CHAPITRE III
LE FAQCIR ABHOG
Le lendemain survint dans le même endroit le faquir Abhoc, qui feignoit d’aller en pèlerinage, mais qui cherchoit dans le fait quelque bonne chape-chute de faquir.
Comme il s’approchoit de la source pour se reposer, il aperçut le trésor, l’enveloppa du regard, et en supputa promptement la valeur sur ses doigts.
— Grâce inespérée, s’écria-t-il, que le Dieu très-puissant et très-miséricordieux accorde enfin à ma société après tant d’années d’épreuves, et qu’il a daigné mettre, pour m’en rendre la conquête plus facile, sous la simple garde d’un innocent lézard de murailles et d’un pauvre garçon imbécile!
Je dois vous dire que le faquir Abhoc connoissoit parfaitement de vue Xaïloun et le kardouon.
— Que le ciel soit loué en toutes choses ! ajouta-t-il en s’asseyant quelques pas plus loin. Adieu la robe de faquir, les longs jeunes et les rudes mortifications de corps. Je vais changer de pays et de vie, et acheter, au premier royaume où je me trouverai bien, quelque bonne province qui me rapporte de gros revenus. Une fois établi dans mon palais, je ne m'occupe désormais que de me réjouir au milieu de mes jolies esclaves, parmi les fleurs et les parfums, et que de bercer molle-
CONTES FANTASTIQt ËS.
ment mes esprits au son de leurs instruments de musique, en sablant des vins exquis dans la plus large de mes coupes d'or. Je me fais vieux, et le bon vin égaye lecœur des vieillards — Il me paroit seulement que ce trésor sera lourd à porter, et il siéroit mal en tous cas à un grand seigneur terrien comme je suis, qui a une multitude de domestiques et une milice innombrable, de s’abaisser à un office de porte-faix, même quand je ne devrois pas être vu. Pour que le prince du peuple attire à soi le respect de ses sujets, il faut qu’il se soit accoutumé à se respecter lui-même. On croiroit d’ailleurs que ce manant n’a pas été envoyé ici à d’autre fin que de me servir, et, comme il est plus robuste qu’un bœuf, il transportera aisément tout mon or jusqu’à la ville prochaine, où je lui ferai présent de ma défroqtie et de quelque basse monnoie à l’usage des petites gens.
Après cette belle allocution intérieure, le faquir Abhoc, bien certain que son trésor n’avoit rien à redouter du kardouon ni du misérable Xaïloun, qui étoit aussi loin que le kardouon d’en connoître la valeur, se laissa entraîner sans résistance aux douceurs du sommeil, et il s’endormit fièrement en rêvant de sa province, de son harem peuplé des plus rares beautés de l’Orient, et de son vin de Schiraz écumant dans des coupes d’or.
Ceci est l’histoire du faquir Abhoc.