CHAPITRE XIV
a Dans une orageuse nuit d'automne de l'année \ 760, un fracas subit réveilla tous les habitants de Her... ; on eût dit que le château s'écroulait en entier sur ses fondements. En une minute tout le monde fut sur pied ; on alluma des flambeaux ; le concierge, pâle, épouvanté, accourut avec ses clefs, et chacun fut bien surpris lorsqu'en traversant
les corridors^ les salles, les appartements, on n*aperçut aucune trace de désordre. Un sombre pressentiment s'empara du vieil intendant. Il monta dans la salle des chevaliers, près de laquelle était le cabinet où le baron Rodrigue avait coutume de se reposer lorsqu'il entreprenait ses observations astronomiques ; on arrivait par ce cabinet à la tour qui servait d'observatoire. Au moment où Daniel (c'était le nom de l'intendant) ouvrait la porte, l'orage lança contre lui des décombres, des pierres détachées de la muraille. 11 laissa tomber avec effroi son flambeau, que le vent venait d'éteindre, et s'écria : « Dieu du ciel ! le baron est mort d'une mort misérable. »
« Au même instant, des cris de douleur se firent entendre dans la chambre à coucher du baron. Daniel trouva les autres serviteurs réunis autour du cadavre de leur maître. Il était assis dans son magnifique fauteuil, vêtu avec plus d'élégance que jamais, le visage calme et sérieux, comme s'il s'était mis là pour se reposer de son travail; mais son repos, c'était la mort. Lorsque le jour revint, on s'aperçut que le dôme de la tour s'était écroulé. Les lourdes pierres de taille qui en formaient la voûte avaient brisé le plafond et le plancher de l'observatoire, démoli le balcon, pénétré dans une voûte inférieure, et entraîné une partie des murs extérieurs et du corridor. On ne pouvait faire un pas hors de la salle sans courir risque de faire une chute de quatre-vingte pieds de haut.
« Le vieux baron avait prévu l'heure de sa mort, et en avait instruit ses enfants. Le lendemain, Wolfgang, son fils aîné, héritier du majorât, arriva au château. D'après les ordres de son père, il avait quitté Vienne au moment même, et était accouru en toute hâte à Her...
« L'intendant avait fait tendre de noir la gi^ande salle, et exposer sur un lit de parade le baron, tel qu'on l'avait trouvé sur son fauteuil; de grands flambeaux d'argent étaient placés autour de lui. Wolfgang monta l'escalier en silence, entra dans la salle, et s'approcha tout près du corps de son père. Là, il resta les bras croisés sur sa poi-
trine, et contempla, d'un regard sombre et les sourcils froncés, la pâle figure du mort ; il ressemblait à une statue : pas une larme ne s'échappait de ses yeux. Enfin il étendit, par une sorte de mouvement convulsif, le bras droit vers le cadavre, et murmura d'une voix sourde : « Les astres le forçaient-ils donc à rendre malheureux le fils que tu aimais ? Pauvre vieillard, insensé ! ajouta-t-il en levant les yeux au ciel, le temps de tes folles illusions est maintenant passé ; tu peux maintenant reconnaître qu'il n'y a rien de commun entre les choses de ce monde et le domaine des étoiles. Quelle volonté, quelle force s'étend au delà du tombeau ? »
c( Il se tut quelques instants, puis reprit avec plus de violence : « Non, ton entêtement ne m'enlèvera pas une parcelle de ma fortune terrestre, que tu voulais anéantir;» et tirant de sa poche un papier plié, il le tint de ses deux doigts au-dessus d'un des cierges allumés près du cadavre; le papier noircit et prit feu. Lorsque la flamme qu'il projetait se répandit sur la figure du mort, on eût dit que ses muscles se contractaient et que ses lèvres murmuraient des sons inintelligibles. Tous les domestiques en furent épouvantés. Le baron continua paisiblement sa tâche, et broya avec soin à ses pieds les plus petits morceaux du papier brûlé qui tombaient sur leparquet; puis, jetant encore un regard sombre sur son père, il sortit de la salle à pas précipités. »