CHAPITRE PREMIER
Dans la nuit de Téquinoxe d'automne, le secrétaire de la chancellerie Tusmann revenait d'un café où il avait la coutume de passer, chaque soir, quelques heures, et s'en retournait dans sa demeure. Ce secrétaire était en tout très-ponctuel et très-exact; il s'était habitué à ôter son habit et ses bottes juste au moment où les horloges des églises de Sainte-Marie et de Saint-Nicolas sonnaient onze heures, de sorte qu'au dernier retentissement de la cloche il tirait son bonnet de nuit sur ses oreilles. Pour ne pas être en retard ce jour-là, car les cloches commençaient à se mettre en branle, il accélérait sa marche tellement, qu'il avait l'air de courir, et il allait entrer de la rue Royale dans la rue de Spandau, lorsqu'un bruit singulier, qui se fit entendre près de lui, l'arrêta sur place. Sous la tour de ^a vieille maison de ville, il aperçut à la lueur du réverbère une longue figure, enveloppée d'un manteau sombre, qui frappait à la porte de Warnatz le marchand de fer, se retirait, soupirait, et levait les yeux vers les fenêtres écroulées de la tour.
« Mon cher monsieur, dit le secrétaire intime à cet nomme, vous êtes dans l'erreur; pas une âme humaine n'habite le haut de cette tour , et je pourrais même dire pas un être vivant, si j'en excepte les rats et les souris et un couple de hiboux. Que si vous avez envie de traiter quelque affaire avec M. Warnatz, vous devez revenir demain matin.
— Mon honorable monsieur Tusmann...
— Secrétaire privé de chancellerie depuis plusieurs années, » se hâta d'ajouter Tusmann, quoique fort surpris
d être connu de cet étranger. Celui-ci ne fit point attention à ces paroles^ et continua : « Mon honorable monsieur Tusmann, vous vous trompez sur les motifs de ma présence ici Je n'ai aucune affaire à traiter avec M. Warnatz. Comme c'est aujourd'hui l'équinoxe d'automne, je veux voir la fiancée. Elle a déjà entendu les battements de mon cœur, les soupirs de mon amour, et paraîtra bientôt à la fenêtre. »
Le ton de voix avec lequel l'inconnu prononça ces mots était si solennel, si bizarre, que le secrétaire de chancellerie sentit une sueur froide ruisseler sur ses membres. Le premier coup de onze heures retentit au haut de la tour de Sainte-Marie ; au même instant, on entendit quelque bruit dans la tour de la maison de ville, et une figure de femme apparut à la fenêtre. Lorsque la lueur du réverbère éclaira cette nouvelle physionomie, Tusmann murmura d'une voix plaintive : « 0 Dieu de justice ! puissance céleste! que signifie ce mystère? »
La figure disparut au dernier coup de l'horloge, c'està-dire à la minute même où Tusmann avait l'habitude de tirer son bonnet de nuit sur ses oreilles.
Cette étonnante apparition semblait avoir mis le secrétaire hors de lui ; il soupirait, gémissait, regardait la fenêtre, et se disait à voix basse : a Tusmann, Tusmann, secrétaire privé de chancellerie, sois ferme, ne laisse pas troubler ton cœur, ne te laisse pas égarer par le diable.
— Vous me paraissez très-ému de ce que vous avez vu, mon bon monsieur Tusmann, dit l'étranger. Moi, je voulais seulement contempler la fiancée; et vous, il paraît que vous avez éprouvé quelque chose de singulier.
— Je vous en prie, je vous en prie, murmura Tusmann, ne me refusez pas mon pauvre titre ; je suis secrétaire privé de chancellerie, et, à l'heure qu'il est, un secrétaire fort troublé et très-abattu. Pardonnez-moi, mon digne monsieur, si je ne vous donne pas le titre qui vous est dû ; je ne le puis faire, par mon ignorance complète de ce qui touche à votre respectable personne. Mais je vous appel-
lerai monsieur lé conseiller intime ; car dans notre chère ville de Berlin il y a tant de gens qui portent ce titre, qu'en remployant à tout hasard on court peu risque de se tromper. Dites-moi donc , monsieur le conseiller intime, quelle fiancée vous espériez voir à cette heure tardive ?
— Vous êtes, répliqua l'étranger en élevant la voix, vous êtes un singulier homme avec vos titres et votre rang. Si, pour connaître mainte affaire secrète, et pour donner maint bon conseil, on est conseiller intime, je puis, sans scrupule, prendre ce titre. Je suis surpris qu'un homme qui a lu, comme vous, tant de livres et de manuscrits ne sache pas que lorsqu'un initié..., entendez-vous, un initié vient dans la nuit de Téquinoxe frapper, à onze heures, au pied de cette tour, il voit apparaître à cette fenêtre la jeune fille qui jusqu'à l'équinoxe du printemps, sera la plus heureuse fiancée de Berlin.
— Monsieur le conseiller intime ! s'écria Tusmann avec l'exakation d'une joie subite, mon digne conseiller intime, cela est-il vrai ?
— Sans aucun doute, répondit l'étranger. Mais que faisons-nous là si longtemps dans la rue? Vous avez déjà passé l'heure ou vous vous mettez au lit ; allons au nouveau cabaret sur la place Alexandre ; c'est seulement pour vous en apprendre davantage sur la fiancée, et pour que vous repreniez le calme d'esprit que vous avez perdu tout à coup, je ne sais ni pourquoi ni comment. »
Le secrétaire privé était un homme extrêmement rangé. Sa seule distraction consistait à s'en aller chaque soir passer deux heures dans un café, et à lire les feuilles et les brochures politiques en savourant un verre de bière. Il ne buvait presque pas de vin ; le dimanche seulement, après le sermon, il entrait dans une taverne et se faisait servir un verre de vin de Malaga avec un biscuit. L'idée de passer une nuit à table le faisait frissonner; et on ne comprend pas qu'il se soit laissé entraîner par l'étranger, sans opposer la moindre résistance, et qu'il ait été ainsi sur la place Alexandre.
Dans la salle où ils entrèrent il n'y avait plus qu'un seul homme assis à une table, avec un grand verre de vin du Rhin devant lui. Les rides profondes de son visage annonçaient son âge avancé. Son regard était vif, pénétrant, et sa longue barbe indiquait un juif qui avait conservé fidèlement les coutumes de ses ancêtres. Il était vêtu à l'ancienne mode, telle qu'elle existait vers les années 1720 et 1730.
Mais rétranger que Tusmann avait rencontré offrait un aspect plus singulier encore.
C'était un homme de haute taille, maigre, mais vigoureux, et qui semblait avoir cinquante ans. Son visage avait pu être bien jadis; ses grands yeux jetaient encore un éclat juvénile sous deux noirs sourcils. Un front ouvert, un nez d'aigle fortement arqué, une bouche fine et un menton arrondi, tout cela n'eût pas fait distinguer cet homme entre cent autres. Mais, tandis que son pourpoint et ses culottes étaient taillés à la dernière mode, son manteau, sa barrette, son collet, dataient de la fin du seizième siècle; et son regard étincelant comme un éclair au milieu d'une nuit profonde, et le son étouffé de sa voix, et toute sa nature enfin inspirait par sa présence un sentiment singulier et pénible.
L'étranger salua d'un air de connaissance le vieillard assis à table.
« Vous voilà donc enfin î s'écria-t-il; êtes-vous toujours bien portant ?
— Comme vous voyez, répondit le vieillard d'un ton de grandeur; bien portant et debout; quand il faut, actif et joyeux.
— C'est une question, c'est une question, » répliqua l'étranger en souriant ; et il demanda au garçon une bouteille de vieux vin de France.
«Mon digne et respectable conseiller intime... » dit Tusmann ; mais l'étranger l'interrompit à la hâte : « Laissons là, lui dit-il, tous les titres, cher monsieur Tusmann ; je ne suis ni conseiller privé ni secrétaire privé de chancellerie : je suis tout «amplement un artiste qui travaille
les nobles métaux^ les pierres précieuses, etje me nomme Léonard.
— Ainsi c'est donc un orfèvre^ un bijoutier, » murmura Tusmann à part. Il réfléchit alors qu'au premier aspect de l'étranger, dans la salle de la taverne, il eût dû voir que cet homme ne pouvait être un conseiller intime, car son manteau et sa barrette ne convenaient point à un personnage titré.
Léonard et Tusmann s'assirent près du vieillard, qui les salua avec un sourire grimaçant.
Lorque Tusmann eut, sur les instances de Léonard, vidé quelques verres de vin, ses joues pâles se colorèrent, le sourire revint sur ses lèvres; il promena autour de lui un regard satisfait, comme si les plus douces images se présentaient à son esprit.
« Maintenant, reprit Léonard, dites-moi, mon cher monsieur Tusmann, pourquoi vous vous êtes si singulièrement comporté lorsque la fiancée a paru à la fenêtre de la tour, et quelle idée vous occupe à présent ? Nous sommes, que vous le croyiez ou non, de vieilles connaissances, et devant ce brave homme vous n'avez nul besoin de vous gêner.
— 0 Dieu ! répondit le secrétaire privé de chancellerie, ôDieu ! . . . Digne professeur, permettez-moi de vous donner ce titre, car, comme vous êtes, j'en suis sûr, un habile artiste, vous auriez le droit d'être professeur à l'Académie des beaux-arts ; ainsi, mon honorable professeur, comment vous taire ce dont mon cœur est rempli ? Je suis, comme on dit, sur un pied de prétendant, et à Téiquinoxe du printemps je songe à conduire dans ma demeure une heureuse petite fiancée. Pouvais-je ne pas être vivement ému lorsque vous m'avez montré une fiancée heureuse ?
— Quoi ! s'écria le vieillard d'une voix glapissante, quoi ! vous voulez vous marier ? Vous êtes déjà beaucoup trop Yieux et trop laid. »
Tusmann fut si stupéfait de cette incroyable grossièreté du vieux juif, qu'il ne put prononcer un mot.
<x Ne soyez pas fâché contre cet honime^ dit Léonard, parce qu'il vous parle ainsi : il n'a pas la méchante intention que Ton pourrait lui supposer. Mais, je dois vour Tavouer franchement, il me paraît que vous vous êtes décidé un peu tard à vous marier; vous devez avoir près d(i cinquante ans.
— Le neuf octobre, jour de Saint-Denis, répliqua Tus» Jmann d'un ton un peu vif, j'atteindrai ma 48^ année,
— Qu'il en soit ce que vous voudrez, continua Léonard, l'âge n'est pas le seul obstacle : vous avez jusqu'à présent vécu d'une vie simple et paisible de célibataire; vous ne connaissez pas la race féminine, et vous ne saurez comment vous tirer d'affaire.
— Comment me tirer d'affaire? dit Tusmann. Ah î mon cher professeur, vous me regardez comme un homme singulièrement léger et sot, si vous pensez que je sois capable d'agir en aveugle, sans conseil et sans réflexion. Je médite sérieusement chaque pas que je fais; et lorsque je me sentis atteint par les flèches de ce dieu perfide que les anciens appelaient Cupidon, toute mon intelligence ne dut-elle pas être appliquée à me former d'une façon convenable pour mon nouvel état? Celui qui doit subir un examen difficile n'étudie-t-il pas avec soin toutes les questions sur lesquelles il doit être interrogé ? Eh bien, mon cher professeur, mon mariage est un examen auquel je me prépare et que j'espère soutenir dignement. Voyez, voici le petit livre que je porte sans cesse avec moi et que j'étudie à chaque instant, depuis que j'ai pris la résolution d'aimer et de me marier. Regardez-le, et vous serez convaincu que je traite cette affaire à fond et que je ne suis point sans expérience, bien que le sexe féminin me soit resté, je l'avoue, jusqu'à présent complètement étranger. »
A ces mots, le secrétaire privé de chancellerie ouvrit un petit livre relié en parchemin, et en lut le titre, qui était ainsi conçu : « Bref Traité de la sagesse politique, où « l'on apprend l'art de se conduire et de conduire les « autres dans les sociétés humaines; traduit du latin de
« maître Tomasius^ pour la plus grande utilité de ceux a qui veulent acquérir la sagesse. Francfort et Leipzig, « chez les héritiers de Jean Gros, 4710. »
« Remarquez, dit Tusmann avec un sourire agréable, remarquez de quelle façon le digne auteur parle, au chapitre YII, du mariage et de la prudence d'un père de famille :
« § 7. Il ne faut point trop se hâter d'en venir là. Celui a qui se marie à un âge mûr est d'autant mieux avisé qu'il a est plus sage. Les mariages précipités engendrent la c( ruse et la honte, et ruinent à la fois le corps et l'âme.» Quant au choix de la personne que l'on a l'intention d'aimer et d'épouser, voici ce qu'en dit l'excellent Tomasius :
a § 9. Le terme moyen est le plus sûr. Qu'on ne prenne c< pas une femme trop belle ou trop laide, trop riche ou « trop pauvre, d'un rang trop élevé ou d'une condition « trop minime, mais d'une situation égale à la nôtre; et, c( pour les autres qualités, le terme moyen est le meilleur.»
« D'après les conseils de Tomasius, continua Tusmann, je ne me suis pas borné à une seule conversation avec l'aimable personne que j'ai choisie : j'ai voulu en avoir plusieurs, parce que, comme le dit le § 4 7 de ce petit livre, on peut bien, pendant quelque temps, cacher ses défauts et jouer la vertu, mais à la longue on se montre tel que l'on est.
— Pour avoir ces relations, reprit l'étranger, ou, comme vous le dites, ces entretiens avec les femmes, il me semble qu'afm de ne pas être trompé il faut déjà avoir une assez grande expérience.
— Ici, répondit Tusmann, le grand Tomasius vient encore à mon secours, car il m'enseigne comment on doit entamer une conversation sérieuse avec les femmes et comment on y mêle d'agréables plaisanteries. Il faut, dit ce savant auteur, au chapitre V de son ouvrage, se servir de la plaisanterie comme un cuisinier se sert de sel, ou, pour mieux dire, comme on se sert d'une arme, non pouï attaquer, mais pou*" se défendre.
— Je vois, dit l'orfèvre^ que l'on ne peut vous meltie en défaut, vous êtes préparé à tout événement; et je parierais que vous avez déjà gagné, par votre conduite, Famour de la dame que vous avez choisie.
— Je iii'etïbrce, dit Tusmann, de le gagner par des complaisances et des soins respectueux, car c'est là le signe le plus naturel de Tamour. Mais je ne pousse pas le respect trop loin, bien persuadé, ainsi que Tomasius nous l'ensei^nie, que les femmes ne sont ni de bons ni de mauvais anj^^cs, mais de simples créatures humaines, et des créatures plus fragiles de corps et d'esprit que nous.
— Qu'une mauvaise année vous accable! s'écria le vieux juif en colère, vous qui, par votre bavardage infatigable, venez ici troubler le repos dont j'espérais jouir après avoir achevé mon grand œuvre.
— Taisez-\ous, vieillard I s'écria l'orfèvre d'une voix élevée. Soyez content qu'on vous permette de rester ici; car, avec vos laçons brutales, vous êtes un hôtedésagréaj)le qu'on devrait mettre à la porte. Ne vous laissez point troubler par cet homme, mon cher monsieur Tusmann. Vous êtes partisan de l'ancien temps, vous aimez Tomasius. Pour moi, je vais encore plus loin, je n'aime que le temps auquel se rattache une partie de mon costume. Oui, digne secrétaire, ce temps-là valait mieux que celui-ci, et c'est de cette époque que datent toutes les magies que vous avez vues aujourd'hui à la vieille maison de ville.
— Comment cela, mon digne professeur? dit le conseiller privé.
— Autrefois, continua Torfévre, il y avait fréquemment de joyeuses noces à l'hôtel de ville, et ces noces avaient un autre aspect que celles d'aujourd'hui. Alors une heureuse fiancée regardait par la fenêtre, et je dois vous avouer que notre chère ville de Berlin était dans ce temps-là plus animée, plus riante que dans ces temps-ci, où tout est modelé d'une façon uniforme, où l'on cherche dans l'ennui même le plaisir de s'ennuyer; alors il y avait des fêtes tout autres que celles d'aujourd'hui. Je rappellerai seule-
nu CONTES FANTASTIQUES.
ment celle qui fut célébrée en Tan 1581, lorsque Télecteur Auguste de Saxe fut amené de Cologne avec son épouse, son fils Christian et une magnifique escorte de gentilshommes. Les bourgeois de Berlin, de Cologne et de Spandau étaient rangés sur deux lignes depuis la porte de Copeaick jusqu'au château. Le lendemain, il y eut un superbe tournoi où Ton vit apparaître rélecteur de Saxe, le comte Juste de Barby, avec plusieurs autres hommes de la noblesse, portant des armures dorées, de hauts casques, des cuissards, des brassards ornés de têtes de lions, et sur les jambes un vêtement couleur de chair, pour imiter le costume des anciens guerriers païens. Des chanteurs et des joueurs d'instruments étaient cachés dans une arche de Noé très-bien dorée, et sur cette arche on voyait un petit enfant vêtu d'une étoffe de soie couleur de chair, avec des ailes, un arc, un carquois et les yeux bandés, comme on peint Cupidon.
« Deux autres enfants, couverts de belles plumes blanches, avec des yeux d'or et des becs comme des colombes, conduisaient l'arche, où la musique résonna à l'arrivée du prince; puis plusieurs colombes s'échappèrent de l'arche; et Tune d'elles, se posant sur le bonnet de martre de notre gracieux électeur, se mit à battre des ailes et chanta une ariette étrangère, bien plus belle que celles qu'on entendait chanter, soixante-dix ans plus tard, par le maître de chapelle Bernard Pasquino Grosso de Mantoue. Il y eut ensuite un tournoi à pied, où parurent l'électeur de Saxe et le comte de Barby, dans un navire couvert d'une étoffe jaune et noire, et portant un pavillon d'or. Derrière eux était l'enfant qui la veille avait joué le rôle de Cupidon, et qui reparaissait cette fois avec une longue robe bariolée, un bonnet jaune et noir et une grande barbe grise. Autour du navire on voyait danser et sauter des gens de la noblesse, avec des têtes et des queues de saumon, de hareng et d'autres légers poissons. Le soir à dix heures, on lança un feu d'artifice qui représentait une forteresse assiégée par des lansquenets, qui étaient tous de bons chasseurs el
se servaient de leur arquebuse en faisant mille drôleries, et Ton voyait jaillir et éclater dans les airs des hommes et des chevaux de feu, des oiseaux rares et d'autres bêtes extraordinaires : cet amusement dura deux heures. »
Pendant que Torfévre faisait ce récit, le conseiller privé donnait tous les signes de l'intérêt le plus vif; il se frottait les mains, prononçait une exclamation, s'agitait sur sa chaise, et vidait de temps à autre un verre de vin.
a Mon honorable professeur, s'écria-t-il enfin d'une voix de fausset qu'il prenait ordinairement dans l'exaltation de la joie, mon cher et honorable professeur, ce sont à d'admirables choses, et vous les racontez comme si vous
s aviez vues vous-même.
— Eh bien, reprit l'orfèvre, pourquoi ne les aurais-je pas vues moi-même ? »
Tusmann, ne comprenant pas le sens de ces merveilleuses paroles, allait continuer ses questions, lorsque le vieillard dit à l'orfèvre : « Vous oubliez les plus belles fêtes qui aient réjoui Berlin dans le temps dont vous faites un si grand éloge ; vous ne parlez pas de ces bûchers où coulait le sang des malheureuses victimes, à qui l'on arrachait, par d'affreuses tortures, tout ce que la plus grossière superstition peut imaginer.
— Ah I dit le secrétaire privé, vous voulez sans doute parler, mon cher monsieur, de ces procès de magie et de sorcellerie qui furent faits dans l'ancien temps. Oui, c'était une mauvaise chose à laquelle nos lumières ont heureusement mis fin. »
L'orfèvre jeta un regard singulier sur le vieillard et sur Tusmann, et leur demanda, avec un sourire mystérieux, s'ils connaissaient l'histoire de l'argentier juif Lippold, telle qu'elle se passa en l'année 1572.
Avant que Tusmann eût répondu, l'orfèvre continua : « Ce Lippold, qui possédait toute la confiance de l'électeur et était chargé des finances du pays, fut accusé d'avoir commis d? grandes friponneries ; mais, soit qu'il sût se justifier ou qu'il eût à son service d'autres moyens de
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prouver son innocence aux yeux de rélecteur, soit qu'H employât chez les gens en crédit des armes d'argent^ bref^ il fut déclaré innocent ; seulement une garde bourgeoise le surveillait encore dans sa maison, située rue de Stralau. Un jour, il eut une querelle avec sa femme, et celle-ci lui dit en colère : « Si Télecteur savait quel méchant coquin tu es et quel mal tu peux faire avec ton livre de magie, tu rôtirais bientôt. » Ces paroles furent rapportées au prince, qui fit faire de sévères perquisitions dans la maison de Lippold. On trouva le livre de magie ; et comme il y avait des gens qui le comprenaient, on vit par là la scélératesse du juif. Il avait eu recours à de damnables pratiques pour séduire son maître et gouverner son pays. Il fut exécuté sur le marché neuf; mais lorsque les flammes eurent consumé son corps et son livre, on vit sortir du bûcher une grosse souris ; beaucoup de gens pensèrent que c^était le démon de Lippold. »
Pendant ce récit de Torfévre, le vieillard était resté les deux bras appuyés sur la table, le visage caché dans les mains, soupirant et gémissant, comme un homme qui éprouve d'insupportables douleurs.
Le conseiller privé semblait, au contraire, peu attentif à cette histoire. Il avait le visage riant et l'esprit occupé de tout autre pensée. Quand Torfévre eut fini de parler, le secrétaire se tourna vers lui, et lui dit d'une voix doucereuse : «Mon très-digne et très-honorable professeur, étaitce vraiment mademoiselle Albertine Voswinkel qui nous regardait du haut de la tour avec ses beaux yeux?
— Pourquoi? répondit Torfévre. Qu'avez-vous de commun avec la charmante Albertine ?
— Ah î reprit Tusmann avec timidité, mais, mon Dieu, c'est précisément cette agréable personne que j'ai entrepris d'aimer et d'épouser.
— Monsieur, s'écria Torfévre, le visage rouge et les yeux étincelants, monsieur, je crois que vous êtes possédé du diable ou totalement fou : vous voulez épouser la jeune Albertine, vous, misérable pédant déjà usé par l'âge, vou»
qui, avec tout vot^e savoir d'école et votre Tomasius, ne voyez pas à trois pas devant votre nez ! Ne vous abandonnez point à de telles pensées, ou je pourrais vous rompre le cou dans cette nuit équinoxiale. »
Le conseiller privé était un homme doux, paisible, craintif même, qui ne pouvait répondre par une parole dure à une attaque. Mais l'apostrophe de Torfévre était trop violente; et comme, d'ailleurs, Tusmann avait bu plus de vin que de coutume, il se leva en colère, et répondit d'une voix glapissante : « Je ne sais quel droit vous vous arrogez de me parler ainsi, monsieur l'inconnu. Je crois que vous voulez vous moquer de moi par des jeux d'enfant, et que vous osez prétendre vous-même à l'amour de mademoiselle Albertine. Vous avez dessiné son portrait sur le verre, et, au moyen d'une lanterne magique que vous cachiez sous votre manteau, vous m'avez montré à la tour de rhôtcl de ville cette agréable image ; mais je connais toutes ces ruses, et vous vous trompez si vous pensez m'abuser par ces fantaisies et m'étourdir par votre langage grossier.
— Prenez garde, dit l'orfèvre d'un air nonchalant, prenez garde ! vous avez ici affaire à des gens assez curieux. »
Au même instant la figure de l'orfèvre se changea en une tête de renard qui épouvanta tellement le secrétaire privé, qu'il tomba à la renverse sur son siège.
Le vieillard ne parut nullement surpris de cette transformation de l'orfèvre : « Voyez donc, dit-il, quelle plaisanterie ! ce sont là des jeux stériles; j'en connais de meilleurs, et qui sont trop élevés pour toi, Léonard.
— Montre-les-nous , dit l'orfèvre , qui avait repris sa figure humaine et s'était tranquillement assis à table; montre-nous ce que tu sais faire. »
Le vieillard tira de sa poche un gros radis noir, en enleva proprement la pellicule avec son couteau, le coupa par petites tranches, et les posa sur la table.
Chaque fois qu'il frappait sur ce radis il en sortait une pièce d'or retentissante qu'il présentait à l'orfèvre, et dès que celui-ci la touchait, elle tombait en étincelles. Le
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vieillard, irrité de les voir se dissoudre ainsi, frappait de plus en plus sur le radis, et en faisait jaillir dans les mains de Torfévre de nouvelles plaques.
Le secrétaire, épouvanté, s'arracha enfin à son étourdissement, et dit d'une voix tremblante : a Mes honorables sires, j'ai bien l'honneur de vous saluer; » puis, prenant sa canne et son chapeau , il s'élança hors de la taverne.
Dans la rue , il entendit les deux personnages mystérieux qui' riaient aux éclats. Son sang se glaça dans ses veines.