MATHIS, ANNETTE, CHRISTIAN
ANNETTE, sc penchant pour embrasser Mathis. — Bonsoir, mon père, dors bien !
MATHIS , V embrassant . — Bonsoir, mon enfant ! (A Christian^ qui se tient près d' Annette.) Je serai mieux ici ; tout ce vin blanc, ces cris, ces chansons me montent à la tête : je dormirai mieux.
CHRISTIAN. — Oui, la chambre est fraîche. Bonne nuit; dormez bien!
MATHIS, leur serrant la main. — Pareillement, mes enfants I (Annette et Christian sortent.)
MATHIS, seul.
MATHIS (Il écoute, puis se lève et va fermer la porte au verrou). — Enfin me voilà débarrassé. Tout va bien... le gendarme est pris... Je vais dormir sur les deux oreilles. (Il se rassied et
continue à se déshabiller.) S*il arrive un nouveau hasard contre le beau-père du maréchal des logis, tout sera bientôt étoufTé. (Il bâille, et prête Voreilk aux chants d'en bas.) Il faut savoir s'arranger dans la vie... il faut avoir les bonnes cartes en main... Les bonnes cartes, c'est tout... La mauvaise chance ne vient jamais contre les bonnes cartes.. . On arrange la chance I (/{ se lève du fauteuil et se dirige vers f alcôve. En ce moment la porte de Vavberge en bas s'ouvre^ les chants débordent dans la rue; Mathis lève le rideau et regarde.) Ceux-là maintenant ne demandent plus rien, ils ont leur compte. Hélhél hélvonl-ilsfairedestrousdans la neige, avant d'arriver chez eux ! C'est drôle, le vin... un verre de vin... et tout vous parait en beaul (Les chants s'éloignent et se disper^ sent. Mathis ouvre les fenêtres, tire les persiemus et redescend vers f alcôve.) Oui, ça va bien ! (Il prend la carafe et boit.) Ça va très-bien I (// remet la carafe sur la table de nuity entre dans V alcôve et tire les rideaux. Soufflant la lumière.) Tu peux te vanter d'avoir bien mené tes affaires, Mathis/ (/{ bdille lentement et se couche.) Personne ne t'entendra, si tu rêves... personnel... Les rêves... des folies... (Silence.)
MATHIS, endormi dans falcôve^ — puis le tribunal, LE président, le PROCUREUR, LES JUGES, LES GENDARMES, LE PUBLIC. (Le fond de
la scène change lentement. La lumière^ vague d'abord^ croît peu àpeu^ les lignes se précisent; on est dans un tribunal : haute voûte sombre^ des bancs en hémicycle sur le devant^ remplis de spectateurs ; deux fenêtres en ogive^ à vitraux de plomb ; les trois juges en toque et robe noirCy au fond sur leurs sièges^ le greffier à droite^ le procureur à gauche. Petite porte latérale communiquant au guichet. Une table aux pieds des juges; sur la table^ un manteau lûcrt garni de fourure et un bonnet de peau de martre. Le président agite sa sonnette. Mathis, en guenilles^ hdve^ parait à la porte latérale, entouré de gendarmes. Les souffrances du cachot sont peintes sur sa figure. Il va s'asseoir sur la sellette; trois gendarmes se placent derrière lui. — ToiUe cette scène mystérieuse se passe dans une sorte de pénombre; les paroles et les bruits sont des chuchotements. A mesure que l'action se précise, ks paroles deviennent plus distinctes: c'est le travail de Vimagination du dormeur y c'est son rêve qui se matérialise. — Sur un geste du président, le greffier lit, en psalmodiant, Vacte d'accusation et les dépositions des témoins. On distingue de loin en loin
LE JUIF POLONAIS
ces mots: « Nuit du 24 décembre... Baruch Koweshi,.. l'aubergiste Mathis... la ruse profonde... en s' entourant de la considération publique... échapper durant quinze ans... Vheure de la justice.,, une drcofista/nce indifférente... les frères Hierthis... » Nouveau silence. À la fm de cette lechire, la scène s éclaire plus vivement.)
LE PRÉSIDENT. —• Accusé, VOUS venez d'entendre les dépositions des témoins; qu'avezvous à répondre î
MATHIS. — Des témoins ! des gens qui n'ont rien vu... des gens qui demeurent à deux, trois lieues de l'endroit où s'est commis le crime... dans la nuit... en hiver. Vous appelez cela des témoins?
LE pRÉsmENT. — Répondez avec calme; ces gestes, ces emportements ne peuvent vous être utiles. — Vous êtes un homme rusé.
MATHIS. — Non, monsieur le président, je suis un homme simple.
LE PRÉSIDENT. — Vous avoz SU choisir le moment... vous avez su détourner les soupçons... VOUS avez écarté toute preuve matérielle... Vous êtes un être redoutable!
MATHIS. — Parce qu'on ne trouve rien contre moi, je suis redoutable. Tous les honnêtes gens sont donc redoutables, puisqu'on ne trouve rien contre eux ?
LE PRÉSIDENT. — La voix pubUque vous accuse.
MATHIS. — Écoutez, messieurs les juges, quand un homme prospère, quand il s'élève au-dessus des autres, quand il s'acquiert de la considération et du bien, des milliers de gens l'envient. Vous savez cela, c'est une chose qui se rencontre tous les jours. Eh bien, malheureusement pour moi, des milliers d'envieux, depuis quinze ans, ont vu prospérer mes affaires, et voilà pourquoi tous m'accusent; ils voudraient me voir tomber, ils voudraient ma. voir périr. Mais est-ce que des hommes justes, pleins de bon sens, doivent écouter ces envieux? Est-ce qu'ils ne devraient pas les forcer à se taire? Est-ce qu'ils ne devraient pas les condamner?
LE PRÉSIDENT. — Vous parlez bien, accusé ; depuis longtemps vous avez étudié ces discours en vous-même. Mais nous avons l'œil clair, nous voyons ce qui se passe en vous. — D'où vient que vous entendez des bruits de sonnette ?
MATHIS. -^ Je n'entends pas de bruit de sonnette. (Bruit de sonnette au dehors.)
LE PRÉSIDENT. — Vous mcutez! dans ce moment même, vous entendez ce bruit. Ditesnous pourquoi!
MATHIS. — Ce n'est rien ; c'est le sang qui bourdonne dans mes oreilles.
LE PRÉsmENT. — Si VOUS u'avonez pas la cause de ce bruit, nous allons appeler le songeur pour nous l'expliquer.
MATHIS. — Il est vrai que j'entends ce bruit.
LE PRÉSIDENT. — Greffier, écrivez qu'il entend ce bruit.
MATHIS, vivement. — Oui... mais je l'entends en rêve.
LE PRÉSIDENT. — Écrivez qull l'entend en rêve.
MATHIS. — n est permis à tout honnête homme de rêver.
UN SPECTATEUR, 6a5, à son voisin. — C'est vrai, les rêves nous viennent malgré nous. UN AUTRE, de même. — Tout le monde rêve. MATHIS, se tournant vers le public. -7 Ecoutez, ne craignez rien pour moi. Tout ceci n'est qu'un rêve. Si ce n'était pas un rêve, est-ce que ces juges porteraient des perruques, comme du temps des anciens seigneurs, il y a plus de cent ans! A-ton jamais vu des êtres assez fous, pour s'occuper d'un bruit de sonnette qu'on entend en rêve? Il faudi-ait donc aussi condamner un chien qui gronde en rêvant ? Et voilà des juges I... voilà des hommes qui, pour de vaines pensées, veulent faire pendre leur semblable!... {Il part d'un grand idat de rire.)
LE PRÉSIDENT, d'ufi acccnt sévère. — Silence, accusé, silence ! vous approchez du jugement éternel, et vous osez rire ; vous osez affronter les regards de Dieu!... {Se tournant vers les juges.) Messieurs les juges, ce bruit de sonnette vient d'un souvenir. Les souvenii's font la vie de l'homme; on entend la voix de ceux qu'on a aimés, longtemps après leur mort. L'accusé entend ce bruit, parce qu'il a dans son âme un souvenir qu'il nous cache : — Le cheval du Polonais avait une sonnette!...
MATHIS. — C'est faux... je n'ai pas de souvenirs!
LE PRÉsmENT. — Taisez-vous I MATHIS, avec colère. — Un homme ne peut être condamné sur des suppositions. Il faut des preuves. Je n'entends pas de bruits de sonnette !
LE PRÉSIDENT. — Greffier, écrivez que l'accusé se contredit; il avouait, maintenant il se rétracte.
MATHIS , s'emportant. — Non , je n'entends rien!... (Le bruit de sonnette se fait enteruire.) C'est le sang qui bourdonne dans mes oreilles. (Le bruit redouble.) Je demande Christian, mon gendre. (Élevant la voix et regardant de taus les côtés.) Pourquoi Christian n'est -il pas ici?
LE JUIF POLONAIS
{Silence. Les juges se regardent. Chuchotementi dans Fanditoire. Le bruit de sonnette s^é^ loigne.)
LE PRÉSIDENT, d*un tongravc. — Accusé, vous persistez dans vos dénégatioiis?
MATHis, avec force. — Oui... j*ai trop de sang... voilà tout ! Il n'y a rien contre moi. C'est la plus grande injustice de tenir un honnête homme dans les prîsons. Je souffre pour la justice.
LE PRÉsmENT. — Vous persistez I... — Eh bîen« nous, Rudiger, baron de Mersbach, grand prévôt de Sa Majesté impériale en basse Alsace, assisté de nos conseils et juges, sieurs Louis de Falkenstein et de Feininger, docteurs esdroit ; — Considérant que cette affaire traîne depuis quinze ans, qu^il est impossible de Téclaircir par les moyens ordinaires; — Vu la prudence, la ruse et l'audace de l'accusé; — Vu la mort des témoinlx^ui pourraient nous éclairer dans cette œuvre laborieuse^ à laquelle s'attache l'honneur de notre tribunal ; — Attendu que le crime ne peut rester impuni, que l'innocent ne peut succomber pour le coupable; — Considérant que cette cause doit servir d'exemple aux temps à venir, pour réfréner l'avarice, la cupidité de ceux qui se croient couverts par une longue suite d*années ; — A ces causes, ordonnons qu'on entende le songeur. — Huissiers^ faites entrer le songeur I
MATHIS, d^une voix terrible. — Je m'y oppose... je m'y oppose... Les songes ne prouvent rien !
LE PRÉsmENT, d'wie voix ferme. — Faites entrer le songeur.
MATHIS, frappant swr la table. — C'est abominable, c'est contraire à la justice I
LE PRÉSIDENT. — Si VOUS étes inuoceut, pourquoi donc redoutez-vous le songeur? Parce qu'il lit dans les âmes 1 Croyez-moi, soyez calme, ou vos cris prouveront que vous étes coupable.
MATHIS. — Je demande l'avocat Linder^ de Saveme; pour une affaire pareille, je ne regarde pas à la dépense. Je suis calme comme un homme qui n'a rien à se reprocher. Je n'ai peur de rien ; mais les rêves sont des rêves... (Criant.) Pourquoi Christian n'est-il pas ici? Mon honneur est son honneur... Qu'on le fasse venir... C'est un honnête homme, celui-là I {S'exaXtant.) Christian, je t'ai fait riche, viens me défendre ! . . . {Silence . La scène s'obscurcit. Mathis^ dans V alcôve^ soupire tt s* agite. Tout devient sombre. Au bout d'uninstanty le tribunal reparaît dans l'obscurité et s^éclaire d'un coup : Mathis s*esx rendormi profondément.)
rê
Les PRÉCÉDENTS, LE SONGEUR.
LE PRÉSIDENT^ uu songcur. — Asseyez-vous.
LE SONGEUR. — Mousieur le président et mes- • sieurs les juges, c'est la volonté de votre tribunal qui me force à venir ; sans cela, Tépouvante me tiendrait loin d'ici.
MATHIS. — On ne peut croire aux folies des songeurs; ils trompent le monde pour gagner de l'argent. Ce sont des tours de physique. J'ai vu celui-ci chez mon cousin Bôth, à Ribeauvillé.
LE PRÉSIDENT, au songcur. — Pouvez-vous endormir cet homme?
LE SONGEUR, regardant Uathis. — Je le puis. Seulement existe-t-il quelques restes de la victime?
LE PRÉSIDENT, indiquant les objets sur la table. — Ce manteau et ce bonnet.
LE SONGEUR. — Qu'ou Tovéte l'accusé du manteau.
u ATuis y poussant im cri épouvantable. — Je ne veux pas.
LE PRÉSIDENT. — Jo l'ordonno.
MATHIS, se débattant. — Jamais!... jamaisl...
LE PRÉSIDENT. — Vous ôtes douc coupabloî
MATHIS. — Christian!... où est Christian? Il dira, lui, si je suis honnête homme I
UN SPECTATEUR, à votx basse. — C'est terrible !
MATHIS, aux gendarmes qui lui mettent le man* teau. •» Tuez-moi tout de suite.
. LE PRÉSIDENT. — » Yotro résistanco vous trahit, malheureux I
MATHIS. — Je n'ai palpeur... {H a le manteau et frissonne. — Bas^ se parlant à lui-même.) Mathis, si tu dors, tu es perdu !.. (// reste debout^ les yeux fixés devant lut, comme frappé d'hor^ reur.)
UNE FEMME DU PEUPLE^ sc kvant. — Jo veux sortir... laissez-moi sortir.
l'huissier. — Silence! [La femme se rassied. Grand silence.)
LE SONGEUR^ Us ycux fixés sur Mathis. — Il dort.
MATHIS, (/'tin ton sourd. — Non.. . non... je ne veux pas... je...
LE SONGEUR. — Je le veux I
MATHIS, d*unevoix haletante. — Otez-moi ça... 6tez...
LE SONGEUR, au président. — Il dort. Que faut-il lui demander?
LE PRÉSIDENT. — Co qu'il a fait dans la nuit du 24 décembre^ il y a quinze ans.
LE JDIP POLONAIS.
Bonsdr, bouoir, Hondeur k Bourgmestre. (Pic* SI 0
LE SOHOEUB. — Vous étes à la nuit du 24 décembrel818T
uATHis , bas. — Oui.
LE aoNQEUB. — Quelle heure est-il?
luTHia. — Onze heures et demie.
LB soNSEUR. — Parlez... je le veux.
UATHIS. — Les gens Borleot de l'auberge. Catherine et la petite Annette sont allées se coucher. Kasper rentre... il me dit que le four à plitre est alluma. Je Im réponds : — C'est bon... va dormir, j'irai là-bas. — Il monte. Je reste seul avec le Polonais, qui se chauffe au fourneau. Dehorstout est endormi. On n'entend rien que de temps en temps la sonnette du cheval sous le li'>ng3r. 11 y a deux pieds de neige. (Silence.)
LK SONGEUR. — A quoî penses-vouBÎ
HATHis. — Je pense qu'il me faut de l'argent... que si je n'ai pas trois mille francs pour le 31, l'auberge sera expropriée... Je pense qu'il n'y a personne dehors... qu'il fait nuit, et que le Polonais suivra la grande route, tout seul dans la neige.
LE SONGEUR. — Est-ce que vous êtes déjà décidé à l'attaquer?
HATms, après un instant de s^ence. — Cet homme est fort... il a des épaules larges... Je pense qu'il se défendra bien, si quelqu'nn l'attaque. {Mouvement àe Mathit.)
LKSONCEOR. — Qu'avez-vous!
MATHis, bat. — Hme regarde... H a les yeux gris. (D'un aeetnt intérieur, comme se parUau à lui-mime.) H faut que jefasselecoup!...
LB soNiEUR. — Vous étes décidéT
LE JUIF POLONAIS
Allons! l'fcria Nid«iss«, ai
HATHis. — Oui... je feraite coup!... je risque... je risque...
LB soNQBUB. — Parlei!
BUTHis. — Il f&ut pourtant que je voie .. Je sors... Tout est noir... il neige toujours... on ne verra pas mes traces dans la neige. {Il lève la main ei semble chercher quelque chose.)
LX SONGEUR. — Que faites- VOUS?
HATHIS. — Je tflte dans le traîneau... s'il y a deu pistolets!... {Les juges se regardent, mouvement dans l'auditoire.) Il D'à rien... je ferai le coup... ouil... {// icouU) On n'entend rien dans le village... L'enfant d'Anna Wébur pleure... Une chèvre bêle dans l'étable... Le Polonais marche dans la chambre.
LE soNOEUB. — Vous rentre*?
uathis. — Oui. Il a mis six francs sur la
table ; je lui rends sa monnaie. Il me regarde bien. {Silence.)
LB SONGEUR. — 11 VOUS dit quelquo chose?
HATHIS. — Il me demande combien jusqu'i\ Mutzig?... Quatre petites lieues... Je lui souhaite un bon voyage... Il me répond : Dieu vous bënÎËsel (5iience.)Ho! hol {La figure de Uathis change.)
LE soNGEun. ~ Ouoi I
HATHIS, bas. — La ceinture! {Brusqttemenl, d'une voix sèche.) Il sort... il est sorti I. .. [Mathis, en ce moment, fait quelques pas Us reins courbfs ; il semble suivre sa victime à la piste. Le Songeur lève le doigt, pour recommander l'ailention aux juges. — Mathis iteiûtant ta main.) La hache!... oà est la hache! Ah ! ici, derrière ta porte. — Quel froid 1 la neige tombe... paa
LE JUIF POLONAIS
une étoile... Courage, Mathis, tu auras la ceinture... courage ! {Silence.) * LE SONGEUR. — 11 part... Vous le suivez ?•
MATHIS. — Oui.
LE SONGEUR. — Où êteS-VOUSÎ
MATHIS. — Derrière le village... dans les champs... Otiel froid I {Il grelotte.)
LE SONGEUR. — Vous avez pris la traverse ?
MATHIS. — Oui... oui... {Étendant le bras.) Voici le grand pont... et là-bas, dans le fond, le ruisseau... Gomme les chiens pleurent à la ferme de Daniel... comme ils pleurent I... Et la forge du vieux Finck, comme elle est rouge sur la côtel... {Bas y se parlant à lui-mime.) Tuer un homme... tuer un homme... Tu ne feras pas ça, Mathis... tu ne feras pas ça... Dieu ne veut pas!... {Se remeitant à marcher ^ Us reins courbés.) Tu es fou!... Écoute, tu seras riche... ta femme et ton enfant n'auront plus besoin de rien... Le Polonais est venu. .. tant pis... tant pis... Il ne devait pas venir!... Tu payeras tout, tu n'auras plus de dettes... {Criant d'un ton sourd,) Il n'y a pas de bon Dieu, il faut que tu Tassommes!... Le pont... déjà le pont!... {Silence; U s'arrête et prête Voreille.) Personne sur la route, personne... {D'un air d'épouvante.) Quel silence ! {Il s^essuie le front de la main,) Tu as chaud, Mathis... ton cœur bat... c'est à force de courir... Une heure sonne à Wéchem... et la lune qui vient... Le Polonais est peut -être déjà passé... Tant mieux... tant mieux!... {Écoutant,) La sonnette... oui!... (// s'accroupit brusquement et reste immobile. Silence. Tous les yeux sont fixés sur lui. — Bas,) Tu seras riche... tu seras riche... tu seras riche !... {Le bruit de la sonnette se fait entendre. Une jeune femme se couvre la figure de son tablier^ d'autres détournent la tête. Tout à coup Mathis se dresse en poussant une sorte de rugissement^ et frappe un coup terrible sur la table.) Ah! ah! je te tiens... juif!... {Il se précipite en avant et frappe avec une sorte de rage,)
UNE FEMME. ~ Ah! mon Dieu I... {Elle s'affaisse.)
LE PRÉSIDENT, d'un$ voix vibrontc. -« Emportez cette femme. {On emporte la femme.)
MATHIS, se redressant, «--^ Il a son compte !' (// se penche et regarde ; puis frappant un dernier coup,) Il ne remue plus... c'est fini I {Il se relève en exhalant un soupir, et promène les yeux autour de lui.) Le cheval eèt parti avec le traîneau. {Écoutant.) Quelqu'un !-,. (Il se fehume ipouvanté et veut fuir. ) Non 4.... c'est le vent^dans lesarbres^*. {Se baissant ) Yite^i. vite.. .la ceinture! Je Tai... hH]{Ilfaitle geste de se boucler la Oêintvire aux reins.) Elle est pleine d'or, toute pleine I... Dépêche-toi,.. Ma- ]
this... dépêche-toi!... {Il se baisse et sen\bk charger le corps sur son épaule^puis il se met à tourner autour de la table du tribunal^ les reins courbés^ le pas lourd, comme un homme ployant sous un fardeau,) LE SONGEUR. — Où allez-vousî MATHIS, s'arrêtant. — Au four à plâtre.
LE SONGEUR. — VouS y êtOS.
MATHIS., — Oui! {Faisant le geste de jeter son fardeau à terre.) Comme il était lourd!... (71 respire avec forccy puis U se baisse et semble ramasser de nouveau le cadavre. — D'une voix rauque.) Va dans le feu, juif! va dans le feu!.. (Il semble pousser avec une perche de toutes ses forces. Tout à coup il jette un cri d'horreur et s'affaisse, la tête entre ses mains. — Bas.) Quels yeux!... oh! quels yeux I... {Long silence. Rekvant la tête,) Tu es fou, Mathis!... Regarde... il n'j a déjà plus rien que les os... Les os brûlent aussi... Maintenant, la ceinture... Mets l'or dans tes poches... C'est cela... Personne ne saura rien... On ne trouvera pas de preuves.
LE SONGEUR, au président. — Que faut-il en- ' core lui demander?
LE PRÉSIDENT. — Cela suffit. (Au greffier.) Vous avez écrit?
LE GREFFIER. — Oui, mousieuT le président.
LE PRÉSIDENT. — Eh bien, qu'on l'éveille, et qu'il voie lui-même.
LE SONGEUR. — Eveilloz-vous... je le veux! {Mathis s'éveille, il est comme étourdi.)
MATHIS. — Où donc est-ce que je suis? {Il regarde.) Ah! oui... Qu'est-ce qui se passe?
LE GREFFIER. — ^Voici votro déposition... Lisei.
MATHIS, après avoir lu quelque lignes, — Malheureux! j'ai tout dit!... Je suis perdu!...
LE PRÉSIDENT, aux jugcs. — Vous venez d'en* tendre... il s'est condamné lui-même.
MATHIS, arrachant le manteau. — Je réclame... c'est faux... Vous êtes tous des gueux!... Christian... mon gendre... Je demande Christian...
LE PRÉSIDENT. — Gendarmes, imposez silence à cet homme. (Les gendarmes entourent Mathis,)
MATHIS, se débattant. — ; G'eât un crime contre la justice.. « on m'ôte mon seul témoin.*. Je réclatne devant Dieu I {D'une voix déchiranU*) Christian*., on veut tuer le père de ta feihme... A mon secours I (Il se débat comme un furiems.)
LE PRÉsiDBNt, uvec tristcêse, ^^ Accusé, tous me forcer de vous dird ce que j'aurais voulu vous taire : eh apprenant le» charges qui pesaient sut vous, Chlr^stiaii Béme s'est doïiné la mort!... (Mathis resté comme stupéfié, les yeux fixés sur le président. Grai\d sUenc: Les juges se consultent à voix bassêé Au boièê dm instant^ le président se lève*)
LB PRÉSIDENT! dwie vQix kutc. — Àiiendu
LE JUIF POLONAIS
que, dans la nuit du 24 décembre 1818^ entre minuit et une heure, Hans Mathis a commis, sur la personne de Baruch Eoweski, le crime d'assassinat^ avec les circonstances aggravantes de préméditation, de nuit et de vol à main armée, nous le condamnons à être pendu par le cou, jusqu'à ce que mort s'en suive. (Se tournant vers un huissier.) Huissier, faites entrer le scharfrichter^. {Grande rumeur dans V auditoire. U huissier ouvre la porte de droite; un petit homme vêtu de rouge^ la face pâle et les yeux brillants, paraît sur le seuil. Profond silence. Le président étend le bras vers Mathis. Bruit viO' lent de sonnette. Mathis porte^ ses mains à sa tête 'et chancelle : tout disparaît! — On se retrouve dans la chambre du bourgmestre. Il fait grand jour; le soleil entre par les fentes des per siennes y et s* allonge en traînées lumineuses sur le plan^ cher. Les rideaux de V alcôve s^agitent. La carafe tombe de. la table de nuit et se brise. Au même instant une musique joyeuse éclate devant Vau^ bergCy elle joue le vieil air de Lauterbach ; des voiarnombreuses raccompagnent. Ce sont les garçons d*honneur qui donnent V aubade à la Fiancée. On entend les gens courir dans la rue. Une fenêtre s*ouvre. La mu^ue cesse. Grands éclats de rire. Voix nombreuses : — La voilà... la voilà... c'est Annettel.... — La musique et les chants recommencent et pénètrent dans Vauberge. Grand tumulte aihdessous. Des pas rapides montent V escalier, on frappe à la porte de Mathis.)
CATHERINE, dchors, criant. — Mathis, lève-toi. Il fait grand jour. Tous les invités sont en bas. {SUence. On frappe plm fort.)
CHRISTIAN^ de même. — Monsieur Mathis I monsieur Mathis! (Silence.) Comme il dort... (D^autres pas montent VescaUer. On frappe à coups redoublés.)
WALTER, de même. — Hél Mathis. Allons donc... la noce est commencée... hop 1 hop 1... (Long silence.) G*est drôle^ il ne répond pas.
CATHERINE^ d^wu voix inquiètc. •— Mathis i Mathis I (On entend des chu>chotements, une dûcussion ; puis la voix de Christian s'élève et dit d'un ton brusque : — Non^ c'est inutile, laissezmoi faire. — Et presque aussitôt la porte secouée violemment s^ouvre tout au large. Christian parait; il est en grand uniforme.)
CHRISTIAN, sur le seuil. — Monsieur Mathisl... (Il aperçoit les débris de la carafe sur le plan-
1 Bourreaa*
cher, court à Valcôve, écarte les rideaux et pousse un cri.)
CATHERINE, accouront tout inquiète. — Qu'estce que c'est? Qu'est-ce qu'il y a, Christian?
CHRISTIAN, se retournant vivement. — Ne regardez pas, madame Catherine !... (Il la prend dans ses bras et Ventraîne vers la porte, en criant (fwne vota? enrouée.) Le docteur Frant»! le docteur Frantz !
CATHERINE, sc débattant. — Laissez -moi, Christian... je veux voir...
CHRISTIAN. — Non ! (Criant dans Vescalier, Ji ceux qui se trouvent en bas.) Empêchez Annette de monter. — Ohl mon Dieu! mon Dieu! (Pendant cette scène, Waller, Heinrich et un grand nombre d'invités, hommes et femmes^ sont entrés dans la chambre; ils se pressent autour de Valcôve. Heinrich ouvre les fenêtres et pousse les Persiennes.)
WALTER, regardant Mathis. — Il a la figure toute bleue! (jStupeur générale. Le docteur Frantz entre tout essoufflé. On s*écarte pour lui livrer passage.)
LE DOCTEUR^ vivcmcnt* — C'est une attaque d'apoplexie. (Tirant sa trousse de sa poche.) Tenez le bras , maître Walter. Pourvu que le sang vienne! (Les musiciens entrent^ leurs instruments à la main; une foule de gens endimanchés les suivent, chuchotant entre eux et marchant sur la pointe des pieds ; puis une' jeune femme portant un enfant dans ses bras, paraît sur le seuil, et s'arrête interdite à la vue de tout ce m^nde. Uenfant souffle dam une petite trompette.) WTALTER. — Le sang ne vient pas. * LE DOCTEUR. — NoD. (Se retoumaut avec colère.) Faites donc taire cet enfant.
LA JEUNE FEMME. — Tais-toi^ Ludwîg. Donne! (Elle veut lui prendre la trompette. Uenfant résiste et se met à pleurer.)
LE DOCTEUR, dunc voix triste.— C'est fini... monsieur le bourgmestre est mort... Le vin blanc l'a tué.
v^ALTER. — Oh! mon pauvre Mathis ! (Il s'accoude sur le lit, la figure dans les mainsy et pleure. On entend dans la salle au-dessous les cris déchirants de Catherine et d* Annette.)
HEINRICH, regardant Mathis. — Quai malheur, un si brave homme !
UN AUTRE, bas, à son voisin. ■ C'est la plus belle mort... On ne soufiEre pasl