‹ Contes françaisChapitre 17 sur 89 · L'HOMME DE FER · texte numérisé non relu

L'HOMME DE FER

(lorraine)

Dans un grand lac des Vosges vivait un géant redouté qu'on avait nommé l'Homme de Fer. Plusieurs fois de hardis chevaliers étaient partis pour le combattre, aucun d'eux n'était revenu; il leur était arrivé de même qu'aux soldats envoyés pour le faire prisonnier : l'Homme de Fer les avait précipités dans le lac et les y avait fait périr.

Le roi fit alors publier par tout le royaume qu'il donnerait sa fille et la moitié de son royaume à celui qui amènerait l'Homme de Fer prisonnier. Beaucoup encore essayèrent sans succès. Un jeune soldat ayant appris l'ordonnance du roi se présenta devant lui et lui demanda la permission de

quitter le régiment et d'aller s'éprouver contre le géant.

a Tu n'y peux songer, dit le rot. Tous mes chevaliers sont morts en essayant de lutter contre l'Homme de Fer, et tu n'as pas et leur force et leur courage.

— Laissez-moi faire, et je vous amènerai bientôt le géant. En attendant, faites construire une grande voiture tout en fer; f en aurai bientôt besoin. »

Le roi le laissa faire, et le soldat partit emmenant avec lui son chien fidèle Boit-Tout, présent de la fée sa marraine.

Dès que l'homme -et le chien furent près du lac, le soldat fît un signe à son chien, qui se mit en devoir de boire toute l'eau et de le mettre à sec. Ce fut bientôt fait. Au milieu du lac était le palais de l'Homme de Fer. Le soldat s'en approcha sans bruit, y pénétra et y trouva endormi le géant qui se croyait en sûreté sans doute.

Sans le réveiller, le soldat le lia solidement avec des cordes toutes neuves; puis il plaça Boit-Tout auprès du géant en lui recoin* mandant de faire bonne garde, et il s'en alla à la ville.

« Eh bien ! lui dit le roi, te voilà revenu. M'amènes-tu l'Homme de Fer?

— Pas encore, mais ce ne tardera guère. Je viens chercher la voiture.

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— Elle est prête ; demande-la à mon forgeron. »

Le soldat s'en alla avec la voiture retrouver le géant et son chien Boit-Tout. À une lieue du lac, on entendait les cris de rage du prisonnier.

Sans s'en inquiéter r le soldat le fit monter dans la voiture, en le menaçant de le faire déchirer par son chien, puis il revint au palais du roi.

Le géant fut enfermé dans une grande cage de fer et promené par tout le royaume; puis on le plaça, toujours dans la cage, au milieu de la grande cour du palais. Le soldat venait à peine de se marier avec la princesse que le vieux roi mourut et ce fut lui qui le remplaça. Il eut deux enfants, un petit garçon et une petite fille, qui furent élevés au château et qui bien souvent allaient se jouer auprès de l'Homme de Fer, qui semblait les aimer beaucoup.

Un jour, le petit prince jouait aux billes avec sa sœur dans le jardin du palais. Une bille roula dans la cage du géant.

« Bon géant, bon géant, rends-moi ma bille!

dit l'enfant.

— Non, non, tu ne l'auras plus.

— Tu es bien méchant aujourd'hui ; rends-moi ma bille.

— Je te la rendrai si tu m'ouvres la porte de ma cage.

— Je n'ai pas la clef, je ne puis t'ouvrir.

— Va dans la chambre de ta mère sans en rien dire; tu trouveras la clef sous l'oreiller. »

Le prince courut dans la chambre de sa mère et rapporta la clef au géant qui n'eut rien de plus pressé que d'ouvrir la porte et de s'enfuir dans son lac en emportant avec lui le fils du roi.

On juge de la consternation du roi et de la reine, qui ne tardèrent pas à mourir de douleur. La petite fille fut proclamée reine et gouverna avec l'aide de ses ministres. Mais on ne put retrouver le prince son frère.

L'Homme de Fer n'avait emporté l'enfant que parce qu'il l'aimait beaucoup et qu'il voulait lui enseigner tous les tours des sorciers et des géants. Dans son palais sous l'eau, il lui apprit à connaître l'avenir, à jeter les sorts, à les conjurer, à voyager rapide comme l'éclair à travers l'espace; enfin il lui indiqua tous ses secrets. Le géant faisait toutes les volontés de son fils adoptif, mais jamais il ne lui permettait de sortir seul un instant dans la forêt.

Un jour qu'ils chassaient tous deux, ils passèrent près d'une fontaine où le jeune homme voulut se baigner.

« Cette fontaine est une source merveilleuse, lui dit le géant. Je te défends de jamais t'y baigner; il pourrait t'en arriver de grands malheurs! »

Pendant plusieurs jours, l'enfant se demanda

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quelle pouvait être la vertu de cette source, et finit par aller s'y baigner un soir que l'Homme de Ker s'était endormi plus tôt que de coutume.

Il y eut à peine plongé, que ses cheveux étaient devenus des cheveux en or et que sur son front parut une magnifique étoile aussi d'or pur.

En ce moment arrivait le géant qui s'était aperçu de l'absence de son petit protégé. Il entra dans une violente colère en voyant le peu de cas que ce dernier avait fait de sa défense.

a Tu m'as désobéi, enfant ; jamais tu ne pourras connaître Tunique secret que j'avais encore à te dévoiler : celui d'une vie sans fin, longue comme l'éternité. Ne pouvant faire de toi un être parfait, laisse-moi ici. Je n'userai point de ma science et je me laisserai mourir. Adieu! »

Le jeune homme, tout ému , quitta le bon géant. Mais celui-ci le rappela.

«c Si jamais tu as besoin de moi, viens me trouver. Je ferai pour toi ce que tu me demanderas. »

Puis le géant se retira dans son palais du lac, et le jeune prince se rendit près de la ville, chez le jardinier de sa sœur. On le prit comme domestique et le lendemain on le chargea de porter au palais un magnifique bouquet. La reine crut le reconnaître, mais il s'enfuit sans qu'on pût le retenir.

La fille du roi fit annoncer qu'une grande fête serait donnée dans la cour du palais, à l'occasion

de sa naissance, et que des prix seraient décernés aux meilleurs cavaliers de tous pays qui honoreraient la fête de leur présence. On en parla chez le jardinier, et le petit domestique aux cheveux d'or s'en vint trouver l'Homme de Fer.

Au bord du lac, il l'appela.

« Que veux-tu de moi ? dit le géant.

— C'est demain grande fête au palais et je voudrais une armure d'argent et un cheval rapide comme le vent.

— C'est bien. »

L'Homme de Fer frappa du pied et un cheval superbement harnaché sortit de terre. Sur son dos était l'armure précieuse. L'ayant revêtue, le prince sauta en selle, remercia l'Homme de Fer et retourna près de la ville dans une maison abandonnée où il passa la nuit.

Grand fut l'étonnement des invités quand le lendemain le jeune cavalier à l'armure d'argent se présenta dans la cour du palais pour y disputer les prix.

Le jeune prince les gagna tous les uns après les autres; puis la reine arriva et du haut de son trône jeta aux cavaliers des pommes d'or que les plus agiles devaient saisir. Son frère les eut toutes.

u Comme il ressemble à mon frère! » se dit la reine.

Et elle donna l'ordre à ses gardes de lui amener

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le cavalier. Mais ils ne purent le saisir et il disparut en un clin d'œil.

A une autre fête qui eut lieu huit jours après, le même chevalier revint couvert d'une armure d'or. On ne put encore l'arrêter et il échappa aux gardes de la cour.

Une troisième fête fut annoncée. Le jardinier s'en alla encore au palais du géant.

a Viens me trouver, lui dit l'Homme de Fer.

Je vais bientôt mourir. »

Le jeune homme traversa le lac et entra dans la chambre du géant qui se mourrait de vieillesse.

« Que veux-tu ?

— Une armure d'un seul diamant et un cheval rapide comme l'éclair.

— Voici l'armure; mais pour le cheval, il ne m'en reste qu'un seul et il est boiteux. Prends-le tout de même. »

L'Homme de Fer mourut presque aussitôt, et dès que le prince aux cheveux d'or fut sorti du lac, un grand bruit se fît entendre, et lac et palais disparurent ; et à la place s'éleva une forêt aux arbres gigantesques.

Le jour suivant, le chevalier inconnu battit tous ses rivaux ; mais quand il voulut s'enfuir, le cheval boiteux ne put le faire échapper assez vite et les gardes de la reine le firent prisonnier.

On l'amena devant sa sœur qui le reconnut

aussitôt. Ils s'embrassèrent et se racontèrent ce qui était arrivé depuis le jour où l'Homme de Fer avait disparu.

Puis durant trois mois on ne cessa de boire, de danser et de chanter par tout le royaume en réjouissance du retour du prince aux cheveux d'or qui toute sa vie se fit aimer pour sa sagesse et respecter de ses voisins par la science merveilleuse qu'il avait reçue du géant du lac.

(Conté en 1882 par M m * F Charpentier, de Vacqueville [Meurthe-et-Moselle.])

(canada)

Un pauvre homme mourut laissant trois fils.

Au retour de l'enterrement, l'aîné parla à ses deux frères et leur dit :

a Nous sommes trop pauvres ici, partons pour chercher la fortune.

— Non, pas tous les trois, dit le second; mais pars le premier, Si tu la trouves sur ton chemin, tu reviendras vivre avec nous au village.

— Tu as raison, reprit le premier. Je m'en vais prendre la grande route et j'irai s'il le faut jusqu'au bout du monde. Voici un verre plein d'eau limpide: tant que je serai heureux dans ma route, le liquide restera clair, mais s'il m'arrive un accident, il deviendra trouble, et si je meurs l'eau

sera toute noire. Alors Jacques partira à ma recherche. »

Le jeune homme prit un pain noir dans la huche et, un gros bâton d'épine noire à la main, partit à la recherche de la fortune.

Chaque jour les deux frères regardaient le verre d'eau et toujours le liquide était limpide Mais un matin, Jacques poussa nn cri d'effroi : l'eau était toute trouble et semblait presque noire.

« Viens vite, André, cria-t-il; un grand malheur est arrivé à notre frère Antoine. »

André, le cadet accourut.

a Vois- tu, frère? vois-tu? Il me faut partir à l'instant au secours d'Antoine. Prends cet autre verre d'eau et observe-le bien chaque jour. S'il m'arrive malheur, tu te hâteras de prendre la grande route et d'aller à notre recherche. «

Jacques se munit d'un pain noir, prit son bâton de voyage et dit adieu à son frère.

Quinze jours après son départ, l'eau du verre devint toute trouble, aussi trouble que celle du premier vase.

« Jacques est aussi en danger, se dit le cadet resté à la maison. Je pars au secours de mes deux frères. »

Et il fit comme il avait pensé. Un gros pain noir dans son bissac, le bâton d'épine noire à la main, il prit la grande route et marcha toujours droit devant lui.

Le premier jour, il rencontra les gens d'une noce qui accompagnaient les mariés au village voisin.

a Mettez-vous avec nous, jeune homme, et venez dîner avec les invités! lui dit-on.

— Tout de même; je vous remercie. »

André suivit la noce et dîna avec les mariés.

« Que voulez-vous que nous vous donnions en souvenir de ce jour? demandèrent les épousés.

— Oh! peu de chose, donnez-moi un bon bout de corde.

— Un bout de corde ! mais vous plaisantez.

— Pas du tout. Je ne veux que cela. »

On alla lui chercher un bout de corde et on le lui donna.

André dit adieu aux gens de la noce et continua son chemin.

Le lendemain, comme il arrivait auprès d'un village, il rencontra une autre noce.

c Venez avec nous, lui dit-on ; un étranger porte bonheur aux nouveaux mariés; vous nous direz des chansons. »

André suivit les invités et dîna encore avec eux.

Quand le repas fut achevé on lui demanda :

a Que voulez-vous accepter en souvenir de ce jour, jeune étranger ?

— Peu de chose; seulement cette serviette trouée.

— Voyons jeune homme, soyez plus sérieux et dites ce que vous désirez.

— Je l'ai dit, cette serviette trouée.

— Alors, prenez-la et puisse-t-elle vous porter bonheur! »

Voilà encore une fois André en route.

Une troisième noce le retrouva le jour après.

a Etranger, venez-vous au village avec nous?

Vous prendrez votre part de la fête. »

André les suivit et, le dîner achevé, demanda comme seul souvenir un bout de chandelle d'un sou qu'il avait vu sur la cheminée. On lui offrit de l'argent, mais il persista à ne prendre que la chandelle.

Durant toute une semaine, André ne rencontra personne à qui parler. La nuit venue il couchait dans les granges abandonnées, cassait une croûte et repartait de grand matin.

Mais un beau jour, il trouva sur son chemin un vieux cheval gris tout boiteux qui semblait n'appartenir à personne.

« Tiens, un cheval que le bon Dieu m'envoie!

pensa- t-il. La bête ne se vendrait pas bien cher au marché, mais qu'importe. Ce cheval sera bien assez fort pour me porter, et s'il ne sait pas trotter, il marchera. »

André s'approcha du vieux cheval, le caressa et se prépara à l'enfourcher.

« Tu veux bien me porter ? dit-il.

LE GHEVAL ENCHANTÉ 55

— Certainement, répondit ranimai. Tu es à la recherche de tes frères à ce que j'ai entendu dire. Suis mes conseils de point en point et tu les retrouveras.

— Mais qui es-tu donc? Je ne savais pas que les chevaux parlaient.

— Pour le moment je ne puis te dire qui je suis Tu le sauras plus tard. Apprends seulement que je suis un cheval enchanté et que, si tu veux que pareille chose ne t'arrive, il te faut beaucoup de prudence et de malice. D'abord je dois l'avertir que tout à l'heure tu arriveras devant le palais qu'habitent de méchantes fées. Elles t'engageront à manger et à boire avec elles; mais n'accepte rien 'Ai t'en arriverait malheur.»

Le jeune homme remercia le cheval et après l'avoir enfourché, continua son chemin. Il arriva devant un château magnifique tout couvert de tuiles d'or. Des fées, toutes plus belles les unes que les autres, parurent aussitôt et l'engagèrent à entrer et à se reposer.

a Tu peux accepter leur invitation, mais pas le repas qu'on t'offrira, souffla l'animal à son maître. »

André mit pied à terre et suivit les fées.

« Tu vas dîner avec nous, dirent ces dernières.

— Vous êtes bien aimables, mais j'ai dîné tout à l'heure et je n'ai pas faim.

— Alors tu accepteras bien un verre de ce bon vin.

— Pas davantage; car, passant près d'une fontaine dans la forêt voisine, j'ai bu à ma soif. »

Les fées virent bien que quelqu'un avait prévenu le jeune homme. Alors, furieuses, elles se jetèrent sur lui et sortirent pour le pendre devant la grille du château. Là, les méchantes fées s'aperçurent qu'elles n'avaient pas de corde. Comment faire? pensaient-elles. Tout à coup, Tune des femmes vit un bout de corde sortant de la poche d'André, et ses compagnes eurent bientôt fait de suspendre à un grand arbre le malheureux jeune homme. Puis, elles rentrèrent au château, fort joyeuses de s'être débarrassées d'André. A peine elles étaient parties que la corde se mit à s'allonger, à s'allonger et à déposer sans aucun mal le pendu sur le sol.

a Vite, coupe la corde, dit le cheval gris à son cavalier. Tu es bien heureux d'avoir de la corde magique; sans cela, je n'aurais rien pu pour toi. »

André coupa la corde et demanda ce qu'il fallait faire.

«c Tu vois le jardin des fées. Dans le jardin est un parterre, dans le parterre est un arbre, sur l'arbre il y a trois branches, sur une branche il y a trois pommes d'or. Vole au jardin et emporte les trois fruits merveilleux. Hâte-toi, car les fées pourraient te voir et tu serais perdu. »

LE CHEVAL ENCHANTÉ bj

André courut à l'endroit indiqué, trouva le parterre, dans le parterre il vit un arbre et sur cet arbre les trois pommes d'or qu'il cueillit. Puis il revint auprès de son cheval.

« C'est bien, dit ce dernier. Commence par détruire le château de ces méchantes fées.

— Et comment ferai-je?

— Prends une des pommes d'or et jette-la sur les tuiles d'or du toit. »

André lança une pomme et aussitôt le palais des fées s'engloutit avec ses habitants.

Quelques-unes pourtant qui revenaient du bois d'à côté, ne périrent point, et voyant un cheval et son cavalier s'enfuir dans le lointain, se lancèrent à leur poursuite. Les fées allaient vite, bien plus vite que le cheval boiteux, et André allait être rejoint quand un grand lac se présenta devant les fugitifs.

« Nous sommes perdus l s'écria le jeune homme.

— Pas encore, dit le cheval. Jette l'une de tes pommes d'or dans le lac et les fées ne nous rejoindront pas. »

Dès que le fruit merveilleux eut touché l'eau du lac, celui-ci disparut et fut remplacé par une plaine toute couverte de moissons. Mais lorsque le cheval boiteux eut traversé cette plaine, le lac se reforma aussi rapidement qu'il avait disparu. Les fées accouraient lancées de toutes leurs for-

ces et elles se noyèrent toutes, à l'exception d'une seule qui les suivait d'assez loin.

Le lendemain matin, le jeune homme arriva devant le château du roi du pays. A la porte, une superbe jeune fille était enterrée dans le sable et sa tête seule se montrait au-dessus du sol.

a Par quel charme êtes- vous ainsi condamnée à rester en cet endroit? demanda le voyageur.

— C'est la reine des fées qui m'a enchantée et quoi qu'ait pu faire le roi mon père, jamais on n'a pu me délivrer.

— Mais cette fée est morte, je l'ai fait mourir hier.

— Dites-vous vrai i alors vous êtes mon sauveur, car demain je pourrai sortir de ma fosse. »

Le jeune homme alla se coucher dans la forêt voisine et revint le lendemain à la porte du château. La jeune fille était à moitié sortie du trou.

«c Revenez demain, lui dit la princesse; je serai libre et vous direz au roi mon père que vous avez conjuré le sort des fées. Comme il a promis de me marier à mon libérateur, vous obtiendrez ma main. »

Encore une fois André coucha dans la forêt.

Mais le jour suivant, à son retour, la princesse avait disparu, et la fée qui seule ne s'était pas noyée dans le lac l'avait conduite au roi son père et lui avait dit que c'était elle-même qui l'avait délivrée.

a Puisque vous êtes une femme, vous vivrez au château et vous y serez la seule maîtresse après moi. »

La fée en profita pour dire aux gardes d'empêcher André d'entrer dans le palais. Quand le jeune homme se présenta, on le chassa honteusement en le traitant de fourbe et de menteur.

« Que vais-je faire maintenant? demanda-t-il à son vieux cheval boiteux.

— Il te reste une pomme d'or, répondit ranimai. Lance ce fruit sur ce grand figuier. »

André le fit, et de la cime de l'arbre une hache d'or tomba.

« C'est bien; maintenant prends cette hache et coupe-moi la tête d'un seul coup.

— Mais...

— Point de mais, abats-moi la tête. »

Le jeune homme prit l'instrument et coupa la tête du vieux cheval. A l'instant le cheval disparut et à sa place Jacques et Antoine se montrèrent. Les trois aventuriers s'embrassèrent et les aînés racontèrent à André comment les fées les avaient enchantés et métamorphosés en cheval.

« Maintenant, dirent-ils, allons au château du roi.

— Que voulez-vous? dirent les gardes.

— Parler au roi dont nous avons sauvé la fille.

— Ah! encore ces imposteurs! s'écria le roi

ÔO CONTES FRANÇAIS

qui passait. Gardes, saisissez ces aventuriers et jetez-les dans la cave des lions affamés. »

Les gardes prirent les trois frères et les enfermèrent dans un grand souterrain avec des lions, des tigres, des ours et des serpents, mais ces féroces animaux se reculèrent pour faire place aux nouveaux arrivants , au lieu de se jeter sur eux.

Comme la cave était fort obscure, André prit la chandelle que les mariés lui avaient donnée autrefois et Talluma. Puis il tira sa serviette et aussitôt un dîner splendide se trouva servi et des tas de viande vinrent se placer devant chacun des animaux.

Pendant deux ans, gens et bêtes firent bon ménage; la chandelle ne s'usait point, à l'heure des repas, la serviette merveilleuse fournissait à chacun les mets les plus recherchés.

Au bout de ce temps, on amena un prisonnier dans le souterrain. Les gardes furent bien étonnés de trouver vivants les trois frères qu'on y avait enfermés autrefois. Le roi fui prévenu, et il parla de ce prodige à sa fille.

La princesse lui raconta tout ce qui s'était passé; la fée fut jetée aux bêtes féroces et dévorée à l'instant, et André se maria quinze jours après avec la fille du roi. Comme il avait fini par rencontrer la fortune, c'était suffisant pour ses frères Jacques et Antoine, qui se marièrent avec

des princesses, amies de leur belle-sœur. Us vécurent tous heureux et eurent de nombreux enfants.

(Conté en 1 88 3, par M. Adolphe Vautros, originaire du Canal a.)

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(berry)

Un paysan avait deux fils, l'un nommé Marchand et l'autre appelé Auguste. L'aîné, qui s'ennuyait fort au village, demanda un jour à son père la permission d'aller à la ville s'engager dans un régiment de dragons. Le père refusa d'abord et finit par donner son autorisation. Marchand s'en alla trouver le colonel des dragons du roi et s'engagea dans son régimenr. Le jeune homme avait emporté une bourse bien garnie ; mais au régiment l'argent eut bientôt disparu, et Marchand se trouva sans le sou.

a Mon brave homme de père, se dit-il, m'a promis à mon départ de m'envoyer cent francs

quand je serais sous-officier. Je vais lui écrire que j'ai obtenu ce grade et j'aurai de l'argent. »

Aussitôt fait que dit. Deux jours après, Marchand recevait la somme promise. La noce dura pendant huit jours; l'eau-de-vie était à bon marché, et Marchand put régaler tout le régiment des dragons du roi. Au bout du huitième jour, l'argent était dépensé et Marchand avait gagné trente jours de prison pour être rentré soûl au quartier.

Tout en faisant son temps de prison, Marchand songeait :

« Si j'écrivais à mon brave homme de père que je viens de passer général, il se laisserait bien encore attendrir et m'enverrait peut-être deux cents francs ! »

Et, en sortant de prison, Marchand n'eut rien de plus pressé que d'annoncer à son père qu'en récompense de ses services, le roi l'avait nommé général.

Au reçu de la nouvelle, le paysan courut ch,ez ses voisins :

« Mon fils est général! mon fils est général! Je vais lui envoyer trois cents francs ! »

Ce qui fut fait. On juge de la joie de Marchand. Tout un mois durant, le quartier fut en fête; les chefs de Marchand le laissaient faire parce qu'ils profitaient d'un petit verre par-ci par-là offert à la cantine par le soldat ; mais dès que Marchand

eut vidé son gousset, on l'envoya pour trois mois à la prison.

Pendant ce temps, le paysan ne recevait pas de nouvelles de son fils. S'ennuyant par trop, il prit ses souliers neufs, sa longue blouse bleue et son bâton de voyage et se rendit à la ville. Au quartier, il demanda le général Marchand.

u Inconnu! inconnu! .lui répondit-on partout.

— Mais enfin, le général Marchand, le jeune soldat Marchand qui s'est engagé il y a quelques mois dans les dragons du roi ! »

On finit par comprendre. Vous jugez d'ici de la colère du brave paysan.

a Ah ! c'est ainsi que tu te moques de moi !

dit-il à son fils. Eh bien ? Tu ne me reverras jamais. Reste au régiment tant que cela te fera plaisir et ne m'écris jamais. Je te défends de venir me voir. »

Et, furieux, il s'en alla.

Marchand avait fait ses trois mois de prison et il se demandait comment il allait pouvoir vivre sans prendre un verre de temps à autre, quand il lui arriva de nouvelles aventures.

La fille du roi, étant à la chasse avec son père, s'était égarée avec deux de ses écuyers; des brigands étaient survenus, avaient tué un écuyer et enlevé la princesse et son autre serviteur. Les brigands avaient une caverne dans la montagne voisine et ce fut là qu'ils conduisirent leurs deux

prisonniers. L'écuyer put s'échapper peu après et rapporter au roi la triste nouvelle. Une armé fut envoyée contre les brigands; mais ceux-ci cachés parmi les rochers avaient tué les soldats du roi et pas un n'était revenu.

Le roi fit alors publier par tous ses États qu'il donnerait la main de sa fille et la moitié du royaume à celui qui pourrait délivrer la princesse. Beaucoup se présentèrent, mais aucun ne réussit. Marchand l'ayant appris demanda un congé à son colonel et se rendit dans la forêt voisine delà caverne des brigands. Dans cette forêt, il rencontra un vieillard qui lui dit :

a Où vas-tu ainsi, Marchand ?

— Tiens, vous me connaissez donc ?

— Oui, oui. Où vas-tu par cette forêt i

— Vous m'avez l'air d'un brave homme et je puis me fier à vous. Je vais essayer de délivrer la fille du roi, que les voleurs tiennent prisonnière dans une grotte de la montagne voisine.

— C'est bien difficile ce que tu entreprends là, Marchand. Je veux t'aider en quelque chose.

Prends ces trois objets, ils te seront utiles. »

Et l'inconnu, qui n'était autre qu'un saint ermite, donna au jeune soldat une flûte qui mettait les diables en fuite, un manteau qui transportait où l'on désirait aller, et une baguette qui vous rendait aussi petit qu'on pouvait le souhaiter.

Marchand remercia l'ermite et sur l'assurance de

ce dernier que les voleurs étaient sortis pour aller en expédition, il alla frapper à la porte de la grotte.

a Qui est là? dit une vieille en entrebâillant la porte.

— Un pauvre voyageur qui demande l'hospitali té pour cette nuit.

— Ne savez- vous donc pas que vous êtes chez des brigands?

— Je le sais bien, et je viens tout exprès La fille du roi est ici prisonnière et je veux l'enlever aux bandits pour la reconduire à son père.

— Vons êtes audacieux, jeune homme. Entrez toujours. Je suis seule ici, au moins pour deux jours. »

Marchand entra et suivit la vieille femme qui le conduisit par des escaliers souterrains et des portes secrètes dans le village des voleurs. Le soldat fut ébloui à la vue des maisons et des palais des bandits. Et ce qui Téton na, c'est que bien que cet endroit se trouvât sous terre, on y voyait aussi clair qu'en plein jour dans la campagne.

La vieille l'invita à souper et lui fit faire un véritable repas de roi. Marchand était émerveillé et ne savait trop comment remercier sa singulière hôtesse.

a Ce n'est pas de cela vraiment qu'il s'agit, jeune homme. Tu voudrais délivrer la princesse. Je

consens à t'aider en cela sous la condition que tu accompliras la tâche que je vais l'imposer.

— Je suis tout prêt. Parlez.

— Il y a ici une grande boîte dans laquelle trois diables viennent coucher chaque nuit. Serais tu assez osé pour y coucher aussi ?

— Oh oui ! Menez-moi en cet endroit et je me fais fort d'y passer la nuit. »

Marchand, muni de sa flûte merveilleuse, s'accommoda de son mieux dans le grand coffre et attendit l'arrivée des démons. Il ne tarda pas à les entendre venir.

a Qu'est-ce donc ? dit l'un. Quel est cet homme couché à notre place? Vas-tu déloger d'ici?

— Il y a de la place pour nous quatre, répondit Marchand. Couchez- vous auprès de moi.

— Alors, tu ne veux pas sortir. Tant pis pour toi ! »

Et les diables s'apprêtèrent à étrangler le jeune soldat. Mais celui-ci tira sa flûte et se mit à jouer un air de son invention. A l'instant, les démons s'enfuirent en poussant des cris formidables, chassés qu'ils étaient par l'instrument merveilleux. Débarrassé de ces trois compagnons, Marchand dormit tranquillement jusqu'au jour.

La vieille arriva, croyant le soldat mort. Elle fut bien étonnée de le voir s'astiquer de son mieux comme s'il allait se rendre à la revue d'honneur.

«c Comment, les diables ne font pas assommé ! Ils ne sont donc pas venus, cette nuit?

— Oh ! si ; mais je les ai chassés d'ici.

— Tu m'étonnes fort; personne jusqu'ici n'a pu sortir vivant de cette épreuve. Je veux t'imposer une seconde condition : tu vois cette haute église, n'est-ce pas? Un nid de corbeaux est à la flèche. Va dénicher les petits et apporte-les moi. Je te donne jusqu'à midi pour accomplir ce tour de force. Il est entendu que tu ne te serviras ni d'échelle ni de corde.

— C'est bien ; à midi, je vous apporterai les

jeunes corbeaux. »

Dès que la vieille eut le dos tourné, Marchand

s'enveloppa dans le manteau magique et cornmanda : a Que je sois à l'instant au sommet du clocher! » Et s'y trouvant transporté il prit les corbeaux, descendit et rejoignit la vieille.

« Déjà revenu ! Mais c'est à n'y pas croire.

Comment as- tu fait ?

— J'ai grimpé le long des murs, puis sur le clocher et j'ai atteint la flèche de l'église.

— Puisque tu te tires si bien des épreuves auxquelles je te soumets, je veux t'en imposer une dernière. J'enfermerai la fille du roi dans sa chambre ; si tu peux aller coucher dans son lit, je la laisserai aller avec toi. »

Marchand accepta encore. Le soir venu, la vieille enferma à double tour la jeune (vite d^Yvs»

une chambre aux portes de fer et s'en alla tranquillement se coucher.

Mirchand vint aussitôt et se rendit si petit, si petit, qu'il entra facilement par le trou de la serrure La princesse en le voyant eut peur.

« Ne craignez rien, lui dit le soldat; je suis dans les dragons de votre père, et j'ai entrepris de vous délivrer. Demain sans doute, la vieille gardienne de ce souterrain nous permettra d'aller retrouver le roi. »

Puis il lui raconta tout ce qu'on avait fait pour la délivrer, les nombreux chevaliers qui n'avaient pu réussir, et enfin comment il était parti lui simple soldat, et de quelle façon il avait rempli les épreuves que lui avait imposées la vieille femme.

a Je vous remercie, Marchand, vous êtes brave, et je serai très heureuse, de me marier plus tard, avec vous. »

Le lendemain matin quand la femme vint ouvrir, elle se vit forcée de laisser partir le jeune homme et la jeune fille, qui bientôt furent arrivés au palais du roi.

Dire quelle fut la joie du pauvre père et celle de tout son peuple serait impossible. On prépara tout pour le mariage et huit jours après l'heureux Marchand épousait la princesse. Pendant tout un mois ce ne furent que fêtes, réjouissances, bals et festins dans tout le royaume; les bœufs arri-

LES AVENTURES DE MARCHAND Jl

vaient tout rôtis sur la place des villages et des villes, les rivières étaient des vins les plus fins : mangeait et buvait qui voulait.

Ce temps de réjouissances terminé, Marchand prit une escorte de cent hommes et partit pour revoir son brave homme de père. Il allait arriver dans le village; mais comme il était nuit, Marchand préféra demander l'hospitalité dans un grand château au bord de la route. C'était justement le château de brigands qui depuis quelque temps ravageaient la contrée. Au milieu de la nuit, Marchand entendit des cris, des gémissements; c'étaient ses soldats qu'on égorgeait. Il n'eut que le temps de sauter en chemise par une fenêtre et de s'enfuir dans la campagne.

Un berger était en ce moment occupé à changer son parc à moutons. 11 allait se sauver effrayé en apercevant Marchand.

a Ne craignez rien, lui cria ce dernier. »

Il lui raconta son aventure et le berger courut à sa cabane et en rapporta un pantalon.

« Quoi faire, maintenant? se dit le gendre du roi. Mon père m'aurait bien reçu en me voyant riche et bien habillé, mais maintenant il ne voudra pas me voir dans un tel état et il ne me croira pas quand je lui dirai que j'ai épousé la fille du roi. »

Marchand proposa au berger d'aller à la ville dire au roi et à la princesse dans quel état les

brigands l'avait réduit. « En attendant, ajouta-t-il, je garderai vos moutons. »

Le berger accepta et se rendit à la ville.

Le roi voulait envoyer un corps d'armée avec son meilleur général.

La princesse s'y opposa. Elle prit un régiment et partit en emportant la baguette magique qui une fois déjà avait si bien servi à son mari.

On arriva le soir près du château des bandits. Grâce à la baguette, la princesse et les soldats entrèrent inaperçus dans le château, et au milieu de de la nuit, à un signal donné, tous les brigands furent égorgés.

Mais le berger n'était plus là. Il s'était arrêté en route dans une auberge et s'était amusé à boire avec les habitués de la maison auxquels Ils paya force tournées de petits verres.

' La princesse était embarrassée. Elle se renseigna auprès des paysans et on lui indiqua la maison de son beau-père. *

La fille du roi se jeta au cou du brave homme en l'appelant son père. Le paysan n'en revenait pas.

« Mais, madame, balbutia-t-il, je ne vous connais pas.

— Comment, mais je suis la fille du roi, la femme de Marchand.

— Alors, il était donc général ?

— Mais non, mais non ; je vous dirai cela plus tard ....Où est votre fils?

— Mais il n'est pas ici. Autrefois, je lui ai fait défense de venir jamais me voir au village et je ne l'ai pas revu. »

En ce moment, Marchand, prévenu de ce qui s'était passé par des paysans, arrivait chez son père qui ne parla plus de le mettre à la porte, comme de juste.

Quelques jours après c'étaient de nouvelles fêtes dans la ville et au palais du roi pour fêter le retour de la princesse et de Marchand en même temps que l'arrivée du paysan et de son fils Auguste qu'on maria à une riche et belle princesse, amie de la reine.

(Conté en i882 y par M. Joseph Vouaux, à Neuilly \Chcr\j.

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