CAUSERIES D'UN VERRE DE BOHÈME
Des tables qui parlent, la belle affaire I et c'est bleu la peine de crier au miracle, de faire des mandements ou des dissertations sur ce prétendu phénomène ! J'ai là, sous ma main, depuis bien longtemps, une coupe en verre de Bohême qui me fait ses confidences, me raconte les plus intimes détails de sa vie, et je ne m'en émeus pas autrement. Je ne sais quels liens ont existé dans le passé entre cette coupe et moi, mais je l'aime, ou plutôt j'y tiens» car, je ne sais si vous êtes de mon avis, un
des graves reproches que j'adresse à notre langue si précise, si merveilleusement douée d'ailleurs, c'est que ce mot, ce mot sacré : Je l'aime ! qui ne devrait être employé que dans son acception la plus élevée, pour exprimer le plus noble, le plus doux, le plus pur des sentiments humains, serve fatalement à exprimer les goûts les plus vulgaires. Vous êtes obligé d'employer le même verbe pour dire: J'aime ma mère! et j'aime les cornichons! Les Anglais, ce peuple économe et positif par excellence, ont cependant fait la dépense de deux verbes pour exprimer ces deux ordres d'idées si difTérents ! Donc, je tiens à cette coupe, elle est la compagne assidue de mes travaux, et elle me garde quelque reconnaissance de ce qu'un jour je l'ai rachetée des mains d'un Auvergnat, qui l'avait acquise entre mille débris ou ustensiles provenant d'une vente publique.
« Ami, me disait-elle un soir qu'elle me voyait rêveur et distrait, poursuivant je ne sais quels souvenirs à travers les spirales de fumée bleue qui s'échappaient de ma cigarette, ami, savez-vous seulement ce que c'est que le cristal î ce qui le différencie du verre proprement dit ? pourquoi la mode a fait si longtemps rechercher les produits qui me ressemblent? Savez-vous ce que le génie
humain a dû tenter pour donner au cristal et aux verres ces formes exquises, élégantes, que vous vous contentez d'admirer, cher ignorant ! »
Ne vous étonnez pas de ce ton de familiarité. Elle est bohémienne, cette coupe coquette ! Tout écrivain est plus ou moins bohémien aussi. Entre compatriotes, on n'y regarde pas de si près ! Je me taisais ; la coupe babillarde reprit : , « A l'endroit du cristal, il existe un préjugé fort répandu. On s'imagine généralement que le cristal de roche a une immense supériorité sur le cristal fabriqué par des procédés industriels ; on se trompe. La nature ne fait pas mal les choses sans doute ; mais quand les hommes s'en mêlent, ils font mieux qu'elle encore. Vous savez qu'en histoire naturelle on donne le nom de cristaux à toutes les substances minérales qui prennent d'elles-mêmes, et sans le secours de l'art, une figure constante, régulière, déterminée. Le cristal de roche est une de ces substances, et la moins précieuse. C'est tout simplement, du quartz incolore, très-dur, et par conséquent très- difficile à tailler et à mettre en œuvre. C'est cette difficulté qui a fait longtemps son principal mérite. Mais sous le rapport de la blancheur, de l'éclat, de la pureté,
combien ce cristal naturel est distancé par le cristal factice !
— Bah l fis-je. Cet étonnement flatta la coupe, qui continua de plus belle.
— Après tout, le cristal n'est guère autre chose que le verre très-perfectionné, produit avec plus de soin. Les éléments constitutifs sont à peu près les mêmes : du sable, de la potasse, un peu de minium! C'est prodigieux qu'avec des matières pareilles on obtienne de si magnifiques résultats ! Les cristaux et les verres dé Bohême ont eu long*temps et ont encore, aux yeux de quelques imbéciles, une supériorité incontestable qui s'explique en deux mots. Quand on se disputait les verres et les cristaux de Bohême, l'Angleterre seule leur faisait concurrence et ne pouvait les éclipser, tout simplement parce que les industriels allemands chauffaient leurs fours au bois, tandis que les An* glais chauffaient les leurs au charbon de terre, qui altérait la blancheur de la matière. Les Anglais se mirent l'esprit à la torture, ils imaginèrent de boucher leurs creusets, d'employer le minium comme fondant ; pour obtenir un sable plus pur, ils concassèrent un caillou tout particulier, le flint^ d'où vient le nom de flint-glass donné aux cristaux anglais.
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« Mais ici encore, ce fut la France qui eut le mérite de perfectionner celte production d'une si grande importance commerciale.... ^ ' La coupe s'arrêta net.
« Vous ne m'écoutiez pas, dit-elle de sa voix argentine et fraîche ; ami, ce n'est pas bien I A quoi ou h qui pensiez-vous?
— Vous êtes curieuse, ma miel Pien que n^on œil fût distrait, je n'ai pas perdu un mot de votre récit. Vous en étiez à la France, qui eut le mérita de perfectionner cette production d'une si grandi? importance commerciale. Vous voyez que je rfr? pète vos propres expressions.
— Oui, reprit la coupe, la Franc^, avec son gojit suprême, a perfectionné les procédés à/^ moulqre et de taille qui donnent à ses cristaux et à ses verreries une incontestable supériorité. Un jour, un industriel distingué, M. Dartigues, entreprit de disputer à la Bohême elle-même la fabrication des cristaux que l'Allemagne produit à un bon marché fabuleux. M. Dartigues fonda notre célèbre fabrique dp Baccarat ; il y fit venir des jeunes filles des Vosges, auxquelles on apprit à tailler les cristaux de lustre; celles-ci retournèrent dans leurs montagnes pour y former de nouvelles apprenties; mais le prix du salaire de ces ouvrières
ne put pas descendre au-dessous du prix de cinquante centimes par journée. C'était trop encore ; les Bohémiennes vivent de si peu!
« Avez-vous songé quelquefois à l'immense utilité de cette vieille industrie du verre dont Pline attribue la découverte à des marchands phéniciens qui, s'étant arrêtés sur les bords du Bélus pour y faire cuire leurs aliments, fabriquèrent du verre sans s'en douter? Rome, s'il faut en juger par les débris d'Herculanum et de Pompeïa, avait poussé fort loin cette fabrication dont les Phéniciens transmirent le secret à toute l'Italie, et c'est Yenise qui eut incontestablement le mérite d'initier l'industrie européenne aux vieilles traditions de l'antique industrie. C'est ainsi que tout se tient et que se perpétue le lien de solidarité qui unit les générations présentes aux générations éteintes.
« Après le fer, qui est le métal nourricier par excellence, savez-vousune substance qui ait rendu, qui rende à l'humanité plus de services que celle dont je suis composée? Supprimez le verre, et il n'y a plus de civilisation, plus de progrès scientifiques. Étendu en petites lames plates et transparentes, il transmet la lumière dans vos habitations, en même temps qu'il vous abrite contre les intempéries des saisons, sans vous priver pour cela
de la vue des objets extérieurs. Noé planta la vigne; mais le bienfait du patriarche serait sans valeur pour l'humanité si, avec le verre, l'industrie n'eût fabriqué des vases propres à la conservation du vin. Que de chansons, que de poèmes, la bouteille, la divine bouteille a inspirés! Rabelais y a puisé sa verve et cet éclat de rire qui retentit encore.
« Vos sciences physiques, vos sciences naturelles, dont vous êtes si fiers, où en seraientelles sans nous ? Sans le prisme de verre à l'aide duquel Newton décomposa la lumière, connaîtriez-vous les mouvements des astres? parcourriezvous avec une sûreté mathématique ces vastes champs de l'infini où se meuvent d'innombrables soleils?
« De l'infiniment grand descendez à l'infiniment petit : supprimez le microscope, et le naturaliste ne sait plus observer les faits de détail. Faites doncla machine pneumatique et la machine électrique sans verre ! Vos expériences sur le calorique, toute la science de l'électricité, dont vous tirez un si merveilleux parti, rien de tout cela n'existe sans le verre ! Je ne parle pas des myopes et des presbytes ; je ne parle pas non plus des services que rend le verre à la navigation. Otez à l'empereur sa lunette d'approche avec laquelle il
observait les mouvements de rennemi, et vous x^d ferez plus de lui qu'un général vulgaire.
«Oui, mon ami, reprit la coupe avec enthou-siasme,bien que je ne sois plus aujourd'hui qu'un objet de curiosité, qu'un objet inutile, je n'en suis pas moins glorieuse d'appartenir à cette glorieuse famille du verre qui a été l'instrument le plus actif de la civilisation, le point d'appui sans lequel l'intelligence humaine errerait encore dans les limbes de l'ignorance !
oc Laissez les badauds admirer le verre de Bohême I Regardez ce que fait l'industrie française, songez à toutes les merveilles que produisent vos verreries de Baccarat, de Clichy-la-Garenne, etc. Voyez les vitraux de vos églises ; allez visiter les phares qui bordent vos côtes de l'Océan et de la Méditerranée, ces phares protecteurs qui annoucent.de si loin au navigateur la présence du port; énumérez, si c'est possible, toutes les applications du verre à la science, aux arts, à l'industrie, aux besoins personnels et domestiques, au luxe de vos tables, où le cristal réjouit l'œil, et dites s'il est une matière supérieure à la mienne !
« Tenez, reprit ma coupe, quand je pense à un seul des emplois du verre, à la vitre, qui est sans contredit le principe de toute civilisation, j^e me
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demandç conjmeut il a pu se trouver des législa-leurs quî aient osé metb*e jxn Unpdt si]ir les fe^ nôtres. Hais je ne yeux pas parler polUiqu^; j'aipe mieux rester dans mon humble rôle.
« Il ^i bien évident qu'avec cette multitude de destinatioîis du verre, il a dû s'établir da^s l'industrie une division du travail rationnelle. J)e là vient que vous avez des verreries spéciales pour les bouteilles, d'autres pour les yerres i yitre, d'aulres pour les glaces, d'autres p^oi^r les verres prî^atiquès, d'aides pour la gobje^ettei^, 1^ verroterie, etc.
« Je craindrais de vous fatiguer, ami, si je vous racontais les procédés de fabrication mis en usage dans ces vastes usines où le travail est incessant, où la matière incandescente fermente nuit et jour, où d'innombrables ouvriers soufflent le verre ou le coulent pour lui donner ces formes que vous admirez. Je ne sais rien qui donne une plus haute idée de la puissance humaine que l'intérieur d'une verrerie, même la plus humble, même celle où Ton fabrique les produits les plus communs. Il n'est pas d'industrie qui exige de l'ouvrier plus de force, plus d'intelligence, de goût, de sûreté de main.
a Sous l'ancienne monarchie, les ouvriers verriers devaient faire preuve de noblesse : nul ne