CHAPITRE m
Lorsque celui qui aime a entrevu un rayon d*espoir, ce ayon suffit souvent pour lui donner des rêves d^or pendant des jours, des mois entiers. C'était ce qui arrivait à Antonio ; il ne pouvait revenir de Témotion qu'il avait éprouvée en se trouvant face à face avec Annonziata. La vieille mendiante le blâmait cependant beaucoup de s'être ainsi exposé, et parlait sans cesse de dangers inutiles et de folles tentatives. Un jour elle arriva d'un air joyeux et léger; elle riait, sautillait, et, sans répondre aux questions d'Antonio, elle alluma du feu dans la cheminée, jê!a dans un vase toute sorte d'ingrédients, dont elle composa une espèce de baume, puis s'éloigna avec un éclat de rire.
Le même soir elle reparut haletante, fatiguée, et, se jetant sur un fauteuil, elle dit après un instant de repos : « Devine, mon cher entant, d'où je viens? »
Antonio, saisi d'une pensée subite, la regarda fixement.
« Eh bien ! reprit la vieille, je viens de la voir cette douce colombe, cette belle Annonziata.
— N'achève pas de me rendre fou, s'écria Antonio.
— Comment donc ! reprit la vieille, je pense toujours à toi, mon cher Tonino. Ce matin, en passant devant le péristyle du palais, j'entendis le peuple parler de l'accident arrivé à la dogaresse; je demandai quel était cet accident^ et un gros garçon, appuyé contre une colonne, me répondit en riant : « Un scorpion lui a piqué le doigt, et le signor < doctor Basseggio, appelé à porter remède à cette blessure, parle de couper la main de la dogaresse.» Au même instant une grande rumeur se tait entendre sur l'escalier, un petit homme poussé par les gardes roule comme une boule du haut des degrés en criant et se lamentant. Le peuple s'assemble autour de lui en riant, tandis que le petit homme essaye de se relever. Alors celui qui m'avait parlé prend par le bras ce singulier personnage, qui n'était autre que le docteur, et Temmène vers le canaL où il s'embarque avec
lui dans une gondole. Je devinai que le doge avait ainsi chassé le docteur au moment où celui-ci osa parler de couper la main d'Annonziata. Je me hâtai de revenir au logis, je préparai mon baume, et je retournai au palais. J'étais là ^ur Tescalier, lorsque le doge, entrant dans un autre appartement, m'aperçut. « Que veut cette vieille femme? » s'écria-t-il. Je m'inclinai jusqu'à terre, et je lui répondis que j'avais un moyen sur de guérir promptement la dogaresse. Il me regarda fixement, passa sa main sur sa barbe grise, puis, me prenant par les épaules, me jeta dans la chambre d'Annonziata. Ah ! Tonino, elle était là, cette douce^nfant, étendue sur sa couche, le visage pâle, pleurant, soupirant, et s'écriant d'une voix plaintive : « Le poison circulera-t-il dans tous mes membres? » Je m'approchai d'ell-e, j'enlevai l'emplâtre de l'ignorant docteur. 0 Dieu du ciel ! la jolie petite main ! J'y applique mon baume, il agit immédiatement. « Je me sens mieux, bi( mieux, » dit la douce enfant, et Marino s'écrie : « Mille sequins pour toi, vieille, si tu sauves la dogaresseî » et il quitte la chambre. J'étais là depuis trois heures, tenant cette petite main dans la mienne et la frottant doucement. Annonziata, qui s'était assoupie, se réveille et ne sent plir aucune douleur; elle me regarde d'un air joyeux, et nu je lui dis : « Noble dame, vous avez, vous aussi, sauvé ii ;
enfant d'une morsure venimeuse » Que n'as-tu w
ïonino, la rougeur subite qui, à ces mots, colora se ; visage, et l'éclair de ses yeux î
«Ah! oui, me répondit-elle ; j'étais bien jeune alor et je me trouvais dans la maison de campagne de moi père. Qiiel charmant enfant que celui-là ! Souvent je pens à lui, et, depuis le jour où je l'ai rencontré, il me sembl< que je n'ai plus eu aucun bonheur. »
» Alors je me mis à parler de toi : je lui disque tu étais à Venise; que tu portais au fond de ton cœur l'impression de ce moment; que, pour voir encore une fois l'ange qui t'avait sauvé, tu avais exposé ta vie, tu avais voulu toimêrae lui présenter le touquet de fleurs du jeudi gras.
MARINO FâLIERI. 407
a Ah! s'écria-t-elle, je l'ai deviné, je l'ai reconnu; lorsqu'il portait ma main à ses lèvres, lorsqu'il prononçait mon nom, j'éprouvais une émotion étrange, une émotion pleine de joie et de tristesse. Amène-le ici, amène-le moi, ce cher enfant. »
A ces mots, Antonio se jeta à genoux, et dit dans une sorte d'égarement : « Dieu du ciel î à présent, préservemoi de la mort jusqu'à ce que je l'aie revue, jusqu'à ce que je Taie serrée sur mon cœur. »
Il voulait que la vieille le conduisit dès le lendemain au palais du doge; mais elle s'y refusa en alléguant que, depuis que la dogaresse était malade, Falieri ne la quittait presque pas un instant.
Plusieurs jours s'étant passés; la dogaresse était complètement guérie, mais Antonio ne pouvait encore la voir ; la vieille employait tous les moyens possibles pour le consoler et lui donner de la patience. Agité par ses désirs impétueux, Antonio errait de côté et d'autre sur les places publiques, et se rapprochait involontairement du palais de Falieri. Un matin il aperçut près de ce palais Piétro appuyé sur une rame peinte de diverses couleurs ; sa gondole se balançait sur le canal; elle était petite, mais couverte d'une tente élégante, ornée de sculptures; elle portait le pavillon vénitien et ressemblait au Bucentaure.
c( Ah ! signor Antonio, s'écria son ancien camarade en l'apercevant, soyez mille fois le bienvenu, vos sequins m'ont amené le bonheur. »
Antonio l'interrogea d'un air distrait, et apprit que Piétro conduisait presque chaque soir daus sa gondole le doge et la dogaresse à une maison de campagne non loin dc Venise.
a Camarade, dit Antonio, veux-tu gagner dix sequina et plus encore si tu l'exiges? Laisse-moi prendre ta place et ramer. »
Piétro répondit que c'était impossible, que le doge ne voulait se fier qu'à lui seul ; mais Antonio insista avec tant de violence, que le gondolier fut forcé de céder.
i08 CONTES FANTASTIQUES.
Le jeune amoureux s'éloigna aussitôt j puis revint avec un mauvais habit de matelot. Le doge arriva un instant après^ conduisant la dogaresse, revêtue d'un magnifique costume. « Qui est cet étranger? » dit-il avec colère en s'adressant à Piétro. Celui-ci affirma qu'il avait absolument besoin d'un compagnon pour l'aider à ramer; et, après ses protestations réitérées^, il obtint enfin la permission d'emmener Antonio avec lui.
Souvent, dans une exaltation extrême,, l'esprit, fortifié par la béatitude même qu'il éprouve, se contient et réprime les mouvements impétueux auxquels il serait tenté de s'abandonner. Ainsi Antonio, assis près de la belle Annonziata, eftleurant le bord de ses vêtements, se domina luimême et se mit à ramer de toutes ses forces, ne jetant que de temps à autre un regard fugitif sur celle qu'il aimait.
Le vieux Falieri pressait entre ses mains la petite main de sa belle épouse, enlaçait son bras autour de sa taille élégante, et riait et plaisantait gaîment. Au milieu du golfe, à l'endroit d'où l'on découvrait dans toute sa magnificence la place Saint-Marc et la ville de Venise, le doge, relevant la tête et promenant autour de lui un regard orgueilleux, dit à Annonziata : « Eh bien ! ma chère enfant, n'est-il pas beau de voguer sur la mer avec le seigneur, avec répoux de la mer? Mai« ne sois point jalouse de cette épouse qui nous porte humblement sur son dos. Entendstu le doux murmure des vagues? Ne sont-ce pas des paroles d'amour qu'elle adresse à celui qui est son maître? Toi, tu portes mon anneau à ton doigt, et cette autre épouse conserve dans son lit humide l'anneau de fiançailles que je lui ai donné.
— Ah ! mon noble seigneur, répondit Annonziata, je frissonne en songeant que vous êtes fiancé avec ces vagues trompeuses, avec ce fier et terrible élément.
— N'aie nulle inquiétude, reprit Falieri en souriant et en passant la main sur sa barbe; il est plus doux de reposer dans tes bras que dans le sein glacial de cette mer ;
mais c'est une belle chose que de voguer sur ces vagues avec le maître de cette mer. »
Au moment où le doge parlait ainsi, on entendit une musique qui raisonnait dans le lointain. Une voix d'homme, pure et harmonieuse, retentit au milieu des gémissements du golfe, et chanta ces mots :
Ah ! senza amare Andare sul mare Col sposo del' maro '
Non puo consolare.
D'autres voix s'associèrent à celle-ci, et répétèrent ces mêmes mots jusqu'à ce que le chant expirât peu à peu.
Falieri semblait ne pas entendre ce concert ; il expliquait à la dogaresse le symbole représenté par les fiançailles du doge avec la mer, il parlait des victoires de la république, de la conquête de Tlstrie et de la Dalmatie sous le gouvernement de Pierre Urscolus II, et disait comment ^ette conquête avait donné lieu à la solennelle cérémonie iiù Bucentaure. Tandis qu'il poursuivait ainsi son long récit, la dogaresse était toute entière absorbée par la musique qu'elle venait d'entendre. Lorsque le chant cessa de retentir à son oreille, elle promena autour d'elle des regards étonnés comme si elle sortait d'un rêve profond, comme si elle cherchait à distinguer encore des images qu'elle n'avait fait qu'entrevoir; puis elle murmura à voix basse : Senza amare, senza amare, non pua consolare, et des larmes brillèrent dans ses yeux, et un soupir pénible s'échappa de sa poitrine.
Falieri continuait paisiblement son récit sans s'aperce- ,voir du trouble de la dogaresse, qui restait silencieuse, et paraissait étrangère à tout ce qu'il lui disait. Arrivé devant sa maison de San-Giorgio-Maggiore, il donna le bras à sa belle épouse pour sortir de la barque. Un jeune homme, portant le costume de marin, sonna d'une trompe qui avait la forme d'une coquille, et qui retentit
as
au loin. A ce signal, une autre gondolle s^approcha; une femme et un homme portant un parasol s'avancèrent près du doge, et le conduisirent avec Annonziata au palais. La seconde nacelle aborda au rivage; Marino Bodoeri en sortit avec plusieurs personnes, parmi lesquelles se trouvaient des marchands^ des artistes et des gens du peuple, et il suivit avec eux le doge.