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CHAPITRE V

Quelques jours après, le baron arriva avec son épouse et une suite nombreuse de chasseurs. Les convives se rassemblèrent au château, et la joyeuse vie que mon oncle m'avait décrite commença.

Lorsque le baron vint nous voir dans notre salle, il parut très-étonné de notre changement de résidence ; il jeta un regard sombre sur la porte murée, et, se détournant aussitôt, passa la main sur son front, comme pour écarter un pénible souvenir. Mon oncle parla de l'écroulement de la Balle de justice; le baron blâma François de ne nous avoir pas mieux logés, et invita avec bonté le vieil avocat à se faire donner tout ce dont il aurait besoin dans cet appartement, beaucoup moins commode que celui qu'il occupait précédemment. Il y avait, du reste, dans la conduite du baron envers mon oncle non-seulement une apparence de cordialité, mais une sorte de respect et de déférence, comme s'il eût été lié au vieillard par des relations de parenté : ce fut là tout ce qui me plut dans les manières du baron, qui

étaient rudes et hautaines. Il parut faire très-peu de cas de moi, et me traita comme un simple scribe. Lorsque je lui présentai pour la première fois un acte, il le critiqua assez rudement. Le sang bouillonnait dans mes veines, et j'allais lui répondre avec aigreur, quand mon oncle, prenant la parole, assura que je Tavais parfaitement rédigé selon ses intentions, et qu'il était conçu selon les formules légales.

Dès que nous fûmes seuls, je me plaignis amèrement du baron, qui me devenait de plus en plus désagréable. « Crois-moi, neveu, dit-il, malgré ces apparences peu attrayantes, le baron est le meilleur des hommes. Il n'a pris ces façons, comme je te l'ai dit, que depuis qu'il est entré en possession du majorât; auparavant, c'était un caractère doux et modeste. Au reste, il n'est point si rude que tu le prétends, et je voudrais bien savoir pourquoi il te déplaît si fort. »

Mon oncle prononça ces paroles avec un sourire ironique qui me fit monter le rouge au visage. En m'interrogeant scrupuleusement, je sentais que cette répulsion me venait d'un sentiment d'amour ou plutôt d'adoration pour la plus charmante, la plus noble créature que j'eusse jamais vue sur la terre. Cette personne était la baronne ellemême. Dès l'instant où elle était arrivée, où je l'avais vue traverser les appartements, enveloppée dans une pelisse de martre qui cachait à demi sa taille gracieuse, et la tête couverte d'un riche voile, elle avait produit sur moi une impression magique. La présence même des vieilles tantes, avec leurs grandes fontanges et leur accoutrement singulier, leurs manières bizarres et leurs mauvais compliments français, auxquels la baronne répondait par des regards d'une douceur inexprimable, le sourire plein de grâce de la jeune femme, et son pur dialecte courlandais, entremêlé de temps à autre de quelques mots allemands, tout contribuait à donner à son apparition un caractère saisissant; et lorsque je songeais au spectre nocturne, la baronne s'offrait à mes yeux comme l'ange de lumière qui devait chasser au loin les sombres puissances.

Elle avait environ dix-neuf ans. Son visage^ aussi délicat que sa taille, portait rempreinte d'une beauté céleste. Il y avait surtout dans son regard un charme inexprim». ble. On y voyait briller un rayon humide, expression d'un désir mélancolique; et le ciel entier, avec ses joies et sa béatitude, semblait se refléter dans son sourire. Souvent elle se montrait comme absorbée en elle-même, et alors Fombre d'un nuage passait sur sa suave figure. On eût dit qu'elle était, dans ces moments-là, en proie aune violente douleur; mais je m'imaginais que ce pouvait être l'effet de vagues pressentiments d'un avenir malheureux, et je ne sais pourquoi j'associais ce pressentiment à l'apparition du fantôme.

Le lendemain de l'arrivée du baron, toute la société se réunit à déjeuner; mon oncle me présenta à la baronne, et, comme cela arrive souvent dans une situation pareille à celle où je me trouvais, je me comportai de la manière la plus gauche. Je ne savais que répondre aux questions les plus simples que la baronne m'adressait. Les vieilles tantes, prenant mon embarras pour la marque d'un respect profond, se crurent obligées de me faire mille compliments, et se mirent à me louer dans leur mauvais français, comme un jeune homme bien élevé et un très -joli garçon. Ces éloges m'irritèrent; et, reprenant tout à coup l'empire de moi-même, je me mis à parler français mieux que les vieilles tantes, qui me regardèrent alors avec de grands yeux et en prenant force prises de tabac. Aux regards pensifs que la baronne me jeta en se détournant de moi, je crus remarquer que mon langage ressemblait fort à une folie, ce qui me chagrina encore plus, et j'envoyai les deux vieilles filles à tous les diables. Mon oncle m'avait depuis longtemps dépeint delà façon laplus ironique l'époque des bergères langoureuses, des enfantillages d'amour, et je remarquais que la baronne exerçait sur moi une puissance que je n'avais jamais ressentie. Je ne voyais, je n'entendais qu'elle, et j'étais pourtant bien convaincu que ce serait une lolie de m'abandonner à cette passion d'aimer, comme un

enfant transi, sans espoir. Vivre auprès de cette noble femme sans lui laisser soupçonner mes sentiments secrets, savourer le doux poison de ses regards, écouter la mélodie de sa voix, puis me retirer, et emporter mon secret dans mon cœur, voilà ce que je voulais, ce que je pouvais faire.

Cet amour romantique, chevaleresque, m'occupa toute la nuit, de telle sorte que j'en vins à me haranguer moimême en termes pathétiques, que je soupirai et m'écriai d'une voix plaintive : « Séraphine ! Séraphine ! » Mon oncle se réveilla et me dit : a Neveu, tu rêves trop haut. Rêve pendant le jour tant que tu voudras, mais la nuit laissemoi dormir. »

Je ne fus pas peu embarrassé d'avoir laissé échapper ce nom devant le vieillard, qui avait déjà remarqué mon agitation à l'arrivée de la baronne. Je m'attendais à être, le lendemain, le sujet de ses paroles ironiques ; mais il me dit en entrant dans la salle de justice : « Que Dieu donne à chacun le sentiment de sa situation et le maintienne en paix ! » Là-dessus il s'assit à la grande table, et ajouta : « Écris lisiblement, cher neveu, afin que je puisse te lire sans peine. »

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