‹ Contes fantastiques, traduitsChapitre 63 sur 76 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

D'après tout ce que tu sais, cher lecteur, sur le secrétaire privé de chancellerie Tusmann, tu peux te représenter cet homme et ses manières. J'ajouterai, pour ce qui concerne son extérieur, qu'il était de petite stature, chauve, i;on tourné, et en tout passablement grotesque. Il portait un habit coupé à l'ancienne mode, avec des basques d'une longueur démesurée, un gilet non moins long, de larges culottes, des souliers qui résonnaient comme les bottes d'un ouvrier; et comme, au lieu de marcher d'un pas régulier dans les rues, il courait par sauts et par bonds, ses basques, soulevées par le vent, flottaient comnje des ailes. Quoique sa figure fût très-comique, le sourire de bonté errant sur ses lèvres disposait en sa faveur, et on l'aimait

tout en riant de sa pédanterie et de sa gaucherie dans le monde. Sa passion était de lire : il ne sortait jamais sans avoir les poches pleines de livres ; il lisait partout où il allait, dans les promenades, à Téglise, dans les cafés; il lisait sans choix tout ce qu'il trouvait, pourvu qu'il fût question de l'ancien temps, car il détestait le nouveau. Ainsi on le voyait un jour étudier dans un café un livre d'algèbre, le lendemain le règlement de cavalerie de* Frédéric-Guillaume h^, puis le merveilleux ouvrage intitulé Cicéron représenté en dix harangues comme grand bavard et grand gloseur, d720. Tusmann était doué d'une mémoire prodigieuse ; il avait coutume de noter tout ce qui le frappait dans un livre, puis de reprendre ses notes, et jamais il ne les oubliait. Il devint ainsi un polyhistor, une encyclopédie vivante, que Ton feuilletait quand on avait besoin d'un renseignement historique ou scientifique. S'il arrivait quil ne pût donner à l'instant même ce renseignement, il s'en allait fouiller sans relâche dans toutes les bibliothèques jusqu'à ce qu'il l'eût trouvé, et il revenait ensuite l'apporter avec joie. Une chose remarquable, c'est que, tout en paraissant absorbé dans sa lecture, il entendait tout ce qui se disait autour de lui. Souvent il se mêlait à l'entretien par une remarque très-juste; et si l'on disait un mot spirituel ou humoristique, sans quitter des yeux son livre, il y applaudissait par un rire éclatant.

Le conseiller Voswinkel avait été à l'école des moines gris avec le secrétaire privé, et de là datait leur étroite liaison. Tusmann vit grandir Albertine; et lorsqu'elle eut atteint sa douzième année, il lui apporta un élégant bouquet, et lui baisa la main avec une galanterie qu'on n'eût pas attendue de lui. Dès ce jour, le conseiller eut la pensée de marier son ancien camarade avec Albertine ; il espérait que Tusmann se contenterait d'une dot modique, et, au dix-huitième anniversaire de la naissance d'Albertine, il révéla au secrétaire privé le projet qu'il avait jusqu'alors gardé secrètement. Celui-ci fut eli'rayé d'une telle révélation; il n'osait se livrer à la pensée hardie de conclure

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un mariage, et surtout avec une belle jeune fille. Peu à peu cependant il s'y habitua, et sentit son cœur enflammé d'amour le jour où, sur la demande de son père, Albertine lui offrit une petite bourse qu'elle avait tricotée ellemême. Il déclara alors au conseiller qu'il était résolu à se marier; et comme celui-ci l'embrassa en l'appelant son gendre, le bon Tusmann se regarda comme l'époux d'Aïbertine, bien que la jeune fille n'eût pas entendu dire un mot et n'eût pas le moindre soupçon de tous ces projets.

Le lendemain du jour qui suivit la nuit de son aventure à l'hôtel de ville et sur la place Alexandre, le secrétaire entra pâle et défait chez son ami. Le conseiller ne fut pas peu effrayé en le voyant arriver de si grand matin, et en observant l'agitation morale peinte sur sa physionomie.

« Mon cher secrétaire, s'écria-t-il, d'où viens-tu donc ? Pourquoi as-tu l'air si effaré, et que t'est-il arrivé ? »

Tusmann se jeta sur un fauteuil, et, après avoir pris haleine quelques minutes, il dit d'une voix tremblante: a Mon ami, tel que tu me vois, avec ces vêtements et le Iraité de sagesse politique dans ma poche, je viens de la rue de Spandau, où j'ai couru toute la nuit depuis hier. Je ne suis pas entré dans ma maison ; je n'ai pas vu un lit; je n'ai pas fermé l'œil. »

Alors Tusmann commença à raconter tout ce qui lui était arriva la nuit précédente, depuis sa première rencontre avec le fabuleux orfèvre jusqu'au moment où il s'était échappé de la taverne,, épouvanté de tout ce qui s'y

« Mon cher secrétaire, dit le conseiller, tu as, contre ta coutume, un peu trop bu vers le soir, et tu as fait un rêve bizarre.

— Quoi ! s'écria Tusmann, j'aurais dormi, j'aurais rêvé ! Penses-tu que je ne sache pas ce que c'est que le sommeil et le rêve ? Je peux te développer la théorie de Nudow sur le sommeil, et te prouver qu'on peut dormir sans rêver; c'est pourquoi Hamlet a dit : a Dormir, rêver peut-être! »

Et quant au songe, tu en saurais autant que mol si tu avais lu le Somnium Scipionis^ et le célèbre ouvrage d'Arthémidor sur les rêves, et le Livre des Songes imprimé à Francfort ; mais tu ne lis rien, et tu portes à tout instant de faux jugements.

— Allons ! allons ! reprit le conseiller, sois calme ; je veux bien croire que tu es tombé hier entre les mains de quelques charlatans qui se sont amusés et joués de toi ; mais, dis-moi, pourquoi, après être sorti de cette taverne, n'es-tu pas rentré dans ta maison, au lieu de courir ainsi la nuit dans les rues ?

— 0 mon cher conseiller ! s'écria le secrétaire privé, cher camarade de Técole des moines gris, n'insulte pas à ma douleur par un doute injurieux ; mais apprends que cette diabolique aventure continua de plus belle lorsque je me trouvai dans la rue. En arrivant devant Fhôtel de ville, je vis toutes les fenêtres illuminées, j'entendis le bruit delà danse, la musique joyeuse accompagnée par le tambour des janissaires. Je ne sais comment il arriva que, quoique je ne sois pas d'une haute taille, je parvins, en me levant sur la pointe des pieds, à distinguer le spectacle que présentait l'intérieur de l'édifice. Que vis-je ? ô Créateur du ciel ! ta fille, mademoiselle Albertine, vêtue d'un brillant costume de noces, et dansant étourdiment avec un jeune homme. Je frappe à la fenêtre, je m'écrie : « Mon honorable demoiselle Albertine, que faites-vous, à quoi songezvous ici à cette heure ? » En même temps un être affreux descend la rue Royale ; m'enlève, en passant, les jambes sur le corps, et s'enfuit en poussant des éclats de rire. Moi, pauvre secrétaire privé, tombé dans la fange, je crie : « Gardes de nuit, archers de la police, soldats de la patrouille, accourez, accourez î arrêtez le misérable qui m'a volé mes jambes ! » Mais tout devient subitement sombre et silencieux à l'hôtel de ville, ot ma voix se perd dans les airs. Tandis que je m'abandonne à mon désespoir, le fantôme reparaît et me jette mes jambes au visage. Je me lève etrne précipite dans la rue de Spandau. Lorsque je veux

introduire la clef dans la porte de ma maison, je me voig moi-même, oui, moi-même devant moi ; je me regarde avec les mêmes grands yeux noirs que je porte sous mes sourcils; je recule avec horreur, et tombe sur un homme, qui m'étreint fortement. A la pique qu'il porte entre ses mains, je reconnais le garde de nuit : a Ah I mon brave homme, lui dis-je, taites-moi le plaisir de chasser ce scélérat de secrétaire privé Tusmann, afin que moi, le vrai, Thonnête Tusmann, je puisse entrer dans ma demeure.

— Je crois que vous êtes tou, me répond cet homme d'une voix creuse ; et je reconnais le terrible orfèvre. La terreur s'empare de moi, et une sueur froide découle de mon front : « Mon vénérable professeur, lui-dis je en tremblant, excusez-moi si, dansTobscurité, je vous ai pris pour un garde de nuit. Appelez-moi comme vous voudrez; dites-moi monsieur Tusmann tout court, ou même mon cher; traitez-moi comme un valet, je supporterai tout ; seulement, je vous en conjure, délivrez-moi de la magie que vous avez exercée sur moi cette nuit.

— Tusmann, me répondit ce malheureux sorcier, vous échapperez désormais à tous ces accidents si vous voulez me jurera Tinstant même que vous renoncez à votre mariage avec Albertine.

« Tu peux te figurer, mon cher conseiller, quelle impression me firent éprouver ces aflTreuses paroles.

« Très-digne professeur, lui répliquai-je, vous me faites saigner le cœur ; la valse est une danse inconvenante, et mademoiselle Albertine, ma fiancée, valsait avec un jeune homme de manière à me priver de l'usage de mes sens. Cependant je ne puis renoncer à elle, non, je ne le puis.

« A peine avais-je prononcé ces mots, que le maudit orfèvre me donna un coup violent qui me fit tourner sur moimême. Poussé comme par une puissance irrésistible, je me mis à valser dans la rue de Spandau, et je tenais dans mes bras un sale balai qui m'écorchait la figure, tandis que des chiens invisibles me déchiraient le dos, et que des milliers de secrétaires Tusmann tourbillonna 'cnt autour de moi

avec des balais. Enfin, je tombai sans connaissance. Lorsque le jour vint à paraître et que j'ouvris les yeux , figure-toi ma terreur : j'étais assis sur le cheval de la statue du grand électeur, ma tête appuyée sur sa froide poitrine de bronze. Par bonheur, la sentinelle était endormie , en sorte que je pus descendre sans être remarqué, mais non sans courir risque de me casser le cou. Je m'enfuis alors vers la rue de Spandau, et une terreur insensée m'amena vers toi.

— Tu ne penses pas, mon cher secrétaire, dit le conseiller, que je puisse ajouter foi à toutes ces folies. A-t-on jamais entendu parler de tels sortilèges dans notre bonne ville si savante ?

— Eh bien, vois, mon ami, quelle erreur tu commets, faute d'avoir lu. Si tu avais étudié comme moi le Michochomion Marchicum d'Haftitius, recteur des deux écoles de Berlin et de Cologne, tu saurais qu'il s'est passé bien autre chose. Après tout, je serais porté à croire que l'orfèvre est le diable en personne, qui me poursuit et me tourmente.

— Je t'en prie, mon cher secrétaire, épargne-moi ces sottes superstitions; calme-toi, et avoue que tu avais un peu trop bu, et que, dans ton ivresse, tu es monté sur la statue du grand électeur. »

Le secrétaire se mit à pleurer en entendant exprimer un tel soupçon, et employa tous ses efforts à le dissiper.

Le conseiller prit un air plus grave , et comme son ami ne cessait de soutenir que tout s'était passé comme il venait de lui raconter, il lui dit : « Écoute, plus je songe à ce que tu me rapportes de l'orfèvre et du vieux juif, avec lesquels tu as passé la nuit à boire, contre tes habitudes de réserve et de sobriété, plus il me paraît certain que le juif est mon vieux. Manassé, et que l'orfèvre doit être Léonard, que l'on voit quelquefois à Berlin. Je n'ai pas lu autant de livres que toi, mais cela n'est pas nécessaire pour savoir que ces deux hommes sont de simples et honnêtes gens qui ne pmtiquent aucun sortilège. Je suis surpris

qu'avec ta connaissance des lois tu oublies que tout acte de magie est sévèrement interdit^ et que nul nécromancien ne serait toléré ici par le gouvernement. Écoute,, mon cher camarade^ je ne veux pas admettre le soupçon qui s'élève en moi^ non, je ne veux pas croire que tu as renoncé au désir d'épouser ma fille , que tu as imaginé toute cette fantasmagorie pour avoir le droit de venir me dire : « Mon cher conseiller , il faut que nous nous séparions ; car , si j'épouse ta fille, le diable me vole mes jambes et me déchire le dos. » Il serait très-mal à toi de me vouloir ainsi tromper.

Ce nouveau soupçon mit le secrétaire hors de lui-même. Il jura qu'il aimait mademoiselle Albertine d'un amour infini; que, comme Léandre, comme Troïlus, il mourrait pour elle, et souffrirait le martyre s^ns renoncer à son affection.

Pendant que Tusmann répétait ses protestations, on frappa à la porte, et le vieux Manassé entra dans la chambre. A peine Tusmann Teut-il aperçu , qu'il s'écria : « 0 Dieu du ciel ! c'est le vieux juif qui faisait jaillir hier des pièces d'or d'un radis noir. L'autre nécromancien n'est sans doute pas loin. »

En parlant ainsi, il s'approcha de la porte pour s'échapper. Le conseiller le retint, et lui dit : « Voyons ce qu'il va nous apprendre. » Puis , se retournant vers Manassé , il lui répéta ce que Tusmann venait de lui raconter.

Manassé sourit d'une façon singulière, et répondit : a Je ne sais ce que veut monsieur; il entra hier avec Torfévre Léonard dans la taverne où je savourais un verre de vin , après mon pénible travail de la journée; il but outre mesure, de telle sorte qu'il ne pouvait se tenir sur ses jambes, et il sortit en chancelant.

— Vois-tu, mon ami ! s'écria le conseiller; je l'avais bien pensé, tous tes accidents sont venus de ta maudite ivrognerie, dont il faudra que tu te corriges, si tu veux épouser ma fille. »

Le pauvre secrétaire^ anéanti par ce reproche immérité, tomba sans mouvement sur son fauteuil, ferma les yeux, et se mit à murmurer des paroles inintelligibles.

a Voilà ce qui leur arrive, reprit le conseiller : ils boivent toute la nuit, et sont ensuite sans force et sans raison. »

Malgré toutes ses protestations, il fallut que Tusmann se laissât envelopper la tête d'un linge et conduire en voiture dans sa demeure.

a Qu'y a-t-il de nouveau? » demanda le conseiller au vieillard.

Manassé prit un air riant, et répondit que le conseiller ne soupçonnait pas quel bonheur il venait lui annoncer.

Sur les instances qui lui furent faites, le juif raconta que son neveu Benjamin Dumerle, le beau jeune homme possesseur d'un demi-million, et investi par la cour de Vienne du titre de baron pour les services qu'il lui avait rendus, était revenu récemment d'Italie, qu'il s'était épris ardemment de mademoiselle Albertine, et la demandait en mariage.

On voit souvent le jeune baron au théâtre, où il se montre à une première loge ; on le voit plus souvent encore dans les concerts. Chacun sait qu'il est long, maigre comme un échalas, qu'il porte sur son visage jaune des cheveux crépus et une barbe noire, qu'il est toujours habillé selon le goût le plus bizarre des tailleurs anglais ; il parle plusieurs langues avec l'accent germanique , racle le violon, martèle le piano, forge de misérables vers, juge des beaux-arts sans goût et sans connaissance, affecte de faire de l'esprit dans sa sottise, tranche, décide; bref, il est, selon l'opinion de tous les gens sensés, un être insupportable. De plus, malgré sa grande fortune, il ne songe qu'à amasser de l'argent, et ceux même qui ont coutume de se prosterner devant les riches s'éloignent de lui.

Le conseiller fut, au premier moment, ébloui par le demi-million du neveu de Manassé ; mais bientôt il songea à tous les obstacles qui devaient rendre impossible l'union qu'on lui proposait.

« Mon cher Manassé, dit-il, vous oubliez que votre honorable neveu est de l'ancienne croyance, et que...

— Ah ! qu'importe ? répondit le juif ; mon neveu est amoureux de mademoiselle votre fille ; il veut la rendre heureuse, et quelques gouttes d'eau à recevoir ne l'effrayeront pas. Pensez à cette affaire , monsieur le conseiller ; dans quelques jours je reviendrai avec mon petit baron vous demander une réponse décisive. »

Manassé se retira.

Le conseiller continua ses réflexions ; mais, malgré son avarice et la faiblesse de son caractère, il ne pouvait se décider à unir sa fille avec ce juif repoussant. Dans un accès de loyauté, il résolut de tenir parole à son vieux camarade.

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