‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 18 sur 87 · CHAPITRE VL Maitre Klingsohr vient à Eisenacli · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL Maitre Klingsohr vient à Eisenacli

Une année environ s'était écoulée, lorsqu'on apprit à la Wartbourg que maitre Klingsohr était arrivé à Eisenach, et qu'il demeurait chez un bourgeois nommé Helgrefe, devant la porte Saint-Georges. Les maîtres se réjouirent de penser que la lutte engagée avec Henri d'Ofterdîngen serait bientôt terminée ; mais personne n'était plus que Wolffrnmb impatient de voir face à face le maitre célèbre, « II est possible, se disait-il, que Klingsohr soit, comme on le prétend, adonné à de damnobles pratiques , que les puissauces maudites lui obéissent, elle secondent même dans ses chants. Mais le meilleur vin ne mûrit-it pas sur la

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(ave brillante ? Qu'importe au voyageur altéré que les bucs qui le rafraîchissent aient germé dans les feux de l'enfer? Je veux connaitre la science, les leçons du maitre, sans en rechercher la source, et sans m'y attacher plus qu'il ne convient à une âme pieuse et pure. »

Wolfframb se rendit à Eiscnach. En arrivant devant la maison de Helgrefe , il aperçut une quantité de gens qui jetaient des regards curieux vers le balcon. ][ reconnut, au milieu d'eux, plusieurs élèves de l'école de chant qui s'entretenaient du maitre célèbre. L'un avait écrit les paroles prononcées par Klingsohr au moment où il entrait chez Helgrefe ; un second savait au juste ce que le maître avait mangé à son diner ; un troisième racontait que le maitre lui avait souri, parce qu'il l'avait reconnu pour un chanteur à sa barrette; un quatrième entonna un chant qu'il prétendait avoir composé à la façon de Klingsohr ; bref, c'était, de tous côtés, une agitation perpétuelle.

Wolfframb pénétra avec peine au milieu de ta cohue, et entra chez Helgrefe, qui le reçut avec empressement, et courut aussitôt l'annoncer à Klingsohr ; puis il revint en disant que le maître était occupé en ce moment, et qu'il ne pourrait recevoir personne avant deux heures. Wolfframb se résigna à ce retard.

Deux heures après il revint , et attendit encore longtemps. Eniin Helgrefe l'introduisit. Un laquais, vêtu d'une bizarre robe de soie de diverses couleurs, ouvrit la porte de Klingsohr, et Wolfframb entra. Il aperçut un homme d'une taille élevée, vétn d'un caftan de velours cramoisi à larges manches et bordé de martre. Cet homme se promenait d'un pas majestueux dans sa chambre. Son visage ressemblait à celui que les sculpteurs païens donnaient à leur Jupiter, tant il y avait de dignité imposante sur son front et d'éclairs dans ses yeux. Une barbe noire et frisée couvrait ses joues etaon menton, et sur lu tète il portait une barrette d'une forme étrangère, ou, pour mieux dire, un long tissu plissé

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e» forme de turban. Les bras croisés sur la poitrine, il prononçait d'une voix sonore des paroles que Wolfframb ne comprenait pas. En regardant autour de lui dans la chambre, pleine de livres et d'instruments de toutes sortes, "Wolfframb aperçut, dans un coin, un petit homme pale, vieux, haut de trois pieds, qui était assis devant un pupitre, sur une chaise élevée , et qui écrivait avec une plume d'argent sur une grande feuille de parchemin tout ee que Klingsohr lui dietait. Quelques instants après, les regards sévères du maître tombèrent enfin sur Wolfframb; il cessa de parler et s'arrêta au milieu de la chambre.

Wolfframb lui adressa un salut en vers légère et courtois : il lui dit qu'il était venu pour jouir des beautés de son art et le prier de lui répondre également en vers. Le maître le mesura des pieds à la tète d'un regard irrité, et lui dit : « Qui êtes- vous , jeune homme , pour oser venir ainsi m'interrompre par vos vers absurdes, et me provoquer, comme s'il s'agissait d'une lutte poétique? Ah! vous êtes sans doute Wolfframb d'Eschenbacb, le plus ignorant et le plus inexpérimenté des écoliers qui prennent à la Wartbourgle titre de maîtres. Non, mon cher garçon; il faut que vous grandissiez encore quelque peu pour pouvoir vous mesurer avec moi. »

Wolfframb ne s'était pas attendu à une telle réception. Le sang lui bouillonna dans les veines en entendant les injurieuses paroles de Klingsohr, et il sentit plus vivement que jamais la force que le ciel lui avait donnée.

a Ce n'est pas bien à vous, maître Klingsohr, répondît-il en le regardant fixement, de me recevoir de la sorte, au lieu de répondre avec bonté au salut que je vous adressais. Je sais que vous êtes très-savant et très-habile dans l'art du chant, mais cela ne vous donne pas le droit de vous abandonner aune vaine présomption, que vous devriez rejeter comme indigne de vous. Je vous le dis franchement, je crois, à présent, ce que le monde dit de vous : on affirme

que vous gouvernez, au moyen de vos sciences occultes, les esprits.de l'enfer, et que vous êtes en relation avec eux. C'est de là que vient votre talent, et c'est là ce qui assure votre succès, et non point la douce émotion de l'amour qui se manifeste dans l'âme naïve du vrai chanteur et se communique aux cœurs purs. Voilà pourquoi vous êtes orgueilleux comme ne peut l'être aucun poëte qui a conservé la candeur de son âme.

— Oh! s'écria Klingsohr, comme vous y allez, mon jeune compagnon ! Ne parlez pas de mes relations avec les esprits mystérieux, car vous n'y entendez rien. En leur attribuant le génie de mes vers, vous ne faites que répéter un bavardage d'enfant. Et dites-moi d'où vous vient, à vous, votre talent? Ne sais-je pas que maitre Friedcbrand vous prêta, en Ecosse, des livres que vous eûtes l'ingratitude de ne pas lui rendre? C'est de ces livres que vous avez tiré vos chants. Si je dois mes succès au diable, vous devez les vôtres à un mauvais cœur. » - ' '

Wolfframb frissonna à ces odieuses paroles. Il mit la main sur son cœur et dit : « Aussi vrai que je compte sur la miséricorde de Dieu, l'esprit de mensonge est puissant en vous. Quoi! j'aurais trompé si indignement mon noble maître I je me serais emparé de ses écrits ! Non ; sachez que je n'ai gardé ses .œuvres qu'autant qu'il me l'a permis, et que je les lui ai toutes rendue». Ne vous étes-vous pas vous-même instruit par les préceptes des autres maîtres?

— Soit, répondit Kingsolir sans faire grande attention aux paroles de Wolfframb; mais où avez-vous étudié votre art? Comment osez-vous vous comparer à moi? Ignorezvous que j'ai étudié avec ardeur à Rome, û Paris, à Cracovie; que j'ai voyagé en Orient, recherché les secrets des Arabes, que je me suis présenté victorieusement dans toutes les écoles de chant, et que j'ai été nommé'maitre des sept arts libéraux? Et vous, qui êtes resté éloigné de toute œu-

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vre d'instruction, isolé dans votre pauvre Suisse déserte, vous osez parler de chant et de poésie In. •

La colère de Wolfframb s'était apaisée, un doux sourire errait sur son visage, et il répondit d'un ton grave et paisible : « Je pourrais, mon cher maitre, vous objecter que si je n'ai pas étudié à Rome et à Paris, si je n'ai pas recherché la sagesse des Arabes dans leur contrée lointaine, j'ai du moins profité des leçons de mon maitre Friedebrand, que j'ai suivi jusqu'au fond de l'Ecosse, et de plusieurs autres chanteurs dont les préceptes ne pouvaient que m'être fort utiles, et qu'enfin j'ai gagné, comme vous, le prix du chant dans un grand nombre de cours allemandes. Cependant, je crois que toutes les leçons et tous les exemples des maîtres les plus célèbres m'eussent été inutiles, si le ciel tout-puissant n'avait mis dans mon cœur l'étincelle sacrée, si je n'avais repoussé loin de moi tout ce qui est faux et méchant, si je ne m'étais efforcé de chanter sincèrement et avec un pur enthousiasme tout ce qui remplit mon ame d'une douce mélancolie. » . .

En achevant de parler ainsi, Wolfframb, sans y songer, récita avec entraînement de très-beaux vers qu'il avait récemment composés.

Klingsohr se promenait de long en large avec colère. Enfin il s'arrêta devant Wolfframb et le fixa comme s'il eut voulu le percer de ses regards de feu. Lorsque Wolfframb eut fini de réciter ses vers, Klingsohr, lui mettant les deux mains sur les épaules, lui dit d'une voix calme : « Eh bien! puisque vous le voulez, j'accepte la lutte : nous chanterons sur différents tons ; mais cette chambre ne convient pas h un tel exercice, et d'ailleurs vous devez boire avec moi un verre de bon vin. n

Au même instant , le petit homme qui écrivait sauta de sa chaise sur le plancher, si rudement, qu'il poussa un soupir plaintif.* Klingsohr, se retournant, poussa le nain dans une armoire qui se trouvait sous le pupitre, et la

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ferma ù clef. Wolfframb entendit le pauvre petit pleurer et gémir. KJingsohr referma alors les livres épars autour de lui, et chaque fois que la couverture' retombait sur les feuilles de parchemin, on entendait dans la chambre un son lugubre, pareil au soupir d'un mourant. Klingsohr prit ensuite des plantes merveilleuses, qui ressemblaient à des créatures étrangères, dont les rameaux et les filaments s'agitaient comme des bras et des jambes, et dont quelquesunes présentaient une petite tète d'homme ridée et contractée, qui faisait d'affreuses grimaces. Pendant ce temps, une rumeur indéfinissable retentissait dans les armoires, et uu grand oiseau voltigeait en agitant ses ailes dorées. La nuit était venue, Wolfframb éprouva une profonde terreur. Klingsohr tira d'une boîte une pierre qui répandit dans toute la chambre une clarté semblable à celle du soleil. Tout rentra dans le calme, et Wolfframb ne vit et n'entendit plus rien de ce qui l'avait d'abord épouvanté.

Deux valets vêtus d'étoffes de soie , bariolés comme celui qui avait ouvert la porte, apportèrent un magnillque costume, dont ils revêtirent maître Klingsohr.

Puis Klingsohr et Wolfframb d'Eschenbaeh se rendirent à la taverne.

Ils avaient bu ensemble à leur amitié, à leur réconciliation, et chanté avec art sur différents modes. Nul maître n'était là pour décider lequel des deux avait déployé le plus de talent, mais tous auraient donné la palme à Wolfframb; car, malgré toute son habileté, Klingsohr n'avait pu mêler à ses chants la grâce et la douceur qui éclataient dans ceux de son rival.

Wolfframb achevait de réciter un morceau magnifique, lorsque Klingsohr, renversé dans son fauteuil et les yeux baissés, lui dit d'une voix sourde : « Vous m'avez vu tout à l'heure emporté par l'orgueil et la présomption, mais vous vous tromperiez si vous me croyiez assez aveuglé par lu vanité pour ne pas reconnaître la véritable poésie,

soit que je la trouve dans un désert, soit dans une salle de maîtrise. Personne ici ne peut juger entre nous ; mais, je vous le dis, Vous m'avez vaincu, et cet aveu doit vous prouver mon goût en matière d'art.

— Ahl mon cher maître, répondit Wolfframb , il se peut qu'une disposition particulière ait donné aujourd'hui à mes chants plus de vie que de coutume; mais loin de moi la pensée de vouloir me placer au-dessus de vous! Peut-être aujourd'hui l'inspiration vous a-t-elle mal secondé. Il y a des instants où un lourd fardeau pèse sur notre ame comme un nuage sombre qui tombe sur les vallées, et empêche les fleurs d'élever leurs têtes riantes. Si vous vous déclarez vaincu aujourd'hui, moi je reconnais tout ce qu'il y avait de beau dans vos chants, et demain peut-être vous aurez la victoire.

— Pourquoi cette modestie ? » s'écria Klingsohr en se levant vivement; et, tournant le dos à Wolfframb.il s'avança dans l'embrasure de la fenêtre et regarda en silence les pales rayons de la lune.

Quelques minutes après il retourna vers Wolfframb, et lui dit d'une voix très-grave : « Vous avez raison, je commande par ma science aux esprits mystérieux. Nos deux natures différentes doivent nous séparer. Vous m'avez vaincu ; mais, dans la nuit de demain, je vous enverrai un chanteur nommé Hasias. Recommencez la lutte avec lui, et prenez garde qu'il ne vous surpasse, a

A ces mots, maître Klingsohr se précipita hors de la taverne.

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