‹ Contes;Chapitre 38 sur 56 · I.e mari cocu. Ii.illu el coiileiil · texte numérisé non relu

I.e mari cocu. Ii.illu el coiileiil

SHPTIKMI'; J 01' li m; E.

NOUVELLK Mil

I,A FEMMK JUSTIFIEE

Il y eut aiitrclois à Florence un Irès-richc négociant, nommé ilcnriot Borlinmiier, entiché, comme c'est assez l'ortlinaire des gens de sa profession, de la manie de s'anoblir par le mariage. Il épousa, dans cette vue, une femme de condition, nommée madame Simone, qui n'était pas du tout son fait. Comme son commerce l'obligeait à faire de temps en temps des absences, sa femme (|ui n'aimait pas à chômer, devint amoureuse d'un jeune homme, nommé l'iobcrt, (pii lui avait fait sa cour avant qu'elle se mariât. Elle agit avec si peu de précaution, que son intrigue parvint à la connaissance de son mari, soit sur le rapjiort des voisins, soit d'après ses propres observations. Dès ce moment il devint le [)lus jaloux de tous les hommes. Il ne s'absentait plus, sortait rarement de la maison, et négligeait presque toutes ses affaires pour ne s'occuper que du soin de garder sa femme ; bref, il perlait la vigilance si loin, qu'il ne se mettait jamais au lit quelle ne fût couchée et endormie. Dieu sait si madame Simone devait enrager d'une pareille contrainte, qui la mettait dans l'impossibilité de voir son amant. Elle ne put cependant se déterminer à l'oublier. Plus elle se trouvait gênée, plus elle désirait de le recevoir. Elle en cherchait continuellement les moyens, et, après y avoir bien rêvé, elle crut en avoir trouvé un infaillible. Le voici. La fenêtre de sa chambre donnait sur la rue. Elle avait remarqué que son mari s'endormait diflicilement, mais qu'une foi.s endormi, son sommeil était profond. D'après cette observation, elle pensa qu'elle pinurait quelquefois, vers minuit, aller ouvrir la porte à Uobcrt, et passer quelques heuriMi.x moments avec lui, sans qu'on s'en doutât. 11 ne s'agissait que de trouver un expédient jxuir être avertie de son arrivée, aliu de ne pas le faire allcndre à la |)nrle, où il pouvait être aperçu. L'amour, qui rend l'esprit inventif, lui (Ml fournit un luen singulier. Elle imagina de pendre un (il à la fenêtre, (jui, en passant le long du jilancher, [)our le soustraire â la vue de son mari, aboutirait à son lit. Elle en prévint son amant, et lui fit dire qu'elle l'attacherait Ions les soirs, en se couchant, au gros doigt d'un de ses ])ieds, et (jn'il n'aurait qu'à le tirer pour l'avertii' qu'il était à la porte. Il fut convenu (jue, si le jaloux était endormi, elle lâclieiail le bout du (il, et (pi'elle irait aussitôt lui

Ô7G CONTRS IIK IlOCCACK.

otiviir la |ii)i'lc: et que, s'il ur Tctail |ias, elle le rclircrait un |icii vers elle, pour

ipi'il n'ci'il |ias la |iciiic (ralIciKlic imililciiiciil.

l/iiivoiilioii parili Imi liniiiiu à IU)l)L'rl, ipii allait ii'uNlirrciiiciit lnutcs les nuits, à riicure convonue, sous la l'cnélrc df sa maîtresse. Pai' ce niuyen, il avait (|uel(|uerois le plaisir ile la voir, el (|uel(pief'ois la douleur de s'en retourner coniMie il était venu. Ce uiané^e duraii depuis plusieurs mois, lors(|u'nne luiit le uiaii i'(MU'(nitia |iar hasard le (il, en |iromenaul ses pieds dans le lit; il y porta la main, et li' lnui\ant attaché à l'orteil de sa l'emme, il ne douta point qu'il n'y eût du mystère, il en fut entièrement eonvaineu quand il vit que ce (il alioutissait à la l'enétre et descendait dans la rue. Pour être mieux éclairci, il crut dcvoii- ne rien préc-ipilcr. C'est pouriiuoi il le détacha tout doucement du pied de sa femme et le mit au sien jiour voir ce qui arriverait. .\ peine l'y eut-il allaclié (|ue Roheit, arrivé au rende/.-vous, se mil à le tirer. I.c mari le sentit ; mais soit (lu'il ne fût pas bien noué, soil que le galant eut tiré trop fort, il coula dans les mains de celui-ci, qui jugea parce signe (|u'il devait attendre. Le mari, transporté par son humeur jalouse, s'hahille à la hâte, s'arme de son épée, et descend incontinent à la rue, dans le dessein d'égorger tout ce qu'il rencontrei'ait. Ilohert, voyant qu'on ouvrait la porte avec bruit et sans aucune jirécaution, sou|)(,'onna i\\îv ce pouvait èlic le niiu'i et recula quelques pas. Il ii'iii douta plus lors(|u"il ICnlendil, il pril a\issitòt la fuite, llenriet, (pii ne inanipiait pas de courage, (|Uoique de race roturière, courut apiès lui l'épée à la main. lîoliert, se voyant toujours poursuivi, tire la sienne el se met en garde ; ils se lialteul el se chamaillent limglemps sans se faire aucun mal.

.Madame Simone, (pii s'était éveillée au bruii (|u'avait l'ait son mari en ouvrant la porte de la eliairdire, trouvant le iil coupé, comprit (pie son inU'igue était découverte, et jugea (|ue son mari avait couru après son amant. Ne sachant trop coimnent se tirer d'un si mauvais pas, elle se lève en diligence, et, prévovant ce (|ui devait arrivfr, elle imagine tout à (■ou[) un moven pour se disculper. I^llle appelle sa servante, ipii l'Iait dans sa conddencc, et qui lui rendait tous les services ipii dépendaient d'elle : elle fait si bien, par ses luières et SCS sollicitations, ipiClle l'engage à se mettre à sa place, dans son lit, et à souffrir patiemment, sans se faire connaiire, les coups (jue son mari pourrait lui donner, avec promesse de l'en récompenser .-.i liicu, (|u"elle aurait de ipioi vivre sans travailler. Cela fait, elle éteignit la lampe (|ue le mari, par jabuisie, gardait allumée toute la nuit, et alla se cacher en attendant le déiioùmeiit de la comédie.

Les v'oisins, éveillés jiarle luuil t\uv faisaient dans la rur llenriet cl Itobert, se mirent aux reiicin- ( l liur diniil des injures. 1,'uii d l'autre, craignant d'être reconnus, se sépaii iciil foil lali^iiés, sans s'elie l'ail la moindic Ides-

sure. Le mari, lïirieiix de n'avoir \m ni tuer ni reconnaître son adversaire, n'a p.is |dutùt mis le j)ied dans sa chandiie, (ju'il erie conime un enragé : « Où es-tu, scélérate? tu as lieau éteindre la lumière, tu n'échapperas pas à mon juste courroux. » 11 s'approche du lit, et, croyant se jeter sur la coupalilc,il assonune de coups la pauvre servante, lui meurtrit les épaules, la tête, le visage, et finit par lui couper les cheveux, lui disant des injures (pie riionnétcté ne me permet pas de répéter. Cette niisérahlç tille pleurait de tout son cœur; et,ipioi(juc la douleur lui arrachât de tciii])s en temps cette exclamation : lichis ! je ii en

C^ /m/c Jtrrsat^^

j)iiis plus ! sa voix était si entremêlée de sanglots, ^t le jaloux si transporté, (juil ne reconnut point son erreur. Enfin, las de la lialtrc et de l'injurier : « Iniànie, lui dit-il en se retirant, ne pense pas qu'après une action de celte nature je te garde d^ivantage chez moi. Je vais tout conter à tes l'rères et les prier de te venir prendre. Ils ieronl de toi ce qu'ils jugeront à prcqios. Pour moi, j'v renonce pour la vie. »

11 ne fut pas plutôt sorti, que madame Simone, qui avait tout entendu, rallimie la lampe et trouve la servante dans l'état le |ilus déplorai)lc. Elle la consola de son mieux, la reconduisit dans sa chamhre, où elle lui donna tout ce qui était capable de la soulager, en attendant (pfelle |)ùt la faire traiter en cachette par les médecins ; et elle la réconqiensa si grassement qu'elle se fût lai.ssé battre encore une l'ois au même prix. Après avoir donné les soins néces-

378 CONTES M. BOCC.VCE.

sairos à ccUo jiauvrc errai un', illf ii'lomiic dans sa cliaiiilirc, lel'ail son lit à la liàti', s'Iialiillo Tort |iro|iii'iricnt, va s'asseoir au haut de l'escalier, et là se met à eondrc avec autant de tranquillité (|uc s'il ne se lût rien passé.

Cependant Ilenriel arrive à la maison des frères de sa femme. Il lieurle avec force ; ou lui ouvre, et, à sa voix, les trois frères et leur mère se lèvent et lui deiiiandeiit li' sujet de son arrivée à uiu' heure si indue. 11 leur conte Taventinc iTmii liout à l'autre ; et, pour leur faire voir qu'il ne disait lieu que de vrai, il leur ninni rc les cheveux (|n"il croyait avoir coupés à sa femme, les priant de l'aller prendre, et leur déclarant qu'il ne voulait plus vivre avec elle. Les frères, outrés de ce qu'ils venaient d'entendre, qu'ils ne croyaient que trop véritaltle, font allmner des torches et se mettent eu chemin pour aller trouver leui' sceui-, dans la ferme résolution de lui faire un mauvais parti. Leur mère, ipii iileurait à chaudes larmes, voulut les suivre, priant tantôt l'un, tantôt I autre, d'examiner la chose par eux-mêmes, faisant entendre que la jalousie d'Henriet pouvait lui avoir j^Tossi les objets. « Qui sait s'il n'a pas maltraité sa femme |)oui- (piehpie autre sujet, et s'il ne vo\ulrait pas se justifier aux dépens de son honneur? .le connais les jalo\ix : tout leur parait criminel, et les démarches les plus innocentes sont à leurs yeux autant diniidélilés. Je connais ma fille mieux que personne, puisque c'est moi (]ui l'ai nourrie et élevée ; elle est incajiahle de ce dont son mari l'accuse, et vous ne deve/, point, mes enfants, vous en ra|iporler à son seul lénu)if;naf;e. Défiez-vous d'un mari possédé du démon de la jalousie, et ne condamne/, votre sieur qu'après avoir hien examim'' toutes choses: vous verrez qu'il y a ici du plus ou du moins. »

Aussitôt que madame Simone entendit la troupe (pii in(mtait, elle se mit à crier : « Oui est-ce? — Tu le sanias hientôl, lépondil un de ses frères d'un ton menaçant. — Mou Dieu ! s'écria-t-elle, que veut donc dire ceci '.' liojisoir, mes frères, dit-elle ensuite en les vovant parailrc. Serail-il arrivé (juchpie malheur, ])Our venir ici à l'heure (|u'il est'.' » Ses frères, siu'pris de la trouver si tran(|uille et dans son état ordinaire, modèrent leur colère et l'interro^TUt siu' les plaintes de son mari, l'exhortant à lem' dire \rai, si elle ne veni s'exposer à un mauvais traitement de leur part. « Je ne sais eu vérité ce (pU' vous voulez dire, leur répondit-elle avec un jirand sang-froid, et j'ai de la peine à croire que nutn mai'i se plaigne de moi. » Berlinguier, (pii crovait lui avoir défiguré le visage à force de coups de poings, la regardait dans l'attitude d'un homme éhahi et qui a perdu la raison. 11 ne savait (|ue dire ni (jue penser, la voyant dans un étal à lui persuader (pi'il ne l'avait seulement pas touchée. On voyait sur le visage de la mère un mélange de surprise, d'attention cl de joie. Les trois frères, non moins étonnés, lui avant conté ce que son mari leur avait dit, sans oui > lier le lil. ni les coups dont il prélendiut l'avoii asse un niée : « Ksi -il |)ossil)le, ni()nsieur, dil-elle en se liini'uant \crs son mari, (jne vous tiouviez

SKPTIKME JOURNEE. 371»

(lu plaisir à vous forger des chimères pour me déshonorer en vous déshonorant vous-même? ou bien auriez-vous résolu de vous faire regarder connue nu homme méchant et cruel, tandis que vous ne l'êtes pas? A quelle heure, je vous prie, avez-vous paru depuis hier au malin, je ne dis pas devant moi, mais dans la maison? quand est-ce que vous m'avez battue? pour moi, je ne m'en souviens point. — Comment ! méchante femme, dit alors le mari, tu ne te souviens pas que nous nous sommes couchés ensemble hier au soir? ne suis-je pas rentré après avoir poursuivi ton galant? ne l'ai-je pas assommée de coups au point de te faire crier miséricorde? ne t'ai-jc pas coupé les cheveux? — Mais vous rêvez, mon pauvre mari. Vous n'avez rien fait de tout ce que vous dites là, et, sans recourir à cent preuves que je pourrais en donner, je vous prie, et prie tous ceux qui sont ici, d'examiner si je porte sur mon visage et sur mon corps la moindre marque des coups dont vous prétendez m'avoir rouée. Je ne crois pas que vous fussiez jamais assez hardi pour mettre les mains sur moi. Ce n'est pas ainsi qu'on en use avec les fennncs de ma qualité ; et si vous eussiez eu l'audace de l'entreprendre, vous ne devez pas douter que je ne vous eusse dévisagé. Mais, pour achever de vous confondre, je veux bien vous prouver que vous ne m'avez point coupé les cheveux. » Là-dessus elle ôtc sa coiffe et montre sa chevelure dans son entier.

La mère et les frères de madame Simone tournèrent alors tout leur ressentiment sur Ilenriet. « Que signihe tout ceci? lui dirent-ils ; ce n'est pas ce (pie vous êtes venu nous conter. Vous voilà confondu presque en tout point ; il n'y a pas apparence que vous puissiez vous tirci' guère mieux du reste. » Ilenriet était si déconcerté de ce qu'il voyait, que plus il voulait parler, plus il s'emi)rouillait : il ne savait qu'opposer aux raisons de sa femme. La belle, profilant de son embarras : « Je vois bien, dit-elle à ses frères, qu'il a voulu m'ohliger à vous faire le détail de sa vie débauchée. Je suis très-persuadée qu'il a fait tout ce qu'il vous a dit ; mais voici conmie je l'entends : Vous saurez (jue cet honmie auquel vous m'avez mariée, pour mon malheur, qui se dit marcliand, ijui veut passer pour tel, et qui par là même devrait être plus modeste qu'un religieux et plus décent qu'une jeune fdle ; vous saurez, dis-jc, qu'il ne passe pas de jour sans ii'enivrer ; qu'en sortant de la taverne il court chez les filles de joie, tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre, et me fait veiller jnscpi'à minuit et (piehpiofoi.s jus(prau matin, pour l'attendre, comme vous le voyez aujourd'hui. Je pense (pi'êtant ivre il aura été coucher chez une de ses maîtresses en titre, au pied de laquelle il aura trouvé le hl dont il vous a parlé ; qu'il aura poursuivi queU (|ue rival ; que n'ayant pu l'immoler à sa jalousie, il sera retourné sur ses pas et aura déchargé sa fureur sur la prostituée qu'il entrelienl, et à laquelle il a coupé les cheveux. J'imagine (jue, n'ayant pas encore achevé de cuver son vin, il a cru sans doute avoir fait tout cela chez lui et à sa femme. Examinez sa (igure,

380 CONTI'S nK nnCf.Af.E.

il vous sera aisé de voii- (ju'iI csI l'iicoïc ;'i <li'tiii soi'il. Mmi- i|ii(I(|iic iiiiii>tc ({ii'il

se soil iiiiuilri' h 111(111 é^Mid, (|iiel(]iic iIium' (|ii"il ail |ui vniis iliic ile moi. je

vous piif <l(' lui pardomicr coiiiiiie je lui |iai(liiiiur, et lU' le tiailci' c ne un

iioiiiiue (|ui n'a pas sou Imiu sens, i.c iii(''|iris ol la |immÌIi(iu iiiiiI iiit'iilc. — Par la loi de Uieu, lua (ilic, s'écrie alors la mère de luadame Siiuoue, les yeux étincelants de colère, des choses de celte uaturc peuveiil-elles se pardouuer? Ou devrait éveiitrer ce mallieureux, cet iufàtiie, cet ingrat que nous avons tiré lie la poussière, et (pii ne méritait pas une remiue telle (pie toi. S'il t'avait sur|)rise ((uicliéc avec un galant, (pi niirail-il doue l'ait de |diis que ce qu'il avait intention de te l'aire'.' I.e liarliaicl lu n'es pas l'aile pniir être victime de la mauvaise Immciir cl des vices d'ini iiiaicliaiid de puiics ciiilcs. (ics sortes de gens venus du village eu sahots et vctus eomme des ramoneurs n'ont pas piut(Jt gagné trois s(uis, qu'ils veulent s'allier aux plus illustres maisons. Ils font faire ensuite des armes, et on les entend jiarler de leurs ancêtres comiiie s'ils avaient oublié d'où ils sortent. Si vos frères m'en avaient voulu croire, ma lille, vous auriez été mariée à un des enfants de la t'ainille des comtes de (ini, d vous n'auriez jamais épousé ce faquin, ipii, |iar reconnaissance pour les bontés (pioli a eues pour lui, va crier à mimiil (pic \ous êtes une femme de mauvaise vie, tandis (jue je n'en connais pas de plus sage et de plus lionnéle dans la ville. Mais, par la foi de Dieu ! si l'on voulait m'en croire, ou le traiterait de manière à le mettre dans riuipossibilit('' de te iiiaii(|uci' une seconde roi>. Mes enfants, eonlinua-t-elle, je vous le disais bien, (|iic votre soiir ne pouvait être c(iii|ial)lc : vous avez entendu pourtant tout ce (pie ce petit marcliaud en a dit. \ votre place, je réloufferais sur l'heure, cl je croirais faire une bonne œuvre ; elle serait même déjà consommée si le ciel m'eût faite homme. Oui, tu as beau me regarder, ajoula-t-elle en s'adressanl à sou gendre, je le ferais connue je le dis si je n'étais pas femme. »

Les frères, non moins irrités (pie leur mère, mais moins violents, se contentèrent d'accabler Berlingiiier d'injures et de meuaces. Ils nnireut par lui dire (|u'ils lui pardonnaient |ioiir cette fois ; mais ipie s'il lui arrivait jamais de dire du mal de sa femme, et (jne cela parvint à leur counaissaiice, ils lui relaient jiasser nn mauvais ipiart d'heure; puis ils se retirèrent.

llenriet lîerlinguier demcuia tout stupéfait. Il avait l'air d'un iKumiie hébété, et ne savait si tout ce qu'il avait l'ait était véritable, ou s'il l'avait rêvé. Dès ce jour, il laissa toutt; liberté à sa l'emine, sans s'inquiéter de sa coiidiiile. Madame Simone fut assez prudente pour ne plus s'exposer à un pareil danger; c'està-dire (ui'cllc prolila lie l.i libelli ipie lin lai>sail .--oii mari, pour recevoir son ainaiil et l'aire Ion! ee (pi'il lui pl.iiiail, de maiii(''i'e à ne pln> iloiiiier piiM' contre elle.

SEPTIÈME JOl'RNÉE. 3S1

NOCYl'LLI': IX

.K POIRIER EN cil A NT H

Nicostrate était un gentilliommc d'Argos, ville très-ancienne de rAcliaie, moins célèbre aujourd'hui i)ar ses richesses qu(î par les rois qu'elle eut aulrel'ois. (]e gentilhomnie, parvenu à un âge déjà fort avancé, voulut prendre une l'enuiie pour le soigner dans sa vieillesse, et il épousa Lidie, demoiselle de condition, aussi entreprenante (ju'elle était aimable et jolie. Comme il était extrêmement riche, il faisait une grande dépense. Sa passion dominante était la chasse ; il avait force ciiiens, force oiseaux et un grand nombre de doniesliques. Un jeune homme, nommé Pirrus, beau garçon, bien fait, de bonne mine et adroit à tout ce qu'il faisait, était celui de tous qu'il aimait le mieux et en qui il avait le plus de confiance. Sa femme en devint amoureuse, mais si passionnément, (|u'ellc n'était heureuse que lorsqu'elle le voyait ou s'entretenait avec lui. Soit que le jeune homme ne s'en aperçût point, ou (pi'il ne voulût point s'en apercevoir, il se conduisit avec elle comme auparavant, c'est-à-dire avec beaucoup d'indifférence. La dame en fut affligée, et, ne pouvant plus contenir sa passion, elle résolut de la lui faire connaître. Elle se servit de sa femme de chambre, nommée Lusque, pour (|ui elle avait beaucoup d'amitié et de conliance. « Ma lille, lui dit-elle un jt>ur, les bienfaits que tu as reçus de moi et rattachement que tu m'as toujours témoigné m'assurent de ton obéissance et de ta discrétion; mais, sur toutes choses, garde-toi de jamais parlerà qui que ce soit de ce que je vais te confier. Je suis jeune, bien portante, comme tu vois ; j'ai (le la beauté et de la richesse, et je n'aurais rien à désirer si mon mari était i\r mon âge et de mon humeur. Cesi te dire ipiil me satisfait peu sur l'article qui pLiit le |)lus aux dames, et je t'avoue que je ne suis pas assez ennemie de moi-même pour ne pas chercher ailleurs ce (jne je ne trouve pas chez lui. On ne se marie que pour pouvoir goûter les plaisirs amoureux, et c'est précisément ceux dont je me vois privée. Afin de n'avoir rien à désirer, j'ai jeté les yeux sur l'irrus, poui' cpi il renqjUue mon mari à cet égard. C'est un garçon honnête et fort aimable, et je l'ai jugé plus (lii;ne de eett(^ faveur (pu' toni autre. J(! ne te l'.U'herai pas (|ue j'en suis i'ollemeiit (''prise et (pie je j)ense à lui nuit et jour. Un u'esl pas maitre de son cour ; il possède le mien eu entier, et >"i! ne ,^ali'-liiil bientôt mes désirs, je ( rois (pic j'en iiniin i;ii dr ( li;ii;i m. .\in>i, ma ( licic.

382 coNTi-s m: nnr.cvci;.

si lu pirinls ijii(l(jiic iiili'i('l ;i ma lraiic|iiillil('' cl à ma vie. In lui Icias savou', de la uiaui('rc (|iic lu jULicra- la |ilus (■i)iivcnal)le, les scnliuitiit> i|uc j'r|ir(Hi\c pour lui, l'I làtlu' lie TcnyagL'i- à uu: venir trouver toutes les l'ois que lu Feu prieras de ma pari. »

La l'euunc de iliauilire i)rouiit ses bons offices à sa maîtresse et ne larda pas a s'acijuiller de sa commission. Le jour menu-, elle trouva l'occasion de parler à Pirrus tète à lète, et elle lui iil ((urnailre les dispositions de madanu' Lidie h; mieux (pi'il lui l'ut possilile. Le jeune lionuue, (pii elïeelivenient lu- s'était |)oint aper(;u de la passion qu'il avait inspirée, l'ut fort surpris de cette déclaration : craignant qu'elle ne fût un piège pour l'éprouver, il n'^pondil brusquement : « Je ne puis me persuader que ce que vous venez de me dire soit vrai : luailame ne peut vous avoir chargée d'un pareil message ; mais, cjuand bien menu; vous m'auriez parlé par son ordre, je croirais i'crmement qu'elle veut plaisanter. D'ailleui's, son amour pour moi fi'it-il sincère, j'ai trop d'obligation à mon maitre |)our lui l'aire jamais une seudilable injure; ainsi, ne |)ieuez |)lus la peine de m'en parler. » Lus(iue lui ré])ondil, sans cire cloiiiiéc de la dureté de son relus : « (Juelque peine que je puisse vous l'aire, mon cher Pirrus, je vous en [larlerai toutes les l'ois cpu; ma maîtresse me l'ordonnera. Au reste, vous en ferez ce que vous jugerez à pi'opos, mais j'avoue (pie je vous croyais jdus d'esprit. »

iMadame Lidie, inslruile de cette réponse, en eul un eiiaurin inorici. Elle aurait voulu être morte, tant sa passion pour Pirrus la lioiuiiiainlail . lille craignait de ne. pouvoir \eiiir à lionl de la salislaire. (lepeudaiil, (piebpies jours après, elle jiarla encore de son aiiuuir à sa femme de chambre. « Luscpie, lui dit-elle, tu sais bien qu'on n'abat pas un arbre du premier coup ; il faut ipie tu fasses une nouvelle tentative auprès de l'irms, (|ui veut être lidèle à son maître à mes dépens. Kpie le moment favorable, et |hÌiis-1uÌ l'excès de mon amour et celui de ma diiulciir. Il n'csl ni de mou iuli''rcl ni du tien de lâcher prise; car, outre (pu; lu courrais grand risipie de perdre la mailiesse, Pirrus, s'imaginanl que nous avons voulu nous mo(piei' de lui, nous en saurait mauvais gré et pourrait nous jouer (picl(|uc mauvais Imif. Paiic-lui (loue, ma elicre Liis(pu', cl lâche de le convertir. »

La conlidenle consola sa maîtresse, lui donna bonne espérance, el lui promit de s'y prendre de manière à vaincre Ionio Ics dil'licultés. Klle ne tarda pas à rencontrer Pirrus, et le triMivaiil de fort belle liunicnr, elle prolila de eclte occasion pour le prendre eu particulier. « Je vous parlai, il \ a i|nel(|ues jours, lui dit-elle, de la pa.ssion ipie vous avez allumée dans le t ci m de madame ; je viens vous eu donner de nouvelles assurances, et vous déclarer ((ue si vous jiersistez dans votre ridicule indifférence, vous aurez à vous re|)roehei' la perle de son repos, de sa santé et |ieut-élre sa mort. Cessez donc, iikhi ami, d'être

insensilile à sa douleur; je vous en conjure par rattacliement que j'ai pour ma maîtresse et par celui que j'ai pour vous-même. Songez quel objet vous dédaifinez ! Quelle gloire, quel honneur n'est-ce point pour vous d'être aimé d'une dame de ce mérite et de ce rang! Réfléchissez-y, et vous ne tarderez pas à changer de sentiment. En tout cas, vous seriez un grand nigaud si vous ne profitiez point de l'occasion. Considérez que la fortune vous fait deux faveurs à la fois : en vous offrant celles de ma maitresse, elle vous assure les siennes. Oui, si vous répondez aux désirs de madame, vous allez vous mettre pour toujours à l'abri de l'indigence. Représentez-vous tout ce qui peut satisfaire un cœur ambitieux : vous l'obtiendrez par son canal. Armes, chevaux, habits, hijoux, argent, rien ne vous manquera. Pensez hien à ce que je vous dis ; faites surtout attention (juc la fortune abandonne pour longtemps et quelquefois pour toujours ceux (jui refusent les faveurs qu'elle leur offre. Elle se présente aujourd'hui à vous les mains ouvertes ; ne retirez pas les vôtres, si vous ne voulez l'avoir pour ennemie et vous trouver ensuite dans la misère, sans pouvoir vous plaindre que de vous-même. Vous me faites rire, en vérité, quand je songe à vos scrupnles. Est-ce nous autres domcsti(|ues qui devons nous piquer d'une délicatesse que nos maîtres n'ont pas? Celle que vous affichez en cette occasion serait tout au plus de mise avec vos parents, vos amis et vos pareils : elle est très-déplacée à l'égard de vos maîtres. Nous ne devons les traiter que comme ils nous traitent. Pensez-vous que si vous aviez une femme, une fille ou une sœur qui fût jolie et du goût de Nicostrato, il se fît le moindre scrupule de la suborner? Vous seriez bien .simple de le penser ; croyez, au contraire, que s'il n'en pouvait venir à l)out par les prières, les présents, les promesses, et par toutes les voies de la persuasion, il ne se ferait aucune difficulté d'employer les voies de fait et de force. Ici, le cas est tout différent et tout à votre avantage. Non-seulement vous n'avez point cherché à séduire madame, mais c'est elle qui vous prévient, qui va au-devant de vous ; non-seulement vous ne lui manquerez pas, mais vous lui rendrez le repos, vous lui conserverez la vie; car telle est sa passion pour vous, qu'elle risque d'en mourir si vous n'y apportez bientôt remède. Ne la rebutez donc pas, mon cher Pirrus ; ce serait refuser de faire une bonne o'uvre et rejeter votre propre bonheur. »

Pirrus, qui avait déjà fait plusieurs réflexions sur la première ouverture de I.usque, et qui avait pris son parti d'avance, dans le cas qu'elle revint à la charge, répondit qu'il était tout disposé à faire ce qu'elle désirait, pourvu qu'on pût le convaincre que madame Lidie agissait de bonne foi. « Je ne doute pas, ajouta-t-il, ma chère Lusque, de votre véracité ; mais, d'après la connaissance (pie j'ai du caractère de Nicostrato, je crains qu'il n'ait engagé sa femme à feindre de l'amour pour moi, afin d'avoir occasion d'é])rouver ma fidélité. Vous savez (pi'il m'a confié le soin de prescpie toutes ses affaires ; vous savez aussi (ju'il

,-Si CONTI-S HK BOCCACF..

ol iriin iialincl mui|i>;oiiii(M1\ : or, ne |>ciil-il |i;is m' ImÌic (jn'il ail rmii-ci l(> Imil cela avec iiuKiaiiiL'.' Je n'cii suis pas n'itaiii, mais il l'sl un iimyiii ili' ni'rii éclaireir, cl je me livre aveuj;léiiu'nl à vulic iiiaiiresse si clic \tiil riiii|ii(iv(i . Le voici : (iirelle lue répervier de son mari en sa piésence ; qu'elle arraelie el me donne une touli'e de poils de sa'liarlie el une de ses meilleures dcnls ; dès ipi'ellc aura eséruté ces tiois choses, je nraiiaiidninic à clic sans la moiiidi'e iléliancc. »

(ies condiliinis painrcnt diiliciles à lais(|ue. cl plus encore à madame Lidie. Tonlet'ois l'amour, lëcond en ressources et en expédients, lui donna le cnurauc d'entreprendre ces trois clioscs. Elle lit donc dire à Pirrns ipiCllc niiiplirait les trois einiditions, ajmilanl (pic, puistpi'il croyait son niailre si sa,i;e et si soupçonneux, elle voulait le lairc cocu à ses pro])res yenx, el lui faire accroire ensuite (pic ce (|n"il amail vu ('lail i'aux.

l'irrns allcndit iiiipalieniiiiciil rcx(''culiiin de la promesse de madame I.idie. Il ('lail l'ori cniicuv de \oir conniicnl elle s"v prendiail pour \enir à lionl de ces trois choses. Elle ne tarda pas loufilcmps à le satislaiie.

l'n jour que Nieostrale avait réf^ah' plusieurs i;enlilsliiMnmcs de ses amis, Lidie, mafîniiiqnement parc-e, après (judii cul desservi, cnlia dans la salle où l'on avail diiu', alla jircndre dans un lédiiil coiili^u I épei\ier (pic sou mari aimait tant, cl liiitordil le cou, en pi(''sence de rirriis cl de Ionie la (ompagnie. « Qu'ave/.-vous l'ait, ma l'emme'.' » s'i-crie aussit(jt Mcoslialc. Elle ne lui r(''i)onil rien ; mais se tournant vers les gentilshommes : « Messieurs, leur dit-elle, je me vengerais d'un roi (pii m'aurait ori'cns(''c ; |ionr(pioi donc auiais-je craiiil de me venger d'un (''pervier? ccl oiseau m'a lait plus de mal (pn^ vous ne saurie/. vous l'iiiiaginer : il m'a souvent, cl tr('s-soii\enl , dcroli('' la pr(''M'nce de mon mari. I'res(pie clia(|uc jour, avant le levci' du xdcil, monsieur s'en \a à la chasse avec .son é|)eivier el me laisse au lit toute m'iiIc. Il y a l(in^leni|is ipic je me proposais d'immoler cette viclime à l'amour conjugal ; mais j ai cru devoir attendre une occasion pareille à celle-ci : je voulais avoir dt's l('moins (pii pussent juger si c'est à tort (pu^ j'ai sacrilit! cet oiseau à mon juste ressentiment. » Les amis de Nicoslratc, persuadi's rpie la dame lU' s'(''tail elleclivement jiorlèe à celle action que |)ar nn pur attaclieniciil pour sou mari, se mirent à rire, et, se touriiaiil vers leur ami, (|ui parais.sait de l'ori mauvaise liumcur : « Tn^li'Tcr un oiseau à madame, lui dirent-ils, y snngez-vous liicu'.' vou> dive/ lui tenir coinpte de sa mod(''rarmn, elle a l'ori bien l'ait de se dtil'aire d'un pareil rival, » Quand la danu' lut renlri''e dans sa cliandire, ils pous.sèrcnl la plaisanterie encore |dus loin ; et Nicoslrate, revenu inscnsililcniciil de sou cliagiiii. lil (omnic les autres d une vengeance si sin;:nli'''re, l'in ii--, ipii avail ('•!('' l(''iiioiii de la scene, eut licancoup

de joie d'un coiiimeiice iil ipn Im domiail de si liellcs espérances, « Hiell

\cllille, dil-il eu llli-liicliic, ipie ceci continue sur le melile t(M1 I »

SKI'TIÈME JOURNÉE. ôSi)

Qucl([iics jours après, la femme badinant avec son mari, qui était de belle humeur, crut devoir profiter de la circonstance pour exécuter la seconde chose demandée par Pirrus. Dans cette idée, elle lui fit plusieurs petites caresses, le prit par la barbe, et tout en folâtrant, lui en arracha une touffe. Comme elle v avait employé un certain effort pour ne pas manquer son coup, on juge bien que le bonhomme dut éprouver quelque douleur. « Pensez-vous bien à ce que vous faites, madame? lui dit-il en se fâchant sérieusement. — Bon Dieu! monsieur, que vous êtes désagréable, quand vous faites ainsi la mine ! répondit-elle sans se déconcerter, et riant comme une folle : faut-il se fâcher si fort pour cinq ou six poils que je vous ai arrachés? Si vous aviez senti ce que je sentais tout à l'heure, quand vous me tiriez par les cheveux, vous ne vous montreriez pas si sensible dans ce moment. » Poussant ainsi la raillerie de parole en parole, elle garda le floquet de barbe, et l'envoya le même jour à Pirrus.

La troisième condition était plus difficile à exécuter; cependant, comme rien n'est impossible aux personnes qui ont de l'esprit et de la passion, elle crut avoir trouvé le moyen d'en venir à l)out. Nicostrato avait deux jeunes pages, de noble famille, qu'on avait mis auprès de lui pour les former de bonne heure dans l'art des courtisans ; l'un lui servait à boire, l'autre était son écuyer de table. La dame leur lit accroire que leur bouche sentait mauvais, et leur recommanda de tenir la tète en arrière le plus qu'ils pourraient, quand ils serviraient leur maître ; les exhortant toutefois de n'en rien dire à personne. Les pages n'ayant pas manqué de faire ce qui leur était ordonné, la belle dit (pielques jours après à son mari : « Ne vous étes-vous point aperçu, monsieur, delà mine que font vos pages, lorsqu'ils vous servent? — Oui, répondit-il, et j'ai été plusieurs fois tenté de leur en demander la raison. — Donnez-vous-en bien de garde, continua-t-elle, je vais vous l'apprendre. Il y a déjà quelque temps (pie je m'en suis aperçue; mais, de peur de vous faire de la peine, je n'ai pas voulu vous en parler. A présent que les autres commencent à s'en apercevoir, il est bon de vous en avertir. Vous saurez donc que votre bouche sent extrêmement mauvais : je ne sais d'où cela provient, mais je vous avoue que c'est i'ort désagréable, surtout pour quelqu'un qui, comme vous, vit avec la meilleure compagnie. Il faudrait voir s'il n'y aurait pas moyen de faire passer cette mauvaise odeur. — Elle vient peut-être de quelque dent gâtée, dit Nicostrate. — Cela est très-possible, répondit la dame; mais il est aisé de s'en convaincre. » Kt, dans ce dessein, elle le conduit près de la fenêtre, et lui ayant fait ouvrir la houche : « Cicli (picllc infection I s'écria-t-elle ; vous avez une dent non seuleiiieiit gâtée, mais pourrie ; je m'étonne que vous l'ayez pu souffrir si longtemps. — Si vous ne la faites promptemenl arracher, soyez sûr qu'elle gâtera les autres. — Cela n'est pas douteux, dit Nicostrate ; je vais envoyer quérir sur-le-champ un chirurgien. — Il n'en faut point, reprit la dame ; je l'arracherai bien moi-même

ôSti cmnïi:s IM-: iuiccaci:

sans lnMiK-diip (le jifiiu'. Ces j^ciis-là sont des li(niiir,iii\ (|iii vinis IViaicnl linji soulïrir, cl je ne pourrais vous voir entre leurs mains sans soulïrir nioi-nièine. Liiissez-inoi essayer; si vous trouve/ (]ue je vous lasse tro|) de mal, je (juilterai la besogne; complaisance (juc n'aurait point un arracheur de dénis. Il ne s'aj^nt (pie de se procurer de petites pinces. » Klle en demanda. (Juand on les lui eut apportées, elle lit sortir tout le inonde de rapparteinent, excepté Lusipie, à (|ui elle commanda de lernier la porte de la cliandtre. l'our l'aiic l'opération d'une manière plus commode, elle lit coucher son mari >ur un liane, et dit à

sa l'einmc de cliamltre de le (iiiii au travers du corps, pour qu'il lU' |iùt remuer. Puis lui avant l'ait ouvrir la Imuclie, elle accroche le davier à une de ses jilus liillr (linls. cl la lui arrache avec des cll'orts violents, (pii lui faisaient pousser des cris (le douleur. Le pauvre homme, étourdi du mal (pi'il avait souffert, porta d'abord la main sur sa joue, et donna le temps à sa femme de cacher la dent i|u'('lle venait de lui arracher, et d'en présenter une autre toute |)onrrie, dont elle avait eu la précauliou de se munir. « Voyez, lui dit-elle, ce (jne vous avez si longtemps gardé dans votre bouche. Il est sûr (pie cette deul vous eul gâté tontes les autres, si vous ne l'aviez l'ail arracher. » La vue d'une deul si vilaine consola le patient de la ilniiliiu' i|u"il avait soufferte et i|u'd lesseiitail enciire. ,\pr(''s avoir craché licaucdup de saiii; et avoir pris (|ncic|uc clixir con-

|,r l'.iili.l .lulliilllr.

loitatir, il sortit de la chambre et alla se jeter sur son lit. Sa femme, sans pi^rdre de temps, envoya la dent à Pirriis. Celui-ci, ne pouvant plus douter (les sentiments de sa maîtresse, lui lit dire tju'il était prêt à faire tout ce qu'elle désirait.

La belle, qui brûlait de lui donner de plu.s fortes preuves de son amour, et à qui les moments paraissaient des années, n'avait plus qu'à trouver le moyen de satisfaire sa passion en présence de son mari. Elle feignit pour cet effet d'être indisposée. Sa femme de chambre instruisit Pirrus du personnage qu'il devait jouer. Il alla voir madame à l'heure de l'après-dîner, où le mari devait se rendre auprès d'elle. A peine y furent-ils arrivés l'un et l'autre, qu'elle témoigna une grande envie de prendre l'air du jardin, et les pria tous deux de vouloir l'y conduire. Nicostrate la prit d'un côté, Pirrus de l'autre, et ils la menèrent ainsi au pied d'un beau poirier, où ils s'assirent tons trois sur un lapis de verdure. Quelques moments après, il prit fantaisie à la belle de manger des poires. Elle prie Pirrus de monter sur l'arbre pour lui en cueillir des plus mûres. Le galant obéit, et n'est pas plutôt monté sur le poirier que, feignant de voir son maître caresser sa femme, il s'écrie : « Eh ! quoi, monsieur, en ma présence? mais vous n'y pensez pas ; et vous, madame, n'avez-vous point de honte de vous prêter à un pareil jeu? Certes, vous avez été bientôt guérie. Mais, finissez donc; ce sont des choses qu'on ne doit pas faire devant témoins : les nuits ne sont-elles pas assez longues? faut-il venir au jardin pour une semblable besogne? n'avez-vous pas assez de chambres, assez de lits plus commodes? — Que veut-il dire, dit la femme à son mari? a-t-il perdu l'esprit? — Non, madame, je ne suis point fou, je vois fort bien ce que je vois. — Tu rêves assurément, lui dit Nicostrate, qui riait de son idée. — Je ne rêve point du tout, monsieur, et il me paraît que vous ne rêvez pas non plus. Mais si vous n'avez point d'égards peur moi, vous devriez au moins en avoir pour vousmême et vous éloigner un peu plus, si tant est que vous désiriez vaquer à un tel exercice. Peste! comme vous vous remuez! je ne vous aurais jamais soupçonné une si grande vivacité. Si j'agitais aussi fort le poirier, je doute qu'il y restât une seule poire. — Que peut donc être ceci? dit alors la dame; serait-il jiossible (|u'il lui parût que nous faisons ce qu'il dit? En vérité, si je me portais mieux, je monterais sur l'arbre, pour voir ce qu'il croit voir lui-même. — Soyez sûre, madame, ajouta Pirrus, que je n'ai point la berlue, et que ce que je vois n'est point une illusion. — Eh bien ! descends, dit le mari, descends, te dis-je, cl tu verras ce qu'il en est. — J'avoue, dit Pirrus, quand il fut descendu, que vous ne vous caressez point à présent; mais il n'est pas moins vrai que vous le faisiez tout à Theure, et que je vous ai vu, comme je descendais, vous séparer de madame, et vous mettre à l'endroit ou vous êtes maintenant assis. — Mais tu rêves, mon pauvie ami, ilit Nicostrate : depuis que lu es

:'>!<î< CO.NTKS |)K ItOCCACi:.

Miotiti'' sur l(> iMiiiicr, je ii';ii |iiis lioiini' du lieu où je suis. — Si rcla csl, ropril l'iiTUs, il l'an t que ce |)oirier soit euclianté: ear je vous jure ([iie j'ai vu, mais liieii vu, ce que je viens de vous dire. » Nieostrale, étonné de plus en jdus, et persuadé de la vérité du réeil de son intendant par l'air sérieux dont il l'avait aceonipagné, voulut voir |)ar lui-inènie si le poirier était réellement enilianté et i 1 llet que cet enchantement produirait à son égard. « Je vais v monter, » dil-il. Il y monte en effet , mais à peine est-il sur les branches, (pie l'irrus et la dame commeneèrenl liiir jeu. « Que faites-vous donc, madame! et toi, Pirrus, est-ce ainsi que lu respectes ton maitre? » Les amants eurent Iteau lui répondre qu'ils étaient assis, il se hâta de descendre, en les vovant ainsi se trémousser; mais il ne descendit pas si vite iiu'il- n"rii>s(iil iii le Icmps d'achever à |)eu |in''s la hesogne et de reprendre Kiii' phice. (( 0\un 1 madame, me faiie cette affront à mes yeux ! et toi, maraud... — Oh I poni' le coup, dit l'irrus en rniternimpant, j'avoue que vous avez été sages l'un et l'autre pendant (pie j'étais siM' le poirier, et que ce ((uc je croyais voir n'était (ju'un enchantement. Ce (pii achève de me le persuader, c'est que monsieur a cru voir lui-même ce qui n'était pas. — Tu as heau vouloir l'excuser, reprit le mari, ce que j'ai vu ne saurait être l'effet d'un enchantement. — Vous êtes, en vérité, aussi fou que Pirrus, dit la dame : si je vous croyais capable d'avoir réellement de pareilles idées sur mon coniple,je me fâcherais tout de bon. —Quoi! monsieur, dit Pirrus, vous feriez cet outrage à madame, (|ui est l'honnêteté, la vertu même ! Quand à moi, je ne chercherai point à m'excuser : Dieu m'est témoin que je souffrirais plut(")t mille morts avant qu'une pareille chose m'entrât jamais dans l'esprit, à plus forte raison avant de l'exécuter en votre présence. Je vois à présent clair comme le jour (pie la faute en est au poirier. Il a fallu (jue vous v sovez monté vous-même, et ([ue vous ayez cru voir ce qui vous met de si mauvaise humeur, |>()ur me faire revenir sur votre compte et sur celui de •madame. J'aurais juré vous avoir vus l'un et l'autre dans la posture la plus indécente. — Kst-il possible, dit ensuite la dame en se leyant et faisant un peu la fâchée, pour mieux dissuader son lionliommc de mari ; est-il bien possible (pic, me connaissant depuis si longteni|(S, vous ayez pu me croire capable de m'oublier à ce point'.' Me jugez-vous donc assez dépourvue de raison pour oser vous faire cocu en votre présence? Sovez persuadé que, si j'en avais la moindre envie, les occasions ne me nianijueraieiit pas, sans que vous en sussiez jamais rien. »

Nieostrale se rendit à ces raisons. Il ne pouvait effectivement se persuader (pie sa femme et son intendant eussent osé se porter à un tel excès d'iiiiiidence. Il IciM' lit des excuses, et se mit ensuite à discourir de la singularité de 1 a\cnlure eldes elîels de la vue (pii n'étaient pas les mêmes quand on se trouvait sur le poirier. Mais la dame, (]ui feignait toujours d'être fâchée de la mauvaise opinion (pic son mari avait eue de sa lidélité : « l'uis(pie ce maudil poirier, dit-

elle, fait voir de si vilaines choses, je ne veux pas qu'il nie nuise davantaffe, ni à aucune autre femme. » Puis, s'adressant à Pirrus : « Va clierclicr une cognée et jette-le à bas pour lelirùlcr; quoiqu'il serait l)oaucou|> mieux d'en donner sur la tête de mon mari, pour lui apprendre à mieux penser de la (idélité de sa femme et de la tienne. Oui, monsieur, continua-t-elle, vous mériteriez d'être châtié pour l'injustice que vous m'avez faite. Je ne reviens point de votre aveuglement. Ouand il s'agit de mal penser de voire femme, vous ne devez pas en croire vos yeux. »

Pirrus, ayant pris une hache, abattit incontinent le jioiricr. Alors la belle, se tournant vers Nicostrato : « Puisque je vois à terre, lui dit-elle, l'ennemi de ma vertu, je perds toute espèce de ressentiment. Je vous pardonne, ajoula-t-elle avec douceur, et vous recommande, sur toutes choses, d'avoir désormais une meilleure opinion de votre fenuiie, qui vous aime mille fois plus que vous ne méritez. » Le mari s'estima trop heureux de ce que sa femme voulut bien oublier l'outrage qu'il lui avait fait. Il fit des excuses à Pirrus d'avoir soupçonné sa bonne foi ; et tous les trois satisfaits, ils rentrèrent dans le palais.

C'est ainsi que ce bon mari fut maltraité, trahi et plaisanté par sa femme. Dès ce jour elle vécut familièrement avec Pirrus, qui lui fit souvent goûter les plaisirs de l'amour avec plus d'agrément et de liberté qu'ils n'en avaient eu sous le poirier.

NOUVELLE X

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