CHAPITRE IL
Je n*avais pu parler encore à ce bizarre conseiller; sa maison l'occupait tellement, qu'il n'était pas venu le mardis comme c'était sa coutume, dîner chez le professeur M..., et il lui avait même fait dire qu'il ne quitterait pas son jardin avant l'inauguration de sa nouvelle demeure. Tous ses amis et connaissances pensaient qu'il donnerait, ce
tO COiNTES FANTASTIQUES.
jour-là, un repas splendide ; mais il n'invita que les maîtres maçons, les compagnons et les apprentis qui avaient travaillé à sa maison, et leur fit servir les mets les plus délicats. Les maçons entamaient tout à leur aise les pâtés de venaison ; les menuisiers savouraient avec joie les faisans dorés, et les ouvriers aifamés se délectaient avec les volailles truffées. Le soir, arrivèrent leurs femmes et leurs filles, et il y eut un grand bal. Crespel valsa avec les femmes des maîtres; puis, se plaçant à Torchestre, il prit son violon, et dirigea la danse jusqu'au matin.
Le mardi suivant, je trouvai, à ma grande joie, le conseiller chez le professeur M.... Rien de plus étrange que ses manières; sa contenance était si roide, ses mouvements si brusques, qu'à tout instant on craignait de le voir se blesser ou briser quelque meuble. Mais cet accident ne lui arriva pas ; et la maîtresse de maison, qui le connaissait mieux que moi, le regarda, sans frayeur, tourner à grands pas autour d'une table chargée de riches porcelaines, manœuvrer vers un grand miroir, et prendre entre ses mains un vase délicatement peint, pour en admirer les couleurs. Crespel examina en détail, avant le dîner, tout ce qui se trouvait dans la chambre du professeur ; il monta même sur un fauteuil pour détacher un tableau et le remettre à sa place. Il parlait beaucoup et avec vivacité, sautant d'un sujet à un autre, puis s'attachant à une idée à laquelle il revenait sans cesse par mille détours, par mille moyens singuliers, s'égarant lui-même dans ses digressions, jusqu'à ce qu'enfin une autre pensée s'emparât de lui. Sa voix était tantôt rude et violente, tantôt plaintive et cadencée, et toujours en désaccord avec ses paroles. On s'entretenait de musique, et on loua hautement un nouveau compositeur. Crespel se mit à rire, et dit d'un ton presque psalmodié : « Je voudrais que Satan emportât, sur ses ailes noires, ce maudit aligneur de notes, à dix mille millions de toises au fond de l'abîme. » Puis il ajouta, d'une voix dure et irritée : « Elle ! . . . c'est un ange du ciel ! c'est un accord pur, une harmonie divine, la lumière et l'étoile
LE VIOLON DE CRÉMONE. îl
du chant ! » Il fallut nous souvenir qu'une heure auparavant on avait parlé d'une cantatrice célèbre.
On servit un rôti de lièvre ; je remarquai que Crespol mettait soigneusement les os à Técart sur son assiette, et il demanda la patte de Tanimal, qu'une petite fille du professeur lui apporta en souriant. Pendant le dîner, les enfants avaient regardé d'un air amical le conseiller. Un instant après, ils s'approchèrent de lui avec respect, et s'arrêtèrent à quelques pas. Le conseiller tira de sa poche un petit tour en acier, qu'il appliqua à la table ; prenant alors les os qu'il avait amassés, il se mit à en faire, avec une étonnante habileté, de petites boîtes, des boules, des quilles et d'autres jouets, que les enfants reçurent avec transport. Après le dînerj la nièce du professeur dit
Crespel : « Cher conseiller, que devient notre Antonia ? »
Crespel fit une grimace affreuse, et, montrant un sourire hideux et vraiment diabolique, dit d'une voix lente^, cadencée, désagréable : « Notre bonne Antonia ! »
Le professeur s'avança à la hâte, et le regard sévère (]u'il jeta à sa nièce indiquait qu'elle venait de toucher une corde qui résonnait péniblement dans le cœur de Crespel.
« Comment va le violon? » dit le professeur d'un air léger, en prenant les mains du conseiller.
La figure de Crespel s'éclaircit à l'instant, et il répondit d'une voix énergique : « A merveille ! aujourd'hui j'ai commencé à mettre en pièces cet excellent violon d'Amati, dont je vous ai parlé, et qu'un heureux hasard a fait tomber entre mes mains. J'espère qu' Antonia achèvera de le dépecer soigneusement.
— Antonia est une bonne fille, dit le professeur.
— Oui vraiment ! » s'écria le conseiller en se retournant subitement et en s'élançant vers la porte, son chapeau et sa canne à la main. Je vis dans la glace que des larmes brillaient dans ses yeux.
Dès qu'il fut sorti, je priai le professeur de me dire que)
rapport il y avait entre le conseiller, le violon et Antonia. (( Ah ! répondit-il, le conseiller est un homme prodigieux, et fait des violons de la manière la plus singulière et la plus plaisante.
— Il fait des violons ?
— Oui. Et au dire des connaisseurs, ce sont les violons les plus parfaits qu'il soit possible de trouver à présent. Autrefois, lorsqu'il était parvenu à en fabriquer un selon son goût, il permettait quelquefois à ses amis de s'en servir; maintenant il ne faut plus y songer. Dès qu'il a achevé un violon, il en joue lui-même, pendant une heure ou deux, avec une force extraordinaire et une puissance entraînante; puis il le suspend à côté des autres et n'y touche plus jamais, et ne permet pas qu'on y touche. S'il y a un violon d'un ancien maître à vendre, Crespel l'achète, à quelque prix que ce soit ; mais il n'en joue qu'une seule fois; ensuite il le démonte pour observer sa structure intérieure, et s'il n'y trouve pas ce qu'il s-'était imaginé, il en jette les différentes pièces dans une grande caisse déjà toute pleine de pareils débris.
— Mais Antonia? m'écriai-je avec vivacité.
— Ceci, dit le professeur, me ferait abhorrer le conseiller si je n'étais persuadé, par la connaissance que j'ai de sa bonté de caractère, qu'il doit y avoir dans cette relation quelque circonstance secrète et ignorée. Lorsque le conseiller vint, il y a quelques années, s'établir dans cette ville, il vivait solitairement avec une vieille gouvernante dans une maison obscure ; bientôt il attira par ses singularités la curiosité de ses voisins, et, dès qu'il s'en aperçut, il chercha et trouva des connaissances. Dans toutes les familles, comme dans la mienne, on s'habitua si bien à lui, qu'il devint en quelque temps indispensable. Les enfants l'aimaient, malgré son air dur, et craignaient de le fatiguer. Vous avez vu vous-même aujourd'hui comme il sait gagner leur affection par des travaux ingénieux. Nous le croyions célibataire, et il ne démentait point cette opinion. Après avoir séjourné quelque temps parmi nou^, U
partit subitement ; personne ne sut où il était allé, et il revint au bout de quelques mois.
c( Le lendemain de son retour, on vit le soir ses fenêtres illuminées. Cette clarté extraordinaire attira l'attention des voisins. Bientôt on entendit une voix merveilleuse, une voix de femme, unie au son du piano ; puis les accords d'un violon qui luttait d'énergie et de souplesse avec la voix. On reconnut aussitôt le jeu du conseiller. Je me mêlai à la foule de spectateurs que cette scène étrange avait assemblée devant le jardin, et j'avoue qu'auprès de cette voix inconnue, auprès de ces accents qui pénétraient si vivement dans mon âme, le chant des cantatrices les plus célèbres que j'eusse jamais entendues me parut fade et sans expression. Jamais je n'avais eu l'idée de ces tons si longtemps soutenus, de ces trillements de rossignol, de ces notes limpides qui s'élevaient quelquefois jusqu'aux sons retentissants de l'orgue, et descendaient jusqu'au plus léger murmure. Tous les auditeurs étaient sous le charme de ces mélodies; et lorsque la cantatrice se taisait, chacun reprenait haleine au milieu du silence. Il était environ minuit quand on entendit le conseiller parler à haute voix et très-vivement. Une autre voix d'homme semblait lui faire des reproches, et l'on entendait, en outre, la voix entrecoupée d'une jeune fille qui exprimait des plaintes. Le conseiller criait de plus en plus, jusqu'à ce qu'enfin il reprît le ton chantant que vous lui connaissez. Un cri perçant de jeune fille l'interrompit, puis tout retomba dans un silence de mort. On vit alors un jeune homme se précipiter, en sanglotant, hors de la maison, se jeter dans une chaise de poste qui l'attendait, et s'éloigner rapidement.
« Le jour suivant, le conseiller parut fort gai, et per-^ sonne n'eut le courage de l'interroger sur les événements de la nuit précédente. La gouvernante raconta seulement que le conseiller avait amené avec lui une jeune fille d'une grande beauté; on l'appelait Antonia, et elle chantait merveilleusement. Avec elle était arrivé un jeune homme qui paraissait avoir pour elle une profonde tendresse et pour-
rait bien être son fiancé ; mais le conseiller Tavait forcé de partir promptement.
« Les rapports du conseiller avec Antonia ont été, continua le professeur, enveloppés jusqu'ici d'un grand mystère. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que Crespel exerce sur la pauvre fille une affreuse tyrannie ; il la garde comme le docteur Bartholo gardait sa pupille. A peine lui permetil de se mettre à la fenêtre. Si, cédant à de pressantes instances, il la mène dans quelque salon, sans cesse il la suit de son œil d'Argus, et ne souffre pas qu'on fasse entendre près d'elle un seul accord musical, et encore moins qu'elle chante. Elle ne peut non plus chanter dans sa maison ; et les mélodies qu'elle a fait entendre dans cette nuit mémorable, dont toute la ville se souvient, sont restées parmi les auditeurs comme une tradition merveilleuse; et ceux même qui n'assistaient pas à ce concert disent souvent, lorsqu'une cantatrice vient s'essayer ici : « Tout cela n'est rien, Antonia seule sait" chanter ! »