CATHERINE, HEINRICH, ANNETTE
ANNETTE. — Bonsoir, monsieur Heinrich.
HEINRICH, se retournant. — Hél c'est vous, mademoiselle Annette; bonsoir... bonsoir!... Nous parlions tout à l'heure de vous.
ANNETTE. — De moiî
HEINRICH. — Mais oui, mais oui. (Il pose sa gibecière sur un banc ; puis d*un air d'admira^ tion.) Oh I oh ! comme vous voilà riante et gentiment habillée. C'est drôle , on dirait que vous allez à la noce.
ANNETTE. — Vous voulez rire, monsieur
Heinrich?
BEiNRicH. — Non, non, je ne ris pas; je dis ce que je pense, vous le savez bien. Ces bonnes joues rouges, ce joli bonnet et cette petite robe bien faite, avec ces petits souliers, ne sont pas
pour Tagrément des yeux d'un vieux garâe forestier comme moi. C'est pour un autre (il cligne de Fcdit)^ pour un autre que je connais bien, hé! hél hél
ANNETTE. — Oh ! peut-ou dire î
HEINRICH. — Oui, oui, OU peut dire que vous êtes une jolie fille, bien tournée, et riante, et avenante; et que l'autre grand... vous savez bien, avec ses moustaches brunes et ses grosses bottes, n*est pas à plaindre. Non, je ne le plains jMis du tout, (Walter entr^ouvre la porte du fond et avance la tête. Annette regarde.)
Les précédents, WALTER.
WALTER, rîam. — Hél elle a tourné la tête. Ce n'est pas lui, ce n'est pas luil (Il entre.)
ANNETTE. — Qui donc, père Walterî
WALTER, riant aux éclats. — Ha! ha! ha! voyez- vous les filles, jusqu'à la dernière minute, elles ne veulent avoir Tair de rien.
ANNETTE, (f t*n ton noif. — Moi, je ne comprends pas , je ne sais pas ce qu'on veut dire.
WALTER, levant le doigt. — Ahl c'est comme ça, Annette. Eh bien, écoute, puisque tu te caches, puisque tu ne veux rien dire^ et que tu me prends pour un vieux benêt qui ne voit rien et qui ne sait rien, ce sera moi, Daniel Walter, qui t'attacherai la jarretière.
HEINRICH. — Non, ce sera moi.
CATHERINE , riant. ^ Vous êtes deux vieux fous.
WALTER. — Nous HO sommos pas si fous que nous en avons l'air. Je dis que j'attacherai la jarretière de la mariée, et qu*en attendant, nous allons boire ensemble un bon coup en l'honneur de Christian. Nous allons voir si Annette aura le courage de refuser. Je dis que si elle refuse, elle n'aime pas Christian.
ANNETTE. — Oh I moi, j'aime le bon vin, et quand on m'en offre, j'en bois. Voilà!
TOUS , riant. — Ha ! ha I ha ! maintenant tout est découvert
WALTER. — Apportez la bouteille, apportez, que nous buvions avec Annette. Ce sera pour la première fois, mais je pense que ce ne sera pas la dernière , et que nous trinquerons ensemble, tous les baptêmes.
CATHERINE, appelant. '^Ltilsl... Lois!... descends à la cave. Tu prendras une bouteille dans le petit caveau. (Lois entrcy et dépose en passant une lanterne allumée sur la table^ puis elle ressort.)
WALTER. — Qu'est-ce que cette lanterne veut dire?
LE JUIF POLONAIS
HEiNRicH. — Ces* pour attacher à la voiture.
AMNETTE , riant. — Vous partirez au clair de lune. (Elle souffle la lanterne.)
WALTER, de même. — Oui... oui... au clair de lune I (Luis apporte une bouteille et des verres^ puis elle rentre dans la cuisine. Heinrich verse.) A la santé du maréchal des logis et de la gentille Annçtte. (On trinque et Von boit.)
HEiNBiCH, déposant son verre. — Fameux ! fameux 1 C'est égal, de mon temps les choses ne se seraient pas passées comme cela.
CATHERINE. — QuellcS ChoSOS ?
HEINRICH. — Le mariage. [Use lève^ se met en garde, et frappant du pied.) Il aurait fallu s'aligner. (// se rassied.) Oui, si par malheur un étranger était venu prendre la plus jolie fille du pays, la plus gentille et la plus riche, mille tonnerres I... Heinrich Schmitt aurait crié: Halte I halte! nous allons voir cal
WALTER. — Et moi, j'aurais empoigné ma fourche pour courir dessus.
HEINBICH. — Oui, mais les jeunes gens de ce temps n'ont plus de cœur; ça ne pense qu'à fumer et à boire. Quelle misère f Ce n'est pas pour crier contre Christian, non, il faut le respecter et l'honorer ; mais je soutiens qu'im pareil mariage est la honte des garçons du pays.
ANNETTE. — Et si je n'en avais pas voulu d'autre, moiî
HEINRICH , riant. — Il aurait fallu marcher tout de même.
ANNETTE. — Oui, mais je me scrais battuo contre, avec celui que j'aurais voulu.
HEINRICH. — Ah I si c'est comme ça, je ne dis plus rien. Plutôt que de me battre contre Annette, j'aurais mieux aimé boire à la santé de Christian. (On rit et Von trinque.)
y^ALTER , gravement. — Écoute, Annette, je veux te faire un plaisir.
ANNETTE. — Quoi douc, père Walterî
WALTER. — Comme j'entrais, tout à l'heure, j'ai vu le maréchal des logis qui revenait avec deux gendarmes. H est en train d'ôter ses grosses bottes, j'en suis sûr, et dans un quart d'heure...
ANNETTE. •— EcOUtOZ !
CATHERINE. — C'ost le veut qui se lève. Pourvu maintenant que Mathis ne soit pas en route.
ANNETTE. — Nou... HOU... c'cst lui I... (Christian paraît au fond.)
Les PRÉCÉDENTS, CHRISTIAN.
TOUS , riant. — C'est lui I. . . c'est lui 1. .^
CHRISTIAN, secouant son chapeau et frappant des pieds. — Qu^l temps! Bonsoir, madame Mathis; bonsoir, mademoiselle Annette. (Il h serre la main.)
WALTER. — Elle ne s'était pas trompée !
CHRISTIAN , étonné, regardant les autres rire. — Eh bien, qu'y a-t-il donc de nouveau ?
HEINRICH. — Hé, maréchal des logis, nous rions parce que M*"* Annette a crié d'avance : C'est lui t
CHRISTIAN. — Tant mieux -, ça prouve qu^elle pensait à moi.
WALTER. — Je crois bien ; elle tournait la tête chaque fois qu'on ouvrait la porte.
CHRISTIAN. — Est-ce quo c'est vrai, mademoiselle Annette ?
ANNETTE. — Oui, C'OStVTai.
CHRISTIAN. — A la bonne heure ! voilà ce qui s'appelle parler. Je suis bien heureux de l'entendre dire à M*"* Annette. (H tuspmd son chapeau au mur, et dépose son épée dans un coin.) Ça me réchauffe, et j'en ai besoin.
CATHERINE. — Vous arrivox du dehors, monsieur Christian I
CHRiSTUN. — Du Hôwald, madame Mathis, du Hôwald. Quelle neige ! J'en ai bien vu dans l'Auvergne et dans les Pyrénées,mais je n'avais jamais rien vu de pareil. (H s'assied et se chaiulfe les mains au poUe, en grelottant. Annette, qui s'est dépêchée de sortir, revient de la cuisine avec une cruche de vin qu'elle pose sur le poêle.)
ANNETTE. — Il faut laisscT chauffer le vin, cela vaudra mieux.
WALTER , riant, à Heinrich. — Comme elle prend soin de lui! Ce n'est pas pour nous autres, qu'elle aurait été cherdier du sucre et de la cannelle.
CHRISTIAN. — Hél vous ne passes pas non plus vos journées dans la neige ; voua n'avez pas besoin qu'on vous réchauffe.
WALTER , riam. — Oui, la chaleur ne nous manque pas encore. Dieu merci I Nous ne grelottons pas Comme ce maréchal des logis. C'est tout de même triste de voir un maréchal des logis, qui grelotte auprès d'une jolie fille qui lui donne du sucre et de la cannelle.
ANNETTE. — Taisez-vous, pèro Waller; vous devriez être honteux de penser des choses pareilles.
CHRISTIAN, souriant. — Défendez-moi, mademoiselle Annette, ne me laissez pas abîmer par ce père Walter, qui se moque bien de la neige et du vent, au coin d'un bon feu. S'il avait passé cinq heiires dehors comme moi, je voudrais voir la mine qu*il aurait.
CATHERINE. — Vous avcz passé cinq heures dans le Hôwald, Christian? Mon Dieu! c'est pourtant un service terrible, cela.
LE JUIF POLONAIS
CHRISTIAN. — Que voulez-vousî... Sur les deux heures, on esl venu nous prévenir que les contrebandiers du Banc de la Roche passeraient la rivière, à la nuit tombante» avec du tabac et de la poudre de chasse ; il a fallu monter à cheval.
HEiNRiGH. — Et les contrebandiers sont venus?
CHRISTIAN. — Non, les gueux! Us avaient reçu réveil; ils ont passé ailleurs. Encore maintenant, je ne me sens plus, à force d'avoir Tonglée. (Annette verse du vin dcms im verre^ et U lui présente,)
ANNETTB. — ToHOz, monsieuT Chistian, réchauffez-vous.
CHRISTIAN. — Merd, mademoiselle Annette.
{Il boit.) Cela me fait du bien.
WALTBR. -^ Il n'est pas difficile, Bs maréchal des logis.
CATHERINE. — Aunotte, apporte la carafe; il n'y a plus d'eau dans mon mouilloir. {Annette va chercher la carafe sur le buffet ^ à gaudie. — A Christian.) C'est égal, Christian, vous avez encore de la chance ; écoutez quel vent dehors.
CHRISTIAN . — Oui, il se levait au moment où nous avons fait la rencontre du docteur Frantz. {Il rit.) Figurez-vous que ce vieux fou revenait du Schnéeberg, avec une grosse pierre qu'il était allé déterrer dans les ruines ; le vent soufflait et l'enterrait presque dans la neige avec son traîneau.
CATHERINE , à Annette^ qui verse de Veau dans son mouilloir. —C'est bon... merci. {Annette va remettre la carafe sur le buffet^ puis elle prend sa corbeille à ouvrage^ et s'assied à côté de Catherine.)
HEiNRiCH , riant. — On peut bien dire que tous ces savants sont des fous. Combien de fois n'ai-je pas vu le vieux docteur se détourner d'une et même de deux lieues, pour aller regarder des pierres toutes couvertes de mousse, et qui ne sont bonnes à rien. Est-ce qu'il ne faut pas avoir la cervelle à l'envers ?
WALTER. — Oui, c'est un original, il aime toutes les choses du temps passé : les vieilles coutumes et les vieilles pierres; mais ça ne Tempêche pas d'être le meilleur médecin du pays.
CHRISTIAN, bourrant sa pipe. — Sans doute, sans doute.
CATHERINE. — Quel vout I J'cspéro bien que Mathis aura le bon sens de s'arrêter quelque part. {S'adressant à Walter et à Heinrich.) Je vous disais bien de partir ; vous seriez tranquilles chez vous.
HEINRICH , riant. — M*"* Annette est cause de tout; elle ne devait pas souiller la lanterne.
ANNETTE. — Oh ! VOUS étioz bien contents de rester.
WALTER. — C'est égal, madame Mathis a raison ; nous aurions mieux fait de partir.
CHRISTIAN. — Vous avcz de rudes hivers, par
v^ALTER. — Oh ! pas tous les ans, maréchal des logis; depuis quinze ans, nous n'en avons pas eu de pareil.
HEINRICH. — Non, depuis l'hiver du Polonais, je ne me rappelle pas avoir vu tant de neige. Mais, cette année-là, le Schnéeberg était déjà blanc les premiers jours de novembre, et le froid dura jusqu'à la fin de mars. A la débâcle, toutes les rivières étaient débordées, on ne voyait que des souris, des taupes et des mulots noyés dans les champs.
CHRISTIAN. — Et c'est à cause de cela qu'on l'appelle l'hiver du Polonais?
WALTER. — Non, c'est poiu* autre chose, une chose terrible, et que les gens du pays se rappelleront toujours. Madame Mathis s'en souvient aussi, pour sûr.
CATHERINE. — Vous peusoz biou, Walter ; elle a fait assez de bruit dans le temps, cette affaire.
HEINRICH. — C'est là, maréchal des logis, que vous auriez pu gagner la croix.
CHRISTIAN. — Mais qu'est-ce que c'est donc? {Coup de vent dehors.)
ANNETTE. — Lo vcut augmente.
CATHERINE. — Oui, mou eufaut, pourvu que ton père ne soit pas sur la route.
WALTER, à Christian. — ^ Je puis vous raconter la chose depuis le commencement jusqu'à la fin, car je l'ai vue moi-même. Tenez, il y a juste aujourd'hui quinze ans que j'étais à cette même table avec Mathis, — qm venait d'à* cheter son moulin depuis cinq ou six mois, — Diederich Omacht, Johann Roeber, qu'on appelait le petit sabotier, et plusieurs autres, qui dorment maintenant derrière le grand if, sur la côte. Nous irons tous là, tôt ou tard; bienheureux ceux qui n'ont rien sur la conscience. {En ce moment Christian se baisse^ prend y/ne braise dans le creux de sa main et allume sa pipe; puis il s'accoude au bord de la table.) Nous étions donc en train de jouer aux cartes, et dans la salle se trouvait encore beaucoup de monde, lorsque, sur le coup de dix heures, la sonnette d'un traîneau s'arrête' devant la porte, et presque aussitôt un Polonais entre, un juif polonais, un homme de quarante-cinq à cinquante ans, solide, bien bâti. Je crois encore le voir entrer, avec son manteau vert, garni de fourrures, son bonnet de peau de martre, sa grosse barbe brune et ses grandes bottes rembourrées de peau de lièvre. C'était un marchand de graines. U dit en entrant :
t Que la paix soit avec vous ! » Tout le monde tournait la tête et pensait : « D'où vient celuilà?... Qn'est-ce qu'il veut? • parce que les juifs polonais qui vendent de la semence n'arrivent dans le pays qu'au mois de février. Mathis lui demande : « Qu'y a-t-il pour votre service?» Mais lui, sans répondre, commence par ouvrir son manteau, et par déboucler une grosse ceinture qu'il avait aux reins. Il pose sur la table cette ceinture, où l'on entendait sonner l'or, et dit : « La neige est profonde, le chemin difficile... allez mettre mon cheval à l'écurie; dans une heure, je repartirai. » Ensuite, il prend une bouteille de vin, sans parler 4 personne, comme un homme triste et qui pense à ses affaires. A onze heures, le wachtmann Yéri entre* tout le monde s'en va, le Polonais reste se«il. (Grand coup de vent au dehors^ avec un bruit de vitres qui se brisent.)
CATHERINE. — Mou Dieu, qu'est-ce qui vient d'arriver?
HEiNRiCH. — €e n'est rien, madame Mathis, c'est un carreau qui se brise ; on aura sans doute laissé une fenêtre ouverte.
CATHERINE, sc Icvant. — Il faut que j'aille voir. (Elle sort.)
ANNETTE, Criant. — Tu ne sortiras pas..*
CATHERINE, dc la cuisine. — Sois donc tranquille, je reviens tout de suite.
Les PRÉCÉDENTS, moins CATHERINE.
CHRISTIAN. — Je ne vois pas encore comment j'aurais pu gagner la croix, père Walter.
WALTER. — Oui, monsieur Christian, mais attendez : le lendemain, on trouva le cheval du Polonais sous le grand pont de Wéchem, et cent pas plus loin, dans le ruisseau, le manteau vert et le bonnet pleins de sang. Quant à l'homme, on n'a jamais pu savoir ce qu'il est devenu.
HEINRICH. — Tout ça, c'est la pure vérité. La gendarmerie de Rothau arriva le lendemain, malgré la neige, et c'est même depuis ce temps qu'on laisse ici la brigade.
CHRISTIAN. — Et l'on n'a pas fait d'enquête?
HEINRICH. — Une enquête I je crois bien. C'est l'ancien maréchal des logis, Kelz, qui s'est donné de la peine pour cette affaire I En a-t-U fait des courses, réuni des témoins, écrit des procès- verbaux I Sans parler du juge de paix Bénédum, du procureur Richter et du vieux médecin Homus, qui sont venus voir le manteau, le bâton et le bonnet.
CHRISTIAN. — Mais on devait avoir des soup* cous sur quelqu'un ?
HEINRICH. — Ça va sans dire, les soupçons ne manquent jamais; mais il faut des preuves. Dans ce temps-là, voyez- vous, les deux frères Kasper et Yokel Hier thés, qui demeurent au bout du village, avaient un vieil ours, les oreilles et le nez tout déchirés, avec un âne et trois gros chiens, qu'ils menaient aux foires pour livrer bataille. Ça leur rapportait beaucoup d'argent, ils buvaient de l'eau-de-vie tant qu'ils en voulaient. Justement, quand le Polonais disparut, ils étaient à Wéchem, et le bruit courut alor^qu'ils l'avaient fait dévorer par leurs bêtes, et qu'on ne pouvait plus retrouver que son bonnet et son manteau, parce que l'ours et les chiens avaient eu assez du reste. Naturellement on mit la main sur ces gueux, ils passèrent quinze mois dans les cachots; mais finalement on ne put rien prouver contre les Hierthès, et malgré toutilfaUut les relâcher. Leur âne, leur ours et leurs chiens étaient morts. Ils se mirent donc i étamer des casseroles, et M. Mathis leur loua sa baraque du coin des chenevières . Ils vivent là dedans et ne payent jamais un liard pour le loyer.
WALTER. — Mathis est trop bon pour ces bandits. Depuis longtemps il aurait dû les bap layer.
CHRISTIAN. Ce que vous me racontez là m'étonne ; je n'eu avais jamais entendu dire un mot.
HEINRICH. — n faut une occasion... Paurais cru que vous saviez cela mieux que nous. CHRISTIAN. —Non, c'est la première nouvelle. {Catherine rentre.)
Les précédents, CATHERINE.
CATHERINE. — J'étais sûTo quo Lois avait laissé la fenêtre de la cuisine ouverte. On a beau lui dire de fermer les fenêtres, cette fille n'écoute rien. Maintenant tous les carreaux sont cassés.
WALTER. — Hé! madame Mathis, cette fille est jeune ; à son âge on a toutes sortes de choses en tête.
CATHERINE, SC rasseyant. — Fritz est dehors» Christian, il veut vous parler.
CHRISTIAN. — Fritz, le gendarme?
CATHERINE. — Oui, jo lui ai dit d'entrer, mais il n'a pas voulu. C'est pour xme affaire de service.
CHRISTIAN. — Ahl bon, je sais ce que c'^t. {Il se lève^ prend son chapeau^ et se dirige vers la porte.)
LE JUIF POLONAIS
AMNBTTB. — Vous reviendrez, Christian I CHRISTIAN, sur la porte. — Oui.i. dans un instant. {Il sort.)
Les précédents, moins CHRISTIAN.
WALTER. — Voilà ce qu'on peut appeler un brave homme, un homme doux, mais qui ne plaisante pas avec les gueux.
HEiNRicH. — Oui, "M. Mathis a de la chance de trouver un pareil gendre ; depuis que je le connais, tout lui réussit. D'abord il achète cette auberge, où Georges Hoùte s'était ruiné. Chacun pensait qu'il ne pourrait jamais la payer, et voilà que toutes les bonnes pratiques arrivent; il entasse, il entasse; il payel il achète le grand pré de la Bruche, la chênevière du fond des Houx, les douze arpents de la Finckmath^ la scierie des Trois-Chénes; ensuite son moulin, ensuite son magasin de planches. M^*' Annette grandit. Il place de l'argent sur bonne hypothèque ; on le nomme bourgmestre. H ne lui manquait plus qu'un gendre, un honnête homme, rangé, soigneux, qui ne jette pas l'argent par les fenêtres^ qui plaise à sa fille et que chacun respecte. Eh bien, Christian Bême se présente, un homme solide, sur lequel on ne peut dire que du bien I — Que voulez-vous? M. Mathis est venu au monde sous une bonne étoile! Pendant que les autres suent sang et eau pour réunir les deux bouts à la fin de l'année^ lui n'a jamais fini de s'enrichir, de s'arrondir et de prospérer. — Est-ce vrai, madame Mathis?
CATHERINE. — Nous uo uous plaignons pas, Heinrich, au contraire.
HEINRICH. — Oui, et le plus beau de tout, c'est que vous le méritez, personne ne vous porte envie; chacun pense : — Ce sont de braves gens, ils ont gagné leurs biens par le travail. — Et tout le monde est content pour M"« Annette.
WALTER. — Oui, c'est un beau mariage.
CATHERINE, icoutant. — Voilà Christian qui revient.
ANNETTE. — Oui, j'outends les éperons sur Tescalier. (La porte s'ouvre j et Mathis paraît^ enveloppé d'un grand manteau tout blanc de neige^ coiffé d'un bonnet de peau de loutre^ une grosse cravache à la main, les éperons aux talons,)
Les précédents, MATHIS.
MATUis, d'v/n accent joyeux. — Hôl hél hél c'est moi, c'est moi!...
CATHERIN B| ^e Icvant. — Mathis 1
HEINRICH. — Le bourgmestre f
ANNETTE, courant V embrasser. — ^Te voilà I
MATHIS. -^ Oui... oui... Dieu merci! Avonsnous de la neige, en avons-nous ! J'ai laissé la voiture à Bichem, avec Johann ; il ramènera demain.
CATHERINE, elle arrive V embrasser et le débarrasse de son manteau. — Donne-moi ça. Tu nous fais joliment plaisir, va, de rentrer ce soir. Quelles inquiétudes nous avions!
MATHIS. — Je pensais bien , Catherine; c'est pour ça que je suis revenu. (Regardant autour de la 5aWe.)Hél hé! hél le père Walter et Heinrich. Vous allez avoir un beau temps pour retourner chez vous I
CATHERINE, appelant à la porte de la cuisine. — Lois... Lois... apporte les gros souliers de M. Mathis. Dis à Nickel de mettre le cheval à récurie.
Lois, ^u/r la porte. — Oui, Madame, tout de suit«. (Elle regarde vm instant en riant^ pins disparaît.)
HEINRICH, riant. — M"« Annette veut que nous partions au clair de lune.
MATHIS, de mime. — Ha! hal hal... Oui... oui... il est beau, le clair de lune.
ANNETTE , lui retirant ses mouffles. — Nous pensions que le cousin Bôth ne t'avait pas laissé partir.
MATms. — Hé I mes affaires étaient déjà finies hier matin, je voulais partir; mais Bôth m'a retenu pour voir la comédie.
ANNETTE. — Hauswurst* est à Ribeauvillé ?
MATHIS. — Ce n'est pas Hanswurst, c'est un Parisien qui fait des tours de physique ; il endort les gens !
ANNETTE. — H CUdort lOS gCUS?
MATms. — Oui.
CATHERINE. — Il IcuT fait biou sûr boire quelque chose, Mathis?
MATHIS. — Non, il les regarde en faisant des signes , et ils s'endorment. C'est une chose étonnante ; si je ne l'avais pas vu, je ne pourrais pas le croire.
HEINRICH. — Ah I le brigadier Slenger m'a parlé de ça l'autre jour; il a vu la même chose à Saverne. Ce Parisien endort las gens, et quand ils dorment, il leur fait faire tout ce qu'il veut.
MATHIS , s' asseyant et commençant à tirer ses bottes. — Justement! (A sa fille.) Annette?
ANNETTE. — Quoi, mou pferc?
MATHIS. — Regarde un peu dans la grande poche de la houppelande.
WALTER. — Les gens deviennent trop ma- Uns, le monde finira bientôt. (Lois entre avec les souliers du bourgn^eslre.)
* Polichinel aUemaud.
tu, eet-ce posaiblet en... qu'est-ce que
ourmoi?
donc! Ce n'est pas e monde s'appnehe oqtie, et » repartit
ce qu'on peut voir
Annette.
omme fait exprès.
ieu, qu'est<e que
yantî
I tu es la plus jolie
rtmbratstr.)
âeau de noce, An-
age, tu mettras es
LE JUIF POLONAIS
Vous étiu sur l( Toiture tf
lebauquel.,. (PigelS.)
bonnet, et tu le conserveras toujours. Plus tard, "llans quinze ou vingt ans d'ici, tu te rappelleras que c'est ton père qui te l'a donné.
ANNETTE , attendrie. — Oui, mon père.
uATHia. — Tout ce que je demande, c'est que tu sois heureuse avec Chrisliau. Et mainteoaDt, qu'on m'apporle un morceau, et une bouteille de vin. {Catherine entre dans la cuisine. — A Walier et à Heinrich.) Vous prendrez bien un verre de vin avec moi ?
HEINRICH. — Avec plaisir, monsieurle bourgmestre.
WALTER , riant. — Oui, pour toi, nous ferons bien encore ce petiteffort. {Catherine apporte un jambon de la cuisine ; elle est suivie par Lois, gui lient le verre et la bouteille.)
CATHERINE , riant. — Et moi, Maiiiis, lu ne
m'as rien apporté! Voyez, les hommes... Danb le temps, quand il voulait m'avoir, il arrivait toujours les mains pleines de rubans; mais à cette heure...
HATHis, d'un ton joyeux. — Allons, Catherine, tais-toi. Je voulais te faire des surprises, et maintenant il faut que je raconte d'avance que le châle, le bonnet et le reste sont dans ma grande caisse, sur la voiture.
CATHERINE. — Ahl SI le reste est BUT la voiture, c'est bon, je ne dis plus rien. {Elle s'assied et file. Lois met la nappe, place l'assiette, la bouteille, le verre. Mathis s'assied à tt^le, et commence à manger de bon appétit. Walter et Heinrich boivent, lois sort.)
MATHI8. — Le froid vous ouvre joliment l'appétit. — A votresanlél
LE JUIF POLONAIS
WALTER. — A la tienne, Mathis.
HEiNRiCH. — A la vôlre, monsieur le bourgmestre.
MATHIS. — Christian n'est pas venu, ce soir?
ANNETTE. — SI, mon père. On est venu le chercher; il va revenir.
MATHIS. — Ah! bon, bon.
CATHERINE. — Il cst arrivé tard, à cause d'une faction derrière le Hôwald, pour attendre des contrebandiers.
MATHIS, mangeant. — C'est pourtant une diable de chose, d'aller faire faction par un temps pareil. Du côté de la rivière j*ai trouvé cinq pieds de neige.
WALTER. — Oui, nous avons causé de ça; nous disions au maréchal des logis, que depuis rhiver du Polonais, on n'avait rien vu de pareil . {MathiSyqui levait son verre ^ le repose sans boire.)
MATHIS. — Ah ! vous avez parlé de ça?
HEINRICH. — Cette année-là, vous devez bien vous en souvenir, monsieur Mathis, tout le vallon au-dessous du grand pont était comblé de neige. Le cheval du Polonais, sous le pont, pouvait à peine sortir la tête, et Kelz vint chercher main-forte à la maison forestière.
MATHIS, d'un ton d indifférence. — Hé! c'est bien possible... Mais tout ça, voyez-vous, ce sontde vieilles histoires; c'estcommeles contes de ma grand'mère, on n'y pense plus.
WALTER. — C'est pourtant bien étonnant qu'on n'ait jamais pu découvrir ceux qui ont fait le coup.
MATHIS. — C'étaien t des malins. . • On ne saura jamais rien I {Il boit. En ce moment, le tintement d^une sonnette se fait entendre dans la rue^ puis le trot d*un cheval s'arrête devant Vauberge. Tout le monde se retourne. La porte du fond s'ouvre, un juif polonais paraît sur le seuil. Il est vêtu d*un manteau vert bordé de fourrure^ et coiffé d'un bonnet de peau de martre. De grosses bottes lui montent jusqu'aux genoux. Il regarde dans la salle d'un œil sombre. Profond sÙertce.)
Les PRÉCÉDENTE , LE POLONAIS , puis CHRISTIAN.
LB POLONAIS, entrant. — Que la paix soit avec vous!
CATHEBiNft, se levant. — Qu'y a-t-11 pour votre service, Monsieur?
LE POLONAIS. — La neigô est profonde... le chemin difBcile... Qu'on mette mon cheval à l'écurie... Je repartirai dans une heure... (// ouvre son manteau, déboucle sa ceinture et la jette sur la table. Mathis se lève, les deux mains appuyées aux bras de son fauteuil; le Polonais le
, regarde : il chuncelle, étend les bras et tombe en ! poussant un cri terrible. Tumulte.) I CATHERINE, sc précipitant. — Mathis I... Ma- ' thisl...
ANNETTE, de même. — Mon père ! (Walter et Heinrich relèvent Mathis, Christian parait au fond.) CHRISTIAN, sur le seuil. — Qu'est-ce qu*ilya? HEINRICH, âtant la cravate de Mathis avec précipitation. — Le médecin... courez chercher le médecin I