CHAPITRE XXH
« Au mois de novembre, Rodrigue amena sa fiancée à Her..., prit possession du majorât, et épousa Séraphine. Plusieurs semaines se passèrent dans le tourbillon des fêtes. Peu à peu les convives quittèrent le château, à la grande satisfaction de V..., qui ne voulait pas s'éloigner de ce domaine sans le faire connaître dans tous ses dé* tails au jeune seigneur. L'oncle de Rodrigue avait réglé scrupuleusement les revenus et les dépenses de la propriété, et avait laissé un capital considérable. Hubert avait employé les revenus pendant trois ans à acquitter ses dettes. Depuis le jour où le justicier avait reconnu le
somnambulisme de Daniel, il s'était installé dans la chambre à coucher du vieux baron, afin d'être plus à portée d'épier l'intendant, et de tirer de lui un aveu. Un soir, le justicier et le jeune seigneur travaillaient dans cette chambre voisine de la grande salle; tous deux étaient assis près de la cheminée : V..., la plume à la main, calculait les ressources du majorât, tandis que Rodrigue parcourait les livres de compte. Ni l'un ni l'autre n'entendaient le sourd mugissement de la mer, le cri des mouettes qui frappaient de leurs ailes sur les vitraux, ni les rafales du vent qui sifflait et gémissait dans les corridors. Tout à coup cependant, à un éclat de l'orage, le justicier s'écria : « Quel mauvais temps ! » Le baron, plongé dans le calcul de ses richesses, répondit d'un air distrait : a En effet, c'est un temps très-orageux. »
«Mais au même instant il se lève avec terreur; la porte de la salle venait de s'ouvrir, et Daniel, que l'on croyait retenu au lit par sa maladie, apparut, le visage pâle et livide, comme un fantôme : il recommençait ses promenades nocturnes. Il s'approcha, en poussant de douloureux soupirs, de la porte, et se remit à la gratter avec une sorte de fureur.
« Daniel ! Daniel ! s'écria le baron épouvanté, que faistu ici à cette heure? »
a L'intendant poussa un douloureux gémissement, et tomba sur le parquet.
« Le justicier appela des domestiques, qui relevèrent l'intendant : mais tous les efforts que l'on fit pour réveiller ses sens furent inutiles.
a Alors le baron désespéré s'écria : «Dieu du ciel ! n'aije pas entendu dire qu'en appelant un somnambule par son nom, on peut le faire mourir... ? Malheureux que je suis! j'ai tué ce pauvre vieillard; de ma vie je n'aurai un instant de repos. »
« Lorsque les domestiques eurent emporté Daniel, le justicier prit le baron par la main, et, le conduisant vers la porte murée^ lui dit : « Celui qui est tombé ici à vos
pieds j baron Rodrigue, est Tassassin de votre père. »
« Le baron resta pétrifié. V. . . continua : « Il est temps de vous dévoiler cet affreux secret, et de vous dire ce qui troublait le sommeil de ce misérable. Les paroles que vous avez fait retentir à ses oreilles sont les dernières que votre père ait prononcées. »
« Tremblant et incapable de proférer une parole, le baron s'assit à côté du justicier, devant la cheminée. V... déploya le papier légué par Hubert, pour être lu après rouverture du testament.
« Hubert exprimait un vif repentir de la haine qu'il avait éprouvée pour son frère après la fondation du majorât. 11 perdait par là un magnifique héritage; car, à supposer qu'il parvînt à jeter la division entre le fils et le père, le majorât n'en devait pas moins être dévolu par les lois à iWolfgang, en sa qualité d'aîné de la famille. Ce ne fut qu'après le mariage de celui-ci avec Julie de Saint- Val qu'Hubert conçut l'espoir de réaliser ses funestes projets; ce fut alors qu'il forma, pour ruiner son frère, un complot avec Daniel.
« Le vieux baron considérait l'union de son fils aîné avec Julie comme un crime, et se croyait en droit d'user de 'tous les moyens pour perdre Julie, qu'il regardait, dans ses idées astrologiques, comme un funeste principe. Il ignorait, cependant, que le mariage était conclu et que iWolfgang était devenu père. Mais, sur la fin de sa vie, tourmenté, obsédé par un douloureux pressentiment, il écrivit une lettre à Wolfgang, pour lui ordonner de se trouver à Her... au jour qu'il lui prescrivait, le menaçant de sa malédiction s'il n'obéissait pas à cette dernière volonté. Ce fut cette lettre que Wolfgang brûla près du corps de son père.
« Wolfgang, devenu, par la mort subite du vieux baron, maître du majorât, écrivit franchement à Hubert qu'il était marié, qu'il avait un fils, et qu'il se préparait à aller chercher à Genève sa femme. La mort le surprit avant qu'il put exécuter cette résolution. Hubert garda le silence sur
ce qu'il savait, et prit possession du château. Quelques années après, il éprouva de violents remords, et la haine qui éclata entre ses deux fils fut pour lui le châtiment de celle qu'il avait portée à son frère.
« Tu es un pauvre hère, disait un jour Taîné au plus jeune ; à la mort de mon père, je deviendrai maître du majorât de Her..., et toi, il faudra que tu viennes humblement me baiser la main pour obtenir quelque argent, afin d'avoir un habit neuf. » L'enfant, irrité de ces paroles^ lui jeta un couteau qu'il tenait à la main, et lui fit une grave blessure.
« Hubert, redoutant de plus grands malheurs, envoya le cadet à Pétersbourg, où il devint officier, et mourut en combattant, sous les ordres de Suwarow^, contre les Français.
a Hubert n'osait point avouer le secret de sa possession illégitime; mais il ne voulut plus enlever un seul denier à son neveu. 11 demanda des renseignements à Genève, et apprit que la veuve de son frère, désespérée de la disparition subite de Wolfgang, était morte; mais que le jeune Rodrigue avait trouvé un asile dans la maison d'un brave homme. Hubert lui envoya, sous un nom supposé, l'argent nécessaire pour achever convenablement son éducation.
« Il ne parlait de la mort de son frère qu'en termes équivoques, qui cependant laissaient soupçonner que le malheureux avait pris part à cet horrible attentat.
c( Les papiers renfermés dans le carton noir expliquaient tout. Ils contenaient une déclaration signée de Daniel, et sa correspondance avec Hubert. C'était Daniel qui l'avait invité à venir à Her..., et qui lui avait appris quelle somme immense on avait découverte dans les coffres du vieux baron. L'intendant brûlait du désir de se venger du jeune seigneur qui l'avait cruellement traité; il attisait le feu de la haine et de la colère dans l'âme d'Hubert. Dans une des parties de chasse qu'ils entreprenaient tous deux au milieu des tourbillons de neige, ils résolurent la mort de Wolfgang.
a II faut en finir^ murmura Hubert en regardant son fusil.
« — Oui, il faut en finir, répéta Daniel, mais pas de la sorte. » Et il s'engagea à tuer le baron d'une telle manière qu'on n'entendrait pas le cri d'un coq.
« Hubert, après avoir reçu la somme qu'il demandait, voulait partir pour échapper à toute tentation; Daniel lui sella un cheval, mais au moment où il vit le baron prêt à s'éloigner, il lui dit d'une voix sombre : « Je pense que vous feriez bien de rester ici ; car, dans ce moment même, l'orgueilleux seigneur est enfoui sous les décombres de la tour. »
« Daniel avait remarqué que Wolfgang, poussé par la soif de l'or, se levait souvent au milieu de la nuit, et s'avançait vers la porte de la tour, au fond de laquelle il croyait voir les trésors dont Daniel lui avait parlé. Cette nuit-là, Daniel l'attendait; dès qu'il le vit au bord du gouffre, il s'approcha de lui : le baron se retourna, et, lisant dans les yeux du traître l'expression de la vengeance, s'écria avec effroi : « Daniel ! Daniel ! que fais-tu ici à cette heure?
c( — Meurs, chien galeux, » murmura Daniel ; et d'un vigoureux coup de pied il le précipita dans l'abîme.
c( Épouvanté de cette affreuse découverte, le baron ne put trouver aucun instant de repos dans le château où son père était mort; il se retira en Courlande, et ne revint chaqile année qu'en automne à Her... C'était cette même découverte qui avait troublé l'esprit du jeune Hubert et l'avait forcé de fuir en Russie. »
Après m'avoir fait ce récit, mon grand-oncle, me prenant la main, me dit d'une voix émue : « Neveu, neveu, la fatale destinée qui pèse sur cette maison a aussi atteint la jeune femme. Deux jours après notre départ de Her..., le baron prépara une partie de traîneau; il conduisait luimême son épouse. A la descente d'un ravin, les chevaux s'emportent, écument, se cabrent. •'
« Le vieux î le vieux est derrière nous î » s'écrie la ba-
ronne effrayée. Au même instant, le traîneau est renversé, et la malheureuse femme expire. Jamais le baron ne se consolera, et jamais nous ne retournerons à Her... »
Mon oncle se tut. Je le quittai, le cœur déchiré. Le temps seul pouvait alléger ma douleur.
Des années s'étaient écoulées; mon oncle reposait dans la tombe, et moi j'avais quitté ma patrie. Les orages de la guerre, qui ravageaient alors l'Allemagne, me poussèrent jusqu'en Russie. A mon retour, je passais, par une sombre nuit d'été, le long des bords de la mer Baltique; tout à coup je vis s'élever une lueur éclatante. « Postillon ! postillon ! m'écriai-je, d'où vient ce feu que nous voyons devant nous?
^ Ce n'est pas du feu, répondit le postillon; c'est le fanal de la tour de Her... »
En entendant prononcer ce nom, je vis reparaître à mes yeux l'image des jours d'automne que j'avais passés dans ce château. Je vis le baron, Séraphine et les deux vieilles tantes, avec leur figure ridée, leur robe de soie, leurs cheveux poudrés et frisés; et moi, je me vis aussi soupirant, languissant, dans mon amour de jeune homme; et au milieu de la tristesse que me donna ce souvenir je croyais entendre encore les vives plaisanteries de mon oncle.
Au lever du jour, je me trouvai à Her... ; je reconnus la maison de l'inspecteur du domaine, et je m'informai de lui.
«Avec votre permission, me répondit le maître de poste, il n'y a plus d'inspecteur du domaine; c'est un bailliage royal, et M. le bailli est encore endormi. »
Je lis quelques autres questions, et j'appris que, depuis seize ans, le baron Rodrigue, propriétaire du majorât;, était mort sans descendant, et que, d'après son institu* lion, le domaine était échu à l'État.
Je pris le chemin du château; il tombait en rume. On avait employé une partie des matériaux à construire la tour du fanal; et un paysan, qui sortait de la forêt et que j'interrogeai, m'apprit qu'on parlait encore dans le pays
de mystérieuses apparitions^ et qu'au temps de la pleine lune on entendait encore sortir des décombres une voix lamentable.
Pauvre vieux imprévoyant Rodrigue ! quelle puissance funeste a détruit dans ses derniers rejetons la tige dont tu croyais avoir planté les racines pour l'éternité î