‹ Contes moraux de Mme de GenlisChapitre 7 sur 20 · ORDONNANCE DU DOCTEUR STEINHAUSSE · texte numérisé non relu

ORDONNANCE DU DOCTEUR STEINHAUSSE

«Mlle Delphine passera six mois de l'année à la campagne; à Paris, elle ira très-rarement aux spectacles, se donnera beaucoup d'exercice à pied, même en hiver; elle ne mangera jamais que du pain à son déjeuner et à son goûter, excepté dans le temps des fruits ; elle ne portera que des habits simples, les seuls qui soient commodes et légers.

« Pour la préserver de l'ennui, on lui donnera des livres instructifs et amusants, et l'on ne souffrira pas qu'elle soit un moment oisive; si elle se laissait aller par hasard à la tristesse, il faudrait lui rappeler l'histoire de la grand'mère d'Agathe, et le bien qu'elle a fait à celte vieille femme : en

OU L'HEUREUSE GUÉRISOX. 47

suivant cette méthode et ce régime, Mlle Delphine conservera sa santé, sa gaieté, et le bonheur dont elle jouit. »

Mme Mélite approuva fort ce régime ; elle promit de le suivre exactement, et témoigna à Mme Steinhausse la plus vive reconnaissance; l'année d'ensuite, elle acheta une maison dans la vallée de Montmorency, dans le voisinage de celle de Mme Steinhausse. Delphine conserva toute sa vie pour cette dernière l'attachement qu'elle lui devait, et pour l'aimable Henriette la plus tendre amitié. Elle devint une personne charmante, et acquit de l'instruction et des talents ; bonne, raisonnable, bienfaisante, elle était admirée et chérie de tous ceux qui l'approchaient; sa mère lui choisit un mari digne d'elle, dont elle fit le bonheur, et qui la rendit parfaitement heureuse.

Le roi d'Angleterre, Jacques II, contraint d'abandonner son royaume, vint se réfugier en 'France; Louis XIV lui donna un asile à Saint- Germain, où vinrent aussi se fixer quelques sujets fidèles qui l'avaient suivi. Mme de Varonne, dont je vais vous conter l'histoire, était d'une famille irlandaise qui avait suivi Jacques II dans l'exil : tout le temps que vécut son mari, elle jouit d'une

honnête aisance; mais devenue veuve, et se trouvant sans protection, sans parents, elle n'eut pas le crédit d'obtenir de la cour une partie de la pension qui avait fait subsister son mari. Cependant elle écrivit aux ministres, elle envoya plusieurs placets ; on lui répondit « qu'on mettrait sa demande sous les yeux du roi. » Deux ans se passèrent sans qu'elle vît ses espérances se réaliser. Enfin, ayant renouvelé ses sollicitations, elle reçut un refus formel ; il ne lui fut plus possible de s'aveugler sur son sort. Sa situation était déplorable; depuis deux ans elle avait été obligée de vendre successivement pour vivre son argenterie et une partie de ses meubles; il ne lui restait aucune ressource. Son goût pour la solitude, sa piété solide et sa mauvaise santé l'avaient toujours tenue éloignée de la société, et particulièrement depuis la mort de son mari. Elle se trouvait donc sans appui, sans amis, sans espérance, dénuée de tout, plongée dans la plus affreuse misère, et, pour comble de maux, elle avait cinquante ans et une santé délabrée. Dans cette extrémité elle eut recours au véritable dispensateur des consolations et des grâces, à celui qui pouvait changer son sort ou lui donner le courage d'en supporter patiemment la rigueur ; elle se jeta à genoux et pria Dieu avec confiance; s'élevant bientôt au-dessus d'elle-

même, elle sentit le calme renaître dans son âme et envisagea d'un œil ferme tout ce que son état avait d'affreux. « Eh bien! dit-elle,, puisqu'il faut un jour la perdre, cette existence fragile, qu'importe qu'elle soit anéantie par le dernier terme de la misère ou par une maladie ? qu'importe de mourir sous un dais ou sur de la paille ! Ma mort en sera-t-elle plus douloureuse, parce que je n'aurai rien à regretter sur la terrée Non, sans doute; au contraire, je n'aurai besoin ni d'exhortation ni de courage ; je n'aurai point de sacrifice à faire : abandonnée de tout le monde, je ne penserai qu'à celui qui régit l'univers ; je le verrai prêt à me recevoir, à me récompenser, et j'attendrai la mort, le plus précieux de ses bienfaits.... »

Quel courage! direz-vous, mes enfants; est-il possible de mourir sans regretter un peu la vie ? Mais songez que Mme de Yaronne n'avait point d'enfants, qu'elle n'avait plus ni père ni mari, et qu'il ne lui restait aucune affection en ce monde. D'ailleurs, la religion peut donner cette sublime résignation, et je vous ai déjà dit que Mme de Yaronne avait une piété solide.

Comme elle réfléchissait sur sa destinée, Ambroise, son domestique, entra. Il est nécessaire de vous faire connaître cet Ambroise. C'était un homme de quarante ans, qui depuis vingt années

servait Mme de Varonne; ne sachant ni lire ni écrire, brusque, taciturne, grondeur, il avait toujours eu l'air de mépriser ses camarades, de bouder ses maîtres; sa mine constamment refrognée, son humeur chagrine rendaient son service peu agréable. Cependant son exactitude, sa bonne conduite l'avaient toujours fait regarder comme un excellent sujet et un domestique précieux. On ne lui connaissait que les qualités essentielles, et pourtant il possédait des vertus sublimes; sous un extérieur si grossier, il cachait l'âme la plus sensible et la plus élevée.

Mme de Yaronne, quelque temps après la mort de* son mari, avait renvoyé les gens attachés à son service, et n'avait gardé qu'une cuisinière, une servante et Ambroise. Enfin elle se voyait contrainte de congédier encore ces trois domestiques. Ambroise, comme je vous le disais, entra : on élait en hiver; il tenait une bû.he et allait la mettre au feu lorsque Mme de Varonne lui dit : « Ambroise, il faut que je vous parle. »

Le ton ému avec lequel Mme de Varonne prononça ces mots frappa Ambroise; posant sa bûche sur le plancher, et regardant sa maîtresse : « Mon Dieu! niaJame, dit-il, qu'est-ce qu'il y a? — Ambroise, savez-vous ce que je dois à la cuisinière? — Vous ne lui devez rien, madame, ni à moi, ni

à Marie, vous avez payé le mois hier.... — Ah tant mieux : je ne m'en souvenais pas. Eh bien ! Ambroise, je vous charge de dire à la cuisinière et à Marie que je n'ai plus besoin de leurs services.... Et vous-même, mon cher Ambroise, il faut que vous cherchiez une autre condition. — Une autre condition!... Que voulez-vous direï Je veux mourir à votre service; je ne vous quitterai point, quoi qu'il arrive.... — Ambroise, vous ne connaissez pas ma situation. — Madame, vous ne connaissez pas Ambroise.... Eh bien! si l'on vous retranche de votre pension et que vous n'ayez pas le moyen de payer vos gens, renvoyez les autres, à la bonne heure; mais moi, je n'ai pas mérité d'être chassé avec eux. Je n'ai point l'âme mercenaire, madame.... — Mais, Ambroise, je suis ruinée, entièrement ruinée. Tout ce que je possédais, je Fai vendu, et l'on m'ôte ma pension.... — On vous ôte votre pension?... ça ne se peut pas. — Rien n'est plus vrai cependant. — Ah ! bon Dieu ! — Il faut respecter, adorer les décrets de la Providence et s'y soumettre sans murmure, mon bon Ambroise. Pourtant, dans mon malheur, j'éprouve une grande consolation, c'est de me sentir parfaitement résignée. Tant d'êtres sur la terre, tant de familles vertueuses se trouvent dans la situation où je suis!... Moi, du moins, je n'ai point'd'en-

fants ; je souffrirai seule : c'est peu souffrir.... — Non, non, s'écria Ambroise d'une voix entrecoupée, non, vous ne souffrirez pas. J'ai des bras, je sais travailler.... — Mon cher Ambroise, interrompit Mme de Varonne attendrie, je n'ai jamais douté de votre attachement.... Je n'en abuserai point. Voici seulement ce que j'en attends : c'est que vous alliez me louer une petite chambre à un cinquième étage. J'ai encore quelque argent, il me suffira pour deux ou trois mois. Je travaillerai, je coudrai. Cherchez-moi dans Saint-Germain quelques pratiques : voilà tout ce que je vous demande , et tout ce que vous pourrez faire pour moi. »

Ambroise était resté immobile devant sa maîtresse, la considérant en silence; lorsqu'elle eut fini de parler, il tomba à ses pieds. « Ah! ma respectable maîtresse, s'écria-t-il, recevez le serment du pauvre Ambroise ; je m'engage à vous servir jusqu'à la fin de ma vie!... et de meilleur cœur, avec plus de respect et d'obéissance que je n'ai jamais fait. Depuis vingt ans je suis nourri, habillé chez vous; vous me faites vivre, vous me rendez la vie heureuse. J'ai bien souvent mésusé de votre bonté et de votre patience. Ah ! madame, pardonnez-moi toutes les fautes que m'a fait commettre envers vous mon mauvais caractère. Je les

réparerai, soyez-en sûre ; je ne demande des jours au bon Dieu que pour cela. »

En achevant ces mots, Ambroise, tout en larmes, se releva et sortit précipitamment, sans attendre de réponse.

Vous jugez facilement de quelle vive et profonde reconnaissance le cœur de Mme de Varonne dut être pénétré. Au bout de quelques minutes, Ambroise revint; il tenait un petit sac de peau, et le posant sur la cheminée : « Grâce à Dieu, dit-il, grâce à vous, madame, et à défunt monsieur, il y a là dedans trente louis. Cet argent vient de vous, il vous appartient.... — Ambroise ! le fruit de vos épargnes durant vingt ans!... je ne puis accepter.... — Quand vous aviez de l'argent, vous m'en donniez. Quand vous n'en avez plus, je vous le rends. L'argent n'est bon qu'à cela. Je sais bien que cette petite somme ne peut pas tirer madame d'embarras ; mais voici comme je compte m'arranger. Il faut que madame se souvienne que je suis le fils d'un chaudronnier, et que je n'ai pas oublié mon premier métier ; car, dans mes moments perdus, et quelquefois quand madame me permettait de sortir, j'allais chez Nicault, un de mes pays, qui est chaudronnier, et je travaillais chez lui pour me distraire. Eh bien! à présent je travaillerai sérieusement, et avec quel courage!..

— Ah! c'en est trop, s'écria Mme de Varonne ; vertueux Ambroise, dans quel état indigne de vous le sort vous a-t-il placé!... —J'en suis content, reprit Ambroise, si madame peut s'accoutumer à son changement de situation. — Votre attachement, Ambroise , doit me consoler de tout, Mais

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vous voir souffrir pour moi ! — Souffrir en travaillant, et quand ce travail vous sera utile! De pareilles souffrances me rendront heureux. Dès demain je me mets à l'ouvrage. Nicault, qui est un brave homme, ne m'en laissera pas manquer. Il est accrédité dans Saint-Germain; il ajuste-

ment besoin d'un bon compagnon ; je suis fort, je ferai bien l'ouvrage de deux, et tout ira pour le mieux. »

Mme de Yaronne, ne trouvant pas d'expression pour témoigner son admiration, levait les yeux au ciel, et ne répondait que par des pleurs.

Le lendemain, la cuisinière et la servante furent congédiées. Ambroise loua dans Saint-Germain une petite chambre bien propre, bien claire, à un troisième étage, la meubla du peu de meubles qui restaient à sa maîtresse, et y conduisit Mme de Yaronne. Elle y trouva un bon lit, un grand fauteuil bien commode, une petite table avec une écritoire et du papier, au-dessus de laquelle ses livres étaient rangés sur cinq ou six planches ; une grande armoire qui contenait son linge, ses robes, et une provision de fil pour travailler; un couvert d'argent , car Ambroise ne voulait pas qu'elle mangeât dans de l'étain, et la bourse de peau qui contenait les trente louis. Dans un coin de la chambre, derrière un rideau, était cachée la petite vaisselle de terre qui devait servir à 'la cuisine de Mme de Yaronne. * Yoilà, dit Ambroise, tout ce que j'ai pu trouver de mieux pour le prix que madame voulait mettre à son loyer. Il n'y a qu'une chambre; mais la servante couchera sur un matelas roulé sous le lit de madame.... — Com-

ment! la servante? interrompit Mme de Yaronne. — Pardi, madame peut-elle se passer d'une servante pour faire son pot-au-feu, ses commissions, pour la déshabiller?... —Mais, mon cher Ambroise!... — Oh! cette servante-là ne vous coûtera pas cher : c'est une enfant de treize ans : vous ne lui donnerez point de gages, et elle vivra des restes de madame. Pour ce qui est de moi, j'ai fait mon arrangement avec Nicault. Je lui ai dit que j'avais été compris dans la réforme que madame a été forcée de faire ; que j'étais dans le besoin, et ne demandais pas mieux que de travailler. Nicault, qui est riche, et de plus un brave homme, me couchera chez lui : c'est à deux pas d'ici ; il me nourrira et me donnera vingt sous par jour. La vie est à bon marché à Saint-Germain : ainsi avec vingt sous par jour madame pourra vivre tout doucement, d'autant qu'elle a quelques provisions et un peu d'argent comptant. Je n'ai pas voulu dire tout cela devant la petite Suzanne, votre nouvelle servante. A présent je vais vous la chercher. »

Ambroise sortit aussitôt, et revint un moment après, tenant par la main une jolie petite fille, qu'il présenta à Mme de Varonne : « Voici la jeune fille dont j'ai eu l'honneur de parler à madame. Son père et sa mère sont pauvres, mais laborieux;

ils ont six enfants, et madame fera une très-bonne action en prenant celle-ci à son service. »

Après ce préambule, Ambroise, d'un ton sévère, exhorta Suzanne à se bien conduire ; ensuite il prit congé de Mme de Yaronne, et s'en alla chez son ami Nicault,

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Qui pourrait dire tout ce qui se passait au fond de l'âme de Mme de Varonne? Elle était pénétrée de reconnaissance et d'admiration, et ne revenait pas de la surprise que lui causait le changement subit dans les manières et dans l'humeur d'Ambroise; cet homme, toujours si brusque, si grossier, ne paraissait plus être le même ; depuis qu'il

était devenu son bienfaiteur, il n'était pas reconnaissante : il joignait les égards aux procédés, la délicatesse à l'héroïsme, et son cœur lui avait appris en un moment tout ce qu'on doit de ménagement et de respect aux infortunés. On voyait qu'il sentait combien sont sacrées les obligations, que nous imposent nos propres bienfaits, et que l'on n'est pas véritablement généreux si l'on humilie, ou seulement si l'on embarrasse le malheureux que l'on secourt.

Le lendemain du jour où Mme de Yaronne prit possession de son nouveau domicile, elle ne vit pas Ambroise de la journée, parce qu'il travaillait ; mais il vint le soir un moment, et prja Mme de Yaronne de donner une commission à Suzanne ; quand il se trouva seul avec sa maîtresse, il tira de sa poche vingt sous enveloppés dans du papier, et les posant sur la table ■ « Yoiià, dit-il, ma journée. »

Alors, sans attendre de réponse, il appela Suzanne, et retourna chez Nicault. Après un semblable emploi de sa journée, que le sommeil doit être paisible et le réveil doux! Par ce que nous éprouvons en faisant une bonne action, jugeons de la satisfaction inexprimable que procure une action héroïque.

Ambroise, fidèle aux devoirs qu'il s'était impo-

ses, venait tous les jours faire une visite à Mme de Yaronne, et déposer chez elle le fruit du travail de sa journée; il ne se réservait, au bout de chaque mois, que l'argent nécessaire pour payer son blanchissage ; et celui qu'il dépensait le dimanche pour boire quelques bouteilles de bière, il le demandait à Mme de Varonne et le recevait comme un don.

En vain Mme de Varonne, affligée de dépouiller ainsi le généreux Ambroise, voulait lui persuader qu'elle pourrait vivre en lui coûtant moins; Ambroise alors ne l'écoutait pas, ou paraissait l'entendre avec tant de peine, qu'elle était bientôt forcée de se taire.

Dans l'espoir d'engager Ambroise à se procurer un peu plus d'aisance, Mme de Yaronne, de son côté, se livrait presque sans relâche à des travaux d'aiguille : Suzanne l'aidait et allait vendre son ouvrage; mais quand Mme de Yaronne parlait à Ambroise du profit qu'elle retirait de son travail, il répondait simplement tant mieux, et parlait d'autre chose. Le temps n'apporta nul changement dans sa conduite; durant quatre ans entiers on ne le vit jamais se démentir un seul instant.

Enfin le moment approchait où Mme de Yaronne devait ressentir le chagrin le plus déchirant pour son cœur. Un soir qu'elle attendait Ambroise comme à l'ordinaire, elle vit entrer dans sa cham-

bre la servante de Nicault, qui vint lui dire qu'Ambroise était malade, qu'il avait été forcé de se mettre au lit. A cette nouvelle, Mme de Yaronne pria la servante de la conduire sur-le-champ chez Nicault, et en même temps elle ordonna à Suzanne d'aller chercher un médecin. Mme de Yaronne, en arrivant chez Nicault, causa beaucoup de surprise à ce dernier, qui ne l'avait jamais vue. Elle lui dit qu'elle. voulait aller dans la chambre d'Ambroise. « Mais, madame, reprit Nicault, c'est impossible.... — Gomment? — Il faut monter une échelle pour arriver à ce grenier.... — Une échelle!... Ah! pauvre Ambroise!... Je vous en prie, conduisezmoi.,.. — Mais, madame» encore une fois, vous risquerez de vous rompre le cou; et puis, vous ne pourrez vous tenir debout chez Ambroise : il est niché dans un si vilain trou ! >»

A ces mots, Mme de Yaronne eut peine à retenir ses pleurs; et, priant de nouveau Nicault de la guider, elle arriva au bas d'une petite échelle, qu'elle monta difficilement, et qui la conduisit à un grenier où elle trouva Ambroise couché sur une paillasse. « Mon cher Ambroise, s'écria-t-elle en le voyant, dans quel état je vous trouve! Et vous disiez que votre logement vous plaisait, que vous étiez bien!... »

Ambroise n'était pas en état de répondre à

Mme de Varonne ; depuis près d'une heure il n'avait plus sa tête : Mme de Varonne s'en apercevant bientôt, se livra à toute sa douleur. Enfin, Suzanne revint avec un médecin : ce dernier, en entrant dans le galetas d'Ambroise, fut étrangement surpris de voir auprès de la paillasse d'un pauvre garçon chaudronnier une dame décemment mise, dont l'air distingué annonçait la naissance, et qui paraissait accablée de désespoir. Il s'approcha du malade, l'examina attentivement, et dit qu'on l'avait appelé trop tard. Jugez de l'état de Mme de Varonne, lorsqu'elle entendit prononcer ce funeste arrêt. « Aussi, dit Nicault, c'est sa faute, à ce pauvre Ambroise : il y a plus de huit jours qu'il est malade et que je voulais l'empêcher de travailler; mais il allait toujours son train. Il ne s'est alité que ce matin, encore nous avons eu bien de la peine à le décider. Pour entrer chez nous, il s'était chargé de plus d'ouvrage qu'il n'en pouvait faire ; il s'est tué à force de travailler. »

Chaque motdeXicault était un trait mortel pour la malheureuse Mme de Varonne. Elle s'avança vers le médecin, et, les mains jointes, elle le conjura de ne pas abandonner Ambroise. Le médecin avait de l'humanité; d'ailleurs, sa curiosité était vivement excitée : il promit de passer une partie de la nuit auprès d'Ambroise. Mme de Varonne

envoya chercher chez elle des matelas, des couvertures, du linge : dès qu'elle eut préparé avec Suzanne un lit pour Ambroise, le médecin et Nicault l'y posèrent doucement; alors Mme de Varonne se jeta sur une escabelle de bois, et donna un libre cours à ses pleurs. Sur les quatre heures du matin, le médecin se retira, après avoir soigné le malade et promis de revenir à midi. Vous pensez bien que Mme de Varonne ne quitta pas Ambroise un moment; elle passa quarante-huit heures à son chevet sans recevoir du médecin la plus légère espérance ; enfin, le troisième jour, il annonça qu'il croyait entrevoir du mieux, et le soir même il déclara qu'il répondait de la vie d'Ambroise.

Je ne vous peindrai point la joie, les transports de Mme de Varonne en voyant Ambroise hors de danger; elle voulait le veiller encore la nuit suivante ; mais Ambroise, qui avait recouvré sa connaissance, ne voulut pas y consentir. Elle s'en retourna accablée de fatigue. Le médecin se présenta le lendemain chez elle; il lui témoigna tant d'intérêt, il paraissait si touché des soins qu'elle avait eus pour Ambroise, que Mme de Varonne ne put se défendre de répondre à ses questions. Elle satisfit sa curiosité, et lui conta son histoire. Trois jours après cette confidence, le médecin, qui

n'habitait pas ordinairement Saint-Germain, fut obligé de retourner à Paris; il partit précipitamment, laissant Ambroise en convalescence.

Cependant Mme de Yaronne se trouvait dans une situation critique; en huit jours elle avait dépensé pour Ambroise le peu d'argent qu'elle possédait : elle en avait assez pour vivre encore quatre ou cinq jours; mais alors Ambroise ne serait pas en état de se remettre à l'ouvrage, et elle frémissait en songeant que la nécessité le contraindrait à travailler, au risque de retomber malade. Elle sentit l'horreur de sa situation, et se reprocha amèrement d'avoir accepté les secours du généreux Ambroise. « Sans moi, disait-elle, il serait heureux, son travail aurait pu lui procurer une honnête subsistance; son attachement pour moi lui a ravi son bonheur.... et peut lui coûter la vie!... et moi, je mourrai sansm'acquitter.... M'acquitter!... et quand il me serait possible de disposer à mon gré des événements, pourrais-je m'acquitter jamais? Dieu seul la saurait payer, cette dette sacrée ! Dieu seul peut récompenser dignement une vertu si sublime!... »

Un soir que Mme de Yaronne était profondément absorbée dans ses douloureuses réflexions, Suzanne, tout essoufflée, entra dans sa chambre, et lui dit qu'une belle dame demandait à la voir.

« Elle se trompe sûrement, répondit Mme de Varonne. — Non, non, elle a dit comme ça : « Mme de a Varonne, qui demeure ici, chez M. Daviet, au « troisième étage sur la cour? » Elle disait cela de sa voiture, une voiture avec quatre beaux chevaux. Moi, j'étais sur le pas delà porte. * Madame, ai-je fait, c'est ici.— Voulez-vous bien aller dire à Mme de Varonne que je lui demande en grâce de m'accorderun moment d'entretien? — Là-dessus j'ai pris mes jambes à mon cou.... »

En ce moment on entendit frapper doucement à la porte; Mme de Varonne se leva avec une extrême émotion pour aller ouvrir : une dame parfaitement belle se présenta d'un air timide et attendri. Mme de Varonne renvoya Suzanne. « Je suis charmée, madame, lui dit l'inconnue, de vous annoncer que le roi vient enfin d'être informé de votre situation, et qu'il a bien voulu réparer les injustices de la fortune envers vous.... — Oh! Ambroise!... s'écria Mme de Varonne, en joignant les mains et les élevant avec l'expression de la reconnaissance la plus vive!... »

A cette exclamation, l'inconnue ne put retenir ses larmes ; elle s'approcha de Mme de Varonne, et lui prenant affectueusement les mains : « Venez, madame, lui dit-elle, venez dans le nouveau logement qui vous est préparé! — Ah! madame, in-

terrompit Mme de Varonne, comment vous exprimer.... Mais si j'osais.... je vous demanderais la permission.... Madame, j'ai un bienfaiteur, daignez souffrir qu'avant tout j'aille l'instruire.... — Vous avez toute liberté, reprit l'inconnue; dans la crainte de vous gêner, je ne vous demanderai pas à vous accompagner jusqu'à votre maison, j'irai de mon côté; mais je veux vous conduire à votre voiture, qui vous attend à la porte.... — Ma voiture!... — Oui, madame, ne perdons plus de temps, venez. »

En disant ces mots, l'inconnue, donnant le bras à Mme de Varonne, qui pouvait à peine se soutenir sur ses jambes, descendit avec elle. Arrivée près de la porte, l'inconnue dit à un laquais qui l'attendait : « Appelez les gens de Mme de Varonne. »

Cette dernière croyait rêver. Son étonnement s'accrut encore en voyant un laquais vêtu de gris faire approcher une voiture simple et commode. La dame inconnue lit ouvrir la portière du carrosse, y fit entrer Mme de Varonne, et la quitta pour aller rejoindre sa voiture. Le nouveau laquais de Mme de Varonne lui demanda ses ordres ; il fut prié bien poliment, et avec une voix tremblante, de prendre le chemin de la maison de M. Xicault le chaudronnier. Concevez-vous, mes enfants, la

vive émotion, le battement de cœur que la vue de cette maison dut causer à Mme de Varonne?. .. Elle tira le cordon, et ouvrit elle-même la portière; et, s'appuyant sur le bras de son laquais, elle entra dans la boutique de Nicault. La première personne qu'elle aperçut, ce fut Ambroise lui-même dans ses habits de travail ; Ambroise, à peine convalescent, mais qui, malgré sa faiblesse, avait voulu essayer de se remettre à l'ouvrage. En le voyant, Mme. de Varonne éprouva un attendrissement d'une douceur inexprimable. Il travaillait pour elle, et elle venait l'arracher pour toujours à ces travaux pénibles, à la misère, à la fatigue. Elle goûtait dans" toute sa pureté tout le bonheur que peut procurer la reconnaissance la plus profonde. « 0 mon cher Ambroise! s'écria-t-elle avec transport, venez, suivez-moi.... quittez ces travaux; vous ne les reprendrez plus; votre sort est changé.... Venez, ne différez pas davantage. »

Ambroise, frappé d'étonnement, demandait en vain des explications; il voulait du moins obtenir le temps nécessaire pour s'habiller et se revêtir de ses habits des dimanches; mais Mme de Varonne n'était pas en état de l'écouter ni de lui répondre. Elle l'entraîna avec elle, et le força de monter dans sa voiture. « Madame veut-elle aller dans sa nouvelle maison? » demanda son laquais. Mme de Va-

ronne tressaillit à ces mots. « Oui, répondit-elle en regardant Ambroise, menez-nous dans noire maison. »

Pendant le chemin, Mme de Varonne instruisit Ambroise de la visite de la dame inconnue. Ambroise l'écoutait avec une joie mêlée de crainte et de doute, il osait à peine croire à un bonheur si extraordinaire, si inespéré. Enfin, la voiture s'arrêta à la porte d'une jolie petite maison dans la forêt de Saint-Germain. Mme de Varonne et Ambroise descendirent et entrèrent dans un salon où les attendait la dame inconnue. Cette dernière s'avançant vers Mme de Varonne, et lui présentant un papier : « Voici, madame, lui dit-elle, ce que le roi a daigné me charger de vous remettre ; c'est le brevet d'une pension de dix mille livres, et de plus la liberté d'assurer la moitié de cette pension à la personne que vous voudrez désigner.... — Cette personne, la voici ! s'écria Mme de Varonne. Voilà l'homme vertueux et sublime , digne de votre protection et des grâces de notre souverain. »

A ces mots, Ambroise, qui jusque-là s'était tenu caché derrière sa maîtresse, sentit augmenter son embarras; il fit quelques pas en arrière, en ôtant son bonnet. Malgré l'excès de sa joie, il éprouvait une confusion pénible de s'entendre

louer de la sorte ; d'ailleurs , il était honteux de paraître devant la dame inconnue sans perruque, avec son tablier de cuir et sa veste sale ; et il regrettait un peu son habit des dimanches.... L'inconnue s'approcha de lui : « Ambroise, lui dit-elle, laissez-moi vous regarder un moment.... — Mon Dieu ! madame, reprit Ambroise en baissant la tête et en tournant son bonnet dans ses mains, je n'ai rien fait que de bien naturel : il n'y a pas là de quoi s'étonner. »

Mme de Varonne l'interrompit pour raconter tout ce qu'elle devait à Ambroise. L'inconnue, vivement attendrie, soupira, et levant les yeux au ciel : « Enfin, dit-elle, après avoir vu tant d'ingrats, j'ai le bonheur de découvrir deux cœurs vraiment sensibles et reconnaissants!.... Adieu, madame : cette maison et les meubles qu'elle contient vous appartiennent, et dans un moment vous allez toucher le premier quartier de votre pension. 9

En achevant ces mots , l'inconnue fit quelques pas vers la porte. Mme de Yaronne courut à elle, et, le visage baigné de larmes, se précipita à ses genoux. L'inconnue la releva, l'embrassa affectueusement et sortit. Au même moment on vint annoncer le médecin auquel Ambroise devait la vie....

Après lui avoir témoigné toute la reconnaissance dont elle était pénétrée, Mme de Varonne le questionna, et le médecin lui apprit que l'inconnue se nommait Mme de P...., qu'elle habitait Versailles , où elle avait un grand crédit. « Depuis dix ans, continua-t-il , je suis son médecin : je connaissais sa bienfaisance, j'étais certain de. l'intéresser vivement en lui contant votre histoire. En effet, aussitôt qu'elle en a su les détails, elle a fait l'acquisition de cette petite maison, et obtenu du roi la pension dont elle vous a donné le brevet. »

Comme le médecin achevait ce récit, un laquais entra et dit à Mme de Yaronne qu'elle était servie. Elle retint le médecin à souper, et, s'appuyant sur le bras d'Ambroise, elle passa dans la salle à manger. Ambroise fut invité à s'asseoir à côté d'elle, mais il s'en défendit, en disant qu'il n'était pas fait pour se mettre à table avec elle : « Eh quoi ! reprit-elle, mon bienfaiteur et mon ami n'est-il pas mon égal ? »

Le modeste, le généreux Ambroise obéit, et Mme de Yaronne, placée entre lui et le médecin, goûta dans cette heureuse soirée un bonheur inexprimable.

Vous jugez bien qu'Ambroise, le lendemain, grâce à Mme de Yaronne, eut des habits convena-

blés à sa nouvelle fortune; que son appirtement fut meublé, arrangé avec autant de recherche que de soin; que Mme de Varonne partagea toujours avec lui tout ce qu'elle possédait, et qu'enfin, elle ne reçut jamais d'argent sans se rappeler avec un

profond attendrissement ce temps où le fidèle Ambroise lui apportait ses vingt sous en lui disant :

Voilà ma journée.

Cette histoire, mes enfants , prouve qu'il n'est point de classe, point d'état où l'on ne puisse ren-

contrer des vertus héroïques. Il est bien rare qu'une belle action reste longtemps secrète et n'obtienne pas une éclatante récompense.

EGLANTISE

OU L'IXUOLEXTE CORRIGEE.

Doralice, femme d'un financier, jouissait d'une fortune considérable; mais elle avait trop d'esprit et un trop bon cœur pour aimer le faste et vouloir se distinguer par une vaine magnificence. Elle savait que le luxe, toujours condamnable, est véritablement ridicule dans les personnes que leur état dispense de toute représentation. Elle n'avait

point de diamants; elle habitait une maison aussi simple que commode, et ne donnait point de fêtes, mais elle faisait de bonnes actions , et sa fortune, loin de l'exposer à l'envie des sots, au mépris des gens raisonnables, lui attirait les bénédictions des infortunés et l'estime générale. Rien chez elle n'annonçait l'ostentation ni le puéril désir de briller. Quoiqu'elle sût se suffire à elle-même, elle aimait la société. Afin de s'en former une véritablement agréable, elle n'avait donné la préférence exclusive à aucune classe sur une autre; mais elle s'était décidée à recevoir toutes les personnes distinguées par les qualités du cœur et les agréments de l'esprit, de quelque condition qu'elles fussent. Doralice n'avait qu'une fille : cette enfant, âgée de six ans, annonçait un bon cœur; elle était douce, obéissante, sincère ; elle ne manquait pas de mémoire ni d'intelligence; mais elle était excessivement indolente , n'avait nulle activité , aucune application, et faisait tout avec lenteur et nonchalance.

L'indolence, vous le savez, est une certaine lâcheté qui donne du dégoût pour tout ce qui pourrait fatiguer le moins du mon le ou l'esprit ou le corps. Avec cette disposition, on ne veut ni courir, ni sauter, ni danser, ni jouer au volant, parce que ces amusements sont fatigants. Par la même raison

on n'aime point l'étude, parce qu'on ne veut point prendre la peine de s'appliquer. On ne réfléchit point, on ne pense à rien, et l'on végète au lieu de vivre. Tel était l'état d'Églantine , la fille de Doralice. Sa gouvernante se plaignait sans cesse de son peu de soin. En effet , on trouvait dans tous les coins de la maison les mouchoirs, les ciseaux, les poupées d'Églantine. Rien ne lui répugnait comme de serrer les choses à son usage : tout était en désordre dans sa chambre, et de la malpropreté la plus dégoûtante. Obligée de passer une partie du jour à chercher ses livres, son ouvrage, ses joujoux, Églantine perdait dans cette désagréable occupation un temps précieux qu'elle eût pu employer utilement, ou du moins consacrer à ses plaisirs.

Tous les matins il fallait la gronder pour la décider à quitter son lit. Ensuite nouveaux sermons sur l'engourdissement qu'elle conservait régulièrement plus d'une heure après son réveil, et qui se manifestait par des bâillements redoublés; sur la longueur excessive de son déjeuner. A la promenade, les remontrances recommençaient, parce qu'Églantine voulait s'asseoir au lieu de marcher, qu'elle se plaignait du froid ou du chaud. Les leçons ne se passaient pas mieux : Églantine n'en prenait guère san^ pleurer ou sans en avoir envie.

Pendant les récréations, il fallait chercher les joujoux égarés ou perdus, et s'entendre gronder encore à ce sujet.

Doralice avait tous les talents nécessaires à une excellente institutrice, mais elle manquait d'expérience; l'éducation d'Églantine était la première à laquelle elle eût présidé. En toutes choses, il faut payer son apprentissage par des fautes : et dans cette occasion elle en lit une grande. Elle ne prévit pas toutes les conséquences fâcheuses qui pouvaient résulter du défaut dominant de sa fille (défaut, à la vérité, le plus difficile à détruire). Elle se flatta que l'âge et la raison donneraient insensiblement à Églantine l'activité dont elle était dépourvue ; elle se contenta de la gronder de temps en temps au lieu de la punir, et elle ne reconnut son erreur que lorsqu'il était trop tard pour y remédier.

Cependant, voyant la négligence d'Églantine s'augmenter de jour en jour, elle imagina de faire un journal dans lequel elle inscrivit chaque soir tous les objets qu'Ëglantine avait perdus dans la journée, avec le prix qu'ils avaient coûté. Dans cette liste figurèrent les livres déchirés ou dépareillés, les joujoux brisés, les robes neuves tachées et gâtées de manière à ne pouvoir plus être portées, les morceaux de pain jetés dans tous les coins

du jardin, les bijoux cassés, le papier, les plumes et les crayons employés en pure perte. En y joignant les objets perdus, Doralice constata, en un seul mois, une dépense de quatre-vingt-dix-neuf francs.

Au bout d'un an , Doralice montra à sa fille le compte de tout ce qu'elle avait perdu ou dissipé dans le cours de l'année ; ce compte montait à plus de douze cents francs. Églantine, qui n'avait alors que sept ans , fut très-indifférente à ce calcul. Sa mère, espérant qu'elle en serait plus rappée lorsqu'elle connaîtrait la valeur de l'argent, continua toujours son journal avec la même exactitude : elle fut aidée dans ce travail par la gouvernante d'Églantine» qui, chaque soir, donnait à Doralice, sur une feuille volante, le détail des prodigalités dont elle avait été témoin. Doralice mettait toutes ces feuilles dans une cassette, sans les joindre au journal qu'elle écrivait de son côté ; bientôt les mémoires de la gouvernante devinrent si nombreux, qu'il aurait fallu beaucoup de temps pour en faire le relevé. Alors Doralice se décida à n'en faire le relevé que lorsque Églantine aurait atteint un âge raisonnable.

Le journal de Doralice prouvait de plus en plus que l'indolence de sa fille ne faisait qu'augmenter au lieu de diminuer. Églantine allait souvent se

promener au bois de Boulogne; elle y perdit, en quatre mois, la valeur de mille ou douze cents francs de bijoux : tantôt c'était une bague, tantôt un flacon; une autre fois, un médaillon, sans compter les mouchoirs et les gants oubliés sur les chaises. En outre, il ne se passait pas de semaines qu'elle ne brisât un éventail, qu'elle ne cassât le grand ressort ou le verre de sa montre, et il fallait payer sans cesse des mémoires d'horloger. L'hiver, la dépense était encore plus forte. Églantine, comme toutes les personnes indolentes, était extrêmement frileuse : elle était toujours dans les cendres, elle y laissait tomber ce qu'elle tenait; elle brûlait ses robes, ses fourrures; on était obligé de renouveler sa garde-robe tous les mois. En outre, quand ses maîtres venaient, elle avait presque toujours une migraine qui ne lui permettait pas de prendre ses leçons. On donnait un cachet au maître et on le renvoyait....

Cependant Églantine commençait à sortir de l'enfance : elle touchait à sa dixième année. Sa mère lui donna de nouveaux maîtres. Fatiguée du piano, et n'y faisant aucun progrès, Eglantine avoua enfin qu'elle avait un dégoût invincible pour cet instrument, et témoigna l'envie d'apprendre la harpe. Doraîice lui permit d'abandonner le piano, quoiqu'elle en jouât depuis l'âge de

cinq ans, et on lui donna un maître de harpe. En même temps Doralice releva et porta sur son journal une dépense d'environ huit mille francs, pour frais de musique, de cachets, entretien du piano, etc. Églantine n'apprit la harpe qu'une année ; son maître, rebuté de son peu d'application, la quitta. Alors elle essaya de jouer de la guitare, avec aussi peu de succès. Enfin la guitare fut abandonnée comme le piano et la harpe.

Églantine avait encore d'autres maîtres. Elle apprenait le dessin, la géographie, l'anglais, l'italien ; elle avait un maître de danse, un maître de chant, un maître d'écriture; c'était une dépense d'environ mille francs par mois. L'indolente Églan tine n'en était pas plus savante, et la dépense qu'elle occasionnait n'avait plus de bornes. Tous les deux ou trois mois, sa musique, ses livres, ses cartes de géographie étaient déchirés, il fallait en acheter d'autres; elle n'avait aucun soin de sa harpe, et la laissait à l'humidité devant les fenêtres ouvertes ; on était obligé de la remonter presque tous les jours; elle dépensait en cordes de harpe, en crayons, en papier, quatre fois plus que ne l'aurait fait une personne soigneuse.

Son excessive indolence lui rendait insupportable toute espèce de sujétion. Elle était si peu soigneuse, qu'en deux ans on avait été forcé de

renouveler deux fois les meubles de son appartement; elle se décoiffait sur tous les fauteuils de sa chambre, et ne manquait jamais délaisser tomber à terre toutes ses épingles ; ses robes étaient toujours couvertes de taches d'encre ou de cire; elle passait un temps incroyable à sa toilette, car -elle ne faisait rien qu'avec une extrême-lenteur ; elle était en même temps d'une négligence impardonnable dans sa mise ; elle regardait sans voir, agissait sans penser, et ne montrait aucune grâce, aucun goût. N'ayant jamais voulu s'assujettir à mettre des gants, elle avait les mains rudes et rouges, elle marchait de la manière la plus désagréable, habituée qu'elle était déporter constamment ses souliers en pantoufles.

Telle était Eglantine à seize ans. Doralice s'était plu à lui former une jolie bibliothèque, dans l'espoir qu'elle prendrait du goût pour la lecture. Pour obéir à sa mère, Eglantine lisait à sa toilette, et dans l'après-midi ; c'est-à-dire qu'elle se bornait à tenir un livre, car elle lisait avec si peu d'attention, qu'il lui était impossible d'acquérir la plus légère instruction; aussi à seize ans étaitelle d'une ignorance d'autant plus inexcusable, qu'on n'avait rien épargné pour son éducation ; elle n'avait aucune notion d'histoire, de géographie, ni même d'orthographe; elle était égale-

ment hors d'état de faire un extrait ou d'écrire une lettre; et, quoiqu'elle eût appris dix ans l'arithmétique, il n'y avait guère d'enfants de huit ans qui ne comptassent mieux qu'elle.

Vers ce temps, un jeune homme, nommé le vicomte d'Arzelle, se ù't présenter chez Doralice ; il avait vingt-trois ans ; aussi distingué par son esprit, ses vertus, sa réputation, que par sa naissance, il possédait une belle fortune et des agréments personnels. Il paraissait avoir le plus vif désir de plaire à Doralice et d'obtenir son amitié; il appréciait sa simplicité, sa douceur, son égalité parfaite, et ne se lassait pas d'admirer ses manières, son ton naturel et noble, sa conversation à la fois solide et agréable ; il la rencontrait souvent chez une de ses parentes, et lui avait fait plusieurs visites ; mais il n'avait point encore vu- Églantine.

Enfin un jour Doralice pria le vicomte à souper, et à neuf heures Églantine parut dans le salon ; sa mère avait ce jour-là présidé à sa toilette. Églantine n'avait rien de recherché dans sa parure, mais ses cheveux étaient arrangés avec soin, et elle avait mis des gants. Le vicomte l'examina d'abord avec beaucoup d'attention , et la trouva parfaitement belle : un instant après il remarqua qu'elle n'avait point de grâce, et au bout d'un quart

d'heure il ne la regarda plus ; il oublia même qu'elle fût dans la chambre.

Cependant il continuait d'aller aussi assidûment chez Doralice. Un jour qu'il la trouva seule, il lui parla avec une confiance qui autorisa Doralice à lui demander s'il songeait à se marier : « Oui, madame, répondit-il ; mais, quoique mes parents me laissent absolument la liberté du choix, je sens que je ne me déciderai pas facilement ; l'intérêt ou l'ambition ne me détermineront jamais; une passion aveugle ne me fera point faire de folies ; je veux me marier, non pour acquérir plus de fortune ou plus de considération, mais pour être plus heureux : ainsi je rechercherai une personne parfaitement élevée, qui joigne les vertus aux talents, qui appartienne à des parents estimables, dignes de mon respect et de mon amitié ; sa mère, par exemple, devra posséder toutes les qualités qui vous distinguent, puisqu'elle sera le mentor et le guide de ma femme. »

En ce moment survint une visite qui mit fin à la conversation. Quelques jours après, Doralice apprit que le vicomte d'Arzelle avait chargé un de ses gens de questionner adroitement les domestiques de la maison; que lui-même s'était adressé directement à plusieurs maîtres d'Églantine, auxquels il avait sans peine fait dire l'exacte vérité ;

il sut, à n'en pouvoir douter, qu'Églantine n'avait retiré aucun fruit de l'éducation dispendieuse que lui avait donnée sa mère.

Depuis ce moment le vicomte parut beaucoup moins chez Doralice, et bientôt il cessa entièrement d'y aller. Doralice , certaine qu'il aurait épousé Églantine si elle eût eu moins de défauts, regretta beaucoup pour sa fille un établissement aussi brillant, et que le seul mérite personnel du vicomte lui aurait fait préférer à tout autre.

Des peines bien plus sensibles étaient réservées à Doralice. Églantine, de plus en plus indolente, lui causait tous les jours de nouveaux chagrins. A dix-sept ans elle avait encore tous les maîtres qu'on quitte ordinairement à quatorze ; elle n'avait de goût pour aucune espèce d'occupation. Cependant , comme son cœur était bon et qu'elle aimait sa mère , elle essayait quelquefois de vaincre sa nonchalance ; alors on était étonné de l'intelligence et des dispositions qu'elle montrait; le cœur de Doralice se rouvrait à l'espérance et à la joie, mais ce bonheur durait peu ; au bout de cinq ou six jours Églantine retombait dans son apathie ordinaire : elle sentait confusément ses torts, et, au lieu de chercher à les réparer, elle se laissait aller au découragement. D'ailleurs, accoutumée à ne jamais réfléchir, elle ne sentait pas

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toute l'ingratitude qu'il y avait à répondre si mal aux soins de la plus tendre mère; elle se disait seulement : « C'est vrai. J'ai causé beaucoup de dépenses inutiles, mais ces dépenses n'ont pu déranger une fortune considérable comme Test celle de mon père; au reste, je suis jeune et riche, on dit que je suis belle , je puis bien me passer d'instruction et de talents. » C'est comme si elle eût dit : « Je puis me passer de montrer ma reconnaissance à ma mère ; à quoi bon faire son bonheur, et en même temps être aimable et aimée? » Voilà comme en raisonne quand on est incapable de réflexion.

Églantine, ne cherchant jamais à plaire ni à obtenir l'approbation de ceux qui l'entouraient, ne jouissait d'aucune considération dans la maison de sa mère ; les domestiques et les amis de Doralice la regardaient toujours comme un enfant. Elle se montrait si peu obligeante, si singulièrement insipide, elle disait parfois des choses si déplacées, qu'elle était, dans la société, importune et désagréable. Toute contrainte lui paraissait insupportable, et presque tout était contrainte pour elle; les usages reçus dans le monde lui semblaient tyranniques; elle trouvait la politesse gênante, et n'était à son aise qu'avec des personnes subalternes et sans éducation. Loin de rechercher les

conseils dont elle avait besoin, elle les fuyait, parce qu'elle sentait qu'elle n'aurait pas le courage de les suivre : aussi, quand Doralice lui représentait les inconvénients de son caractère, elle écoutait sa mère avec plus de dépit que de repentir. Ces conversations étaient toujours suivies d'un embarras et d'une humeur qu'elle ne pouvait ni vaincre ni dissimuler; car, accoutumée à céder lâchement aux impressions qu'elle recevait, n'ayant aucun empire sur elle-même, elle préférait aggraver ses torts que de se donner la peine de chercher les moyens de les réparer.

Ëglantine, en prenant tant de nouveaux défauts, n'avait perdu aucun de ceux qu'on lui reprochait dans son enfance. Depuis deux ans elle recevait pour son entretien une pension aussi forte que si elle eût été mariée : cependant elle était toujours mal mise et faisait des dettes. Enfin elle atteignit sa dix-huitième année, époque heureuse pour elle, car c'était celle où l'on devait congédier tous ses maîtres. Ce jour même, Doralice vint le matin dans la chambre d'Eglantine, et s'asseyant auprès de sa fille : « Vous avez aujourd'hui dix-huit ans, lui dit-elle, c'est l'âge où l'éducation est ordinairement finie. J'ai fait pour vous jusqu'à ce moment tout ce que je pouvais faire; je vous en apporte la preuve. Voici le journal dont je vous ai parlé si

souvent : il contient le détail de tout ce que vous avez perdu depuis votre enfance, de toutes les dépenses inutiles que vous avez occasionnées; j'y ai joint les anciens mémoires de votre gouvernante, ceux de votre femme de chambre. Le relevé de ces différentes sommes donne un total de cent trois mille francs.... — Est-il possible, maman? s'écria Églantine. — Et vous croyez bien que je ne fais pas entrer dans ce calcul les dépenses indispensables tant pour votre entretien que pour les maîtres qui ont réussi à vous apprendre quelque chose. Par exemple, vous avez une jolie écriture, vous lisez passablement la musique; je n'ai point parlé de ces deux maîtres dans mon journal, quoique j'aie été obligée de vous les conserver beaucoup plus longtemps que je ne l'eusse fait si vous aviez monlré plus d'application. J'ai dû mettre au nombre des dépenses en pure perte tout ce qu'ont coûté les maîtres d'instruments, de dessin, de géographie, d'histoire, d'arithmétique, etc., sans oublier la maîtresse qui vous a enseigné à broder pendant deux ans, et l'énorme quantité de soie, de chenille, de satin, de velours, etc., que vous avez dépensée sans avoir jamais rien fait qui puisse être montré.... — Mais , repartit Églantine, cent trois mille francs!... Je ne puis le concevoir. —Je vous ai dit mille fois que les petites dépenses souvent

répétées deviennent exorbitantes, et par conséquent ruineuses. Un exemple vous en fera juger. Vous avez deux montres : depuis l'âge de huit ans jusqu'à ce moment, vous n'avez pas passé de mois sans les envoyer chez l'horloger ou chez le bijoutier, tantôt pour y remettre un ressort, un verre, ou même un cadran neuf, tantôt pour y faire remettre des aiguilles ou des diamants. Il n'y a pas de mois que ces montres n'aient au moins coûté sept ou huit francs d'entretien, et même davantage ; de manière qu'au bout de dix ans ce seul artic'e se monte à deux mille francs. On doit bien regretter l'argent qu'on a prodigué ainsi, quand on songe à combien d'autres usages on aurait pu l'employer. Cent trois mille francs que vous avez perdus, ma fille, auraient assuré un sort heureux à plus de vingt familles infortunées î »

Cette dernière réflexion de Doralice fit couler les larmes d'Ëglantine ; elle prit une des mains de sa mère, et la serrant dans les siennes : « Oh! que je suis coupable! s'écria-t-elle. Mais, ma chère maman, quoique je sois sans talents, quoique je n'aie pas d'instruction , cependant il me reste les éléments de tout ce qu'on m'a appris ... — Sans doute, reprit Doralice, et, si vous vouliez vous appliquer, étudier sérieusement, vous pourriez encore regagner une partie de l'argent que vous

avez perdu ; mais il faudrait désormais avoir autant de persévérance et d'activité que vous avez montré jusqu'ici d'inconstance et de paresse. »»

A ces mots, Églantine soupira et tomba dans la rêverie. « Je sais, continua Doralice, que, grâce à votre fortune et à votre figure, vous croyez avoir moins besoin de talents et de grâces que beaucoup d'autres personnes; mais, parce qu'on possède les avantages les plus fragiles et les moins estimables, est-ce une raison pour dédaigner ceux qui seuls peuvent procurer des suffrages véritablement flatteurs? Est-ce la beauté qui fait aimer? Dépouillez-la des grâces, elle n'aura pas même le don de plaire. Sont-ce les richesses qui rendent heureux? N'êtesvous pas consumée d'ennui, toujours mécontente des autres et de vous-même?... D'ailleurs, connaissez-vous l'état des affaires de votre père? Et s'il se ruinait?... »

Ces derniers mots réveillèrent l'attention d'Églantine; elle regarda sa mère avec effroi. Doralice cessa de parler, levales yeux au ciel, et, après quelques moments de silence qu'Églantine n'osait interrompre, elle se leva, sortit, et laissa sa fille accablée de tristesse et d'inquiétude.

Les alarmes d'Eglantine n'étaient que trop fondées. Mondor, son père, aussi insatiable que Doralice était modérée, n'avait pu se contenter de

deux cent mille livres de rente; il s'était engagé dans des entreprises immenses, et marchait à grands pas vers sa ruine totale. Doralice ne connaissait pas toute l'étendue de son malheur, mais elle en soupçonnait une partie, et c'est ce qu'elle avait voulu faire entendre à sa fille. Mondor, dans l'espoir de conserver son crédit, tachait de cacher le mauvais état de ses affaires; mais bientôt plusieurs banqueroutes de ses associés en découvrirent le désordre affreux. Mondor n'avait pas une àme faite pour supporter l'adversité; il tomba malade, et les soins de Doralice et d'Églantine ne purent lui conserver la vie; il expira en maudissant l'ambition et la cupidité, funestes causes de sa ruine et de sa mort.

Doralice s'occupa du soin de satisfaire tous ses créanciers. La fortune entière de Mondor n'y put suffire : Doralice possédait une terre de quinze mille livres de rente, sur laquelle les créanciers n'avaient aucun droit; mais, afin de compléter la somme nécessaire pour payer les dettes de son mari, elle abandonna pour six années les revenus de cette terre, le seul bien qui lui restât. Églantine sacrifia au même usage tous les diamants qu'elle tenait de sa mère.

Ces arrangements faits, il ne restait à Doralice,

pour vivre pendant six ans, que ses bijoux et quel-

que argenterie : elle les vendit et en eut vingt mille francs. « Il faut, dit Doralice à sa fille, que nous allions habiter un pays où l'on puisse vivre pendant six ans avec la somme qui nous reste; mon intention est de m'établir en Suisse jusqu'au moment où je recouvrerai la terre dont j'ai cédé les revenus. — 0 ma mère' s'écria douloureusement Églantine, vingt mille francs! voilà tout ce qui vous reste!... Quels remords pour moi, quand je me rappelle tout ce que je vous ai coûté!... — N'y pense plus, interrompit Doralice en l'embrassant. Si j'eusse prévu les malheurs que le sort nous réservait, tu n'aurais jamais eu connaissance de ce journal; je l'ai brûlé, et tout ce qu'il contenait est pour jamais effacé de ma mémoire. — Ah! reprit Églantine en tombant aux pieds de sa mère, j'éprouve un repentir trop vrai pour oublier jamais ces fautes que vous me pardonnez avec tant de générosité!... Le désir et l'espoir de les réparer et de faire votre bonheur peuvent seuls maintenant m'attacher à la vie.... 0 maman, je le sais, une fille digne de vous pourrait vous consoler de vos malheurs: eh bien! je me corrigerai, j'acquerrai les vertus qui me manquent. 11 vous faut une amie : je deviendrai la vôtre; et pour obtenir un titre si cher, il n'est rien que je ne tente. »

Comment vous peindre l'émotion de Doralice contemplant avec ravissement Églantine à ses genoux et baignée de larmes? Elle la releva, et la pressant contre son sein . « Tu me fais éprouver dans cet instant, dit-elle, tout ce que le cœur d'une mère peut ressentir de joie; va, ne gémis plus sur mon sort. »

En prononçant ces paroles, Doralice avait peine à retenir ses larmes, les plus douces qu'elle eût jamais versées. Le soir même qui suivit cet entretien, Églantine se plaignit d'un violent mal de tète- Le lendemain, on lui trouva de la fièvre; Doralice envoya chercher un médecin. Après avoir attentivement examiné la malade, le docteur déclara qu'elle avait tous les symptômes qui pré-

cèdent la petite vérole; il ne se trompait pas: cette maladie se manifesta de la manière la plus inquiétante; le médecin ne cacha point à Doralice que la petite vérole était confluente et de la plus mauvaise espèce. Doralice, malgré les conseils du médecin, ne quitta plus le chevet d'Églantine. En proie au plus affreux délire, Églantine recevait les soins de sa mère sans ]a reconnaître; elle était dans ses bras* et l'appelait en s'écriant douloureusement : « Ma mère m'abandonne!... Je l'ai mérité!... Je ne l'ai pas rendue heureuse! Je meurs sans recevoir sa bénédiction!... 0 mon Dieu! pardonnez-moi... »

Ces tristes plaintes, entrecoupées de soupirs et de sanglots, perçaient-l'âme de Doralice : en vain elle répondait à sa fille, en vain elle la baignait de ses larmes; Églantine ne l'entendait pas. La maladie fit de rapides progrès, elle se porta surtout au visage d'Églantine, et couvrant ses yeux d'une croûte épaisse, la priva totalement de la lumière. Ce nouvel accident, assez ordinaire dans la petite vérole, n'inquiéta pas d'abord, mais bientôt le médecin en fut vivement alarmé; il ne dissimula pas à Doralice ses craintes qu'Églantine ne perdît la vue.

Ainsi, en quelques semaines, Églantine avait perdu sa fortune et sa beauté, et se voyait mena-

cée de perdre la vue. Tant il est vrai que tous les biens de la vie peuvent nous être ravis en un jour! Toute notre force est en nous-mêmes, dans nos talents, dans nos vertus, et le reste ne tient qu'à un fil.

Doralice était restée trois jours et trois nuits auprès de sa iille, et n'avait voulu confier à personne les soins incessants que réclamait sa position désespérée. Le quatrième jour, le médecin constata un mieux sensible dans l'état de la malade, et déclara qu'elle était hors de danger. En effet, Églantine ne tarda pas à rouvrir les yeux ; reconnaissant le visage chéri de la plus tendre des mères : * Juste ciel! s'écria-t-elle, je vous revois, ma mère!... »

Ses sanglots lui coupèrent la parole, et se jetant sur le sein de Doralice, elle ne put d'abord exprimer les transports passionnés de sa reconnaissance que par des larmes.... Le médecin lui confirma qu'elle devait à Doralice seule tous les secours qu'elle avait reçus. « 0 ma mère ! dit Eglantine, combien la vie me devient chère!... qu'il me serait douloureux de la perdre avant de vous avoir témoigné ma tendresse et ma reconnaissance!... Je ne veux vivre que pour faire votre bonheur, car je ne puis être heureuse que par vous.... »

Églantine parlait avec tant de feu, que le médecin, craignant pour elle l'effet d'une émotion si violente, l'interrompit, et fit cesser une conversation qui aurait pu redoubler sa fièvre.

Depuis ce jour la maladie ne donna plus d'inquiétude ; mais le médecin déclara qu'elle laisserait des traces fâcheuses. En effet, Églantine perdit sa beauté; quoiqu'elle ne fût pas excessivement marquée de la petite vérole, elle était à peine reconnaissante; ses beaux cheveux étaient tombés, et elle n'avait plus cet éclat brillant qui la rendait si remarquable. Sachant combien elle était changée, Églantine n'éprouvait aucun empressement de se regarder dans un miroir ; cependant, lorsqu'elle se leva pour la première fois, elle ne put éviter de se voir; sa mère lui donna le bras, et en la conduisant vers une chaise longue, elle la lit passer devant une glace. Églantine, en jetant les yeux sur la glace, ne put s'empêcher de tressaillir : « Est-ce là, dit-elle, cette figure qu'on admirait tant il y a trois semaines! — Quels seraient vos regrets, reprit Doralice, si vous aviez eu la folie d'attacher un grand prix à cette beauté passagère qu'un instant peut enlever, et qu'il faut s'attendre à perdre dans le court espace de quelques années!... »

Vous penserez peut-être, mes enfants, que Do-

ralice exagérait un peu, afin de consoler Églantine, et qu'on peut, en perdant la jeunesse, conserver la beauté.... Mais non. La beauté ne peut exister sans la jeunesse. Quand on dit d'une femme de trente-six ans qu'elle est jolie, on veut dire seulement qu'elle a dû l'être. Il n'y a pas de beauté réelle sans cet éclat du teint, sans cet air de fraîcheur et de santé qu'une femme perd infailliblement aussitôt qu'elle est entrée dans la maturité de la vie, et que d'ailleurs elle ne pourrait conserver quelques années encore qu'au prix des soins les plus excessifs, et en sacrifiant d'importants devoirs. Jugez donc, mes enfants, de ce que peut valoir une beauté éphémère, admirée par les uns et contestée par les autres, que la moindre maladie peut flétrir, et qui, dans les circonstances les plus favorables, dure à peine quelques années. Pour moi, je n'ai jamais vu de femme qui à trente ans fût aussi jolie qu'à dix-huit, et véritablement belle sans le secours de l'art, c'est-à-dire sans parure, ou sans l'illusion des lumières. Ce qu'on appelle quelquefois la beauté, dans la maturité ou dans la vieillesse, n'est que le reflet des belles qualités de l'âme qui éclaire en quelque sorte une physionomie. Le teint le plus éclatant, les traits les plus réguliers ne valent pas, même pour le plaisir des yeux, cet air de paix, de sérénité et de

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douceur que la vertu seule peut donner. Non, non, Doralice n'exagérait pas, et elle avait bien raison de dire qu'il faudrait être insensé pour attacher quelque prix à un avantage si .frivole et dont on jouit si peu de temps.

En même temps que Doralice enseignait à sa fille à supporter avec résignation la perte de sa beauté, elle lui montrait comment on peut se rendre aimable par ses talents et par sa douceur, et captiver des suffrages que la beauté aurait pu attirer peut-être, mais qu'elle n'aurait pu retenir.

Eglantine, éclairée par le malheur, et pénétrée de reconnaissance, sut vaincre tous ses défauts, elle devint aussi raisonnable, aussi active, aussi digne d'être aimée, qu'elle avait été jusque-là indolente, paresseuse, inconstante et légère.

Aussitôt que sa santé fut entièrement rétablie, Doralice partit avec elle pour la Suisse. Les deux voyageuses se rendirent d'abord à Lyon, et prirent ensuite la route de Genève; ell^s passèrent auprès du fort de l'Écluse (entre Châtillon et Goulonges), remarquable par sa situation pittoresque. Elles s'arrêtèrent à Bellegarde pour y visiter ce que les gens du pays appellent la jn rdUïon du Rhône. Rien de plus curieux, en efTet, que de voir le Rhône se perdre sous d'énormes rochers, dans de vastes gouffres, et reparaître ensuite en se précipitant en

cascades sur d'autres rochers. Ce lieu, environné de montagnes, de précipices profonds, de rochers couverts de mousse et de verdure, suffirait seul pour dégoûter à jamais de ces froids jardins à l'anglaise où l'on a voulu follement imiter de semblables effets. Après avoir passé quelques jours à Genève, Doralice parcourut les délicieuses rives du lac, dans l'intention de chercher une maison où elle pût s'établir; elle prit enfin la résolution de se fixer à Morges, jolie ville entre Genève et Lausanne, sur le bord du lac et dans une situation ravissante.

Doralice loua une petite maison dans cet agréable séjour; les fenêtres du salon donnaient d'un côté sur des campagnes riantes et fertiles, et de l'autre elles laissaient voir le lac de Genève, et par delà les immenses montagnes chargées de glace qui le bornent. On ne saurait se faire une idée de ces montagnes; elles offrent mille aspects différents dans un même jour, par l'effet de divers accidents de lumière qui s'y succèdent. Au lever de l'aurore, leur sommité et leurs rochers sont couleur de rose, et les monceaux de glace qui les couvi eut ressemblent à des nuages transparents. Quand le soleil devient plus vif, les montagnes prennent des couleurs plus foncées, et paraissent successivement gris de lin, vioîeîtes et bleu brun.

Au coucher du soleil, elles se dorent; on croit voir d'énormes masses de topazes, et les yeux sont éblouis de l'éclat brillant de leurs couleurs. Le lac de Genève présente des variétés aussi piquantes. Lorsqu'il est tranquille, son onde pure et limpide réfléchit la couleur des cieux ; mais lorsqu'il est agité, il ressemble à la mer, il en reproduit le bruit imposant et en a la majesté. Tour à tour tumultueux et paisible, il charme, il étonne les yeux par des spectacles toujours nouveaux.

Églantine ne pouvait se lasser de cette vue enchanteresse. « Que tout ce que j'ai admiré jusqu'ici, disait-elle, me paraîtrait insipide à présent! Avec quelle indifférence je reverrai les environs de Paris, ces plaines monotones et ces jardins si vantés! Me voilà brouillée pour toujours avec les rivières factices, les petits rochers et les petites montagnes. — Si vous aviez fait le voyage d'Italie, ajouta Doralice, vous n'aimeriez pas davantage les petites ruines. — Il me semble que les poêles et les peintres ne devraient décrire les beautés de la nature ni faire des paysages sans avoir visité l'Italie et la Suisse. — Je suis de votre avis. Louis Backhuysen, fameux peintre hollandais1, s'exposait sur la mer lorsqu'elle était agitée par de violentes tem-

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