NOTICE
Il y a une dizaine d'années environ qu'un écrivain spirituel, M. Loëve-Weimar, nous révéla, dans une traductiop légère et facile, les œuvres originales d'Hoffmann. Jusque-là, nous ne connaissions guère la littérature moderne de TAllemagne <jue par les tableaux un peu trop poétiques et trop enthousiastes de M"^^ de Staël, etpardes reproductions un peu trop francisées des drames de Goethe et de Schiller. Nous n'avions pas encore pénétré dans cette littérature secondaire, qui a sa couleur particulière, et qui, en se tenant plus près du sol d'où elle est issue, du peuple au sein duquel elle se développe, reflète souvent plus vivement, dans ses mouvantes images, les mœurs réelles, le caractère distinct d'une contiée, que les génies supérieurs, qui élèvent plus haut leur essor et se lancent dans un plus large espace. Hoffmann fut pour nous une de ces apparitions neuves et inattendues d'une terre étrangère, un de ces rayons subits qui font entrevoir, à travers un amas de nuages, Tazur et les contours d'un horizon lointain. De làTeffet qu'il produisit en France, de là sa vogue et son succès. Ses Contes fantastiques nous présentaient l'Allemagne sous une face que les Ballades de Bûrger, les Brigands de Schiller, les romans de la Fontaine; le Werther^ le Gœtz de Berlichingen, le Wilhelm Melster, les charmants Mémoires de Gœthe, et les nouvelles les plus caractéristiques de Tieck, ne nous avaient point entièrement montrée. Cette fois, c'était l'Allemagne avec son singulier mélange de rêves exaltés et d'existence bourgeoise, d'idéal et de réel ; l'Allemagne ave*' ses artistes enthousiastes et ses formes compassées, ses poètes
et ses Philister, ses chants mélancoliques et sa fumée d& tabac.
La vie d'Hoffmann même, racontée d'abord par Walter Scott, puisparM.Loëve-Weimar, et dans de longs et intéressants détails par M. Hitzig, ajoutait encore à Teffet que devaient produire ses œuvres. Cette vie est une sorte de roman, un triste et aventureux roman ; et si Hoffmann eût pris la peine de l'écrire lui-même, il en eût fait facilement, et sans y rien ajouter de sa vive et étrange imagination, un de ses plus beaux contes fantastiques. Essayons de la fixer par quelques dates, qu'il eût peut-être négligées lui-même, et d'en retracer les principales vicissitudes.
Hoffmann est né à Kœnigsberg le 24 janvier 1776. Dès son enfance il trouva autour de lui tout ce qu'il fallait pour donner à son imagination les mouvements bizarres, les caprices humoristiques, les contrastes étonnants qui font le charme de ses œuvres. Dans cette vieille ville de Kœnigsberg, il trouvait la froide et austère nature du Nord, éclairée à certains jours par les ardentes couleurs d'un été rapide ; dans sa famille, un vieil oncle, roide, guindé, esprit étroit et minutieux, une tante gaie et spirituelle, une aïe^iC affaiblie au moral et au physique par l'âge : riantes saillies d'un jeune et aimable caractère, images douloureuses de la décrépitude ; triste et glacial aspect d'un homme qui jamais n'a osé se permettre une fantaisie, s'abandonner à l'essor d'une légère pensée, qui, toute sa vie, n'a fait que cheminer pas à pas entre les convenances de la veille et celles du lendemain : voilà ce qui s'offrit d'abord aux regards d'Hoffmann. Sur le premier plan du tableau de son enfance, c'est son père, conseiller criminel, commissaire de justice près le tribunal supérieur de la province, et sa mère, pauvre femme maladive, dont le regard languissant et la voix touchante ne contribuèrent sans doute pas peu à éveiller au fond du cœur d'Hoffmann ces cordes mélancoliques qui vibrent si profondément dans la plupart de ses œuvres.
Pour compléter ce cercle d'émotions si différentes et si vives, Hoffmann eut le bonheur d'y joindre, toiit jeune, celle de Tamitié. A onze ans il se lia avec un de ses camarades d'école, nommé Hippel, qui lui resta toujours fidèle et dévoué. Hélas ! ces longues amitiés sont rares. Quand on les rencontre quelque p9rt, il ne faut pas oublier de les signaler» pour
t'gayer le cœur de ceux qui les cherchent, et soutenir Tespoir ae ceux qui, en ayant joui, n'aspirent ([u'à les conserver.
Dès ses premières années d'étude, Hoffmann manifestait pour les lettres, pour Tart, un de ces penchants intuitifs, un de ces désirs iimés dont les sages de ce monde recherchent souvent en vain la cause, et qui tiennent à la nature même de l'individu chez lequel ils se produisent, comme le parfum à la fleur, comme le chant à l'oiseau. D'une main timide et inexpérimentée il maniait le crayon, il faisait résonner les touches d'un piano, il promenait l'archet sur un violon; puis, à peine avait-il quitté les bancs du gymnase, qu'il se sentit embrasé des étincelles du premier amour, de cet amour qui révèle à l'homme les trésors du cœur et le génie des poètes.
Mais le grave magistrat de Kœnigsberg n'entendait pas que son fils s'abandonnât si facilement à ces rapides et violentes émotions, qu'il traitait comme des fantaisies d'écolier; il voulait en faire un homme de justice, et il le condamna à suivre les cours de droit. Le pauvre Hoffmann les suivit avec regret, avec ennui; il se soumit avec douleur au devoir qui lui était imposé, amer devoir que l'on maudit si souvent, et que plus tai'd on regrette; car, à travers ses rigueurs, on voyait briller comme à travers les brumes du matin ces doux rayons d'un ciel d'azur et ces cimes empourprées de l'immense horizon qui, plus tard, pâlissent et s'effacent à nos yeux fatigués.
Pour se consoler de ces fastidieuses obligations , Hoffmann allait chaque jour retrouver s. ji cher Hippel, et passait avec lui de longues heures à causer J'art, d'amour, de poésie, de tout ce qui émeut si vivement nn cœur de dix-huit ans, de tout ce qui donne tant de vie à l'âme, tant d'éloquence à la parole. Puis, lorsque son ami le quittait, il suppléait à ces tendres entretiens par de longues letties enthousiastes, lelleî qu'on en écrit quand on a encore toute la plénitude de la foi, quand on n'a point senti passer sur ses sentiments affectueux le souffle mortel de la déception.
Bientôt Hoffmann quitta aussi Kœnigsberg. Il fut envoyé à Glogau, auprès d'un de ses oncles, qui remplissait dans cette ville les fonctions de conseiller de régence. Là, comme à Kœnigsberg, les études judiciaires n'occupaient* qu'une partie de ses Jours : le reste du temps, il se laissait aller aux caprices
de son imagination inquiète et maladive. Tantôt il recherchait avec ardeur les charmes de la musique ; puis cette ardeur même le fatiguait, le trompait, et il écrivait à Hippel : « Je n'aime plus la musique. Ce que Jean Paul en a dit est vrai : ( lie passe sur notre cœur comme la langue du lion, qui, en se tournant et se retournant sur la peau, finit par faire couler ]i sang. La musique me rend aussi faible qu*un enfant; elle rouvre toutes les anciennes blessures. »
Il reprenait alors la palette, le crayon, et bientôt il retombait dans un nouveau découragement, et il écrivait avec une profonde tristesse . « Il y a des moments où je désespère de toute espèce de bien, où je me sens entraîné à travailler contre tout ce qui a l'apparence du bonheur. »
Son oncle, appelé à occuper un poste important au tribunal de Berlin, l'emmène avec lui. Hoffmann achève dans cette ville ses études de jurisprudence, subit dignement son examen, et part pour Posen avec le titre d'assesseur.
Son entrée en fonctions s'annonçait sous d'heureux auspices. Il avait une tâche facile à remplir, assez de loisir pour pouvoir suivre ses penchants favoris, assez d'argent pour satisfaire à ses fantaisies. 11 aimait la ville de Posen, et s'y maria avec une jeune Polonaise. Mais voilà qu'un beau jour la folle idée lui vint de dessiner la caricature des principaux personnages de Posen, et de faire distribuer dans un bal masqué ses malignes esquisses. Cette plaisanterie de carnaval fut prise au grand sérieux par ceux dont elle compromettait la physionomie. Un haut lonctionnaire de Posen expédia une estafette à Berlin, tout exprès pour se plaindre de l'irrévérence du jeune magistrat; et Hoffmann, qui, par l'habileté dont il avait déjà fait preuve dans ses nouvelles tonctions, allait obtenir de Tavancement, fut envoyé à Plozk, petite ville de la Prusse orientale, silencieuse et triste. Hoffmann se regardait là comme dans un lieu d'exil. Pour échapper à l'ennui de sa solitude, il composa plusieurs morceaux de musique, écrivit une comédie, et commença un journal de sa vie, qu'il continua scrupuleMsement jusqu'en 1815. En même temps, il remplissait ses devoirs de magistrat avec une rigoureuse exactitude. Ses chefs se plurent à louer son zèle et son aptitude; et, deux ans après (1804), il fut envoyé, en qualité de conseiller de régence, à Varsovie.
Le temps qu'il pjssa dans cette ville peut être regardé
NOTICE SUH ilOFFMANN. 5
comme Vépoque la plus riante, la plus animée de sa vie. Il arrivait sans transition d'une froide et monotone petite ville de province à une charmante capitale. Il trouvait là des livres, des tliéâtres, des artistes, et ces illustres familles de gentilshommes, dont on a tant de fois et à si juste titre vanté les mœurs éléiiantes et l'hospitalité, et ces gracieuses femmes de Pologne, qui joignent à la suave beauté des femmes du Nord toute la vivacité d'esprit et l'enthousiaste élan des femmes du Midi. 11 trouvait là ce qu'il n'avait pu voir encore ni à Kœnigsberg, ni à Posen, ni dans les roides et pédantesques allures de Berlin : le mouvement, l'éclat, la variété d'action d'une grande ville. Pour comble de bonheur, il trouvait là encore un ami, un sûr et véritable ami, homme de cœur et de talent, M. Hitzig, qui occupe à présent de hautes fonctions dans la magistrature prussienne.
Au milieu de cette société varsovienne, dont les révolutions, la guerre et la domination étrangère n'avaient pu amortir la gaieté naturelle, Hoffmann s'anime, s'exalte; il organise une société philharmonique, convoque les artistes étrangers, donne des concerts. Tour à tour chef d'orchestre, peintre et compositeur, c'est lui qui éveille, qui excite le zèle des musiciens; c'est lui qui peint à fresque les murailles de leur salle de réunion ; puis, quand il a uni sa laborieuse journée de magistrat et d'artiste, il rentre avec joie dans sa demeure. Hitzig est là tout près de lui; les deux amis ouvrent leur fenêtre, s'avancent sur le balcon, et passent de longues heures à causer dans le silence de la nuit. Quelquefois un autre poêle vient se joindre à eux : c'est Zacharie Werner, l'enthousiaste, le mystique Werner, qui, après avoir écrit son drame de Luthei', se convertit au catholicisme.
Toute la vie d'Hoffmann était ainsi parfaitement coordonnée. Fonctions honorables, contidences de l'amitié, charme de Fart, rien n'y manquait de ce qu'il fallait pour satisfaire aux rêves de son ambition et aux besoins de son cœur, rien, quand soudain une nouvelle sinistre retentit comme un coup de foudre dans le calme riant de cette poétique existence. La bataille d'Iéna a ébranlé l'Allemagne entière. Les Français victorieux poursuivent leur marche; ils s'avancent vers la Pologne, ils approchent : les voilà à Varsovie. Les fonctionnaires prussiens se retirèrent ; Hoffmann, qui aimait la capitale de la Pologne, -voulut y rester. Il n'avait plus d'emploi ; mais il se
trouvait par hasard possesseur d'un certain nombre de ducats que sa femme, plus que lui sans doute, avait pris soin d'épai-gner. Avec son insouciance de caractère, c'en était assez pour lui faire oublier l'avenir. Il abandonna gaiement les affaires judiciaires, qui n'avaient jamais eu pour lui qu'un attrait fort modéré, et savoura avec délices les joies de son indépendance. Tantôt il s'en allait chanter, comme un enfant de chœur, dans l'église des Bernardins; tantôt il organisait au palais Minszk. Il était, déplus, très-assidu au théâtre; et pour rien au monde il n'aurait voulu faire faute à un déjeuner d'amis, ni se priver du plaisir d'assister à une parade militaire. Cependant son petit trésor, où il puisait chaque jour d'une main libérale , s'amoindrissait à vue d'œil. Pour en prolonger quelque peu la durée, il commença par quitter le spiendide appartement où il s'était installé comme un grand seigneur, et se réfugia dans une mansarde ; puis il renvoya en Allemagne sa femme et une jeune nièce qu'il avait fait venir auprès de lui. Enfin , il tomba , de degré en degré, dans un dénûment absolu. Ses amis étaient partis Tun après l'autre; il se trouvait seul, sans ressources, dans cette ville où il avait vécu d'une vie si douce et si riante. Force lui fut alors de chercher un refuge ailleurs, et d'aviser à quelque moyen d'existence; et, dès ce moment, commença pour lui une époque agitée, vacillante, déplorable, une douloureuse série d'efforts infructueux, d'espérances déçues, de soucis écrasants, qui se prolongea pendant près de dix années. Il se retira d'abord à Berlin; essaya de vendre des opéras, des dessins; s'annonça comme peintre de portraits. Rien ne lui réussit. L'idée lui vint de demander une place de directeur de musique dans un théâtre. On lui en proposa une à Bamberg, et le voilà parti avec les rêves dorés de l'espoir, les châteaux aériens qu'il construit dans sa jeune et légère imagination.
A Bamberg, nouvelles déceptions : mauvais acteurs, mauvais théâtre, point d'argent, peu de spectateurs, et un comité de direction composé d'un confiseur, d'un distillateur et d'un marchand de soie. Je laisse à penser ce que dut éprouver l'enthousiaste artiste sous une pareille tutelle, et quelle sollicitude dans les embarras pécuniaires, pour lui qui aimait à bien vivre, et à se réconforter de tempsà autre avec une bonne bouteills de vin du Rhin.
Une princesse pour laquelle il compose un poëme lui envoie trente louis. Une autre fois il reçoit un petit héritage de cinq cents écus C'étaient là des trésors inattendus, des grâces providentielles qui ravissaient Tâme du pauvre Hoffmann. H eut eniore le bonheur de voir peu à peu son théâtre se relever de rétal de décadence dans lequel il était tombé, et obtenir les applaudissements du public, les suffrages des gens de goût. Un homme intelligent et actif en prit la direction, et Hoffmann le secondait vaillamment : il était tout à la fois chef d'orchestre , régisseur, compositeur, architecte et décorateur. Pour tant de fonctions il recevait un traitement de cinquante florins (cent francs) par mois, et s'estimait heureux de sa fortune.
Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée. Le nouveau directeur, Holbein, quitta Bamberg. Le théâtre auquel il avait donné une si soudaine impulsion retomba dans son premier état d'affaissement; et Hoffmann se retrouva bientôt triste et pauvre, si pauvre, qu'un jour il fut forcé de vendre sa redingote pour pouvoir dîner.
Cependant il était entré en relations avec Rochlilz, le directeur de la Gazette musicale de Leipzig. l\ lui avait envoyé divers articles, que Rochlitz avait accueillis avec empressement. C'était un premier moyen de salut. Quelque temps après il s'en présenta un autre. Seconda lui offre la place de chef d'orchestre au théâtre de Dresde, dont il était lui-même directeur; Hoffmann accepte, se met en route, et rencontre son ami Hippel, qui vient à lui avec le même abandon, avec la même coidialité qu'à Kœnigsberg. Quelle touchante consolation pour le cœur attristé d'Hoffmann ! Un ami d'enfance, que l'on retrouve tendre et fidèle après de longues années de séparation, est un messager de paix dans la lutte de la vie ; avec lui on oublie les regrets et les anxiétés du présent. Le passé est dans son âme, le passé dans son regard et sa parole. Avec lui on retourne joyeuseme-nt en arrière, on retourne vers la source céleste des premiers rêves et des premières affections. Hoffmann était de nature à sentir vivement cette émotion ; aussi ne s'éloigna- t-il qu'avec peine de son cher Hippel. Le hasard les avait réunis, la fortune les séparait : Hippel était attaché aux missions diplomatiques du chancelier de Hardonberg ; Hoffmann allait monter sur l'escabeau du chef d'orchestre. De tels contrastes se représentent souvent
parmi ceux qui' se sont le plus aimés. Heureux celui qui, dans les faveurs du sort, n'oublie point l'ami qui lui fut cher dans la médiocrité !
A Dresde, Hoffmann n'eut qu'une situation précaire; il arrivait là au mois de mai 1813, dans cette année de luttes hé^ roïques et de deuil ineffaçable qui a vu nos glorieuses légionj s'affaisser et tomber dans les plaines sanglantes de Leipzig. Napoléon était alors à Dresde avec son armée, avec son cortège de princes et de souverains; et au milieu des traités, dei coalitions, des plans de bataille qui occupaient toute l'Europe, la cour de Dresde, cette loyale cour, fidèle à l'aigle de la France, donnait des fêtes pompeuses, et le théâtie se distinguait entre tous ceux de l'Allemagne par l'éclat de ses représentations. Un jour c'était Talma qui montait sur la scène avec la troupe française, un autre jour on allait entendre l'opéra italien, et le lendemain le drame allemand, joué par les acteurs de Seconda.
Mais, six mois après, c'en était fait de toutes ces magniûques réunions de la cour, de toutes ces solennités de théâtre. L'effroyable bataille du 18 octobre changeait la face des États; Napoléon ramenait en France les débris de son armée, et le noble roi Auguste expiait en prison l'honneur de n*a voir pas voulu faillir à sa parole chevaleresque.
Hoffmann se sépara de Seconda, et passa quelques mois à Leipzig, travaillant avec ardeur pour les libraiies, pour les éditeurs de journaux, et ne retirant qu'un faible produit de tous ses travaux.
Enfin, en 1814, Hippel le fit rentrer au service, et l'année suivante il fut nommé conseiller de régence à Beilin. Cette fois le voilà dans une situation ferme et paisible ; cette fois la fortune, qui s'est tant jouée de lui, le prend sous sls ailes et lui sourit. Ses contes, que naguère il osait à peine proposer aux libraires, se répandent en Allemagne, et lui font une rapide renommée. Son opéra d'Undine est représenté avec éclat sur le théâtre de Berlin ; son roman de Mademoiselle de Scudéri enrichit un éditeur de Franctort, qui lui demanda encore un de ces contes, encore une de ces scènes terribles qui ef- Irayentetqui charment les lecteurs. Cette fois le monde vient à lui, le recherche, l'adule; mais Hoffmann a l'esprit aigri par la souffrance, le cœur ulcéré par les longues anxiétés et les déceptions qu'il a subies. 11 n'aime pas ce monde qui Ta
dédaigné dans sa misère et qui le flatte dans ses succès; il ifaime que la solitude où il s'abandonne librement à la fanlasmagorie de ses rêves, le cercle de confidents dévoués au milieu duquel il peut se livrer sans contrainte à sa verve sardonique, l't la taverne qui lui donne une exaltation factice. Déjà, à Leipzig, il se glissait volontiers le soir dans un de ces cabarets souterrains où, sur une longue ligne de rayons pareils à ceux d'une bibliothèque, les flacons de vins d'Allemagne brillent à côté de ceux de France et d'Italie. A Berlin, Faisance matérielle qu'il avait soudainement recouvrée favorisa ce dangereux penchant. Plus riche alors qu'il ne l'avait jamais été, il pouvait satisfaire plus facilement sa convoitise. Le vin fascina ses regards, troubla ses sens. La débauche, qui choisit souvent ses victimes parmi les plus belles intelligences, qui, comme une courtisane éhontée, enlace ceux qui étaient nés pour goûter le charme d'un noble amour, la débauche le saisit, l'étourdit, le subjugua.
Hitzig, qui était redevenu son collègue à Berlin comme il l'avait été à Varsovie, essaya de l'arracher au funeste aurait de la taverne par des soirées littéraires et des réunions intimes. Là venaient Contessa, aimable et spirituel conteur; Ghamisso le poëte; Koreff le médecin, homme instruit et prompt à la repartie. Cette société avait été inaugurée le jour de Saint-Sérapion; de là le titre sous lequel Hoffmann réunit la plus grande partie de ses contes et de ses entretiens littéraires. Contessa figm'e dans les discussions des Frères de Sérapion sous le nom de Sylvestre, et le docteur Koreff sou* celui de Vincent.
Mais ces réunions amicales, ces causeries philosophiques et artistiques ne pouvaient détourner Hoffmann de sa fatale passion; et cette passion affaiblit ses facultés intellectuelles, énerva ses forces physiques et abrégea sa vie.
En 4822, il toama malade, et souffrit pendant cinq mois des souffrances horribles. Ses membres étaient paralysés, sa moelle épinière se desséchait. H fallait rhabiller comme un enfant, le porter dans son lit, l'asseoir dans son fauteuil. Il conservait cependant encore la vivacité de sa parole et les principales qualités de son imagination. Ne pouvant se servir de ses mains pour écrire, il dictait. La douleur, loin d'anéantir sa verve, lui inspirait parfois d'étonnantes saillies. Un jour, pour ranimer ses forces vitales, les médecins lui avaient
fO NOTICE SUR HOFFMANN.
appliqué un moxa de chaque côté de Tépine dorsale; Hitzig vint le voir quelques instants après cette opération. « Ne sens-tu pas une odeur de rôti ? » lui cria Hoffmann en Tapercevant. Puis il se mit à lui raconter gaiement tous les détail» de la cure à laquelle on venait de le soumettre, a Pendant que le médecin exerçait ainsi, ajouta-t-il, son art sur mon pauvre corps, l'idée m'est venue qu'il me plombait pour que je n'entrasse pas dans Tautre monde en contrebande. »
Un mois après, Hoffmann n'existait plus; il mourut le 2S juin 1822, à l'âge de quarante-six ans.
En Allemagne, la mémoire d'Hoffmann est encore vivante, et se retrouve partout. Dans la voiture de Francfort, je rencontrai un bon littérateur allemand qui ne se lassait pas de m'en parler. A Leipzig, on me montrait la maison où il habitait, pauvre et soucieux; la cave où il se sentait, comme il le dit lui-même, glisser sans le vouloir. J'allai voir Rochlitz, et Rochlitz, le directeur du Journal de musique, ne pouvait oublier qu'il l'avait eu longtemps pour collaborateur. A Dresde, on vantait ses talents comme chef d'orchestre et régisseur du théâtre. A Berlin, on me conduisait chez Hitzig, qui ne pouvait encore s'entretenir de son ancien ami sans émotion. On me montrait les deux jeunes filles, deux sœurs aux yeux noirs, qui ont servi de type à quelques-unes des plus belles et des plus gracieuses créations d'Hoffmann. Toutes les deux n'étaient encore que des enfants; il les prenait sur ses genoux, et leur racontait quelques-uns de ses plus jolis récits, en mêqpe temps que Chamisso composait pour elles son Pierre Schîemihl. Ainsi je voyais son souvenir profondément gravé dans le cœur de tous ceux qui l'avaient connu; puis je m'en allais hors de la ville, au cimetière, où je trouvais son tombeau, une simple pierre, une épitaphe de quelques mots, ses titres de poëte, de musicien et d'artiste, que l'on épelait lentement, comme si l'on eût craint d'avoir trop tôt fini.
Mais surtout on ne manquait pas de me faire visiter cette cave où l'imagination d'Hoffmann a vu tant de scènes étranges, tant de figures tristes ou bouffonnes; cette cave, qui n'est pat une voûte sombre et humide, comme son nom pouriait le faire croire, mais un joli salon au rez-de-chaussée, dans la Charlotten-Strasse. Là viennent encore beaucoup d'anciens amis d'Hoffmann par souvenir, beaucoup d'étrangers par curiosité, et nombre de bonnes bouteilles de vin de Rudesheim
NOTICE SUR HOFFMANN. il
S6 vident chaque jour en Thonneur de celui qui a peuplé ce lieu de ses poétiques rêveries.
Un soir, j'étais là très-attentif à tout ce que je voyais; trèsdésireux de m'expliquer comment l'esprit vagabond du romancier avait pu faire de cette jolie salle, aux rideaux de soie, aux Persiennes vertes , aux tentures jaunes et bleues, une description parfois si bizarre, et de toutes ces bonnes figures prussiennes attablées autour de moi, tant de personnages si curieux à voir. Je cherchais là le merveilleux, et ne voyais, je l'avoue, qu'une vulgaire réalité. Il y avait pourtant autour de moi des cigares de la Havane et de grosses pipes en porcelaine, qui entremêlaient leurs nuages de fumée ; il y avait des joueurs de cartes et de petites tables, et du vin, et de la bière, et je n'en demeurais pas moins dans un état de calme positif désespérant, lorsqu'un de mes amis, qui était assis à côté de moi, me ramena vers le passé.
« Écoutez, me dit-il, vous savez que j'ai vécu longtemps dans l'intimité d'Hoffmann, et je ne crois pas pouvojr trouver une circonstance meilleure, un lieu plus convenable pour vous raconter sur lui quelques particularités assez remarquables. »
Là-dessus mon ami, en bon Allemand qu'il était, rallume sa pipe, se verse un grand verre de bière, et commence ainsi :
« Celte cave de Luther était jadis , comme vous le savez, le lieu où il venait passer quelques heures chaque soir. Avec lui et Hitzig, et Koreff le médecin, venait aussi Devrient l'acteur. Devrierit était l'âme et la vie de cette réunion ; Devrient causait, criait, amassait, par ses plaisanteries, tout le monde autour de lui, pendant qu'Hoffmann, la tête penchée sur sa poitrine, se perdait dans les rêves de son imagination. Le yauvre poète, avec sa nature triste et maladive, servait souvent à égayer son insouciantcompagnon. Un jour, par exemple, tes Fantaisies de Callot venaient de paraître ; Hoffmann an ive le soir chez Luther avec son inséparable acolyte, le jeune Devrient, et quelques autres amis, pour fêter, par d'amples toasts, cette publication. Tout à coup il cherche sa tabatière, et ne la trouve pas. « Vous n'avez pas ma tabatière ? dit-iJ k Devrient. — Moi? répond celui-ci, vraiment non; mais vous êtes si distrait : qui sait où vous Taurez laissée ? — Eh bien, prê lez-moi la vôtre. — La mienne est vide ; mais je vais donner un Groschen au garçon poui- qu'il aille cheiciiei
12 iNOTlCt: SUR HOFFMANN.
de quoi II remplir. » Le garçon sort après sa leçon faite, et revient avec un cornet, dont Devrient s'empare. « Voyez, dit celui-ci en le déroulant lentement et avec une tristesse visible, voyez pourtant, mes amis, à quoi tient aujourcrhiii le destin des autours ! Vous savez que les Fantaisies de Callot, l'un des plus beaux ouvrages de noire cher Théodore, ont paru ce matin, et voilà que l'épicier s'en sert déjà pour faire des cornets à tabac. »
« Hoffmann se jette sur le malencontreux papier, et il fallut se hâter de lui dire que Devrient n'avait pas craint de gâter un exemplaire de son ouvrage pour lui jouer ce mauvais tour.
« Ce Devrient était un acteur d'un mérite rare, un homme d'un tel talent, que le roi de Prusse s'était cru une fois obligé de lui payer toutes ses dettes, et ce n'était pas peu de chose. Il passait ordinairement sa journée à jouer et à boire. A six heures, il avait à peu près perdu l'usage de sa raison ; on venait le chercher pour qu'il remplît son rôle ; on l'habillait sans qu'il sût comment; on le conduisait dans les coulisses, et il laissait faire; puis, au moment où il devait paraître, on le poussait sur la scène, et voilà un homme qui, en face des quinquets, en face du public, en face de l'orchestre et du parterre, recouvrait tout à coup la mémoire, l'intelligence, l'action, et jouait d'une manière ravissante. Explique qui voudra ce fait singulier ; mais il s'est répété mille fois, et tout le théâtre de Berlin en a été témoin.
<i Quand il avait rempli sa tâche, il revenait dans la cave de Luther; et il y avait toujours là une nombreuse réunion, impatiente de le voir arriver, qui faisait éclater sa joie à son approche, et qui se formait en cercle autour de lui pour regarder sa physionomie si mobile, pour entendre sa conversation, assaisonnée de tant de pointes d'esprit, assez souvent mômj d'un peu de cynisme.
« Un matin, il était encore dans son lit, demi-dormant, demi-éveillé, lorsque sa porte s'ouvre, et il voit entrer Luther. Singulière apparition pour lui qui n'avait jamais vu Luther que le soir, à la clarté des lampes, au milieu d'une atmosphère de fumée. Peut-être comprit-il bien le motif d'une telle visite, et, en bon acteur, il tâcba de donner à son maintien et à sa physionomie toute la dignité possible.
« Cependant Luther s'approche d'un air embarrassé, fait
NOTICE SUR HOFFMANiN. 13
trois révérences, demande mille pardons, puis avance d'un pas, puis s'arrête encore.
« Eh bien , Luther, qu'y a-t-il pour votre service? » dit Devrient d'un ton de voix d'Agamemnon parlant à quelque pauvre Grec.
« Monsieur..., en vérité..., répond Luther..., je regrette extrêmement...; mais, vous le savez..., les temps sont mauvais... Je n'ai jamais voulu vous importuner; mais enfin il y a bien maintenant quelques centaines de thalers sur votre compte..., et...
« — C'est bon, je vous comprends, dit Devrient avec la dignité d'un homme qui n'est pas habitué à entendre de telles requêtes ; retirez-vous, vous serez payé. »
a Et Luther s'en va à reculons, faisant force saluts et demandant encore mille fois pardon.
« Le soir, cependant, tous les admirateurs de Devrient se sont réunis dans la fameuse cave pour le voir arriver, et point de Devrient ; le lendemain, même déception, le surlendemain encore. Qu'est-il donc devenu? où est- il? Sait-on s'il est malade, s'il boude, s'il n'a pas été tué en duel, s'il n'est point en prison? On s'adresse toutes ces questions avec anxiété, on forme mille conjectures, on a recours aux enquêtes; car il n'y va de rien moins que des plaisirs de tout l'hiver, des distractions de chaque soirée. Enfin on apprend que Devrient n'est ni malade ni en prison, mais qu'il a choisi, pour y tenir ses séances, une autre cave, où se rassemblent déjcà tous lés curieux. Alors, adieu la Charlotten-Strasse, adieu Luther et sa jolie salle, et son bon vin, et ses petites tables. Peu s'en faut qu'en le quittant on ne lui dise encore des injures ; peu s'en faut qu'on ne le paye pas, pour le punir de son ingratitude; et Luther, abandonné, perdu, ruiné, ne sachant plus que faire, voyant sa cave déserte, son enseigne impuissante, sa gloire effacée, sa caisse vide, arrive un jour, pâle et le désespoir dans le cœur, chez Devrient, et lui dit : « Monsieur, venez, buvez, disposez de moi, de mes garçons, de ma salle, de ma bière et de mon vin de Rudesheim, je ne vous demande pas un sou. » Et Ton dit que Devrient ne se fit pas scrupule de profiter de la permission.
a II y a dans la vie d'Hoffmann une page plus belle que celle où sont inscrites ses relations avec Devrient; c'est lors^ que, revenant parfois le soir, las du monde, qui ne lui inspi-
rait plus aucune sympathie, las des hommes qui avaient exercé sa verve moqueuse, il se retrouvait seul chez lui, seul avec sa tristesse, avec ses rêves d'artiste, avec ses crayons et son piano, ses livres et son grand fauteuil. Alors il commençait ordinairement par s'asseoir devant son piano, il en faisait vibrer les touches ; et la note qui tremblait sous ses doigts, l'accord musical qui résonnait dans l'air, lui donnaient une sorte de commotion électrique. Alors arrivaient les morceaux d'inspiration, les brillantes fantaisies, les beaux passages d'Undine, et le monde réel fuyait loin de lui, et son âme prenait l'essor avec ces riches inspirations, avec cette poésie musicale, avec ces airs capricieux, avec ces flots de mélodie; puis, quand il se sentait échauffé, entraîné, enthousiasmé, il s'en allait fermer sa porte à double tour, puis rentrait dans son sanctuaire avec un visage épanoui.
« A ce moment, vous eussiez vu le bon Hoffmann, tirant du fond d'une armoire une bouteille bien cachetée, puis un verre; puis, d'une autre armoire, encore plus soigneusement fermée que la première, une vingtaine de petites figures en carton qu'il rangeait symétriquement sur la table : c'étaient tous les personnages principaux de ses romans, qu'il avait lui-môme dessinés, collés sur carton et découpés. Là venaient la pâle et poétique héroïne du Violon de Crémone, la jeune comtesse du Majorât, la pauvre Anna de Don Juan, la jolie fille de maître Martin, et Olivier Brusson, et le grave et majestueux Marino Falieri. Maintenant voyez- vous Hoffmann se séquestrant de la foule, s'échappant d'une haute société où l'on eût voulu le conserver, Hoffmann s'enfermant avec le monde qu'il s'est fait, avec ces figures qui lui doivent leurs traits, leur forme, leur expression? Il les regarde tour à tour, il leur parle, il leur sourit, il les aime et les trouve belles ; puis il boit cette précieuse bouteiDe de vin de Johannisberg en leur honneur; puis voilà que le feu lui monte à la tête, que son imagination se jette encore une fois hors de toutes les réalités. Alors ce ne sont plus seulement des figures inanimées qu'il a devant lui, des figures dessinées à la main et collées sur papier : non, elles vivent, elles se meuvent, elles reprennent leur place dans le roman qu'il leur a assigné, elles agissent comme il l'a voulu, elles achèvent leur drame ; il voit ces yeux qui le regardent, ces lèvres qui lui sourient, ces fronts qui pâlissent; il entend leur voix, leurs accents d'amour et de
douleur; il entend le violon de Crémone qui rend un dernier accord et se brise; Torgue qui accompagne avec ses mouvements religieux le Sanctus; l'orchestre qui soutient la voix d'Anna dans Don Juan. Autour de lui des plaintes bourdonnent, des cris d'adieux s'échangent, des âmes se plaignent, des larmes tombent ; autour de lui flottent des visages pâles, des ombres incertaines, des femmes éplorées et des êtres grotesques. Oh ! son cœur se resserre, ses "yeux regardent toute cette fantasmagorie avec effroi. Oh ! pauvre Hoffmann ! pauvre Hoffmann ! il y a de la folie dans un tel transport d'imagination; mais connaissez-vous une folie plus triste, une idée plus touchante que celle de cet artiste, de ce poète qui ne peut plus exister avec le monde réel, et qui existe avec ses rêves peints sur le papier, avec ces figures qu'il a découpées, et auxquelles il donne l'âme, le regard, la parole et la vie ? »
Tout en professant une vive sympathie pour le talent d'Hoffmann, pour cette imagination tour à tour si vive et si tendre, pour ces contes qui allient tant de fines et délicates peintures, tant d'esprit d'observation et de saillies humoristiques à une touchante sensibilité, nous ne pouvions avoir l'idée de publier une traduction entière de ses œuvres. Il y en a plusieurs où sa fantaisie s'en va tellement au delà des régions de la réalité, que tous les tableaux qu'il essaye de retracer dans cette espèce de songe ressemblent à des ombres vacillantes éclairées par les lueurs d'un pâle crépuscule. Dans d'autres, il se livre à de telles abruti action s, quà peine pénètre-t-on le sens intime de sa pensée sous les images confuses et les aphorismes qui la voilent; enfin Hofimann est resté plus d'une fois au-dessous de lui-même ; son esprit et sa verve ont failli dans des essais qu'il n'a pas eu le temps de reprendre et d'améliorer.
Nous avons choisi parmi ses productions celles qui nous offraient les qualités les plus réelles et les peintures les plus caractéristiques. En restreignant notre traduction à ce choix, nous ne croyons pas manquer au vœu du public, ni offenser la mémoire du spirituel conteur.