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CHAPITRE IV

Le lendemain, nous nous mimes à l'œuvre. L'inspecteur des domaines arriva avec ses comptes, et nous reçûmes les gens qui avaient un différend à finir ou une affaire à régler. Dans l'après-midi , mon grand-oncle m emmena chez les deux vieilles baronnes pour leur présenter, selon toutes les règles, nos hommages obligés. François nous annonça; nous attendîmes quelques instants, et une femme de soixante ans , courbée et revêtue d'une robe de soie , qui se donnait le titre de femme de chambre de leurs seigneuries , nous lit entrer dans le sanctuaire. Là, nous fumes reçus avec un cérémonial grotesque par les deux vieilles dames, habillées d'une façon gothique ; je fus pour

elles un sujet d'étonnementî lorsque mon ouclo me présenta tomme un jeune légiste qui devait l'assister dans ses fonctions , leur figure indiquait clairement qu'elles regardaient les affaires de la maison Her... comme fort compromises, si on les confiait à ma jeunesse. Cette visite était après tout fort plaisante ; mais l'effroi de la nuit passée occupait encore mon esprit ; je me sentais atteint par une puissance inconnue; il me semblait que j'avais été au bord d'un cercle magique où j'étais perdu sans ressources en fnisant un pas de plus, et que je ne pouvais échapper à un fatal prestige qu'en recueillant toutes mes forces. Dons cette situatiou d'esprit, les vieilles baronnes, avec leur haute coiffure frisée, leurs vêtements chargés de fleurs et de rubans, qui dans d'autres circonstances m'auraient paru fort drôles, prirent à mes yeux un aspect effrayant. Sur leurs visages jaunis et ridés, dans leurs yeux pétillants, dans le mauvais français qui s'échappait de leurs lèvres pincées, je voulais chercher à reconnaître qu'elles vivaient en bonne intelligence avec les spectres du château , et qu'elles se livraient elles-mêmes à d'effrayantes pratiques. ■ Mon grand-oncle, qui était d'une humeur joviale, engagea en plaisantant un entretien si ironique, que, dans toute autre disposition, je n'aurais pu réprimer un éclat de rire. Mais, comme je l'ai dit, les baronnes avec leur accoutrement m' apparaissaient comme des fantômes, et mon oncle, qui croyait me procurer une distraction, me regarda plusieurs fois avec surprise.

Quand nous nous retrouvâmes seuls dans notre appartement, il me dit : «Mais, au nom du ciel ! qu' as-tu donc? tu ne rrs pas , tu ne parles pas, tu ne bois pas, tu ne manges pas; es-tu malade, ou te mauque-t-il quelque chose? »

Je n'hésitai pas à lui. raconter tout ce qui m'avait effrayé la nuit précédente ; je n'oubliai pas de lui dire que j'avais bu beaucoup de punch, et lu le Visionnaire de Schiller. « Il est probable, ajoutaj-je, que mon imagination

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exaltée a seule produit l'apparition, qui n'existe que du us mon cerveau. »

Je m'imaginais que mon grand-oncle allait faire une bonne plaisanterie sur mes extravagances; mais il devint ' très-grave, iixa ses regards sur le parquet, secoua la tète, et me dit, en me jetant un coup d'œil étincelant : « Je ne connais pas ton livre, neveu ; mais ce n'est ni cet ouvrage ni le punch qui ont produit la vision dont tu me parles. Apprends que j'ai révé tout ce que tu as vu. J'étais, dans mon songe, assis, comme toi, près de la cheminée. J'ai vu cet être effrayant entrer, se glisser près de la porte murée, gratter sur les parois avec une telle fureur, que le sang jaillissait de ses ongles ; puis descendre, tirer un cheval de l'écurie, et l'y ramener. As-tu entendu comme le coq criait dans le village? c'est en ce moment même que tu es venu me réveiller, » Lu vieillard se tut, et je n'osai le prier de ■n'expliquer ce merveilleux événement.

Après un moment de silence, pendant lequel mon oncle était concentre en lui-même, il reprit : «As-tu assez de courage, maintenant que tu as été témoin de cette apparition , pour l'affronter de nouveau, et cette fois avec moi ? »

Je lui répondis que j'accepterais bravement cette épreuve.

« Eh bien ! dit-il, la nuit prochaine nous veillerons ensemble. Une voix intérieure me dit que ma résolution, appuyée sur une noble conliance, fera fuir ce spectre sinistre, et que j'entreprends une œuvre pieuse en exposant ma vie pour bannir le fantôme qui chasse nos maîtres du château de leurs aïeux. Avec la pensée généreuse qui m'anime, je suis sur de remporter la victoire. Si cependant Dieu veut que je succombe dans cette rencontre avec les esprits funestes, tu raconteras, neveu, que j'ai été la victime d'une lutte honorable et vraiment chrétienne. Reste k l'écart ; il ne t'arrivera rien. »

La journée avait été consacrée à mainte affaire. François apporte le soir, comme la veille, notre souper et du punch.

It>2 CONTES FANTASTigUES.

La lune brillait à travers des nuages urgentes, et l'on entendait, comme le soir précédent , les mugissements de In mer et les rafales du vent. Pour nous distraire de notre émotion, nous essayâmes de parler de choses indifférentes. Mon oncle avait mis sur fa table sa montre ù répétition. Minuit sonna. Tout à coup la porte s'ouvre avec le même bruit que la veille ; des pas mesurés se font entendre dans la salle, et l'on distingue des soupirs et des gé-^ misscments. Le vieillard pâlit, mais ses yeux brillent d'une ardeur inaccoutumée : il se lève. de toute sa hauteur, et, étendant sa main droite, il ressemblait, dans sa majestueuse stature, à un héros qui va donner un ordre. Cependant les soupirs devenaient de plus en plus distincts, et l'on grattait à la muraille avec plus de force que In veille. Mon oncle s'avance vers la porte murée d'un pas si ferme que le parquet en retentit. A l'endroit même où le grattement réitéré se faisait entendre il s'arrête, et dit d'une voix solennelle et inusitée pour moi : « Daniel ! Daniel ! que fais-tu ici à cette heure? i

Un son affreux lui répond, et l'on entend un bruit pareil à celui que produit la chute d'un corps pesant.

Mon oncle s'écrie avec plus de force : « Cherche grâce et miséricorde devant te trône du Très-Haut. Éloigne-toi de ce monde, auquel tu ne peux plus jamais appartenir. »

Un léger murmure résonne dans l'air, et se dissipe dans l'orage qui commençait à s'élever. Mon oncle s'approche de la porte, la ferme si violemment que toute la salle en retentit. 11 y avait dans l'accent de sa voix, dans sa contenance, quelque chose de surhumain qui m'inspira une sorte d'effroi profond. Lorsqu'il se fut assis sur son fauteuil, son regard avait un éclat extraordinaire ; il joignit les mains, et pria intérieurement. Quelques instants après, il ine dit avec une expression qui me pénétra jusqu'au fond du cœur u Eh bien ! neveu?»

Kbraulepni- l'anxiété, par la frayeur, et saisi d'Un seutiînent de vénération et d'amour, je me jetai à genoux, et j'arrosai ses mains de larmes brûlantes. Mon oncle me serra sur son cœur, et me dit avec attendrissement : « Allons dormir , cher neveu, u Nous nous retirâmes ; et comme la nuit suivante je n'entendis plus aucun bruit mystérieux, je repris ma gaieté naturelle.

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