il s'exclamait de la sorte, la voix rude de l'hôte l'interrompit :
« Hé ! là-haut, vous taii*ez-vous , à la fin ? Êtes-vous malade, ou le feu est-il à la mai-
sont »
Et des pas lourds firent crier l'escalier de bois, une vive lumière éclaira les fentes de la porte, qui s'ouvrit d'un coup d'épaule, laissant apparaître l'aubergiste.
« Ah ! herr wirlh^ cria Hâfitz, herr wirth^ que se passe-t-il donc ici? D'abord ime musique céleste m'éveille et me ravit dans les sphères invisibles, puis voilà que tout s'évanouit comme un rêve. »
La face de l'hôte prit aussitôt xme expression méditative.
« Oui , oui , murmura-t-il tout rêveur , j'aurais dû m'en douter... Melchior est eqcore venu troubler notre sommeil... Il reviendra donc toujours!... Maintenant notre repos est perdu ; il ne faut plus songer à dormir.— Allons, camarade ; levez -vous. Venez fumer une pipe avec moi. •
Karl ne se fit pas prier , il avait hite d'aller ailleurs. Mais quand il fut en bas,— voyant que la nuit était encore profonde,— la tête entre les mains, les coudes sur les genoux, longtemps il resta plongé dans un abîme de méditations douloureuses. L'hôte venait de rallumer le feu; il avait repris sa place sur la chaise effondrée au coin de l'âtre, et fumait en silence.
Enfin le jour grisâtre parut, il regarda par les petites fenêtres ternes; puis le coq chanta, les poules sautèrent de marche en marche.
t Combien vous dois-je? demanda Karl ea
LE VIOLON DU PENDU
bouclant son sac sur sob épaules et prenant son Mton.
— Vous nous deves une prière à la chapelle de l'abbaye Saint-Biaise, dit l'homiae d'un accent étrange , une prière pour l'ime de mon âls Helchlor, le pendu... et une autre pour sa Qancée : Génovéva la folle !
—C'est tout?
—C'est tout.
— Alors, adieu; je ne l'oublierai pas. >
En effet, la première chose que fit Karl en arrivant à Fribourg, ce fut d'aller prier Dieu pour le pauvre bohème et pour celle qu'il avait aimée. — Puis il entra chet maître Kilian, l'aubergiste de la Grappe, déploya son papier de musique sur la table, et s'étant fait apporter une bouteille de riftenV, il écrivit en tête de la première page : • Le Violon du Pendu ! » et composa, séance tenante, sa première partiticm vraiment originale.
FIN DU VIOLON DU PENDU