L’ÉPISODE
Hanc ego de cœlo ducentem sidéra vidi ; Fluminia bæc rapidi carminé vertil iter.
Hsec canlu finilque solum, manesque sepulchria Elicil, et tepido devocat ossa rogo.
Quum libet, hase tristi depellit oublia cœlo : Quura libet, æstivo convocat orbe nives.
Tibülu.
Compte que celte nuit tu auras des tremblements et des convultions ; les démons, pendant tout ce temps de nuit profonde où il leur est permis d’agir, exerceront sur toi leur cruelle malice, le t’enyerrai des pincements aussi serrés que les cellules de la ruche, et chacun d'eux sera aussi brûlant que l’aiguillon de l'abeille qui la construit. $BiKSPuna.
Qui de vous ne connoit, ô jeunes filles ! les doux caprices des femmes, dit Polémon réjoui. Vous avez aimé sans doute, et vous savez comment le cœur d’une veuve pensive, qui égare ses souvenirs solitaires sur les rives, ombragées du Pénée, se laisse surprendre quelquefois par le teint rembruni d’un soldat dont les yeux étincellent du feu de la guerre, et dont le sein brille de l'éclat d’une généreuse cicatrice. Il marche fier et tendre parmi les belles comme un lion apprivoisé qui cherche à oublier dans les plaisirs d’une heureuse et facile servitude le regret de ses déserts. C’est ainsi que le soldat aime à occuper le cœur des femmes, quand il n’est plus appelé par le clairon des batailles et que les hasards du combat ne sollicitent plus son ambition impatiente. Il sourit du regard aux jeunes filles, et il semble leur dire : Aimezmoi !...
Vous savez aussi, puisque vous êtes Thessaliennes, qu’aucune femme n’a jamais égalé en beauté cette noble Méroé qui, depuis son veuvage, traîne de longues draperies blanches brodées d’argent ; Méroé, la plus belle
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des belles de The^salie, vous le savez. Elle est majestueuse '’omme les déesses, et cependant ii y a dans ses yeux je ne sais quelles flammes mortelles qui enhardissent les prétentions de l’amour. — Oh ! combien de fois je me suis plongé dans l'air qu’elle entraîne, dans la poussière que ses pieds font voler, dans l’ombre fo rtunée qui la suit!... Combien de fois je me suis jeté au-devant de sa marche pour dérober un rayon à ses regards, un souffle à sa bouche, un atome au tourbillon qui flatte, qui caresse ses mouvements; combien de fois(Thé!aïre, me le pardonneras-tu ?) j’épiai la volupté brûlante de sentir un des plis de sa robe frémir contre ma tunique, ou de pouvoir ramasser d’une lèvre avide une des paillettes de ses broderies dans les allées des jardins de Larisse! Quand elle passoit, vois-tu, tous les nuages rou- J gissoient comme à l’approche delà tempête; mes oreilles siffloient, mes prunelles s’obscurcissoient dans leur orbite égarée, mon cœur étoit près de s’anéantir sous le poids d’une intolérable joie. Elle étoit là ! je saluois les ombres qui avoient flotté sur elle, j’aspirois l’air qui l’a voit touchée; je disois à tous les arbres des rivages : Avez-vous vu Méroé? Si elle s’était couchée sur un banc de fleurs, avec quel amour jaloux je recueillois les fleurs que son corps avoit froissées, les blancs pétales imbibés de carmin qui décorent le front penché de l’anémone, les flèches éblouissantes qui jaillissent du disque d'or de la marguerite, le voile d’une chaste gaze qui se roule autour d’un jeune lis avant qu’il ait souri au soleil ; et, si j’osois presser d’un embrassement sacrilège tout ce lit de fraîche verdure, elle m’incendioit d’un feu plus subtil que celui dont la mort à tissu les vêtements nocturnes d’un fiévreux. Méroé ne pouvoit pas manquer de me remarquer. J’étois partout. Un jour, à l’approche du crépuscule, je trouvai son regard : il sourioit; elle m’avoit devancé, son pas se ralentit. J’étois seul derrière elle, et je lavis se détourner. L’air étoit calme, il ne trou-
bloit pas ses cheveux, et sa main soulevée s’en rapprochoit comme pour réparer leur désordre. Je la suivis, Lucius, jusqu au palais, jusqu’au temple de îaprmcesse de Thessalie, et la nuit descendit sur nous, nuit de délices et de terreur!... Puisse-t-elle avoir été la dernière de P'a vie et avoir fini plutôt !
Je ne sais si tu as jamais supporté avec une résignation mêlée d’impatience et de tendresse le poids du corps d’une maîtresse endormie qui s’abandonne au repos sur ton bras étendu, sans s’imaginer que tu souffres; si tu as essayé de lutter contre le frisson qui saisit peu à peu ton sang, contre l’engourdissement qn enchaîne tes muscles soumis; de t’opposer à la conquête de la mort qui menace de s’étendre jusqu’à ton âme 1 ! C'est ainsi, Lucius, qu’un frémissement douloureux parcouroit rapidement mes nerfs, en les ébranlant de tremblements inattendus, comme le crochet aigu du pltctrum qui fait dissoner toutes les cordes de la lyre, sous les doigts d’un musicien habile. Ma chair se tourmentoit comme une membrane sèche approchée du feu. Ma poitrine soulevée étoit près de se rompre, en éclatant, les liens de fer qui l’enveloppoient, quand Méroé, tout coup assise à mes côtés, arrêta sur mes yeux un regard profond, étendit sa main sur mon cœur pour s'assurer que le mouvement en étoit suspendu, l’y reposa longtemps, pesante et froide, et s’enfuit loin de moi de toute la vitesse d’une flèche que la corde de l’arbalète repousse en frémissant. Elle couroit sur les marbres du palais, en répétant les airs des vieilles bergères de Syracuse qui enchantent la lune dans ses nuages de nacre et d’argent, tournoit dans les profondeurs de la salle immense, et
i Dans la Tem/éte de Shakspeare, type inimitable de ce genre de composition, V homme monstre qui est dévoué aux malins esprits se plaint aussi des crampes insupportables qui précédent ses rêves. Il est singulier que cetic induction physiologique, sur une des plus cruelles maladies dont l’espèce humaine soit tourmentée, n’ait été saisie que par des poètes.
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crioit de temps à autre, avec les éclats d’une gaieté horrible, pour appeler je ne sais quels amis qu’eliene m’avoit pas encore nommés
Pendant que je regardois plein de terreur, et que je voyois descendre le long des murailles, se presser sous les portiques, se balancer sous les voûtes, une foule innombrable de vapeurs distinctes les unes des autres, mais qui n’avoient de la vie que des apparences de formes, une voix foible comme le bruit de l’étang le plus calme dans une nuit silencieuse, une couleur indécise empruntée aux objets devant lesquels flottoient leurs figures transparentes... la flamme azurée et pétillante jaillit tout à coup de tous les trépieds, et Méroé formidable voloit de l’un à l’autre en murmurant des paroles confuses :
« Ici de la verveine en fleur... là, trois brins de sauge cueillis à minuitdans le cimetière de ceuxqui sontmorts. par l’épée... ici, le voile de la bien-aimée sous lequel le bieu-aimé cacha sa pâleur et sa désolation après avoir égorgé l’époux endormi pour jouir de ses amours., ici encore, les larmes d’une tigresse excédée par la faim, qui ne se console pas d’avoir dévoré un de se* petits! »
Et ses traits renversés exprimoient tant de souffrance et d’horreur, qu’elle me fit presque de la pitié. Inquiète de voirses conjurations suspendues par quelque obstacle imprévu, elle bondit de rage, s’éloigna, revint armée de deux longues baguettes d’ivoire, liées à leur extrémité par un lacet composé de treize crins, détachés du cou d’une superbe cavale blanche par le voleur même qui avoit tué son maître, et sur la tresse flexible elle fit voler le rkombus 1 d’ébène, aux globes vides et sonores, qui bruit et hurla dans l’air et revint en roulant avec un grondement sourd, et roula encore en grondant, et puis
» Voyez la note sur le vhombut.
se ralentit et tomba. Les flammes des trépieds se dressoient comme des langues de couleuvre; et les ombres étoient contentes. « Venez, venez, crioit Méroé, il faut que les démons de la nuit s’apaisent, et que les morts se réjouissent. Apportez-moi de la verveine en fleur, de la sauge cueillie à minuit, et du trèfle à quatre feuilles; donnez des moissons de jolis bouquets à Saga et aux ^ démons de la nuit. » Puis, tournant un œil étonné sur l’aspic d’or dont les replis s’arrondissoient autour de son bras nu ; sur le bracelet précieux, ouvrage du plus habile artiste de la Thessalie, qui n’y avoit épargné ni le choix des métaux, ni la perfection du travail, — l’argent y étoit incrusté en écailles délicates, et il n’y en avoit pas une dont la blancheur ne fût relevée par l’éclat d’un rubis ou par la transparence si douce au regard d’un saphir plus bleu que le ciel ; — elle le détache, elle médite, elle rêve, elle appelle le serpent en murmurant des paroles secrètes; et le serpent animé se déroule et fuit avec un sifflement de joie comme un esclave délivré Et le rhombus roule encore ; il roule toujours en grondant, il'roule comme la foudre éloignée qui se plaint dans des nuages emportés par le vent, et qui s’éteint en gémissant dans un orage fini. Cependant toutes les voûtes s’ouvrent, tous les espaces du ciel se déploient, tous les astres descendent, tous les nuages s’aplanissent et baignent le seuil comme des parvis de ténèbres. La lune, tachée de sang, ressemble au bouclier de fer sur lequel on vient de rapporter le corps d’un jeune Spartiate égorgé par l’ennemi. Elle roule et appesantit sur moi son disque livide, qu’obscurcit encore la fumée des trépieds éteints. Méroé continue à courir en frappant de ses doigts, d’où jaillissent de longs éclairs, les innombrables colonnes du palais, et chaque colonne qui se divise sous les doigts de Méroé découvre une colonnade immense qui est peuplée de fantômes, et chacun des fantômes frappe comme elle une colonne qui ouvre des
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colonnades nouvelles ; et il n’y a pas une colonne qui ne soit témoin du sacrifice d’un enfant nouveau-né arraché aux caresses de sa mère. Pitié ! pitié 1 m’écriai-je, pour la mère infortunée qui dispute son enfant à la mort.— -Mais cette prière étouffée n’arrivoit à mes lèvres qu’avec la force du souffle d’un agonisant qui dit: Adieu ! Elle expiroit en sons inarticulés mit ma bouche balbutiante. Elle mouroit comme le cri d’un homme qui se noie, et qui cherche en vain à confier aux eaux muettes le dernier appel du désespoir. L’eau insensible étouffe sa voix ; elle le recouvre, morne et froide ; elle dévore sa plainte ; elle ne la portera jamais jusqu’au rivage.
Tandis que je me débattois contre la terreur dont j’étois accablé, et que j’essayois d’arracher de mon sein quelque malédiction qui réveillât dans le ciel la vengeance des dieux Misérable! s’écria Méroé, sois puni à jamais de ton insolente curiosité !... Ah I tu oses violer les enchantements du sommeil .. Tu parles, tu cries et tu vois... Eh bien, tu ne parleras plus que pour te ! plaindre, tu ne crieras plus que pour implorer en vain la sourde pitié des absents, lu ne verras plus que des scènes d’horreur qui glaceront ton âme... Et, en s’exprimant ainsi avec une voix plus grêle et plus déchirante que celle d’une hyène égorgée qui menace encore les chasseurs, elle détachoit üe son doigt la turquoise chatoyante qui étinceloit de flammes variées comme les couleurs de l’arc-en-ciel, ou comme la vague qui bondit à la marée montante, et réfléchit en se roulant sur ellemême les feux du soleil levant. Elle presse du doigt un ressort inconnu qui soulève la pierre merveilleuse sur sa charnière invisible, et découvre' dans un écrin d’orjene sais quel monstre sans couleur et sans forme, qui bondit, hurle, s’élance, et tombe accroupi sur le seir. de la magicienne. — Te voilà, dit-elle, mon cher Smarra, J le bien-aimé, l’unique favori de mes pensées amoureuses, loi que la haine du ciel a choisi dans tous ses irés-
sors pour le désespoir des enfants de l’homme. Va, je te l’ordonne, spectre flatteur, ou décevant ou terrible, va tourmenter la victime que je t’ai livrée; lais-lui des supplices aussi variés que les épouvantements de l’enfer qui t’a conçu, aussi cruels, aussi implacables que ma colère. Ya te rassasier des angoisses de son cœur palpitant, compter les battements convulsifs de son pouls qui se précipite, qui s’arrête... contempler sa douloureuse agonie et la suspendre pour la recommencer... A ce prix, fidèle esclave de l'amour, tu pourras au départ des songes redescendre sur l’oreiller embaumé de ta maîtresse, et presser dans tes bras caressants la reine des terreurs nocturnes... — Elle dit, et le monstre jaillit ’de sa main brûlante comme le palet arrondi du discobole, il tourne dans l’air avec la rapidité de ces feux artificiels qu’on lance sur les navires, étend des ailes bizarrement festonnées, monte, descend, grandit, se rapetisse, et, nain difforme et joyeux, dont les mains sont armées d’ongles d’un métal plus fin que l’acier, qui pénètrent la chair sans la déchirer, et boiventle sang à la manière de la pompe insidieuse des sangsues, il s’attache sur mon cœur, se développe, soulève sa tête énorme et rit. En vain mon œil, fixe d’ell'roi, cherche dans l’espace qu’il peut embrasser un objet qui le rassure : les mille démons de la nuit escortent l’affreux démon de la turquoise. Des femmes rabougries au regard ivre ; des serpents rouges et violets dont la bouche jette du feu ; des lézards qui élèvent au-dessus d'un lac de boue et de sang un visage pareil à celui de l’homme; des têtes nouvellement détachées du tronc par la hache du soldat, mais qui me regardent avec des yeux vivants, et s’enfuient en sautillant sur des pieds de reptiles...
Depuis cette nuit funeste, ô Lucius! il n’est plus de nuit paisible pour moi. La couche parfumée des jeunes tilles qui n’est ouverte qu’aux songes voluptueux; la
Digitizec
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ter te infidèle du voyageur qui se déploie tous les soirs sous de nouveaux ombrages ; le sanctuaire même des temples est un asile impuissant contre les démons de la nuit. A peine mes paupières, fatiguées de lutter contre le sommeil si redouté, se ferment d’accablement, tous les monstres sont là, comme à l’instant où je les ai vus s’échapper avec Smarrade la bague magique de Méroé.
Us courent en cercle autour de moi, m’étourdissent de leurs cris, m’efTrayent de leurs plaisirs et souillent mes lèvres frémissantes de leurs caresses de h arpie . Méroé les conduit et plane au-dessus d’eux, en secouant sa longue chevelure, d’où s’échappent des éclairs d’un bleu livide. Hier encore... elle étoit bien plus grande que je ne l’ai vue autrefois.... c’étoienl les mêmes formes et les mêmes traits, mais sous leur apparence séduisante je discernois avec effroi, comme au travers d’une gaze subtile et légère, le teint plombé de la magicienne et ses membres couleur de soufre : ses yeux fixrs et creux étoient tout noyés de sang, des larmes de sang sillonnoient ses joues profondes, et sa main, déployée dans l’espace, laissoit imprimée sur l’air même la trace d’une main de sang... — Viens, me dit-elle en m’effleurant d’un signe du doigt qui m’auroit anéanti s’il m’avoit touché, viens visiter l’empire que je donne à mon époux, car je veux que tu connoisses tous les domaines de la terreur et du désespoir... — Et, en parlant ainsi, elle voloit devant moi, les pieds à peine détachés du sol, et s’approchant ou s’éloignant alternativement de la terre, comme la flamme qui danse au-dessus d’une torche prête à s’éteindre. Oh ! que l’aspect du chemin que nous dévorions en courant étoit affreux à tous les sens ! Que la magicienne elle-même paroissoit impatiente d’en trouver la fin ! Imagine-toi le caveau funèbre où elles entassent les débris de toutes les innocentes victimes de leurs sacrifices, et, parmi les plus imparfaits de ces restes mutilés, pas un lambeau qui n’ai» conservé une
voix, des gémissements et des pleurs ! Imagine-toi des murailles mobiles, mobiles et animées, qui se resserrent de part et d’autre au-devant de tes pas, et qui embrassent jeu à peu tous tes membres de l’enceinte d’une prison étroite et glacée... Ton sein oppressé qui se soulève, qui tressaille, qui bondit pour aspirer l’air de la vie à travers la poussière des ruines, la fumée des flambeaux, l’humidité des catacombes, le souille empoisonné des morts... et tous les démons de la nuit qui crient, qui sifflent, hurlent ou rugissent à son oreille épouvantée : tu ne respireras plus !
Et, pendantqueje marchois, un insecte mille fois plus petit que celui qui attaque d’une dent impuissante le tissu délicatdes feuilles de rose; un atome disgracié qui passe mille ans à imposer un de ses pas sur la sphère universelle des cieux, dont la matière est mille fois plus dure que le diamant... 11 marchoit, il marchoit aussi ; et la trace obstinée de ses pieds paresseux avoit divisé ce globe impérissable jusqu’à son axe.
Après avoir parcouru ainsi, tant notre élan étoit rapide, une distance pour laquelle les langages de l’homme n’ont point de terme de comparaison, je vis jaillir de la bouche d’un soupirail, voisin comme la plus éloignée des étoiles, quelques traits d’une blanche clarté. Pleine d’espérance, Méroé s’élança, je la suivis, entraîné par une puissance invincible ; et d’ailleurs le chemin du retour, effacé comme le néant, infini comme l’éternité, venoit de se fermer derrière moi d’une manière impénétrable au courage et à la patience de l’homme. Il y avoit déjà entre Larisse et nous tous les débris des mondes innombrables qui ont précédé celui-ci dans les essais de la création, depuis le commencement des temps, et dont le plus grand nombre ne le surpassent pas moins en immensité qu’il n’excède lui-même de son étendue prodigieuse le nid invisible du moucheron. La parte sépulcrale qui nous reçut ou plutôt qui nous aspira au
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sortir de ce goufre s’ouvroit sur un champ sans horizon, qui n’avoit jamais rien produit. On y distinguoità peine ^ dans un coin reculé du ciel le contour indécis d’un astre immobile et obscur, plus immobile que l’air, plus obscur que les ténèbres qui régnent dans ce séjour de désolation. C’étoit le cadavre du plus ancien des soleils, couché sur le fond ténébreux du firmament, comme un bateau submergé sur un lac grossi par la fonte des neiges. La lueur pâle qui venoit de frapper mes yeux ne provenoit point de lui. On auroit dit qu’elle n’avoit aucune origine et qu’elle n’étoit qu’une couleur particulière de la nuit, à moins qu’elle ne résultât de l’incendie de quelque monde éloigné dont la cendre brûloit encore. Alors, le croirois-tu ? elles vinrent toutes, les sorcières de Thessalie, escortées de ces nains de la terre qui travaillent dans les mines, qui ont un visage comme le cuivre et des cheveux bleus comme l’argent dans la fournaise; de ces salamandres aux longs bras, à la queue aplatie en rame, aux couleurs inconnues, qui descendent vivantes et agiles du milieu des flammes, comme des lézards noirs à travers une poussière de feu; elles vinrent suivies des Aspioles, qui ont le corps si frêle, si élancé, surmonté d’une tête difforme, mais riante, et qui se balancent sur les ossements de leurs jambes vides et grêles, semblables à un chaume stérile agité par le vent; des Achrones, qui n’ont point de membres, point de voix, point de figure, point d’âge, et qui bondissent en pleurant sur la terre gémissante, comme des outres gonflées d’air; des Psylles, qui sucent un venin cruel, et qui, avides de poisons, dansent en rond en poussant des sifflements aigus pour éveiller les serpents, pour les réveiller dans l’asile caché, dans le trou sinueux des serpents. Il y avoit là jusqu’aux Morphoses, que vous avez tant aimées, qui sont belles comme Psyché, qui jouent commelesGrâces,quiontdes concerts comme lesMuses, et dont le regard séducteur, plus pénétrant, plus enve-
nimé que la dent de la vipère, va incendier votre sang et faire bouillir la moelle dans vos os calcinés. Tu les auroisvues, enveloppées dans leurs linceul* de pourpre, promener autour d’elles des nuages plus brillants que l’Orient, plus parfumés que l’encens d'Arabie, plus harmonieux que le premier soupir d’une vierge attendrie par l’amour, et dont la vapeur enivrante fascinoit l’âme pour la tuer. Tantôt leurs yeux roulent une flamme humide qui charme et qui dévore ; tantôt elles penchent la tête avec une grâce qui n’appartient qu’à elles, en sollicitant votre confiance crédule d’un sourire carressant, du sourire d’un masque perfide et animé qui cache la joie du crime et la laideur de la mo;t. Que te dirai-je? Entraîné par le tourbillon des esprits qui flottoit comme un nuage; comme la fumée d’un rouge sanglant qui descend d’une ville incendiée ; comme la lave liquide qui répand, croise, entrelace des ruisseaux ardents sur une campagne de cendres... j’arrivai... j’arrivai... Tous les sépulcres étoient ouverts... tous les morts étoient exhumés... toutes les goules *, pâles, impatientes, affamées, étoient présentes ; elles brisoient 'les ais des cercueils, déchiroient les vêtements sacrés, les derniers vêtements du cadavre; se partageoienl d affreux débris avec une plus affreuse volupté, et, d’une main irrésistible, car j’élois, hélas 1 foible et captif comme un enfant au berceau, elles me forçoient à m’associer... ô terreur !... à leur exécrable festin !...
En achevant ces paroles, Polémon se souleva sur son lit, et, tremblant, éperdu, les cheveux hérissés, le regard fixe et terrible, il nous appela d’une voix qui n’avoit rien d’humain. — Mais les airs de la harpe de Myr-
1 En esclavon, ogoljen, dépouillé, soit parce qu’elles sont nues comme des spectres, soit par antiphrase, parce qu’elles dépouillent les morts. J écris goules , parce que ce mot. consacré dans les traductions des contes arabes, ne nous est pas étranger, et qu’il est évidemment formé de la même racine.
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thé voloient déjà dans les airs ; les démons étoient apaisés, le silence étoit calme comme la pensée de l’innocent qui s’endort la veille de son jugement. Polémon dormoit paisible aux doux sons de la harpe de Myrthé.
L’EPODE
Ergo exercentur pœiiis, vetcrumque malorum Supplicia expendunt; rIle panduutur inanes Suspensæ ad vcntos, aliis sub gurgite vasto Infectum eluitur scelus, aut exuritur igni.
Virgile.
C'est sa coutume ae üorn.ir après ses repas, et le moment est favoraDie pour lut briser le crâne avec un marteau. lui ouvrir le ventre avec un pieu, ou lui couper la , gorge avec un poignard. Suakspeirb.
Les vapeurs du plaisir et du vin avaient étourdi mes esprits, et je voyois malgré moi les fantômes de l’imagination de Polémon se poursuivre dans les recoins les moins éclairés de la salle du festin. Déjà il s’étoil endormi d’un sommeil profond sur le lit semé de fleurs, à côté de sa coupe renversée, et mes jeunes esclaves, surprises par un abattement plus doux, avoient laissé tomber leur tête appesantie contre la harpe qu’elles tenoient embrassée. Les cheveux d’or de Myrtlié descendoient comme un long voile sur son visage entre les fils d'or qui pàlissoienl auprès d’eux, et l’haleine de son doux sommeil, errant sur les cordes harmonieuses, en droit encore je ne sais quel son voluptueux qui venoit mourir à mon oreille. Cependant les fantômes n’éloient pas partis; ils dansoient toujours dans les ombres des colonnes et dans la fumée des flambeaux. Impatient de ce prestige imposteur de l’ivresse, je ramenai sur ma tête les frais rameaux du lierre préservateur, et je fermai avec force mes yeux tourmentés par les illusions de la lumière. J’entendis alors une étrange rumeur, où je distinguois des voix tour à tour graves et menaçantes,
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ou injurieuses et ironiques. Une d’elles me rôpeioit, avec une fastidieuse monotonie, quelques vers d’ur.« scène d’Eschyle ; une autre les dernières leçons que m’a* voit adressées mon aïeul mourant ; de temps en temps, comme une bouffée de vent qui court en sifflant parmi les branches mortes et les feuilles desséchées dans les intervalles de la tempête, une figure dontjfe sentois le souffle éçlatoit de rire contre ma joue, ets’éloignoit en riant encore. Des illusions bizarres et horribles succédèrent à cette illusion. Jecroyoisvoir, à travers un nuage de sang, tous les objets sur lesquels mes regards venoient de s’éteindre ; ils flottoient devant moi et me poursuivoient d’attitudes horribles et de gémissements accusateurs. Polémon, toujours couché auprès de sa coupe vide, Myrthé, toujours appuyée sur sa harpe immobile, poussoient contre moi des imprécations furieuses, et me (lemandoient compte de je ne sais quel assassinat. Au moment où je me soulevois pour leur répondre, et où j’étendois les bras sur la couche rafraîchie par d’amples libations de liqueurs et de parfums, quelque chose de froid saisit les articulations de mes mains frémissantes : c’étoit un nœud de fer, qui au môme instant tomba sur mes pieds engourdis, et je me trouvai debout entre deux haies de soldats livides, étroitement serrés, dont les lances terminées par un fer éblouissant représentoient une longue suite de candélabres. Alors je me mis à marcher, en cherchant du regard dans le ciel le vol de la colombe voyageuse, pour confier au moins à ses soupirs, avant le moment horrible que je commençois à prévoir, le secret d’un amour caché qu’elle pourroit raconter un jour en planant près de la baie de Corcyre, au-dessus d’une jolie maison blanche ; mais la colombe pleuroit sur son nid, parce que l’autour venoit de lui enlever le plus cher des oiseaux de sa couvée, et je m’avançois d’un pas pénible et mal assuré vers le but de ce convoi tragique, au mi*
lieu d’un murmure d'affreuse joie qui couroit à travers la foule, et qui appeloit impatiemment mon passage; le murmure du peuple à la bouche béante, à la vue altérée de douleurs dont la sanglante curiosité boit du plus loin possible toutes les larmes de la victime que le bourreau va lui jeter. — Le voilà, crioient-ilstous, le voilà !... — Je l’ai vu sur un champ de bataille, disoit un vieux soldat, mais il n’étoil pas alors blême comme un spectre, et il paroissoit brave à la guerre. — Qu’il est petit, ce Lucius dont on faisoit un Achille et un Hercule 1 reprenoit un nain que je n’avois pas remarqué parmi eux. C'est 1« terreur sans doute qui anéantit sa force et qui fléchit ses genoux. — Est-on bien sûr que tant de férocité ait pu trouver place dans le cœur d’un homme?dit un vieillard aux cheveux blancs dont le doute glaça mon cœur. 11 ressembloità mon père. — Lui ! repartit la voix d’une femme, dont la physionomie exprimoil tantde douceur... Lui! répéta-t-elle en s’enveloppant de son voile pour éviter l’horreur de mon aspect... le meurtrier de Polémon et de la belle Myrthé !... — Je crois que le monstre ine regarde ! dit une femme du peuple. Ferme-toi, œil de basilic, âme de vipère, que le ciel te maudisse ! — Pendant ce temps là les tours, les rues, la ville entière, fuyoient derrière moi comme le port abandonné par un vaisseau aventureux oui va tenter les destins de la mer. Il ne resloit qu'une place nouvellement bâtie, vaste, régulière, superbe, couverte d’édifices majestueux, inondée d’une foule de citoyens de tous les états, qui rcnonçoienl à leurs devoirs pour obéir à l’attrait d’un plaisir piquant. Les croisées étoient garnies de curieux avides, entre lesquels on voyoit des jeunes gens disputer l’étroite embrasure à leur mère ou à leur maîtresse. L’obélisque élevé au-dessus des fontaines, l’échafaudage tremblant du maçon, les tréteaux nomades du baladin, portoient des spectateurs. Des hommes haletants d’impatience et de volupté pendoient aux corniches des palais,
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et, embrassant de leurs genoux les arêtes de la muraille, ils répétoient avec une joie immodérée : Le voilà ! Une petite fille dont les yeux hagards annonçoient la folie, et qui avoit une tunique bleue toute froissée et des cheveux blonds poudrés de paillettes, chanloit l’histoire de mon supplice. Elle disoit les paroles de ma mort et la confession de mes forfaits, et sa complainte cruelle révéloità mon âme épouvantée des mystères du crime impossibles à concevoir pour le crime même. L’objet de tout ce spectacle, c’étoit moi, un autre homme qui m’accompagnoit, et quelques planches exhaussées sur quelques pieux, au-dessus desquelles le charpentier avoit fixé un siège grossier et un bloc de bois mal équarri qui le dépassoit d’une demi-brasse. Je montai quatorze degrés; je m’assis : je promenai mes yeux sur la foule ; je désirai de reconnoitre des traits amis, de trouver, dans le regard circonspect d’un adieu honteux, des lueurs d’espérance ou de regret; je ne vis que Myrthé qui se réveilloit contre sa harpe, et qui la touchoit en riant; que Polémon qui relevoit sa coupe vide, et qui, à demi étourdi par les fumées de son breuvage, la remplissoit encore d’une main égarée. Plus tranquille, je livrai ma tête au sabre si tranchant et si glacé de l’oflicier de la mort. Jamais un frisson plus pénétrant n’a couru entre les vertèbres de l’homme ; il étoit saisissant comme le dernier baiser que la fièvre imprime au cou d’un moribond, aigu comme l’acier raffiné, dévorant comme le plomb fondu. Je ne fus tiré de cette angoisse que par une commotion terrible: ma tête étoit tombée... elle avoit roulé, rebondi sur le hideux parvis de l’échafaud, et, prête à descendre toute meurtrie entre les mains des enfants, des jolis enfants de Larisse, qui se jouent avec des têtes de mort, elle s’étoit rattachée à une planche saillante en la mordant avec ces dents de fer que la rage prête à l’agonie. De là je tournois mes yeux vers l’assemblée, qui se retiroit silencieuse, mais satisfaite. Un
homme venoit de mourir devant le peuple. Tout s’écoula en exprimant un sentiment d’admiration pour celui qui ne m’avoit pas manqué, et un sentiment d’horreur contre l’assassin de Polémon et de la belle Myrthé. — Myrthé ! Myrlhé ! m’écriai-je en rugissant, mais sans quiller la planche salutaire. — Lucius! Lucius! réponditelle en sommeillant à demi, tu ne dormiras donc jamais tranquille quand tu as vidé une coupe de trop ! Que les dieux infernaux te pardonnent, et ne dérange plus mon repos. J’aimcrois mieux coucher au bruit du marteau de mon père, dans l’atelier où il tourmente le cuivre, que parmi les terreurs nocturnes de ton palais.
Et, pendant qu’elle parloit, je mordois, obstiné, le bois humeclé de mon sang fraîchement répandu, et je me félicitois de sentir croître les sombres ailes de la mort qui se déployoient lentement au-dessous de mon cou mutilé. Toutes les chauves-souris du crépuscule m'effleuroient caressantes en me disant : — Prends des ailes !... et je eommençois à battre avec effort je ne sais quels lambeaux qui me soutenoient à peine. Cependant tout à coup j’éprouvai une illusion rassurante. Dix fois je frappai les lambris funèbres du mouvement de cette membrane presque inanimée que je traînois autour de moi comme les pieds flexibles du reptile qui se roule dans le sable des fontaines; dix fois je rebondis en m’essayant peu à peu dans l’humide brouillard. Qu’il étoit noir et glacé ! et que les déserts des ténèbres sont tristes! Je remontai enfin jusqu’à la hauteur des bâtiments les plus élevés, et je planai en rond autour du socle solitaire, du socle que ma bouche mourante venoit d’effleurer d’un sourire et d’un baiser d’adieu. Tous les spectateurs avoient disparu, tous les bruits avoient cessé, tous les astres étoient cachés, toutes les lumières évanouies. L’air étoit immobile, le ciel glauque, terne, froid comme une tôle mate. 11 ne restoit rien de ce que j’avois vu, de ce que j’avois imaginé sur la terre, et mon âme, épou-
SMARRAi
vantée d’être vivante, fuyoit avec horreur une solitude plus immense, une obscurité plus profonde que la soli- ) tude et l’obscurité du néant. Mais cet asile que je cherchois, je ne le trouvois pas. Je in’élevois comme le papillon de nuit qui a nouvellement brisé ses langes mystérieux pour déployer le luxe inutile de sa parure de pourpre, d’azur et d’or. S’il aperçoit de ’oin la croisée du sage qui veille en écrivant à la lueur d’une lampe de peu de valeur, ou celle d’une jeune épouse dont le mari s’est oublié à la chasse, il monte, cherche à se lixer, bat le vitrage en frémissant, s’éloigne, revient, roule, bourdonne, et tombe en chargeant le talc transparent de toute la poussière de ses ailes fragiles. C’est ainsi que je batloisdcs mornes ailes que le trépas m’avoit données les voûtes d’un ciel d’airain, qui ne me répondoit que par un sourd retentissement, et je redescendois en planant en rond autour du socle solitaire, du socle que ma bouche mourante venoit d’effleurer d’un sourire et d’un baiser d’adieu. Le socle n’étoil plus vide. Un autre homme venoit d’y appuyer sa tête, sa tête renversée en arrière, et son cou montroil à mes yeux la trace de la blessure, la cicatrice triangulaire du fer de lance qui me ravit Polémon au siège de Corinthe. Ses cheveux ondoyants rouloient leurs boucles dorées autour du bloc sanglant: mais Polcmon, tranquille et les paupières abattues, paroissoit dormird’un sommeil heureux. Quelque sourire qui n’éloit pas celui de la terreur voloit sur ses lèvres épanouies, et appeloit de nouveaux chants de Myrthé, ou de nouvelles caresses de Thélaïre. Aux traits du jour pâle qui commençoit à se répandre dans l’enceinte de mon palais, je reconnoissois à des formes rncore un peu indécises toutes les colonnes et tous les vestibules, parmi lesquels j’avois vu se former pendant la nuit les danses funèbres des mauvais esprits. Je cherchai Myrthe; mais elle avoit quitté sa harpe, et, immobile entre Thélaïre et Théis elle arrêtoit un regard
morne et cruel sur le guerrier endormi. Tout à coup au milieu d’elles s’élança Méroé : l’aspic d’or qu’elle avoit détaché de son bras silfloit en glissant sous les Voûtes ; le rhombus retentissant rouloit et grondoit dn.is l’air; Smarra, conToqué pour le départ dçs songes du matin, venoit réclamer la récompense promise par la reine des terreurs nocturnes, etpalpitoit auprès d’elle d’un hideux amour en faisant bourdonner ses ailes avec tant de rapidité, qu’elles n’obscurcissoient pas du moindre nuage la transparence de l’air. — Théis, et Thélaïre, etMyrthé, dansoient échevelées et poussoient des hurlements de joie. Près de moi, d’horribles enfants aux cheveux blancs, au front ridé, à l’œil éteint, s’amusoient à m’enchainer sur mon lit des plus fragiles réseaux de l’araignée qui jette son iilet perfide à l’angle de deux murailles contiguës pour y surprendre un pauvre papillon égaré. Quelques-uns recueilloient ces fils d'un blanc soyeux dont les flocons légers échappent au fuseau miraculeux des fées, et ils les laissoient tomber de tout le poids d’une chaîne de plomb sur mes membres excédés de douleur. — Lève loi, me disoient- ils avec des rires insolents, et ils brisoient mon sein oppressé en le h appant d’un chalumeau de paille, rompu en forme de fléau, qu’ils avoient dérobé à la gerbe d’une glaneuse. Cependant j’essayois de dégager des frêles liens qui les captivoient mes mains redoutables à l’ennemi, et dont le poids s’est fait sentir souvent aux Thessaliens dans les jeux cruels du ceste et du pugilat; et mes mains redoutables, mes mains exercées à soulever un ceste de fer qui donne la mort, mollissoient sur la poitrine désarmée du nain fantastique, comme l’éponge battue par la tempête au pied d’un vieux rocher que la mer attaque sans l’ébranler depuis le commencement des siècles. Ainsi s’évanouit sans laisser de traces, avant même d’effleurer l’obstacle dont le rapproche un souffle jaloux, ce globe aux mille couleurs, jouet éblouissant et fugitif des enfants.
SMARRA
La cicatrice de Polémon versoit du sang, et Méroé, ivre de volupté, élevoit au-dessus du groupe avide de ses compagnes le cœur déchiré du soldat qu’elle venoit d’arracher de sa poitrine. Elle en refusoit, elle en disputoit les lambeaux aux filles de Larisse altérées de sang. Smarra protégeoit de son vol rapide et de ses sifflements menaçants l’effroyable conquête de la reine des terreurs nocturnes. A peine il caressoit lui-même de l’extrémité de sa trompe, dont la longue spirale se dérouloit comme un ressort, le cœur sanglant de Polémon, pour tromper un moment l’impatience de sa soif ; et Méroé, la belle Méroé, sourioit à sa vigilance et à son amour.
Les liens qui me retenoient avoient enfin cédé ; et je tombois debout, éveillé, au pied du litde Polémon, tandis que loin de moi fuyoienl tous les démons, et toules les sorcières, et toules les illusions de la nuit. Mon palais même, el les jeunes esclaves qui en faisoicnt l’ornement, fortune passagère des songes, avoient fait place à la lente , d’un guerrier blessé sous les murailles de Corinthe et au cortège lugubre des officiers de la mort. Les flambeaux du deuil commençoient à pâlir devant les rayons du soleil levant ; les chants du regret commençoient à retentir sous les voûtes souterraines du tombeau. Et Polémon... 6 désespoir ! ma main tremblante demandoit en vain une foible ondulation à sa poitrine. — Son cœur ne balloit plus. — Son sein étoit vide.