DE LA LOGE DES ÉTRANGERS, N
Je me sentais à Tétroit, et la chaleur était extrême dans ma chambre. A minuit je crus entendre prononcer mon nom près de la porte tapissée. « Qui m'empêche, me dis-je, de visiter encore une fois le lieu où il m'est arrivé cette singulière aventure ? Peut-être la reverrai-je celle qui occupe ma pensée. Il m'est facile de porter là une petite table, deux flambeaux , un écritoire. » Le garçon vient me servir le punch que j'ai demandé. Il trouve ma chambre vide, la porte tapissée ouverte ; il me suit dans la loge et me jette un regard équivoque. A un signe que je lui adresse, il pose le bol sur la table, et s'éloigne en me regardant encore, une question sur les lèvres. Je m'appuie sur le bord de la loge, et je contemple cette salle déserte, dont l'architecture, éclairée à demi par mes deux flambeaux, présente des reflets étranges et des ombres fantastiques. Le vent agite le rideau de la scène. » S'il allait se lever, me dis-je, si Dona Anna m'apparaissait encore dans sa terrible
agitation Dona Anna ! » Mon cri se perd dans les
profondeurs de la salle ; mais il éveille Içs instruments de l'orchestre ; un son vague en sort ; il me semble que j'entends murmurer ce nom chéri. Je ne puis me défendre d'une terreur secrète; mais elle produit sur moi une agréable émotion.
Je me maîtrise enfin, et me voilà disposé, cher Théodore, à t'indiquer du moins ce que je crois saisir dans le chef-d'œuvre du grand maître et dans sa profonde conception. Le poëte seul comprend ; l'âme idéale peut seule pénétrer dans la nature idéale ; l'esprit poétique qui a reçu la consécration dans le temple peut seule comprendre les
accents de l'enthousiasme. Si Ton considère le poëme de Don Juan sans y chercher une profonde signification, si Ton ne s'attache qu'au roman même qui en est le sujet, on conçoit à peine comment Mozart a pu rêver et composer sur ce motif une telle musique.
Un bon vivant, qui aime outre mesure le vin et les filles, qui invite de propos délibéré à sa table la statue de pierre du vieillard qu'il a tué en défendant sa propre vie, en vérité, il n'y a rien là de très-poétique, et, à parler franchement, un pareil homme ne mérite pas que les puissances infernales se donnent la peine de venir le chercher ; il ne mérite pas que la statue de pierre reprenne la vie et le mouvement, et descende de son cheval pour inviter ce pécheur à la pénitence, et que le diable dépêche ses meilleurs satellites pour le transporter dans l'autre m.onde.
Tu peux me croire, Théodore, la nature traita Don Juan comme un de ses enfants privilégiés; elle lui donna tout ce qui élève l'homme au-dessus du vulgaire, au-dessus des labeurs, des calculs insipides, et le rapprocha de l'essence divine; elle le destina à vaincre, à dominer; elle lui donna une forte et majestueuse stature , un visage animé par l'étincelle d'un feu céleste , une âme profonde , une vive et rapide intelligence ; mais c'est une des suites affreuses de la tache originelle, que le démon conserve la puissance de leurrer l'homme par les efforts qu'il fait pour atteindre l'infini, de lui tendre un piège funeste dans le sentiment môme de sa nature divine. Cette lutte du principe céleste et diabolique enfante la passion terrestre , et c'est la victoire dans cette lutte qui conduit à une vie surnaturelle. L'organisation physique et morale de Don Juan enflamma son ambition, et le désir insatiable, produit par l'ardeur de son sang, le lança à la recherche de toutes les joies passagères dans lesquelles il attendait en vain une complète satisfaction.
Rien en ce monde n'exalte autant l'homme que l'amour. C'est l'amour qui, par son influence mystérieuse et puis-
santé, éclaire et trouble les éléments de notre nature. Peut-on s'étonner que Don Juan ait eu Tespoir d'apaiser par Tamour les désirs qui Tagitaient, et que le diable ait pris ce moyen pour Tenlacer dans ses réseaux? C'est lui qui donna à Don Juan la pensée que par l'amour^ par la jouissance des t'enunes, il trouverait sur cette terre la réalisation des promesses célestes que nous portons dans notre âme, et de cette aspiration infinie qui nous met en rapport immédiat avec les régions supérieures. Courant sans relâche de beautés en beautés, jouissant de leurs charmes jusqu'à l'ivresse et jusqu'à la satiété , se croyant toujours trompé dans ses choix, et toujours espérant atteindre l'idéal de son bonheur. Don Juan devait entin se trouver fatigué de la vie réelle, et, comme il méprisait les hommes, il s'irrita enfin contre toutes les apparitions qu'il avait invoquées, et dont il était devenu le vain jouet. Chaque femme qu'il possédait ne fut plus pour lui une joie sensuelle, mais l'objet d'une insulte effrénée à la nature humaine et à son créateur. Un amer dédain des points de vue ordinaires de la vie, au-dessus desquels il se sentait élevé, la dérision que lui inspirait le bonheur des idées bourgeoises, le portèrent à se faire un jeu cruel des douces et plaintives créatures, et à perdre sans pitié tout ce dont il se raillait. Chaque fois qu'il enlevait une fiancée chérie, chaque fois qu'il brisait^ par la violence la félicité de deux amants, il remportait un triomphe éclatant s|ir cette puissance ennemie qui l'emportait hors des limites étroites de la vie ordinaire, sur la nature et sur le créateur. Il voulait s'élancer plus loin encore hors de ses limites, et, cette fois, il devait tomber dans l'abîme. L'enlèvement de Dona Anna, avec les circonstances qui l'accompagnèrent, fut la plus haute tentative qu'il ait osé.
Dona Anna est, par les dons les plus brillants de la nature, placée comme contraste en face de Don Juan. De même que Don Juan est primitivement un homme d'une beauté et d'une force merveilleuse, Dona Anna est une femme divine, dont l'âme pure échappe à la puissance du
diable. Les démons ne pouvaient atteindre qu'à sa vie terrestre, et lorsqu'une fois sa perte est consommée, la vengeance du ciel doit s'accomplir.
Don Juan invite en raillant à son joyeux festin le vieillard qu'il a égorgé, et ce vieillard ne dédaigne pas de revenir à lui de l'autre monde, et de l'appeler au repentir. Mais déjà le cœur de Don Juan est tellement perdu, que la béatitude du ciel ne peut lui donner un rayon d'espérance et le sentiment d'une meilleure vie.
Comme je te l'ai déjà dit, Dona Anna est placée comme contraste en face de Don Juan. Elle était destinée à faire reconnaître à Don Juan la puissance d'une nature divine, à l'arracher au désespoir de ses vains efforts. Il l'a vue trop tard, il l'a vue à l'heure du crime, et il n'éprouve que la pensée diabolique de la perdre. Elle n'est pas sauvée. Lorsqu'il paraît, le crime est accompli ; elle a senti éclater dans son cœur le feu de la sensualité, l'ardeur de l'enfer, et toute résistance lui était impossible. Don Juan seul pouvait produire en elle cet égarement voluptueux avec lequel elle se jeta dans ses bras et succomba aux ruses des démons. Lorsqu'il s'éloigne, elle ressent toutes les angoisses de sa chute. La mort de son père, tué par la main de Don Juan, W)n alliance avec le froid et vulgaire Don Octavio qu'elle croyait aimer, l'ardeur de la passion qui la dévore, puis l'élan impétueux de la haine, tout se réunit pour la torturer. Elle sent que la perte de Don Juan peut seule lui rendre quelque repos; mais, pour elle, ce repos sera la mort. Elle excite sans cesse son indolent fiancé à la vengeance; elle poursuit elle-même l'infidèle, et lorsqu'elle le voit emporté parles puissances souterraines, elle redevient plus calme; seulement elle ne peut céder au désir impatient de son époux ; elle lui dit : Lascia, 6 caro, un anno encora, allô sfogo del cor miol Elle ne survivra pas à cette année. Don Octavio ne serrera jamais sur son sein celle qu'une pieuse pensée a sauvée des grifies de Satan.
Ah î comme je ressentais vivement au fond de l'âme toutes ces émotions dans les accords déchirants du pre-
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mier récitatif et le récit de la surprise nocturne. La scène même de Doua Anna au deuxième acte : Crudete, (\m, considérée superficiellement, semble ne se rapporter qu'à Octavio, présente, dans des accords secrefs, dans de merveilleux élans, toute Tagitation de son âme. Quelle pensée saisissante dans ces mots, que le poëte a écrits peut-être sans en comprendre la portée :
Forse un giorno il cielo encora sentira Ijeta di met
Deux heures sonnent, un souffle électrique glisse sur moi; je sens Todeur des doux parfums italiens qui me firent reconnaître hier la présence de ma voisine. J'éprouve un sentiment de bonheur que je ne pourrais exprimer que par des sons harmonieux : le vent souffle plus fort dans la salle, des cordes du piano de Torchestre murmurent. Dieu! il me semble entendre la voix d'Anna portée sur les ailes d'un orchestre aérien ; il me semble l'entendre chanter : JSon mi dir beil' idol mio. Ouvre-toi, contrée lointaine et inconnue, royaume des âmes, paradis splendide, où une Idouleur céleste et indicible accomplit, comme une joie infinie, pour les cœurs enchantés toutes les promesses de ce monde. Laisse-moi entrer dans le cercle de tes sublimes
pparitions. Puissent les Songes que tu envoies à l'homme, tantôt comme des objets de terreur, tantôt comme des messagers de paix, conduire mon esprit vers les régions éthérées quand le sommeil retient mon corps sous des
iens de plomb !