‹ Contes fantastiques, traduitsChapitre 16 sur 76 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Arrivée de Nasias.

Vvolfframb demeurait, à Eisenach, dans la maison d'un bourgeois nommé Gottschalk. C'était un digne et excellent homme, qui se trouvait honoré de la présence de son hôte. Klingsohr et Eschenbach se croyaient seuls dans la taverne; mais vraisemblablement ils avaient été suivis par plusieurs élèves^ qui s'attachaient aux pas du maître célèbre et épiaient chacune de ses paroles. Dans toute la ville le bruit se répandit que Wolfframb avait vaincu le savant Klingsohr, et Gottschalk apprit aussi cette nouvelle. Il monta tout joyeux chez son hôte, et lui demanda comment Torgueilleux maître avait pu se décider à lutter avec lui dans la taverne. Wolfframb lui raconta fidèlement tout ce qui s'était passé, et ne lui dissimula pas que Klingsohr Tavait menacé de lui envoyer la nuit suivante un adversaire nommé Nasias. Gottschalk pâlit d'effroi, joignit les mains, et s'écria d'une voix lamentable : « Ah ! Dieu du ciel ! ne savez-vous pas que maître Klingsohr entretient un commerce maudit avec les esprits de l'enfer, qui lui sont soumis et doivent obéir à sa volonté? Helgrefe, chez qui Klingsohr demeure, a raconté à ses voisins Ic; plus étranges choses sur tout ce qui se passe dans la chambre de son hôte. Souvent, la nuit, on dirait qu'il y al: une assemblée nombreuse, bien qu'on n'ait vu entrer personne, et alors commencent des chants bizarres, un tumulte extraordinaire, et on voit briller par les fenêtres une lumière éblouissante. Peut-être ce Nasias dont il vous menace est-il Satan lui-même. Partez, je vous en conjure, n'attendez pas cette périlleuse visite; partez, de grâce.

— Comment, reprit Wolfframb, voulez-vous que j'évite

cette rencontre? Ce serait tout à fait contre les règles des maîtres chanteurs. Que Nasias soit un esprit méchant ou non^ je Tattends paisiblement. Peut-être m^'accablera-t-il de chants diaboliques,, mais il ne troublera pas mes pieux sentiments et ne pourra porter préjudice à mon âme immortelle.

— Je sais déjà^ répondit Gottschalk^ que vous êtes un homme de cœur que le diable même ne peut épouvanter; mais si vous voulez décidément rester ici, permettez du moins que mon valet Jonas passe la nuit avec vous. C'est un homme à larges épaules, honnête et religieux, auquel le chant ne nuira pas. Si, par malheur, vous vous trouviez trop faible devant le diable, si Nasias l'emportait sur vous, Jonas pousserait un cri, et nous accourrions aussitôt avec de Teau bénite et des cierges. On dit que le diable ne peut souffrir Todeur du musc qu'un capucin a porté dans un sachet sur la poitrine : je veux m'en procurer, et dès que Jonas criera, nous en mettrons sous le nez de Nasias, de façon à lui ôter la respiration î »

Wolfframb ne put s'empêcher de sourire des naïves sollicitudes de son hôte, et lui répondit qu'il était préparé à tout, qu'il voulait cependant accepter la société de Jonas, l'homme aux larges épaules.

La nuit décisive était venue. Tout était encore tranquille. Les poids de l'horloge montaient et descendaient. Minuit sonna. Un grand coup de vent pénétra dans la maison ; des voix discordantes firent entendre une sorte de gémissement et des cris funèbres pareils à ceux des oiseaux de nuit. Wolfframb, abandonné à ses pieuses pensées , avait presque oublié cette sombre visite. En entendant cette rumeur soudaine, il frissonna, puis reprit aussitôt sa tranquillité et s'avança au milieu de la chambre. Un coup violent, dont toute la maison retentit, ouvrit la porte, et une grande figure, environnée d'une vapeur rouge, parut dans la chambre et regarda Wolfframb avec des yeux flamboyants. Cette apparition était si affreuse, que tout autre homme, en la voyant, serait

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tombé à la renverse. Mais Woliframb garda une contenance ferme, et dit d'une voix imposante : « Que venezvous chercher ici ?

— Je suis Nasias^ répondit Tétranger, et je viens lutter avec vous dans Tart du chant. »

A ces mots^ Nasias ouvrit son grand manteau, et Woîfframb s'aperçut qu'il portait sous le bras plusieurs livres, qu'il laissa tomber sur la table.

Nasias se mit alors à chanter les sept planètes et la musique des sphères célestes, entremêlant son chant de modulations singulières et très-habiles. Wolfïramb, assis dans son grand fauteuil, l'écoutait les yeux baissés; et lorsque ce chant tut fmi, il commença à dire des vers nobles, pieux, et consacrés aux choses saintes. Nasias sautait de côté et d'autre, et semblait vouloir "eter à la tête du chanteur tous les livres pesants qu'il avait apportés. Plus le chant de Wolftramb devenait vif et énergique, plus l'éclat du regard de Nasias s'afïaiblissait. En même temps, sa taille se rapetissait si bien, qu'à la fin il n'avait plus que deux pieds de hauteur ; et il s'en allait, avec ^n manteau rouge, sa large fraise, miaulant, criant, et grimpant le long des armoires. Lorsque Wolfframb eut achevé de dire sa composition, il voulut s'emparer de lui ; mais tout à coup Nasias reprit sa haute taille, et lançant des étincelles de leu autour de lui : « Ah ! ah ! dit-il d'une voix ehroyable ; ah î mon compagnon, ne plaisante pas avec moi. Il se peut que tu sois bon théologien et que tu comprennes les subtilités des arguments de ton gros livre; mais tu n'es pas un chanteur capable de te mesurer avec moi et avec mon maître. Chantons une chanson d'à mour, et prends garde à ta réputation. »

Nasias commença alors à célébrer la belle Hélène et les joies voluptueuses de Cythère. Son chant était si séduisant, qu'on eût dit que les flammes lancées de côté et d'autre par Nasias étaient les feux de l'amour, au milieu desquels se jouaient de petits Cupidons. Wolfframb écoutait en silence. Bientôt il lui sembla qu'il se promenait dans les

allées ombreuses d'un beau jardin ; qu'il se délectait en écoutant les mélodies les plus tendres; qu'à travers le feuillage il voyait briller les rayons de pourpre de l'aurore, et que ces rayons repoussaient dans la nuit le méchant esprit, de même que la clarté du jour chasse les hiboux. A mesure que la musique devenait plus accentuée, il sentait s'éveiller dans son cœur de douces pensées et des désirs inexprimables. Alors celle qui était sa vie entière sortit d'un massif d'arbres et s'avança vers lui dans tout l'éclat de sa beauté. Il salua la charmante femme par des soupirs d'amour ; et les feuilles murmuraient, et les jets d'eau s'élançaient en gerbes brillantes. Elle s'avança comme portée sur les ailes du chant; et lorsqu'elle abaissa sur lui son regard céleste, il sentit son âme enflammée du plus pur et du plus ardent amour. En vain essaya-t-il de parler, de chanter: elle avait disparu. Il murmura son nom avec enthousiasme et couvrit de baisers les lis et les roses; et toutes les fleurs comprenaient sa félicité, et la brise du matin, les ruisseaux, les bois l'entretenaient des joies ineffables de l'amour. Tel était le songe qui occupait l'esprit de Wolfframb tandis que Nasias poursuivait ses chants. Lorsque celui-ci eut fini, Woltframb, qui n'avait point entendu ses accords, commença une chanson dans laquelle il dépeignait avec un talent admirable les félicités de l'amour pur.

Nasias redevint de plus en plus impatient, et recommença ses bonds désordonnés dans la chambre en poussant des cris sauvages. Wolfframb se leva de son fauteuil, et, au nom du Christ et des saints, ordonna au méchant esprit de s'éloigner. Nasias, vomissant des flammes, rassembla ses livres, et s'écria avec un sourire moqueur : a Schib, schalb ! tu n'es qu'un ignorant clerc ; cède donc la place à Klingsohr. » A ces mots, il mugit comme un coup de vent, puis disparut, et une odeur de soufre inonda toute la chambre.

Wolfframb ouvrit la fenêtre. La brise matinale pénétra dans l'appartement et effaça les traces du démon. Jonas,

qui s'était endormi profondément^ se réveilla, et fut Lien surpris d'apprendre tout ce qui s'était passé. Il appela son maître, et Wolfframb lui raconta les événements de la nuit. Gottschalk avait déjà un profond respect pour Wolfframb; dès ce moment il le considéra comme un saint dont les puissantes paroles dominaient les puissances de l'enfer. En tournant par hasard ses regards autour de lui, il vit ces mots inscrits sur la porte en caractères de feu : « Schibj schalb ! tu n'es qu'un ignorant clerc ; cède donc la place à Klingsohr. »

Ainsi, en s'éloignant, le méchant esprit avait écrit sur la porte les paroles qu'il avait prononcées, comme un défi pour l'avenir.

c( Je n'aurai pas un moment de repos dans ma maison, dit Gottschalk, tant que cette inscription insultante pour mon cher sire Wolfframb luira sur cette muraille. » Il courut chercher un maçon pour enlever ces caractères ; mais tout effort fut inutile. On les couvrit d'une épaisse couche de chaux, et l'inscription paraissait toujours; on enleva le mortier, et les lettres maudites brillaient encore sur les briques rouges. Gottschalk se désolait; il pria Wolfframb de forcer, par une bonne chanson, Nasias à venir luimême effacer cette inscription. Wolfframb répondit en riant que cela n'était peut-être pas en son pouvoir ; que du reste, vraisemblablement, à son départ d'Eisenach, ces mots s'effaceraient d'eux-mêmes, et que par conséquent Gottschalk devait patienter quelques instants.

Dans l'après-midi, Wolfframb partit d'Eisenach, l'esprit joyeux comme un homme qui va au-devant de ses plus chères espérances. A quelque distance de la ville, il rencontra le comte Meinhàrd de Muhlberg et l'échanson Walther de Vargel, couverts de riches vêtements, montés sur de magnifiques chevaux et suivis d'un cortège nombreux. Ces deux gentilshommes lui dirent que le landgrave les envoyait à la ville pour chercher solennellement maître Klingsohr et le ramener à la Wartbnurg. Klingsohr avait passé 'a nuit sur un balcon de la maison d'Iïelgrefe et ob*

servait avec attention les étoiles. Lorsqu'il tira ses lignes astrologiques^ deux élèves qui se trouvaient en ce moment près de lui crurent voir dans san regard et dans sa physionomie qu'il venait de découvrir un secret important, et ils osèrent l'interroger ; alors Klingsohr se leva et leur dit d'un ton majestueux : « Sachez que cette nuit il est né une fille à André II, roi de Hongrie ; elle se nommera Elisabeth et sera un jour, à cause de ses vertus et de sa piété, canonisée par le pape Grégoire IX, et cette sainte Elisabeth est destinée à devenir l'épouse de Louis, fils de votre landgrave Hermann. »

Cette prophétie fut aussitôt rapportée au landgrave, qui en fut très-réjoui : elle changea ses dispositions envers l'étranger célèbre, et il résolut de le traiter comme un grand seigneur, et de le faire escorter comme un prince à la Wartbourg.

Wolfïramb pensait que la lutte périlleuse n'aurait pas lieu, car Henri ne s'était pas encore annoncé ; les chevaliers assuraient au contraire que le landgrave était déjà informé de l'arrivée du jeune maître. La cour intérieure du château fut disposée pour le combat, et le bourreau Stempell d'Eisenach fut appelé à la Wartbourg.

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