‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 76 sur 87 · LE CHOIX D'UNI! FIANCEE · texte numérisé non relu

LE CHOIX D'UNI! FIANCEE

se jeta dans un fauteuil, mit le livre dans sa poche, le reprit, et Von vit à l'éclair de ses yeux qu'il était le plus heureux des hommes.

Alors arriva le tour du baron ; il s'en alla en se dandinant vers la table, lorgna les cassettes, et en lut à voix basse les inscriptions. La cassette d'or avec les ducats éblouit ses regards : a Celui qui me choisira aura le bonheur selon les désirs de son âme. » Les ducats, dit-il, voilà mon bonheur, et Albertine est aussi ce que mon âme désire. En disant ces mots, il ouvrit la cassette, et y trouva une petite lime anglaise, avec cette inscription ;

« Tu as conquis ce que ton cœur pouvait désirer ; le « reste n'est rien. Va toujours en avant sans hésiter : voilà » ce qui fait la prospérité de la vie. »

« Ah 1 s'écria-t-il avec colère , qu'ai-je besoin de cette lime? La lime n'est pas un portrait ; ce n'est pas le portrait A' Albertine. Je prends la cassette, et je la donne à Albertine comme présent de noces.

— Vous allez trop loin, monsieur, dit l'orfèvre ; estimezvous heureux d'avoir cette lime, et, dès que vous l'aurez essayée, vous reconnaître» que c'est un précieux trésor. Avez-voiis sur vous un ducat couronné ?

— Oui, répondit Benjamin d'un ton pénible; mais pourquoi faire?

— Rognez-le, reprit l'orfèvre, avec cette lime. »

Benjamin exécuta cette tâche aevc une habileté qui annonçait de l'expérience, et, à mesure qu'il rognait le ducat, la bordure redevenait plus belle et plus brillante.

Manassé, qui jusque-là était resté immobile, s'élança, les . yeux étincelants, sur son neveu, et s'éeria avec emportement : « Une de mes pièces ! que vois- je? Cette lime est à moi! elle est à moi 1 C'est l'instrument magique pour lequel j'ai vendu mon âme il y a plus de trois cents ans »

Il voulut arracher la lime des mains de son neveu, mais celui-ci le repoussa en s' écriant : a Loin de moi, vieux fou !

c'est moi qui l'ai trouvée, c'est à moi qu'elle appartient!» Et il défendit sa lime comme une lionne défend ses petits, tandis que Manassé, grinçant des dents, écnmant de rage, l'accablait de malédictions. Enfla Benjamin, saisissant d'une main vigoureuse son oncle, le jeta à la porte, puis revint s'asseoir près d'une petite table en face du secrétaire, et se mit à rogner ses ducats avec activité.

u. Nous voilà enfin délivrés de cet affreux homme, de w vieux Manassé, dit l'orfèvre ; on prétend que c'est un second Aashverus, et qu'il erre dans ce inonde depuis l'année 1572. Alors il fut jugé sous le nom de Lippold, et condamné comme coupable de sorcellerie; mais le diable l'a sauvé en se faisant donner son àme. Beaucoup de gens croient l'avoir vu a Berlin sous différentes figures. Grâce à mon expérience, le voilà loin pour toujours.

Edmond prit enfin In cassette d'ivoire, et y trouva un beau portrait en miniature, avec ces vers :

« Oui, tu as trouvé ton bonheur, contemple-le dans les « regards de ta bien-aimée. Ce qui a été ne revient plus, « oest le destin de ce monde. Ce que tu as vu dans tes « rêves, tu le trouveras dans le baiser de celle qui t'aime. »

Edmond pressa sur son cœur Albertine, et le conseiller le regarda, tout joyeux de cette heureuse solution à tous les embarras suscités par le mariage de sa fille. Pendant ee temps, Benjamin continuait à rogner ses ducats, etTusraann à lire son livre, sans se soucier ni l'un ni l'autre de ce qui se passait autour d'eux. Le conseiller leur annonça que le jeune peintre venait de gagner la main d' Albertine. Tous deux écoutèrent cette nouvelle sans émotion. Ils étaient trop occupés du lot qui leur était échu, pour en envier un autre. Un instant après, ils quittaient le conseiller, en le remerciant avec ardeur du trésor qu'ils lui devaient.

Quelques semaines se passèrent pleines de joie et de ravissement pour Edmond et Albertine. L'orfèvre vint tout à

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coup troubler le bonheur du jeune couple, eu rappelant a Edmond qu'il lui avait solennellement promis de partir pour l'Italie.

Malgré le regret profond que le jeune peintre éprouvait à se séparer de sa bien-aiméc, il se sentait si vivement entraîné vers la patrie des arts, qu'il se déeida à entreprendre ce voyage.

Edmond est depuis un an ù Rome, et on prétend que sa correspondance avec Albertine devient de jour en jour moins fréquente et moins tendre. On a remarqué qu'un beau et élégant référendaire, à la taille mince, aux vêtements coquets, fait de fréquentes promenades au parc avec mademoiselle Albertine, après avoir dansé avec elle tout l'hiver, et que le conseiller le regarde d'un air fort satisfait, l.e référendaire a subi honorablement les examens qui doivent lui servir de titre dans sa carrière. Peut-être épousera-t-il Albertine, s'il obtient un emploi convenable.

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