PREMIÈRE JOURNÉE
Travaillez, prenez de la peine, C'est le fonds qui manque le moins.
Il y avoit une fois, à Damas, un vieillard très riche, très riche, qu'on appeloit le Bienfaisant^ parce qu'il n'usoit de ses trésors que pour adoucir les maux du peuple, soulager les malades et les prisonniers, ou héberger les voyageurs; et il réunissoit tous les jours quelques-uns de ceux-ci à sa table, car il n'étoit pas fier, quoiqu'il fût parvenu. Les plus anciens de Damas se souvenoient qu'il y étoit arrivé bien pauvre, et qu'il y avoit longtemps gagné sa vie à porter des fardeaux pour les marchands; après quoi, ses petites économies lui permettant d'entreprendre le négoce à son propre compte, on l'avoit vu s'élever au plus haut degré de prospérité sans donner lieu au moindre reproche, de sorte que personne ne prenoit ombrage de sa fortune, dont il ne sembloit jouir que pour en faire part à tout le monde.
Un jour, trois voyageurs fort mal en point et recrus d'âge, de fatigue et de misère, s'étant rencontrés au même moment à sa porte, pour y demander l'hospitalité, les esclaves du vieillard leur donnèrent à laver suivant l'usage, substituèrent à leurs pauvres haillons et à leurs turbans délabrés des vêtements propres et décents, et distribuèrent entre eux trois bourses pleines d'or
Ils les introduirent ensuite dans la salle du festin, où le maître les attendoit, comme il faisoit tous les jours, entouré de ses douze fils, qui étoient de beaux jeunes gens rayonnants d'espérance, de force et de santé, car Dieu avoit béni le Bienfaisant dans sa famille.
Quand ils eurent fini leur repas, qui étoit simple, mais copieux et salutaire, le Bienfaisant leur demanda leur histoire, non pour satisfaire une vaine curiosité, comme le font la plupart des hommes, mais pour s'informer du moyen de les aider dans leurs entreprises et de les secourir dans leurs tribulations. Le plus âgé des trois, auquel il s'étoit adressé, prit donc la parole et s'exprima ainsi :