CHAPITRE IV
La comlesse Mathilde.
Sans doute, cher lecteur^ tu t'es trouvé quelquefois
dans un de ces cercles composés d'une réunion d'hommes polis, de femmes gracieuses, que Ton pourrait comparer à une couronne formée de différentes fleurs qui rivalisent entre elles par la suavité de leurs parfums et l'éclat de leurs couleurs. Mais de même que certaine note de musique domine toutes les autres et pénètre dans tous les cœurs, de même la beauté d'une de ces femmes effaçait celle de ses compagnes, et attirait à elle tous les regards par réclat de ses charmes, par la mélodie de sa voix. Les autres femmes paraissaient plus aimables et plus belles ; les hommes sentaient leur âme se dilater, et s'abandonnaient à cet enthousiame réprimé si souvent par les convenances du monde. Malgré les efforts de eette reine de l'assemblée pour distribuer à chacun une égale part de sa bienveillance, on remarquait cependant que son regard céleste se reposait plus longtemps sur un jeune homme assis en silence devant elle, et dont les yeux mouillés de larmes trahissaient l'émotion et les délices de l'amour heureux. Plus d'un spectateur enviait sa félicité, mais aucun d'eux ne pouvait le haïr, et ceux qui étaient unis à lui par l'amitié l'aimaient encore plus tendrement à cause de son amour.
C'est ainsi qu'à la cour du landgrave Hermann de Thuringe la comtesse Mathilde brillait comme la plus belle des fleurs au milieu d'une réunion de femmes gracieuses et de poètes.
Wolfframb d'Eschenbach, profondément tûuché de ses charmes et de sa douceur, devint ardemment épris d'elle dès qu'il la vit. Les autres maîtres la célébraient aussi dans leurs chansons avec enthousiasme. Reynhard la nommait la dame de ses pensées, et disait qu'il voudrait combattre pour elle dans les joutes chevaleresques et les batailles plus sérieuses ; Walther de Vogelweid s'abandonnait, en parlant d'elle, à toutes les fantaisies de sa riante imagination ; Henri Schreiber et Jean Bitterolff s'efforçaient de la célébrer par les périodes les plus habiles et les comparaisons les plus splendides; mais les chants de
Wolfiramb venaient du fond du cœur, et pénétraient comme des dards étincelants dans Tâmede Mathilde. Les autres maîtres s^en étaient aperçus ; mais il leur semblait que le bonheur de Wolfframb produisait sur leurs pensées Teffet d'un doux rayon de soleil, et donnait à leurs vers plus d'attrait et de force.
Le premier nuage qui obscurcit Téclatante existence de Wolfframb fut le mal mystérieux d'Ofterdingen. Quand il pensait à Taffection que les autres maîtres lui témoignaient, bien qu'ils fussent également charmés de la beauté de Mathilde, et quand il comparait à cette affection l'amer et hostile mécontentement avec lequel Ofterdingen s'était retiré dans la solitude, il ne pouvait se défendre d'un violent chagrin. Souvent il supposait qu'Ofterdingen était le jouet d'une folie passagère ; mais souvent aussi il réfléchissait que lui-même n'aurait pu supporter son sort s'il avait aimé Mathilde sans espoir. « Eh ! pourquoi donc, se disait-il, aurais-je plus de droits que lui? Ai-je quelque avantage sur mon jeune rival? suis-je plus intelligent, plus aimable et meilleur? D'où vient donc la différence qui nous sépare ? Ainsi, une destinée ennemie qui aurait pu m'atteindre aussi bien que lui vient rabattre, et moi, son fidèle ami, je poursuis paisiblement ma route sans lui tendre la main. »
Ces réflexions le décidèrent à retourner encore à Eisenach, et à faire tous ses efforts pour déterminer Ofterdingen à rentrer au château de la Wartbourg; mais, lorsqu'il arriva à Eisenach, Henri avait disparu, et personne ne pouvait dire où il était allé. Wolfframb revint tristement au château, et annonça au landgrave le dépaii d'Ofterdingen. On vit alors combien tout le monde l'aimait, malgré sa nature capricieuse, ses paroles souvent dures et sarcastiques; on le pleura comme s'il était mort. Ce deuil s'étendit longtemps comme un voile sombre sur le cœur des maîtres, et enleva à leurs chants une partie de leur éclat, jusqu'à ce qu'enfin l'image d'Ofterdingen s'effaçât peu à peu. " ■ Le printemps était venu, et allait ramener toutes les
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joies et la fraîcheur de la nature rajeunie. Dans un des jardins du château^ au milieu d'une enceinte d'arbres, les maîtres réunis chantaient gaiement les beaux jours et les fleurs; le landgrave, la comtesse et les autres dames étaient assis autour d'eux. WoHîramb allait commencer un de ses chants, lorsqu'un jeune homme sortit d'un massif d'arbres, un luth à la main. Tous ceux qui se trouvaient là reconnurent Henri d'Ofterdingen, qu'on avait cru perdu. Les maîtres s'avancèrent vers lui, et lui adressèrent d'affectueuses paroles. Mais lui, sans s'arrêter à ces témoignages d'amitié, s'approcha du landgrave , et s'inchna respectueusement devant lui et devant la comtesse Mathilde. Il dit qu'il était complètement guéri de la maladie fâcheuse dont il avait été atteint, et demanda qu'on voulût bien lui permettre de chanter, quoique, par des motifs particuliers, il ne dût peut-être plus prétendre à l'honneur d'être compté parmi les maîtres. Le landgrave lui répondit que son absence ne lui ôtait pas le droit de faire partie du cercle des maîtres, et qu'il ne comprenait pas comment il pouvait s'y croire étranger. A ces mots, il l'embrassa, et lui assigna la place qu'il avait précédemment occupée, entre Walther de Vogelweid et Wolfframb d'Eschenbach. On remarqua bientôt qu'il était entièrement changé. Au lieu de tenir, comme autrefois, la tête penchée, les yeux fixés à terre, il portait le front haut, et se redressait avec fierté. Son visage était pâle comme auparavant; mais son regard, naguère errant et timide, était devenu ferme et étincelant. Une gravité sombre et dédaigneuse avait remplacé l'expression mélancolique de sa physionomie, et un sourire malveillant contractait parfois ses lèvres et ses joues. 11 ne daigna pas adresser la parole aux autres maîtres, et s'assit à sa place en silence. Tandis que ses rivaux chantaient, il regardait les nuages, s'agitait sur son siège comptait sur ses doigts, bâillait, et donnait enfin tous les signes de l'ennui et du mécontentement Woifiramb d'Eschenbach chanta un chant à l'honneur
du l&ndgrave^ et, faisant un retour sur l'arrivée de cei ami qu'on avait cru perdu, prononça quelques vers pleins de sentiment qui émurent toute rassemblée. Henri fronça le sourcil, et, se détournant de WolflFramb, fit résonner sur son luth quelques accords singuliers. Puis il se plaça au milieu du cercle, et entonna un chant si différent des autres, si inouï, qu'il jeta tout le monde dans la plus profonde surprise. On eût dit que le poëte frappait par ses tons énergiques aux sombres portes de l'empire mystérieux et évoquait les secrets des puissances magiques. Puis il s'adressa aux astres ; ses mélodies s'adoucirent, et l'on eût cru entendre l'harmonie du mouvement des sphères; puis ses accords devinrent plus vifs, il dépeignit les images voluptueuses de l'amour, l'ivresse du bonheur, et chacun se sentit ébranlé au fond de l'âme. Lorsqu'il eut terminé son chant, il se fit un long silence auquel succédèrent les applaudissements les plus enthousiastes. La comtesse se leva de son siège, et, s'avançant vers Ofterdingen, lui posa sur le front la couronne destinée au vainqueur.
Une rougeur éclatante couvrit le visage d'Ofterdingen : il se mit à genoux, et pressa avec ardeur contre son sein les mains de la comtesse. Au moment où il se relevait, il rencontra le regard joyeux du fidèle Wolfframb d'Eschenbach, qui voulait s'approcher de lui, mais qui recula comme par l'effet d'un pouvoir invisible. Une seule personne n'unissait pas ses éloges à ceux que l'on prodiguait au jeune maître : c'était le landgrave. Pendant qii 'Ofterdingen chantait, le prince était devenu de plus en plus pensif et sérieux, et à peine put-il lui adresser quelques mots d'approbation, ce qui offensa visiblement Ofterdingen.
Le soir, Wolfframb, après avoir en vain cherché partout son ami, le trouva dans une des allées du jardin; il courut à lui, le serra contre son cœur, et lui dit : « Te voilà donc, mon cher frère, devenu le premier maître qui soit au monde. Comment es-tu parvenu à comprendre ce que nous-mêmes nous soupçonnions à peine? Que) e.«ipri
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t'a seondé? quel génie t'a enseigné les merveilles d'un autre tionde ? 0 mon cher noble poëte^ laisse-moi fem» brasser encore !
— Il est heureux, répondit Ofterdingen en se dérobant aux témoignages d'affection de Wolfframb, il est heureux que tu veuilles bien reconnaître combien je me suis élevé au-dessus de tous nos prétendus maîtres^, et comme j'ai atteint le but que vous poursuivez vainement par tant de voies trompeuses. Tu m'excuseras si je trouve tous vos chants fastidieux et absurdes.
— Ainsi, répliqua Wolfframb, tu nous méprises, nous que tu honorais naguère d'une si grande estime, et tu ne veux plus rien avoir de commun avec nous ! Toute amitié, tout amour, sont effacés dans ton cœur parce que tu es devenu un plus grand maître que nous ! Et moi aussi, tu ne me crois plus digne de ton affection, parce que je n'ai pu prendre dans mes vers un essor aussi élevé que le tien. . . Ah ! Henri, si je te disais ce que j'ai éprouvé en écoutant tes chants !
— Dis-le-moi, répondit Henri en souriant ironiquement ; cela peut être instructif pour moi.
— Henri, dit Wolfframb d'un ton ferme et sérieux, il est vrai que tes chants résonnent d'une façon merveilleuse, que tes pensées s'élèvent jusqu'au delà des nuages ; mais une voix intérieure me disait que ces chants ne pouvaient provenir de la simplicité d'une âme humaine, qu'ils devaient être l'effet d'une puissance secrète, pareille à celle que le nécromancien exerce à l'aide de ses moyens magiques. Tes chants ressemblaient pour moi à ces plante^', étrangères que l'on transporte avec effort sur une terre lointaine. Henri, tu es certainement devenu un grand mdtre, et tu dois avoir l'esprit occupé de grandes choses ; mais comprends-tu encore les doux murmures de la brise du soir quand tu t'égares dans les ombres de la forêt? ton cœur palpite-t-il encore de joie aux soupirs des bois, au frac3s des torrents? les fleurs te regardent-elles encore avec leurs yeux riants ! te sens-tu encore défaillir au chant
du rossignol^ dans les langueurs de ton amour ? un désir infini t'agite-t-il jencore, et ton âme peut-elle se dilater par la tendresse ? Ah ! Henri^ il y avait dans tes chants plusieurs choses qui produisaient sur moi une impression terrible. Je ne pouvais m'empêcher de songer à ces pauvres âmes errantes au bord de TAchéron dont tu parlais une fois au landgrave, lorsqu'il t'interrogeait sur les causes de ta douleur. Je pensais que tu avais renoncé à tout amour, et que tu n'avais gagné, en revanche, que l'inutile trésor du voyageur égaré dans le désert. Il me semble, je veux te le dire franchement, que tu as payé ton succès de toutes les joies qui n'appartiennent qu'aux cœurs pieux et candides. Un sombre pressentiment m'agite quand je songe comment tu as quitté la Wartbourg et comment tu y es revenu. Tu peux aller très-loin ; l'étoile de l'espérance qui jusqu'à présent brillait à mes yeux va peut-être s'éloigner à tout jamais de moi ; mais, Henri, je te donne ma main, et je te le promets, jamais un sentiment de haine contre toi n'entrera dans ma pensée. Malgré le bonheur qui t'environne, peut-être te trouveras-tu tout à coup jeté au bord d'un abîme sans fond ; peut-être, saisi par le vertige , seras-tu prêt à tomber dans le gouffre ! moi, je serai derrière toi pour te retenir et te sauver. »
Henri avait écouté les paroles de Wolfframb dans un profond silence ; il se cacha le visage dans son manteau, et s'élança brusquement dans l'épaisseur du bois. Wolfframb Tentendit soupirer et sangloter en s'éloignant.