‹ Contes étrangesChapitre 58 sur 94 · LA NOUVELLE (P · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE (P

Il est couché sur le côté gauche, le bras sous l'oreiller.

Il fait sombre et on ne le voit pas, mais si vous pouviez jeter un coup d'oeil sur la figure du dormeur, dans l'obscurité, vous reconnaîtriez que malgré cette moustache si soigneusement économisée, si mince et si tortueuse, malgré le souvenir des expressions triviales dont il s'est servi ce jour-là, cet homme a un sommeil de petit enfant.

Il était près de minuit quand un rêve l'agita.

Après une première journée à bicyclette, un rêve est inévitable.

Les muscles des jambes ont conservé un souvenir de mouvement, et il semble qu'ils décrivent sans cesse des circonférences.

On voyage dans le pays des songes sur de fantastiques bicyclettes de rêve qui se modifient et s'agrandissent.

T> VÉTRANGE AVENTURE

On descend le long de clochers, d'escaliers, ou de précipices.

On plane, avec une horrible angoisse, au-dessus de cités habitées.

On cherche vainement un frein introuvable pour se préserver d'une chute, la tête en avant.

On plonge dans des fleuves débordés.

On se lance désespérément contre des obstacles monstrueux.

A la fin. M. Hoopdriver se retrouva en train de sortir du néant ténébreux pédalant sur les roues d'Ezéchiel, à travers le YVeald de Surrey, cahotant par- dessus les côtés, écrabouillant des villages sur sa route, pendant que l'homme en marron le poursuivait en pestant et en jurant, et lui criait d'interrompre sa carrière.

Ils y étaient aussi, le garde-chasse de Putney et l'homme en costume gris brun!

Et ils criaient, eux aussi, après l'infortuné.

Hoopdriver se sentait devenir un fou dangereux.

Les villages disparaissaient l'un après l'autre avec un petit bruit de broiement.

Il ne voyait pas la jeune dame en gris, mais il sentait qu'elle le regardait par derrière.

Il n'osait se retourner pour la voir.

Où diable était donc le frein? Il avail dû tomber.

E1 Le grelol J

Justeen face de lui <■ trouvait ( rueldford.

Il tii un « ffort pour jetei un cri el avertir la ville de s'écarter, mais sa voix au i lui fil défaut.

11 s'approcha, s'approcha.

i i mi terrible I

( m instanl après les mai ons i raquaient < omme des noix, et !<■ ang de i habitants jailli .m par-< i par-là.

I ■ rues ( i.u. nt non, de gi ris qui i ou raient.

I n ; il vit la dame en gris.

i in- ensation d'hoi reui 'empara de

M. rïoopdrivi r. il - jeta de i ôté pour ridre .m . ongei .i la hauteur où ii e trom .m el au Ltô1 il se mit a tomber, a tomber, à tombei '.

II e révi Ula, e retoui na, \ il la pleine lune pai l.i féru tre, lui quelque peu éton ii'' el e rendormit.

Le second rêve découlait jusqu'à un certain point du premier.

L'homme en marron y revenait, le menaçant et criant après lui. Il enlaidissait, enlaidissait, à mesure qu'il se rapprochait, et son air devenait d'une inexprimable méchanceté.

Il atteignit M. Hoopdriver, le regarda dans le blanc des yeux.

Puis il recula à une distance incroyable.

Sa figure paraissait lumineuse.

— Miss Beaumont, dit-il.

Et tout une forêt de soupçons jaillit autour d'eux.

Quelqu'un se mit à faire partir des pièces d'artifice et surtout des roues de Sainte- Catherine à travers le magasin où il se trouva transporté soudain.

M. Hoopdriver savait bien que c'était contraire aux règlements de police.

Il lui semblait que l'endroit où il était formait un vaste magasin, et alors il s'aperçut que l'homme en marron était le garçon de service, mais il différait des autres garçons en ceci qu'il était lumineux à l'intérieur comme une lanterne chinoise.

Et la cliente que M. Hoopdriver se disposait à servir était justement la jeune dame en gris.

( '< i.ut chose bien curieuse qu'il ne s'en lût pas aperçu plus toi.

Elle était en gris, comme d'oidinaùc,

en costume rationnel, et elle avail appuyé

sa bicyclette contre le comptoir. Elle lui

ouriait très franchement, tout comme

elle l'avait lait en s'exeusanl de l'aVOÙ

arrêté.

El elle penchail vers lui son buste avec une grâce onduleuse qu'il n'avail jamais remarqui e ju qu'alors.

— Ou'e i i ( que j'aurai le plaisir... ? .lu .m itôl M. I l""i driver.

l i elle de répondre :

La route de Ripley.

Alors il smtit la rOUte de Kiple\ , la

déroula, la lui < tala.

III. .lu qui • i .i iei.ni très bien : .m ■ i , ei 'i' le n gardei el de lui sourire ; el il i mil à lui en mesure] huil milles au moyen de la mesure d'un yard ii\< e m h i omptoii . huil milles étanl la longui m .[n 'iliall.ui poui faire un . ostume, un . os

DE M. HOOPDRIVER ^

tome « rationnel» s'entend, et alors l'homme en marron s'avança et voulut intervenir. Il dit que Hoopdriver était un butor, et qu'en outre il mettait trop de temps à mesurer.

Et M. Hoopdriver s'étant mis à mesurer plus vite, l'homme en marron dit alors que la jeune dame en gris était restée là assez longtemps, qu'il était son frère, sans quoi il ne voyagerait pas avec elle, puis soudain il lui passa le bras autour de la taille et s'esquiva avec elle.

M . Hoopdriver trouva même, en ce moment-là, que ces façons n'étaient guère celles d'un frère.

Pour sûr non, elles ne l'étaient pas.

En voyant l'homme la prendre aussi familièrement, il fut pris d'une rage folle, bondit aussitôt pardessus le comptoir et courut après lui.

Ils firent ainsi le tour du magasin, d'où par un escalier de fer ils montèrent au donjon, et ils en sortirent par la route de Ripley.

Ils continuèrent ainsi quelque temps à jouer à cache-cache, dans un hôtel, au bord de la route, avec deux portes d'entrée et une cour d'auberge.

L'homme ne pouvait pas courir bien vite parce qu'il tenait la jeune dame en gris, mais M. Hoopdriver était retardé par la conduite ibsurde de ses jambes.

Elles refusaient de s'allonger et persistaient à décrire des cercles autour des pédales d'une roue, de sorte qu'il ne faisait que des pas d'une petitesse inconcevable.

Ce drame n'aboutit à aucun dénouement.

La poursuite parut se prolonger un temps infini et toutes sortes d'individus, des gardes-chasses, des boutiquiers, des policemen, le vieux gardien du donjon, l'homme en costume de gros drap et si

IL DEMANDA SA BOUGIE A UNE BONNE QUI ATTENDAIT COMPLAISAMMENT DANS LE HALL (P. 34).

portes, des gens à figure niaise, des gens sans tête, des coqs et des poules stupides avec des paquets et des parapluies et des waterproofs qui les encombraient, des gens qui tenaient des bougeoirs et autres ustensiles, ne cessaient de se jeter dans ses jambes et de l'agacer bien qu'il fît résonner sa clochette électrique en répétant sans relâche :

« Extraordinaire ! extraordinaire ! »

Page 1