CHAPITRE m
« Une nuit, le chevalier, sans éprouver de pertes importantes, trouva cependant que le sort le favorisait moins que de coutume. Un petit homme vieux, sec, pauvrement habillé et d'un aspect repoussant, s'approcha de la table, prit une carte d'une main tremblante, et y posa une pièce d'or. Plusieurs joueurs regardèrent d'abord le vieillard avec surprise, puis le traitèrent avec un mépris évident, sans qu'il parût s'en émouvoir et qu'il s'en plaignît.
c< Il perdit une mise après l'autre, et plus il perdait, plus les autres joueurs s'en réjouissaient. Lorsqu'en doublant toujours ses mises il en vint à perdre cinq cents louis sur une même carte, un de ses voisins s'écria en riant : « Bravo ! signor Vertua, bravo ! ne perdez pas courage, continuez; il me semble que vous ferez sauter la banque, et que vous gagnerez des sommes énormes. » Le vieillard jeta sur celui qui le raillait ainsi un regard de basilic, puis il quitta la salle, et revint une demi-heure après, les poches pleines d'or; mais, aux dernières tailles, il fut forcé de s'arrêter, car il avait déjà perdu tout ce qu'il avait apporté.
« Le chevalier, qui, au milieu de sa vie désordonnée, avait cependant conservé le sentiment des convenances, fut très-choqué de voir avec quel dédain et quelle ironie on traitait le vieillard. A la fin du jeu, il adressa à ce sujet une remontrance à quelques joueurs qui se trouvaient encore là.
« Allons î allons ! s'écria Tun d'eux, vous ne connaissez pas le vieux Francesco Vertua; autrement, loin de nous adresser des reproches, vous approuveriez notre conduite. Sachez que ce Vertua , Napolitain de naissance , établi depuis quinze ans à Paris, est Tavare le plus sale, l'usurier le plus impitoyable que Ton puisse voir. Tout sentiment humain lui est étranger ; il verrait son propre frère se tordre à ses pieds dans les convulsions de la mort, qu'il ne donnerait pas un louis d'or pour le sauver. Les malédictions d'une quantité d'hommes et de plusieurs familles entières, qu'il a ruinées par ses diaboliques spéculations, pèsent sur sa tête. Il est abhorré de tous ceux qui le connaissent ; chacun désire que la vengeance du ciel le punisse du mal qu'il a fait. Jamais il n'a joué, du moins depuis qu'il est à Paris, et vous ne pouvez vous figurer quelle surprise nous avons éprouvée en le voyant entrer dans cette salle. Nous nous sommes réjouis de le voir perdre, car il eût été par trop triste que la fortune favorisât ce méchant homme. Il est certain que les trésors de votre banque ont aveuglé ce vieux fou; il espérait vous dépouiller, et c'est lui qui a perdu ses plumes. Je ne comprends pas, du reste, que ce sordide avare ait pu se décider à jouer un si gros jeu; mais il ne reviendra plus; nous sommes à jamais délivrés de sa présence. »
« Cette prédiction ne se réalisa pas. La nuit suivante, ' Vertua se plaçait de nouveau devant le chevalier, et perdait beaucoup plus que la veille. Cependant il resta calme; quelquefois même il souriait avec une amère ironie, comme s'il eût prévu un prompt changement; mais la perte du vieillard grossit comme une avalanche les jours suivants, jusqu'à ce qu'enfin on en vînt à compter qu'il wait laissé h la banque 30,000 louis d'or. Une nuit, il entra, le visage pâle et décomposé; il s'assit à quelque distance de la table, les yeux fixés sur les cartes que tenait le chevalier. Au moment où l'on allait commencer une nouvelle taille, il s'écria d'une voix qui fit tressaillir tous les spectateurs : « Arrêtez! » puis, pénétrant à travers la
foule des joueurs, il s'approcha du chevalier, et lui dit d'une voix sourde : « Voulez-vous tenir pour 80,000 francs ma maison de la rue Saint-Honoré, avec mes meubles, mon argenterie et mes bijoux ?
o — Cela va, répondit froidement le chevalier sans se retourner vers le vieillard, et il commença la taille.
« — La dame ! » dit Vertua, et au premier coup la dame avait perdu. Le vieillard fit un bond en arrière, et s'appuya, dans une sorte de défaillance, contre la muraille ; il ressemblait à une statue inanimée. Personne ne s'occupa de lui.
« Le jeu était achevé ; les joueurs se retiraient ; le chevalier entassait, avec son croupier, son gain dans sa cassette. Le vieux Vertua s'avança vers lui comme un spectre, et lui dit d'une voix sombre : « Chevalier, encore un mot, un seul mot.
c( — Eh bien, qu'y a-t-il? » répliqua le chevalier en retirant la clef de sa cassette, et en mesurant avec mépris le vieillard des pieds à la tête.
et Chevalier, dit Vertua, j'ai perdu dans votre banque toute ma fortune ; il ne me reste rien, plus rien. Je ne sais où je reposerai demain ma tête et comment j'apaiserai ma faim. J'ai recours à vous : prêtez-moi la dixième partie des sommes que vous m'avez gagnées, afin que je recommence mon métier, et que j'échappe ainsi à une affreuse misère.
« — A quoi pensez-vous, signor Vertua ? répondit le chevalier; ne savez-vous pas qu'un banquier ne doit jamais rien prêter de ce qu'il a gagné ? C'est contre toutes les règles, et je ne puis les enfreindre.
c( — Vous avez raison, continua Vertua, ma demande était exagérée et folle. La dixième partie ! non; prêtez-moi seulement la vingtième.
« — Je vous répète, répondit le chevalier avec humeur, pie je ne prêterai rien de ce que j'ai gagné.
« — Il est vrai, reprit Vertua, dont le visage pâlissait de plus en plus, et dont les regards s'assombrissaient davan-
tage, il est vrai que vous ne devez rien prêter ; moi, j'agirais de même. Mais on donne une aumône à un mendiant : accordez cent louis d'or à celui dont Taveugle destin vous a livré aujourd'hui la fortune.
« — En vérité, s'écria le chevalier en colère, signorVertua, vous vous entendez à tourmenter votre monde. Je vous dis que vous n'aurez de moi ni cent, ni cinquante, ni vingt, ni même un seul louis d'or. Il faudrait que je fusse fou pour vous donner les moyens de reprendre votre affreux métier. Le sort vous a jeté dans la poussière, comme un insecte malfaisant, et ce serait un crime de vous relever. Allez, et vivez comme vous l'avez mérité. »
c( Vertua se cacha le visage dans les mains, et poussa un profond gémissement. Le chevalier ordonna à ses gens de porter la cassette dans sa voiture, et dit d'une voix retentissante : « Seigneur Vertua, quand me remettrez-vous votre maison et vos eff^ets ? »
c( Vertua se releva subitement et lui répondit d'un ton ferme : « A l'instant même î Venez avec moi, chevalier.
« — Bien ! dit le chevalier ; je vais vous conduire dans ma voiture à votre maison, que vous quitterez demain pour toujours. »
c( Le long du chemin, ni Vertua ni le chevalier ne prononcèrent un seul mot. Arrivé à la porte de sa demeure, Vertua tira la sonnette. Une petite vieille vint ouvrir, et s'écria en l'apercevant : a Seigneur du ciel ! est-ce vous enfin ? Angéla succombe aux angoisses que vous lui donnez.
c( — Silence ! répondit Vertua. Dieu veuille qu' Angéla n'ait pas entendu le son de cette malheureuse sonnette * Elle doit ignorer mon retour. »
« En disant ces mots, il prit le flambeau des mains de la vieille femme stupéfaite, et éclaira le chevalier.
c( Je suis préparé à tout, dit-il. Vous me haïssez, chevalier, vous me méprisez, ma ruine vous plaît à vous comme à d'autres, mais vous ne me connaissez pas. Apprenez donc que j'ai été autrefois joueur comme vous; que la fortune m'a favorisé comme vous; qu'en parcourant l'Eu-
rope Je m'arrêtais partout où un jeu considérable donnait une espérance de gain, et que partout Tor affluait dans mes mains comme dans les vôtres. J'avais une belle et honnête femme que je négligeais, et qui vivait misérable au milieu de mes richesses. Un jour, à Gênes, un jeune Romain vint jouer à "ma banque son opulent héritage. De même que je vous ai imploré aujourd'hui, il m'implora pour obtenir quelque argent afin de retourner à Rome. Je le repoussai avec dédain, et, dans l'égarement de sa fureur, il me frappa d'un coup de stylet dans la poitrine. Les médecins parvinrent avec peine à me sauver, et ma convalescence fut longue et pénible. Alors ma femme prit soin de moi; elle me consola, elle me soutint dans mes souffrances, et à mesure que je renaissais à la santé, j'éprouvais un sentiment qui grandissait de plus en plus, et que je n'avais pas encore connu. Le joueur est étranger à toutes les affections humaines. Je ne savais ce que c'était que l'amour et le fidèle dévouement d'une femme. Je vis alors combien mon cœur avait été ingrat envers la mienne, et à quel coupable penchant je l'avais sacrifiée. Je vis apparaître, comme les démons de la vengeance, tous ceux dont j'avais détruit, avec une funeste indifférence, le repos et le bonheur ; j'entendis sortir de la tombe des voix irritées qui me reprochaient toutes les fautes, tous les crimes dont j'avais moi-même fait naître les premiers germes. Ma femme seule éloignait de moi les angoisses et les terreurs inouïes que j'éprouvais.
a Je fis vœu de ne jamais toucher une carte. Je rompis les liens qui m'enchaînaient, je repoussai les instances de mes croupiers, qui se fiaient à ma fortune. Je louai une petite maison de campagne près de Rome, et je jouis, dans cette retraite, d'un calme, d'une satisfaction dont jen'avaiji eu le pressentiment. Hélas ! cette félicité ne dura qu'un an. Ma femme mit au monde une fille, et mourut quelques semaines après. Dans mon désespoir, j'accusai le ciel, je nie maudis moi-même ; je maudis la vie coupable que j'avais menée, et dont la Providence me châtiait en m'enle-
vant mon seul espoir et ma seule consolation. Comme le criminel qui redoute la solitude, je quittai ma retraite, et je vins m'établir à Paris.
« Angéla^ la douce image de sa mère, grandissait sous mes yeux. Mon cœur entier était en elle, et pour elle je voulus accroître ma fortune. Il est vrai, j'ai prêté de l'argent à de gros intérêts; mais quand on m'accuse d'avoir exercé une usure trompeuse, c'est une indigne calomnie. Qui sont mes accusateurs? Des prodigues qui me tourmentent sans cesse jusqu'à ceque jeleur aie prêté l'argentqu'ils dissipent comme un objet sans valeur, et s'emportent lorsque j'exige le remboursement d'une somme qui ne m'appartient pas à moi, mais à ma fille, car je me regardais seulement comme le régisseur de sa fortune. Il n'y a pas longtemps que je sauvai un jeune homme de l'infamie en lui avançant une somme considérable. Je ne la lui réclamai que lorsque j'eus appris qu'il venait d'entrer en possession d'un riche héritage. Croiriez-vous, chevalier, que ce misérable osa nier sa dette et me traita comme un infâme usurier devant les tribunaux ? Je pourrais vous citer plusieurs exemples de ce genre qui ont contribué à me rendre dur et impitoyable. Bien plus, je pourrais vous dire que j'ai séché bien des larmes, que bien des prières se sont élevées vers le ciel pour moi et pour mon Angéla; mais vous regarderiez mon récit comme une fanfaronnade, car vous êtes un joueur.
c( Je croyais avoir apaisé la justice du ciel, c'était une erreur. J'étais livré au démon qui devait m'aveugler plus que jamais; j'entendis parler de votre bonheur, chevalier; chaque jour on me citait tel ou tel homme dont vous aviez fait un mendiant. L'idée me vint que j'étais destiné à essayer contre vous ma fortune, qui ne m'avait jamais abandonné; que j'étais appelé à mettre fin à votre rapacité; et cette pensée, enfantée dans le délire, ne me laissa^'plus ni repo£ ni trêve. Je me présentai à votre banque, et je ne reconnus ma folie qu'après avoir perdu tout ce que possède Angéla Maintenant c'en est fait Permettreit-
VOUS, du moins, que ma fille emporte ses vêtements?
a — Je ne me soucie point de la garde-robe de votre fille; vous pouvez aussi prendre vos lits et vos ustensiles de ménage. Qu'ai-je besoin de toutes ces misères?... Mais gardez-vous de me soustraire un objet de quelque valeur.»
« Vertua regarda quelques instants le chevalier en silence, puis tout à coup un torrent de larmes s'échappa de ses yeux. Il tomba aux genoux du chevalier, et il lui cria, les mains jointes, avec Taccent du désespoir : « Si vous avez encore un sentiment humain dans le cœur, ayez pitié, ayez pitié ! ce n'est pas moi, c'est ma fille, mon Angéla, l'ange innocent, que vous précipitez dans l'abîme. Oh ! soyez compatissant envers elle, prêtez-lui seulement la vingtième partie des biens que vous lui avez enlevés. Ah! je le sais, vous vous laisserez attendrir. 0 Angéla î ma fille ! ... » Et il pleurait, gémissait, et répétait d'une voix déchirante le nom de son enfant.
« Cette ridicule comédie commence à m'ennuyer, dit le chevalier d'un ton dédaigneux. Mais, au même instant, une jeune fille, en déshabillé de nuit, les cheveux épars, la mort peinte sur le visage, se précipita vers le vieux Vertua, le releva, le serra sur son sein, et s'écria : « 0 mon père ! j'ai tout entendu, je sais tout! Avez-vous donc tout perdu ? Ne vous reste-t-il pas votre Angéla ? ne saura-t-elle pas prendre soin de vous? 0 mon père ! ne vous abaissez pas plus longtemps devant cet être méprisable. Ce n'est pas nous qui sommes à plaindre; c'est lui qui est pauvre et misérable dans sa richesse, car il est abandonné dans son aflreux isolement ; pas un cœur ne bat près du sien, pas une âme ne s'ouvre pour recevoir ses douleurs. Venez, mon père, quittez cette maison avec moi, hâtonsnous de nous éloigner, afin que cet homme affreux ne jouisse pas de votre souffrance. »
« Vertua tomba sans mouvement sur un siège. Angéla s agenouilla devant lui; et, prenant ses mains, les baisant, les serrant entre les siennes, elle lui énumérait avec une légèi^t^ enfantine tous les talents, toutes les connaissances
306 COiNTES FANTASTIQUES.
qu'elle pouvait mettre en œuvre pour lui procurer une vie aisée, et elle le conjurait en pleurant de ne pas s'abandonner au désespoir, assurant qu'elle serait heureuse du jour où elle devrait broder, coudre, chanter, non plus par désœuvrement, mais pour son père.
c( Quel être endurci eût pu voir de sang-froid cette jeune fille dans tout Téclat de sa beauté céleste, parlant d'une voix si douce, et prodiguant au vieillard tous les trésors de l'amour le plus pur et de la piété filiale 1
« Le chevalier éprouva en ce moment les tortures de la conscience. Angéla lui apparut comme un ange vengeur dont le regard dissipait les nuages de la folie et du crime, et il se vit alors lui-même dans toute son indignité.
« Jusque-là il n'avait pas aimé. Au moment où il aperçut Angéla, il se sentit subjugué tout à la fois par la passion la plus violente et par une douleur sans espoir; car il n'osait concevoir la moindre espérance quand il se comparait à cette enfant sans tache, à cette jeune fille charmante. Il voulut parler et ne put proférer aucun mot ; sa langue semblait paralysée. Enfin il rassembla ses forces, et murmura d'une voix tremblante : «Écoutez, signor Vertua, je ne vous ai rien gagné, non, rien; voici ma cassette, elle est à vous, et je vous dois plus encore, je suis votre débiteur : prenez, prenez!
« — 0 ma fille ! » s'écria Vertua.
c( Angéla se releva, s'avança vers le chevalier, et, le mesurant d'un regard fier, lui dit ; « Apprenez qu'il y a quelque chose qui vaut mieux que l'argent de la fortune : ce sont les sentiments qui vous sont étrangers et qui nous donnent des consolations célestes. Je repousse avec mépris vos présents et votre générosité : gardez cet or auquel est attachée la malédiction qui vous poursuit, homme sam âme, joueur effi'éné !
« — Oui, s'écria le chevalier hors de lui-même, oui, je veux être maudit et plongé dans les profondeurs de l'enfer, si cette main touche jamais une carte; et si vous me repoussez loin de vous, c'est vous qui me perdrez à tout
jamais. Oh ! vous ne me comprenez pas; vous me regardez comme un insensé; mais vous reconnaîtrez tout, vous saurez tout quand je viendrai me brûler la cervelle à vos pieds. Angéla, il y va de la vie ou de la mort. Adieu. »
« Le chevalier se précipita hors de Tappartement avec tous les signes du désespoir. Vertua devinait sa situation; il se rappelait ce qui lui était arrivé à lui-même, et il chercha à faire entendre à Angéla qu'il pouvait y avoir des circonstances qui Tobligeassent à accepter les présents du chevalier. Angéla frémissait à cette idée ; elle ne s'imaginait pas qu'elle pût jamais voir le chevalier autrement qu'avec mépris ; mais le sort, qui change les pensées humaines, amena un résultat inattendu.
« Le chevalier se trouva tout à coup comme éveillé d'un rêve affreux ; il se vit au bord de l'abîme, et tendit les bras vers la lumière céleste qui lui était apparue. »